XXXIII

Le jour déjà frémit à l'horizon dans la tristesse humide du matin : je suis lasse ; mais je ne puis me coucher sans te parler. Je me regarde dans le miroir, surprise d'être là, debout, dans cette robe… Mais Irène l'a voulu ; elle me l'a demandé avec tant de douceur persuasive que j'ai cédé : j'ai été hier soir, avec eux, chez la Riva. Cette femme veut du monde toujours autour d'elle, afin d'être encensée et adulée ; et, comme on célébrait le jour de sa fête, elle avait conjuré Irène de ne pas lui manquer.

— Et vous verrez Ludovic (c'est son mari) ; il sera là ; oh! il n'oublie jamais cette occasion.

Elle disait cela avec une sorte de fierté fatiguée, comme s'il l'importunait habituellement d'un amour qu'elle repousse. Et, alors, vraiment j'ai eu envie de voir comme était fait le cœur de cette femme et de quelle allure elle marcherait entre tous.

Quand Irène est entrée, — elle s'était parée avec une grâce exquise, — la Riva, toute belle et triomphante, comme défaite dans une robe couverte de dentelles magnifiques, ses lourds cheveux relevés en une sorte de diadème sur sa tête, souriait avec une grâce languissante à un homme très jeune qui lui parlait avec attention. J'ai surpris le regard de Maurice, puis celui d'Irène, qui m'a dit ensuite que c'était le jeune prince Aurèle, arrivé, l'autre jour, chez la vieille douairière sa grand'mère : il a un peu plus de vingt ans, avec des traits fins, et l'air triste des voluptueux ; il a une voix plutôt âpre, mais séduisante. Se tenant proche de la Riva avec une persistance altière, il la suivait des yeux presque avec insolence lorsqu'elle bougeait. Elle a accueilli Irène en l'embrassant, et l'a remerciée des fleurs que Maurice avait envoyées ; lui, comme de coutume, il lui a baisé la main longuement, et j'ai vu qu'elle appuyait cette main sur les lèvres qui la pressaient ; puis elle est venue à moi, m'a prise par le bras, et, s'éloignant un peu, elle m'a murmuré :

— Vous voyez, Claudia, je me fais faire la cour par le prince Aurèle ; n'êtes-vous pas satisfaite?

Et, sans attendre ma réponse, arrachant d'un vase une poignée de roses et, de son mouchoir, en essuyant les tiges, elle me les a présentées d'un geste gracieux et s'en est allée de son pas qui a quelque chose de rythmique dans sa lenteur. Irène avait été entourée tout de suite, et, de loin, j'entendais son rire un peu saccadé. L'orchestre était placé dans un des balcons intérieurs qui font saillie aux quatre angles de l'immense salon, spacieux et haut comme une église. La salle de billard ouvre sur un de ces balcons : tout à coup, j'y ai aperçu la Riva avec Maurice ; ils faisaient mine de se pencher pour contempler le spectacle au-dessous d'eux, et, ainsi isolés et vus de tous, ils étaient aussi libres de leurs propos que dans un désert. On levait les regards vers eux avec des sourires. Le marquis Ludovic, qui est impertinent, leur a fait des signaux avec une palme qu'il a brisée exprès, et elle a répondu en laissant tomber quelques fleurs du bouquet qu'elle tenait en main. Les yeux très bruns et comme gloutons du petit prince Aurèle se sont tournés vers ce balcon ; mais la Riva n'a pas paru le remarquer, et, de fait, la hauteur est trop grande pour qu'on puisse aisément croiser des regards. Irène, qui les observait, s'est approchée du prince Aurèle, et ils ont commencé de causer ; avec une sorte de hardiesse exaspérée, elle excitait sa jalousie ; il l'écoutait très pâle et lui répondant à peine. A la fin, je suis parvenue à l'entraîner et je lui ai demandé :

— Pourquoi as-tu fait cela, Irène?

— Ma Claudia, parce qu'il y a des moments où je suis folle!

Nous nous étions retirées dans l'embrasure profonde d'une fenêtre, lorsque Maurice, le visage fermé, le regard voilé, s'est dirigé vers nous ; Irène ne l'a pas laissé parler ; mais, l'interpellant d'une voix très gaie :

— Danse donc une fois avec moi, Maurice!

