III

Au jour convenu, et malgré une neige très-épaisse, madame de Glouskine endossa sa grande pelisse et partit avec Son Excellence. Il y avait chez Victor un luxe inusité de lumières, et les deux plus jolies bouquetières du théâtre, en jupe courte, bas carmin, corselet serré et grand chapeau sur leur serre-tête, se tenaient à la porte. Madame de Glouskine passa vivement, monta le très-étroit escalier, et fut reçue sur la dernière marche par Lynjoice rayonnant, ayant à la boutonnière le plus épanoui gardenia, et à la main une touffe de roses qu'il offrit en remerciant de l'honneur qu'on lui faisait.

Elle accepta les fleurs avec un sourire, prit le bras qu'il lui offrait, et entra, toute charmante et fière dans sa robe blanche à traîne immense, ses cheveux blonds retombant en fines boucles jusqu'à sa taille et s'élevant, légers et frisés, au-dessus du front; pâle comme à son habitude, et ses yeux couleur d'acier, brillant aux lumières comme une lame polie. Madame Michaïloff se précipita à sa rencontre, embrassa, en se jouant, le bras de sa cousine, et lui murmura:

—Vous êtes charmants.

—Absolument, ma chère; on peut même le dire tout haut: Lynjoice, nous sommes charmants.

Son Excellence s'adossa à la cheminée et se mit à parler politique avec le grand Van Beck.

A minuit, on soupa. Lynjoice ne contenait plus sa joie orgueilleuse; madame Michaïloff échangeait avec Michel Platoff un dialogue où ni l'un ni l'autre ne s'épargnaient. Madame de Glouskine était en veine, et Glouskine usait de la plus fine pointe de son esprit.

Enfin, à trois heures, on avait débarrassé la grande table, et madame de Glouskine, s'élançant toute seule d'une glissade triomphante, avait déclaré le parquet à souhait.

Lynjoice commençait à être moins triomphant; il avait chaud, il avait froid, en songeant à l'horreur de traverser cette grande pièce dans toute sa longueur, et cela en exécutant des pas dont la seule pensée le faisait trembler; et cependant il n'y avait pas à se dédire: madame de Glouskine l'attendait, l'appelant du plus séduisant regard.

—Eh bien, Lynjoice, eh bien! et notre mazourke? Pourquoi votre esclave ne frappe-t-il pas les premiers accords?

Il fallait s'exécuter. Le malheureux Lynjoice commanda d'abord la musique. Droutzky et madame Michaïloff partirent en aparté; mais Son Excellence réclama l'ordre; on se mit en rang, et Lynjoice se vit avec horreur en tête de tous les couples. Madame de Glouskine, tout impatiente, tenait un peu serrée la main de son danseur, et, au moment voulu, partit comme un sylphe.

—Un, deux,—un... deux—se disait le pauvre Lynjoice, appelant à son aide toutes les leçons de son maître de danse; il allait tant bien que mal, écoutant derrière lui le bruit des talons de Droutzky et voyant passer devant les glaces la grande taille de Glouskine qui, vu l'occasion, menait la marquise de Santa-Pierra et dansait encore mieux que Droutzky, et cette malheureuse musique faisait un tapage infernal; on pressait le pas, il fallait s'élancer pour suivre le rhythme précipité; madame de Glouskine, qui semblait courir, tout d'un coup prit un élan soudain, traversa comme un rayon la pièce entière, entraînant Lynjoice, qui, s'embrouillant, perdant pied, donna à faux un malheureux coup de talon et tomba sur le dos de la plus lourde façon! Ce fut un cri d'abord..... puis des rires étouffés avec l'aimable cruauté qu'excitent ces sortes d'aventures. Madame de Glouskine ne s'était pas arrêtée; elle avait fait encore deux pas en avant toute seule, puis s'était retournée et regardait le malheureux Lynjoice se relevant, à la fois blême et cramoisi, tout son habit couvert de poussière et boitant piteusement.

—Mon cher, vous êtes trop maladroit.

Le pauvre garçon reçut le mot en plein visage; il voulut balbutier, s'excuser, implorer le pardon de sa danseuse: elle ne le regardait plus; sur un signe d'elle, la musique avait repris, et elle lui cria du bout de la salle:

—Vous pouvez nous regarder, Lynjoice; cela servira mieux que les leçons qui troublent tant votre respectable propriétaire!

Le pauvre Lynjoice! Il regardait Platoff avec furie, Droutzky avec haine, et Glouskine avec une jalousie forcenée, et à tous il montrait le sourire forcé et bête d'un homme qui se sent si ridicule.

La mazourke avait recommencé. Madame de Glouskine donnait la main à son mari, légère, heureuse, insolente: elle passa devant son amoureux, et entre ses petites dents serrées lui lança:

—Vous voyez, Lynjoice, deux tourtereaux.

Lynjoice passa la journée du lendemain à hésiter entre plusieurs partis: ou égorger son maître de danse, ou se suicider, ou partir pour l'intérieur de l'Afrique, ou aller à dix heures chez madame de Glouskine. Il s'arrêta à cette dernière résolution.

Hélas! Son Excellence avait la migraine.


[L'AUDIENCE PARTICULIÈRE]

... Vu les égards dus à la personne et à la position exceptionnelle du ministre de Russie à Tenheiffen, le Grand-Duc lui-même suggéra à la princesse qu'il serait bon qu'elle reçût madame de Glouskine sans délai inutile.—Son Altesse Royale y avait bien quelque répugnance; elle avait su par sa grande maîtresse, qui l'avait appris de sa femme de chambre, qui le tenait de la «Mademoiselle» de madame de Santa-Pierra, les toilettes étonnantes rapportées par la jeune ministresse. C'était une première mauvaise note. D'un autre côté, madame Olga Michaïloff se plaignait très-haut du dédain de sa cousine, et quoique la Grande-Duchesse n'eût aucune partialité pour la triste Olga, elle voulait bien en cette occasion la traiter avec égards. De plus, le mariage de Glouskine dérangeait les habitudes de la princesse. Depuis quinze ans, elle était accoutumée à voir entrer Glouskine seul, et il lui était extrêmement commode; quand elle ne savait que dire à son cercle, elle n'avait qu'à lui adresser la parole pour que tout de suite il trouvât quelque phrase bien longue et bien respectueuse qui donnât à la Grande-Duchesse le temps de découvrir une idée.—Glouskine était de fondation à la cour; jamais la Grande-Duchesse ne manquait de le prier aux fêtes intimes qu'elle donnait à Friedrichsgluck les jours anniversaires de la naissance de son illustre époux et des princes et princesses de la famille grand'ducale; il serait impossible de traiter une petite Russe sortie d'on ne sait où avec la même bonté, et cependant Son Altesse Royale s'avouait que l'absence de Glouskine ferait un vide que sa cour supporterait mal. Le Grand-Duc, lui, espérait, au contraire, que l'arrivée et la présence de madame de Glouskine rempliraient une place qui ajouterait beaucoup aux ennuyeuses cérémonies des réceptions de la princesse. Madame de Santa-Pierra était sans nul doute jolie femme et fort aimable; mais Son Altesse était un peu blasée sur ses agréments, et pour avoir entrevu Vera une seule fois dans l'ombre de sa cousine Michaïloff, il désirait fort la revoir.

