I
«S. Exc. le comte de Schongesicht, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. le roi de Prusse près la république helvétique, est nommé dans les mêmes qualités auprès de S. A. R. le grand-duc de X...»
La nouvelle contenue dans ces lignes de la Gazette officielle fut on ne peut mieux accueillie à X..., par le Grand-Duc d'abord, par sa cour, et par l'imposant aréopage qui composait le Corps diplomatique.
Le nouveau ministre arrivait précédé d'une auréole d'amabilité. La comtesse Dorothée de L..., demoiselle d'honneur de S. A. R. la Grande-Duchesse, passait pour avoir éprouvé jadis à son égard la plus vive passion. Cette passion avait vu le jour à Berlin, où la comtesse Dorothée avait séjourné une semaine, époque qui faisait date dans son existence; aussi, oubliant les quinze années écoulées et surtout l'existence d'une comtesse de Schongesicht, la comtesse Dorothée se rappelait avec complaisance certaine valse dont le souvenir lui était toujours très-vif.
L'émotion de la comtesse Dorothée était largement partagée. La venue de S. Exc. le comte de Schongesicht était pour X... un véritable et sérieux événement. Cela intéressait en premier lieu S. A. R. le Grand-Duc lui-même, et on le savait charmé de la nouvelle nomination; puis toutes les femmes jeunes et jolies, ou qui avaient été jeunes et jolies, ou qui se croyaient jeunes et jolies, car Metlieeff, qui pendant longtemps avait eu la spécialité de ravager à X... les cœurs aristocratiques, commençait à se faire vieux et à ne s'intéresser plus qu'aux bons dîners. Enfin, le respectable commerce de X... subissait une attente fiévreuse, car il s'agissait de savoir si S. Exc. la comtesse de Schongesicht patronerait Muller, qui avait toutes les nouveautés de Paris et importait les modes les plus excentriques, ou si elle irait chez Altestein, la maison la plus ancienne et tout allemande; si elle se servirait pour les délicatesses chez Siegenfuss, comme le baron de Stolzenheit, ou chez Schivenfuss, comme la majorité du Corps diplomatique. S. Exc. le comte de Schongesicht ferait-il l'honneur de ses commandes au tailleur de Son Altesse Royale? Et enfin, où s'installeraient Leurs Excellences? Dans le vieux quartier, ou près du Jardin vert? Depuis le boucher de la cour jusqu'à Son Altesse Royale, tout le monde émettait des avis sur ces graves questions. Les collègues aussi causaient, car il était d'une majeure importance pour MM. les secrétaires et attachés de savoir si la comtesse de Schongesicht était jeune et jolie, prude ou bonne enfant. D'un autre côté, depuis la très-respectable épouse du vieux ministre résident de Belgique, jusqu'à la folâtre madame de Riskoff, de la légation de Russie, pas une femme de tout le petit clan cosmopolite pour qui un nouveau visage masculin ne fût une manne du ciel. Et Schongesicht avait été attaché à Paris; et Schongesicht y avait eu un scandale avec une danseuse! Il devait être charmant.
A sa première apparition dans le monde de X..., le comte de Schongesicht fut acclamé de prime abord. En effet, il était impossible de se montrer plus insolemment poli, plus courtoisement conquérant. Il avait peine, évidemment, à porter le poids des lauriers de sa patrie; mais enfin, avec un effort soutenu, il y parvenait. Envers le Grand-Duc, il fut plein d'une affabilité protectrice, toujours prêt à l'assurer que son auguste souverain était parfaitement décidé d'octroyer à S. A. R. le Grand-Duc de vivre encore quelques années encore, et que lui, Schongesicht, s'en portait volontiers garant. Toutes les conseillères particulières raffolèrent de ses galanteries précieuses, car pour Son Excellence les compliments aux femmes faisaient évidemment partie de sa ligne de conduite.
Le succès des Schongesicht fut complet, et ils acceptèrent avec bonté toutes les invitations. Rien de plus majestueux que leur entrée dans un salon. La comtesse de Schongesicht (née von Tock) n'arborait que les couleurs les plus vives, et avait résolu de faire tenir sur sa volumineuse personne le nombre le plus incalculable de nœuds, de ruches, de doubles jupes, et comme on n'avait pas dans tout X... à lui opposer une personne d'une taille plus majestueuse, ni des épaules plus larges et plus charnues, elle triomphait. Quant à Son Excellence, il représentait la quintessence de la morgue prussienne, ce à quoi rien ne ressemble sous le ciel. Il ne portait pas sa tête, il l'exhibait; un demi-sourire sardonique était figé sur ses lèvres; sa brochette de décorations, longue et fournie, pendait nonchalamment, et comme par faveur, au revers de son habit. Quant à l'Aigle rouge, qu'il portait au col, on comprenait à première vue que ce ruban-là empêcherait seul un homme d'être guillotiné.
Et avec cela, si avenant! La comtesse de Schongesicht fit sa tournée de visites de la façon la plus gracieuse. Elle mit toute la bonne volonté possible à parler d'elle-même et de ses affaires dans le plus grand détail. On sut, au bout de peu de jours, les inquiétudes causées par la croissance de la charmante Hilda, les étonnantes dispositions du précoce Wilhelm; on apprit, à un thaler près, ce que recevait par an la Mademoiselle française de Berne qui présidait à l'éducation de mademoiselle Hilda. Toute la ville s'occupait à trouver des domestiques à l'aimable comtesse, et les meilleures, les plus entendues ménagères de X..., où l'on se pique de l'être, mettaient à son service leurs lumières et leur expérience.
Mais ce qui occupait en première ligne la comtesse de Schongesicht (née von Tock), c'était le choix d'une maison. D'après tout ce qui était absolument nécessaire, on craignit bientôt que X... ne contînt pas de local disponible répondant même de loin à tant d'exigences. On en était arrivé à engager des paris; c'était la distraction des soirées intimes entre collègues amis: Metlieeff tenait que Schongesicht demanderait à son gouvernement de faire évacuer la caserne; la jolie baronne, la chargée d'affaires de France, tenait pour le palais. On enverrait le Grand-Duc à Ludwigsglück, et tout serait dit. En attendant, les tapis de Smyrne de la comtesse de Schongesicht étaient conservés dans le poivre!