II
Tout galant qu'il fût, Son Excellence passait pour un époux modèle; la comtesse de Schongesicht (née von Tock) vantait sans cesse les vertus conjugales de son Otto, car il s'appelait Otto, comme l'illustre chancelier; car le comte de Schongesicht montrait vis-à-vis de ces pauvres personnes, le chargé d'affaires de France et sa femme, l'attitude la plus conciliante; on disait même qu'il avait promis à la jolie baronne d'écrire en haut lieu au sujet d'un certain caporal bavarois dont elle avait raconté les exploits pendant la guerre. La comtesse de Schongesicht avait assuré avec bonté la chère baronne que son mari lui trouvait beaucoup d'esprit, et que lui, qui avait horreur en général de l'esprit léger des Français, faisait une exception en sa faveur; ceci avait été raconté par la comtesse de Schongesicht en plusieurs bons endroits, et accueilli avec le respect dû à un jugement aussi compétent.
Son Excellence avait loué également à plusieurs reprises la jolie maison de la baronne; mais la comtesse de Schongesicht ajoutait aussitôt que, quoique très-convenable pour le chargé d'affaires de France, pour eux la maison aurait été beaucoup trop petite! Véritablement, elle désespérait de s'installer jamais à X...
La baronne, elle, ne trouvait S. Exc. le ministre de Prusse qu'un peu trop aimable. Passe encore de répondre à ses divagations sur la littérature française qu'il adorait. Son Excellence confia, en effet, à la baronne que Béranger était son poëte favori, et, au dîner chez le ministre des affaires étrangères, lui récita des fragments du Dieu des bonnes gens. Mais des généralités littéraires, Son Excellence en arriva bientôt à des particularités plus intimes, et elle dut s'écouter révéler en stricte confidence par Schongesicht que son véritable caractère, plein d'ardeur et de fougue, lui rendait bien difficile à porter le harnais diplomatique!
Ajoutez que Son Excellence n'avait nullement besoin d'encouragement: avec la plus exquise assurance, il accaparait la place à côté de la baronne, absolument comme s'il eût été attendu ou désiré. Et de fait, pourquoi ne l'eût-il pas été quelque peu? Loin de nuire à la jolie baronne, ces attentions illustres valaient à la femme du chargé d'affaires de France les meilleurs sourires de toutes les nobles dames de X..., et les Machiavels de l'endroit se demandaient déjà comment on pourrait utiliser cette influence! Jusque-là, cependant, l'amoureux ministre avait été consigné à la porte de la jolie maison du Weisstrasse où demeurait la baronne, et n'entrait présenter ses hommages qu'aux heures les plus officielles. Mais voilà qu'un beau matin il fut admis sans pourparler. Un doux espoir traversa son esprit: elle y venait donc, cette Française jeune et moqueuse!...
Elle était seule, sûrement elle avait deviné sa visite; aussi, très-enhardi, il commença par se plaindre tendrement qu'on ne le recevait jamais, qu'il y avait parti pris.
—Mais non, mon cher ministre; je suis à mon speisse kamer, je pèse le sucre pour les confitures.
—Je ne le crois pas.
—Douteriez-vous, par hasard, de mes vertus domestiques?
—Vous êtes trop jolie et spirituelle pour ces choses-là.
—Vraiment, comme vous arrangez cela! Cependant madame Schongesicht m'a répété que vous aviez horreur du caractère léger des Français.
—Mais pas de celui des Françaises, chère baronne, pas de celui des Françaises.
Ceci avec le plus tendre regard.
—Vous devenez si galant que je vais croire que vous êtes Français, vous aussi.
—Je serai tout ce qu'il faudra pour vous plaire!
Et il devint éloquent sur ses mérites, sur ses sentiments, et fit clairement entendre à la baronne qu'être aimée de lui, Schongesicht, était une part de reine.
On ne lui dit ni oui ni non, et Metlieeff entrant, elle finit sa phrase par un: «Ah! madame de Schongesicht est bien heureuse!»