S. Exc. le ministre de Russie reçut donc avis qu'il serait attendu avec «madame la ministresse», tel jour, à trois heures de l'après-midi, au grand palais grand-ducal. Messieurs du corps diplomatique adressèrent en corps leurs félicitations à madame de Glouskine pour une faveur aussi distinguée. Madame de Santa-Pierra, qui n'avait été reçue en audience particulière qu'au bout de trois semaines, en fit une affaire telle que le pauvre marquis dut aller en conférer avec le maître des cérémonies, qui assura que cela se pratiquait toujours ainsi pour le doyen du corps diplomatique; et comme il n'y avait pas eu de doyen depuis cinquante ans, on ne put rechercher les précédents, et il fallut se contenter.—Son Altesse Royale elle-même dut entendre les plaintes amères de madame de Santa-Pierra, mais il lui fut répondu que ces affaires-là étaient réglées selon l'usage, et qu'elle ne pouvait, du reste, douter de la bienveillance toute particulière de la Grande-Duchesse, à laquelle il n'était pas probable que madame de Glouskine atteigne jamais.—Pour contenter tout le monde, la princesse eut un moment la pensée d'être souffrante, et dès mercredi la grande maîtresse laissa tomber deux mots de la santé de Son Altesse. Ce propos lui valut la visite immédiate du ministre de Russie, désireux de savoir positivement des nouvelles de la Grande-Duchesse, craignant qu'en cas de contre-temps, madame de Glouskine, de son côté, ne se trouvât souffrante le jour indiqué ultérieurement par Son Altesse Royale. La grande maîtresse crut pouvoir prendre sur elle de l'assurer que l'indisposition de Son Altesse Royale ne l'empêcherait heureusement pas d'accueillir avec distinction madame la ministresse, et, pour sa propre part, s'annonça heureuse de faire ample connaissance avec une aussi charmante personne, dont tout le monde faisait tant d'éloges.

La pauvre grande-duchesse n'avait jamais été aussi tiraillée pour une présentation: d'un côté, on lui recommandait de faire bon visage à la nouvelle mariée; de l'autre, on l'entretenait des airs d'impératrice que prenait cette ambitieuse petite personne. Et comme, sous un abord assez haut, il n'y avait pas de femme plus timide que la Grande-Duchesse, elle redoutait fort de se trouver seule face à face avec le grand Glouskine et son air moqueur, et une madame de Glouskine qu'on disait si osée.

Pour Vera, elle était triomphante et avait juré ses dieux protecteurs de faire absolument la conquête de la Grande-Duchesse. La bonne Olga Michaïloff, tout occupée de sa cousine, était venue lui offrir quelques notions sur le pays inconnu où elle allait s'aventurer, assurant à Vera que la Grande-Duchesse était, en tête-à-tête, une personne qui faisait perdre leur aplomb aux plus assurés.

—Merci, ma bonne chérie; mais Serge m'a déjà bien mise au courant. N'aie pas peur pour moi.

—Quelle toilette as-tu? N'oublie pas que la Grande-Duchesse est toujours très-simple.

—Oui; mais moi, qui ne suis pas princesse régnante, je n'ai pas le droit de me permettre les petits lainages.

—Alors tu vas être éblouissante?

—J'espère ne pas être trop mal.

Elle ne put tirer d'autres détails.

Droutzky, qui se dévouait consciencieusement à l'éducation de Florimond, demanda et obtint la permission de venir contempler madame de Glouskine dans sa splendeur, et de Bove, en qualité de Français et d'homme d'un goût parfait, fut appelé à donner son avis.

Ils étaient là à l'heure dite: mais madame de Glouskine les fit attendre suffisamment pour permettre à Droutzky de donner au malheureux pug une leçon approfondie, et quand Vera fit son entrée, Florimond, assis sur son séant, embrassait fortement le gros cigare qui tenait lieu de fusil à l'exercice. Dès qu'ils la virent, ils commencèrent, en se coupant les exclamations:

—Admirable!

—Parfaite!

—Délicieuse!

—Madame, c'est du dernier réussi!

—Vous trouvez, de Bove? J'en suis bien aise... Droutzky, avez-vous, du moins, des manières avec Florimond? Je n'entends pas qu'il soit battu.

—Moi, battre votre chien, madame! c'est-à-dire que s'il se noyait, je l'irais repêcher.

Ils lui répétèrent alors qu'elle était adorable, et elle les écouta de bonne volonté. On lui vint dire que Son Excellence était à ses ordres, et sans leur donner le temps même de toucher à son gant, elle descendit l'escalier, soutenant de sa main gauche sa grande traîne, pendant que les jupons garnis de dentelles balayaient le tapis. Glouskine l'attendait, toujours le même, toujours irréprochable.

—Au revoir, messieurs; mais madame de Glouskine ne peut faire attendre Son Altesse Royale.

De Bove, qui trouvait impertinent au ministre de Russie d'avoir épousé une aussi jolie femme, dit à Droutzky:

—Mon cher, je suis persuadé d'avoir déjà vu Glouskine chez madame Tussaud, et je suis persuadé que nos fils l'y verront. Ce n'est pas un homme, c'est uniquement un diplomate modèle.

—Savez-vous qu'il ne s'y entend pas trop mal en diplomatie? Bonjour, je vais chez Olga; elle est si heureuse du bonheur de sa petite cousine, que je ne puis résister au désir d'aller lui raconter la toilette rouge.

En allant au palais, la voiture du ministre de Russie croisa celles de madame Michaïloff et de madame de Santa-Pierra. Vera salua avec la douce conscience de posséder un gala irréprochable et un chasseur magnifique. De sa robe, ces dames ne virent rien; tout était caché par une longue pelisse noire.

On entra dans la cour. Le vestibule était garni d'un imposant personnel de valets de pied en culotte de peluche jaune; mais, par un hasard fatal, pas deux n'étaient de la même taille.

Vera avait ôté son manteau, et, habillée de crêpe de Chine «sang de bœuf», une jupe de faille immense de la même couleur, ses cheveux longs et mousseux coiffés de paille blanche et de muguets, son grand chignon crêpé et bosselé battant jusqu'à la taille, mince, droite, les dents serrées, les yeux triomphants, elle marchait sûre d'elle-même et sûre des autres.

La grande maîtresse attendait Leurs Excellences dans un premier salon tendu de tapisseries fanées; le vieux chambellan Altenknocken fut ébloui de la «frau Ministerin», et s'inclina devant elle d'une révérence qu'il réservait d'habitude aux têtes couronnées.

La grande maîtresse, coiffée de raisins mûrs, faisait à voix basse mille petits compliments dont elle avait un débit perpétuel, mais que Vera recevait comme son dû.

