TROISIÈME PARTIE

LA TRAVERSÉE DU DÉSERT DE LIBYE


CHAPITRE PREMIER

VERS LA LIBYE. — D’ABÉCHÉ A FAYA

J’étais arrivé à Abéché le 22 juillet.

Je m’y trouvais à pied d’œuvre.

C’est, pour le sud, comme je l’ai dit, la tête du mouvement caravanier du désert de Libye ; celui-ci n’a par ailleurs que des points de départ tout à fait secondaires. De nombreux commerçants fezzanais y sont installés, qui chaque année ou presque se rendent à Koufra, à Djalo, à Sioua, à Alexandrie, avec des chameaux chargés de peaux ou d’ivoire principalement, et en reviennent avec du sucre, du thé, diverses denrées, réalisant un modeste et double bénéfice sur l’aller et sur le retour. Beaucoup d’entre eux se dirigeaient, à une époque encore récente, sur Ben Ghazi ; mais la lutte entre Senoussia et Italiens a, depuis lors, coupé la route à la hauteur de Djedabia[17].

Abéché était ainsi le lieu où, logiquement, je devais trouver les renseignements les plus sûrs sur les chances de succès de ma tentative, peut-être aussi les moyens de l’entreprendre. Celle-ci devenait désormais mon seul objectif. A la période des projets succédait celle de la réalisation.

Les Senoussia, avec qui j’allais entrer en contact à cette occasion, sont une confrérie religieuse que ses intérêts et les circonstances ont conduite à emprunter le rôle d’un groupement politique. Elle se distingue par un purisme particulier en matière de doctrine, et a constamment donné les preuves d’une violente animosité à l’égard de tout élément chrétien.

Fondée au commencement du siècle dernier, elle a établi ses premières zaouias, ou centres religieux, dans l’Afrique Septentrionale, à El Beida, d’où son influence s’étendit rapidement vers le Sud et gagna une grande partie de l’Afrique centrale, cependant que s’accroissaient à la fois le nombre de ses membres, ses richesses, et son prestige. Des revers ont affaibli sensiblement sa situation depuis lors.

Mais il serait d’autant plus imprudent de la négliger, que ses moyens d’action ne sont pas exclusivement militaires, et que sa propagande, à la fois active, discrète et adroite, emprunte une efficacité particulière aux considérations religieuses sur lesquelles elle s’appuie.

Les Khouans — c’est le pluriel du mot frère, en arabe, et c’est ainsi que se désignent les Senoussia — se montrèrent toujours les adversaires irréductibles de notre puissance.

En revanche, ils s’entendirent avec les Turcs, ennemis comme eux des infidèles, et acceptèrent d’eux, vers 1908, un kaïmakan, ou gouverneur, à Koufra. Lors de la guerre italo-turque, ils se déclarèrent contre les Italiens, mais après la conclusion du traité qui attribuait la Libye à ceux-ci, ils se résignèrent à un accord qui semblait satisfaisant pour les deux parties. Cet accord fut rompu violemment un peu plus tard ; on sait avec quelle énergie les populations de Cyrénaïque, pour ne parler que de la région correspondant à mon itinéraire, ont alors repris les armes pour assurer leur indépendance.

Les Senoussia devaient également se heurter à nos troupes. Leur plan d’extension vers le sud et leur animosité à notre égard les amenèrent à des actes que le drapeau français ne pouvait accepter, et à la suite desquels le colonel Largeau les chassa, en 1913, du Borkou, de l’Ennedi et du Tibesti.

Un échange de lettres suivit en vue d’un accommodement. Mais ils rompirent brusquement, non sans arrogance, les pourparlers qu’ils avaient eux-mêmes entamés, et annoncèrent qu’ils n’entendaient traiter qu’avec Paris, où ils allaient envoyer deux délégués. La guerre de 1914 survint, et ceux-ci n’arrivèrent jamais.

L’hostilité des Khouans reprit de plus belle. Nous étions heureusement libres d’agir au Tibesti ; le commandant Tilho — aujourd’hui colonel — y procéda à la belle expédition militaire et scientifique que l’on sait, et nous continuâmes à lutter victorieusement contre eux.

Enfin, toujours pendant la guerre, les Senoussia s’attaquèrent aux Anglais, au nord-ouest de l’Égypte. Ils se virent d’ailleurs infliger une défaite complète, dont l’un des épisodes se place à Girba, près de Sioua ; leur chef d’alors, Ahmed Cherif, se réfugia en Tripolitaine, d’où il s’embarqua pour la Turquie. Il y réside actuellement.

Le fondateur de l’ordre fut Si Mohammed ben Ali es Senoussi el Khettabi el Hassani el Idrissi ; il eut deux fils. L’aîné, Mohammed el Mahdi, particulièrement vénéré, lui succéda ; à sa mort, en 1859, le pouvoir échut à son neveu Ahmed Cherif, ses propres enfants étant trop jeunes encore ; puis, ce dernier s’étant réfugié en Turquie, ainsi que je l’ai dit, Sidi Idriss, fils aîné de Mohammed el Mahdi, qui avait grandi en âge, prit le titre de chef de la secte[18]. Mais Ahmed Cherif a conservé, de l’investiture religieuse qu’il avait reçue avant lui, un prestige particulier et une influence, semble-t-il, prépondérante.

A côté de lui, son frère cadet, Sidi Rida, exerce l’autorité dans la région qui s’étend autour de Djalo, et son cousin, frère d’Ahmed Cherif, Sidi Mohammed el Abid, personnalité dont l’importance doit être soulignée, est le chef de Koufra.

Les membres de la famille Senoussi possèdent une situation religieuse dont le prestige s’étend au loin, et portent tous le titre de Cherif.

Je m’étais déjà documenté de mon mieux sur la contrée où devait me conduire ma tentative, à l’aide de textes émanant de quelques Européens qui, par le nord, avaient atteint Koufra. J’avais consulté, notamment, les ouvrages de Rohlfs, la relation du maréchal des logis Laurent Lapierre, enlevé par surprise durant la guerre, qui y subit courageusement, peu après le soldat Stefano Mascio, une longue et dure captivité ; la très intéressante monographie de M. Ettore Ceriani. Une intrépide Anglaise, Mrs Rosita Forbes, avait pu, durant l’accalmie qui suivit immédiatement l’accord italo-senoussi, obtenir un sauf-conduit du grand-maître de l’ordre, Sidi Idriss, et, en compagnie d’un musulman cultivé, Ahmed Hassanein bey, visiter, en partant du Nord, elle aussi, la mystérieuse oasis, d’où elle avait regagné la côte méditerranéenne. Elle avait publié à cette occasion un livre remarqué. Mais sur la partie sud de la route, il n’existait, au delà du puits de Sarra, atteint en 1914 par le lieutenant français Fouché, venant d’Ounyanga, que des indications d’indigènes.

Comme cartes, je possédais, pour le Borkou, l’Ennedi et le Tibesti, celle du lieutenant-colonel Tilho, dont la valeur est indiscutablement établie. Pour la Libye proprement dite, celle qu’a dressée, en 1922, au service géographique du ministère des Colonies, M. Meunier, réunit un ensemble d’indications exactes que je n’ai trouvé nulle part ailleurs.

La lettre que, de Fort-Lamy, j’avais fait porter à Koufra, était très certainement entre les mains de son destinataire depuis un certain temps déjà. La réponse devait normalement passer par Faya. Ce poste étant, comme Abéché, pourvu d’une station radiotélégraphique, il me fut possible de m’informer ; j’appris ainsi qu’elle n’y était pas encore arrivée. Je résolus donc de m’installer dans une grande case de la ville, que M. le chef de bataillon Rabut, commandant la région, voulut bien mettre à ma disposition, et j’entrepris avec son concours de réunir les précisions qui, avant tout, m’étaient nécessaires.

Le commandant Rabut me mit tout d’abord en relations avec le cheikh des Fezzanais, Braek. C’était un homme de 50 à 60 ans, au visage basané, aux moustaches grises tombantes, vêtu du halack blanc, à larges manches, coiffé du tarbouch rouge à long gland bleu ; son apparence de vieux paysan rude et sincère, ses réponses brèves, nettes et promptes, m’inspirèrent confiance. Le commandant m’en avait d’ailleurs parlé dans des termes qui auraient, à eux seuls, justifié ce sentiment. Aussi attachai-je une importance particulière aux indications qu’il me donna. Celles-ci, malheureusement, furent aussi défavorables que possible.

La mauvaise saison, me dit-il, venait de commencer. Les ouadis qui coupent la route entre Biltine et Faya avaient grossi, et leur passage était devenu très difficile ; le trafic avec le nord était actuellement suspendu, et il fallait compter cinq mois avant qu’il devînt possible de le reprendre. Il me présenta la seconde partie du trajet, celle qui va d’Ounyanga à Koufra, comme extrêmement pénible ; en outre, elle n’était pas sûre ; il me déconseillait de m’y engager sans une escorte de 40 à 50 fusils ; et cette escorte, il ne voyait guère de moyen de la réunir, moins encore de l’armer. Enfin, le chef qui exerçait le pouvoir senoussi à Koufra, ce Mohammed el Abid, était l’un des ennemis les plus redoutables de l’influence française ; il s’était signalé pendant la guerre par une hostilité violente et active à notre égard ; il avait été l’instigateur de la plupart des agitations contre lesquelles nous avions eu à réagir durant cette période, notamment de la révolte de Kaocen, à Agadès. Rien ne permettait de croire qu’il fût disposé à bien m’accueillir, et Braek s’abstenait de tout pronostic à cet égard.

Sidi Idriss es Senoussia, le grand-maître de l’ordre, de qui j’avais escompté les sentiments modérés, avait depuis longtemps déjà quitté l’oasis et était allé se fixer au Caire.

Je revis Braek, pensant qu’il varierait peut-être. J’allai, à plusieurs reprises, lui rendre visite. Je le trouvais, chaque fois m’attendant, dans la petite rue tortueuse qui conduit à sa demeure modeste. Il était là, patient, déférent, grave, accompagné d’un serviteur. Il me faisait passer par la porte étroite et basse, aux planches disjointes, qui donnait accès chez lui, m’arrêtait aussitôt dans une toute petite cour dont un côté formait une sorte de pièce, et nous causions là. Mais ses réponses ne changèrent jamais, et chacun de nos entretiens m’ôtait un peu d’espérance.

Je vis aussi le chef de la mosquée, le Sebah el Djami, vieillard à lunettes, à mine de chanoine, plein d’onction, et dont je ne pus tirer que des bénédictions souriantes, qu’il répétait interminablement.

Je m’entretins avec les indigènes, avec les marchands syriens ; je multipliai les sources d’informations ; je ne pus recueillir aucun indice encourageant.

Mes visites, mes courses dans la ville, n’avaient d’autre résultat que de me montrer successivement tous les quartiers de celle-ci et de me faire pénétrer chez ses principaux habitants. Je fus invité, notamment, à prendre le thé, par un commerçant fezzanais important. J’y allai avec le lieutenant Cariou, qui avait fort aimablement accepté de m’accompagner chez lui.

Nous voici hors de l’ancien tata, aujourd’hui reconstruit, qui groupe les divers services administratifs au sein d’une vaste enceinte d’argile crénelée. Nous traversons l’immense place qui s’étend devant nous. Une herbe courte, interrompue en maint endroit, y sème de larges taches vertes irrégulières ; des mimosas rangés y tracent quelques longues lignes ; de petites mares, laissées par la dernière tornade, reflètent un ciel d’orage à la lumière diffuse, au rayonnement lourd et brûlant.

Nous nous engageons dans Am Segou, la rue principale. Le long de ses murs se tiennent, debout ou accroupis, des Ouadaïens, des Arabes, des Fezzanais, ces derniers très reconnaissables à leur teint d’un jaune orangé, à leurs nez souvent un peu busqués dont l’extrémité s’incurve vers la bouche, à leurs longues moustaches. Le vêtement varie peu : halacks blancs ou bleu foncé, larges pantalons serrés aux chevilles, markoubs — sorte de souliers qui rappellent nos pantoufles — calottes de coton blanc ou tarbouch rouges ; quelques Arabes se contentent d’un boubou grisâtre. Beaucoup sont porteurs de chapelets à gros grains. Les femmes, qui d’ordinaire circulent librement, le visage découvert comme partout au Tchad, ont des pagnes bleu foncé, ou blancs ; quelques-unes, mais fort peu, en arborent de rouges, de verts ou de jaunes ; elles se parent souvent de hauts bracelets d’argent, de bagues, parfois aussi de bijoux d’or.

Sur une petite place, non loin de la mosquée, bien fruste et qu’on ne distinguerait pas, si l’on n’était prévenu, des pauvres cases d’argile avoisinantes, trois chameaux viennent d’arriver ; ils sont baraqués, placides, immobiles, leurs charges auprès d’eux ; les pauvres bêtes sont maigres ; elles ont le dos couvert de plaies.

Nous accédons enfin à la demeure de notre Fezzanais par le dédale de ruelles étroites, aux murs jaunâtres et fendillés, qui constitue, de part et d’autre de la longue et tortueuse Am Segou, le réseau circulatoire d’Abéché. Peu de toitures dépassent ces murs ; il est exceptionnel que les constructions indigènes comportent un étage ; ce sont ici, pour la plupart, d’humbles habitations basses, qui procèdent de la forme cubique. Quelques quartiers seulement groupent des cases cylindro-coniques à toit de chaume, plus misérables encore que les autres. Presque tout cela est fait d’une terre peu résistante, une sorte de boue séchée, et les tornades y causent de grands dégâts.

Notre hôte, venu à notre rencontre, nous précède et nous guide chez lui. Après avoir traversé à sa suite le labyrinthe de cours minuscules propre à la plupart de ces maisons, nous nous arrêtons dans l’une d’elles ; une petite chambre basse, dont nous voyons seulement les deux ouvertures ogivales, donne sur celle-ci ; le sol, soigneusement aplani, est d’une rigoureuse propreté ; dans un coin se trouve un menu parterre d’un mètre carré au plus, sur lequel croissent, serrées les unes contre les autres, de courtes pousses de menthe ; le milieu est occupé par une table entourée de fauteuils, que le mur protège du soleil ; il est près de cinq heures. Nous nous arrêtons là, et le fils du Fezzanais, un petit garçon de 7 ans à peine, au teint bronzé comme celui de son père, avec de grands yeux aux cils retroussés, drôle dans sa longue robe, apporte sur un large plateau de cuivre deux théières de métal émaillé, un pain de sucre, un marteau au manche grêle et de petits verres sans pied, d’un verre très épais.

J’ai déjà dit, à l’occasion de mon passage au Cameroun, comment il est d’usage qu’on serve le thé. La deuxième infusion sera aromatisée de menthe, que notre hôte cueille, de sa chaise, en se penchant. Il verse, dans la troisième, un peu d’une lotion capillaire à la violette, dont il parfume ensuite nos cheveux. Je dois à cette circonstance d’être l’une des rares personnes qui puissent déclarer par expérience que l’usage interne de ce médicament, aussi bien que son usage externe, est parfaitement inopérant.

Nous causons durant tout ce temps. Mais je n’apprends rien de nouveau. Ses renseignements ne font que corroborer ceux que je possède déjà. Puis nous prenons congé, et il nous reconduit à la porte.

Je me suis enfin entretenu plusieurs fois avec le Faqih Taa. Faqih est le mot arabe par lequel on désigne un lettré. Beaucoup plus fin que le Cheikh Braek, c’est un vieillard sec, noir de peau, au nez droit très court sur une bouche épaisse, avec une petite barbe presque blanche. Il a des manières d’homme du monde, avec une physionomie intelligente et affable où l’on surprend parfois quand, un instant, on l’a quitté du regard, une expression grave, réfléchie, profondément attentive, qui contraste avec l’apparente légèreté de sa conversation. C’est à coup sûr la personnalité la plus intéressante d’Abéché. On l’y soupçonne d’être resté fortement attaché au passé que notre domination a détruit. Je n’ai eu, pour ma part, qu’à me louer de lui : et s’il s’est abstenu de contredire aux renseignements que le cheikh m’avait fournis, il a été, de toute la ville, le seul à me laisser entrevoir, très discrètement, à peine, mais assez pour que j’aie compris, que si je me rendais à Faya, j’y trouverais peut-être des indigènes plus disposés à servir mes projets. Son pronostic devait se réaliser pleinement, ainsi qu’on le verra tout à l’heure.

En même temps que je me livrais à cette enquête si intéressante et si importante pour moi, je goûtais, chez les Européens du poste, le plaisir d’un accueil aimable et cordial. Je m’entretenais fréquemment avec le commandant Rabut. J’ai été plusieurs fois l’hôte de M. Journée, officier d’administration, et de Mme Journée. Mme Lavit et Mme Journée sont, je crois, les deux premières Françaises qui aient séjourné à Abéché. Les lieutenants Cariou et Couturier m’ont reçu à diverses reprises. Enfin, j’ai gardé un souvenir tout particulièrement reconnaissant de la sympathie amicale que m’a manifestée le docteur Jeandeau, médecin major des troupes coloniales. Le voir chaque jour était devenu pour moi une agréable et réconfortante habitude, et si j’ai pu terminer mon voyage dans des conditions de santé satisfaisante, je le dois beaucoup à l’assistance dévouée, éclairée et sûre que j’ai trouvée auprès de lui, durant une période difficile que j’ai, vers ce moment, traversée.

J’ai quitté Abéché le 20 août, pour me rendre à Faya.

J’avais congédié Somali, dont les négligences devenaient insupportables. Je m’étais séparé aussi de mon chasseur Paki. Je lui ai fait présent, la veille de mon départ, d’un fusil 74 presque neuf. C’était la plus grande ambition de sa vie. Il m’a exprimé, en arabe, de vifs remerciements. Je les avais compris, mais Ahmed, qui partageait son émotion devant le don d’un objet si précieux, a tenu à me les traduire encore.

— « Il dit toi qui es son père, et aussi toi pas moyen jamais crever ».

Cette paternité ne me flatte qu’à demi, car Paki a dépassé la cinquantaine ; c’est un fils qui me vieillit un peu. En revanche, je reste sensible au vœu de longévité qui suit, encore que le choix des termes du traducteur ne soit pas particulièrement heureux.

Il est revenu me voir le lendemain matin. Il m’a dit, en me regardant bien, de ses petits yeux durs et sévères, que lorsque je reviendrais au Tchad, il viendrait me rejoindre, partout où je serais, s’il n’était pas mort. Je lui ai donné la main. Il a tourné le dos et il est parti. Il n’a pas d’éloquence. Mais nous nous comprenons bien ; et, à regret, j’ai vu s’éloigner ce vieux compagnon, courageux et rude, de tant d’heures parfois rudes aussi. C’est la seconde fois qu’il chassait avec moi ; il m’accompagnait déjà dans mon précédent voyage.

Mon détachement comprenait désormais Denis, Ahmed, un boy nommé Gaudji que je venais d’engager, 3 tirailleurs montés et 14 bœufs pour mes bagages.

Je m’attendais à trouver tout de suite le désert. Il n’en fut rien. La région qui s’étend immédiatement au nord d’Abéché ne fait que répéter pour le voyageur, en plus peuplé au contraire, celle qu’il a traversée au sud. Je l’ai déjà décrite. Jusqu’à Biltine, on rencontre, tous les 10 ou 15 kilomètres, des villages — cases de paille au toit conique de forme particulièrement allongée, circonscrites d’une cloison commune, le tout, lorsque les cases sont vieilles, d’un brun voisin du noir. Des cultures de mil étendues entourent chacun d’eux. De petites antilopes, des outardes, se montrent fréquemment. Les mouches abondent, au moins en cette saison ; j’en ai, durant ma marche, posées sur moi, deux ou trois cents. Les moustiques sont nombreux aussi. Le sol est humide, mais sans mares gênantes et sans boue. L’air est à la fois orageux et frais ; la pluie tombe, par longues averses, d’un ciel uniformément sombre et gris. Si le soleil se montre, la température s’élève aussitôt. Nous croisons, le 1er juin, une petite caravane d’ânes chargés de mil ; ils appartiennent aux Ouadaïens qui les conduisent et qui se rendent à Abéché pour vendre le produit de leur récolte ; la somme réalisée ainsi sera consacrée à l’achat de bœufs. Le lendemain, c’est un chameau qui transporte des dattes ; un indigène de Tekro l’accompagne.

Je suis reçu à Biltine, le 24, par le capitaine Berthollier. J’y admire le poste, une imposante construction à deux étages, toute de briques séchées au soleil. Sans un morceau de bois, sans une pièce de fer, et d’une solidité qui s’affirme victorieusement sous les pluies, c’est un petit tour de force d’architecture, utile en outre, car les procédés employés paraissent résoudre le problème de la construction d’une habitation vaste, robuste et confortable dans un lieu dépourvu de toute autre ressource que celle d’un sol argileux.

De ces tours de force, nos fonctionnaires et nos officiers coloniaux sont d’ailleurs coutumiers. Le dévouement que ces Français courageux et désintéressés apportent dans l’exercice de leurs fonctions multiples n’a d’égal que leur ingéniosité.

Deux jours plus tard, je pars pour Oum Chalouba ; la plaine s’étend maintenant jusqu’à l’horizon, sauf vers l’est où l’on voit, très loin, de basses collines.

La première étape est Mogroum. Les habitants du village m’apportent, pour nous tous, une dizaine d’œufs de pintade, deux œufs de poule et un peu de mil. Je fais dire que ce n’est pas suffisant ; pour les œufs, notamment, je n’accepte pas, pour moi, d’œufs de pintade.

Le chef est momentanément absent ; on traduit à son remplaçant, qui répond qu’il n’y a pas d’œufs de poule. J’insiste. Au bout d’une heure, il en apporte deux de plus, affirmant qu’il n’y en a pas d’autres.

J’envoie deux tirailleurs, avec ordre de chercher dans les cases, et cinq minutes plus tard, j’ai mes douze œufs. Je fais enfermer l’homme, et je préviens qu’il ne sera libéré que quand j’aurai reçu, maintenant, les rations d’asidé nécessaires à ma petite troupe.

L’asidé est le repas normal des indigènes de l’Afrique centrale : une boulette de farine de mil grosse comme les deux poings, entourée, soit de lait, soit de sauce. L’asidé arrive deux heures après. Il faut le temps de le préparer. Je renvoie le prisonnier.

A 5 heures, nouvel incident. Le tirailleur qui fait fonction de chef de détachement vient me rendre compte que les gens de Mogroum ne veulent pas fournir de paille pour nos chevaux. Le chef, qui est de retour, se présente au même moment. Il me confirme le fait, en alléguant qu’on refuse de lui obéir. Cela commence à m’impatienter. Je laisse un de mes tirailleurs au campement, je prends les deux autres et je me dirige vers le village.

C’est à 300 mètres. Nous traversons de beaux troupeaux de bœufs, de chèvres, de moutons à longs poils, presque noirs, qui viennent de rentrer du pâturage ; nous atteignons un petit terre-plein dénudé, le long des cases ; on va chercher le principal auteur du refus. Les hommes s’assemblent pendant ce temps et se forment en demi-cercle derrière moi.

Mais voici le coupable. Je lui demande pourquoi il n’a pas obéi. Il me donne une explication qui n’excuse rien. Je le prends par l’épaule, je lui fais faire demi-tour et j’ajoute que je lui donne l’ordre, moi-même, d’apporter la paille demandée. Il part en courant. Les autres gardent le silence.

Je m’en vais, et un quart d’heure plus tard, j’ai trois énormes bottes de fourrage au campement. Je les paie largement, pour montrer que je tiens compte, malgré tout, de cet empressement tardif.

Dans l’intervalle, on m’a renseigné. C’est le seul mauvais endroit de la région. Il y a dix-huit mois, presque sans motif, les habitants ont tué, au campement même, trois voyageurs indigènes. De là à s’attaquer à un Européen, du reste, il y a loin, et je ne cours pas de risques. Par excès de prudence, néanmoins, j’établis pour la nuit un tour de garde entre mes trois soldats. Il ne se passe rien. En revanche, moustiques, araignées, fourmis, nous infligent une nuit pénible. Tous se plaignent de ne pas pouvoir dormir, et ma moustiquaire ne me met pas à l’abri des piqûres.

Au village d’Am Gafal, le lendemain, nous trouvons les meilleures dispositions. Nous couchons ensuite à Arada. C’est un ancien poste français. Quelques kilomètres avant d’y arriver, l’aridité qui, depuis quelques jours déjà, annonçait le voisinage du désert, s’accentue nettement. Les arbustes deviennent de plus en plus clairsemés. L’herbe, par endroits, fait place à de larges espaces de sable nu, dur et plan qui mettent leurs taches jaunes irrégulières dans le vert de la plaine. Les villages disparaissent. On commence à rencontrer, rarement d’ailleurs, des campements de nomades. Ce sont de misérables huttes de paille, groupées en cercle au nombre d’une dizaine tout au plus. Leur caractère provisoire s’accuse dans tous les détails.

Comme gibier, j’aperçois, pour la première fois cette année, un ariel ; c’est une antilope de la grosseur d’un petit âne, blanche, sauf le cou et le dos qui sont de couleur alezane. Les biches du nord du Tchad, si gentilles avec leurs grandes oreilles écartées, leurs pattes grêles, leur museau court et leur queue toujours frétillante, abondent ici. Certaines s’arrêtent, curieuses, à notre passage ; elles nous regardent avec un vif intérêt. Je vois aussi quelques outardes.

Arada détient, pour la région, le record des moustiques.

Le 29, nous nous arrêtons au puits de Mereg, qu’encadre un petit bois d’épineux, note sombre sur l’herbe clairsemée environnante ; un Arabe et sa femme habitent là. Je croise sur la route trois Gorânes d’Oum Chalouba ; ils vont vendre à Abéché du sel d’Ounyanga, que portent des ânes ; ce sont ensuite cinq Fezzanais qui viennent de Faya et se dirigent, comme eux, vers la capitale du Ouadaï avec deux chameaux chargés de dattes et de sel.

Les Gorânes constitueront désormais le principal élément de la population ; le seul même en beaucoup d’endroits. C’est une race turbulente et belliqueuse. Fins et nerveux, le teint brun, presque noir, islamisés mais n’ayant le plus souvent de la religion qu’une teinture très faible, peu fidèles à leur parole, ils sont toutefois généreux, hospitaliers et secourables entre eux.

Le jour suivant, au point dit Am Hereze, j’en trouve une vingtaine, qui m’attendent ; ce sont les cheikhs d’Oum Chalouba qui les envoient me souhaiter la bienvenue. Comme tous ceux que je rencontrerai dans la suite, ils sont vêtus de halacks bleus, quelquefois blancs. Leur chef porte un turban bleu ; les autres sont nu-tête.

Un ferig d’Arabes Mahamides, qui déménage, nous dépasse le lendemain matin ; cinquante à soixante beaux bœufs d’un brun foncé, divisés en deux groupes, dont chacun marche formé sur une seule ligne, portent les pieux et les nattes dont les pasteurs feront leurs abris, ainsi que quelques calebasses qui constituent le principal de leur mobilier.