—Pour le coup, c'est clair! pensa Son Excellence. Et il s'en fut d'un pas si important que, tout habitué que fût le chasseur de Son Excellence à cette allure, il en resta frappé d'admiration.
Quant à madame de Schongesicht, le visage sévère de son époux la persuada qu'il était engagé dans quelque sérieuse négociation, et pour l'en distraire, et avec les meilleures intentions, elle eut recours à de petites mines fringantes qu'elle adoptait volontiers vis-à-vis de son Otto. La tentative lui valut un rappel assez sec au sentiment de sa dignité. Ah! qu'elle était fière de son mari!
Le ministre sortit à huit heures sans donner d'explication, et madame de Schongesicht le suivit en pensée à quelque audience particulière de S. A. R. le Grand-Duc.—Il allait tout simplement au théâtre de Gœthe, et, à huit heures et demie, sa présence était signalée dans la loge du Geschaft-Trager de France.
Le lendemain, tout heureux, Son Excellence retourna chez la baronne. Elle ne recevait pas; l'ordre était formel, il fallut se résigner à laisser sa carte. Une heure après, un petit billet plié en tricorne était remis à Son Excellence.
«Aimable Excellence, écrivait-on, je ne sais comment on a compris mes ordres ce matin. Venez me voir: je serai chez moi à cinq heures.
«Amicalement.
«B. de T.
«J'ai une grande nouvelle à vous annoncer.
«B.»
Le comte de Schongesicht vit rose! Il ne chercha pas quelle était la nouvelle: il était attendu!
On n'est pas diplomate pour rien, et il commença par aller prescrire à la comtesse de Schongesicht une tournée de visites à l'autre bout de la ville, lui recommandant de n'en pas manquer une seule. Son Excellence procéda ensuite à la toilette la plus minutieuse et se trouva prête encore trois quarts d'heure trop tôt. Enfin l'heure sonna. En arrivant au Weisstrasse, il remarqua dans l'antichambre une certaine agitation. Au salon, on parlait, et il y trouva le vicomte de Vatoujour écrivant sous la dictée de la baronne; elle ne s'arrêta qu'une seconde pour lui serrer la main, lui fit de la tête signe de s'asseoir, reprit sa dictée et, au bout de deux longues minutes, expédia le jeune attaché, que Son Excellence vit disparaître avec une joie sans mélange.
—Eh bien! vous savez déjà la nouvelle, n'est-ce pas? Nous partons: mon mari est nommé à Athènes!
Elle dit cela tout en arrangeant son bureau, mais du coin de l'œil elle ne perdit rien de la confusion de Son Excellence.
Il ne trouva qu'un mot dans son trouble:
—C'est un avancement...
—Oui, et je vous remercie d'y penser.
—Et depuis quand cette nomination?
—Elle est officielle de ce matin.
Il avait eu le temps de se ressaisir, et, avec conviction, il reprit:
—C'est une triste nouvelle pour moi!
—Et pour moi; j'ai encore un bail de deux ans.
—Mais en dehors de cela...
—Il y a les pour et les contre.
Elle avait l'air si clément, que Son Excellence demanda:
—Ah! si j'osais croire!...
—Croyez que je vous dirai adieu avec beaucoup de regret.
Schongesicht se rapprocha, et prenant la main de la baronne pour la baiser, on le laissa faire.
—Mais vous ne partez pas tout de suite?
—Dans quinze jours: c'est l'ordre supérieur. Ne prenez pas l'air tragique: on se retrouve toujours dans notre carrière.
—Comme vous êtes indifférente!
—C'est vrai; en ce moment je n'ai pas d'autre idée que ce malheureux bail; je viens d'envoyer Vatoujour chez tous les agents.
—Puis-je vous être bon à quelque chose? Vous savez que je ferai tout pour vous être agréable.
—Alors, prenez ma maison.