Glouskine ne disait mot: on ne se dépense pas en amabilités, quand on est si près d'une Altesse régnante. La princesse les fit attendre cinq minutes, montre en main, puis la grande maîtresse ouvrit la porte, et la referma comme madame de Glouskine faisait sa première révérence.

Vera la fit profonde et très-lente; Glouskine, de son côté, s'inclinait plus qu'à mi-corps. La grande-duchesse, un peu gênée, se tenait debout, les bras croisés jusqu'aux coudes, à l'autre extrémité de la pièce; elle leur répondit par un salut gracieux. La pièce était grande. Vera fit quelques pas, puis une seconde révérence aussi profonde, mais plus vive que la première. Son Altesse Royale ne lui laissa pas le temps d'achever la troisième; elle s'approcha, invita Vera à s'asseoir, dit à Glouskine d'en faire autant, et se tourna tout de suite vers lui pour dissiper son premier embarras.

La princesse fut bientôt la personne du monde la plus surprise. Au lieu des grands airs qu'on lui avait annoncés, elle trouva une jeune femme toute modeste, et Glouskine, qui ne demandait guère de coutume, pria sur l'instant Son Altesse Royale de daigner accueillir avec bonté sa jeune femme.

La Grande-Duchesse, mise bien à l'aise, soumit tout de suite Vera aux questions qui représentent ce qu'on appelle une «audience particulière».

Première question. Il y a longtemps que vous êtes arrivée, madame?

Deuxième question. Vous êtes mariée depuis peu de temps?

Troisième question. Est-ce que Tenheiffen vous plaît?

Quatrième question. Est-ce que vous avez voyagé?

D'habitude, la cinquième question était: Savez-vous l'allemand? Mais avec madame de Glouskine elle était superflue. Vera répondit avec le nombre de mots voulus:

1º Madame, je suis arrivée depuis cinq semaines, et mon plus grand désir était de voir Votre Altesse Royale.

2º Je suis mariée depuis deux mois seulement, et je suis bien heureuse d'une position qui me procure l'honneur d'être reçue avec tant de bienveillance par Votre Altesse Royale.

3º C'est la résidence du monde que j'aime le mieux, puisque j'y ai trouvé tous les bonheurs.

4º Je n'ai été qu'à Francfort, mais j'ai le plus vif désir de voir Friedrichsgluck, dont on dit des merveilles.

La Grande-Duchesse fut édifiée, et, revenant à Glouskine, par la phrase qu'elle ne disait que quand elle était de parfaite humeur, elle lui demanda un peu tard:

—Vous allez bien, mon cher ministre?

Son Excellence témoigna sa profonde reconnaissance d'une question si pleine de bonté, et, partant de là pour faire en deux mots une sorte de mea culpa de sa vie passée, il pria de nouveau Son Altesse Royale de lui donner son appui et son approbation, maintenant qu'il était un homme marié et rangé. Là-dessus, comme il y avait dix minutes qu'ils étaient entrés, la princesse se leva, tendit d'abord sa main à Glouskine, qui la baisa avec un profond respect, puis posa sa main dans celle de Vera, qui, sans la serrer, fit une révérence jusqu'à terre.

En sortant, madame de Glouskine accabla de mille politesses la grande maîtresse, s'enquit de son heure, de son jour, et la pria de vouloir bien être son amie, puisque son mari avait le bonheur d'être de ses amis. Le vieil Altenknocken reçut de si jolis sourires qu'il ne put s'empêcher de dire très-haut en confidence à Glouskine: «Reisend, reisend» (ravissante).

Le lendemain, on savait dans la ville que madame de Glouskine était une charmante et timide personne, et que Son Altesse Royale était décidée à la prendre sous sa protection; qu'il y aurait une fête à Friedrichsgluck, pour le huitième anniversaire du prince Adalbert, et que le ministre et la ministresse de Russie y étaient conviés. Madame Michaïloff, qui voulait apprendre l'exacte vérité, alla trois fois dans la même journée chez sa cousine, et entendit répondre trois fois qu'elle était sortie.

Le soir, Droutzky dit à madame de Glouskine:

—Vous serez capable de faire accepter Florimond à la cour.

Elle répondit simplement:

—Je le crois.


[LA CROIX DE SAINTE-ODILE]

M. et madame de Glouskine avaient fait exprès le voyage du Righi pour rencontrer le prince. Il s'agissait avant tout de présenter à Son Excellence la nouvelle mariée.

L'Excellence, qui a le cœur abordable, l'accueillit avec une bonté toute paternelle, trouva parfaitement justifiée la folie de Serge de Glouskine, qui, à son âge, déjà sérieux, épousait une jeune fille de dix-huit ans, pauvre et jolie.

Du reste, le prince n'aime pas, pour les missions de première classe, les diplomates célibataires. Il est vrai que Tenheiffen n'est que de deuxième classe; mais la chose pouvait s'amender. M. de Glouskine le souhaitait fort depuis longtemps, et l'entente conjugale était trop parfaite pour que madame ne le souhaitât pas passionnément. Ce fut elle qui affronta la question avec le prince. Il était ce jour-là de parfaite humeur, baisa plusieurs fois en réponse les jolies mains de la suppliante, et convint qu'il était inadmissible qu'une aussi charmante femme demeurât ensevelie à jamais dans une aussi petite légation. Il ne promit rien, mais laissa beaucoup espérer, d'autant qu'il était question, à très-proche échéance, de la retraite d'un ambassadeur depuis un demi-siècle sur la brèche.

Après un si agréable entretien, M. de Glouskine se permit d'offrir au prince l'expression de sa reconnaissance. A sa surprise, il fut arrêté court.

—Madame de Glouskine a-t-elle reçu la croix de Sainte-Odile?

—Non, Excellence.

—Non, et pourquoi? C'est absolument indiqué, à N... on y tiendrait beaucoup. C'est une décoration de famille que l'impératrice elle-même daigne porter; je vous conseille de vous en occuper.

L'entretien finit là. Le lendemain, le prince avait la goutte; M. et madame de Glouskine prenaient congé de Son Excellence et retournaient à T...

La jeune ministresse y était attendue avec impatience: on s'ennuyait mortellement en son absence, et le petit cercle de ses fidèles la reçut avec des transports de joie.

—On ne vivait pas sans vous.

—Vous êtes plus belle que jamais.

—Et Florimond, l'adoré Florimond, comment se porte-t-il?

Florimond va à ravir; mais moi, je vais mal.

A ces mots, MM. Droutzky, Platoff, de Bove et Lynjoice laissèrent éclater leur désespoir.

—Vous allez mal! qu'est-ce qu'on vous a fait?

—Le prince a été désagréable?

Michel Platoff, que Son Excellence recevait toujours détestablement, n'en était pas surpris.

—Non, le prince a été charmant, mon mari est toujours charmant aussi, mais on veut que j'aie la croix de Sainte-Odile.

—Où ça s'achète-t-il? demanda le beau Lynjoice, avec un enthousiasme toujours prêt.

—Lynjoice, ça ne s'achète pas, ça se donne, ça se reçoit à genoux; quand on n'a pas ça, on n'est rien; ça se porte à l'épaule gauche de la grande-duchesse, de madame de Santa-Pierra et de la vieille Teufelsbruck.