Et elle s'est coulée dans ses bras sans qu'il pût se dérober. En un instant elle l'eut entraîné au milieu des autres couples ; et moi, je l'admirais de loin comme une chose exquise, car elle dansait avec une légèreté, une grâce voluptueuse dont rien ne peut donner une idée : ses pieds légers ne tenant pas à la terre, toute proche de Maurice et paraissant à peine le frôler, son corps si souple à la fois redressé et abandonné, elle allait dans une ivresse muette, les yeux dans les yeux de l'homme qu'elle adore ; et le croissant de diamant qui brillait dans ses cheveux sombres frémissait et étincelait. Quand la musique a cessé, elle s'est arrêtée avec un rire triomphant ; elle a regardé une seconde autour d'elle, puis, prenant le bras d'un homme qui s'approchait pour lui parler, elle est partie sans se retourner. Maurice souriait sans embarras, et, comme quelques applaudissements moitié ironiques moitié sympathiques éclataient sur son passage, il a salué, et a marché droit à la Riva qui paraissait l'attendre, puis bientôt, une nouvelle valse commençant, ils l'ont dansée à leur tour. Oh! que Maurice a fait payer cher à Irène son triomphe d'un moment! La Riva, que déjà l'embonpoint épaissit, danse lentement, mais en y mettant toute cette impudeur inconsciente qui la rend si séduisante aux yeux des hommes : presque pâmée sur la poitrine de Maurice, sa tête se penchait à gauche pour qu'il pût plus librement approcher son visage du cou rond et parfumé qu'elle lui offrait ; par instants leurs lèvres se frôlaient presque ; et Irène les voyait…

Mon amour, mon bien-aimé, mon cœur frémissait dans ma poitrine. J'aurais voulu fuir ; je me sentais atteinte je ne sais comment dans mon amour à moi ; j'étais oppressée de toutes ces présences qui m'entouraient ; tout me faisait mal, la lumière, la musique, les voix, les rires ; il me semblait que je profanais le secret de mon cœur en le promenant au milieu de ces créatures humaines indifférentes ; Irène me faisait une horrible pitié… Et pourtant il m'a été impossible de lui dire un mot… Nous sommes rentrées seules dans la voiture, Maurice étant demeuré là-bas pour jouer, et, tout à l'heure seulement, nous avons entendu des roues sur l'allée… Elle est montée dans ma chambre, et elle m'a demandé d'y rester un peu ; elle s'est assise, muette et comme insensible ; puis elle a dénoué ses cheveux d'un mouvement fébrile qui révélait une extraordinaire souffrance. J'ai voulu l'aider, mais elle m'a repoussée de la main ; puis elle m'a attirée vers elle et a appuyé sa tête une seconde sur mon bras : ses cheveux tombaient en mèches lourdes et souples ; elle les écartait de ses doigts fins, les secouait, les rejetait en arrière, puis les prenait à poignées, les tordant lentement ; son visage devenait par instants si farouche qu'il me semblait qu'elle allait mourir de sa douleur étouffée. J'ai essayé quelques paroles apaisantes, et peu à peu j'ai vu sur son cou passer des mouvements spasmodiques comme lorsque le souffle revient après une suffocation. Enfin, elle m'a embrassée d'un baiser léger comme un soupir, et elle est partie. J'ai entendu un moment le frôlement de ses pas ; une porte s'est ouverte et refermée, et je suis restée seule… Non pas seule, bien-aimé, puisque je te parlais! Où es-tu en ce moment? dors-tu encore, ou regardes-tu, comme je le fais, l'aube pâle se lever comme une messagère fatiguée? Mon âme est lasse, brisée par l'angoisse d'une autre ; je ne pourrais rester ici longtemps ; il faut à mon amour le voile de l'isolement : être seule avec toi, ou, sans toi, seule avec mon propre cœur. Je n'en épuise jamais les ressources ; tu y vis ; je t'y vois, je t'y entends ; tout ce qui se met entre moi et cette image adorée m'importune… J'aime Irène, oui je l'aime ; et, néanmoins, je puis en un instant, sans effort, dès qu'elle m'a quittée, l'oublier, oublier ses larmes. Mais, toi, le monde entier entre nous ne pourrait même affaiblir ton image dans ma pensée.