Je me dirige ensuite sur le puits de Ouadié. Je me suis mis en route l’après-midi seulement. A peine suivons-nous la piste depuis une heure, dans la boue et dans les flaques d’eau, que le ciel, déjà gris, devient couleur d’ardoise, en même temps qu’un vent froid s’élève, contrastant avec la chaleur d’orage qui pesait sur nous jusque-là. Les Gorânes me demandent la permission de pousser leurs chevaux pour essayer de devancer la pluie qui arrive. Je me retourne et je vois, en effet, que l’horizon a perdu sa netteté. Ils partent au grand galop à travers la plaine. Mon chameau ne peut suivre leur allure. L’averse me rejoint, et je constate sans plaisir que mon excellent caoutchouc, s’il a perdu, au soleil, les qualités habituelles aux vêtements de ce genre, y a gagné en revanche la propriété caractéristique du papier buvard. Après avoir pataugé une heure et demie, car j’ai dû mettre pied à terre, j’atteins une zone où le sol est sec. La tornade s’est arrêtée là. Mais nous en essuyons une autre en arrivant au puits. Dans l’ouragan, mes hommes, adroitement, avec ordre, dressent ma tente, et je puis, jusqu’à trois heures du matin, heure que je me suis fixée pour repartir, goûter un repos réparateur. Le lendemain, à huit heures, je suis à Am Chalouba.

Le poste s’élève sur un sable dur et plan, au bord d’un oued à sec, parmi de nombreux affleurements rocheux. Une fantasia — une succession de courses de chevaux, plutôt, dont chacune réunit trois ou quatre cavaliers — s’organise l’après-midi en mon honneur ; puis c’est un tam-tam.

La parure des femmes témoigne d’une recherche particulière : vêtues de longues robes de cotonnade bleu sombre, de forme droite, cachant jusqu’aux pieds, à très larges manches, toute l’originalité de leur toilette est dans leur coiffure. Leurs cheveux tombent en fines tresses serrées sur leurs épaules ; de chaque côté de leurs visages pendent de grands anneaux d’argent disposés les uns au-dessous des autres, et de longs fils chargés de corail. Sur leur tête, des peignes d’argent d’une forme que j’ai vue jadis au Kanem[19] ; quelques ornements accessoires sans caractère, enfin, une sorte de cimier assez décoratif, fait de deux figurines de cuivre placées l’une à la suite de l’autre et qui représentent, soit des cavaliers, soit des chameaux : l’une d’elles est surmontée d’un court panache de petites plumes d’autruche. Ces élégantes ont également autour du cou des porte-amulettes plats, rectangulaires, en argent. Toute cette coquetterie est un peu gâtée par une note fâcheuse : leurs cheveux sont d’un gris de terre, dû à une sorte d’enduit qui enveloppe chacune de leurs tresses, et n’est autre qu’un mélange de bouse de vache et de beurre.

Tam-tam gorâne, à Oum Chalouba, sur la limite du Ouadaï et du Borkou.

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Rochers à Ounyanga Kebir, le dernier poste français sur la route de Koufra.

([Page 276.])

Elles dansent avec gravité, très droites, trois par trois ou quatre par quatre ; leurs rangs s’avancent à très petits pas, avec de sobres gestes des bras ; les hommes tournent en sens inverse en brandissant des couteaux ; un tambour leur donne le rythme.

Ensuite les cavaliers s’élancent à toute allure à travers l’immense place qui s’étend devant la porte. Tous montrent le même étonnant équilibre dans une équitation instinctive, simpliste, hardie et brutale, la même souplesse de corps, la même rudesse de main, la même absence de tout accord dans les aides, l’action la plus violente dominant les autres.

Les cases des Gorânes se différencient très nettement de toutes celles que j’ai vues jusque-là. Elles comportent une armature de bois formée d’abord de trois rangs de piquets parallèles, le rang du milieu un peu plus haut que les autres. Chacun de ces piquets, très grossiers, se termine par une petite fourche, et l’ensemble supporte une carcasse de toit dont les branches transverses ont été arquées au feu pour déterminer une surface d’une convexité continue, d’ailleurs très légère.

Des seccos sont placés verticalement le long de cette charpente, ce sont les murs ; d’autres sont fixés sur les branches supérieures, c’est le toit, un toit à travers lequel la pluie passe presque librement. L’ensemble est spacieux. Il est orienté est-ouest, et son unique ouverture est une porte qui regarde le couchant. A l’intérieur de la demeure que j’ai visitée, et qui était l’une des plus luxueuses de l’endroit, une margelle de pierre très basse, circulaire, constituait le foyer ; une natte placée verticalement enfermait un lit à claire-voie, misérable ; une autre natte circonscrivait un assortiment de bourmas et de vases de paille tressée suspendus à mi-hauteur de la case.

J’ai passé deux jours à Oum Chalouba. Je m’y suis occupé surtout, avec le concours aimablement empressé de l’adjudant Ferrandi, chef du poste, d’organiser la dernière partie du trajet qui me séparait de Faya. Elle comprenait 350 kilomètres environ dans une contrée absolument désertique, où un Européen ne peut guère passer que durant deux mois de l’année — août et septembre — à cause du manque d’eau complet qui la caractérise le reste du temps.

J’ai fait coudre ensemble huit peaux de ces moutons à longs poils qui abondent dans la région, m’assurant ainsi un confortable tapis de selle pour les étapes, assez longues désormais, que j’allais avoir à faire à chameau, en même temps qu’une chaude couverture pour l’époque prochaine des nuits froides. J’ai acheté une vingtaine de poulets étiques, que j’ai enfermés dans une cage vaste et solide ; et deux douzaines d’œufs. J’avais déjà du riz et une sorte de graminée qu’on récolte aux environs d’Abéché et dont la zone s’étend d’ailleurs assez loin vers le nord ; on la nomme kreb, et, cuite, elle ressemble à notre semoule. J’ai fait réduire en farine, pour mes serviteurs, 50 kilogrammes de mil ; je me suis procuré des piquets de tente métalliques, en prévision d’un sol dur où les piquets de bois dont j’étais muni n’auraient pas pu pénétrer. J’ai fait remplir les six outres de peau de bouc, ou guerbas, que je m’étais procurées à Abéché, afin de laver un peu, d’avance, le goudron dont elles sont intérieurement enduites. Lorsque ces outres ont voyagé quelques jours sur les chameaux, où on a le soin de les laisser demi-pleines, le va-et-vient répété de leur contenu les rince, et elles peuvent ensuite recevoir l’eau destinée à la boisson : celle-ci reste d’ailleurs, pour quelque temps encore, trouble et noirâtre, et des peaux de bouc déjà usagées sont à conseiller aux voyageurs délicats.

Enfin, je me suis assuré un bon guide. Je sais, par expérience, combien il est grave de se perdre au désert. Tant qu’on est dans un poste, les hésitations relatives à la route se résolvent avec simplicité ; mais à les traiter légèrement, on risque de se ménager, lorsqu’il est trop tard pour revenir, d’amers regrets.

Mon détachement s’est augmenté, au départ, de deux esclaves Zaghaouas qui se rendaient à Faya afin d’y être libérés par les autorités militaires françaises, et d’un chef prisonnier qu’on dirigeait également sur Faya pour le faire juger. Il a, voici plusieurs années déjà, servi de guide à un rezzou, moyennant la promesse d’une part de butin, et fait surprendre un convoi ; quatorze tirailleurs ont été tués à cette occasion. On l’a capturé récemment par surprise. C’est un homme à barbe blanche, grand, maigre, encore plein de vigueur. Il est sur un chameau, la chaîne aux pieds. Une corde est passée autour de son cou. Un tirailleur, qui suit à pied, en tient l’extrémité. J’ai aussi mon guide, Tcholle Abdallah, un caporal, quatre tirailleurs et un goumier ; plus mes serviteurs.

Je passe rapidement sur cette partie de la route, qui présente peu d’intérêt. Nous sommes sortis enfin de la zone des grandes pluies ; le ciel est redevenu d’une absolue pureté ; le vent est frais, le soleil de feu. La plaine s’étend à perte de vue. Elle est couverte d’une herbe courte et jaune, souvent interrompue pour laisser place à un sable dur ou à des affleurements rocheux ; de temps à autre une longue veine d’arbustes épineux marque, au milieu du pâturage soudain plus vert et plus dru, le cours d’un ouadi ; cinq d’entre eux — Haouache, Oum Hadjer, Goumeur, Baher, Ellera — nous arrêteront quelque temps par la boue glissante qui s’étend de part et d’autre de leur eau jaune à demi stagnante. Nous voyons beaucoup d’ariels, mais toujours loin, quelques outardes, des traces d’hyènes, de chacals et d’autruches. Le caporal des tirailleurs tue un ariel, le deuxième jour. Je prends moi-même une petite biche. Elle était couchée entre deux touffes de retem. Elle ne manifeste ni surprise ni frayeur ; elle n’a pas un mouvement pour se débattre ; elle n’a guère plus d’un jour. Je m’en amuse un instant, puis je la repose à la même place, pour que la mère l’y trouve en revenant.

Nous atteignons en quelques jours, peu de temps avant l’ouadi Goumeur, les rochers bas et bruns dits Amaré Bizza ; puis nous entrons dans les dunes.

Le vent, qui est devenu brûlant, me couvre constamment d’une couche de sable fin. J’en ai dans les narines, dans les oreilles, dans la bouche, dans les yeux. Ce sont de grandes dunes lisses et nues, dont certaines me paraissent dépasser quarante mètres ; tantôt nous suivons des coupures nettement marquées, qui les divisent en deux groupes éloignés d’une centaine de mètres ; tantôt nous franchissons un col qui nous conduit à une nouvelle coupure. La concavité de celles des dunes que nous laissons à l’ouest est orientée sud-ouest. Je vois par endroits de faibles affleurements rocheux. Il y a sur le sol des scories. Après avoir marché deux jours dans cette région sans végétation ni gibier, nous nous enfonçons dans un cirque d’environ cent cinquante mètres de diamètre, entouré d’une muraille de sable continue, dont le sommet fuit en courbe molle. On pourrait le comparer à une cuvette d’émail jaune clair, aux bords légèrement incurvés vers l’extérieur.

Là encore, ni arbres, ni herbe : seulement, par terre, de nombreuses crottes de chameaux qui attestent le passage de caravanes ; puis, dans le coin le plus septentrional, trois orifices circulaires d’un peu moins d’un mètre de diamètre, au ras de terre ; percés dans un rocher que le sable recouvre tout alentour, ils laissent voir, à trois mètres environ de profondeur, une vaste cavité pleine d’eau. C’est le puits de Latma.

Le début de l’étape suivante nous conduit sur la partie la plus élevée de la masse dunaire. Nous y recevons un vent frais et réconfortant. Les petits Gorânes qui conduisent nos chameaux et qui les ramèneront au retour, ont froid. Ils marchent vite, vêtus de serouals blancs et de halacks bleu foncé dont ils s’enveloppent aussi la tête : ce sont de grêles enfants de dix à douze ans ; leur résistance est surprenante. Quoique faisant toute la route à pied, ils ont vécu de rien, ou presque. Ils avaient emporté, pour les deux jours que nous venons de passer sans rencontrer d’eau, une petite guerba de douze à quinze litres, — ils sont sept, — mais comme nourriture, ils n’avaient rien pris avec eux ; ils se sont contentés du peu que les tirailleurs et mes boys, pour ne pas les laisser mourir de faim, leur donnaient sur leur propre ration. L’un d’eux est venu me montrer, ce jour-là, une formidable otite suppurante, qui lui déformait toute l’oreille, et dont il souffrait, m’a-t-il dit, depuis le départ. Il ne s’en était pas encore plaint, et était aussi gai que les autres. J’ai réussi à le soulager un peu.

Puis, nous sommes redescendus dans la plaine. Partis à trois heures et demie du matin, nous avons déjeuné près d’un puits marqué par un arbre unique, un hidjilidj, qui donne son nom à l’endroit. Quelques Arabes, quand nous y arrivons, y abreuvent huit chameaux. L’eau me paraît à une quinzaine de mètres. Il y a du pâturage alentour. Le sol est marqué de vastes taches blanches faites d’une argile fendillée et schisteuse.

Nous nous arrêtons là jusqu’à deux heures de l’après-midi. Nous marchons ensuite jusqu’à huit heures dans un reg absolument plan et nu. Nous dormons jusqu’à minuit, et nous nous remettons en route. Il y a sept jours que nous avons quitté Oum Chalouba. Vers cinq heures nous sommes à l’ouadi Rou, qui nous oppose toute une succession de sillons à sec, au lit de sable, séparés les uns des autres par des bandes de roches à silhouettes géométriques ; on croirait voir des entassements irréguliers, bas et allongés, de pierres de taille ; de plus près, on y remarque des traces accusées d’érosion. Puis, ce sont quelques dunes, d’autres dépressions sableuses où des roches plus hautes, aux sommets tabulaires, émergent.

La dernière de ces roches démasque une vaste étendue d’un vert sombre : Faya, la palmeraie, le poste blanc sous le soleil, le village gorâne, le village des goumiers, le village des passagers, formés de cases identiques à celles que j’ai remarquées à Oum Chalouba ; le village des Bornouans ; une large place, une mosquée neuve en briques séchées ; quelques pâtés de modestes maisons à terrasses, habitées par les Fezzanais ; le tout peu important.

J’ai fait, hier, mon 4.000e kilomètre depuis la Sanaga, point où j’ai abandonné les moyens de transport mécaniques. Le désert de Libye s’étend maintenant devant moi. Je suis arrivé au moment capital. Je dois ici, ou renoncer à ma tentative, ou m’engager définitivement sur la route à laquelle, tant de fois, j’ai songé.

Malgré le jour défavorable sous lequel mon enquête d’Abéché a fait apparaître mon projet, je ne puis croire à une impossibilité véritable. Le mot est tellement relatif !


CHAPITRE II

PRÉPARATIFS A FAYA

Nous avions atteint Faya — nommé aujourd’hui Fort-Berryer-Fontaine, en souvenir d’une mort glorieuse et d’un bon Français — le 10 septembre. Le commandant Couturier, chef de la circonscription du Borkou-Ennedi-Tibesti, était en tournée depuis trois mois. On attendait son retour d’un jour à l’autre. Le capitaine Ledru, son officier adjoint, le remplaçait. La subdivision du Borkou était administrée par le lieutenant Dufail, de qui l’aide cordiale, active et dévouée devait m’être précieuse pour la solution des petits problèmes que souleva, les jours suivants, la préparation de mon départ. Il y avait également là le lieutenant Brenneur, qui venait d’arriver ; l’adjudant Souverain, qui commandait une section méhariste ; un groupe de sous-officiers dont je connaissais quelques-uns pour les avoir rencontrés au cours de voyages antérieurs ; M. Trillant, chef du service radio-télégraphique, que j’avais, lui, aussi, déjà vu, trois ans plus tôt, au Kanem. Tous furent pleins d’amabilité pour moi.

Mon premier soin fut naturellement de reprendre mon enquête d’Abéché. Je m’étais ménagé, en prévision du cas où je me heurterais à des obstacles véritablement absolus, un itinéraire encore intéressant, quoique d’une portée infiniment moindre : l’ascension de l’Emi-Koussi, qui est le plus haut sommet du Tibesti (3.400 mètres), puis Bilma et Tunis par le Sahara. Répugnant à me targuer d’un projet incontestablement ambitieux tant que je n’étais pas sûr de pouvoir en entreprendre la réalisation, pour éviter aussi de trop attirer l’attention sur cette partie de mon programme, ce qui pouvait avoir des inconvénients, j’avais même cru devoir, depuis le début, mettre surtout en évidence mon intention de rentrer par Tunis et ne parler de mon désir d’atteindre Koufra que comme d’un rêve de voyageur évidemment très séduisant, mais bien difficile à envisager sérieusement avec les faibles moyens dont je disposais. Il y avait d’ailleurs, dans cette manière de l’apprécier, une part de vérité.

La réponse de Mohammed el Abid était arrivée enfin ; on m’en remit aussitôt la traduction, déjà prête. Elle était réservée, mais courtoise. Elle se terminait par l’assurance de bons sentiments à l’égard des Français. Mais elle donnait, relativement à ma demande d’un sauf-conduit, l’impression d’une fin de non-recevoir bien nette. Le chef senoussi annonçait son intention d’en référer à Sidi Idriss, grand-maître de l’ordre, lequel était au Caire ! C’était un peu remettre la solution aux calendes grecques. Mon interprétation, je l’ai su depuis, était exacte. Mohammed el Abid avait tous les pouvoirs nécessaires pour m’envoyer, de sa propre autorité, le laisser-passer demandé ; et Sidi Idriss, lorsque je l’ai vu moi-même au Caire en y arrivant, n’avait jamais eu connaissance de mon désir. Mohammed el Abid ne l’en avait même pas avisé.

En tout cas, il n’y avait pas refus catégorique, et la porte, si elle n’était pas ouverte, n’était pas expressément fermée. C’est là une circonstance dont je pouvais tirer parti, et il me parut dès ce moment possible de tourner à mon profit l’ambiguïté polie de la lettre du Chérif de Koufra.

Je fis appeler le cheikh des Fezzanais de Faya, Abdallah Younous, et lui demandai ce qu’il pensait de mon plan, que je lui exposai.

Abdallah Younous fut très net. Le chemin était extrêmement rude à partir du puits de Tekro ; il y avait là douze jours sans bois ni pâturages, avec deux puits seulement : il fallait, pour franchir cette zone ingrate, pouvoir marcher comme les indigènes, c’est-à-dire environ dix-huit heures sur vingt-quatre. Mais pour quiconque était à même de surmonter cette fatigue, le succès était très probable ; les attaques des Toubous, sur la route, étaient devenues fort rares ; les Fezzanais la parcouraient couramment par petits groupes de cinq ou six, même moins. Quant à Mohammed el Abid et aux Khouans ils étaient, selon lui, incapables d’attenter à la vie d’un étranger venant en ami et sans soldats.

Cette réponse levait pour moi toute hésitation. Il n’y avait pas de motif pour que les renseignements pessimistes de Fort-Lamy et du Ouadaï fussent plus exacts que les renseignements favorables de Faya ; et la contradiction catégorique qui se manifestait entre eux me laissait, logiquement, le choix. Abdallah Younous était, au surplus, un homme d’âge et d’expérience. Il ne donnait nullement l’impression d’un fanatique capable de m’orienter sciemment vers une issue tragique dans le seul but de venger des morts ou de plaire à Allah. Il exprimait très vraisemblablement sa conviction. En admettant même que son opinion fut déterminée en partie par le prestige que l’Européen avait, sous notre domination, acquis à ses yeux, et par l’idée qu’il avait appris à se faire de notre intangible puissance, il ne l’aurait certainement pas conçue si elle avait été en désaccord formel avec les éléments d’appréciation qu’il possédait par devers lui. Il était impossible, en présence de ses dires, de me refuser une chance, au moins, de succès. Serait-ce assez pour réussir : l’événement seul pouvait me fixer. En tout cas, c’était assez pour essayer.

D’ailleurs, pourquoi tant de souci de mettre la logique avec soi ? Nous sommes si glorieux du peu de raison que nous avons, que nous nous adressons à elle sans nous demander toujours si les circonstances lui fournissent des éléments d’intervention suffisants. Pourquoi, dans les cas douteux, la contraindre à trancher dans l’ombre, au lieu de décider simplement en faveur du côté où le désir nous incline ? L’instinct, une impulsion secrète, sont parfois les guides les plus sûrs.

J’entrai sans délai dans la voie des réalisations pratiques. J’engageai, le jour même, un nommé Nadji, ancien goumier, qui était allé déjà à Koufra et y possédait des relations.

Il ne s’était écoulé que dix heures depuis mon arrivée à Faya. Ce court espace de temps avait suffi pour changer entièrement la face des choses. Je fis, cette nuit-là, des rêves agités et joyeux.

Deux jours plus tard, on me présentait dix braves gens aux faces patibulaires, dont certains avaient déjà un ou deux meurtres sur la conscience ; le fait n’est pas rare chez les Gorânes, race batailleuse, sans méchanceté, mais qui estime que les armes sont faites pour qu’on s’en serve.

On leur expliqua ce dont il s’agissait. Le goût de l’aventure, l’appât d’une récompense, leur confiance dans le succès d’une entreprise que devait commander un Français, déterminèrent chez eux une acceptation empressée. On leur recommanda la discrétion, ce qui n’empêcha pas, d’ailleurs, que tout Faya s’entretint le jour suivant de mon prochain départ.

Tout semblait prêt.

Alors s’éleva la grosse difficulté. Mes hommes n’avaient pas de fusils. Il fallait leur en trouver.

Il n’y avait à Faya que les fusils 86 de la compagnie des tirailleurs qui occupe le poste, les fusils 74 du service local et un certain nombre d’armes de prise. Mais en dehors des fusils de la compagnie, tout était à peu près hors d’usage. J’envoyai un radio chiffré au gouverneur pour solliciter le prêt d’un certain nombre de ces derniers, prélevé sur l’excédent disponible ; j’offrais de laisser, en dépôt, leur valeur. On jugea peut-être, non sans raison, que mon expédition devant opérer en dehors de la zone française, il eût été incorrect, au point de vue international, de la munir d’armes réglementaires, et je ne reçus pas la réponse que j’espérais. Nous finîmes, à force de recherches, par trouver, dans Faya et aux environs, des armes vétustes dont quatre ou cinq fonctionnaient encore, et dont les autres devaient du moins tirer convenablement un premier coup : ensuite, les extracteurs étant hors d’usage, et les munitions, en outre, défectueuses, les ruptures d’étuis qui se seraient immanquablement produites au cours de l’expulsion des douilles à l’aide de la baguette, eussent mis obstacle à leur emploi ; néanmoins, c’étaient des armes tout de même ; leurs défectuosités n’étaient pas apparentes, et notre petite troupe, ainsi équipée, devait avoir une allure assez martiale pour intimider bien des agresseurs.

Le 20, il se produisit un fait nouveau : le retour du commandant Couturier, qui rentrait, avec le lieutenant de Bentzmann, de sa tournée dans le Tibesti septentrional. Il rapportait des renseignements extrêmement intéressants sur la route qui, du nord du Tibesti, conduit également à Koufra, et le choix de mon itinéraire se trouva brusquement remis en question.

La route de Sarra, à laquelle je m’étais arrêté, avait deux avantages : d’abord, c’était celle que me conseillait Abdallah Younous ; ensuite, c’était la route séculaire des caravanes indigènes, et, par là, la plus intéressante à explorer ; mais elle était, je l’ai dit, excessivement dure à cause de l’espacement des puits, de l’absence complète de bois et de pâturage de Tekro à Telab — c’est-à-dire pendant douze jours — et, abstraction faite des hommes, car on peut souffrir de la fatigue, mais je ne crois pas qu’elle ait jamais arrêté un voyageur, elle était épuisante pour les chameaux, obligés à la fois de marcher très vite, et de marcher sans s’alimenter pendant un temps qui excède la limite de leur sobriété habituelle.

« Cette région est méchante, m’avait dit Nadji. Elle est un ennemi. Si nous allons vite, très vite, si nous marchons tout le jour et une partie des nuits, tout se passera bien. Mais si nous nous attardons, ajoutait-il dans son langage imagé, nous serons mangés par le désert. »

Il résultait de là que mes animaux, une fois arrivés à Telab, se trouveraient certainement hors d’état de refaire le trajet avant d’avoir réparé leurs forces, ce qui demanderait une huitaine de jours. Dès lors, si à Telab on refusait de nous accueillir, c’était une situation à peu près sans issue, car nous nous trouvions à la fois dans l’impossibilité d’avancer et dans l’impossibilité de revenir en arrière, en un lieu où l’eau et les vivres seraient en outre au pouvoir d’une peuplade hostile, belliqueuse et sans doute bien armée.

Cela méritait réflexion.

L’autre route, celle d’Ouri, plus à l’ouest, présentait deux grandes supériorités : du pâturage constamment, des puits au moins tous les trois jours, et, en raison du tracé de notre frontière, qui remonte sensiblement vers le nord-ouest, il serait devenu possible au commandant de me faire escorter de ce côté jusqu’à une huitaine de jours de Koufra, ce qui eût été pour ma sécurité un facteur très important.

Devant des considérations si fortes, j’ai fait appeler le cheikh et Nadji, et j’ai développé devant eux un nouveau projet, prévoyant l’emploi de la route d’Ouri. Leur attitude, contre notre commune attente, a été tout à fait défavorable à son adoption. Ils semblaient avoir perdu toute confiance. Ils ne connaissaient pas la contrée. Les hommes qui devaient m’accompagner, et que je fis venir, ne la connaissaient pas non plus, et manifestèrent la même impression.

Le commandant fit alors sentir au cheikh la gravité du cas dans lequel il se serait mis en me donnant un conseil perfide. Abdallah Younous persista à préconiser la route de Sarra.

Je la préférais moi-même. C’était, comme je l’ai dit, la principale. Logiquement, l’exploration devait la prendre pour premier objectif. La clef de la région était attachée à sa reconnaissance. Je considérais aussi l’entrain de ma petite troupe comme un élément désirable. Je décidai de ne rien changer à mon plan initial, et mon départ fut fixé au lendemain.

J’avais traité pour la location de vingt chameaux, choisis avec le plus grand soin, et dont l’excellente qualité m’a rendu les services les plus utiles. Nadji et le cheikh insistaient chaque jour sur ce point. Aucun retard, disaient-ils, n’était permis impunément sur le parcours.

Il fut convenu que le capitaine Ledru, avec l’adjudant Souverain et une section méhariste, m’accompagnerait jusqu’à notre frontière, à trois jours environ au delà du puits de Tekro. Là, il me quitterait, regagnerait Tekro, et s’y tiendrait pendant dix jours pour pouvoir me prêter main forte aussitôt que possible si j’étais forcé de me replier.

On ne pouvait mieux concilier le respect des conventions internationales avec le légitime souci de la sécurité d’un compatriote engagé dans une entreprise hasardeuse.

Chacun des hommes de mon détachement personnel emportait deux mois de vivres. Pour moi, j’étais abondamment pourvu de riz, de haricots, de farine, de café, auxquels s’ajoutaient des figues sèches et un certain nombre de boîtes d’endaubage, le « singe » de l’époque de la guerre. Je m’étais muni, en outre, d’un litre de tafia, où j’avais fait macérer des noix de kola, pour les jours de grande fatigue. Enfin, j’avais, dans mes cantines, un costume de Fezzanais : halack, seroual, markoubs, tagiya, tarbouch, plus une grande pièce de cotonnade blanche dont on s’enveloppe, au soleil, les épaules et la tête. La tagiya est une calotte blanche qu’on met sous le tarbouch, qu’elle dépasse légèrement tout autour de la tête. Je comptais toutefois n’adopter de déguisement que le plus tard possible.

Comme argent, j’avais pu me procurer une certaine quantité de pièces de cinq francs, monnaie indispensable à défaut des pièces turques — les medjidiehs — qui ont cours à Koufra.

J’avais en outre télégraphié en France pour me faire envoyer une somme que, même en billets, au prix, évidemment, d’une perte, je pensais pouvoir utiliser.

Mais j’ai appris, à cette occasion, que les mandats télégraphiques, qui vont en Afrique Occidentale Française, exceptent l’Afrique Equatoriale de leur zone de circulation, et c’est à l’obligeance de M. Léon Mathey, un des principaux colons de Fort-Lamy, que j’ai dû de recevoir en temps utile les fonds nécessaires. Instruit de ma demande et du règlement qui mettait obstacle à ce qu’il y fût donné satisfaction, il en a spontanément fait l’avance, témoignant ainsi de son patriotique intérêt pour le succès de ma mission.

Nous avons quitté Faya le 20 septembre.