—Et c'est sérieusement que vous la désirez? dit Platoff.

—Je ne la désire pas, Michel, il me la faut.

Eh bien, rédigeons une pétition, dit de Bove. Qu'allons-nous devenir si madame de Glouskine a des distractions, si elle est triste? Autant être nommé au Japon tout de suite.

—D'abord, de Bove, je vous défends d'en parler à qui que ce soit.

—C'est convenu: discret comme la tombe.

—Jurez.

—Nous jurons.

—Par Florimond!

Ils jurèrent.

Deux jours après, S. A. R. la grande-duchesse régnante était de retour dans sa capitale; elle revenait de Friedrichsgluck, et, y ayant fait de sérieuses économies, était d'une humeur charmante. Comme madame de Glouskine avait des amis en bon lieu, la princesse n'était pas là depuis vingt-quatre heures que le Grand-Duc lui demandait incidemment comment il se faisait que la ministresse de Russie n'eût pas encore reçu la croix de Sainte-Odile: c'était indiqué; leurs relations avec la cour impériale, la considération attachée au ministre accrédité près d'eux depuis quinze ans... enfin, c'était une chose qui ne pouvait être retardée plus longtemps. La princesse répondit que là-dessus elle réservait son jugement; qu'il fallait être avant tout une femme sérieuse pour avoir droit à une distinction dont l'impératrice elle-même faisait grand cas. Il y eut une légère insistance, qui força la Grande-Duchesse à déclarer que ce n'était pas la première fois que madame de Glouskine lui causait des ennuis,—ici, Son Altesse Royale regarda sévèrement son époux,—et que, du reste, elle était décidée: madame de Glouskine n'aurait pas la croix.

Il fallut bien rapporter cette réponse, mais mitigée par les regrets les plus sincères, les espérances les plus soutenues. La princesse aurait prochainement son premier petit bal, et madame de Glouskine pourrait alors en personne tenter un effort; le Grand-Duc n'admettait pas qu'on pût lui résister!

La première réception de la Grande-Duchesse avait toujours un cachet particulier d'intimité; le corps diplomatique y était plus spécialement reçu, et la princesse se faisait un devoir de s'informer en détail comment chacun avait passé l'été, et il n'y avait pas de meilleur moyen de faire sa cour que de pouvoir accuser un séjour à Hoffnungbad, source iodurée, bromurée, potassée, découverte sous le patronage immédiat de la princesse et où le Grand-Duc allait religieusement, pendant vingt jours, boire le nombre de verres voulu et présider en personne la table d'hôte de l'hôtel du Prince Max. Madame de Glouskine, pour sa part, n'avait pas voulu en entendre parler; aussi de Bove, son confident, lui dit le matin de la réception de la Grande-Duchesse:

—Voilà, si vous aviez été à Hoffnungbad, vous seriez sûre de votre affaire.

—Ah! pourquoi? est-il trop tard? J'irai avec joie; mais, de Bove, j'ai une idée.

—Serait-ce celle de me trouver nécessaire à votre bonheur?

—Non certes; cela vous ennuierait, et moi aussi. Persuadez-vous une bonne fois qu'il n'y a au monde qu'un homme nécessaire à mon bonheur, et que cet homme est mon mari; car, mon cher de Bove, vous seriez ambassadeur demain, qu'est-ce que j'y gagnerais?

—Eh bien! et le cœur, qu'est-ce que vous en faites?

—Je lui fais faire de la diplomatie, et il s'en trouve très-suffisamment occupé.

—Aussi vous serez ambassadrice, vous, si je ne suis pas ambassadeur.

—Je l'espère bien.

En attendant d'autres grandeurs, madame de Glouskine, comme femme du doyen du corps diplomatique, prit ce soir-là rang en tête de ses collègues; elle était parfaitement jolie, droite, sérieuse, avec un petit air hautain, habillée d'une robe violet pâle, toute garnie de plumes bleues légères et molles, et dans les mille boucles de ses cheveux blonds de lin, des turquoises qui étaient l'envie des autres femmes.

Leurs Altesses Royales entrèrent; madame de Glouskine fit une profonde révérence qui s'adressait uniquement à la princesse, pendant qu'un demi-sourire, conduit avec art, allait chercher le prince.

La princesse commença son cercle.

—Madame de Glouskine, vous allez bien, j'espère?

—Je remercie Votre Altesse Royale, parfaitement, madame.

—Et M. de Glouskine?

—Mon mari a eu une légère attaque de goutte.

—Est-ce Krankemauss qui le soigne?

—Il ne veut pas voir de médecin.

—Ah! c'est cela, car Krankemauss l'aurait envoyé à Hoffnungbad, et il serait guéri. Je suis charmée de vous voir si bonne mine, madame.

Et la princesse passa à lady Lot, qui, ayant des filles de l'âge des jeunes princesses Hildegarde et Augusta, était très en faveur. La Grande-Duchesse daigna l'informer que ses filles avaient rapporté à l'intention de leurs jeunes amies une motte de terre de Friedrichsgluck.

—Ce sera bien précieux, dit l'aimable lady Lot.

Entre temps, madame de Glouskine recevait les compliments du prince, qui la pria pour la première valse, en murmurant quelques mots de sa douleur de n'avoir pu lui être agréable...

Elle lui répondit sur le même ton:

—Je sais, monseigneur, que s'il dépendait de vous...

Il allait protester avec véhémence, mais elle plongea, en saluant, dans sa grande traîne.

—A tout à l'heure... Monseigneur... on vous attend.

Le cercle terminé, madame de Glouskine se mit à la recherche de son mari et lui demanda de faire quelques pas avec elle.

—Serge, vous n'êtes pas impressionnable?

—Non, chère, pas le moins du monde.

—Mais vous savez le paraître?

Ils échangèrent un sourire contenu, et elle était si jolie qu'il ajouta:

—Cependant, s'il s'agissait de vous...

—C'est précisément de moi qu'il s'agit, et vous êtes averti.

—Que va-t-il arriver?

—Comment! vous n'êtes plus discret? bonsoir. Nous nous compromettons trop ouvertement.

Et elle partit dans le salon de danse, pendant que M. de Glouskine allait s'installer au whist d'honneur des diplomates qui ont dépassé la cinquantaine.

Au premier coup d'archet, le Grand-Duc vint réclamer à madame de Glouskine la valse promise; elle s'était levée en le voyant venir, salua profondément en passant devant la princesse, et regarda de Bove avec un air moqueur qu'il ne comprit pas du tout. On faisait place pour Son Altesse Royale et sa danseuse, dont la traîne immense s'épandait démesurément à l'allure rapide de la danse et se repliait sur elle-même, dès que le mouvement se ralentissait, laissant voir la dentelle des jupons, mousseuse et légère, sous la robe sombre.