Il la regarda pétrifié.
—C'est que... que... madame de Schongesicht...
—Je sais, il lui faut un palais; quelle folie! Est-ce que vous resterez ici, vous? Je parie qu'avant un an vous êtes nommé à un grand poste; vous auriez bien tort de prendre une installation sérieuse; réservez-vous donc pour une ville qui en vaille la peine.
Soit que la raison lui parût juste, soit qu'il eût tout de suite entrevu le parti qu'il allait pouvoir tirer d'une petite complicité d'intérêts, Son Excellence répondit, rassérénée:
—Certainement... Et puis, à vrai dire, je trouve cette maison charmante.
—Voulez-vous que je vous la fasse visiter?
—Avec plaisir, baronne.
—Je commence. Ceci, monsieur le comte, est le petit salon: vous voyez, il est joli, clair, bien décoré...
—J'y ai passé de bien doux moments, soupira Son Excellence.
—J'en suis charmée. Voyons, prenez ces bougies et éclairez-moi. Ceci est le salon de réception: je prie Son Excellence d'en observer les proportions... Et il y a un parquet...
La baronne fit une petite glissade pour démontrer la bonté du parquet.
—Comment voulez-vous que je regarde autre chose que vous?
—Trop aimable, mais regardez d'abord ma salle à manger; y en a-t-il une plus agréable à X...?
—C'est vous qui la rendiez agréable.
—Ne renversez pas de bougie sur le tapis... Nous allons monter maintenant, et je vais vous faire pénétrer dans mes appartements particuliers.
Et, arrivés à l'étage supérieur:
—Voici une très-belle chambre à coucher; je ne vous cacherai pas que c'est celle où je respire. Tenez donc ces bougeoirs, je vous en conjure.
Son Excellence se préparait à s'en débarrasser pour mieux souligner ses phrases.
—Après... après, les déclarations; soyons sérieux un instant, Excellence, et visitons la maison. Une... deux... trois... quatre chambres à coucher... et des armoires... je vous prie de noter mes armoires. Maintenant nous allons monter au grenier, et je vous mènerai à la cave. Ah! vous savez, les affaires sont les affaires.
Si les douces espérances de Son Excellence ne se réalisèrent pas positivement ce jour-là, c'est qu'à coup sûr le temps manqua pour visiter la cave et le grenier. Mais, en homme sûr de son fait, le lendemain, Son Excellence écrivait:
«Chère baronne,
«Si vous avez la bonté de me le permettre, je passerai chez vous aujourd'hui pour visiter une seconde fois la maison. Je ne me suis pas bien rendu compte du second étage.
«Votre respectueux et bien dévoué serviteur,
«Comte de Schongesicht.»
On lui répondit immédiatement:
«Mais oui; venez après onze heures et demie, on vous laissera entrer.
«B. de T.»
Son Excellence visita une seconde fois la maison du haut en bas, mais cette fois respectueusement escorté par le maître d'hôtel de la baronne. L'inspection consciencieusement faite, Son Excellence reparut au salon, espérant un léger dédommagement; mais il n'y avait pas à placer une phrase.—M. Levy était là pour parler à madame la baronne au sujet de la maison; il n'était pas parti que M. Schwartz apparaissait pour le même motif.—Son Excellence s'en alla désespérée et décidée à tout.
De la comtesse de Schongesicht à la baronne de T...
«Chère madame la baronne,
«J'apprends avec le plus grand regret la nouvelle de votre départ. J'ai été vraiment désolée d'être sortie quand vous êtes venue hier. Voulez-vous me permettre de venir visiter votre maison? je l'ai toujours trouvée si jolie! et maintenant que j'ai le regret de penser qu'elle va être libre, je crois qu'elle pourrait peut-être me convenir.
«Votre dévouée,
«Comtesse de Schongesicht,
«née von Tock.»
