XI

Lorsque je me sens comme écrasée sous le poids de mon bonheur, je vais errer dans le vieux cloître de Sainte-Euphrasie : là seulement, je retrouve un peu de ce calme nécessaire pour continuer de vivre. Irène est avec moi : nous y sommes venues ensemble. Elle aussi, comme moi, comme toutes celles qui aiment, elle est attirée par les couvents, les cellules fermées et l'odeur de l'encens. La lourde porte nous a été ouverte par une sœur au voile blanc ; elle est retombée avec un bruit sourd : porte si forte, si épaisse, derrière laquelle le monde s'évanouit comme dans un brouillard. La paix était absolue, une sorte de paix triste qui fait penser que la mort est très douce. Le grand cloître clos baignait dans la lumière ; et sur le cadran solaire qui raye de ses lignes le mur laiteux, l'ombre tombait à peine oblique. Irène m'a dit de sa voix caressante :

— O Claudia, il me semble que j'aurais été si bien ici!

La sœur Marcelle, qui marchait devant nous, s'est retournée et a souri. Elle est notre amie pitoyable, et surtout elle chérit Irène. Nous ne lui disons jamais rien, mais elle semble toujours deviner et comprendre… Elle a le plus ardent visage, dans une pâleur surnaturelle, et des yeux noirs sous des paupières bistrées et battues ; elle met son bandeau blanc très bas, au ras de ses sourcils sombres. Elle aussi, c'est une amante… elle en a les langueurs, les espérances, les transports. Elle aime souffrir, comme nous aimons souffrir, et elle aspire à une félicité sans fin… Irène a continué de marcher… et moi, j'ai été m'asseoir sur les marches du puits, à l'endroit où la margelle jetait une ombre. Cette cour de cloître est un jardin ; il a des massifs d'herbes odorantes, il a des citronniers et des orangers, et des plantes fines et éternellement vertes — toute une floraison mystérieuse et chaste. Au-dessus du puits monte un grand lis en fer forgé : « le lis énamoure », dit le vieux proverbe ; et il paraît bien ici… Je regardais les arcades, et les colonnes de pierre : elles sont de cette pierre bleue qui a des reflets comme un ciel légèrement nuageux ; au-dessus des arcades, les médaillons, sur fond d'azur pâle, détachent encore leurs motifs élégants relevés de dorures à peine effacées. Oh! que le charme de certains lieux est grand et profond! Dans ces cloîtres, l'âme tout d'un coup cesse de vouloir… A la galerie supérieure deux religieuses lavaient ; leurs silhouettes blanches se profilaient, incroyablement paisibles, avec une grâce harmonieuse dans leurs mouvements mesurés. Tout le reste était silence et portes closes. — L'une arrêtait mes yeux ; elle porte au fronton ces mots latins : Ofigina Aromatria. Les aromates semblent faits en effet pour les mains sales cachées dans ces longues manches croisées sur la poitrine. Quelle fonction exquise que celle, dans un cloître plein à la fois de soleil et d'ombre, de préparer les aromates!… Irène et la sœur avaient disparu… J'étais seule ; je regardais le cadran solaire. La ligne du style, toute droite, indiquait midi : tout à coup les cloches ont frémi ; comme un ramage soudain d'oiseaux réveillés, elles ont éclaté… en même temps j'ai été saisie d'un besoin de franchir la porte, de retrouver le bruit et la vie.