XXXV
Oh! qu'il y a des êtres doux et simples! Nous avons été surprises, Irène et moi, par la visite de donna Angela, belle-sœur d'Hortense de Riva, venue avec l'enfant.
Maurice, qui a envoyé avertir hier qu'il devait coucher à la ville, n'était pas là, et Irène, tout oppressée, n'avait pas dit un mot pendant notre déjeuner solitaire.
Aussitôt après, elle s'était mise aux grands livres de compte : car c'est elle qui est le soutien de leur maison ; elle a pris pour elle tout ce qui pouvait ennuyer Maurice, et elle trouve dans cette occupation ardue une distraction forcée à ses pensées. Elle était si absorbée, et moi j'étais si loin avec toi, que nous n'avons pas pris garde au bruit d'une voiture qui s'arrêtait. Quand Irène a su, d'un domestique, qui la demandait, son visage s'est illuminé, et elle s'est levée hâtivement :
— Viens, Gino est là.
L'enfant s'est jeté à sa rencontre avec un emportement joyeux, il a saisi sa main et il l'a baisée à plusieurs reprises avec une tendresse ingénue, levant en même temps vers elle un regard d'admiration.
Irène a répondu à cette caresse avec la plus séduisante douceur.
Angela, laissant épanouir sa figure de béguine heureuse, souriait avec fierté, ravie de la grâce de l'enfant. A son tour elle a embrassé Irène, lui demandant avec empressement de ses nouvelles.
— Hortense aurait voulu venir elle-même, mais elle est très fatiguée, elle a dû rester au lit et a déclaré ne vouloir voir personne aujourd'hui, pas même nous.
Il y a eu un silence auquel Angela n'a rien compris ; silence d'inquiétude chez Irène, de certitude chez moi : car je sais que parfois les maladies de la Riva sont une feinte. Elle a une femme à son service qui lui est dévouée et défend la porte de sa chambre, la disant malade, alors qu'elle sort rejoindre Maurice… Irène en a un vague soupçon, auquel cependant elle n'ose pas donner une confirmation ; et, malgré tout, l'assurance innocente d'Angela est contagieuse : à travers la porte close sa certitude lui ferait voir sa belle-sœur, lui ferait l'entendre. Aussi a-t-elle ajouté avec une candeur parfaite :
— Nous avons été lui dire adieu au moment de sortir : Marietta a entr'ouvert la porte ; mais elle dormait… Oh! elle sera tout à fait bien demain.
— Oui, oui, tout à fait bien demain! — a répété le petit Gino, comme chassant une idée importune qui semblait gâter sa joie présente.
Et il s'est retourné vers Irène. Elle l'a serré sur son cœur, et, pendant qu'Angela de sa voix pacifique me disait avec orgueil :
— Elle aime tant notre enfant!…
Irène demandait au petit :
— Tu m'aimes, dis, Gino?
L'enfant s'est reculé un peu, et, levant le bras en montrant la campagne au dehors :
— Dame Irène, le monde est bien grand… mais le bien que je te veux est encore plus grand que le monde!
Et il s'est précipité tête baissée sur la poitrine d'Irène en poussant comme un cri de triomphe. Elle avait pâli, et des larmes roulaient dans ses yeux. Elle a seulement répété :
— « Le bien que tu me veux » ; oui, il faut m'en vouloir beaucoup!…
Donna Angela qui n'a qu'un besoin sur terre, aimer et consoler, a été émue du son de voix d'Irène, et elle s'est rapprochée d'elle. Elle s'explique toutes ses tristesses par son regret de n'avoir pas d'enfant ; aussi a-t-elle dit, se figurant répondre à sa pensée :
— Il vous en viendra un, j'en suis sûre, chère : il faut le demander à Dieu.
— Qu'est-ce qu'il faut demander à Dieu? a interrogé Gino dont le ton naturel est celui du commandement.
— Rien, amour, rien, a répondu Irène ; viens me parler.
— Oui, je veux bien parler avec toi.
Cet enfant, évidemment, n'est nulle part plus heureux que près d'Irène, elle exerce sur lui une attraction que ne possède pas sa mère : il arrête sur elle des yeux d'adoration ; et l'on sent qu'il la voudrait à lui seul ; — l'attention incessante et la parole lente de sa tante l'importunent et lui causent comme de l'impatience.
— Mène-moi dans ta grande chambre! a-t-il dit à Irène.
Elle l'y a conduit plusieurs fois, pour lui faire des présents en secret ; et il est jaloux de cette faveur qu'il croit réservée à lui seul.
— Allons dans ta chambre, a-t-il répété avec insistance en l'entraînant.
Irène s'est levée et lui a dit :
— Non, pas dans ma chambre aujourd'hui, Gino. Veux-tu venir avec moi à la chapelle.
— Oui, partout avec toi.
Ils sont partis, l'enfant se serrant contre elle, et elle lui couvrant la tête d'un geste de maternelle protection.
Au bout de quelques minutes, l'attraction de la chapelle a été trop forte pour Angela, et elle m'a demandé timidement :
— Ne pourrions-nous pas les rejoindre, Claudia?
Je l'ai menée à la tribune qui domine l'autel, et d'où l'on arrive sans sortir des appartements intérieurs : c'est un lieu de recueillement que j'affectionne. Angela s'est laissée tomber sans bruit sur un des épais coussins qui servent d'agenouilloirs. L'étroite chapelle était plongée dans une véritable obscurité ; la lampe qui toujours y brûle vacillait, et la lumière du jour finissant mourait derrière le vitrail épais. Irène était à genoux sur la tombe de sa fille ; Gino se tenait debout à son côté ; elle appuyait sa tête sur le flanc de l'enfant… elle lui murmurait d'une voix très distincte dans l'absolu silence :
— Prie pour ton père, Gino, qu'il ne lui arrive aucun mal.