Nous avons marché avec une prudente lenteur pour ménager nos animaux. La région est désertique, plane, semée d’affleurements rocheux, et la couleur jaune grisâtre qui la caractérise le plus souvent ne s’interrompt qu’aux environs des puits, où elle fait place à quelques épineux et à des pâturages en touffes assez étendus. Nous avons trouvé de l’eau tous les jours. Le 26 nous étions à Ounyanga — Fort-Lagrion. Avant d’atteindre ce poste, le dernier de notre route, nous avons traversé une vaste surface entièrement plane. Devant nous seulement se dressait, lointaine, une longue muraille rocheuse qui barrait tout l’horizon. Nous avons pénétré, le soir, par une brèche naturelle, entre les reliefs dont elle est faite, nous avons vu des palmiers, rares d’abord, plus serrés ensuite, enfin le poste, que commande un sergent.

Il y a, à Ounyanga Kebir, une palmeraie, un petit village, trois grands étangs d’eau salée. Le site est aride, lumineux, pittoresque, entouré de rochers à l’aspect théâtral.

J’y ai remplacé sept de mes chameaux, qui s’étaient révélés insuffisants ; et, comme Nadji, tout en se disant à même de me conduire, avait exprimé le désir que, pour plus de sûreté, deux guides suppléants lui fussent adjoints, le capitaine ordonna au chef de nous en présenter dont il fut sûr.

Une petite complication se produit alors. Aucun indigène, paraît-il, ne connaît la route de Koufra. L’un d’eux, pourtant, le chef de poste le sait, y est allé à plusieurs reprises ; mais quand nous l’envoyons chercher par deux goumiers, il s’enfuit et leur échappe. Je ne tarde pas à comprendre que la présence de mon escorte militaire a créé un malentendu.

Lorsqu’à Faya j’ai vu que, malgré mes recommandations de discrétion, mon objectif n’était un mystère pour personne, j’ai pris le parti de répandre le bruit que la section méhariste venait avec moi jusqu’à Koufra, de manière à décourager les Toubous qui auraient songé à organiser un rezzou en mon honneur. On en a conclu que nous nous proposions d’attaquer Koufra ; et devant cette perspective, les guides s’abstiennent.

Il y a là un commerçant fezzanais qui se rend à Abéché. Sa tente, une tente conique, blanche sur le sable, est installée à cent mètres du poste, près du puits, un beau puits aux parois de roche, qui donne en abondance, à un mètre environ du sol, une eau limpide. Je lui explique que je vais à Koufra sans aucune intention belliqueuse, et je lui propose — il en vient — de m’y conduire. Mais il me donne des raisons devant lesquelles il faut bien que je cède : il a là pour 3.000 francs de halack, achetés à Koufra à crédit. S’il revient sans les avoir écoulés, il ne pourra payer ce qu’il doit et s’exposera à des difficultés. Je le laisse, et je dis à Denis, à Ahmed et à Nadji d’aller le soir au village, de causer, d’affirmer mes intentions pacifiques. Je ne doute pas que demain les choses ne se présentent d’une manière plus satisfaisante.

A cinq heures, il y a tam-tam. Les femmes sont de taille moyenne, sveltes, laides de visage, mais gracieuses. Elles portent les cheveux assez longs, divisés, comme à Oum Chalouba, en petites tresses, et généreusement enduits d’une mixture dont l’odeur les enveloppe d’une atmosphère nauséabonde. Elles sont vêtues ici de pagnes bleu foncé qui, d’un côté, passent sur l’épaule et, de l’autre, sous le bras. Beaucoup ont un large bandeau de cuir autour de la tête ; les deux extrémités pendent, derrière, jusqu’à leurs pieds. Une large ceinture de cuir également, leur serre la taille, prenant ces extrémités au passage. Leurs narines percées se parent de bâtonnets ou de boutons généralement rouges. Leurs bijoux sont des peignes d’argent à trois ou cinq dents, et des anneaux d’argent suspendus le long de leurs oreilles. Mais elles n’ont pas le cimier de figurines de cuivre que j’ai remarqué à Oum Chalouba.

Leur danse se rapproche de celle que j’y ai vue, sans être tout à fait identique.

Ainsi parées, elles se tiennent sur un rang et s’enlacent par les bras, que chacune d’elles étend au-dessus des épaules de ses deux voisines. Le tam-tam commence sur un rythme lent. Elles s’élèvent toutes ensemble sur la pointe des pieds, puis se laissent retomber légèrement en fléchissant un peu les genoux et en reculant chaque fois, mais à peine, de deux ou trois centimètres seulement. Le mouvement s’accentue peu à peu, la ligne qu’elles forment exécute, toujours à reculons, une conversion continuelle, poussée en quelque sorte par le joueur de tam-tam qui lui fait face et qui s’avance lentement. Alors un autre rang, d’hommes cette fois, se groupe et se place derrière le musicien. Aussi violents dans leurs gestes qu’elles sont réservées dans les leurs, ils brandissent des cravaches, voire des sagaies, au-dessus de leurs têtes, et semblent les menacer et les poursuivre, ce pendant que dans leur mouvement rythmé de vague qui s’élève et s’abaisse, elles continuent leur fuite exempte de frayeur et de hâte. C’est décent, gracieux et naïf. La civilisation n’a pas encore appris l’art de la danse à ces sauvages. Enfin elles vont s’asseoir en cercle, et les hommes, devant elles, exécutent des pas de fantaisie, ce pendant que tout le monde accompagne d’un chant monotone le haut tambourin qui est l’orchestre de la fête.

La propreté semble inconnue ici. C’est un défaut commun à toutes les populations des régions franchement désertiques que j’ai observées. L’économie de l’eau y est si souvent une nécessité vitale, qu’elle est entrée dans les mœurs. Il faut bien dire que tout gravite autour de cette question. On ne peut aller d’un point à un autre que par les itinéraires qui comportent, relativement à la distance, un nombre de puits raisonnable ; à moins d’un puits tous les huit jours, une piste est considérée comme exceptionnellement mauvaise, et, de préférence, on l’évite. En principe, on ne peut camper plusieurs jours qu’auprès d’un puits ; partout ailleurs la mort est là qui guette. Sa situation, son sol, sa profondeur, l’abondance de l’eau qu’il contient, le caractère temporaire ou permanent de celle-ci, le plus ou moins de rapidité qu’elle met à se renouveler, sont des questions qui retiennent l’attention de tous. Le voyageur voit parfois sur la carte une région plane et d’accès facile qui constitue géométriquement la route la plus courte entre deux points. Lorsqu’il veut se rendre de l’un à l’autre, on lui fait faire un grand détour, suivre un itinéraire souvent deux ou trois fois plus long. C’est qu’on ne connaît pas d’eau sur le parcours direct. La nature a mis son veto.

Nadji, Ahmed et Denis se sont adroitement acquittés de leur mission. Dès cinq heures du matin on m’amène deux guides, dont l’un n’est autre que le fuyard de la veille. Le village est désormais rassuré et le chef, à qui je montre la lettre de Mohammed el Abid, sans lui dire qu’elle élude la question du sauf-conduit, et après m’être assuré qu’il ne sait pas lire, en baise le sceau avec dévotion et me couvre de regards attendris. Le prestige des chérifs senoussia est resté considérable dans cette partie de la contrée.

Ahmed a attrapé la gale. Il vient m’en prévenir d’un air penaud. Je lui donne, pour qu’il puisse continuer mon service sans danger de contamination, une paire de gants de troupier que j’avais gardés de l’époque de la guerre, et que j’ai parfois mis, dans le Sud, pour me protéger contre les moustiques. Il en manifeste d’ailleurs une telle satisfaction que je me hâte de prévenir Denis que je n’en ai pas d’autres, car je craindrais qu’il n’aille au-devant de la contagion, exprès, pour en avoir aussi.

Nous nous mettons en route à quatre heures de l’après-midi. Les environs immédiats d’Ounyanga sont très pittoresques ; des murs de roches claires, sur lesquels s’appuient des éminences de sable rougeâtre ; dans les parties basses, des palmiers circonscrivent un étang de leur sombre barrière. Sur plusieurs de ces éminences, d’une teinte uniforme et parfaitement nues, sont dispersées, largement espacées entre elles, les cases de campements gorânes, plus longues que hautes, et qui, d’où je suis, me paraissent affecter la forme d’un demi ellipsoïde de révolution ; parmi elles, de place en place, des abris de quelques mètres carrés seulement, faits de gros pieux qui supportent une plate-forme ; c’est là qu’on se réunit afin de causer à l’ombre. Sur le faîte des rochers qui dominent l’ensemble, de fines silhouettes d’enfants, grimpés là pour mieux voir passer notre colonne, se projettent en ombres chinoises, dans l’atmosphère pure, sur le bleu du ciel.

Nous ne marchons qu’une heure et demie, et nous nous arrêtons auprès d’un petit groupe isolé de talhas dont nos chameaux pourront manger les feuilles.

Ounyanga kebir est le dernier poste français dans cette direction. Le prochain point habité de ma route est maintenant Koufra. La traversée du désert de Libye proprement dit a commencé pour moi.

Pour offrir une peinture aussi précise que possible de cette partie de mon voyage, je me bornerai désormais à reproduire les notes que je rédigeais chaque jour.


CHAPITRE III

JOURNAL DE ROUTE

D’OUNYANGA A ALEXANDRIE

29 septembre. — Nadji a pris aujourd’hui, pour la première fois, la direction du convoi. Le guide assume, dans ces régions, au point de vue de l’eau, du bois et du pâturage, de graves responsabilités.

C’est avec le pâturage qu’on entretient les forces des chameaux, seul moyen de transport ; c’est avec le bois qu’on fait cuire les aliments ; enfin l’eau est le premier élément de la vie.

Il est d’usage qu’on laisse en revanche à celui qui conduit la marche une grande latitude.

Nous partons à trois heures du matin, pour nous arrêter à six, dans un petit pâturage de had. Le paysage est devenu plus sévère : une plaine de sable et de petites pierres, des roches multiples, d’un faible relief, de couleur brune, en forme de cônes plus ou moins tronqués, et fortement ensablées à leur base. La végétation est strictement localisée sur des points très espacés les uns des autres, que nous choisissons pour les haltes afin de ménager aux chameaux plus de facilité pour manger.

Nous marchons encore deux heures et demie le soir ; nous trouvons à nouveau un vague pâturage. Nous couchons là. Il a été convenu que jusqu’à Tekro nous progresserions très lentement, pour ménager nos animaux pendant que la région offre encore des ressources alimentaires.

30 septembre. — Départ à deux heures du matin, arrêt à cinq. Il était bien inutile de nous faire lever si tôt pour marcher si peu. Nadji ne paraît pas très sûr de son chemin. Les deux guides d’Ounyanga le laissent faire et s’abstiennent, comme s’ils désiraient éviter toute solidarité avec lui.

Je profite des loisirs que nous ménage cette lenteur pour observer mes hommes. Trois d’entre eux me font bonne impression. Les autres se montrent assez paresseux. Je les guérirai. Cette paresse ayant été particulièrement marquée hier, je leur fais faire aujourd’hui la route à pied.

J’ai chargé Ahmed et Denis — Gaudji n’est plus avec moi, je l’ai laissé à Ounyanga, c’était convenu — de se mettre dans leur confiance et de me rapporter leurs propos. Mon escorte militaire partie, je vais être à peu près à leur merci. Mes bagages, si modestes soient-ils, éveillent au plus haut point, ce n’est pas douteux, leurs convoitises. Il convient que je me tienne au courant.

La température s’abaisse de jour en jour. Le vent de N.-E. qui souffle presque sans interruption nous en rend la fraîcheur encore plus sensible. Les nuits sont froides, reposantes aussi.

Repartis à deux heures, nous nous arrêtons à six, après avoir franchi un étroit cordon de dunes. D’après Nadji, nous devions être à Tekro dans l’après-midi. Il semble nous retarder à plaisir.

Le capitaine le fait venir. Pourquoi ne pas coucher à Tekro ?

— Nous y sommes presque, répond-il. Mais ici, il y a des talhas ; à Tekro, il n’y a que des siwaks. Nous ne trouverions pas de bois sec pour faire du feu.

Les siwaks, aussi bien que les talhas, sont des arbres. Se moque-t-il de nous ? Nous n’en pouvons rien tirer d’autre, mais la nuit est tombée et force nous est bien de camper là.

Ce ne sont pas les premiers sujets d’étonnement que nous donne Nadji, au capitaine et à moi. Déjà, entre Faya et Ounyanga, il s’est montré cauteleux, menteur ; il m’a trompé sur des détails, mais toujours dans le sens de son intérêt et contre le mien.

Nous éprouvons le besoin de nous concerter un peu. Deux conclusions se dégagent des faits ; l’une, c’est que Nadji est bien loin d’avoir les capacités que nous lui prêtions à Faya ; l’autre, c’est qu’il prétend me mener à sa guise et me prendre pour dupe des prétextes par lesquels il essaye de donner le change sur ses infériorités. Pour le moment, c’est sans portée. Jusqu’à Koufra aussi. Il y a, dans le fait de couvrir le trajet dans de bonnes conditions, une question vitale pour tous, et ces conditions sont assez nettement déterminées pour qu’il ne puisse s’en écarter sans que les deux autres guides s’en aperçoivent. Mais à Koufra, je vais être forcé de l’employer comme négociateur au moment de mon arrivée. Si j’y suis accueilli, tout le monde verra en lui mon porte-parole. Alors, sans même lui prêter d’intentions coupables, car, ici surtout, il faut savoir se garder de prendre inutilement les choses au tragique, il nous est du moins permis de craindre que sa duplicité naturelle, son esprit d’intrigue, la cupidité aussi, ne le déterminent à des initiatives maladroites qu’on m’imputera sans me le dire, et qui pourront créer de dangereux malentendus. Il faut peu de chose pour soulever une foule. Nous décidons d’attendre et de l’observer de très près. Peut-être, au surplus, les environs de Tekro, sur lesquels nous n’avons que peu de renseignements d’Européens, et anciens déjà, se sont-ils modifiés et nous ménagent-ils une déconvenue quant à la végétation.

1er octobre. — Départ à 5 heures. Après deux heures et demie de marche dans une plaine sablée, semée de pierres par endroits, et tachée d’affleurements rocheux noirs ou blancs, avec, au loin, quelques reliefs, nous arrivons au pied d’une courte ligne de garas brunes assez accusées ; une faible dépression en forme la bordure immédiate ; des dunes, que coiffent des touffes de siwaks d’un beau vert frais et des atels, s’élèvent du fond de cette dépression ; çà et là, très rares, des talhas ; au ras du sol, un trou d’un peu plus d’un mètre de diamètre, où l’eau se montre à un mètre cinquante de profondeur environ. C’est le puits de Tekro. Une surprise nous y attend : on nous avait dit à Ounyanga que deux notables commerçants fezzanais venaient de s’engager sur la route de Koufra, mais qu’ils étaient partis trois jours avant notre arrivée. Or, nous trouvons près du puits leurs traces fraîches. Ils étaient encore là hier à midi.

Faire route avec ces Fezzanais qui sont, paraît-il, des gens d’importance, m’assurer leurs bons offices pour mon arrivée à Koufra, serait pour ma tentative un précieux élément de succès. Le capitaine le comprend comme moi et, sans perdre un instant, il dépêche deux goumiers — le sergent et le caporal — et un guide sur leur piste, avec ordre de les rejoindre et de les ramener s’il se peut.

Quant à Nadji, nous lui montrons les talhas, le bois sec, les preuves de son mensonge, et nous le confions, à titre de punition, à la garde d’un tirailleur qui l’empêchera de communiquer avec les autres indigènes.

2 octobre. — Nous allons attendre à Tekro le retour des deux goumiers qui doivent nous ramener les Fezzanais. J’ai installé ma tente sous un grand épineux ; le capitaine et l’adjudant ont fait monter les leurs un peu plus loin, près du puits. Les tirailleurs ont placé selles et armes suivant la formation carrée habituelle au désert ; la nuit, chaque homme couche près de sa selle, son fusil à portée de la main, approvisionné ; au centre du carré sont les bagages ; à la tombée du jour on y fait entrer les chameaux.

Je découvre un nouveau mensonge de Nadji, grave, celui-ci. Il avait été question, à Faya, que la section méhariste m’accompagnât jusqu’au puits de Sarra. Nadji nous avait dit à cette occasion que l’eau du puits était assez abondante pour qu’on pût y abreuver deux cents chameaux sans le mettre à sec — l’effectif des nôtres aurait été d’une centaine — et que des cordes y étaient laissées en permanence pour descendre les puisettes : nous le savions très profond. Néanmoins, nous avions abandonné ce projet, Sarra se trouvant au delà de la frontière française.

J’ai causé ce matin avec les deux guides d’Ounyanga. Ce sont deux hommes déjà âgés, aux traits fins, aux yeux rusés et circonspects. Jusqu’à présent, ils se sont montrés très réservés, communiquant à peine avec les autres, faisant bande à part. Je désire me mettre un peu plus en contact avec eux.

Il était naturel que l’entretien portât sur Sarra et sur la route qui y conduit. Ils sont d’accord pour m’affirmer que l’eau est au contraire peu abondante ; qu’on ne peut y abreuver plus de 25 chameaux par jour ; qu’il y a une corde, mais dans un tel état qu’il est prudent de n’y pas compter.

La question de l’abondance de l’eau a une importance facile à comprendre ; si on ne peut faire boire plus de 25 chameaux par jour, il faut quatre jours pour en faire boire 100, comme c’eût été le cas pour nous ; de sorte que quand le dernier a bu, le premier a déjà quatre jours d’abstinence. D’où nécessité pour le détachement de s’arrêter quatre jours au moins, ce qui diminue sensiblement sa mobilité ; et départ, ensuite, dans des conditions défectueuses quant à l’état d’une partie des animaux.

C’est pour un motif de cet ordre que les rezzous, au désert, n’ont d’ordinaire qu’un très faible effectif ; la moyenne est de 60 à 80 chameaux ; en outre, ils choisissent soigneusement des routes où l’eau se présente en quantité satisfaisante. Autrement, avec leur butin surtout, ils seraient retardés à chaque puits et perdraient beaucoup de leurs chances d’échapper à la poursuite d’un petit détachement sans bagages.

Nadji risquait ainsi de nous placer par son mensonge dans une situation au moins difficile, et que l’intervention de circonstances toujours possibles, une attaque, par exemple, aurait pu rendre critique.

Il n’y a pas eu d’intention criminelle de sa part, son sort, jusqu’à Koufra, étant à peu près inéluctablement lié au nôtre. Mais sa tendance à l’imposture, même inutile, n’en est pas moins dangereuse, comme je l’ai dit.

Je ne veux rien faire à la légère et je remets à demain ma décision.

Le guide, qui est parti hier avec les deux goumiers, arrive seul, à la nuit. Les traces relevées au puits ne sont pas celles des Fezzanais. Sans doute des Arabes sont-ils venus chercher du sel par ici, et nous avons confondu. Les Fezzanais ont quatre jours d’avance. Les goumiers font demander s’ils doivent continuer ou revenir. En attendant les ordres, ils marcheront très lentement, pour qu’on puisse aisément les rattraper. Un autre guide part immédiatement sur leur piste pour leur dire de rebrousser chemin.

3 octobre. — Nous tenons conseil, le capitaine et moi, au sujet de Nadji. Nous nous trouvons finalement d’accord pour estimer qu’il est préférable que je m’en sépare. Il rentrera à Faya avec le détachement.

La décision n’est pas sans gravité. De toute manière, je vais arriver à Koufra dans des conditions délicates, puisque, après avoir demandé un sauf-conduit, je m’y présenterai sans qu’on me l’ait accordé. Mais avec Nadji, j’avais du moins un négociateur connu dans la place. Je me trouverai maintenant, au contraire, sans un seul homme du pays ; je ne serai qu’un étranger accompagné d’étrangers. Enfin, sur mes hommes, je considère que Denis et Ahmed, quoique à peu près sûrs, ne sont pas accoutumés au désert, à l’esprit, aux mœurs de ses habitants, et me seraient de peu d’utilité en dehors de leur service ; quant aux autres, malgré le soin avec lequel nous les avons choisis, je ne les connais pas, je ne suis pas connu d’eux, et les liens qui les soumettent à mon autorité sont bien nouveaux pour être très forts ; or, je vais être, à peu de chose près, à la merci de leur fidélité.

Pour pallier, dans une certaine mesure, les inconvénients de cette situation, je me décide à attendre ici le retour des deux goumiers ; je prendrai avec moi le caporal, qui, à Faya, a fait ses preuves. C’est une solution. Tout vaut mieux, en tout cas, que d’emmener un fourbe, dont la moindre tentation, là-bas, peut faire un traître.

Le chef d’Ounyanga est là. Il est arrivé ce matin, amenant cinq chameaux dont nous avions besoin pour remplacer cinq des miens, moins bons que les autres.

Il y a aussi, à quelques centaines de mètres du puits, trois hommes d’Oum Chalouba, venus chercher du sel gemme. Chacun d’eux est accroupi devant un trou d’environ quarante centimètres de profondeur. Il écarte le sable fin qui forme la première couche du sol, et en tire des pierres informes dont la couleur va du rougeâtre au blanc. C’est le sel de Tekro. Il y a une zone de salines ici, une autre à Arouelli, une autre à Dimi.

J’emploie le reste de la journée à écrire quelques lettres, à me reposer en vue du long effort que je vais avoir à fournir. Ce n’est guère que dans les contrées lointaines qu’on goûte le véritable repos, dans la véritable liberté. En Europe, les préoccupations du jour disputent, la nuit, notre esprit au sommeil, et ce que nous y appelons l’indépendance n’est qu’un modeste compromis entre de multiples servitudes et l’ambition timide de nous en affranchir.

4 Octobre. — Je profite de la présence du chef d’Ounyanga, qui n’est pas reparti, pour le questionner sur les deux Fezzanais qui nous précèdent. Il me confirme que ce sont des commerçants sérieux. L’un d’eux a un frère à Faya. Mais voici qu’il me parle des « petits » qui les accompagnent.

A maintes reprises, on m’avait affirmé que ces indigènes étaient seuls.

— Des enfants ?

— Non, un enfant seulement. Je dis petits parce que ce sont des gens sans importance : deux hommes d’Ounyanga qui conduisent leurs chameaux.

— Mais tu me dis un enfant. Alors, il y a avec eux deux hommes et encore un enfant ?

— Oui, c’est bien cela.

— De qui cet enfant est-il le fils ? De celui qui a son frère à Faya ?

— Il est le fils de celui qui a sa femme.

— Comment, il y a aussi une femme ?

— Oui.

— Alors, il y a six personnes ?

— Oui.

— Et tu les connais tous très bien ?

— Il y en a un jeune que je n’ai jamais vu. Le boy non plus, je ne l’ai pas vu.

— Un jeune ? Un boy ? Enfin, combien sont-ils en tout ? Tiens, plutôt, combien ont-ils de chameaux ?

— Ils ont dix chameaux.

— Et combien de personnes pour ces dix chameaux ?

— Huit.

Je lui pose à nouveau, sous une autre forme, les mêmes questions. Il ne varie plus. Ils sont bien huit, et non deux. Encore la précision des renseignements indigènes.

En attendant les goumiers, je termine mes préparatifs. On fait des fagots : jusqu’à Koufra nous n’avons pas plus de bois que de pâturage. J’ai, pour les chameaux, une provision de paille et de dattes emportée d’Ounyanga. Le capitaine me laisse une corde de cent mètres pour puiser de l’eau, un grand panier en forme de tub qui servira d’abreuvoir, et quelques-uns de ces tampons de fibres qu’on place entre le dos de l’animal et la selle, car les hommes de mon escorte se sont discrètement approprié en route ceux que j’avais emportés pour moi, et il est prudent d’en avoir un jeu de rechange : ils s’aplatissent par l’usage ; enfin une bonne chaîne que j’enferme avec soin dans une des mes cantines pour le cas où la discipline subirait quelque atteinte.

5 octobre. — Les goumiers ne sont pas de retour. Nous commençons à être inquiets. Cependant ils ont un bon guide et n’ont pas pu se perdre.

A deux heures, une petite caravane arrive. Les voilà enfin ! Mais non. Ce ne sont que trois captifs d’un commerçant d’Abéché, récemment parti pour Koufra. Ils ramènent au Ouadaï des chameaux appartenant à leur maître. Néanmoins, ils apportent des nouvelles. Ils ont rencontré les Fezzanais il y a deux jours ; puis, sur leurs traces, et déjà tout près d’eux, les goumiers, avec le guide que précisément le capitaine leur avait dépêché pour leur ordonner de revenir. Ceux-ci leur auraient dit qu’ils allaient arrêter les Fezzanais au puits de Sarra, et m’y attendre. Cela devient incompréhensible et, en tout cas, désastreux. Je ne puis maintenant être à Sarra avant six jours. La contrée, comme je l’ai dit, n’offre aucune ressource. Nos gens n’ont emporté que quelques dattes pour eux, rien pour leurs chameaux. De leur côté, les Fezzanais, selon l’habitude des indigènes, ne doivent avoir pris qu’un strict minimum, calculé parcimonieusement sur un trajet total de douze jours, et excluant, jusqu’à Koufra, toute possibilité d’arrêt en dehors des repos quotidiens. Ces circonstances constituent un ensemble inquiétant. Nous relevons heureusement, dans le récit des arrivants, une contradiction de dates qui nous laisse l’espoir d’une confusion de leur part.

Un des squelettes humains de la route de Koufra, et mon chameau, tenu en main par Ahmed.

([Page 290.])

Le puits de Sarra, entre Tekro et Bichara.

Le puits est au pied du monticule, derrière mon camp, à gauche.

([Page 294.])

En tout cas, il faut aviser, et sans retard. Nous nous arrêtons, avec le capitaine, au plan suivant.

Je vais partir demain. Je laisserai à Tekro quatre de mes hommes. Il m’en restera six, plus Denis et Ahmed, plus les deux guides, plus le caporal goumier que je prendrai en route. C’est suffisant. Quatre de mes chameaux vont se trouver ainsi disponibles ; avec un autre qui, déjà, n’a pas de charge — il est toujours bon d’avoir un animal en surnombre — cela en fait cinq. Le gros de la section méhariste demeurera au puits. L’adjudant Souverain m’accompagnera seul jusqu’à la frontière, avec une escouade. Cela permettra à la section de me donner presque toute la paille qu’elle devait emporter pour venir avec moi ; à Tekro elle n’en a pas besoin. Je chargerai cette paille et des dattes sur les cinq chameaux susdits. Quand je rencontrerai les goumiers et les Fezzanais, je ravitaillerai tout le monde. Le sergent goumier rejoindra la section avec le guide. Le caporal et les Fezzanais rebrousseront chemin avec moi. C’est la seule solution. Je désigne les hommes que j’élimine. Mon effectif, finalement, est le suivant : Toroe et Sidia, d’Ounyanga, guides ; Denis et Ahmed, serviteurs ; Doma, Suleyman, Fezzanais fixés au Kanem ; Allanga, Koti, Guetté, Degoré, Gorânes ; ces six derniers viennent comme partisans. Je passe la fin de la journée à revoir des détails d’équipement. On fera boire les chameaux demain matin entre huit et dix heures, et à deux heures nous nous mettrons en route.