On jouait une valse de Strauss au rhythme vif et saccadé, et ils le suivaient de si près, que l'uniforme bleu pâle du prince et la robe violette de madame de Glouskine ne se distinguaient plus que dans un tourbillon. Tout à coup, on entendit un cri, un brouhaha indescriptible: on aperçut le Grand-Duc se débattant des pieds au milieu d'un fouillis de gaze et de soie, et madame de Glouskine tout de son long à terre, pâle, évanouie, et à vingt pas, une magnifique turquoise brisée en morceaux.

Tout s'arrêta, le Grand-Duc affolé ne pouvait que répéter:

—Je ne sais pas comment... je ne sais pas comment...

La princesse criait que madame de Glouskine était morte, qu'on allât chercher Krankemauss, et Lynjoice, désespéré, s'élançait à sa recherche, pendant que de Bove, beaucoup plus calme, allait avertir M. de Glouskine, qui, posant ses cartes avec l'émotion la plus convenable, arrivait près de sa femme pour lui voir ouvrir les yeux. On l'avait assise; la bonne lady Lot lui soutenait la tête, et la grande maîtresse de la princesse accourait, suivie d'un plateau chargé de vinaigres et de sels, et de tout ce qu'il fallait pour ranimer plusieurs personnes fortement évanouies.

Madame de Glouskine se plaignait d'une vive douleur au pied et d'un reste d'étourdissement qui lui fit accepter avec reconnaissance l'offre d'être transportée, en attendant Krankemauss, dans les appartements particuliers de la princesse. L'arrivée de Krankemauss, que Lynjoice ramenait triomphalement, rendit quelque calme; il demanda à être laissé seul, pour examiner le pied blessé; il prévoyait une simple foulure... mais enfin il fallait s'assurer...

On rentra dans la salle de danse, et la princesse vit avec horreur remettre à Glouskine les morceaux d'une turquoise brisée...

—Comment! la magnifique turquoise de madame de Glouskine a été jetée à terre... Ah! Excellence, je veux voir cela.

Il fallut montrer les débris, tout en assurant que ce petit malheur était absolument sans importance.

—Pourvu que ma femme ne se ressente pas de cette chute, le reste est égal.

Krankemauss revenait d'un air sérieux et affligé... Le cas n'était pas grave heureusement, la tête n'ayant que légèrement porté; mais il prévoyait que l'entorse de Son Excellence,—car c'était une entorse parfaitement caractérisée,—retiendrait madame de Glouskine au moins quinze jours étendue. On pouvait la ramener chez elle sans aucun inconvénient en soutenant le pied, et il valait mieux même que madame de Glouskine rentrât le plus tôt possible, afin qu'on pût procéder à un premier pansement; le pied n'était encore que très-légèrement enflé, et il espérait, grâce à un traitement spécial, le maintenir en cet état.

Il n'y avait plus qu'à agir. Lynjoice, qui ce soir-là pensait à tout, sachant que madame de Glouskine avait renvoyé sa voiture, avait la sienne toute prête; lui et de Bove porteraient facilement madame de Glouskine jusqu'en bas. La Grande-Duchesse aida elle-même aux préparatifs. Krankemauss descendit l'escalier en éclaireur, afin de prévenir les secousses et de soutenir à l'occasion le pied malade; il se chargea de revenir annoncer à la princesse comment se serait effectué le trajet. Une heure après, heureusement rassurée sur ce point, il ne restait à la Grande-Duchesse que l'amertume de songer à la turquoise qu'il faudrait de toute nécessité remplacer.

Le Grand-Duc avait légèrement repris ses esprits quand la solitude permit enfin à son auguste épouse de lui faire les plus cruels reproches sur une maladresse dont les conséquences devaient forcément être fort malencontreuses. «Car non-seulement vous avez manqué de la tuer: Krankemauss dit que sa tête a porté; mais vous avez brisé une pierre qu'il faut lui rendre: nous ne pouvons être en reste.» Le prince en convint, mais suggéra qu'il y avait peut-être des accommodements; que madame de Glouskine désirait vivement la croix de Sainte-Odile, et que sans doute elle y attacherait beaucoup plus de prix qu'à une turquoise. Cette idée économique sourit à la princesse, et il fut décidé avec une affectueuse entente que Krankemauss serait chargé de sonder officieusement madame de Glouskine à ce sujet. Il s'en acquitta à merveille, et fut bientôt en mesure d'assurer que la turquoise (qui avait coûté quatre mille roubles) serait plus que compensée par un témoignage aussi précieux de la bienveillance de la princesse.

Pendant les quinze jours qu'elle ne put quitter sa chaise longue, madame de Glouskine reçut les témoignages les plus distingués de la sympathie générale; le Grand-Duc ne manquait pas de venir en personne chaque après-midi prendre de ses nouvelles, et était accueilli sans rancune.

A peine sur pied, marchant difficilement encore, bien que Krankemauss eût conjuré toute espèce d'enflure, madame de Glouskine se hâta d'aller offrir à la Grande-Duchesse l'hommage de sa reconnaissance pour les bontés dont elle avait daigné l'honorer au moment de son accident. La princesse y répondit avec condescendance et déclara vouloir profiter de l'heureuse occasion du rétablissement de madame de Glouskine pour lui offrir une distinction qu'elle lui destinait depuis longtemps,—la croix de Sainte-Odile,—décoration de famille, sans valeur en soi, mais à laquelle elle espérait cependant que madame de Glouskine tiendrait et qu'elle porterait quelquefois, son auguste cousine l'impératrice Hildegarde en faisant un cas particulier.

Les remercîments de madame de Glouskine furent proportionnés à la faveur, et quand la princesse voulut ajouter quelques mots au sujet de la turquoise de quatre mille roubles, elle fut interrompue avec le respect le mieux placé.

Au premier dîner qui se donna à la cour, on invita Son Excellence le ministre de Russie et sa femme; elle y parut plus charmante que jamais, portant à l'épaule sa croix neuve de Sainte-Odile et au cou une broche en rubis qu'elle sortait pour la première fois, disait-elle, afin de faire honneur à sa croix.

La princesse, qui voulait être malicieuse, recommanda au prince, son époux, de ne pas causer quelque nouvelle catastrophe au rubis. Il le promit, d'autant qu'il n'est pas tous les jours en position de disposer d'aussi fortes économies.

Revenant chez eux, madame de Glouskine dit à son mari:

—Eh bien! et mon rubis, vous ne me demandez pas d'où il vient?

—Ma chère, toutes les chancelleries ont des fonds secrets.


[MYSTÈRE ET DIPLOMATIE]

A peine arrivée d'Italie, la jeune, jolie et charmante petite princesse Hermann ne fut pas plutôt installée à sa résidence du Grungarten, que chacun se mit en devoir d'exercer sur elle et ses actions une affectueuse surveillance.

Au premier rang, S. Exc. le comte Benparlato, envoyé de l'auguste famille italienne de la princesse et très-particulièrement député pour rendre un compte détaillé de la conduite et de la position prise par la jeune épousée. Mais la jolie petite princesse ne le craignait guère, ce bon Benparlato, et se piquait de lui faire dire ce qu'elle voudrait et croire ce qu'elle entendrait.

