II
En très-peu de temps, Lynjoice devint l'homme le plus heureux de Tenheiffen; il faisait ouvertement la cour à madame de Glouskine, et elle l'accueillait avec bonté. Cela lui composait toute une position sociale; quand il arrivait à cinq heures au thé de madame Olga Michaïloff, où se racontaient, se commentaient, s'inventaient toutes les histoires de Tenheiffen, il avait distinctement la perception qu'on disait en le voyant: «Ah! voilà le beau Lynjoice; vous savez, il fait la cour à madame de Glouskine.» Aussi il s'approchait d'un air aimable et triomphant, et quand madame Michaïloff disait avec son accent slave qui martelait chaque mot: «Voilà Lynjoice qui m'apporte des nouvelles de ma cheffesse», il était incroyablement satisfait, et madame Michaïloff, avec sa bonté habituelle, ajoutait: «Ces messieurs peuvent nous tenir au courant de ce qui se passe à la Légation, mais c'est à notre bon Lynjoice qu'il faut s'adresser pour avoir des nouvelles de Madame.» Ce petit cancan était une joie pour ce cercle désœuvré. Madame Michaïloff, en qualité de cousine et ennemie intime de madame de Glouskine, courait chez sa bonne chère collègue, la marquise de Santa-Pierra, pour lui raconter le dernier propos qui avait été dit, qu'on avait entendu et qu'elle avait su.
En présence de madame de Glouskine, on se taisait, car elle avait une façon à elle d'arrêter les taquineries et les réflexions: «Madame Michaïloff l'aimait de tout son cœur, sa Vera chérie, sa bonne cousine, toujours belle, toujours séduisante, la perle et le modèle des femmes.» Madame de Santa-Pierra était en relations charmantes avec la légation de Russie, et Michel Platoff, qui ne manquait pas l'occasion de placer une méchanceté, le très-humble et obéissant serviteur de madame de Glouskine. Lynjoice avait beau mettre quatre bouquets par jour à sa boutonnière, envoyer à madame de Glouskine toutes les fleurs de Tenheiffen, Michel Platoff n'avait pas le droit de sourire. Madame de Glouskine accueillait tout avec un air de reine; Son Excellence avait de loin un ricanement protecteur pour les airs passionnés de Lynjoice, et Florimond le traitait avec un dédain marqué, réservant ses amabilités pour Droutzky et ses servilités pour Platoff, dont la pauvre bête craignait instinctivement le regard.
Lynjoice ne caressait plus qu'un rêve: faire accepter à madame de Glouskine quelque hommage public, qu'elle n'eût agréé encore de personne; elle avait monté à cheval avec Droutzky, qui, avec son chic d'officier autrichien, valait bien le meilleur cavalier anglais; de Bove avait eu trois ou quatre fois l'honneur de mettre sa voiture à sa disposition; le matin, on la rencontrait courant les boutiques de curiosités avec Platoff; enfin Lynjoice eut l'idée de lui offrir un souper. Quel orgueil, quel succès, quel triomphe, s'il le faisait accepter!... La fière madame de Glouskine s'asseyant à sa table! Et tous ces messieurs conviés à en être témoins, et de bonnes petites langues, comme madame Michaïloff, pour en parler le lendemain et l'apprendre à toute la ville! Il ne s'agirait pas, bien entendu, de recevoir madame de Glouskine dans le petit appartement du Ganzemarkt, ni de lui faire manger la cuisine de la respectable propriétaire; mais Tenheiffen a son cabaret à la mode, et Victor peut offrir des cabinets particuliers, tout comme le café Anglais; c'est là que les princes en voyage et les diplomatesses qui s'ennuient vont souper après le théâtre et manger des huîtres célèbres; c'est là que Lynjoice rêvait de fêter l'objet de sa flamme.
Après avoir délibéré pendant plusieurs jours comment aborder cette grande question, et être resté devant madame de Glouskine dans une contemplation muette qui amenait sur les lèvres du ministre un sourire de parfaite pitié, l'amoureux secrétaire prit le parti d'aller droit au but et de présenter carrément sa requête. Madame de Glouskine ouvrit d'abord des yeux assez étonnés, jeta sa cigarette au feu, se leva, s'approcha de son mari, le regarda et lui dit:
—Est-ce que vous permettez?
—Certainement, ma chère, si vous le désirez.
Elle se retourna vers Lynjoice:
—C'est convenu, alors, vous m'offrez un souper chez Victor. Quand sera-ce? Je pense que vous allez être magnifique, n'est-ce pas, Lynjoice?
Il était rouge de satisfaction; Platoff avait l'air impertinent, Droutzky faisait tenir un morceau de sucre sur le nez de Florimond, de Bove examinait les pointes de ses souliers avec une attention soutenue; madame de Glouskine les réunit dans un signe de tête.
—Nous souperons donc chez Victor, messieurs. C'était mon rêve.
C'était son rêve!—Lynjoice n'y voyait plus clair; il faillit mettre son monocle dans l'œil droit.
—Vous inviterez ma cousine, Lynjoice, et notre chère marquise, et la petite Van Beck, si un de ses enfants n'a pas la coqueluche; à trois heures, nous danserons une mazourke effrénée; savez-vous la mazourke, Lynjoice?
Il avoua que non.
—Eh bien! mais il faut l'apprendre, je la danserai avec vous. Allons, Droutzky, levez-vous;—Platoff,—quelques accords, nous allons donner une première leçon à Lynjoice.
L'élégant attaché militaire frappa nettement les deux talons de ses bottes, prit la main de madame de Glouskine qui maintenait de ses lèvres serrées son inséparable cigarette, levant la tête, cambrant sa fine taille, et aux premières notes de la musique s'élança de ce mouvement hardi et léger qui est la grâce de la mazourke; ils traversèrent le salon en quelques pas, revinrent, elle se balançant comme un cygne qui rase l'eau, et le couple s'arrêta devant Lynjoice.
—Compris? dit-elle; et sans attendre de réponse: Assez, Platoff, fermez le piano.
Le lendemain matin, le maître de ballet du grand théâtre était appelé chez Lynjoice, et la respectable propriétaire, en entendant des tapements de talon et des glissades prolongées, concevait les craintes les plus poignantes, d'abord pour la raison de son locataire, ensuite pour la solidité de son plafond. Tous les matins, à sept heures, l'exercice recommençait, malgré les représentations qu'elle s'était permis de faire. Tous les soirs, madame de Glouskine demandait à Lynjoice des nouvelles de ses progrès, car il n'avait pas su lui cacher le secret de ses efforts. Enfin, on fixa la date du souper. Madame Michaïloff promit de n'y pas manquer, la marquise de Santa-Pierra en fit autant, et l'on put presque arracher à la modèle des jeunes mamans du corps diplomatique, que tous les babys se porteraient bien pour l'occasion. A Tenheiffen, on ne parlait que du fameux souper:—on racontait que Lynjoice ordonnait les plus extravagantes folies, qu'il faisait venir les fraises et les fleurs les plus rares, que Victor avait ordre de remettre à neuf son plus beau salon, et à cela s'ajoutaient les bonnes méchancetés qui en faisaient le sel.
Mais là n'était pas la préoccupation de l'heureux Lynjoice; il ne pensait qu'à une chose: saurait-il danser la mazourke? Et il en voulait à mort au pauvre Droutzky, à qui cela semblait aussi naturel que de marcher.