On ne saura jamais comment Son Excellence parvint à persuader à la comtesse de Schongesicht qu'elle avait toujours désiré la maison du Weisstrasse. La baronne fut modeste, du reste, et dénigra sa maison avec la meilleure grâce, en signala tous les défauts, et répéta à satiété que la comtesse Schongesicht ne pouvait, naturellement, y voir qu'un pied-à-terre, en attendant le grand poste qui était certain. Madame de Schongesicht elle-même expliqua la chose ainsi, quand, à la surprise générale, on apprit à X... que S. Exc. le ministre de Prusse prenait le bail du chargé d'affaires de France.
Le comte de Schongesicht à la baronne de T...
«Le vieux Levy a mes ordres pour vous porter le bail signé ce matin. J'espère qu'on pourra maintenant vous parler d'autre chose que de votre location.
«Vous savez que je vous adore.
«Schongesicht.
«Je serai chez vous à une heure.»
La baronne de T... au comte de Schongesicht.
«Mon cher comte,
«Je suis renfermée dans ma chambre par une grippe affreuse; défense de voir qui que ce soit; mon mari recevra Levy.
«Mille amitiés.
«Baronne de T...»
Le lendemain.
«Que de remercîments à vous faire pour ce bail si obligeamment signé! J'ai été désolée de vous manquer encore hier; nous partons huit jours plus tôt, c'est l'ordre. Adieu et au revoir! je me mets en route ce soir à six heures.
«Baronne de T...»
[SOULIERS GALANTS]
Le ministre des affaires étrangères à X... était l'heureux mari d'une femme charmante. Son Excellence approchait de la soixantaine, tandis que madame la marquise abordait à peine une florissante trentaine. Le ministre était fort aimable, la ministresse ne l'était pas moins, seulement quelque peu capricieuse; la plus serviable amie, toute pleine d'un zèle militant, mais une assez rancunière ennemie, et, malheureusement, les plus en faveur la veille n'étaient pas sûrs le lendemain de la même fortune. Une coterie intime entourait invariablement la marquise, mais les personnages changeaient, ce qui aurait pu expliquer bien des avancements de carrière, bien des changements de destination, dont la cause était restée voilée aux yeux du profane. Aussi les secrétaires du plus bel avenir, les jeunes attachés les plus aimables, ne prenaient-ils jamais un congé sans venir déposer aux pieds de la marquise l'humble hommage de leurs respects. Quelques esprits frondeurs avaient voulu, en vérité, tenir tête à cette occulte influence; mais, le plus souvent, ils finissaient par aller rafraîchir leur mauvaise humeur dans quelque poste de l'extrême Orient.
En revanche, les serviteurs empressés étaient l'objet de sa vigilante protection, et il était patent que ces messieurs de la légation de Paris jouissaient d'une considération toute particulière. Pas un, du reste, qui ne se déclarât compétent à exécuter les plus difficiles commissions féminines; celui-là allait quérir des plumes à la rue du Caire (on croit encore à la rue du Caire par delà la frontière), l'autre se chargeait d'assortir les rubans et de transmettre au couturier les plus minutieuses indications.
Le plus affairé et le plus exact entre tous était le jeune Ottobini, des princes de ce nom; il avait le privilége exclusif de présider aux commandes délicates des gants et des chaussures. Ce qu'il dépensait à cette tâche de soin, d'attention; ce qu'il y consacrait de journées, justifiait sans doute de fréquentes absences de la chancellerie, absences dont il était de fort mauvais goût de parler au ministre. Le rêve d'avenir d'Ottobini consistait uniquement dans l'espoir de prolonger indéfiniment son séjour à Paris. Après avoir dansé dans tous les bals comme attaché, il espérait mener les cotillons comme secrétaire, et enfin, comme conseiller, dîner finement dans les meilleures maisons. Ses rêves d'avenir s'arrêtaient là, et Ottobini laissait au hasard le soin du parafe final. Cependant, comme ce programme devait être difficile à exécuter, vu les traditions de carrière et autres, Ottobini cultivait avec une suite et une patience bien méritoires les influences dont il espérait tout, et, de plus, savait, sans l'afficher, n'être point exclusif, laissant la porte ouverte à cette éventualité redoutable: un changement de ministère.