Après Son Excellence venait la baronne d'Altenhauss, première dame d'honneur de Son Altesse Royale, ayant en outre toute la confiance de S. M. l'Impératrice; puis l'aimable Sussenlippe, chambellan et secrétaire du commandement de la princesse, et très avant dans les bonnes grâces du souverain. Ceci était la maison particulière. Au dehors il y avait encore l'illustre docteur Grossedenke, homme d'un mérite supérieur, chargé officiellement de la santé de Son Altesse Royale, et tenu sous la foi du serment de révéler au prince Hermann les indispositions vraies et celles de caprice, l'indisposition-caprice étant une maladie parfaitement reconnue.

Après lui, venait par accident le maître de musique, fort bonhomme, donnant également des leçons à Son Altesse Royale la princesse héritière, qui tenait à être informée consciencieusement des véritables dispositions de sa belle-sœur, et enfin, mais en sinécure, son époux lui-même, le prince Hermann, le prince de l'Europe le plus aimable, le plus galant, le plus charmant, si facilement amoureux, que, le cas échéant, on pouvait croire qu'il le deviendrait de madame sa femme.

Tous les rapports s'accordaient à déclarer que Son Altesse Royale était une princesse délicieuse. C'était un miracle. Son auguste beau-père le prince régnant lui-même était sous le charme; elle lui donnait fort bien ses petites mains à baiser, lui volait des cigarettes, lui chantait ses plus jolies romances; en un mot, mettait tout à l'envers dans cette cour sérieuse, ce qui ne l'empêchait cependant pas de plaire à son auguste belle-mère, qu'elle gâtait de caresses enfantines, et à qui elle racontait les petites histoires qu'elle apprenait par les dames de service et qu'on n'aurait osé répéter à Sa Majesté Impériale. Avec cela, elle n'avait pas peur de la perruche favorite, personnage assez acariâtre, qu'elle baisait sur le bec sans que l'autre y fît opposition. Quant au prince, son époux, on l'avait entendue le tutoyer en aparté public, mais assez haut pour que le fait fût constaté par vingt personnes et pour scandaliser fortement la princesse héritière.

La petite princesse n'avait réussi si bien qu'en faisant précisément le contraire des officieux conseils qu'on lui avait prodigués; aussi elle demeurait très-décidée à suivre toujours sa propre impulsion, surtout si on la mettait en garde de ne pas le faire.

Entre autres choses, le comte Benparlato ne manquait jamais en temps opportun de la prémunir contre une tendance très-marquée à distinguer une dame plus que l'autre et surtout à s'en défendre vis-à-vis des étrangères du corps diplomatique. Aussi la princesse s'occupait-elle sérieusement de découvrir une personne qu'elle pût admettre au rôle d'amie; car on aurait pu la sermonner longtemps avant de la persuader qu'une intimité composée d'Altenhauss et de Sussenlippe devait lui suffire à tout jamais. Elle montrait déjà une préférence assez vive pour l'aimable madame de Camon. La princesse la trouvait tout à fait à son goût, sauf une petite réserve d'austérité et de respect qui lui faisait peur. Elle avait fait parler ces messieurs et avait découvert que madame de Camon était gaie, mais d'une manière qui n'était pas du tout celle de la jeune princesse, qui ne pouvait s'empêcher de se mourir de rire si quelqu'un tombait, et de compter, à un dîner officiel, les rides du feld-maréchal Blankenass. Elle était persuadée que cette sorte de gaieté n'était pas celle de madame de Camon.

Pendant ces hésitations, on annonça l'arrivée à T... de la belle marquise Della Primavera, contre laquelle tout le monde se hâta de mettre la princesse en garde.

Le comte Benparlato, l'envoyé de la famille, vint le premier l'informer que, tout en devant des égards à une compatriote de fort bonne maison et dont le mari allait faire occuper à T... une position officielle, elle devait cependant se tenir sur la réserve: madame Della Primavera n'était que trop charmante, d'un entrain séduisant, certainement, mais elle acceptait depuis plusieurs années les hommages du jeune Buencasa, garçon d'avenir, qui avait quitté l'armée pour les beaux yeux de la Primavera, disait-on; en un mot, ce n'était point du tout une de ces personnes irréprochables, dignes de l'intimité d'une jeune et illustre princesse.

La petite princesse écouta patiemment l'excellent ministre plénipotentiaire, l'assura qu'elle était toujours ravie de l'entendre, et lui demanda des nouvelles de son cuisinier, lequel cuisinier était la consolation de la vie du comte Benparlato et le lien visible de tout le corps diplomatique, unanime sur ses mérites.

Madame d'Altenhauss, le jour fixé pour la présentation de madame la marquise Della Primavera, représenta vivement à Son Altesse Royale l'honneur de sa haute position et la retenue extrême dont elle devait user vis-à-vis d'une personne... une très-grande dame, sans doute... et charmante, à ce qu'on disait..., mais sur laquelle, malheureusement... enfin, le monde est très-méchant... mais il n'en était pas moins du devoir de la baronne d'Altenhauss d'éclairer l'inexpérience et la jeunesse de Son Altesse Royale, qui savait, du reste, son dévouement, etc., etc. La princesse l'embrassa, lui dit qu'elle était la perle des dames d'honneur, et qu'elle l'adorait.

Le chambellan, secrétaire des commandements Sussenlippe, qui se réservait le domaine intime du scandale, revu et corrigé, et mis à la portée d'une jeune princesse, ne manqua pas de placer plusieurs petites anecdotes charmantes, mais qui prouvaient efficacement que le jeune Buencasa jouait un rôle trop proéminent dans l'existence de la belle marquise.

L'illustre docteur Grossedenke ne l'ayant pas vue, ne put, en faisant sa visite officielle, rien ajouter; mais le bon maître de musique, par contre, fut en mesure d'informer Son Altesse Royale qu'on disait... on lui avait répété que madame la marquise de Primavera chantait comme un ange. En dernier ressort, la princesse interrogea d'elle-même son illustre époux, le prince Hermann: il avait déjà eu l'occasion de rencontrer la marquise; il l'avait vue la veille à l'Opéra.

—Jolie?

—Superbe.

—Ah! tant mieux! Je déteste les femmes laides.

Enfin, la belle Primavera elle-même fit son apparition: des cheveux couleur marron brûlé formant deux nattes immenses qui faisaient plusieurs fois le tour de sa tête, des yeux de velours profonds, avec des cils noirs, courts et drus, des yeux rieurs, passionnés, vivants, qui appelaient tous les cœurs; des traits irréguliers, un teint mat et clair, une grande belle taille un peu charnue, et cette voix gutturale et douce à la fois des Italiennes; elle était mal mise, mais magnifiquement, et ayant ôté respectueusement ses gants, elle montrait ses belles mains couvertes de bagues. D'un premier élan, la marquise baisa celle que lui tendait la jeune princesse, et avec cette aisance charmante des femmes méridionales, parla tout de suite de sa joie d'être à T..., près de sa princesse qu'elle adorait déjà et plus que jamais, maintenant qu'elle la trouvait si belle, et si bonne, et si accueillante. Elle souhaita à sa chère princesse mille années, et toutes heureuses, et surtout de beaux enfants: elle n'en avait pas, elle; c'était son chagrin, son inconsolable douleur. La bonne d'Altenhauss en fut attendrie.

