IV
Madame Michaïloff à madame la comtesse Alexandrine de T...
«Chère Alex,
«Comme tu avais raison de me dire, l'année passée, de me méfier de tous les Dognieff! Tu sais que j'avais eu la faiblesse de faire venir la petite Vera ici; c'est un serpent, ma chère, une intrigante; je ne sais quel genre de femme ce sera. Elle a été affreuse à mon égard; son genre était si impossible que, malgré toute mon indulgence, j'avais été forcée de le lui dire; elle m'a immédiatement répondu avec la dernière insolence, et, le lendemain, a été s'imposer chez des amis à moi qui l'ont accueillie par pitié. Du reste, à cause de Paul, je n'aurais pu garder chez moi une fille d'une telle allure; mais ses intrigues ont réussi à lui trouver un mari, ce qui était, du reste, l'unique chose qu'elle souhaitât. Et devine, ma chère, qui s'est laissé prendre aux filets de cette petite. Tout bonnement Glouskine, Son Excellence en personne. Oui, et elle a eu l'aplomb de m'annoncer son mariage, me rappelant une sotte soirée où elle s'était fait tirer les cartes et où le valet de cœur lui avait été très-favorable, et elle m'a même demandé si je voulais que la noce se fît chez moi. J'étais outrée, mais j'ai eu le courage de lui dire son fait. Comme tu penses, je ne resterai pas ici pour voir les airs et les insolences de cette Vera qui était trop heureuse, il y a trois mois, de porter mes vieilles robes. Je pars pour Vienne rejoindre madame Papadoff qui m'attend, et nous irons ensemble à Bade. Je suis décidée à ne pas revenir à Tenheiffen, et comme le prince sera là-bas, je pourrai obtenir un autre poste pour Paul, quoique lui trouverait charmant de rester ici. Ma chère, les désillusions de la vie sont affreuses; je croyais que cette petite m'était dévouée, et je l'aurais reprise, si elle l'avait voulu.
«Toujours ton
«Olga.»
[LE RETOUR]
..... S. Exc. M. Serge de Glouskine, ministre de S. M. l'Empereur de toutes les Russies, déjoua toutes les curiosités de la façon la plus cruelle, et au moment même où S. A. R. la Grande-Duchesse elle-même se préparait à faire annoncer sa présence certaine à son mariage, elle apprit qu'il aurait lieu à Francfort, la ville des incognitos pour toute l'Allemagne; le ministre demanda un congé, et la future ministresse, mademoiselle Vera Dognieff, reçut de Moscou une tante des plus présentables expédiée pour la circonstance.
Madame Olga Michaïloff ne manqua pas de s'exclamer sur l'inconvenance de tous ces procédés, et même la bonne madame de Santa-Pierra, quoique fort occupée d'un petit sentiment qu'elle se flattait avoir inspiré au Grand-Duc, en fut un peu désappointée. Au contraire, tous ces messieurs, qui étaient ouvertement rangés du côté de la blonde Vera, répétèrent à l'envi qu'elle prouvait par là être fille d'esprit, et qu'on pouvait en attendre de grandes choses.
Les mariés revinrent au bout de trois semaines, jour pour jour. La Grande-Duchesse sut à son lever que madame de Glouskine était débarquée la veille à onze heures, en robe de crêpe de Chine gris à longue traîne, et en manteau de velours grenat; qu'elle avait une femme de chambre française et un pug de la plus pure espèce.
Son Altesse Royale, qui ne voyageait jamais qu'en petite robe de laine, et un voile bleu sur le chapeau, jugea sévèrement une pareille tenue; de plus, comme elle possédait un griffon affligé du plus désolant embonpoint, le pug de la jeune ministresse ne fut pas ménagé.
Madame Olga Michaïloff, qui depuis deux mois partait tous les jours, était encore à Tenheiffen, et envoya de bon matin sa femme de chambre prendre des nouvelles de sa cousine et savoir si elle serait visible ce jour-là.
Madame de Santa-Pierra, avec une curiosité plus franche, débarqua à une heure à la porte de la légation, sut que Son Excellence recevait, et se trouva en face d'une Vera si élégante et si charmante qu'elle en demeura presque surprise, et pensa à part elle que ces messieurs avaient raison, et que décidément cette fille était jolie.
La nouvelle madame Glouskine était habillée de noir, le corsage le plus uni, et sur sa longue traîne une foule de franges longues et molles, deux perles aux oreilles et un seul saphir au doigt; pas d'alliance, Vera trouvant cela du dernier bourgeois. Le ministre était à sa chancellerie, le pug installé sur le pied de la chaise longue, et Vera, ministresse de la tête aux pieds; elle reçut madame de Santa-Pierra en égale, avec la légère nuance qui distingue l'empire de toutes les Russies du petit royaume de Portugal, ne dit pas un mot de son mariage, ne parut pas entendre quand madame de Santa-Pierra lui fit compliment de ses magnifiques boutons de perle, et laissa tomber d'une manière générale qu'elle comptait être chez elle tous les soirs de dix heures à minuit.
Pendant que la pauvre marquise cherchait une contenance, car elle avait tellement protégé mademoiselle Vera Dognieff qu'elle ne savait plus quel ton prendre vis-à-vis de madame de Glouskine, on apporta une corbeille de roses de la part de Son Excellence.
Vera, tout en les arrangeant dans les vases, critiquait l'arrangement de son salon et finit en disant: Je changerai tout cela cet hiver.