Un matin, arrivant à la légation, Ottobini trouva une missive confidentielle de la marquise; l'enveloppe était si bien bourrée de petits échantillons de soie qu'elle avait paru presque suspecte à la poste. La chose était sérieuse. Il fallait, pour les toilettes dont on mandait les nuances délicates, faire confectionner les souliers les plus nouveaux, les plus élégants, les plus séduisants; il s'agissait d'être noblement sous les armes pour la réception de très-hauts princes d'une cour du Nord. Les derniers souliers reçus étaient rococo; on en voyait d'absolument pareils chez les marchands de X... On devait à toute force sortir de cette désolante banalité.
Ottobini, en homme aimable, n'était pas sans avoir des relations dans des mondes ondoyants et divers. La marquise le lui insinuait, ajoutant que, pour la servir, il saurait les mettre à profit et se faire renseigner sur les élégances les plus raffinées. La lettre se terminait par le conseil amical de trouver quelque bonne raison de famille qui nécessitât un congé, la promesse d'en appuyer la requête, et, avant toute chose, des souliers à encadrer.
Le plus joli pied!... pensa Ottobini.
Aussitôt il se mit en campagne, mesura d'un coup d'œil rapide les difficultés de l'entreprise, et se promit de la mener à bien. Tout d'abord, le temps était court; il fallait, à douze jours de date, pouvoir déposer littéralement aux pieds de la marquise des chefs-d'œuvre inédits.
—Elle aura ce qu'on n'a jamais vu, ou je ne m'appelle pas Ottobini.
Il commença par consulter une collection de gravures du dix-huitième siècle, qui ornaient fort galamment sa chambre; mais l'éternelle petite mule des souriantes minaudières est tout ce qu'il y a au monde de plus connu, et un échantillon bleu argent le faisait surtout rêver à quelques pantoufles dignes d'une reine. Après mûres réflexions, il renonça à composer lui-même de l'inédit et s'en alla chez le faiseur habituel de la marquise. On l'entoura dès la porte, on lui exhiba des souliers Louis XIII, Louis XV, Louis XVI, les plus apocryphes; on fit tournoyer devant ses yeux les talons les plus pointus et les plus cambrés, on étala les nœuds les plus enlevés, les plus fringants; rien de tout cela n'était l'idéal entrevu dans sa pensée. Quand la marquise parlait de nouveauté, elle ne voulait point dire un nœud à trois coques au lieu d'un nœud à deux; non, il fallait autre chose, et il vit qu'on ne trouverait pas. Trop poli pour ne laisser rien paraître, il loua, promit d'en écrire à la marquise, prit note des prix, mais se garda de rien commander.
En sortant, il se rendit tout droit chez une des amies qui aidaient à lui faire trouver Paris un si aimable séjour. Il lui fit sa confidence, demanda ses conseils. Les échantillons de la marquise furent exhibés, on lut même une partie de lettre, et la matière jugée digne du plus vif intérêt, il fut décidé que, guidé par les lumières de l'amie qui acceptait de présider à l'importante commande, on se confierait à l'artiste qui avait l'honneur de la servir elle-même. On se rendit chez lui sur l'heure; ce n'était pas dans une vulgaire boutique, mais dans un appartement fermé au profane. L'attaché et l'amie furent reçus comme ils devaient l'être. X... s'empressa de faire à Ottobini les honneurs de souliers qui lui parurent dignes du pied de la marquise, et comme la question du prix ne devait point intervenir pour arrêter l'essor de son génie, l'artiste promit de se surpasser. Pour la robe bleu argent, on convint de sabots mignons, cambrés, effilés à la japonaise et s'attachant sur le cou-de-pied par une patte qui devait troubler toutes les têtes; on ménagerait l'emplacement aux brillants, car sans brillants le soulier était manqué; c'était la condition absolue du genre.