Il ne fallut pas longtemps pour que chacun s'aperçût de la haute faveur dont allait jouir madame la marquise Della Primavera. Deux fois dans la même semaine on l'avait vue au théâtre, dans la loge de Leurs Altesses Royales; le prince avait mis une grande bonté à ne pas combattre cette naissante inclination, faisant observer à ses augustes parents qu'il n'était pas juste de priver la princesse d'une société qui lui plaisait, uniquement sur la foi de on dit colportés par de mauvaises langues. D'abord, Buencasa était cousin et ami d'enfance de la marquise; ensuite, il n'était pas à T..., et enfin, étant donné la position du marquis Della Primavera, rien n'était d'un goût plus détestable que ces sortes d'inquisitions. Sa Majesté elle-même fut de cette opinion: ces sortes d'inquisitions étaient déplorables.

De plusieurs autres côtés, la chose n'était pas aussi facilement acceptée. S. Exc. le comte Benparlato redoutait fort une influence qui pourrait très-bien suppléer la sienne et enlever quelque mérite à ses éminents services. Madame de Camon aussi fut un peu piquée, car elle vit promptement qu'elle était tout à fait dépassée, et on lui fit officiellement observer que cela était fâcheux, très-fâcheux même; qu'on avait compté sur son concours, car on espérait déjà beaucoup de l'influence que la petite princesse allait avoir. D'autre part, S. Exc. l'ambassadeur de Russie, qui avait été attentif au commencement de faveur de madame de Camon, et qui l'avait redoutée, fut charmé quand il parut bien établi que la marquise était destinée, et elle seule, au rôle d'amie intime, car c'est sur ce pied-là que la princesse Hermann la traitait, et le petit palais de Grunegarten en était tout transformé.

La princesse s'était remise à sa musique. Violante, c'était le prénom de la marquise, chantait divinement, et à propos de tout partait d'un grand rire frais et retentissant qui faisait frémir la baronne d'Altenhauss et le correct Sussenlippe; avec cela, d'un étonnant sans façon; ne manquant cependant jamais du respect voulu, mais vraiment, avec le prince, tout à fait camarade.

La vraie partie était d'aller chez la marquise sans madame d'Altenhauss ni l'inévitable Sussenlippe; la belle Primavera les imitait dans une telle perfection, plongeant dans sa jupe et s'asseyant presque à terre pour représenter les révérences de la baronne, qu'on ne s'apercevait de leur absence que ce qu'il fallait pour la rendre délicieuse.

La petite princesse devait avoir en madame Della Primavera une confiance à toute épreuve, car elle faisait très-bonne mine aux premiers symptômes qui, chez le prince Hermann, dénotaient une nouvelle passion à l'horizon. S. Exc. le comte de Benparlato avait cru de son devoir d'en placer quelques mots discrets afin de mettre Son Altesse Royale sur ses gardes; son avis avait été évidemment perdu, mais il se promettait de suivre cette affaire de près et de ne pas ménager à la princesse les révélations même les plus pénibles, car il ne s'agissait pas de laisser auprès d'elle une amie dangereuse. Jusque-là, l'œil de lynx de ce diplomate ne découvrait malheureusement rien dans la conduite de la marquise qui pût justifier son intervention; si par hasard le prince lui disait quelques mots en aparté, on l'entendait bientôt rire aux éclats ou fredonner quelque romance «inconsolée», comme elle les appelait. Sur la princesse, non plus, rien à dire: la vigilance attentive de l'excellente d'Altenhauss en était désespérée; jamais un mot méchant à rapporter, jamais de mystère, et chez la princesse comme chez la marquise, une bonne humeur invariable. Avec cela, la baronne avait conscience qu'on ne la comptait pas plus que la petite chienne de la marquise, qui s'appelait Jolly et dont sa maîtresse portait les poils blancs dans un beau médaillon, prétendant que c'était le souvenir du seul être au monde qui l'aimât véritablement, propos que la baronne d'Altenhauss trouvait scandaleux dans sa légèreté, d'autant qu'elle restait persuadée de l'existence de Buencasa, avec une perspicacité que la marquise facilitait en parlant très-facilement de son ami, promettant son arrivée, et assurant que sa venue leur donnerait à tous de l'entrain. La jeune princesse était déjà parfaitement disposée à l'égard du chevalier Buencasa.

Au milieu de cette aimable tranquillité, le prince Hermann devenait de plus en plus agréablement épris de la belle marquise; en définitive, puisque le marquis ne comptait que très-superficiellement dans la vie de sa femme, et que Buencasa n'arrivait pas, il était permis à Son Altesse Royale de se laisser aller à rêver les combinaisons les plus inattendues.

Cet état de béatitude expectante fut tout à coup troublé d'une manière qui, sans être nouvelle, manque cependant rarement son effet. Le prince reçut des lettres anonymes. On y maltraitait naturellement fort la pauvre marquise, et l'on y conseillait au prince de se défier des coquetteries d'une dangereuse sirène, etc. Il fut, comme le sont tous les hommes malgré eux, troublé et chagrin, et, sans s'en apercevoir, se mit à observer de près la marquise. Il avait bien quelque envie de la faire suivre, de se faire rendre compte de la façon dont elle passait ses journées, mais il n'osait pas encore. Enfin, un beau matin, il reçut deux autres lettres: l'une lui conseillait charitablement de découvrir qui la marquise de Primavera avait été voir le mardi précédent, à onze heures du matin, dans une vieille maison près du quartier juif, habillée et voilée comme une personne qui ne veut pas être reconnue; l'autre suggérait respectueusement, et agissant par un dévouement absolu, que Son Altesse Royale surveillât un peu plus attentivement la conduite de la jeune princesse Hermann, dont les sorties fréquentes sans sa dame d'honneur, et avec une noble étrangère, donnaient à parler.

Ce matin-là, la jeune princesse était précisément d'une gaieté folle, à la profonde surprise de l'excellente baronne, qui croyait savoir que Son Altesse Royale avait reçu une lettre de nature à la rendre plus sérieuse. Jamais, au contraire, elle n'avait paru si rieuse qu'à ce déjeuner princier, dont elle fit à elle seule les frais de conversation, son auguste époux étant plongé dans une humeur tout à fait sombre. Elle lui offrit, pour le désennuyer, de sortir avec elle ce jour-là, vers quatre heures; elle avait dans sa tête une petite partie qu'elle serait charmée de faire avec lui. Le prince le plus aimable de l'Europe s'excusa en prétextant des ordres de son illustre père et souverain, qui l'envoyaient précisément à cette heure-là au ministère de la guerre. La princesse n'insista pas, et madame d'Altenhauss et le chambellan Sussenlippe échangèrent des regards profonds; ils se préparaient à de grands événements.

