LXVI
J'ai vu aujourd'hui une des formes les plus poignantes de la douleur, et je ne sais par quelle sympathie obscure mon âme est lasse comme d'avoir porté un fardeau trop lourd.
En entendant tout à coup ce matin la rumeur sourde de roues sur le gravier, j'avais tressailli d'une espérance tumultueuse ; l'heure me disait que ton arrivée imprévue était possible. J'ai écouté… mais d'après les portes qui s'ouvraient, j'ai compris que ce n'était pas toi. Alors, par une brusque intuition j'ai pensé à Irène : j'ai eu la certitude qu'une douleur arrivait vers elle du monde extérieur, et c'est en tremblant que j'ai été à la rencontre de ceux qui venaient m'appeler. Quand j'ai su que Donna Angela m'attendait, mes pressentiments sont devenus une terreur inquiète qui sans doute s'est révélée sur mon visage, car, aussitôt qu'elle m'a aperçu, elle m'a dit en essayant de sourire :
— Vous êtes bien surprise de me voir, Claudia…
Je lui ai répondu que j'étais surtout heureuse, et j'ai baisé son vieux visage fané dont la peau est si fine. Elle m'a rendu mon étreinte en me regardant avec des yeux noyés de douleur. Je lui ai demandé si elle souffrait… elle a fait des efforts pour parler, mais les sons mouraient dans sa gorge. J'avais au cœur un effroi instinctif de ce qu'elle allait dire, et un besoin de cacher encore un peu de temps sa présence à Irène. Je lui ai demandé de monter en haut, où nous serions plus libres ; nous avons gravi l'escalier en silence ; elle allait si lentement, s'appuyant sur mon bras… Puis nous nous sommes assises côte à côte ; je lui ai pris les mains, des mains si diaphanes et agiles, et mes yeux avec mes paroles l'ont interrogée.
— Avez-vous besoin de moi, chère Donna Angela? Vous avez du chagrin, je vois.
— Du chagrin!… Ah! Claudia, je ne veux point dire que parmi tant d'êtres qui souffrent j'avais le droit d'être épargnée… mais j'aurais bien voulu mourir avant, mourir sans avoir vu cela.
— Vu quoi?…
Alors son visage s'est revêtu de cette expression de révolte angélique qui passe sur celui des enfants quand ils sont témoins d'une injustice ; elle regardait droit devant elle, et laissait tomber ses mots comme stupéfaite de les articuler :
— Ma belle-sœur… Je l'aimais beaucoup… Et Gino, mon Gino…
Elle a poussé un gémissement déchirant, et s'est retournée un peu vers moi.
— Il ne m'est rien… mon Gino, Claudia, rien… mon frère me l'a dit hier… notre enfant n'est pas notre enfant… Elle l'a emporté avec elle ; car elle est partie, Claudia ; elle est partie avec un homme…
J'ai pu à peine murmurer, car j'entrevoyais tout possible :
— Avec qui, Angela, dites qui?
Péniblement elle a prononcé le nom que j'espérais :
— Le prince Aurèle!… oh! c'est épouvantable… et c'est elle qui l'a écrit à mon frère : j'ai vu la lettre, l'horrible lettre, et quand je lui ai crié, à lui : « Mais ton fils, mais Gino! va le reprendre, va le chercher… » Claudia, Claudia… il m'a répondu que ce n'était pas son fils… qu'il ne pouvait pas être son fils… il m'a appris des choses affreuses… Mon petit Gino! en qui je chérissais le sang de ma mère, que j'aimais plus que ma vie, sur qui je comptais pour m'aider à mourir… il m'avait promis bien des fois que personne ne me toucherait, quand je serais morte, que lui… car il m'aime : j'ai été sa mère plus que sa mère, et il est parti!… parti avec cette femme de péché ; et je ne le verrai plus… J'ai cru mourir, Claudia ; et ce matin, j'ai pensé à vous, à Irène, à la chapelle où elle faisait prier Gino pour son père. Et je suis venue… Je ne sais pas pourquoi je suis venue ; sans doute parce que je suis folle… Mon Dieu!
Ce n'était pas un vain cri qui sortait de ses lèvres, mais une prière d'une ardeur inexprimable. Et moi, mon bien-aimé, je ne trouvais pas une seule parole à lui répondre! Tout se heurtait dans ma tête contre cette idée unique : Irène va paraître, je ne puis la prévenir? J'entendais son pas rapide au dehors ; la porte s'est ouverte, et elle a couru vers Angela :
— Angela, qu'y a-t-il? que venez-vous m'apprendre? qui est mort?… Maurice?…
— Non, non! je lui ai crié cela, non, Irène, rien de Maurice, rien, entends-tu!
Elle s'est redressée dans un mouvement subit qui disait clairement quel avait été son effroi. Angela s'est emparée de ses mains, et, sans que je pusse intervenir, en des phrases plus courtes, plus haletantes, elle a dit tout… La pâleur d'Irène ne ressemblait à rien de ce que j'aie jamais vu. Elle a répété à deux ou trois reprises, d'une voix sans expression, sans une intonation : « Gino… Gino!… » puis paraissant enfin comprendre la désolation de la pauvre femme qui lui parlait, elle lui a jeté les bras autour du cou et a éclaté en pleurs… Cette compassion a semblé rendre Donna Angela à elle-même ; elle a essayé de consoler Irène en répétant de sa voix pénétrante :
— Elle l'aimait tant, elle aussi!
L'idée de Maurice et de l'enfant ne s'associent à aucun moment dans son esprit ; la cruelle vérité dont son frère l'a foudroyée appartient pour elle à un passé ténébreux qu'elle ne cherche pas à sonder, et devant lequel sa pensée recule avec horreur. Elle n'a aucun soupçon du mal qu'Irène a souffert par la Riva… Tout le jour, elle nous a parlé, et la simplicité, la candeur de cette âme enfantine, ne se peuvent imaginer ; elle accepte sans murmurer la souffrance, mais en demeure étonnée, comme si la bonté de son propre cœur en était offensée. Vers le coucher du soleil, elle a voulu descendre à Sainte-Euphrasie où on lui a donné une cellule.