XL

Ce soir, quand la nuit venait et que nous étions tous deux recueillis sans échanger un mot, mon âme était comme baignée dans l'atmosphère de notre tendresse. Je te regardais comme si je ne t'avais jamais vu ; toi, penché en arrière dans ton fauteuil profond, tu semblais ne pas sentir mon regard, et je suis sûre pourtant qu'il arrivait dans l'ombre jusqu'à ton cœur. Je guettais chacun de tes mouvements, comme les mères épient leur nouveau-né, avec une curiosité passionnée ; j'écoutais le bruit imperceptible de ton souffle ; par moments je fermais les yeux pour avoir la joie de les rouvrir et pour te retrouver, tout proche ; je n'avais qu'à me lever, qu'à étendre le bras pour t'enlacer ; un mot et tu serais venu à moi, et je ne le souhaitais pas ; je goûtais un plaisir délicieux à te posséder ainsi dans cette paix des sens. Oh! il doit y avoir de secrètes délices à vieillir en s'aimant encore! Je ne les connaîtrai point… Et lorsqu'enfin, cédant à l'appel de ma contemplation, tu as levé les yeux et tu m'as souri avec un sourire d'amour, j'ai tressailli d'une ivresse que rien ne peut exprimer. Ce regard silencieux me ferait, j'imagine, me lever morte de mon cercueil : à la fois j'éprouve une terreur délicieuse, un choc comme si l'on venait de me frapper, et un ravissement qui fait fondre mon âme… Regard d'amour de mon bien-aimé qui m'arrache des larmes!… Nos cœurs en de pareils instants flottent dans nos prunelles et deviennent visibles l'un à l'autre! Ce que tes lèvres ne me diront peut-être jamais, tes yeux me l'apprendront.

Auprès de toi, je ne suis jamais pressée de parler et, maintenant, après ces longs jours d'absence, je crois te révéler mon âme en me taisant. J'ai le sentiment que tu lis en moi, et il ne me semble pas avoir même le pouvoir de te dérober mes pensées ; il me paraît puéril de te les confier, car tu les sais toutes. Si, après un de ces silences d'amour, ton visage m'interroge, le mien te répond, et aucune parole ne peut compléter ce que nous nous sommes dit.