Mes hommes ne peuvent ignorer que j’emporte des sacs d’argent dans mes cantines ; je les ai souvent ouvertes devant eux depuis Faya. J’en retire ostensiblement ces sacs et je les leur fais porter au capitaine à qui je demande, en leur présence, de les conserver. Dans la nuit, je les reprends et je les remets à leur place. Il est inutile d’éveiller les convoitises.

6 octobre. — Je vais le matin voir le capitaine Ledru sous sa tente. Je tiens, malgré que le lieu ne comporte guère de protocole, à bien marquer par cette visite de remerciements, le sentiment où ses procédés m’ont laissé. Sans enfreindre à aucun moment les instructions supérieures qui prescrivent aux autorités françaises d’observer à l’égard des territoires libyens une réserve absolue — nous n’y sommes plus chez nous — il m’a manifesté en toute occasion sa sympathie personnelle pour mon effort, et je reste vivement touché de l’intérêt amical dont j’ai trouvé la preuve dans ses moindres initiatives.

C’est un peu la France dont je m’éloignerai tout à l’heure en le quittant. Il représente ici cette phalange coloniale où tant de nobles caractères, tant de Français courageux, désintéressés et modestes, donnent à l’intérêt national le meilleur de leur vie, de leur santé et de leur cœur. Je parle ici des civils comme des militaires, des militaires comme des civils. Ils doivent être unis devant la gratitude du pays comme ils sont unis dans l’effort.

Cependant, quelque chose de notre commune patrie m’accompagnera encore, car un peu du prestige français est engagé, avec moi, dans ma tentative.

Nous ne sommes prêts qu’à trois heures. Nous partons. Après six kilomètres, la fourche de ma bassoure se fend en deux. La bassoure est la selle qu’on emploie dans ce pays pour les chameaux. Je connais quatre sortes de selles indigènes, encore que les deux dernières ne soient, à proprement parler, que des bâts. Il y a la rahla, la meilleure de toutes lorsqu’on y est un peu habitué ; c’est celle des Touaregs : un plateau circulaire, légèrement creusé ; derrière, un dossier fuyant sur lequel on ne s’appuie pas ; devant, une croix, dont on peut, au besoin, saisir la base. Je n’en ai pas trouvé à Faya. Il y a la selle de Mauritanie, qui se rapproche de la rahla, en plus large, moins dur et peut-être plus confortable ; la haouia, formée de deux Y renversés que réunissent des traverses ; elle repose sur un long coussin qui épouse la forme de la croupe et des flancs de l’animal ; la bassoure est formée, elle aussi, d’Y renversés, mais elle est plus longue et plus large. Deux coussins supportent l’Y antérieur, deux autres l’Y postérieur. On dispose ensuite sur cette carcasse une certaine épaisseur de couvertures.

La bassoure est très confortable, à la condition que la bosse du chameau ne dépasse pas son armature de bois ; autrement l’échine de l’animal forme saillie et l’Européen le plus entraîné blesse en quelques heures. Cette condition n’est pas toujours aisée à réaliser. Les chameaux, lorsqu’ils sont en bon état, ont une bosse très accusée ; son volume est en proportion des réserves dont ils disposent ; c’est elle qu’on observe d’abord pour juger de l’état de l’animal ; et comme celui-ci, lorsqu’on marche, vit le plus souvent sur ces réserves, il est important de ne se mettre en route qu’avec des chameaux chez qui ce témoin de prospérité soit d’un volume significatif.

Le chameau, en effet, boit et mange proportionnellement à sa taille, ce qui n’a rien que de naturel. Mais il a le privilège de pouvoir manger et boire en une seule fois pour plusieurs jours, accumulant ainsi des provisions qu’il dépense ensuite progressivement. Il a encore d’autres avantages. C’est la monture la plus douce, la plus facile et la moins fatigante, lorsqu’il est normalement dressé, et la légende du chameau qui donne le mal de mer ne manquera jamais de faire sourire un Saharien.

On croit, en revanche, trop volontiers, que sa résistance à la fatigue est presque sans limites : un chameau ne travaille guère plus de quatre mois par an ; il se repose et récupère pendant les huit autres.

Mais je reviens à l’incident qui m’a fourni l’occasion de cette digression.

Je fais desseller immédiatement plusieurs de nos montures ; je prends la bassoure qui me paraît devoir convenir le mieux. On la dispose, j’essaie, et je suis forcé de descendre, la bosse dépasse. Je procède à deux autres expériences : elles sont également négatives.

Alors, plutôt que d’entreprendre, dans des conditions matérielles défectueuses, un effort physique que les indigènes mêmes me représentent comme si considérable, je donne, à la surprise et à la déception générales, l’ordre du retour. Nous allons rentrer coucher à Tekro. On m’y aménagera ce soir même une autre selle. Je l’essaierai demain matin ; l’après-midi, si elle est parfaitement au point, nous repartirons.

Sous ces latitudes, une écorchure ne se néglige pas impunément ; elle est toujours de conséquence. S’envenime-t-elle, l’adénite survient presque aussitôt, et cette complication, souvent bénigne en France, s’aggrave ici avec une incroyable rapidité. C’est alors, pour plusieurs semaines, l’immobilisation forcée. Je ne veux pas introduire cet aléa supplémentaire parmi ceux que mon voyage présente déjà.

Le fait qu’on accepte certains côtés aventureux d’une tentative ne doit pas conduire à l’envisager avec insouciance dans tous ses détails. Se griser du risque est une faiblesse et une infériorité. La réalisation des entreprises hasardeuses appartient aux esprits prudents.

Le ridicule de notre retour solennel, après notre solennel départ, ne me fait pas hésiter un seul instant.

7 octobre. — Le secret espoir que je conservais de voir arriver les goumiers ce matin est encore déçu.

Ce que nous ont dit les Fezzanais est certainement faux ; à l’examen, les détails ne concordent pas. Où sont-ils ? Peut-être à Sarra, leurs chameaux morts, ne pouvant revenir. Ils y ont de l’eau, et la chair de leurs animaux : je les trouverais du moins vivants, en ce cas. D’autre part, ont-ils rejoint les marchands, et, alors, que s’est-il passé ? Toutes les hypothèses sont permises. Jusqu’à présent, ils ont exécuté à contre-sens chacun des ordres qui leur ont été donnés. Si les Fezzanais, confiants dans leur nombre, ont résisté à leur injonction de rebrousser chemin, ils ont dû employer la force ; en admettant même qu’ils aient eu le dessus, la mort d’un homme du côté adverse pourrait me coûter cher lorsque j’arriverai à Koufra.

Qui vivra verra.

Nous quittons Tekro à deux heures. J’ai cette fois une selle parfaite. Nous marchons jusqu’à sept heures et demie. Le terrain n’est d’abord qu’une succession de reliefs faibles, formations rocheuses, tronconiques principalement, et de dépressions à fond de sable. Nous dépassons, vers six heures, un petit enclos de pierres qui désigne à la piété des voyageurs une place où s’arrêta Sidi Mohammed el Mahdi, le prophète vénéré des Senoussia, oncle de Mohammed el Abid. Quelques-uns de mes hommes y prient un instant. Nous arrivons ensuite à une plaine de sable qui s’étend de toutes parts jusqu’à l’horizon. Nous y campons.

8 octobre. — Repartis à une heure et demie du matin, nous marchons jusqu’à neuf heures. Je fais monter ma tente, car le soleil est encore très chaud ; le soir, nous éviterons cette perte de temps ; c’est d’ailleurs ainsi que nous procédons depuis Faya. Nous nous remettons en route à trois heures, et, à sept heures, nous arrivons à des roches ensablées qui marquent le début du plateau de Jef Jef ou Jeb Jeb. Nos chameaux, excellents et à peine chargés, marchent à une allure très rapide. Arrêt à sept heures quarante.

9 octobre. — Départ à deux heures trente-cinq du matin. A cinq heures cinquante, nous commençons à descendre. Le plateau s’abaisse progressivement, par longs gradins faiblement accusés. A dix heures un quart, arrêt dans une dépression sablée.

J’ai besoin d’un objet qui se trouve dans l’une des cantines. Je la fais apporter. Je fouille vers le fond. Ahmed, qui est là, me saisit brusquement la main. Il vient de voir un petit scorpion jaune qui frétille dans mes effets. Il le cherche, l’attrape adroitement et le tue. La piqûre de ces scorpions n’est pas mortelle, mais elle détermine des accidents douloureux, de la fièvre, un phlegmon parfois. Je suis d’ailleurs muni de sérum anti-serpent.

Voici quelque chose de plus sérieux. L’adjudant Souverain vient me chercher. J’ai emporté de Tekro, pour moi, Denis et Ahmed, onze guerbas pleines ; les hommes d’escorte ont les leurs. Nous en usons, à nous trois, une par jour à peine. L’adjudant vient de constater qu’on a volé de l’eau dans les onze, et que la plupart sont à moitié vides. C’est un acte de grave indiscipline, et un mauvais début. Je retourne à ma tente : je prends un petit revolver que j’ai dans ma cantine, je le mets dans ma poche et je reviens. Je procède à un semblant d’enquête qui, bien entendu, ne donne pas de résultat. Alors, je tire mon revolver, je le mets sous le nez de celui des partisans qui est le plus proche, et je l’avertis que le premier acte de ce genre sera puni d’une balle dans la tête. Il a cru que j’allais tirer, et il a changé de visage.

Désormais, les peaux de bouc, aux arrêts, seront étalées sur une natte, près de moi. On n’y touchera qu’en ma présence. Ces gens ont leurs qualités, mais ce sont d’incorrigibles pillards. Il est nécessaire que je les prenne en main. Jusqu’ici, j’ai laissé au capitaine le soin de la discipline ; à me voir m’en désintéresser, ils ont conclu à ma faiblesse. Demain, je vais être seul avec eux ; le moment est venu de les détromper.

L’aspect de la région est le même. Les points de repère font absolument défaut. Nous repartons à deux heures trente et nous arrêtons à sept heures trois quarts.

Je vais dîner, pour la dernière fois, avec l’adjudant. Demain, il regagnera Tekro avec son escorte. A la clarté des étoiles, on dresse, dans la nuit, notre table. On apporte un photophore, puis le repas : riz, endaubage, figues cuites, café, notre menu habituel, auquel s’ajoute, en cette période de longues étapes, un peu de vin.

10 octobre. — A deux heures quarante-cinq, par une nuit claire et fraîche, je prends congé de mon compagnon. Une poignée de main cordiale, des vœux de bonne chance réciproques. Je le remercie sincèrement. Il a été pour moi un aimable et précieux collaborateur.

Me voici livré à mes propres forces. Je songe au navire, qui, le pilote parti, s’avance, seul désormais, vers la pleine mer. Selon mon habitude, je marche deux heures, puis je monte sur mon chameau. La température, au lever du jour, s’abaisse encore, et je m’enveloppe frileusement dans une couverture. Pourtant, depuis Tekro, les journées, de nouveau, sont devenues assez chaudes.

Vers huit heures, je dépasse un squelette humain convulsé, blanchi, à demi ensablé. Ses mains, crispées, sont ramenées devant sa poitrine, dans une attitude d’agonie. Un peu plus loin, j’en aperçois un autre. Je n’avais encore rencontré cette particularité dans aucune contrée, même au Sahara[20]. Ce sont de pauvres gens qui ont été mangés par le désert, selon l’expression de Nadji, lorsqu’il m’entretenait à Faya. Ils sont morts là. Leurs ossements se dessèchent et blanchissent dans le grand silence désertique, enveloppés d’un linceul de lumière, veillés tour à tour par le soleil et par les astres de la nuit. C’est une tombe qui en vaut bien d’autres.

Halte à dix heures quinze, tente, déjeuner. Le sable porte la trace de chameaux qui ont couché là récemment. Mais les empreintes d’arrivée et de départ ont été effacées par le vent.

Un cordon de dunes éloignées reste presque constamment visible, depuis quelque temps, dans l’Ouest. A l’Est, plus loin, semble-t-il, une autre ligne de hauteurs au sommet rectiligne, mais dont je ne puis dire si ce sont des dunes ou une falaise. Elles paraissent baignées dans des flaques d’eau bleue, où elles se reflètent. Ces flaques sont des effets de mirage. Autour de nous, le sable est uniformément plan et nu.

Nous repartons à deux heures cinq et campons à huit heures trente.

11 octobre. — Départ à cinq heures quarante-cinq. Le jour levant nous montre, à l’ouest, très près, quelques reliefs isolés. Nous coupons la piste d’une caravane ; elle date d’avant-hier ; les empreintes sont tournées vers Tekro, le nombre des animaux est d’une quinzaine. Seraient-ce les Fezzanais et les goumiers ensemble ?

Encore un squelette.

A dix heures, nous laissons à l’Est, à quelques kilomètres, une gara que Toroë me dit se nommer gara Sufta. Je n’en donne toutefois le nom qu’avec réserve. Chuftah, en arabe, signifie : tu l’as vue. Peut-être est-ce ce qu’il a voulu dire. Des confusions de ce genre se sont souvent produites. Quant à tirer plus de précisions de l’excellent Toroë, il n’y faut pas songer.

Je m’aperçois, non sans satisfaction, que je n’ai aucune peine à supporter l’effort des étapes. La rapidité de l’allure de mes chameaux les abrège d’ailleurs sensiblement. Hier matin, je ressentais un peu de fatigue, résultat du manque de sommeil ; mais l’heureuse idée qu’a eue Toroë, notre guide — Sidia ne fait que l’assister et est là surtout pour le cas où un accident l’obligerait à remplacer son camarade — de nous laisser dormir jusqu’à près de six heures, m’a permis de me reposer complètement. Je n’avais abordé cette route qu’avec un peu d’inquiétude : il y a sept mois que je marche presque sans arrêt.

Si mes nuits sont écourtées, mon sommeil est reposant. Je fais disposer chaque soir, en fer à cheval, quatre bottes de paille. On place mon lit entre ces murs improvisés. On n’en déplie pas les pieds, de sorte qu’il est au ras du sol, ou presque ; je suis ainsi parfaitement abrité du vent qui, en ce moment, souffle sans arrêt, avec plus ou moins de violence, du Nord-Est.

Le site continue d’être parmi les plus monotones que j’aie vus, même au désert. On a chaque soir l’impression de coucher au même endroit que la veille. C’est une interminable grève.

La Libye est loin de présenter le pittoresque de certaines parties du Sahara. Elle est plus uniforme, plus nue, plus morne. Mais elle a de commun avec celui-ci son silence, la douceur des soirs, la beauté du ciel et la paix des nuits.

Aucune trace d’animal. Seuls avec quelques squelettes humains, comme je l’ai dit, d’innombrables squelettes de chameaux jalonnent la route ; on ne fait guère cinq cents mètres sans en rencontrer un.

Les voyageurs ont édifié, de-ci, de-là, des bornes. Il y en a trop dans certains endroits, pas assez dans d’autres, et elles ne rendent aucun service. Pas de piste tracée ; on marche dans une direction connue, mais les itinéraires s’écartent largement les uns des autres.

J’ai eu à réprimer cette nuit un nouvel acte d’indiscipline de la part de mes hommes. J’avais commandé un tour de faction. Je me suis réveillé vers une heure et j’ai procédé à une inspection du carré. Chacun dormait, abrité derrière sa selle. Les chameaux étaient parqués au milieu. Mais de sentinelle, point. Je m’adresse à Doma, qui me paraît plus sûr que les autres et que je charge, depuis le départ, de transmettre mes ordres.

— C’est, me dit-il, le tour de Guetté ; Degoré l’a précédé.

Nous les réveillons tous deux. C’est très net : Degoré a prévenu Guetté que c’était son tour, mais Guetté s’est bien gardé de bouger. Le coupable se voit infliger, séance tenante, une punition qui lui donnera à réfléchir et apprendra aux autres, tirés de leur sommeil par l’incident, que j’ai l’intention de me faire obéir.

Nous nous sommes arrêtés à dix heures. Nous ne remportons qu’à deux heures quarante. Nous dépassons de nouveaux ossements humains. Vers sept heures, les guides me montrent une étoile que le soir a fait apparaître à l’Ouest. Ils me disent qu’avant qu’elle ne se couche, nous serons au puits. Mais ils s’arrêtent une heure plus tard ; nous en sommes tout près et, dans l’obscurité, ils craignent de ne pas le voir ; nous allons attendre le jour. C’est pour tous une nuit longue et réconfortante. Nous dormons encore jusqu’au matin.

12 octobre. — Les guides partent seuls, dès l’aurore, pour reconnaître les environs, ils reviennent une demi-heure après, sans avoir rien découvert ; ce doit être un peu plus loin. On selle les chameaux. On me raconte en route l’aventure du lieutenant Fouché qui, en 1914, avec un détachement, a poussé jusqu’à Sarra. Son guide l’a perdu et son audacieuse reconnaissance a failli tourner au tragique. Il est le seul Européen qui ait atteint ce point jusqu’à présent.

Le sable est bossué depuis quelque temps de légers mouvements de terrain. Des affleurements rocheux, tout en débris, mettent des taches sur le sol. Ils se présentent par endroits sous la forme de petits cônes d’un mètre environ de relief. Rien de plus mort que ce pays. C’est un paysage lunaire. Il est des déserts où on trouve un peu de végétation, quelques animaux. Ici, des ossements, c’est tout ; en dehors du passage de rares voyageurs, le soleil qui se lève en ce moment à ma droite, se couche chaque jour sans qu’une goutte de sang ait échauffé une veine, sans qu’une goutte de sève ait vivifié une tige ; nul autre mouvement que la course du sable soulevé par les masses d’air qui fuient sans cesse, puissamment aspirées, en cette saison, vers le Sud-Ouest ; nul autre bruit que la plainte des vents.

L’esprit subit l’influence de cet aspect. Le caractère absolu de l’isolement ambiant lui fait perdre à la fois la notion du temps et celle des distances. On ne se sent ni éloigné ni rapproché d’aucun lieu. Les souvenirs les plus lointains semblent être ceux d’événements proches.

Mais voici que les guides s’arrêtent et montrent, à quelques centaines de mètres de nous, un point blanc. C’est une petite tente conique. Nos gens seraient-ils là ? J’envoie Doma et Suleyman la reconnaître. Suleyman est, avec Doma, le meilleur des six partisans.

Près de cette tente est un monticule de trois à quatre mètres de relief, couronné de pierres, mais je ne vois pas le puits.

Nous approchons ; Doma revient ; la tente est occupée par deux Fezzanais, deux hommes de la caravane que les goumiers ont rejointe. Ils viennent d’ailleurs à ma rencontre. Que s’est-il passé ?

Il n’y a pas eu bataille. Les goumiers ont rattrapé leur petite troupe à Sarra. De là, ils ont emmené tout le monde, sauf eux, à Tekro. Ce sont les hommes de confiance des deux commerçants. On les a laissés là avec une partie des chameaux, un âne, un peu de dattes et de paille, les bagages. Je leur explique le malentendu qui s’est produit. Ils sont pleins d’urbanité, de déférence. Ils se disent heureux d’avoir pu me voir, se plaignent seulement du caporal, qui a été brutal. Ils me demandent quelques vivres. Les leurs sont près d’être épuisés. Je leur fais donner des dattes et du couscous en abondance, de la paille pour leurs animaux. Ils se confondent en remerciements.

J’ai dû croiser la nuit, sans m’en douter, les goumiers et la caravane. Enfin, il ne s’est rien passé de grave, et c’est pour moi un véritable soulagement de l’apprendre.

Puis, je vais au puits. Il est là, tout près du monticule, mais au ras du sol, sans margelle, fermé par une trappe de bois que recouvre une plaque de métal. Il faut être dessus pour le voir.

Auprès sont une corde, en très mauvais état et peu sûre, et un appareil muni de crochets pour repêcher les dellous qui viendraient à tomber. Au bord, on a planté, un peu inclinés en avant, deux pieux courts et robustes, dont l’extrémité porte une petite traverse. Celle-ci sert d’axe à une roulette métallique à gorge. Il y a par terre une roulette de rechange.

Sous un cadre de rondins, l’orifice est sensiblement circulaire, avec un diamètre d’un mètre à peu près.

Ce qu’on voit de la paroi est roche ; il n’y a qu’une petite couche de sable à la surface du sol. L’eau, excellente, était, le jour de mon passage, à 59 mètres de profondeur. J’ai mesuré avec un fusil 1886, dont la longueur est sensiblement 1 m. 30, la corde dont on se servait pour la puiser ; j’ai trouvé un peu plus de quarante-cinq fusils.

Les indigènes m’avaient dit, les uns, 36 brasses, les autres 33 brasses et demie, ce qui, en comptant la brasse à 1 m. 70, donne 61 m. 20 et 56 m. 95.

Le forage est dû aux Senoussia ; sur une indication de Mohammed el Madhi, leur chef vénéré, qui en marqua la place et leur dit que leur labeur serait couronné de succès, ils ont creusé par des moyens rudimentaires, creusé sans relâche, et trouvé l’eau. Le miracle est fils de la foi.

Comme nous venions d’installer notre camp modeste, mes deux vieux guides, Toroe et Sidia sont venus à moi et sont restés debout, immobiles. J’ai compris qu’ils voulaient me parler, et j’ai appelé un de mes Fezzanais, Suleymann, qui comprend le dialecte gorâne.

Solennel, Toroe, le plus âgé, a pris la parole.

« Nous sommes arrivés droit sur le puits, m’a-t-il dit. Nous ne l’avons pas dépassé. Nous ne l’avons pas cherché. Il n’était ni à l’Est, ni à l’Ouest. Nous l’avons trouvé tout de suite. C’est parce que ton cœur est blanc. Sur cette route, ceux dont le cœur n’est pas blanc ne trouvent pas le puits. »

Il continua quelque temps sur ce ton, et, visiblement satisfait, s’arrêta. Je croyais que c’était fini, mais Sidia voulait parler à son tour. Plus bref, car Toroe avait épuisé toutes les ressources de l’éloquence, il me répéta la même chose. Puis ils s’en allèrent côte à côte, toujours lents et solennels, et rejoignirent les autres. A mon tour, j’allai à eux.

— Comment, leur dis-je, trouvez-vous la route ? Quels sont vos points de direction ?

— Il faut, me répondirent-ils, marcher en regardant de l’œil gauche l’étoile qui ne tombe jamais.

En effet, on marche à peu près Nord-Nord-Est. Il parlait de l’étoile polaire.

Tout est relatif. Ce puits, ces hommes, me donnent ici une impression de confort, d’animation, — de centre important ; et c’est avec un sentiment de joie et de bien-être que je vais maintenant me coucher paresseusement sous ma tente, où l’on vient d’étendre une natte.

L’après-midi, les Fezzanais, que j’ai invités à prendre le thé, insistent pour que j’attende le retour de leurs compagnons. Ils seront là demain, m’assurent-ils. Ce sont encore dires d’indigènes. Néanmoins, mes provisions me permettent de m’arrêter quarante-huit heures, et je décide de le faire. Eux-mêmes ne sont jamais allés à Koufra, et leur conversation, banale, ne m’apporte aucun renseignement.

MISSION BRUNEAU DE LABORIE
Itinéraire relevé dans le Désert de Libye
7 octobre - 4 décembre 1923

Je vais ensuite assister à l’abreuvoir des chameaux, qu’on a fait manger d’abord, afin qu’ils boivent davantage ; la paille qu’on leur donne est celle que nous avons emportée, car il n’y a aucun pâturage. Cinq ou six hommes, en file, placent la corde sur leur épaule et s’éloignent en courant gaiement jusqu’à ce que la dellou, préalablement immergée, réapparaisse à l’orifice ; deux autres la prennent alors, versent son contenu dans le panier abreuvoir, au fond duquel est une toile de tente qui évite les fuites, et le chameau de qui c’est le tour baisse son grand cou et commence à se désaltérer. Les autres, entravés d’un pied qu’une corde remonte et fixe contre leur cuisse, sagement, attendent derrière lui. Les vingt et un premiers ont leur ration complète. Je suis forcé de réduire celle des deux derniers, car l’eau s’épuise ; ils se dédommageront demain. L’opération a demandé environ trois heures et demie. Je donne tous ces détails, qui semblent fastidieux, parce qu’à défaut d’un intérêt de pittoresque, ils offrent un intérêt pratique. Je ne puis toutefois les multiplier ici à l’excès, et les voyageurs qui désireraient des indications plus précises et plus complètes les trouveraient dans les rapports que j’ai déposés au Ministère des Colonies et à la Société de Géographie.

Le crépuscule éteint progressivement l’éclat du ciel. Avec lui nous vient la fraîcheur. Groupés autour d’un feu chétif dont le bois que nous avons pris à Tekro fait les frais, les hommes causent, tranquilles, avec de longs intervalles de silence. Les chameaux font avec appétit un deuxième et maigre repas. J’ai quitté tout à l’heure mes vêtements d’Européen et j’ai, pour la première fois, revêtu mon costume fezzanais. On sort de ma tente ma petite table ; mon dîner est prêt. Doma place la première sentinelle.

Je m’aperçois, la nuit, que je me suis trop pressé de constater l’absence de tout être animé à Sarra. J’ai négligé de faire dresser mon lit, dont je me passe souvent, et suis tiré de mon sommeil par un frôlement suspect contre ma natte ; je ne vois rien, mais Ahmed, que j’appelle, me dit qu’il a tué un serpent dans la matinée.

De Tekro, nous avons marché, pour arriver à Sarra, cinquante-quatre heures quarante-cinq.

13 octobre. — Repos. Rien à signaler.

14 octobre. — Nous allons repartir aujourd’hui, car les commerçants n’arrivent pas. Mais nous les attendrons encore un ou deux jours à Bichara, le prochain puits. Nous bénéficions du supplément de provisions que nous avions emporté pour eux ; il nous reste dix-huit bottes de paille, avec un peu de dattes. Une botte de paille représente la ration d’un jour pour quinze chameaux ; cela trompe leur faim, d’ailleurs, plus que cela ne les nourrit. Nous allons laisser deux bottes aux hommes qui sont ici pour leurs quelques animaux. Nous en placerons quatre dans un endroit du voisinage repéré avec soin, pour le cas où nous aurions à repasser par le même chemin. Nous emporterons le reste, qui sera largement suffisant pour permettre le nouvel arrêt prévu.

Le départ s’effectue à deux heures. Nous entrons cette fois dans la partie inexplorée du désert de Libye. La route que je vais parcourir n’a encore été vue par aucun Européen. J’éprouve une impression de vie plus intense ; il me semble que chacun de mes pas prend maintenant un intérêt, et je regarde avec une curiosité nouvelle la morne étendue qui s’étend devant moi. Nous nous arrêtons à huit heures un quart ; autour de nous, rien, dans le site, n’a varié.

15 octobre. — Etape de huit heures quarante-cinq ; peu de changement dans l’aspect de la contrée ; deux squelettes encore ; l’un d’eux, une femme, a gardé des lambeaux de pagne. Elle est couchée sur le côté, les jambes un peu pliées, les mains devant la poitrine, dans une position de calme sommeil.

Les difficultés de la route m’avaient été exagérées. Notre temps de marche reste raisonnable. Mais il faut tenir compte de l’allure très rapide de nos chameaux. Pour les caravanes indigènes, beaucoup plus lentes, ce qui m’a été dit reste vrai.

16 octobre. — Des détails d’un caractère nouveau viennent rompre la monotonie du paysage : un groupe de garas assez étendu, les garas Torsen. Nous en coupons la pointe. Je prends des visées.

