LIX
Un malaise inquiet m'étreint, je souffre, mais tu ne le sais point, et c'est tout ce que je veux. Je suis retournée au couvent de Sainte-Euphrasie en respirer un peu l'atmosphère assoupie. J'ai demandé à la sœur Marcella de me laisser marcher à son côté dans le cloître, sans me parler, sans m'interroger : son seul contact, la vue de sa silhouette paisible et toujours pareille me rassérènent mieux qu'aucune parole. Elle a consenti et s'est mise à dire son bréviaire en remuant doucement les lèvres. Elle lisait, comme elle accomplit toutes ses actions, avec une placidité sans hâte ; elle se meut dans la vie avec cette certitude et cette exactitude que les astres empruntent à d'infaillibles lois ; elle parcourt son orbite avec la même régularité, indifférente au lendemain, occupée seulement à remplir son mandat dans l'ordre éternel des choses. Sans doute, pour conserver intact et parfait un amour, il faudrait ne jamais se quitter une heure, une minute, vivre dans la contemplation permanente des mêmes objets, entendre les mêmes voix. C'est ce qu'elles font ici, et leur inlassable persévérance est le ressort de leur fidélité ; elles nourrissent et attisent sans cesse leur amour afin d'en garder la flamme vivante et forte. Je suis allée à la chapelle ; chaque jour, et plusieurs fois par jour, elles y répètent leur clameur éperdue pour ne point défaillir… Oh! que cela est beau, la fidélité que rien n'abat! Celle que je te garde ne pourra jamais fléchir ; comme la leur, elle me met hors des atteintes de la souffrance extérieure ; si l'univers entier m'abandonnait, je pourrais, comme elles, répéter le cri consolateur : « Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui! » Et c'est assez.