— Non, j'aime mieux prier pour toi, dame Irène.
— Prie pour moi, et aussi pour ton père.
Malgré notre immobilité, elle a eu conscience d'une autre présence, car elle a levé les yeux et elle a parlé plus bas. C'était un spectacle qui m'oppressait le cœur d'une inquiétude mystérieuse que de la voir enlaçant, d'un geste de mère, le fils né de cette femme qui est sa mortelle ennemie, et de l'homme qui est son unique amour. Elle trouvait évidemment une consolation puissante au contact de cet enfant qui peut devenir pour elle une source nouvelle de tragiques douleurs : elle est jalouse à mourir du père, et elle deviendra jalouse aussi du fils. On devine en elle un besoin impérieux de s'emparer de lui, de le faire sien d'une manière quelconque ; elle veut qu'il l'aime, et elle y parvient. Comme nous sortions de la tribune, Angela m'a dit :
— Il rêve d'elle, croiriez-vous, Claudia! Son lit, vous savez, est dans ma chambre, et parfois je l'entends murmurer le nom d'Irène dans son sommeil. Dans tous les tableaux qu'il voit il cherche des ressemblances avec elle… et un jour en secret, il m'a confié qu'il la trouvait plus belle que sa mère. N'est-ce pas singulier?
Je lui ai répondu que rien ne me paraissait singulier des enfants, et que nous ne connaissons pas la force des instincts qui les guident. Elle a été aussitôt d'accord avec moi, craignant presque, dans son humilité, d'avoir exprimé un doute sur quelque réserve sacrée de l'âme. Nous sommes demeurées ensemble, elle et moi, encore un long moment avant le retour d'Irène et de Gino ; et je ne puis te dire, bien-aimé, le plaisir paisible, le rafraîchissement de cœur que j'éprouvais à causer avec cette créature si simple! Elle n'a jamais été jolie, elle n'est plus jeune, et l'extraordinaire modestie de son ajustement ne relève guère son visage aux traits virils ; sa taille, en outre, est un peu tournée ; et cependant, ainsi faite, elle a une dignité inexprimable ; au milieu de ses gros traits, ses yeux un peu saillants, sombres et superbes, brillent d'un éclat de douceur et de bonté, et sa bouche exprime la mansuétude de son cœur. Elle a conservé l'innocence d'une enfant ; et cependant, dans une heure de douleur, il me semble que ce serait si bon de sentir sur soi son regard, et qu'elle doit connaître des baumes pour toutes les souffrances. Je lui parle avec une confiance et un abandon dont je ne suis pas maîtresse. J'ignore si elle sait quelque chose de ma vie : je ne le crois pas ; mais d'une façon inexplicable, elle a l'intuition de tous les états d'âme, et les paroles qui rassérènent lui montent naturellement aux lèvres. Dans la maison de son frère, elle vit comme une recluse. La Riva lui témoigne de grands égards ; et, pour quelques concessions matérielles qu'elle lui a faites, pour lui avoir laissé la chambre de sa mère et lui avoir remis absolument la chapelle et le soin des pauvres, elle s'est acquis sa reconnaissance tendre. Et puis, il y a Gino qu'elle idolâtre avec une simplicité païenne. Elle trouve tout simple que chacun éprouve ce même sentiment pour l'enfant, et l'intérêt que Maurice lui témoigne constamment ne lui a jamais été suspect. Elle craint et respecte son frère, et ne se demande pas pourquoi il s'occupe aussi peu de son fils ; elle le juge égoïste, elle pense qu'un enfant l'importune, et ses suppositions ne vont jamais plus loin. La langue de l'amour est la seule qu'elle comprenne et parle ; son cœur ardent brûle d'une pure flamme pour son Dieu, et elle a des élancements d'une tendresse infinie qui me font l'aimer. Lorsqu'elle se croit comprise, elle se livre facilement, et, quand je lui ai dit comment je comprenais l'amour, sans me demander de quel amour je parlais, elle m'a répondu en me découvrant son cœur à elle, que l'amour remplit et enflamme, que l'amour occupe depuis qu'elle peut penser. Elle parle de ses parents morts, elle parle des siens, de son Gino, avec des accents qui pénètrent l'âme. Laide, négligée, oubliée presque, elle n'a jamais fait qu'aimer, et sa vie en a été illuminée. Elle m'a confié qu'à mesure qu'elle vieillit sa faculté d'aimer, au lieu de diminuer, s'accroît. Sa chaude bonté s'étend sur tout, pas un vagissement ne la laisse indifférente ; tout ce qui respire lui semble avoir droit à une part de sa compassion ; sa vie, qui paraît mesquine, car elle s'enferme dans les menues pratiques d'une étroite dévotion, est au contraire magnifique et généreuse. Elle a fini par me dire :
— Et je sens, Claudia, que vous entrez dans mon cœur! Je penserai beaucoup à vous, là où je pense à ceux que j'aime ; je vous regarderai dans la lumière, dans cette « lumière qui illumine toute chose », et, si je puis vous être bonne un jour, vous savez, personne n'a besoin de moi, j'irai vous trouver tout de suite.
Mon amour, cette promesse m'a fait du bien.