Ottobini resta là deux heures, recommandant les nuances, discutant les moindres détails. Il prit dix fois son chapeau et revenait toujours dire quelque chose. Tout parfaitement décidé, il partait définitivement, quand l'artiste s'écria tout à coup: Mais la mesure, monsieur, la mesure, je ne l'ai pas!
Ottobini faillit s'évanouir. La mesure, il ne l'avait pas non plus, le malheureux! On songea aux expédients inadmissibles de l'aller demander chez le fournisseur éconduit; il comprendrait pourquoi on la voulait, et aurait soin de la donner à faux. On pouvait télégraphier, mais où? La marquise était sur les grandes routes, on perdrait un temps précieux. Écrire, cela se pouvait encore moins. Cependant il fallait prendre un parti; l'artiste était consterné, Ottobini désespéré, quand l'amie eut une inspiration: elle entraîna l'attaché dans un coin de la pièce, lui parla à mi-voix et en souriant; il souriait aussi tout en se défendant.—Vous devez pourtant avoir un gant.
—Un gant? Oui, peut-être. Pourquoi?
L'amie se retourna vers l'artiste:
—Avec un gant, vous pourrez, n'est-ce pas, vous rendre compte du pied?
L'autre répondit bravement: Oui.
—Il me faudrait seulement quelques renseignements complémentaires; par exemple, le cou-de-pied de madame la marquise est-il accentué?
—Extrêmement.
—Le pied est-il gras ou maigre?
—Très-potelé.
—Parfaitement. Et il prenait des notes.
—Madame la marquise aime sans doute une chaussure ajustée?
—Fort ajustée.
—Le talon a-t-il de l'importance?
—Pas autrement que pour la grâce.
—Madame la marquise est d'une belle taille?
—Oui.
—Eh bien! monsieur, avec ces indications et un gant, je crois pouvoir vous promettre de réussir.
Cette formelle assurance ne fut pas sans laisser une légère inquiétude dans l'esprit du jeune attaché.
L'amie le rassura. X... était un homme de génie, il s'en tirerait en maître.
On partit à la recherche du gant; il était gisant, pêle-mêle, avec d'autres memento parfumés.
Ottobini, le retrouvant, le baisa aussi galamment que si la marquise eût été là pour le voir, et, ne doutant plus du succès, médita seulement la maladie d'un oncle testateur dont la santé chancelante l'avait déjà appelé bien des fois à ses côtés, toujours pour le trouver guéri à l'arrivée.
La demande de congé fut dûment expédiée, et l'autorisation du ministre revint par télégramme. Caressant dès lors les plus doux projets, Ottobini passa quelques jours charmants en attendant celui du départ: il avait reçu une amabilissime lettre de la belle marquise, et l'avenir lui semblait couleur de rose.
La commande fut livrée à l'heure et au jour dits; soumise à l'inspection sévère de l'amie, elle fut jugée par elle digne de tous les suffrages.
Ottobini était quasi amoureux de ces jolis petits souliers; il leur trouvait presque une personnalité, bien campés, élancés, semblant prêts à se mouvoir tout seuls. Il ne douta pas de l'extrême approbation de la marquise, lui envoya une dépêche rassurante, et se mit en route.
Il trouva la santé de l'oncle très-consolidée, et reçut de lui le conseil d'aller à X... pour les fêtes. Ce fut avec ce petit boniment que le jeune attaché se présenta devant son ministre. Il fut écouté distraitement, Son Excellence étant alors plus occupée de combinaisons européennes que des fortunes du bel Ottobini, lequel annonça l'intention d'aller déposer ses respectueux hommages aux pieds de la marquise et fut approuvé.