Mes hommes, maintenant, sont bien en mains. Ils ont compris. L’obéissance est devenue rigoureuse, et la confiance paraît s’être établie, non sans réciprocité d’ailleurs : moi-même, je les connais mieux.

Squelettes, mirages.

A la halte de midi, l’un de ces derniers met une belle flaque bleue si près de nous que j’engage Denis à profiter de cette eau tentante pour aller remplir les bidons. Mais il me répond d’un air vexé qu’il sait très bien ce que c’est. Denis devient un homme du désert.

On se croirait sur une plage immense où la mer, en se retirant, aurait laissé quelques mares.

Demain, a dit Toroë, le puits. Ce sera, comme toujours, un pauvre point dans le sable triste ; mais ce nom bref, qui, en France, évoque seulement l’idée peu émouvante de besognes rustiques, prend ici une incroyable ampleur.

Marche : 10 heures 35.

17 octobre. — Nous partons à cinq heures vingt. Une longue gara, au loin, à l’ouest. Puis une pente légèrement ascendante, une petite crête à peine marquée, et, devant nous, à une dizaine de kilomètres, semble-t-il, beaucoup plus loin en réalité, un groupe rocheux : le Hadjer Bichara.

Entre lui et nous, il y a d’abord une nouvelle plage de sable parfaitement lisse et sans une tache, et une ligne de dunes, pointe avancée de la masse dunaire occidentale qui, près ou loin, semble nous accompagner toujours. J’affirmerais que cette pointe est à trois cents mètres environ ; mais pendant plusieurs heures, je suis l’objet des illusions de distance les plus inattendues pour moi, malgré l’habitude que j’ai de ces régions. Tantôt le hadjer s’approche avec une rapidité incroyable ; tantôt je le vois plus éloigné encore que lorsque je l’ai aperçu pour la première fois. La ligne des dunes me paraît longtemps aussi proche ; puis, tout à coup, au lieu des trois cents mètres que j’ai notés d’abord, j’ai l’impression que des kilomètres m’en séparent. A cela se mêlent des phénomènes de mirage qui parfois noient de bleu et parfois démasquent telle ou telle partie de l’ensemble. Je finis par détourner, de cette fantasmagorie, mes yeux que lasse son optique d’erreur. Je prends mon carnet et je note, pour la reproduire plus exactement dans la suite, la succession des illusions dont mon observation s’est abusée.

Nous mettons quatre heures pour arriver à la lisière des dunes ; mes trois cents mètres représentaient plus de vingt kilomètres. Il est dix heures trente-cinq quand nous campons au milieu d’elles, après cinq heures et quart de marche.

Ahmed, en route, vient me demander, quand je le renverrai à Faya, de ne l’adjoindre ni aux partisans, ni à des commerçants fezzanais. Les premiers ne lui inspirent que peu de confiance s’il a sur lui les gages que je lui aurai payés. Les seconds, paraît-il, ont pour habitude d’abandonner sur la route tout homme incapable de marcher ; et, s’il tombe malade, il se voit déjà perdu.

A cinq heures cinquante nous atteignons le puits. Nous avons marché trente-quatre heures quinze, depuis Sarra. A peu près identique à celui-ci, il est à quelques centaines de mètres au sud-ouest du hadjer Bichara. Un monticule d’ossements, élevé tout près, en signale l’emplacement. Alentour, innombrables, sur un vaste rayon, d’autres ossements sèment le sable de petites taches blanches.

Le hadjer lui-même est un groupe de reliefs rocheux de vingt à trente mètres ; il étend vers nous plusieurs longues arêtes noirâtres entre lesquelles de larges espaces sablés montent en pente douce. Il est flanqué à l’est et au sud-est de plusieurs groupes analogues, quoique moins importante.

Ici encore, mes deux vieux guides viennent me faire chacun leur petit discours. Je les vois encore, debout l’un près de l’autre, noirs et grêles dans leur pagne bleu, bien droits, presque au garde à vous. Mon cœur, décidément, est d’une parfaite blancheur.

Je fais dresser ma tente, puisque nous devons nous arrêter encore pour attendre les Fezzanais.

Tandis que les hommes s’empressent à la tirer du grand sac de cuir qui l’enveloppe, je repais mes yeux du spectacle de ce site sans grâce, mais qu’avant moi nul Européen n’avait vu ; et j’éprouve une satisfaction intense à la pensée que la Société de Géographie, en me confiant le soin d’y porter son pavillon scientifique, ménageait à un Français le privilège d’en fouler le sol pour la première fois.

18 octobre. — Le vent, durant la nuit, a secoué si fort ma tente qu’il m’a privé de sommeil la plus grande partie du temps.

Le matin, je passe trois heures à visiter le hadjer Bichara. L’après-midi on fait boire les chameaux. Je mesure la profondeur du puits ; l’eau est à trente-quatre mètres environ : un peu plus de vingt-six longueurs de fusil 1886 ; les indigènes disent vingt-trois brasses, ce qui revient sensiblement au même. J’en note les autres caractéristiques, pour mon rapport technique.

Je remarque, tout près, des chebakas vides. Les chebakas sont de robustes filets dans lesquels on place souvent les charges des chameaux. Ceux-là ont contenu de la paille. Leurs propriétaires, après les avoir vidés, les ont laissés là pour s’embarrasser moins ; ils les prendront au retour ; le voisinage immédiat du puits est, me dit-on, lieu sûr ; les dépôts qu’on y laisse sont scrupuleusement respectés. Il n’en serait pas de même dans le hadjer, par exemple ; c’est déjà plus loin.

19 octobre. — Je prends encore quelques observations, puis des photographies. Un coup de vent met à jour une partie d’un nouveau squelette humain. C’est un véritable ossuaire que cet endroit.

Les nuits sont très fraîches. La chaleur est toujours forte de neuf heures et demie à quatre heures. Le vent est intermittent.

La contrée est éminemment lassante pour l’esprit. Je finis par éprouver une impatience — si peu que ce sentiment puisse avoir sa place au désert, où la notion du temps s’efface — d’apercevoir quelque part une note verte, dans tout ce jaune et dans tout ce brun.

La journée s’achève dans le repos. Le soleil se couche. L’horizon s’embrase, puis s’éteint doucement. Une teinte rose éclaire l’âpre roche du Hadjer Bichara. Les hommes se sont mis en prière, et dans cette ambiance d’Angelus, je me suis écarté quelque peu pour m’abandonner mieux au charme du crépuscule. Je goûte la paix de cette heure ; bientôt peut-être, car Koufra est tout près, j’en connaîtrai de plus agitées.

Instinctivement je me suis dirigé vers le puits. Je me suis arrêté devant ses pierres frustes, et j’ai été surpris du sentiment de confiance, presque de piété, qui m’a envahi tout à coup. Il est ici le but et le refuge, il est le secours et le seul secours. Il emprunte une sorte de solennité à l’inappréciable trésor qu’il recèle, dernier témoin d’une volonté animatrice, et aux drames où sombre la vie de ceux qui l’ont trop longtemps cherché. Le désert, partout ailleurs, est impitoyable.

Déjà, en prévision du départ proche, on a replacé, sur l’orifice étroit, la trappe grise. Du sable fraîchement et soigneusement tassé en assujettit à nouveau les bords, fermant la demeure profonde où dort l’eau salutaire ; pourtant cette eau reste le viatique qui nous soutiendra jusqu’au bout ; demain, elle va nous accompagner dans nos guerbas pleines.

Des tombes se referment ainsi sur les êtres très chers dont l’affection, en ce monde, est le principal élément du bonheur. Mais après que la mort a plongé dans ses implacables ténèbres la source où nous puisions le plus pur de notre force et de nos joies, nous emportons encore, jalousement et pieusement cachés dans le coin le plus secret de notre cœur, le bienfait de cette affection, et sa douceur ; comme l’eau pure sur la piste désertique, elle continue de nous aider à traverser les lieux arides où le caprice des circonstances conduit le cours de notre vie.

20 octobre. — Nous nous mettons en route à cinq heures vingt. Les Fezzanais ne sont toujours pas là. Je n’aurai de la sorte ni eux, ni le caporal goumier. Mais mes provisions sont déjà fortement entamées. Il me faut prévoir l’éventualité d’une période d’expectative en arrivant à Koufra. Il serait imprudent d’attendre davantage. Le manque de vivres dépasserait en gravité tout ce dont j’ai à me préoccuper. Je me décide à tenter l’aventure dans ces conditions, puisque la possibilité de les modifier m’échappe.

J’apprends en revanche une circonstance très intéressante pour moi : le chef de Telab, le petit village par lequel nous allons aborder la célèbre oasis, a un fils qui habite Ounyanga. Ce fils s’est bien gardé de se faire connaître à notre passage, craignant sans doute qu’on ne l’emmenât. Mais il a chargé Suleyman de recommander à son père qu’il me fît bon accueil. Suleyman me le dit aujourd’hui seulement.

Arrêt à dix heures vingt, auprès d’un nouveau groupe rocheux.

L’après-midi est marquée par un petit désastre. Ma montre, la seule qui marchât encore, s’est arrêtée. Je vais essayer de me servir d’un podomètre, mais quelle précision me donnera-t-il ?

Les reliefs, lignes étroites de garas, se multiplient sans arriver à mettre de vrai pittoresque dans le paysage. Nous marchons environ six heures. La soirée est fraîche, la nuit froide.

Je fais à Doma de sérieuses recommandations pour le service de garde. Si les Toubous ont été avertis de notre départ de Faya, comme c’est vraisemblable, c’est sur cette dernière partie de la route qu’ils nous attaqueront, car c’est celle qui se rapproche le plus du territoire qu’ils occupent.

21 octobre. — La nuit n’a pas été moins tranquille que les précédentes.

Nous franchissons le matin, par un col facile et sablé, une étroite barrière rocheuse qui s’était montrée hier à l’horizon. Elle s’appelle Dour, me dit Toroë. Il me faut plus d’un quart d’heure pour lui faire préciser que c’est le nom du lieu et non celui de la halte qu’on y fait habituellement — dohr, en Arabe, correspond à deux heures de l’après-midi.

Suleyman commence à me parler avec confiance ; les indigènes se livrent lentement. Il me demande de scinder le détachement, au retour, en deux groupes, si, continuant mon chemin vers Alexandrie, je le renvoie à Faya sans moi ; lui et Doma, qui sont Fezzanais, Denis et Ahmed, qui acceptent de faire route avec eux, et un guide. Les Gorânes reviendraient de leur côté, avec l’autre guide. Il craint sans cela des querelles. Koti a déjà tué trois hommes au Tibesti. Cela corrobore les appréhensions que me manifestait Ahmed.

Une négligence dans l’ajustage d’une bassoure blesse fortement un des chameaux.

Seuls Guetté et Degoré ont sellé ce matin les animaux de charge. Doma me les amène. Je constate avec satisfaction leur inquiétude. J’ai maintenant sur mes hommes l’emprise nécessaire. Après les avoir abandonnés quelque temps à leurs appréhensions, je leur dis que tout le monde s’est bien conduit durant la fin de la route ; que je ne veux pas, le dernier jour, punir sévèrement ; qu’on se bornera à ne pas seller le chameau tant qu’il ne sera pas guéri, et que sa charge sera mise sur l’un des leurs ; eux-mêmes feront chacun la moitié de l’étape à pied, puisqu’ils n’auront plus, de la sorte, qu’une monture pour deux. C’est, de la part de tout le monde, un visible soulagement, et ils se confondent en marques de gratitude.

Nous arriverons demain à Telab, et je ne sais ce que cette journée réserve à ces pauvres diables.

Je fais abattre dans la soirée, d’une balle dans la tête, un autre chameau qui, malade, ne peut plus suivre.

22 octobre. — Voici le grand jour de mon voyage.

Nous nous mettons en route vers cinq heures et demie. C’est toujours, à perte de vue, le même sable nu, tantôt plan, tantôt légèrement bossué avec, parfois, des débris de roches. Le profil d’un sommet très éloigné, sensiblement plus élevé que tous ceux que j’ai vus jusqu’ici, et que déjà hier j’apercevais dans l’Est, se précise en un double relief. C’est, me dit-on, le Djebel Zourouf. A l’Ouest, une sorte de haute falaise, très loin aussi, s’accuse ; au Nord-Est, une barrière rocheuse se montre, formée par une série de petites garas. Rien n’indique que nous soyons près d’un lieu moins désertique. Pourtant, d’après les guides, nous atteindrons, avant midi, Koufra.

En effet, soudain, vers dix heures, nous découvrons devant nous, lointaines encore, deux longues taches noires qui barrent la route — deux palmeraies. Celle de l’Ouest, la plus proche, est notre objectif.

Telab est là ; notre sort est sous ces palmiers.

Je dépêche Sidia et Suleyman, pour annoncer mon arrivée. Ne pas prévenir serait m’exposer à une effervescence soudaine, au coup de griffe de l’animal surpris à qui on a fait peur. Prévenir trop tôt, ç’aurait été donner, en revanche, aux sentiments hostiles qui pouvaient naître, le temps de se concerter et de s’associer dangereusement.

Je vois mes deux émissaires disparaître dans les palmiers, et je continue de me diriger vers Telab, guettant avec impatience leur retour. J’ai le sentiment d’approcher du moment décisif de ma tentative, dont le caractère aléatoire m’apparaît nettement alors. Comme je ne suis plus qu’à un kilomètre des arbres, un chameau monté en sort, et arrive au trot. Son cavalier est Suleyman. Il a l’air assez ému et s’embrouille un peu. « Cela ne va pas mal, me dit-il en substance. Le chef est absent, il est à Djof, mais son jeune fils est là. Il n’y a qu’à entrer dans le village. »

L’absence du chef est un contretemps sérieux. Je vais me trouver en présence d’une foule livrée aux impressions du moment. Mais je n’ai plus le loisir de m’attarder aux réflexions. Un homme, durant ces quelques instants, s’est montré ; il s’approche. D’autres paraissent et se joignent à lui. Je mets pied à terre, ma petite troupe restant montée derrière moi. En silence, contrairement à leurs habitudes, sans saluer, ils se placent à mes côtés. Ils sont sans armes apparentes. Néanmoins, je trouve qu’ils m’entourent de bien près, d’autant plus qu’ils m’ont peu à peu séparé de mon escorte. Mes hommes ont la même impression et j’entends charger les fusils, approvisionnés déjà.

La manœuvre n’est pas adroite. Je décide de persévérer, en l’accentuant au contraire, dans la tactique que j’ai adoptée : provoquer la loyauté par la confiance. Je me retourne et je donne l’ordre de laisser les fusils tranquilles. Puis je prends progressivement de l’avance sur mon escorte et, laissant ostensiblement mon propre fusil et mon revolver sur mon chameau, j’arrive à la porte d’une case, où un groupe m’attend.

On me fait entrer. Dans l’intérieur, sur le sol, des tapis. Il y a là une dizaine d’hommes, des Arabes Zoueyas. Leur réputation n’est pas très bonne. L’accueil est froid, les salutations réservées, les mines contraintes. Pas de poignées de main. Je m’assieds et je prends la parole. J’explique que je viens en ami et en hôte, que je n’ai pas de soldats avec moi ; que je désire voir Sidi Mohammed el Abid et que je voudrais lui faire porter le plus tôt possible une lettre pour lui annoncer mon arrivée. Sa résidence est à Tadj, à quelques heures de Telab. Je réussis à peu près à me faire comprendre. Puis je fais appeler Ahmed pour qu’il me serve d’interprète dans la suite. Il me dit que les gens du village ont fait arrêter les chameaux à quelques centaines de mètres plus loin, et qu’on les décharge.

Mes explications sont accueillies avec des visages fermés, mais avec une correction parfaite. On va, me dit-on, envoyer immédiatement un homme à Sidi Mohammed avec ma lettre. Il passera en même temps par Djof et préviendra le chef du village.

Deux heures s’écoulent sans qu’on apporte ni thé, ni eau. Les visiteurs se succèdent, entrent, saluent, s’assoient silencieusement, me regardent, détournant rapidement leurs yeux durs dès que mon regard rencontre le leur. Enfin plusieurs d’entre eux, les uns après les autres, s’en vont. La diminution de leur nombre donne comme une impression d’intimité. J’en profite pour poser quelques questions. On y répond d’assez bonne grâce.

Suleyman entre. Je ne sais rien de ce qui se passe au dehors. Il a le teint gris, ce qui est sa pâleur, mais il me fait, à la dérobée, un petit signe, et j’en conclus que nulle complication n’a surgi. Mes hommes, comme moi, semblent maintenant comprendre que la partie est engagée, et qu’elle est décisive. Puis c’est Denis. Il me demande si je ne veux pas manger. En effet, je meurs de faim. Mais mon plus proche voisin l’interrompt. On m’apportera, dit-il, à manger tout à l’heure, ainsi qu’à mes hommes. Je suis ici dans la case du fils du chef. Il sera pourvu à tous mes besoins. Ses paroles ont leur importance : ainsi je suis hôte, et j’ai au moins devant moi les trois jours traditionnels de l’hospitalité musulmane. Cela prend meilleure tournure.

En effet, on apporte des dattes et de l’eau. Je remarque quelques visages ouverts, enfin, parmi d’autres qui restent hostiles. On me demande à voir ma boussole ; on sait, me dit-on, que j’en ai une et que je la regarde souvent en route. Une épingle double, ensuite, passe de main en main. Puis ce sont mon fusil et mon revolver qu’on réclame. Ils sont sur mon chameau, comme je l’ai dit tout à l’heure. J’envoie Ahmed les chercher. La demande, à la vérité, ne me plaît guère. Mais je suis trop engagé pour refuser. Je les leur donne, l’œil aux aguets. On les regarde. Ils passent de main en main. On me les rend.

Enfin du café arrive, puis un repas.

Le soir tombe. Un à un, les visiteurs se retirent. On apporte une lanterne où brûle une bougie. On la pose à terre. Elle éclaire une petite zone circulaire, sur le sol. Le reste de la case est dans l’obscurité. J’attends, désœuvré.

Vers neuf heures, on m’annonce le chef Amran. C’est un grand Arabe, sec, ridé, qui a de l’allure et qui n’hésite pas. « J’ai bien fait, me dit-il tout de suite, de me fier aux gens de Koufra. Je suis ici son hôte. Si la réponse de Sidi Mohammed, que tous maintenant s’étonnent de voir tarder autant, était négative, lui-même me reconduirait jusqu’au premier puits pour que je ne sois pas attaqué en route. Puis, il me demande si je désire qu’on couche près de moi. Lui-même s’y offre. Je réponds que, sous le couvert de l’hospitalité musulmane, je me sens en pleine sécurité et que je préfère n’avoir personne. Il paraît sensible à ma confiance.

Je vais voir mes hommes. Tout se passe au mieux. A peine suis-je arrivé que Toroë et Sidia s’avancent et, selon le rite qu’ils ont institué, ils me font l’habituel discours, que j’écoute gaiement. Je rentre et je passe une nuit tranquille et reposante. Le matin, vers huit heures, pendant que je cause avec le chef qui est déjà venu me rendre visite, on vient le chercher : des soldats arrivent. Il me dit de ne pas bouger et sort.

Cinq minutes plus tard, il revient et, derrière lui, entrent quatre hommes : un officier, un commandor qu’on appelle Effendi, et trois soldats. Ils sont tous parfaitement bien tenus, en costume kaki, à l’européenne, avec boutons de cuivre, jambières de cuir, chaussures et fusil à tir rapide, muni d’une courte baïonnette qui se replie le long du canon. J’ai retrouvé souvent ces particularités d’équipement et d’armement dans la suite.

Le commandor, un grand gaillard aux longues jambes, au teint d’un brun très foncé, aux lèvres proéminentes, me salue, me tend la main. Il apporte la réponse de Sidi Mohammed. On me la lit. Sidi Mohammed se déclare heureux de ma visite. Il me recevra demain à Tadj, où m’escorteront ces soldats, et j’y serai son hôte. Ce soir, ajoute le commandor, nous partirons, nous coucherons à Zouroug, et demain matin, avant la chaleur du soleil, nous serons à Taj, in cha Allah — s’il plaît à Dieu.

La partie est gagnée.

Dans cette partie heureuse, je n’ai pas été seul à tenir les cartes du jeu français. Si l’évolution des Senoussia s’est manifestée nettement, pour la première fois, à l’occasion de ma visite, elle a été préparée par une série d’événements antérieurs.

Après les rudes et victorieuses campagnes au cours desquelles nos officiers et nos soldats imposèrent aux populations du Kanem, du Ouadaï, de l’Ennedi, du Borkou et du Tibesti le respect de notre drapeau, la politique ferme, généreuse et sage de notre administration en Afrique, a inspiré aux indigènes une considération et une confiance dont la portée s’est étendue jusqu’aux Senoussia, très informés de l’opinion extérieure par leurs émissaires, et je suis heureux, au moment où je relate le résultat qu’il m’a été donné de recueillir, de rendre un hommage infiniment sincère et profondément reconnaissant aux morts et aux vivants qui, dès longtemps, l’ont courageusement, modestement et efficacement poursuivi.

Les voisins reviennent. On les informe. Tous les visages deviennent cordiaux. On se prête à des photographies. Quant à mes gens, ils sont radieux.

L’après-midi, je visite les cultures avec un homme du nom d’Abd el Kader, qui se dit chérif et qui, en l’absence du chef, malgré la présence du fils de celui-ci, a pris hier toutes les initiatives et s’est tenu constamment près de moi. Ce sont de petits champs, tout proches des cases.

Des puits, où l’eau paraît à huit mètres environ et dont la paroi est faite de morceaux de palmiers étagés les uns au-dessus des autres, permettent de les irriguer au moyen de canaux et d’un dispositif de puisage. Tout cela est entretenu avec soin. Je vois du maïs, du blé, des tomates, des figues, des arbres fruitiers et, bien entendu, de nombreux dattiers. Il y a, comme animaux, des ânes, des moutons à poil brun foncé, court et droit, des poules. Je remarque un cheval. Il est au chef, qui l’a fait venir de Faya.

Les cases sont construites de morceaux de pierre ou de terre pierreuse superposés, où se mêle beaucoup de sel. Il y a ici du sel comme à Dimi, m’a dit Amran, le cheikh.

Je remets dans la journée les cadeaux qui me paraissent justifiés. Le chérif me remercie, le cheikh aussi. En revanche, je vois sur la figure du fils de ce dernier, qui a compté l’argent sans rien dire, un tel désappointement, que je charge Ahmed de s’enquérir de ses motifs. Je les connais bientôt. Le chérif m’avait dit que j’étais son hôte personnel, et je l’ai rémunéré en conséquence. C’est au contraire le fils du cheikh qui a fait tous les frais de ma nourriture et de celle de mes hommes, et mon présent, dans ces conditions, l’a déçu. Je vois que le brave chérif connaît manière, comme disent les noirs. Néanmoins, je ne soulève aucun incident, ce n’est pas le moment, et je me borne à donner au fils d’Amran, un pauvre garçon estropié d’un pied, qui a fait de son mieux pour me traiter convenablement, ce qui lui revient, en y ajoutant la moitié d’un pain de sucre. Cette fois, il est satisfait. Il me dit qu’il pourrait parler beaucoup sur Abd el Kader. Puis il se dirige vers un coffre de bois qui se trouve dans la pièce où je me tiens. Il l’ouvre avec une longue clef, jette autour de lui un rapide regard de défiance, y place sucre et argent, en ne levant le couvercle que juste ce qu’il faut pour introduire le tout, et referme vite. Le voilà parti, claudicant.

Bichara. Au premier plan, mes hommes, parmi lesquels Doma est au milieu, un peu en avant. A droite de sa tête, derrière, assez loin, le puits.

A droite, un tas d’ossements.

([Page 299.])

Mes hôtes et ma case à Telab, à l’entrée de l’oasis de Koufra.

Au centre, le chef Amran. A droite Abd el Kader.

([Page 308.])

Le commandor m’avise que nous attendrons la nuit pour quitter Telab ; nous éviterons ainsi, me dit-il, un attroupement des gens du village autour de mes bagages.

L’après-midi, un certain nombre de visiteurs se succèdent à nouveau dans ma case ; mais l’attitude s’est modifiée ; je les sens confiants. Ma boussole, une fois de plus, est examinée ; puis, c’est une paire de bretelles qui obtient un succès considérable. On me demande aussi, comme partout, des médicaments.

Quand le jour tombe, je vais surveiller l’arrangement des charges. Quelques Zoueyas, qui rôdent alentour, essayent de me vendre divers objets de fabrication européenne, une théière notamment. Tout est prêt. Seul le commandor ne vient pas. Je vais l’avertir. Il est chez Amran, dans une longue pièce nue. Il prend le thé avec le cheikh et ses trois soldats ; ils m’invitent à me joindre à eux, mais j’entends des éclats de voix du côté des chameaux et je vais voir ce qui se passe.

C’est Ahmed qui, à l’occasion d’un achat, se dispute avec un vieillard. Le vieux pince avec fureur sa petite bouche sans dents, toute rentrée, et vocifère d’une voix enrouée, sur un ton suraigu, de longs arguments. Les Zoueyas, qui ne cessent de tourner autour des cantines, se groupent derrière lui. J’interviens. J’admoneste vivement Ahmed, et mon ton irrité ramène le calme chez tous.

Pendant ce temps, le fils du cheikh, sans rien dire, est allé prévenir le commandor qu’il est préférable de se hâter. Celui-ci comprend, arrive, et dix minutes plus tard nous sommes en route. Les Zoueyas se sont dispersés dans l’ombre, silencieux et lents. Quand, à Tadj, j’ai fait vérifier mes bagages, j’ai constaté que rien ne manquait. Surveillance de mes hommes ou réserve de mes hôtes, le fait mérite d’être noté.

Le clair de lune me permet de distinguer, chemin faisant, des palmeraies et, non loin, des garas. Le sol est de sable mou, généralement bossué de gros monticules. Nous marchons à une allure moyenne et nous sommes en trois heures et demie à Zouroug, où sont groupés des arbres divers, des cultures et quelques cases. Mais nous n’y voyons personne, encore que le lieu soit habité ; nous couchons à l’abri de palmiers.

Le commandor a une montre ; tous ces jours-ci, elle me donnera les indications que me refusent désormais les miennes.

24 octobre. — Nous repartons au soleil levant. J’ai repris le costume européen. Je ne veux pas entrer à Tadj déguisé. Je garde seulement mon tarbouch, car je n’ai plus de casque.

Après une demi-heure de marche dans le sable d’un nouvel espace nu, nous sommes au commencement de Djof ; je vois un groupe étendu de quadrilatères de murs bas, ternes et gris, irrégulièrement répartis sur la pente douce d’une large éminence sans végétation. Une vaste palmeraie s’étend au pied de cette pente, et des étangs d’eau salée miroitent à travers ses arbres. Le sol est revêtu lui-même, par endroits, d’une couche de sel abondante. Nous laissons le village à notre droite. La piste, contournant l’éminence, passe entre les cases et la palmeraie, puis entre dans celle-ci.

Au nord, à quelques kilomètres, apparaît maintenant, au-dessus des palmiers, une sorte de falaise dans la face antérieure de laquelle se sculptent des cônes et des garas, d’ailleurs peu accusés. Des pistes se dessinent, blanchâtres, sur ses pentes terreuses ; au-dessus, des murs bas et sombres comme les ruines d’un vieux château-fort. C’est Tadj. Nous aurons mis, de Zouroug, deux heures et demie pour l’atteindre.

