LII
J'ai demandé à Irène pourquoi maintenant elle me quitte si souvent, et si les heures lui semblent lourdes ici. Elle m'a dit :
— Non, ma Claudia ; mais tu sais que je suis une créature errante et tourmentée : il me faut me mouvoir, aller et venir pour tromper mon ennui.
— Ne peux-tu donc oublier, Irène?
— Non, jamais… Et ce qui est affreux, Claudia, c'est le besoin que j'ai de l'enfant, de son fils ; par peur qu'elle ne me prenne Gino, je crains de déplaire à la Riva…
Son ardent visage de sphinx était tourné vers moi ; toute vêtue d'un satin noir qui luisait comme un plumage, avec ses cheveux et ses yeux éclatants, sombres et lumineux, elle avait une beauté singulière qui m'a expliqué la parole que tu m'as dite : « Elle fait l'effet d'une étoile qui vibre dans la nuit! » Oui, la nuit l'enveloppe de toutes parts, et de sa personne émane comme un rayonnement. Elle a une façon d'avancer les lèvres comme une créature qui aurait soif, et la soif d'être aimée la dévore toujours… Quand nous sommes tristes, nous passons le temps dans la chambre de la tour : Irène a placé son métier à broder dans la profondeur de la fenêtre ; et moi, faible encore, je reste étendue sur un fauteuil, près du feu, dans la partie d'ombre de la pièce. Sa silhouette se détache nettement contre la lumière qui vient du jardin. Je la regardais aujourd'hui travailler : la façon si ferme et si sûre dont elle pique son aiguille dans la soie révèle la force d'âme dont elle est capable! Je lui ai dit soudain :
— Eh bien, Irène, puisqu'il en est ainsi, pourquoi ne t'en retournes-tu pas tout de suite, dès demain? Tu serais moins malheureuse qu'ici…
Elle m'a regardée avec avidité, et a soupiré à voix basse :
— Tu crois, Claudia?
— Oui, mon Irène, je le crois.
Alors elle a quitté son métier à broder, et elle est venue s'asseoir à mes pieds devant le feu ; elle m'a tendu une main que j'ai prise entre les deux miennes, et elle est restée longtemps sans parler ; puis, comme l'osant dire à peine, elle a murmuré :
— Tu as peut-être raison… Il m'a écrit qu'il m'attendait pour rentrer en ville… De loin comme de près, je serai avec toi, tu sais ; et je viendrai très souvent… D'ailleurs, ma Claudia, tu ne seras pas seule longtemps.
— Je ne suis jamais seule, Irène, puisqu'il m'aime.
Deux grosses larmes ont surgi sur le bord de ses paupières, et j'ai regretté mes paroles ; elle l'a compris.
— Pourquoi, ma Claudia?… Crois-tu que je ne sais pas que tu es heureuse?… Oui, je retournerai ; je veux essayer encore un peu de temps, et puis, si rien ne change, je verrai… je réfléchirai… je m'en irai comme Agar mourir dans le désert.
Je ne lui ai pas répondu. Je sens que les paroles irritent son angoisse : elle craint toujours d'y entendre la confirmation de ses pires craintes… Elle sait que je ne crois pas possible qu'il lui revienne ; elle sait qu'à sa place, je ne voudrais pas qu'il revînt… Elle a paru deviner mes pensées, car elle a repris :
— Tu me trouves lâche, Claudia ; oui, tu as raison… Mais, vois-tu, si je pouvais encore le conquérir une heure!… Pour cela, je suis capable de toutes les bassesses.
Et se redressant, presque farouche :
— Je veux un enfant, Claudia, un enfant de son sang…