Au lever de table, la princesse, en donnant des ordres pour la journée, informa gracieusement la baronne qu'elle n'aurait pas besoin d'elle cette après-midi-là. Elle avait promis à madame de Primavera d'aller prendre le thé sans façon chez elle. Contre l'habitude, la dame d'honneur ne présenta aucune objection, n'invoqua aucune tradition, et Sussenlippe, qui ne prenait jamais grande place et que madame de Primavera prétendait être portatif, au point qu'en voyage on devait pouvoir le plier avec ses châles, fut plus anéanti encore que de coutume. A trois heures, la princesse, dans son petit coupé le plus modeste, se faisait conduire chez la marquise de Primavera, et, arrivée là, partait d'un éclat de rire si joyeux que même la marquise n'en pouvait avoir un plus triomphant. Quelques minutes plus tard, un homme à la mine suspecte prenait faction en face de la maison de la marquise, et deux personnes d'allures distinguées arrivaient en fiacre, chacune d'un côté opposé, dans une vieille rue près du quartier juif.

Pendant ce temps, la jolie petite princesse changeait de chapeau, de manteau, et se laissait encapuchonner par la marquise, qui, en qualité de Génoise, s'y entendait comme personne, et en une demi-heure était transformée au point d'être sûre qu'aucune Altenhauss du monde ne la reconnaîtrait; la marquise, de son côté, ôtait toutes ses belles bagues, et même le fameux médaillon de Jolly, et, une grande pelisse noire jusqu'aux pieds, un voile noir sur un voile blanc, ce qui est un fameux masque, elle pouvait espérer passer tout à fait inaperçue, même devant un Sussenlippe.

La princesse était dans une joie folle; jamais, jamais elle ne s'était autant amusée; elle embrassait la marquise, et toutes deux se remettaient à rire en pensant à eux: «Ah! qu'ils sont donc amusants!»

A quatre heures, le monsieur qui faisait une promenade hygiénique en face de la maison de la marquise vit sortir une personne voilée qui alla chercher un drotschke à la station voisine, lequel drotschke s'engouffrait mystérieusement quelques minutes après sous la porte cochère pour repartir au bout d'un instant et passer assez près du monsieur bon marcheur pour qu'il pût distinguer deux ombres noires; le fait constaté, il se trouva qu'il avait pris suffisamment d'exercice, et il disparut dans une autre direction. Nous ne le suivrons pas. Le drotschke, qui marchait bien, arriva assez vite au bout d'une vilaine rue du quartier juif, et son apparition fit se rejeter dans le fond de leur voiture les deux personnages mystérieux, qui, une seconde après, mettaient pied à terre, et rasant les murs, le parapluie ouvert,—il faut toujours se méfier de l'humidité,—jetaient des coups d'œil anxieux vers le nº 15. Ce fut là, en face d'une très-vilaine porte, que le drotschke s'arrêta. Une dame de taille moyenne descendit lestement en portant son manchon au visage, et sa vue fit pousser un cri étouffé de surprise au premier personnage mystérieux, tandis que l'apparence d'une dame noire plus voilée encore, mais d'une taille plus imposante, arrachait une sorte de mugissement douloureux au second personnage mystérieux qui observait l'autre avec fureur, persuadé qu'il allait le voir disparaître à son tour derrière cette porte silencieuse, tandis que celui qu'on soupçonnait ainsi suivait, d'un œil jaloux, les mouvements d'un monsieur qui ne se promenait certes pas pour rien dans un aussi vilain quartier; ils observaient, mais ne bougeaient ni l'un ni l'autre. La pluie commençait pour de bon; une vieille femme apparut un instant au seuil de la maison mystérieuse, constata la présence des deux parapluies, et rentra.

Le temps passait, et l'excellent Benparlato se demandait si au service de sa princesse il allait attraper la mort, et surtout si le prince Hermann l'avait reconnu malgré un déguisement digne d'un congrès, et enfin si Son Altesse Royale ne se déciderait jamais à entrer à ce nº 15 où on l'attendait sûrement avec impatience.

Pendant qu'il délibérait, elles reparurent; elles se parlaient et riaient si haut que Benparlato en frémissait; il aurait reconnu le rire de la marquise à cent lieues, et était suffoqué de sa hardiesse; elles remontèrent en drotschke, et à son ébahissement il vit la voiture se diriger de son côté, et une voix qui n'était pas celle de la Primavera lui crier: «Bonsoir, Excellence!» et de la même haleine, toujours en français: «Bonsoir, Hermann; allez donc avec le ministre au nº 15.» Et le drotschke disparut.

S. A. R. le prince Hermann et S. Exc. le comte Benparlato faisaient en ce moment ce qu'on appelle une sotte figure; ils hésitèrent, puis le diplomate prit le premier son parti.

—Ah! Altesse Royale, nous étions jaloux, voilà. Si nous allions voir ce qui se découvre au nº 15?

Le prince le plus aimable de l'Europe était tellement étonné, qu'il aurait été incapable d'une réponse. Son Excellence sonna donc à la porte, et demanda à la respectable vieille qui vint ouvrir:—«Est-ce que nous pouvons entrer?—Oui, messieurs; il dort encore. Si vous voulez monter trois marches...» Et se retournant: «Hauts-nés, messieurs, c'est quatre thalers..., on paye d'avance. Vos Excellences seront satisfaites, il ne se trompe jamais.» Et le prince et Benparlato furent introduits dans le sanctuaire d'un somnambule extralucide, qui ne fit aucune difficulté pour leur révéler l'amour qu'ils inspiraient à diverses personnes également charmantes, dont ils devaient dans l'année épouser la plus riche et la plus jolie.

Les huit thalers dûment payés, et ravis des horizons qui leur étaient entr'ouverts, ils prirent le parti de terminer en hommes d'esprit leur petite aventure. Et une heure après, de sa propre main et sur le conseil de son auguste époux, la princesse priait Son Excellence de venir dîner ce soir-là sans faute. Ils auraient la marquise Della Primavera et personne autre.

A l'heure moins dix et la princesse encore dans sa chambre, l'excellente madame d'Altenhauss vit avec stupeur arriver d'abord M. le marquis et madame la marquise Della Primavera; puis, à leur suite, S. Exc. le comte de Benparlato, enfin le prince véritablement, avec la mine du plus galant de l'Europe, et après lui la princesse, radieusement gaie et quoique avec une petite pointe de fierté hautaine qu'on ne lui connaissait pas. Malgré sa suffocation intérieure, le modèle des dames d'honneur fut parfaite toujours, surtout vis-à-vis de l'aimable marquise.

Au plus beau moment de la soirée, le prince demanda gracieusement à la marquise Della Primavera ce que le monsieur extralucide lui avait prédit.

—Ah! prince, vous êtes curieux, et comme j'y crois, je ne vous le dirai pas; demandez plutôt à Son Altesse Royale ce qu'on nous a annoncé; dites, princesse chérie, dites au prince.

—Eh bien, mon cher Hermann, je sais ce que Grossedenke n'a pu me dire: ce sera un fils.


[PREMIER DE L'AN DIPLOMATIQUE]