La partie de la falaise où se trouve Tadj forme une pointe légèrement avancée. A l’Est et à l’Ouest, la ligne des reliefs continue avec des saillants et des rentrants.

Des indigènes, une trentaine au plus, vêtus de boubous blancs, surgissent çà et là entre les vieux murs et s’avancent curieusement pour me voir.

Nous gravissons la pente. Le détour que fait la piste en arrivant au sommet me montre un groupe, arrêté, qui m’attend. Le commandor met pied à terre. Je l’imite. Un homme corpulent, au teint brun, au visage aimable et grave, avec une courte barbe, se détache et vient à nous. Il est vêtu de riches étoffes. C’est le kaïmakan Si Mohammed Saleh el Beskri. Derrière lui se tiennent, silencieux, des personnages de moindre importance.

Nous échangeons des salutations et nous pénétrons dans une cour carrée dont la porte n’est qu’à quelques mètres de nous. Une colonnade forme le côté qui fait face à l’entrée. Sous la colonnade, une large galerie, que je traverse, puis j’entre dans une longue pièce rectangulaire claire et gaie, qui n’est que la répétition intérieure de la galerie, et sur le sol de laquelle sont des tapis. Nous nous asseyons, le kaïmakan et moi, sur l’un d’eux, adossés au mur, face à la porte, et les notables se rangent, accroupis comme nous, à notre droite, sur une ligne perpendiculaire à la nôtre.

Je reprends mon petit discours de Telab, et je l’ai à peine terminé que le kaïmakan se lève précipitamment et, sans un mot de réponse, sans un salut, se dirige vers la porte, imité par tous les notables.

Je reste seul, un peu inquiet. Ai-je commis quelque maladresse, une faute d’usage grave ? Mais le commandor, qui arrive, me rassure. Le kaïmakan n’est qu’un mandataire. Il a qualité pour écouter mes paroles, non pour y répondre. Il n’y a donc pas répondu. Mais il est parti, en hâte, les transmettre. Je m’incline devant cette logique.

Dans la cour, mes hommes sont entrés, laissant les chameaux dehors. Ils ont l’air enchantés de l’accueil qu’on leur a fait.

Une demi-heure plus tard, deux soldats viennent me chercher. Ils me conduisent chez Sidi Mohammed par des rues désertes, bordées de petits murs bas et sombres. Nous longeons par moments le bord de la falaise qui domine les environs, et d’où la vue s’étend au loin sur l’immense palmeraie avoisinante et, derrière elle, sur quelques reliefs dénudés. Bientôt une porte modeste s’ouvre devant nous. Nous suivons d’étroits couloirs à ciel ouvert, coupés de très petites cours, le tout rustique et propre. L’un de ces couloirs, qui me paraît plus étroit encore que les autres, nous mène à une dernière cour, spacieuse, dont un côté est occupé, comme dans la mienne, par des arceaux, puis par une galerie couverte, puis par une belle pièce parallèle à celle-ci. Seulement, c’est plus grand que chez moi, et les tapis couvrent une surface plus étendue : il y en a jusque dans la cour. Dans la pièce, aux murs garnis de bibelots d’Europe où les pendules et les réveille-matin se distinguent par leur nombre, un immense plateau de cuivre, chargé de mets soignés, — œufs, mouton à différentes sauces, couscous, — est à terre. Le kaïmakan, dans ses beaux vêtements aux couleurs chatoyantes, me reçoit, m’invite à m’asseoir, et nous commençons, servis par les mêmes soldats qui sont venus me chercher chez moi, un excellent repas. Mon hôte se tait d’abord, et je l’imite. A deux reprises, un serviteur lui apporte un petit bout de papier. Il le lit, prend un stylographe, y écrit quelques mots, le rend. Ce sont des ordres et des questions de Sidi Mohammed.

Vers la fin, il m’annonce que celui-ci viendra tout à l’heure. On sert le dessert, qui ravit ma gourmandise, un peu à l’épreuve depuis quelque temps : un gâteau de semoule parfumé, des melons à chair blanche, des pastèques sucrées et un admirable raisin doré qui peut rivaliser avec les meilleures espèces d’Europe. L’Ennedi et le Borkou possèdent d’ailleurs ce même raisin. Après une minuscule tasse de café, on me présente un bassin où, d’une aiguière, de l’eau est versée sur mes doigts ; au commencement déjà, on avait eu cette attention. Le kaïmakan se lève ensuite, me laisse, et, du dehors, devant la porte, il guette l’arrivée du prince. Bientôt, il me fait signe que celui-ci arrive. Je le vois se porter de quelques pas à sa rencontre. Ils entrent tous deux.

Je suis en présence d’un homme de taille moyenne, d’âge mûr, un peu épaissi par l’embonpoint. Son teint est cuivré, son regard clair, dur, expressif. Il est vêtu avec une recherche discrète.

Le kaïmakan se retire respectueusement, et reste dehors près de la porte. Ahmed, que j’ai envoyé chercher pour qu’il me serve d’interprète, est dehors aussi.

Sidi Mohammed me tend sa main, qu’il porte ensuite à son front. Nous échangeons les salutations habituelles où les « Kif Hâlak », « Taïbin », « Hâfia » se croisent lentement à plusieurs reprises. Nous nous asseyons. Ce sont ensuite de nouvelles salutations. Je fais une fois de plus mon petit discours. J’ai soin, pour éviter toute équivoque, de bien préciser que je ne suis l’envoyé de personne ; que le gouvernement français ignore ma visite ; que je viens à titre personnel. Il met dans sa réponse beaucoup de politesse, en même temps qu’il lui donne un caractère amical très marqué. Je me montre sensible à cet accueil qui aurait pu être si différent. Nous nous entretenons une dizaine de minutes de banalités. On sert le thé — les trois petits verres traditionnels. Puis il fait un signe au kaïmakan, qui entre. Je me lève, il se lève aussi, je prends congé de lui et mes deux gardes du corps — ce sont deux officiers, me dit Ahmed, — me ramènent chez moi par les rues toujours aussi vides. Nous avons pu causer sans interprète. Il me comprend aisément. J’éprouve plus de difficulté, car il parle un arabe savant qui est nouveau pour moi.

Le kaïmakan m’a prévenu que c’était à lui seul que je devais exprimer mes désirs, de manière à ne pas surprendre Sidi Mohammed par des demandes auxquelles il ne soit pas préparé, et à ne pas le mettre dans la nécessité de résister, le cas échéant, à certaines d’entre elles. Je l’ai donc avisé, avant de partir, que je serais heureux de passer trois jours à Koufra, d’y visiter notamment le marché et de prendre quelques photographies ; qu’ensuite je souhaite me diriger sur Alexandrie.

J’attends avec une impatience particulière la réponse qui me sera faite sur ce dernier point. Le succès de mon voyage ne sera, en effet, complet, que si je puis atteindre la Méditerranée et achever ainsi la liaison.

Je passe l’après-midi dans une solitude qui contraste avec les visites de Telab, mais qui me repose. Seuls, le commandor et les deux officiers qui m’ont accompagné se présentent vers quatre heures pour me saluer de la part de leur maître.

Le soir, on vient à nouveau me prendre pour dîner.

Je retrouve le kaïmakan, très aimable.

Le menu n’est ni moins copieux ni moins recherché que le précédent. Le pain, auquel je n’étais plus habitué, est blanc et excellent. Mon hôte a fait improviser une table et apporter des chaises, parce qu’il m’a vu gêné, à midi, pour manger par terre. De même qu’alors, il engage la conversation vers le dessert seulement. Il m’annonce notamment que le Chérif — Sidi Mohammed a droit à ce titre — se réserve de m’entretenir longuement le lendemain. Je lui demande, à cette occasion, qui est le chérif Abd el Kader, qui remplaçait le cheikh à Telab, lorsque j’y suis arrivé. Il sourit. « Ils ne sont ni chérif ni cheikh, me dit-il ; Abd el Kader est un homme quelconque ; Amran est chef du village, mais non cheikh. »

Après le thé, mes deux officiers me reconduisent. De la falaise de Tadj, on voit, au clair de lune, l’immense palmeraie qui s’étend au loin. Je considère ce spectacle ; je songe à ces fruits, à ce blé, à ce raisin, tirés, en plein désert, de la terre la plus ingrate ; je me rappelle Sarra, creusé loin de tout, dans la roche, à soixante mètres de profondeur, et par quels moyens ! Je me dis que les auteurs de ces efforts et de ces résultats sont mieux que de simples sauvages, et que, devant l’humanité et devant la justice, ils ont acquis, peut-être, quelque droit à garder pour eux, pour eux seuls si bon leur semble, entre les solitudes jonchées d’ossements qui, de toutes parts les isolent du reste du monde, le rude refuge qu’a créé leur volonté et que féconde chaque jour leur labeur.

Je traverse la cour carrée au fond de laquelle est mon logis. Le long du mur le plus éloigné de ma porte, mes hommes sont couchés, endormis. Seuls Ahmed et Denis veillent en m’attendant. La bougie qu’ils allument n’éclaire qu’un coin de la grande pièce silencieuse, où, sur un tapis sombre, ma natte, avec ma couverture, est étendue. Je les congédie ; je me déshabille lentement, dans la paix de ce domicile si longtemps attendu ; dans cette sérénité soudaine, ma pensée s’attarde à loisir au souvenir des jours précédents, et je me pénètre du sentiment de ce qui est, en songeant à ce qui aurait pu être.

25 octobre. — Déjeuner comme la veille chez le kaïmakan, qui m’annonce que je resterai à Koufra tout le temps que je voudrai et que c’est à moi-même qu’il appartient de fixer la date de mon départ. Quant à continuer vers le Nord, c’est, dès à présent, chose convenue, puisque cela m’agrée. Cette réponse m’apporte la satisfaction qu’on imagine ; désormais, tout le plus difficile est fait.

Sidi Mohammed vient ensuite, et nous avons un entretien de près d’une heure, dans lequel il me manifeste beaucoup de confiance. Puis il donne son assentiment à mon désir de visiter le marché et d’y prendre des photographies. Les gens de Koufra, me dit-il, sont prévenus. Ils me considèrent maintenant comme un ami.

Je n’ai toujours aucune visite chez moi. Il y a constamment trois soldats à ma porte. L’entrée forme un petit corps de garde. Je me demande si la consigne vise aussi mes propres sorties, et je tente l’expérience. Mais on se contente de me saluer lorsque je franchis le seuil.

Je fais appeler le commandor vers deux heures afin de me diriger vers le marché.

Il me fait remarquer que Sidi a fixé quatre heures, sans manifester toutefois l’intention de refuser ; je préfère rester dans la stricte correction ; attendons quatre heures ; il y a peut-être une raison à cela. Je prends, dans l’intervalle, quelques vues de l’oasis.

Vers trois heures et demie nous partons enfin ; je suis à chameau ; le commandor monte un petit âne alerte, ses longues jambes traînant presque à terre ; nous avons avec nous trois soldats, à chameau comme moi ; j’emmène en outre quelques-uns de mes hommes, qui ont des achats à faire. Nous descendons dans la palmeraie de Djof, et après une heure de marche environ, une série de quadrilatères de murs bas indique l’emplacement, très vaste, des souqs. Ma visite est sans doute annoncée, car une foule sort, qui se porte à ma rencontre, et bientôt plus de cinq cents indigènes m’entourent. Le commandor paraît soucieux et les soldats s’efforcent de faire reculer les gens, quoique la curiosité de ceux-ci affecte un caractère sympathique ; ils craignent sans doute l’initiative d’un fanatique quelconque. Je circule de mon mieux, mais je ne puis presque rien voir ; je suis noyé dans une mer humaine. Je réussis à prendre plusieurs photographies ; je n’ai pas besoin de me cacher, on s’empresse devant l’appareil ; puis je donne le signal du départ, ce qui paraît causer une vive satisfaction au commandor et aux soldats. Ceux-ci, lorsque nous nous sommes éloignés, retirent de leurs fusils des chargeurs qu’ils y avaient mis.

Je revois, en passant dans la palmeraie, de nombreux jardins cultivés avec un soin extrême, les mares dont on tire le sel, et, à côté, des puits d’eau douce, peu profonds. Je remarque des chiens, des pigeons. Ahmed, qui a pu se faufiler parmi les Khouans, me dit qu’il y avait peu de chose au marché, et rien qui ne se trouve au Ouadaï. On y vend des munitions autant qu’on en veut. Il m’apporte un chargeur qu’il a payé, en medjidiehs, l’équivalent de trois francs. Il est de six cartouches et porte l’inscription F. P. — C. 09. Il y en a, me dit-il, une énorme quantité.

26 octobre. — Mon départ est fixé à demain deux heures.

Je n’ai pas jugé à propos de reculer le terme que j’avais moi-même assigné, en arrivant, à mon séjour. J’aurais peut-être pu obtenir de pousser plus loin mes investigations dans Tadj et dans Djof, et ma documentation y aurait gagné en pittoresque. Mais l’accueil du chérif et de la population m’a semblé de nature à assurer à mon voyage une portée plus intéressante. Il m’a paru dès lors opportun de rechercher le succès de celui-ci dans les effets de la confiance et de la sympathie, plutôt que dans le butin problématique d’une curiosité surveillée, curiosité qui, chez les musulmans surtout, n’est jamais vue favorablement ; et sans cesser d’observer avec soin ce que les circonstances, des questions directes ou indirectes, et les rapports de mes hommes, qui sortaient et circulaient librement, faisaient apparaître à mes yeux, je me suis gardé à dessein de tout ce qui aurait pu laisser après moi, à l’heure où on se fait une opinion définitive sur la visite d’un hôte, l’impression que j’étais venu pour surprendre des secrets.

L’organisation de la deuxième partie de ma route est assez délicate ; le plus simple et le plus sûr serait de conserver mes serviteurs et mon escorte, après m’être procuré de nouveaux chameaux : nous entrons, en effet, dans la saison des nuits froides, et il me faut des chameaux à long poil, des chameaux du Nord.

Mais je me heurte à une difficulté capitale. Mes ressources s’épuisent. Il est bon, d’autre part, pour le prestige français, que je laisse sur mon passage une réputation de libéralité. Je me trouve ainsi dans la nécessité de réduire au strict minimum mes dépenses personnelles.

Le commandor est chargé de m’assister dans la préparation matérielle de mon départ. Je le fais venir. Je suis, désormais, lui dis-je, l’hôte des Senoussia. Cette circonstance est une sauvegarde suffisante à mes yeux. Mes hommes ne me sont plus nécessaires et leur rapatriement, si je les emmène, sera compliqué. Je vais les laisser ici, à l’exception de mes serviteurs. Il part souvent de Djof des caravanes de marchands qui se rendent en Égypte. Je voyagerai avec l’une d’elles. C’est beaucoup plus simple.

Il semble un peu surpris ; il ne fait toutefois aucune objection, et pendant qu’il va rendre compte au kaïmakan de la manière dont j’envisage la continuation de mon trajet, je fais venir Denis et Ahmed, et je les avise de ma décision. Tout de suite, leur attitude traduit une hésitation marquée. Je leur dis qu’il m’est nécessaire d’avoir tout au moins l’un d’eux avec moi ; et qu’ils aient à s’entendre pour savoir qui m’accompagnera. Ils se retirent, silencieux.

Lorsqu’une demi-heure après je les rappelle, leur répugnance à s’engager plus avant dans ces conditions se manifeste d’une manière plus claire encore. Puis, comment revenir, ensuite ? Je leur réponds que j’assurerai leur rapatriement. Mais je ne puis leur donner de précisions, n’en possédant pas moi-même, sur la voie que je leur ferai suivre, ni sur le temps du trajet ; et je vois que leurs appréhensions persistent.

Il n’a jamais été convenu qu’ils m’accompagneraient au delà de Koufra ; ils ne me le font pas remarquer, mais je m’en souviens bien ; ils ne résisteront pas, j’en suis sûr, à un ordre formel, si je le donne ; mais j’hésite à récompenser, par une surprise, l’entrain avec lequel ils m’ont suivi dans cette aventure ; puis, je ne veux pas, avec moi, de gens qui marchent à contre-cœur. Je me décide à les laisser. Je les congédie. Ils semblent soulagés ; je les entends maintenant, dehors, causer avec les autres sur un ton animé.

Leurs services vont me faire grand défaut. C’était le principal élément de mon confort.

Lorsque le commandor revient, je lui dis que je n’emmène personne, décidément. Il a justement connaissance d’une petite caravane de Medjabras qui se rendent à Djalo. Il l’a déterminée à avancer son départ. Elle quittera Tadj le lendemain à deux heures, avec moi. Pour des chameaux, il m’en a trouvé aussi, et il amène leurs propriétaires, à qui je vais, selon l’usage, payer la location d’avance. Sidi Mohammed me donnera un sauf-conduit et un homme de confiance, un Khouan, qui m’assistera dans le règlement des difficultés, s’il s’en produit en chemin. Tout me paraît bien ainsi.

Le commandor part, mais je le revois bientôt. Il a réfléchi. Je ne puis, d’après lui, me mettre en route sans un des mes hommes au moins avec moi, quel qu’il soit. L’arabe que je parle, et que je parle mal, sera de moins en moins compris à mesure que j’approcherai de l’Égypte. Ici, déjà, lui-même, qui s’exprime en arabe tripolitain, a beaucoup de peine à s’entretenir avec moi. S’il surgit un incident, ce qui est toujours possible, je ne pourrai même pas m’expliquer.

Il a raison, et dans le moment, Doma, qui, de la cour, nous entend, demande à entrer. C’est lui, on le sait, qui a fait fonction de chef de détachement pendant le trajet. Il s’est bien acquitté de sa tâche. Il s’est montré sérieux et consciencieux.

Il a eu connaissance, dit-il, de la difficulté créée par l’attitude de Denis et d’Ahmed. Il s’en est entretenu avec Suleyman, Fezzanais du Kanem comme lui. Ils estiment qu’ils ne doivent pas me laisser partir dans de telles conditions ; qu’ils manqueraient, autrement, à leur devoir vis-à-vis d’un Français. Ils ont décidé que l’un d’eux au moins m’accompagnerait. Comme je le comprends plus facilement que Suleyman, il a pensé que c’est lui qui pourrait m’être le plus utile, et il vient s’offrir.

Je suis sincèrement touché de l’initiative de ce brave garçon. Je fais venir Suleyman. Je leur exprime à tous deux le sentiment de satisfaction que j’éprouve devant cette preuve de leur dévouement. J’accepte d’emmener Doma : il sait en effet quelques mots de français. La question est réglée.

Pour les autres, il faut encore quarante-huit heures pour que leurs chameaux, auxquels on apporte chaque matin une abondante ration de dattes et de paille, soient en état de refaire la route de Tekro. Ils vont donc rester ici deux jours environ après moi. Le kaïmakan se charge d’assurer leur départ dans des meilleures conditions de sécurité. On commencera par les consigner dans ma cour, afin d’éviter qu’ils ne profitent de mon absence pour s’émanciper trop et se laisser aller à leur humeur querelleuse. On m’a d’ailleurs fait part d’une circonstance qui justifie particulièrement cette mesure : Allanga, hier soir, a rencontré dans le village le frère d’un homme qu’il a tué jadis. Celui-ci l’a reconnu, mais n’a rien dit. Chez les Gorânes, la vengeance est de règle. Il est préférable qu’ils ne se retrouvent plus.

Je déjeune, comme d’ordinaire, chez le kaïmakan.

La fin du repas me ménageait une surprise. Lorsque arriva le moment de l’entremets, un de mes serviteurs s’avança et plaça devant moi un flacon d’un aspect tout à fait européen. Je lus machinalement l’étiquette. Elle portait ces mots imprévus : « Huile de ricin. » Je commençai à me demander si un raffinement d’élégance nouvellement introduit dans les mœurs musulmanes allait exiger de moi l’absorption d’un petit verre de ce produit, auquel j’eusse de beaucoup préféré l’excellent café habituel, quand un second flacon, puis un troisième vinrent s’ajouter au premier. Sur l’un il y avait : « Teinture d’iode », sur l’autre : « Bicarbonate de soude » ; ce fut, après cela, un dépuratif. Ces prévenances étaient un peu excessives, et atteignaient l’indiscrétion. Je n’avais rien demandé. Mais j’eus presque aussitôt la clef du mystère. Sidi Mohammed avait fait venir un certain nombre de produits pharmaceutiques réputés, mais comme personne de son entourage ne lisait le français, il ne savait qu’en faire et désirait que je lui en indique l’usage et les doses.

Et je profite de cette anecdote pour insister une fois de plus sur un point intéressant entre tous. Du haut en bas de l’échelle, l’un des besoins principaux des indigènes africains est l’assistance médicale. A Koufra, ce n’est pas à nous qu’elle incombe ; mais nous n’y consacrerons jamais assez d’efforts, assez de sollicitude dans nos colonies. C’est à la fois une œuvre politique, par la confiance qui attache l’indigène au médecin qui l’a guéri ; c’est une œuvre humanitaire, car la santé est le premier des bienfaits que nous devions à nos sujets moins instruits. C’est un devoir économique, parce que c’est par là, et seulement par là, que nous lutterons contre la dépopulation africaine, contre la pénurie de main-d’œuvre qui en est la conséquence, contre le défaut de rendement des richesses immenses que nous possédons là-bas. L’assistance médicale, l’éducation professionnelle, accompagnée de quelques principes moraux simples et souvent répétés, des voies de communication, tous les vrais coloniaux diront avec moi que c’est là ce que nos possessions veulent d’abord.

J’ai, après le thé, un nouvel entretien, non moins cordial, avec Sidi Mohammed. Il m’invite à revenir. Il sera toujours heureux, me dit-il, de me voir à Koufra. Il me prie de transmettre au gouvernement français les assurances de sa plus haute considération et de son désir sincère de vivre désormais en bonne intelligence avec nous. « Je connaissais mal les Français, me dit-il. Tu es venu. Je les comprends mieux, et je veux être leur ami. »

27 octobre. — Je passe la matinée à payer les hommes que je renvoie, à m’assurer qu’ils ont tout ce qu’il faut pour la route, à écrire des lettres qu’ils remettront au commandant du Borkou, à Faya. A une heure, je prends congé de Sidi Mohammed. Il m’a fait apporter, dans la matinée, du thé, du sucre, des bougies pour que je puisse m’éclairer en route, des melons, du raisin, du couscous, et deux grands sacs de petits gâteaux secs aromatisés de graines odorantes qui me tiendront lieu de pain.

— « Tu es maintenant un frère pour moi », me dit-il en manière d’adieu, avec cette emphase qui fait partie de la politesse arabe.

Cependant la formule était loin d’être vaine, et j’ai pu me rendre compte, par la suite, du soin qu’il avait pris de me ménager un retour facile. Les sous-ordres chargés de réaliser ses intentions ne répondent malheureusement pas toujours, et ce fut le cas, à la confiance qu’il met en eux. Son rang l’éloigne de la surveillance des détails. Le kaïmakan est son intermédiaire à l’égard de la population. C’est son porte-paroles et son agent d’exécution. Lui-même, d’ailleurs, a sous ses ordres de nombreux subalternes.

Comme je rentre chez moi, croyant trouver mes chameaux déjà prêts, le commandor m’annonce qu’ils n’ont pu arriver à temps, et que le départ est remis à demain. Mais nulle inquiétude ne me vient à l’esprit. J’ai pleine confiance, désormais, dans mes hôtes.

Quelques serviteurs du chérif viennent me rendre visite dans l’après-midi ; leur entretien est sans intérêt. Le soir, je dîne seul pour la première fois. Le kaïmakan me fait dire qu’il a pensé que j’avais mes cantines à faire pour le lendemain et que je préférerais sans doute disposer de mon temps. Je suis un peu surpris. Il sait fort bien que j’étais prêt à partir dès deux heures. Le dîner est excellent et copieux : quatre pigeons, couscous, etc.

A huit heures, un nouveau serviteur de Sidi Mohammed se présente. Il m’apporte une lettre de recommandation de son maître pour Sidi Rida, le cherif senoussi qui exerce l’autorité à Djalo. Quant aux hommes que je laisse, ajoute-t-il, répondant à ma pensée secrète, ils partiront après-demain sans faute, en compagnie de commerçants sûrs ; je puis être absolument tranquille. Il me donne aussi des allumettes, du savon, du pain pour la route, et quelques oranges.

Je remercie. Je me montre touché. Je le suis, d’ailleurs, et le séjour de Koufra, l’hospitalité de Mohammed el Abid, la loyauté, la cordialité, les prévenances dont j’ai été l’objet chez lui, tiendront toujours, dans mon estime et dans mon souvenir, une place à part.

28 octobre. — Les chameaux sont là dès le lever du jour. Toutefois, ils sont si petits, si peu dressés, que je décide de garder celui qui m’a servi de monture jusqu’ici ; il s’est remis très vite de sa fatigue et paraît pouvoir repartir dès maintenant. On répartit mes bagages sur les six autres ; ils sont à peine chargés, car je n’ai que peu de chose avec moi. On m’amène, au dernier moment, deux moutons ; c’est un présent encore. J’en laisse un à mes hommes. Je leur renouvelle mes recommandations. Je leur serre la main à tous, et pars avec le commandor et trois soldats qui vont m’escorter jusqu’à la première étape. Le convoi suivra. Le pauvre Douma a le cœur gros, en quittant tous ses camarades qui, eux, vont rentrer au pays. Mais sa résolution ne faiblit pas.

Un homme accourt, alors que je suis déjà en route, pour me remettre une lettre que les Fezzanais, les Fezzanais de Sarra, arrivés la veille à Telab, ont apportée pour moi de la part du capitaine Ledru. « Les goumiers, m’écrit-il, les lui ont amenés à Tekro. La fausse manœuvre a été complète. Il les a dédommagés, ravitaillés, et ils sont partis après avoir pris le repos nécessaire, se faisant forts de me rattraper pour me servir d’introducteurs. » Il leur aurait fallu marcher plus vite.

Pierreuse d’abord, la falaise sur le bord de laquelle Tadj est construit descend bientôt en une pente de sable presque insensible, au bas de laquelle se répète, à peu de chose près, le paysage d’arrivée à Telab : deux lignes d’arbres placées presque bout à bout, et, derrière, un mouvement de terrain ; au-dessus de celui-ci s’élèvent quelques reliefs, notamment la gara Haouari, très nette. La palmeraie de l’ouest est celle d’Haouari ; celle de l’est, celle d’Hououiouri.

Nous atteignons Haouari en trois heures et demie : un village banal. Les chameaux des bagages n’arrivent que deux heures après nous, avec les commerçants qui doivent m’accompagner. Je laisse ceux-ci s’installer. Je les verrai l’après-midi. On monte ma tente. Le commandor et ses soldats, qui ont ordre de rester jusqu’à mon départ, s’installent à quelque distance.

Le chef vient me saluer. C’est un homme d’un certain âge ; il est hadji, il porte un grand châle vert. Il tient constamment à la main deux clefs énormes, longues de vingt centimètres chacune, et un petit fusil ouvragé, de la taille d’un grand pistolet ; il est armé de la carabine à baïonnette repliée le long du canon que j’ai déjà vue à maint indigène.

La journée me paraît interminable. J’attends, sous ma tente surchauffée, la venue du soir. Le pauvre Doma se perd dans les détails de son nouveau service et en oublie les deux ou trois mots de français qu’il sait. Heureusement, je me fais comprendre beaucoup plus facilement que je ne comprends. L’homme de confiance annoncé n’arrivera qu’à la nuit. Le commandor partira demain, comme moi, sans doute. Je suis dans le provisoire.

