II
Tout le monde parti, il y eut entre les cousines ce qui s'appelle une scène. Olga commença par sermonner vertement Vera sur son genre, sur ses propos, sur son ton.
—Tu deviens inconvenante tout bonnement, ma chère! Si c'est avec ce bagage que tu crois faire fortune, crois-moi, tu te trompes.
—Ma chère amie, j'ai les manières qui me plaisent.
Madame Michaïloff ne pouvait en croire ses oreilles. Comment! cette petite misérable, habillée de ses effets, lui résistait, l'insultait presque!
—Sais-tu que j'ai grande envie de te renvoyer à Moscou?
—Je m'en irai, tu peux le croire, sans que tu me le dises deux fois.
—Tu as une singulière manière de reconnaître les bienfaits.
—Tu oublies que je ne t'ai rien demandé.
Elles étaient toutes deux frémissantes de colère, mais Vera de sang-froid, tandis que madame Michaïloff prenait le parti des attaques de nerfs. Il fallut bien la soigner; sa cousine aida à la porter dans sa chambre, eut pour elle toutes les attentions dont elle avait l'habitude, rassura Paul Michaïloff, qui depuis dix-huit ans ne s'habituait pas aux crises de Madame, et alla se coucher la dernière de la maison. Olga seule fut vite apaisée, se félicita d'avoir eu du caractère, d'avoir maté Vera, et se promit de lui pardonner le lendemain sans se faire trop supplier.
Madame Michaïloff dormit tard et sonna d'une main impatiente.
—Ma cousine?
—Mademoiselle est sortie ce matin de bonne heure.
—Sortie!
Madame Michaïloff se sentit furieuse derechef.
Sur le même moment on apporta une lettre de chez madame de Santa-Pierra: elle y vit l'écriture de Vera.
«Chère cousine,
«Tu m'as dit de m'en aller hier au soir, et, tu vois, je suis partie sans retard. Je ne vais pas encore jusqu'à Moscou, parce que la bonne marquise de Santa-Pierra me garde quelques semaines. Si tu veux, et pour ne faire de peine à personne, j'y serai d'accord avec toi: une brouille ouverte t'ennuierait plus que moi, j'en suis sûre.
«Toujours ton affectionnée.
«Vera.
«Réponds-moi.»
Madame Michaïloff n'eut pas le temps de s'évanouir; du reste, l'étonnement et la colère lui rendaient ses forces. Sa cousine, qu'elle avait fait venir à ses frais... chez madame de Santa-Pierra... et lui imposer ses conditions!... Elle était aveuglée au point de ne point voir un autre billet de madame de Santa-Pierra:
«Chère amie,
«Prêtez-moi votre Vera quelques jours; c'est convenu, n'est-ce pas?
«Tendrement.
«Anita.»
Madame Michaïloff envoya chercher Glouskine; il vint exact, empressé. Elle lui raconta l'ingratitude, la noirceur de sa cousine. Il fut froid, donna raison à toutes deux, ce qui, pour une femme, est pire que le lui donner tort.
—Vous irez chez madame de Santa-Pierra, pendant que ce petit serpent y sera?
—Mais, chère amie, je ne puis offenser la femme de mon meilleur collègue; vous avez trop d'esprit pour n'y pas venir aussi.
—Moi, jamais!
—Vous avez tort.
Sur ce mot, madame Michaïloff éclata en sanglots; elle était méconnue, abandonnée, elle si bonne, elle qui avait chéri sa cousine.
—Vous avez été témoin de mes efforts pour la marier, mais elle ne se mariera jamais; ce sera ma vengeance.
Glouskine eut à subir un orage qui dura deux heures, et pendant lequel lui, qui se piquait d'être impassible, frisa la mauvaise humeur.—On n'est pas plus assommante.
Ce fut sa réflexion en passant la porte.
Vera avait prévenu sa cousine, et Glouskine savait depuis dix heures la brouillerie; il se flattait à part lui d'en être la cause, et cela variait la monotonie de Tenheiffen... On y parla ce jour-là uniquement des faits et gestes de mademoiselle Dognieff. Il y avait deux partis, mais celui d'Olga était faible, tandis que protéger une pauvre petite sans défense, cela paraissait charmant à tout le monde. Madame de Santa-Pierra eut quinze visites, prit les airs les plus mystérieux, et après avoir été forcée d'avouer plusieurs fois dans la journée que madame Michaïloff avait un caractère impossible, elle lui écrivit le soir un petit billet bien tendre pour la supplier de ne rien prendre en mauvaise part de sa meilleure amie. Ce fut Vera qui dicta la lettre, et Glouskine la trouva bien tournée: il put l'apprécier, l'ayant lue deux fois.