La marquise était installée à l'hôtel, sans une minute pour respirer à l'aise; car, entre les majestés, les officieux, les visites officielles, les affaires de cœur et le désordre de ses malles, elle passait des journées qui auraient été écrasantes pour une autre, mais qui ne l'empêchaient point d'être fraîche, reposée, et se mourant surtout d'impatience de voir venir ses souliers. Il faut dire aussi que le souverain attendu lui avait jadis fait force compliments sur son joli pied, et qu'elle avait particulièrement à honneur de maintenir cette admiration.
Elle ne fit donc pas attendre Ottobini, le reçut, coiffée de gala, en robe de chambre garnie d'alençon, son griffon sur les genoux, une tasse de café à la main et son plus divin sourire sur les lèvres.
Après les passes courtoises justifiées par la longue absence, la marquise ouvrit fiévreusement les bienheureux paquets.
—Ce sont des chefs-d'œuvre! Ottobini, tout simplement des chefs-d'œuvre! Et elle montra ses dents blanches.
—Alors, vous êtes contente de votre commissionnaire, marquise?
—Pas contente, enthousiaste!
—Et vous l'emploierez encore?
—Toujours. Ce n'est pas Casanera qui aurait une pareille initiative.
—Pourquoi n'ai-je pas seul votre confiance?
—Cela viendra peut-être, car vous êtes un homme charmant. Ces souliers bleus et argent sont tout ce que j'ai vu de plus réussi; je vais vous montrer leur robe à titre de récompense.
La splendide toilette fut exhibée; on laissa voir même à l'heureux attaché les bas, si fins qu'ils auraient passé à travers une bague, et tout chatoyants de fils argentés.
—Hein! est-ce complet?
—Mais, marquise, vous n'avez pas besoin de tout cela pour être adorable.
—Je le sais, mais la toilette ne m'enlaidira pas non plus. Vous me verrez, très-cher, je veux être belle comme je ne l'ai jamais été. Vous savez que c'est nous qui avons fait l'alliance?
—On ne pourra pas vous approcher pendant les fêtes.
—C'est probable, mais on se retrouvera à R... Ah! mon pauvre Ottobini, vous y trouverez bien des choses différentes de l'an passé; la Sainte-Giacinto a eu la jaunisse du ministère manqué; elle est fort laide.—Adieu, baisez-moi la main, j'ai à aller recevoir les princes à deux heures.
Ottobini sortit radieux; il se vit secrétaire et se considéra dès l'heure comme immuable à Paris. Tranquille sur l'avenir, il se résigna à jouir du présent, se promettant de se trouver souvent sur le chemin de la belle ministresse.
Le lendemain soir eut lieu, au palais, le bal donné aux hôtes princiers; ce bal avait été précédé d'un dîner. Ottobini faisait haie avec le reste, quand entrèrent les illustres personnages suivis des ministres. Il n'eut d'yeux, lui, que pour sa marquise, pensant l'apercevoir rayonnante.—Elle apparut, marchant fièrement, portant haut sa tête endiamantée, et le petit pied, que découvrait la robe un peu écourtée, était enchâssé dans le fameux écrin bleu et argent; les intentions de l'artiste parisien avaient été réalisées en leur entier, et la patte s'ajustait par un gros brillant. La marquise passa Ottobini, le frôlant de ses longues jupes sans laisser tomber un seul regard sur lui. Elle souriait, mais avec une certaine contrainte, à l'altesse à barbe blonde qui l'honorait de ses madrigaux.
Ottobini se dit tout de suite: Elle a été contrariée au dîner; puis il songea qu'elle pouvait s'être brouillée dans la journée avec ses plus intimes amis. Seulement, quand cela arrivait, elle le prenait d'habitude fort philosophiquement, et après inspection, tous les fidèles attitrés lui parurent avoir leur mine ordinaire.
Ce n'était donc pas cela.
Ces princes l'ennuient, pauvre marquise, si bonne enfant! Il est de fait que depuis hier elle mène une existence affreuse; elle n'a pas eu une minute de répit.