Puis, je m’inquiète de la pénurie de numéraire dans laquelle je me trouve. La location de mes chameaux a fortement entamé ce qui me restait. J’ai encore deux points délicats à franchir, Djalo et Djerboub, et l’appréhension de voir mes ressources s’épuiser avant le terme du voyage se mêle à la satisfaction que j’éprouve de me trouver sur le chemin de la réussite, le gros barrage de Koufra passé, et dans les meilleures conditions.

Les mouches m’obsèdent. C’est un autre ordre de choses.

Je m’approche du tapis sur lequel le commandor, le chef d’Haouari et les soldats prennent le thé. Je veux payer des poulets et des œufs qu’on m’a apportés du village. Je tends cinq pièces de cinq francs au chef. Il refuse. « Tu es l’hôte de Sidi, me dit-il ; je suis trop heureux de t’offrir ces victuailles. » C’est pour moi le premier exemple d’une telle discrétion. Le commandor, qui connaît la valeur de l’argent et me l’a déjà montré, se charge, peu après, de m’éclairer. Je ne dois pas payer le chef devant les autres. Lui seul doit être témoin du présent que je lui ferai. Il me suggère en même temps de lui donner six pièces de cinq francs au lieu de cinq. Je m’exécute, volontiers du reste.

Un captif arrive de Tadj. Il m’apporte une bague d’argent que j’avais commandée. J’en profite pour lui demander si mes hommes s’apprêtent à partir. Demain soir seulement, répond-il. Le commandor vient du reste m’avertir que je ne me mettrai moi-même en route que le surlendemain. Nous attendons une caravane qui doit marcher avec moi et qui n’est pas arrivée. Je ne comprends pas très bien pourquoi, dans ces conditions, on ne m’a pas tout simplement engagé à rester à Tadj un jour de plus. Il est probable que les subalternes trouvent plus commode de laisser ignorer aux grands chefs les détails qui ne concordent pas avec les instructions qu’ils donnent ; on accepte celles-ci avec soumission, on s’y conforme dans la mesure où le contrôle est à craindre, puis on s’arrange : ce n’est pas uniquement à Koufra qu’il en est ainsi.

Ma pensée se reporte sur les jours qui viennent de s’écouler, et je profite de mon désœuvrement pour mettre en ordre les quelques observations que j’ai faites.

Les principaux centres de population de la région sont, m’a-t-on dit, Djof, Rebiana, Bizeima et Taiserbo. Djof et les oasis voisines, à l’exclusion de ces trois derniers points, compteraient 4 ou 5.000 habitants.

J’ai constaté à Koufra la présence de plusieurs éléments : les Khouans, qui sont les descendants des premiers Senoussia, et les maîtres actuels du pays ; les Arabes Zoueyas ; quelques Toubous ; une population flottante de commerçants presque tous Medjabras (c’est une tribu des environs de Djalo) qui font le va-et-vient entre l’Égypte et l’Afrique Centrale ; puis un certain nombre d’hommes de partout, Ouadaïens, Kredas, Mahamides, Boulabas, Saras, Touareg, etc., esclaves en partie. Ces éléments sont liés aux chérifs de la famille senoussi par une discipline très forte. Elle est religieuse plutôt que civile. Celui qui y manquerait serait un pécheur plutôt qu’un révolté. Aussi ses racines sont-elles très profondes, et pour exigeante qu’elle soit par moments, on s’y plie sans en ressentir toute la contrainte parce que la conscience, automatiquement, contresigne et répète l’ordre reçu.

Le sol, cultivé avec beaucoup de soin partout où il est cultivable, produit des dattes en abondance, des céréales, divers légumes, quelques fruits.

Les chèvres sont nombreuses ; on trouve en outre des moutons, des ânes, des chameaux bien entendu, et des chevaux tout à fait par exception ; des poules, des pigeons aussi. Il y avait autrefois, dans l’oasis même et alentour, d’abondantes ressources en pâturage. Mais une sécheresse prolongée les a réduites à peu près à néant.

On fabrique à Koufra des châles de laine blancs ou bruns, des tapis en poil de mouton et de chameau, des sacs en poil de chèvre, des plateaux de métal, des couteaux, de grossiers coussins pour supporter la haouia ou bât de chameau, des sacs de cuir, des cartouchières.

Tadj est uniquement un centre religieux et administratif, qui comporte la Kubba de Sidi el Mahdi, une mosquée, une école, des demeures réservées aux membres de la famille senoussi et à leur entourage.

Le mariage est recommandé, la prostitution réprimée, le vol durement puni. La justice est rendue d’une manière régulière, selon la loi musulmane (code malékite), qui régit également à Koufra la perception de l’impôt. Cette dernière est exercée sans rigueur. Il y a de la part de Sidi Mohammed un effort caractérisé vers la moralité et vers l’ordre. J’ai gardé des Senoussia une impression très supérieure, à tous égards, à celle à laquelle j’étais préparé.

29 octobre. — Je continue de trouver que le temps passe bien lentement. Je me sens seul. Ma petite troupe avait ses défauts. Mais elle était faite à mes habitudes, et tout le monde y était animé du désir de me satisfaire. J’étais le chef. Maintenant, je ne sais pas très bien ce que je vais être.

Le Khouan qui doit m’accompagner arrive. C’est un nommé Rhed. Il a le teint clair, à peine brun, et semble âgé d’une cinquantaine d’années. Il est vêtu du même costume que je verrai désormais jusqu’en Égypte et que d’ailleurs je porte moi-même : un seroual, des babouches, un grand boubou, une calotte blanche par-dessus laquelle on coiffe le tarbouch, et un djered, sorte de longue couverture dans laquelle on se drape de manière qu’elle forme à la fois une robe, des manches, une pèlerine et un capuchon.

Le commandor me demande ce que je vais donner au nouveau venu. C’est, me dit-il, un grand personnage. Je fixe un chiffre, qui est approuvé. Mais il m’engage à en verser la moitié dès maintenant. Il n’y perdra probablement rien.

A peine est-ce réglé qu’un des trois soldats, qui me fait l’effet d’un brave garçon et aide spontanément Doma, depuis hier, à la confection de mes repas, vient me prévenir en confidence que le Khouan en question est fort peu de chose et qu’une fois de plus il y a abus. Je le vois bien, et je m’y résigne. Si on m’avait demandé à Koufra un droit de passage, j’aurais encore été très heureux de le payer et de passer. Il faut tenir compte, non seulement de ce que font les gens, mais de ce qu’ils s’abstiennent de faire. Puis toutes ces demandes se présentent sous une forme très déférente, très acceptable. Je sais fort bien qu’un refus de ma part ne ferait l’objet d’aucune objection. Il n’y a pas pression.

Doma, pendant que je déjeune, vient me dire, avec une expression de satisfaction sur sa figure enfantine de géant naïf, que tous se répandent en éloges sur mon compte, sur ma générosité, et que je laisse un très bon souvenir. Il est bien qu’il en soit ainsi. Les Français ont montré leur force devant les attaques. Il convient qu’on les voie sensibles aux bons procédés qui succèdent maintenant à celles-ci. J’aurai fait de bonne besogne chez les Senoussia.

Je prends le thé avec le Commandor. Je prétexte un peu de fièvre pour ajourner provisoirement le départ fixé à demain matin. Je désire rester en liaison avec Tadj aussi longtemps que les gens que j’y ai laissés n’auront pas été mis en route.

Je lui demande de s’occuper personnellement de Doma, lorsque celui-ci reviendra seul. Il me le promet, et m’engage, en outre, à lui remettre alors une lettre pour Sidi Mohammed. Ce ne sera plus un voyageur quelconque, mais mon messager, et il bénéficiera de cette qualité. L’idée est excellente. Je trouve dans ces procédés un retour et une justification de mes libéralités. Je ne saurais oublier que je laisse et laisserai derrière moi des gens dont je dois assurer la sécurité.

Il me présente les deux commerçants qui, avec Rhed, constitueront mon entourage immédiat. L’un se nomme Ratab, l’autre Abokhar ; ce sont deux frères, deux Arabes Mahamides, au teint et à la barbe noirs, aux traits fins, à l’air faux.

Ils sont campés tout près de nous, sous une petite tente conique blanche ; c’est le modèle en usage ici. Non loin est une autre tente semblable. Elle abrite un second groupe. Celui-là aussi marchera avec nous, pour faire nombre ; mais il a ordre de se tenir à l’écart. Doma, Rhed, Ratab et Abokhar seront seuls en rapports directs avec moi. Ainsi en a-t-on décidé en haut lieu.

30 octobre. — J’apprends, par un homme qui arrive dans la matinée, que tout mon monde a quitté Tadj. Je puis partir. Nous levons le camp à 4 heures.

Je remarque à ce moment que mes chameaux sont chargés en partie avec les bagages des deux Mahamides. Ils m’ont déjà dupé pour le prix, trop élevé ; pour la qualité des chameaux, petits et faibles : pour le nombre nécessaire, en m’en faisant prendre six quand quatre auraient suffi. Ils veulent maintenant profiter pour eux de l’excédent dont je dispose ainsi. C’est se moquer de moi.

Mais Ratab arrive, et, d’un ton cauteleux, il m’explique que ses animaux, en revanche, portent la paille et les dattes destinées aux miens ; qu’au surplus il prend, en quelque sorte, l’entreprise du transport de mes bagages à forfait ; il se charge de les amener à Djalo sans qu’il y manque rien ; si un des chameaux qu’il m’a loués venait à mourir en route, il le remplacerait par un des siens, quitte à abandonner la charge de celui-ci. Je fais décharger quand même ses caisses, pour affirmer dès le départ que j’entends exercer une autorité et un contrôle. Puis j’accepte sa combinaison. Cette garantie de remplacement d’un chameau indisponible compense en partie l’abus que j’ai relevé.

Nous partons, et dès le début la lenteur s’affirme désespérante. C’est le pas des animaux du pays, paraît-il. Où sont mes excellents chameaux de Faya ! Je vais avoir à passer bien des heures en selle pour couvrir chaque jour la distance nécessaire.

Le commandor m’accompagne une demi-heure avec ses trois soldats, puis prend congé pour regagner Tadj. Les soldats, en me quittant, me regardent avec de bonnes figures.

Bientôt Abokhar s’approche. Il sollicite la permission de rebrousser chemin. Sans m’enquérir du motif de son désir, je lui demande sèchement pourquoi il ne s’est pas adressé au commandor quand il était là. Il n’insiste pas.

Je dépasse légèrement les chameaux et je cause avec Doma. Il a bien de la peine à me comprendre. Le pauvre interprète que ce sera à Djalo !

Mais Rhed, qui marche un peu à l’écart, un bâton de pèlerin à la main, s’approche de nous. Il me demande de rejoindre les autres indigènes. On voit au loin une caravane qui chemine en sens inverse, et il est préférable que je sois dans le groupe ; avec mon costume et le teint que m’a fait le soleil, je passerai inaperçu, ce qui simplifiera les choses. Lui-même se porte au-devant des arrivants, pour éviter qu’ils ne nous rendent visite. Nous userons désormais de cette tactique chaque fois que l’occasion s’en présentera. Les convois qui viennent de Cyrénaïque ne sont pas à craindre. Le sauf-conduit de Sidi Mohammed est péremptoire à leurs yeux. Il n’en serait pas de même de ceux qui viennent de Tripolitaine, par la route de Zeïla, et nous risquerions, s’ils connaissaient ma qualité de chrétien, d’être attaqués par eux.

Le soleil n’est pas couché qu’on arrête. Nous avons marché à peu près une heure. C’est pour que le deuxième groupe, celui qui doit faire route en même temps que nous, nous rejoigne. Les hommes qui le forment avaient demandé au commandor la permission de coucher à Haouari. Il la leur a refusée. Alors ils ont fait semblant de partir, et quand il a eu le dos tourné, ils sont revenus.

Ce sentiment de la discipline me promet un voyage agréable.

Doma se met à faire mon dîner. Le soldat d’Haouari n’est plus là pour l’aider. Si peu difficile que je sois, j’ai peine à l’achever. Pendant ce temps, je dispose sur le sol ma natte et mes couvertures. Il ne faut plus songer désormais à monter ma tente.

31 octobre. — Le soleil est déjà haut quand nous partons. On a dû courir de tous les côtés après les chameaux qui, mal dressés, s’enfuient aussitôt chargés.

Après dix minutes, il faut que je m’arrête : le convoi est loin derrière nous.

Cette allure de tortue m’exaspère. Nous allons être obligés de marcher quinze heures par jour pour couvrir les 50 kilomètres nécessaires. Tout cela parce que, non contents de m’avoir loué des animaux en mauvais état, Ratab et son frère, par âpreté au gain, ont emporté trop de marchandises. Je le leur dis, ce qui ne paraît leur faire aucun plaisir.

Nous faisons halte vers dix heures. Ils dressent leur tente, car le soleil est chaud, et, par déférence, me l’abandonnent. Je m’installe dans un coin et je les rappelle pour qu’ils s’abritent aussi. Ils viennent ; ils ont avec eux leur jeune frère, et un enfant à la tête couverte de croûtes, le fils de Ratab.

Ces tentes coniques sont d’un montage rapide et pratique : on place le piquet du milieu, et on attache à des bagages les cordes de la périphérie ; puis, avec deux bâtons, on relève le bas de la toile en deux points diamétralement opposés, dans le sens du vent, de manière à faire un courant d’air.

La petite caravane qui marche avec nous s’installe à quelque distance ; la lenteur qu’elle apporte à la préparation de son repas retarde le départ jusqu’à midi et demi.

Nous sommes quatorze en comptant les deux groupes : moi, Doma, Rhed, Ratab, son fils, ses deux frères, un touareg du Damerghou et six medjabras.

Nous avons laissé à quelques centaines de mètres au S.-O. la gara Haouari et longé la partie sud du Serai el Allaghi, long groupement de garas dont la plupart servent d’appui à une dune. Nous voyons l’après-midi, à l’Ouest, le Djebel Neri. Nous coupons une piste peu marquée qu’on me dit correspondre à la route directe de Djerboub. J’aperçois au S.-E. deux saillies nommées Hemeimêt el Haouari.

J’apprends bientôt que Ratab, qui avait assuré se charger de tout, n’a pris que cinq guerbas d’eau pour notre groupe. C’est insuffisant. Au surplus, je désire avoir mes guerbas distinctes ; chacun sa provision. Je signifie aux deux frères qu’au prochain puits, j’entends qu’on procède autrement. Ils paraissent agacés. Ratab entame une longue explication. Je l’interromps, en lui disant qu’il sait parler, mais que je sais voir.

Les indigènes, insouciants par nature, et d’ailleurs très résistants, n’emportent d’eau que le minimum ; ils en usent sans se contraindre les premiers jours ; si les guerbas se vident trop vite, on en est quitte pour se rationner vers la fin, en même temps qu’on augmente les étapes pour arriver plus tôt au puits. Je n’ai nullement l’intention de me mettre à ce régime.

Comme je le pensais, nous marchons assez longtemps après la nuit tombée. On se couche aussitôt les chameaux déchargés.

1er novembre. — Départ un peu avant le lever du soleil. Nous marchons sensiblement N.-O. et coupons bientôt un cordon de dunes. Je remarque une borne qui donne l’impression d’un gros tronc d’arbre pétrifié. Je ramasse des débris d’œufs d’autruche de date ancienne.

Les chameaux continuent à se traîner avec la même lenteur. L’un d’eux s’arrête. Il a mal au pied. On le décharge, et Ratab allège son fardeau en abandonnant un sac de dattes qu’il comptait vendre à Djalo. Je profite de ce que je suis seul en avant avec Rhed et un vieillard nommé Mohammed, qui paraît être le guide de l’autre caravane, pour leur demander si tous les animaux de la région sont ainsi. Ils répondent négativement.

« Sidi Mohammed el Abid ne sait sûrement pas qu’on t’en a donné de semblables », me disent-ils.

J’appelle Ratab. Je lui dis que je ne veux pas lui nuire, mais que je tiens à faire la route dans des conditions convenables ; que nous allons regagner Haouari, et que de là j’enverrai chercher trois chameaux à Tadj, en lui laissant la latitude d’expliquer le fait par un motif qui le mette à l’abri de tout reproche : trois des nôtres se seraient blessés, par exemple.

Cette perspective l’inquiète visiblement. Son visage de fourbe joue la peine, la surprise. Il m’enveloppe d’assurances réitérées. Sa voix parcourt toute la gamme des inflexions persuasives. J’emploie plus d’un quart d’heure, malgré l’aide de Doma, à lui faire comprendre que nous marchons déjà toute la journée et que nous faisons très peu de chemin ; que dans quelque temps nous serons forcés, absolument forcés, de couvrir de longues étapes, à cause de l’éloignement des puits ; alors il faudra donc marcher presque sans repos ?

Il me répète que les chameaux prendront en temps voulu l’allure nécessaire. Il se charge de me ménager chaque jour des haltes d’une durée normale. Je puis être absolument tranquille. Je n’ai qu’à le laisser faire.

— « On s’arrêtera quand tu voudras, me répète-t-il ; on partira quand tu voudras ; toi seul ordonneras. »

Son ton doucereux et sa mauvaise foi m’irritent ; ce-sont là vaines paroles. Je serai bien forcé de régler mes ordres sur la distance à parcourir et sur la vitesse du notre marche. Aucun de ces deux éléments ne peut être éliminé. Mais je ne demande, au fond, qu’à me laisser leurrer. Je répugne à retourner en arrière. En somme, ces gens ne tiennent pas plus que moi à mourir de soif. Nous allons faire la route dans des conditions matériellement très pénibles, et que nous aurions pu éviter, je ne me le dissimule pas ; mais nous arriverons toujours, et je serais bien surpris que ma résistance physique me trahisse en chemin. J’accepte finalement de continuer.

Alors, il reprend de l’assurance, et se plaint de ce que chaque jour, dit-il, je fais des histoires.

Je lui fais vite baisser le ton. Je le remets vertement à sa place ; je l’avertis que s’il ne me donne pas toute satisfaction, je le ferai punir par Sidi Rida, à Djalo. J’ajoute que les Français ont des soldats à Faya et au Ouadaï, et que si je quitte le pays mécontent, on ne sera pas longtemps sans s’en apercevoir ici. Puis je dis au vieux Mohammed, qui a eu l’air de ricaner tout à l’heure, que je n’ai pas besoin de sa présence, et qu’il aille rejoindre son convoi. Il obéit, Ratab est penaud. Ma menace produit son effet. Mais il ne faudrait pas que j’abuse du procédé. Il y a là un point délicat. Quoiqu’il advienne, je dois éviter de manifester un mécontentement définitif. Il convient de maintenir ceux qui m’accompagnent dans le sentiment que mon arrivée à bon port comporte pour eux plus d’avantages que d’inconvénients. S’ils venaient à se mettre en tête qu’elle doit marquer l’heure d’un châtiment, je pourrais tout craindre en route. Avec Doma, nous ne sommes que deux ; et la nuit, on dort.

Durant tout ce temps, Rhed, sur qui je croyais pouvoir compter, surtout après ce qu’il venait de dire, n’a fait qu’acquiescer aux dires de Ratab.

Je songe que je n’ai pas vu Abokhar. Où est-il ?

— « Il est parti, me dit Doma, dans la nuit. Il a un champ à cultiver. » Un homme est arrivé, qu’il me montre, pour le remplacer.

Je ne soulève pas d’incident. C’est assez d’une fois aujourd’hui. Ce départ, néanmoins, me paraît singulier, et j’engage Doma à la vigilance.

Nous avons ce matin coupé un cordon de dunes, puis aperçu vers l’Est, un peu au Nord du Djebel Haouaïch, le Djebel Cherib, peu important comme lui ; l’après-midi, nous franchissons d’autres petits cordons dunaires ; ils appartiennent tous, d’après Rhed, à l’erg qui s’étend à l’Ouest de la route de Sarra et dont la limite passerait entre Rebiana d’une part, le djebel Neri, Telab et Bechara d’autre part, puis entre Gouro et Ounyanga.

Je lui demande à cette occasion ce qu’est le village de Yaska, porté sur ma carte. Il ne le connaît pas. Yaska veut dire noir en toubou. Il suppose qu’il y a là une confusion.

Nous laissons au Nord, vers le crépuscule, le Hadjer el Mahagel, pour incliner vers le N.-N.-O. Les hommes, qui font presque tous la route à pied, s’arrêtent pour la prière. Ceux qui ont un bâton à la main s’en servent pour tracer devant eux, d’un mouvement large, le demi-cercle rituel qui, selon la religion musulmane, doit circonscrire le lieu de leur tête à tête avec Allah.

Mohammed el Abid Chérif.

([Page 313.])

La palmeraie de Djof, à Koufra. La vue est prise de Tadj, au bord de la falaise.

([Page 315])

Nous marchons tard. Ratab a allumé une sorte de lanterne et nous précède pour reconnaître les traces sur lesquelles il se guide ; la piste, depuis Haouari, est, en effet, très nettement indiquée par les empreintes des chameaux. Je marche en tête du reste de la caravane, en suivant de l’œil, lointaine, la toute petite lueur qui, dans l’obscurité, nous conduit.

2 novembre. — Le lever du soleil nous trouve en route. Des garas s’élèvent un peu partout. Nous découvrons, très loin dans l’Ouest, une partie du Hadjer Bizeima ; au N.-E., beaucoup plus près, la gara Oubneyeta. L’après-midi, nous escaladons encore des dunes. On me montre au N.-N.-O. le djebel Fedil, à l’E., la gara Hefel, au N.-N.-O., relativement près, la gara Gemandi. Plusieurs de ces noms ne figurent sur aucune carte.

Nous n’avons déjà presque plus de bois. Mais les crottes de chameau sèches sont nombreuses sur le sol. C’est un combustible très employé au désert. Chaque fois que nous en rencontrons, les hommes s’empressent, et dans leurs boubous qu’ils relèvent, ils en ramassent le plus possible.

3 novembre. — Nous avons campé au pied du Djebel Fedil. Nous traversons de nouvelles dunes. Le Djebel Bizeima apparaît nettement au S.-O.

Ratab, depuis ma dernière observation, est plein de prévenances.

Je commence à m’accoutumer à notre lenteur. Une des qualités les plus nécessaires à un voyageur est la facilité d’adaptation. L’immensité monotone où nous progressons cesse peu à peu de représenter dans mon esprit un passage à franchir. Je n’y vois plus qu’une sorte de domicile très étendu où je me déplace machinalement parce qu’il doit en être ainsi, sans impatience du but, l’oubliant même souvent, ce pendant que ma pensée s’échappe.

Notre marche est souvent accompagnée par les chants des caravaniers ; ce sont tantôt des mélodies traînantes et plaintives, où la phrase gutturale et comme sanglotante s’éteint progressivement en une note nasillarde prolongée ; tantôt des duos d’un caractère tout différent, l’un des chanteurs scandant de courtes phrases sur un rythme de pas redoublé, l’autre se bornant à répéter chaque fois les derniers mots de la phrase qui s’achève.

Vers midi, quatre faibles taches de un à deux mètres de diamètre, que forment sur le sable des groupes de brindilles grisâtres, sèches, de la taille d’une allumette, nous annoncent l’approche de la zone du bois.

Doma, en route, me renseigne sur Ratab. C’est un tout petit commerçant. Il a une case à Faya, une à Abéché. C’est à cause de ces attaches qu’on l’a choisi pour m’accompagner. Il va vendre à Djalo des peaux de filali et quelques dattes. Il remploiera, sur place s’il le peut, au Caire sans cela, la somme réalisée, et ira colporter ses nouvelles marchandises à Koufra, Faya, Abéché, plus loin au besoin.

Quand nous campons, nous sommes très près du puits, et on me fait poser à terre et masquer la boîte de fer-blanc pleine de sable dans laquelle est plantée ma bougie. Il y a souvent, en effet, à l’Oued Zirhen, des Toubous de Rebiana ou de Taiserbo. Ils attendent les caravanes pour leur louer des chameaux frais quand elles en ont besoin ; ce qui ne les empêche pas, en bons pillards, de s’emparer, à l’occasion, des animaux qui viennent à s’écarter. S’ils s’aperçoivent de ma présence, nous aurons à combattre, assure Ratab. Il faut éviter tout ce qui peut les mettre en éveil.

4 novembre. — Nous partons au petit jour. Le terrain s’aplanit de plus en plus. Une ligne de dunes, lointaine, apparaît par moments à l’Est. A l’Ouest, nous apercevons les quelques arbres de Bir el Harrach. Les brindilles ligneuses dont nous avons rencontré hier de rares spécimens réapparaissent, en touffes nombreuses cette fois. Devant nous, proches, s’accusent trois petits groupes dunaires isolés.

Ratab relève, dans la direction de Bir Bou Sereig — notre objectif — une piste de Toubous de l’avant-veille ; il devient soucieux. Deux hommes partent en avant. S’ils voient des gens suspects, ils leur diront qu’ils précèdent de peu un détachement de soldats de Sidi Mohammed chargés de réquisitionner des chameaux, ce qui les déterminera peut-être à s’éloigner, puis l’un d’eux reviendra nous prévenir. Dans le cas où notre stratagème échouerait, nous camperions à quelque distance du puits ; mes compagnons dresseraient leur tente, je me tiendrais dessous, et on s’arrangerait pour éviter les visites.

Un instant après, ce sont des traces de Fezzanais ; celles-là ne sont pas inquiétantes. Je demande comment on les distingue de celles des Toubous. Ces dernières, me dit-on, sont reconnaissables à la forme du pied ; il est, en effet, très petit, et donne une empreinte curieusement contournée.

Nous apercevons bientôt un quatrième groupe de dunes. Le puits de Bou Sereig est au pied. Nous sommes dans l’Oued Zirhen. Nos deux patrouilleurs sont là, arrêtés. Les environs sont déserts. La chance nous a favorisés.

Le puits n’est qu’un trou creusé dans le sable, puis dans une terre grisâtre. Il a un mètre de diamètre, autant de profondeur. L’eau est à 30 ou 40 centimètres. Elle se renouvelle à mesure qu’on puise. Elle est d’une limpidité parfaite et sans natron. Les enveloppes frustes cachent souvent des cœurs purs.

Il y a, planté dans un petit tertre, à 100 mètres de l’orifice, un bâton surmonté d’un lambeau de cotonnade blanche ; il marque la place où s’arrêta jadis Si Mohammed Cherif, père de Mohammed el Abid. Des traces innombrables, des crottes de chameaux, quelques ossements de ces animaux — ils sont devenus très rares depuis Koufra, et les ossements humains ont complètement disparu — attestent qu’on se trouve en un lieu de campement fréquenté.

Le site est morne. Lorsqu’on gravit la dune, on ne voit, vers le nord, que du sable plan, avec une autre ligne de dunes un peu plus loin.

A l’Est et au Sud-Est, des touffes plus rapprochées de menu bois capricieusement tordu, si sec qu’il semble n’avoir jamais porté de feuilles, marquent le lit de l’Oued Zirhen. Mais elles évoquent l’idée de leur mort présente plutôt que celle de la vie qui fut en elles. C’est un des lieux les plus désolés qui soient. Je songe au Sahara, que j’ai traversé deux ans plus tôt ; à ses oueds aux arbustes verts, à ses plateaux accidentés. Il me fait l’effet d’un parc, à côté de ce lugubre pays.

