XXXIV
Je croyais partir demain ; une hâte inexprimable me pressait de retourner là où s'écoule ma vie d'amour, ma vie avec toi, bien-aimé! Et je suis ici encore. Lorsque j'ai dit à Irène mon intention de la quitter, ses grands yeux tristes, dont les paupières sont si lourdes se sont arrêtés sur moi avec une intraduisible expression de crainte.
— Non, Claudia, ne pars pas, m'a-t-elle dit, ne pars pas, ma Claudia!…
Son regard s'était détourné de moi et semblait contempler quelque vision qui l'angoissait… Je ne lui ai fait aucune question : elle aime, elle souffre, oh! comment ne l'aimerais-je pas?…
— Seulement quelques jours, Irène : il faut que je le voie…
— Oui, Claudia, seulement quelques jours ; mais ne me quitte pas aujourd'hui ni demain.
Sa main, qui est si délicate et si douce, s'était emparée des miennes, et elle les serrait éperdument… Nous n'avons pas parlé, mais nous sommes demeurées ainsi à côté l'une de l'autre, sans autre bruit perceptible que celui du mouvement de nos cœurs : le sien battait si fort dans la lutte intérieure dont je ne lui demandais pas le secret, que ses lèvres étaient entr'ouvertes pour reprendre le souffle qui paraissait lui manquer ; puis, comme un domestique entrait, elle s'est brusquement retournée, et l'a écouté de cet air de hauteur sans aucune dureté, où s'affirme la noblesse naturelle de cette âme fière.
La porte était restée ouverte, et dans le vestibule, au même moment, elle a vu passer Maurice ; elle s'est assise et a saisi un livre ; une minute après, il est entré, nous a saluées et a dit à Irène :
— Chère, je ne déjeunerai pas : il faut absolument que j'aille à la ville aujourd'hui ; ne m'attendez pas non plus pour dîner, je pourrais rentrer tard.
Il parlait sans embarras et sans observer les yeux étincelants levés vers lui. Comme elle ne répondait pas, il s'est penché et l'a baisée sur le front à la naissance des cheveux.
— Au revoir, Claudia, bonne journée.
Un moment après, les sonnailles au cou de son cheval tintaient gaiement le long de l'avenue : il était parti.
J'ai vu qu'Irène a éprouvé comme une délivrance de cette absence ; sans doute, elle avait eu peur d'elle-même et des paroles qui auraient pu lui échapper.
— Nous voilà seules, ma Claudia, a-t-elle dit d'une voix caressante, tu vois qu'il ne faut pas m'abandonner.
Nous ne sommes pas sorties de tout le jour ; le temps avait cette tristesse délicieuse de la fin de l'automne ; une sorte de moiteur était dans l'air ; nos âmes ramassées sur elles-mêmes ne vivaient que de notre pensée intérieure, et la mienne me présentait avec une force irrésistible la certitude de l'heure fatale de la mort de ton amour, sûre comme la mort de nos corps. La lassitude qui semblait se lever de la terre et s'abattre sur les créatures humaines était le signe visible de l'impossibilité de durer qui marque toutes choses terrestres. Comme les parfums s'évanouissent, comme l'été triomphant décline et disparaît, l'amour le plus ardent périra ; mais, bien-aimé, cela n'enlève rien à la douceur de tes baisers : ton embrassement, serait-il le dernier, me donnerait une joie assez forte pour me consoler de le perdre. C'est de ton amour même que me viendra la force d'y renoncer : il aura procuré à mon âme, à mes sens, à tout ce qui est moi, des félicités qui demeureront incorruptibles. Le problème de la souffrance n'est que le mystère de l'amour. Je ne pourrai jamais maintenant être atteinte par certaines peines qui existaient pour moi avant de t'aimer. Il a passé dans ma vie, sur mon cœur, un souffle vivifiant que rien ne pourra plus éteindre! — Ne laisse jamais ma pensée t'attrister : j'ai été trop heureuse pour être malheureuse. Aussi longtemps que mon cœur battra, il battra pour toi ; et toi, c'est l'amour, c'est la joie! Cet amour et cette joie, je les emporterai dans la mort.