Il pensa qu'il tâcherait plus tard de l'approcher et de lui offrir quelques consolations affectueuses.—En attendant, on dansait le quadrille d'honneur.—La marquise faisait vis-à-vis à une princesse du sang et avait pour cavalier un prince héritier. En pareille occurrence, elle étalait assez naïvement sa grandeur. Ottobini resta confondu de son attitude glaciale; il nota qu'elle parlait peu, souriait en serrant les lèvres, et au moment précis où, glissant avec sa grâce accoutumée, elle offrait sa main au prince, il la vit pâlir manifestement.
—Grand Dieu! elle va s'évanouir! se dit Ottobini, et autour de lui il entendit qu'on remarquait le trouble de la marquise; on questionnait un aide de camp princier, qui assurait que, fort gaie au début du repas, elle s'était assombrie sans raison vers la fin, et il ajoutait en manière de péroraison:—Elle se sera querellée avec Son Excellence.
Ottobini était inquiet; une brouille de ménage, un accès de mauvaise humeur pouvait lui nuire grandement.—Il souhaita de tout son cœur que la marquise fût malade.
Dans le courant de la soirée, la marquise repassa devant Ottobini. Elle était alors au bras du vieux et galant souverain qui l'avait complimentée dans d'autres temps sur son petit pied: c'était le souverain de l'alliance, et la marquise avait une sorte de droit de lui faire les honneurs du bal, car elle disait vrai, ce voyage était «leur œuvre», et cependant, au lieu des séduisantes coquetteries que chacun s'attendait à lui voir déployer, elle était abattue et triste, et si sa bouche souriait, son front se plissait, et cela dans un tête-à-tête avec une Majesté!
Ottobini n'en pouvait croire ses yeux; il eut un moment une vision du marquis devenu soudain un Othello; mais il chassa cette pensée en le voyant, lui, aussi parfaitement béat, heureux et triomphant qu'il est possible à un ministre de l'être.
A deux heures du matin, Ottobini put enfin s'approcher de la marquise; il essaya quelques plaisanteries complimenteuses, mais elle ne lui en laissa pas le temps et lui tourna le dos.
Était-ce là sa récompense?
Affolé, il eut l'idée malheureuse d'aller ennuyer le ministre: là aussi l'on ne tarda pas à lui faire comprendre qu'on avait autre chose à faire que de l'écouter.
Le reste de la nuit fut affreux, comme un accusé épie les regards de son juge, Ottobini ne pouvait détacher ses yeux de la marquise; il la suivait machinalement, et se trouvant sur ses pas comme elle revenait du souper, il lui parut positivement qu'elle lui jetait un regard courroucé.
Toute la royale compagnie s'étant retirée, Ottobini aperçut la marquise faire un signe précipité à Son Excellence, et il les suivait comme ils descendaient l'escalier. Là le voile tomba de ses yeux: la marquise s'appuyait d'une main lasse au balustre et boitait.
Ce fut assez, il s'enfuit, sûr qu'il était inutile d'essayer de se présenter devant elle le lendemain.
Le couple ministériel monté en voiture, la marquise laissa échapper une sorte de plainte, et, arrachant ses souliers:
—Ce que j'ai souffert ce soir est horrible; je ne sais comment je ne me suis pas évanouie vingt fois. Cet Ottobini est un imbécile!
—Comment, Ottobini! que vient-il faire là dedans? Vos souliers vous serraient donc, ma chère? c'est pour cela que vous étiez de si méchante humeur; Sa Majesté elle-même l'a remarqué.
—Je ne sais si elle aurait supporté d'un meilleur front un pareil supplice; et ce misérable qui n'a pas cessé de se trouver sur mon chemin!
—Vous le traitez durement, vous qui preniez toujours si chaudement son parti, car je n'osais même pas vous dire qu'il est question de l'envoyer à Copenhague.
—Envoyez-le au Japon, et que je ne le revoie de ma vie.
Ottobini y a été!