Madame de Santa-Pierra, en sortant de la légation de Russie, alla droit chez madame Olga Michaïloff. De Bove y était avec Droutzky; ils s'amusaient, et assez méchamment, de la figure de la pauvre Olga, qui n'avait pas la force de cacher son dépit. Elle venait de leur faire lire les lettres que lui avait écrites Vera six mois auparavant; de Bove lui demandait celles de Glouskine. Elle jurait n'en avoir jamais reçu, et qu'elle n'était outrée que de l'ingratitude de sa cousine, qui lui devait son bonheur et ne lui avait pas donné signe de vie depuis le mariage.
Quand madame de Santa-Pierra eut dit d'où elle venait, ce fut un ensemble: «Eh bien! comment est-elle? que dit-elle? Et lui, l'avez-vous vu?» C'était Olga qui demandait cela.
Madame de Santa-Pierra soulagea son cœur:
—Croiriez-vous que cette petite, qui me baisait la main tous les matins, ne m'a pas seulement embrassée? La Grande-Duchesse est moins fière. Elle a un aplomb formidable. Je pense qu'elle s'imagine destinée à tenir le haut du pavé ici; mais je vais le dire franchement au marquis, je ne veux pas lui céder le pas.
—Chère marquise, Glouskine est absolument le doyen du corps diplomatique.
—De Bove, vous m'ennuyez. Est-ce qu'elle est doyenne, cette petite? Je dois encore à mon maître d'hôtel la note de ses fiacres; j'ai grande envie de la lui envoyer.
—Voyons, mesdames, puisqu'il y a une madame de Glouskine, résignez-vous à vivre en paix avec elle.
—Quand je l'ai comblée de bontés!...
—Et moi qui lui ai donné une robe de Worth presque neuve!...
Cette robe était pour Olga Michaïloff l'objet d'amers regrets.
—Il est vrai qu'elle est impardonnable d'avoir épousé Glouskine.
—De Bove, vous faites exprès de ne pas comprendre.
Ces messieurs, là-dessus, s'en allèrent, laissant madame Michaïloff et la marquise les plus intimes dévouées amies, toutes deux bien résolues à faire front de toutes leurs forces à l'envahissement d'une petite intrigante.
—Une parvenue, ma chère!
—Que je ramassais par pitié.
Pendant ce temps, la blonde ministresse donnait à Droutzky et à de Bove ses belles mains à baiser, leur permettait la cigarette et autorisait Droutzky à entreprendre l'éducation du pug Florimond, qui devait, dans un mois, savoir présenter les armes; de sa cousine et de madame de Santa-Pierra pas un mot.
A trois heures, on annonça la voiture; Son Excellence attendait en bas; Droutzky eut l'honneur de mettre la ministresse en calèche, et elle leur fit un salut de l'air d'une impératrice.
De Bove et Droutzky furent d'avis que la physionomie de Tenheiffen était, de ce jour-là, totalement changée, et, en bonne charité, ils allèrent faire une tournée chez les collègues, les faisant enrager par le récit de la beauté, des charmes, des toilettes de Vera. Toutes les légations allèrent chez elle en masse dès le soir; la porte était ouverte, le samovar brûlant, et le ministre faisait son whist avec ses deux collègues habituels; il n'y avait de changé que la présence de Vera, et ce changement était considérable. Du reste, tous deux l'air rassis de vieux époux, avec une nuance imperceptible de coquetterie d'un côté, de galanterie de l'autre; tous les hommes furent d'accord, la mise en scène était parfaite. A onze heures passées, Vera au milieu de sa cour, Glouskine à son troisième rubber, madame Olga Michaïloff tomba comme un aérolithe.
—Chère, tu aurais pu me faire dire que tu recevais. C'est en revenant du Thalia que j'ai vu des lumières chez toi. Je meurs de t'embrasser. Bonsoir, Excellence. Plus charmant que jamais. Vous voyez que je viens rendre mes devoirs à ma cheffesse.
—Chère madame Michaïloff, je ne doutais pas de votre bon esprit.
La pauvre madame Michaïloff n'eut pas le bon esprit d'accepter paisiblement un si brusque tour dans la roue de la fortune. Voir Vera dame et maîtresse chez Glouskine, régner de plein droit là où elle avait été charmée de régner par intérim, c'était trop pour elle, et, après quelques banalités, elle fut assez sotte pour se laisser aller à dire:
—Vera chérie, tu dois croire rêver!
—Mais non, ma chère, c'est toi qui es mal éveillée.
Glouskine, qui avait entendu, acheva la confusion de madame Michaïloff:
—Chère Olga, il faut venir souvent chez nous le soir; ma femme y sera tous les jours à ces heures-ci, et dites donc à Michaïloff qu'il vienne faire mon whist.
Olga comprit que sa maison à elle était désormais déserte, et sa colère lui fit dire une seconde sottise:
—Quelle toilette, ma chère Vera! Cela doit bien te faire mépriser les petites robes que je te donnais.
—Mais non, Olga chérie; seulement si tu les regrettes, nous pouvons en faire le compte.
Après cela, il n'y avait plus qu'à se dire bonsoir, et madame Michaïloff ne fut pas longue à découvrir qu'elle était fatiguée, et le ministre lui fit très-courtoisement les honneurs jusqu'à sa voiture. Tous les secrétaires et attachés étaient littéralement aux pieds de la jeune ministresse; elle avait été hautaine et impertinente avec cette grâce que les Slaves seules savent y mettre, et l'on ne pouvait vraiment se défendre de l'adorer. On entoura le ministre pour lui dire qu'il avait la femme la plus charmante, la plus spirituelle du monde.
A une heure, madame de Glouskine les mit tous à la porte; on délibéra cinq minutes sur l'opportunité de lui offrir une sérénade, et, finalement, on alla au cercle.
Restés seuls, Glouskine baisait le beau bras de sa femme.
—Douchinka, vous êtes absolument parfaite.
Vera, pour le remercier, embrassa le pug Florimond.