5 novembre. — Nous nous sommes arrêtés au puits pour vingt-quatre heures. J’ai fait monter ma tente, et je me repose de mes énervements. Les hommes s’occupent surtout de manger. Ils absorbent cinq repas copieux dans la journée.

Je dis à Ratab que je compte prendre, pour moi et Doma, huit guerbas d’eau. Il fait la grimace, et, de son ton doucereux, cherche à me convaincre que c’est excessif. Je coupe court ; il se tait.

Je vais, pendant qu’on les remplit, me promener, solitaire, sur la dune ; je regarde au loin devant moi ; un peu d’angoisse émane de cette immensité pâle et terne. Mais voici que sort du sable, presque à mes pieds, un petit lézard comme je n’en ai jamais vu. Très clair, avec des taches à peine nuancées sur le dos, il présente un éclat extraordinaire, un éclat de verre ou de métal brillant et poli qui le fait étinceler au soleil comme une vivante coulée d’argent. Je le rattrape sans peine ; il s’ensable et disparaît en un instant ; je le découvre, il repart, puis s’enterre encore. Il me fait songer aux équilles dont la pêche est l’une des distractions de certaines plages.

Nous partons vers 4 heures. Un peu avant, quatre longs rangs de chameaux alignés ont été signalés, venant de Tadj. Rhed et Ratab savent ce que c’est : un convoi de dattes qui monte sur Djalo. Il arrive, campe en quatre groupes à une certaine distance de ma tente, et deux hommes viennent s’entretenir quelques instants avec Rhed. Ils me connaissent ; ils étaient à Tadj au moment où je m’y trouvais moi-même.

Nous marchons deux heures à peine. Le sol est semé de monticules de 0 m. 50 à 2 mètres de relief, dont chacun se couronne d’une des touffes ligneuses que j’ai signalées. En plusieurs endroits, certaines d’entre elles présentent des brins assez développés pour que nous puissions les recueillir comme combustible. Il y eut là jadis un immense pâturage de had.

6 novembre. — La température devient agréable. Nous avons à nous protéger du froid jusqu’à sept ou huit heures du matin. Ensuite le soleil nous réchauffe, dans le souffle léger d’un air vif et pur ; de 11 heures à 3 heures l’ardeur de ses rayons devient excessive, sans être pénible toutefois. Nous partons autant que possible au lever du jour. A midi, on s’arrête ; on dresse, comme je l’ai dit, la tente de mes compagnons de voyage. Je m’étends sur le sol et je déjeune ; ils font de même, près de moi ; puis on repart.

Nous allons plus vite depuis Zirhen, pas assez pourtant pour ménager à nos haltes quotidiennes une durée qui les rende agréables. Le souvenir du Sahara se présente encore à ma pensée. Je ne connais plus le charme des soirées d’alors, la halte au coucher du soleil, le thé pris en commun sur un tapis ou sur dès couvertures, autour d’un feu qui craque, flambe et fume, dans la détente de l’effort terminé. C’était ensuite la prise de possession joyeuse de ma tente hâtivement aménagée, l’isolement enfin, cet élément capital du repos pour un civilisé aux nerfs sensibles.

Nous continuons toujours, maintenant, de marcher très avant dans la nuit. Puis je prends en silence mon dîner froid, abondamment mêlé de sable, j’étends vite sur le sol ma natte et mes couvertures pendant que Doma dispose mes cantines de manière à me protéger un peu du vent, et je me hâte de profiter d’un repos qui n’est jamais bien long.

7 novembre. — Notre progression se poursuit, monotone. Nous voyons parfois un terrier ; mes compagnons creusent aussitôt avec leurs mains et leurs bâtons, pour essayer de capturer l’occupant ; ils le nomment taleb ; c’est une sorte de renard ; mais ils n’y réussissent jamais.

Il y a aussi, fréquemment, sur le sol, des marques isolées, en fer à cheval. En fouillant un peu, on trouve là une sorte d’enveloppe qui contient des larves. Pour les indigènes, cette empreinte est celle d’un démon, et ces larves sont la sécrétion qu’il a laissée. Sur le sable si uni qu’un insecte même y inscrit son passage, on ne voit en effet, près de ces marques, aucune empreinte, si légère soit-elle, et cette absence de traces, de la part d’un être dont le passage est prouvé, leur paraît surnaturelle.

Nous dépassons dans l’après-midi une courte ligne de dunes, el Mazoul es Serir.

J’entends derrière moi un chant, un chœur au rythme pressé, des claquements de mains. Ce sont Ratab et deux des hommes qui se livrent à une incantation véhémente. On m’explique qu’elle a pour effet, en toute circonstance, de chasser la fatigue et de donner des forces. Ils continuent en riant, les jambes légèrement écartées, le haut du corps un peu fléchi, les bras tendus devant eux.

8 novembre. — Nous entrevoyons le matin, un instant, une autre petite ligne de dunes, El Mazoul el Kebir. Elle disparaît presque aussitôt et nous ne la découvrons plus de toute la journée. Doma casse aujourd’hui mon unique verre de photophore, celui qui protégeait le soir ma bougie ; adieu la lumière ; heureusement, nous aurons bientôt la lune.

Nos pauvres chameaux ont faim. Ils mangent, selon le hasard des rencontres, les ossements ou les crottes de leurs congénères. Délicats, ils choisissent d’ailleurs avec soin parmi ces dernières ; mais j’ignore tout des qualités particulières qui déterminent leur choix.

9 novembre. — Nous dépassons de bonne heure el Mazoul el Kebir. De son sommet, nous apercevons, loin devant nous, un point blanc ; c’est el Ferig, qui marque la moitié du chemin. Presque aussitôt, nous le perdons de vue. Deux heures plus tard, il apparaît de nouveau sous la forme d’un double rectangle d’un jaune lumineux, bien net ; on croirait voir, l’un près de l’autre, deux panneaux de bois, de ces panneaux-réclame qu’on rencontre si souvent dans nos campagnes. Ils semblent n’attendre qu’une couche de peinture et une inscription. Mais bientôt leurs angles s’arrondissent, d’autres taches se révèlent qui les relient et les prolongent, l’illusion capricieuse des jeux de lumière prend fin, et nous distinguons très nettement un petit groupe dunaire dont la base se noie dans le lac bleu d’un mirage.

Nous le dépasserons dans l’après-midi ; derrière, assez éloignées, sont d’autres dunes, puis, au Nord-Est, plus loin encore, la limite du grand erg.

10 novembre. — La limite de l’erg est sensiblement plus proche de notre route. Celle-ci, depuis Bou Sereig, est orientée droit sur l’étoile polaire. Ratab, le soir, ne se sert plus de sa lanterne. Souvent même, je marche en tête, ce point de direction me suffisant.

Nous coupons le matin l’oued Farag. Il s’arrête, me dit Rhed, vers le Sud-Est, au début des dunes ; et, vers le Sud-Ouest, à Taiserbo. Je reproduis ce renseignement sans en garantir l’exactitude. C’est une très faible dépression, aux bords en pente à peine sensible ; on la distinguerait difficilement de la plaine environnante si des traînées de petites pierres blanchâtres ou grisâtres, en semis serrés, ne tachaient et parfois bosselaient, çà et là, le sable ferme de son lit. Quelques heures plus tard, d’autres semis analogues se montrent devant nous, mais ce n’est pas un oued, me dit le vieux Mohammed, qui connaît bien la région.

Nous marchons très tard aujourd’hui encore.

11 novembre. — L’anniversaire de l’Armistice. La guerre semble déjà lointaine ; mais qui donc, à part ceux peut-être qui n’y ont vu qu’une occasion de carence ou qu’une source de profits, pourrait l’oublier ?

Je me réveille le premier, au tout petit jour. Je donne le signal du départ et nous sommes promptement en route. Ratab m’a affirmé hier que nous verrions aujourd’hui une gara bien connue du nom d’Hemeimêt, après laquelle les voyageurs se considèrent comme presque arrivés. Mais le vieux Mohammed me dit que nous n’y serons pas avant demain matin. Depuis Tadj les mensonges de Ratab se renouvellent ainsi chaque jour. Il veut me faire croire que nous progressons normalement, craignant que je n’insiste pour aller plus vite. Cela rend la route moralement assez fatigante pour moi, car les endroits dont j’escompte la vue ne se montrent jamais au moment où je m’attends à les rencontrer, et j’ai perpétuellement une impression de déception et de retard. Le but semble reculer à mesure que nous avançons.

Après le repas de midi, au moment où on commence à recharger les chameaux, nous avons la visite d’un petit oiseau si familier et d’une confiance si tenace que Hassan, le fils de Ratab, court un bon moment après lui, le poursuivant de place en place, et toujours près de le prendre. La pauvre bête cherche l’ombre précieuse, se faisant abri de tout, d’un chameau couché, d’une caisse. Elle vient, une seconde, se poser sur moi. L’ombre, ici, n’est pas dans la nature. C’est un phénomène d’importation.

Au coucher du soleil, les caravaniers proposent de s’arrêter une heure. J’acquiesce, et j’en profite pour dîner moi-même. Il me faut me fâcher pour les faire repartir. Ils prennent le thé ; interminablement, j’entends remplir, de haut, les verres. Nous marchons ensuite jusque vers minuit. Je ne ressens plus, à la fin des plus longues étapes, aucune fatigue.

12 novembre. — Sur pied de bonne heure, nous attendons impatiemment les premières lueurs du jour, car elles doivent nous montrer enfin la gara souhaitée. Mais l’aube froide n’éclaire que l’immense plaine nue. Cependant des semis de cailloux étendus, qui se révélaient à nos pieds dès cette nuit, en décèlent, paraît-il, le voisinage.

Soudain, du haut de mon chameau, j’aperçois une tache noire qui semble suspendue au-dessus du sol. Je la signale. Les hommes, qui sont tous à pied, ne la voient pas. Toutefois, à la description que j’en donne, ils la reconnaissent sans hésiter : c’est Hemeimêt. Il est environ 7 heures. Une demi-heure au plus, selon toute apparence, nous en sépare.

Les légères ondulations que nous coupons depuis longtemps déjà sont capables de cacher un relief ; aussi n’ai-je pas de surprise à constater que la gara disparaît presque aussitôt. Je la retrouverai à la prochaine convexité du sol. Mais non. Jusqu’à midi, mes yeux la cherchent en vain. Je suis seul à l’avoir vue ; pourtant, je n’ai pu me tromper ; d’ailleurs, ne l’ai-je pas décrite avec exactitude ?

L’aurions-nous donc dépassée sans la voir ? S’il en était ainsi, nous ferions route dans une fausse direction.

Je pense à l’eau, et je m’informe, auprès de Doma, de mes guerbas. C’est notre septième jour de marche. Nous en consommons, à nous deux, une demie par jour. J’en ai fait remplir huit. Aucune ne fuit. Il doit m’en rester quatre et demie. Doma m’en montre une qui est pleine ; une autre, à demi-pleine ; le reste est vide.

Il est de toute évidence que malgré sa surveillance, on y a puisé ; la nuit, sans doute. On m’a obéi à Zirhen, mais les hommes n’ont presque rien emporté pour eux, se réservant de recourir discrètement à ma provision, qu’ils jugeaient excessive. Je ne crée pas d’incident. Pourquoi ? Je suis maître de la situation : cela me suffit. Je feins une vive surprise, et je dis à Doma, de manière que tous entendent, de ne plus prendre d’eau sans m’en prévenir ; d’accrocher, en route, les deux guerbas à ma selle ; et, la nuit, de les mettre près de ma natte. Je place à portée de ma main, pour dormir, mon fusil chargé, et personne ne s’avisera de venir les prendre.

J’ai la satisfaction de lire sur les visages une consternation générale. C’est bien ce que je pensais, davantage même : je ne tarde pas à constater que personne n’a d’eau. Mais nul n’ose me le dire ; ce serait avouer qu’on vit sur la mienne.

Je suis révolté par la duplicité de Ratab. Malgré tout le soin que j’ai pris de régler cette question si sérieuse d’une manière qui exclue tout aléa, elle se pose finalement quand même, par sa faute : quelques guerbas de plus, c’eût été quelques sacs de marchandises de moins, puisque les chameaux sont chargés au maximum ; nous subissons la conséquence de son âpreté au gain.

La situation est sans remède. Il faut l’accepter telle quelle.

Ma carte place Hemeimêt à soixante kilomètres du puits ; mais une monographie particulièrement documentée dont j’ai noté, avant de partir, les passages essentiels, dit que quatre-vingt-dix kilomètres l’en séparent[21] ; nous n’y sommes pas encore ; et nos chameaux sont lents. Puis, suivons-nous le bon chemin ? C’est là le point capital.

Nous nous remettons en route. Cette fois le départ ne traîne pas. Si je voulais activer la marche, j’ai fait un coup de maître. Le frisson de la soif est passé sur la caravane.

Vers quatre heures, Rhed et le vieux Mohammed, qui nous précèdent de quelques centaines de mètres, s’arrêtent et se tournent vers nous. Un instant après je vois au Nord, à une dizaine de kilomètres, semble-t-il, deux monticules clairs, coiffés de sombre, auxquels je donne quinze à vingt mètres de relief. Les voici enfin. C’est bien leur silhouette que j’avais aperçue, rapprochée par le mirage. Le soulagement est général. Nous serons au puits ce soir, me dit-on.

Ce soir ? D’après les indications que je possède, nous avons encore, je l’ai dit, soixante ou quatre-vingt-dix kilomètres à faire à partir d’Hemeimêt ; soit, en ce moment, avec les dix qui nous en séparent, soixante-dix ou cent. Mais je comprends fort bien. Si nous devons arriver ce soir, je n’ai plus à me préoccuper de l’eau ; je puis relâcher ma surveillance. C’est là qu’on veut en venir.

Mes guerbas sont maintenant sur mon chameau ; nul n’y touchera. En tout cas, nous ne sommes pas égarés. C’est déjà un point important.

Hemeimêt disparaît, comme ce matin, presque aussitôt. Nous le revoyons une heure plus tard. Je constate que les deux monticules, qui me semblaient accolés d’abord, sont bien séparés.

Le soleil se couche lorsque nous arrivons à sa hauteur.

Nous cessons à ce moment de nous diriger vers le Nord et nous obliquons N.-N.-O.

On ne s’arrête pas, aujourd’hui, pour le thé. Je ne dis rien. Je sais pourquoi. Je demande jusqu’à quelle heure nous marcherons. Comme hier, me répond-on, c’est-à-dire jusqu’à une heure du matin environ ; et demain, au lever du soleil, nous verrons le puits. Le voici déjà plus loin que tout à l’heure ; nous devions arriver ce soir.

Nous progressons longtemps dans la nuit, d’une allure maintenant rapide.

Quand l’aube me paraît proche, je manifeste l’intention de faire halte. Les hommes semblent ne pas entendre. Seul, Ratab arrive, insinuant, cauteleux. Il insiste pour continuer. Il croit que j’ignore toujours qu’il n’a pas d’eau.

— « C’est pour les chameaux, me dit-il ; ils n’ont pas bu depuis sept jours. Il faut à tout prix qu’ils arrivent au puits demain matin. »

Il oublie que je ne suis pas un débutant en matière de désert. Je lui réponds que je ne lui demande rien. Je fais barraquer ma monture et je mets pied à terre. On se décide alors à obéir.

Je demande tout bas à Doma si le fils de Ratab et le vieux Mohammed sont aussi sans eau. Il y en a encore un peu pour le petit Hassan. Quant à Mohammed, il n’est pas là ; vaincu par la fatigue, il s’est couché sur le sol, il y a deux heures environ. Il nous rejoindra demain, s’il peut.

J’appelle Ratab. Je lui dis que je suis au courant, qu’il m’a trompé. Je lui reproche durement sa duplicité. Les autres écoutent. Il s’excuse, se confond en protestations. L’heure n’est pas aux longues phrases, il faut dormir vite. Satisfait des appréhensions par lesquelles tous ont payé leur faute, et les jugeant suffisamment punis, je distribue la moitié de ma provision d’eau, à l’exception d’une part que je garde pour Mohammed. Personne ne me remercie. Nous dormons jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Il n’est pas question de sentinelles ; depuis Tadj, nous ne nous gardons plus la nuit ; l’insouciance des indigènes se fait l’alliée de leur paresse ; et comme Doma seul, en réalité, est à mon service, je ne puis les contraindre.

13 novembre. — En nous levant, nous voyons tout de suite, au Sud-Ouest, un renflement prononcé du sable de la plaine ; c’est Kelb Metemma. Là sont ensevelis, me dit-on, les hommes et les chameaux d’une immense caravane, qui, il y a bien longtemps, se perdit.

La carte et tous les renseignements sont d’accord pour placer Kelb Metemma à mi-chemin d’Hemeimêt et de Bir Bettefal. Nous sommes désormais tranquilles, et c’est gaiement qu’on se remet à marcher.

La ligne dunaire a reparu à l’Est. Sur un point, elle semble présenter une saillie plus accusée. C’est un relief rocheux, me dit Mohammed, qui est arrivé pendant que nous dormions et est reparti avec nous ; il marque la place du premier puits d’El Obaied. Il y a deux puits de ce nom, assure-t-il. L’eau est buvable à l’un et à l’autre ; on trouve en outre, au premier, de la paille et du bois.

Maintenant, quelques arbres apparaissent distinctement au Nord-Est. Puis, comme hier Hemeimêt, ils disparaissent. Je les revois quatre heures plus tard, à l’Est. J’en compte sept. Nous tournons franchement à l’Ouest. Nous entrons, vers midi, dans un sable blanc et fin dont la réverbération, à cette heure, est douloureuse. Peu de temps après, un trou à demi comblé : nous sommes dans un oued, on a pris de l’eau ici. Deux têtes de palmiers, celles-ci devant nous, sont visibles depuis un instant ; ce serait Bettefal. Mais voici des touffes d’akirch ; il est inutile d’aller plus loin, le lieu offre les ressources nécessaires. On s’arrête, et on campe sur la pente d’une dune. En creusant, nous trouvons, à 0 m. 80 environ, une eau blanchâtre, excellente, lente toutefois à venir.

L’après-midi, un homme pousse jusqu’à Bettefal pour se renseigner sur la résidence actuelle de Sidi Rida. Les abords du puits sont inhabités, mais fréquentés par des gens de Djalo. L’eau de cette localité est légèrement salée, celle de Bettefal, excellente ; les habitants aisés envoient volontiers des captifs chercher de cette dernière, malgré que plus de vingt kilomètres séparent les deux points.

Il revient bientôt. Sidi Rida est dans l’Oued Ghetmir, à l’Est de Djalo. Il y va souvent pour « boire doux » — chirbou hélou. Nous allons donc nous diriger de ce côté.

On me désigne le point où nous sommes par le mot Letela.

Je vais enfin pouvoir me soigner un peu. Je suis couvert de vermine : ô poésie des grands voyages ! Pour commencer, je me suis frictionné vigoureusement tout à l’heure, après une toilette minutieuse, avec de l’alcool de menthe ; c’est tout ce que j’ai.

Une de nos chamelles achève d’accoucher. L’expulsion avait commencé ce matin. Chargée comme les autres, elle a continué à marcher, ce pendant que celle-ci progressait, et n’a donné aucun signe de souffrance ni de fatigue. Il s’en faut de deux mois pour que son chamelon soit viable.

Vers le soir, le vieux Mohammed vient prendre congé de moi. Il nous quitte, avec sa petite caravane. Il va à Djalo, puis à Djedabia. Ensuite, on ne peut plus passer, à cause des opérations de guerre. Je lui demande si les Italiens ne sont pas à Djebadia.

— « Si, me dit-il, mais il y a un poste musulman tout près, et il porte le même nom. La campagne est tout entière aux mains des Musulmans. »

Je le quitte amicalement, et lui fais un modeste présent, qu’il accepte avec reconnaissance.

Ses compagnons restent à l’écart et s’en vont sans me dire au revoir. Pourtant plusieurs d’entre eux se sont montrés prévenants durant la route.

14 novembre. — Départ à quatre heures de l’après-midi. Nous nous arrêtons à cinq heures et demie pour camper dans un pâturage abondant. J’éprouve une satisfaction véritable à voir nos pauvres bêtes manger enfin, et avec quel appétit !

Contrairement à Mohammed, Rhed et Ratab me disent qu’il n’y a qu’un puits à El Obaied ; on trouve d’ailleurs de l’eau en abondance dans toute la région.

15 novembre. — Nous partons de bonne heure en nous dirigeant vers le Nord. Nous entendons, non loin de nous, les cris de chameaux qu’on charge. Il y a là, dans une dépression qui nous la cache, une caravane. Nous nous hâtons pour l’éviter. Je demande s’il y a des pillards dans la région. La réponse est négative. Les Senoussia s’appliquent à faire régner partout l’ordre et la sécurité, et se montrent sévères pour les voleurs.

Nous traversons constamment des pâturages. Ils sont composés d’akrich, de necha et de belbel. Il y a aussi d’assez nombreux palmiers, d’ailleurs ensablés jusqu’à la naissance des feuilles. Nous campons un peu avant midi dans l’Oued Ghetmir, où ces deux éléments se trouvent réunis. Un tertre de sable, près de nous, fut jadis occupé par une zaouia dont le nom seul lui reste. Doma creuse et trouve, à moins d’un mètre, une eau parfaite. Au loin, quelques tentes blanches mettent leurs taches crues entre des palmiers dispersés : peut-être celles de Sidi Rida ; peut-être seulement des gens de sa suite. Ratab va partir pour s’informer, et surtout pour prévenir que j’arrive dans des conditions qui comportent un bon accueil.

Il me demande de lui prêter mon chameau. Je lui dis de prendre l’un des autres. Il me répond qu’aucun d’eux n’est dressé pour la selle et qu’ils n’obéissent pas à la rêne. C’est de l’impudence. Ne me les a-t-il pas loués pour que l’un, tout au moins, me serve de monture ? Il se décide à s’en aller à pied.

Le jour se passe dans l’attente de son retour. Je finis par exprimer mon étonnement. J’apprends alors qu’il a prévenu que s’il ne revenait pas dans l’après-midi, nous n’aurions qu’à nous mettre en route. On avait négligé de m’en avertir, sans doute parce qu’on savait fort bien que je n’aurais pas accepté cette désinvolture.

Partons donc.

Nous sommes bientôt près des tentes blanches. Il y en a cinq ou six, disposées sans ordre sur le sable, à une centaine de mètres les unes des autres, les plus petites entourées de haies de feuilles de palmiers.

Un homme se détache. Il vient me saluer de la part d’un nommé Amboy, de qui c’est le campement. Sidi Rida est sensiblement plus loin. Amboy est un wakil, sorte d’agent d’exécution, de Sidi Idriss. Il me prie d’accepter son hospitalité, en attendant qu’arrive la réponse du chef Senoussi. L’invitation est-elle... pressante ? Je l’ignore. De toute manière, il est préférable de m’y rendre. Je maudis une fois de plus Ratab, par la faute de qui je viens de me mettre en route pour m’arrêter si près, dans des conditions infiniment moins confortables, moins reposantes, que la tranquille solitude de mon logis de toile.

Le messager est un Fezzanais de Mao, principal centre du Kanem ; il connaît Doma. Nous arrivons à la plus grande des tentes : cinq mètres sur quatre environ. Devant elle se tiennent trois hommes, dont l’un, vêtu de couleurs sombres, le teint presque noir, jeune, la physionomie ouverte et intelligente, m’engage à entrer. C’est Amboy. A l’intérieur, tout est garni de tapis, de coffres, de tentures. La conversation s’engage, avec l’aide de Doma. Mon hôte est lettré. Il écrit dans plusieurs journaux du Caire. Il a fait ses études à Stamboul. L’homme de Mao, qui est un esclave de confiance, élégant dans sa mise, à la fois déférent et aisé dans ses manières, prend part à notre entretien. Il parle plusieurs fois du Kanem avec une nuance de tristesse. Un autre des assistants me demande des nouvelles de Doud Mourrah, l’ancien Sultan du Ouadaï, en termes qui manifestent de la considération et de la sympathie. Puis c’est le dîner. Je le prends sur une petite table, dans un excellent fauteuil pliant, avec couverts, verre et assiettes, en face d’Amboy, propriétaire de ces richesses ; les trois autres convives et Doma sont accroupis sur le tapis autour d’un grand plateau de cuivre. La boisson est une eau parfumée de fleur d’oranger. Menu : mouton aux spaghetti, poulet au riz, thon à l’huile ; puis le thé. Ratab arrive pendant le repas. Il rapporte une réponse satisfaisante. Je partirai demain matin. Le camp de Sidi Rida n’est pas très loin.

Tout le monde se retire bientôt : j’ai la fièvre aujourd’hui et je fais dire par Doma que j’ai besoin de repos.

16 novembre. — Départ au soleil levé. Je n’ai pu faire ma toilette, craignant de répandre de l’eau sur les tapis. J’y procède en route. Nous nous arrêtons près d’un palmier dont une petite dune enveloppe le tronc, et là, protégé de l’âpre bise par cet abri naturel, je me rase, etc. Deux heures et demie de marche nous mènent à un autre campement à peu près identique au précédent. C’est, cette fois, celui du chérif. Sur le sable piétiné que tachètent de rares touffes de belbel et d’akirch, avec quelques buissons de feuilles de palmier, ses tentes, au nombre d’une dizaine, presque toutes blanches, s’espacent, très éloignées les unes des autres, sur une surface de près d’un kilomètre de côté. L’une, très vaste, est sa demeure. Les autres sont de dimensions moyennes. Dans un petit campement isolé se groupent trois abris bas pour les serviteurs : ce petit campement, la tente de Sidi Rida et une autre sont entourés de haies, comme au camp d’Amboy.

Le wakil, accompagné de deux esclaves, vient à ma rencontre. C’est un grand vieil homme, au nez en bec d’aigle, aux longues moustaches tombantes, dont le teint n’est pas plus brun que le mien. Il est coiffé d’un turban de soie jaune damassée.

Son accueil est plein de cordialité. Il me fait entrer dans une petite tente et nous causons en prenant le thé pendant qu’on dresse la mienne. Le repas se fait attendre et j’ai terriblement faim, car je n’ai rien pris le matin, en dehors d’une tasse de café de la grandeur de deux dés à coudre. Mais le voici : morceaux de mouton grillé, sauce aux herbes, riz, encore du thé. Un grand bol — unique — est plein d’une très bonne eau. Nous y buvons tour à tour. Le soleil échauffe la tente, et nous nous défendons à grand’peine contre des mouches innombrables. Je rentre enfin chez moi.

On vient bientôt me prévenir que Sidi Rida, à qui j’ai fait porter la lettre de Sidi Mohammed, va me recevoir. Dans une tente plus grande, meublée, elle aussi, d’un tapis seulement, et proche de la sienne, mais à l’extérieur de la haie, j’entre le premier avec le wakil. Il arrive presque aussitôt : trente à trente-cinq ans, de teint très clair, avec de beaux yeux intelligents et vifs, et une courte moustache noire. Sa physionomie est franche et sympathique. Il me reçoit avec une aimable courtoisie. J’insiste à nouveau sur ce fait que je n’ai pas de mission du gouvernement français et que ma visite est celle d’un simple particulier. Mais j’ai beaucoup de peine, malgré l’assistance laborieuse de Doma, à me faire comprendre de lui et à en être compris.

Je le quitte après lui avoir demandé à visiter Djalo le lendemain ; il acquiesce sans difficulté. Comme nous retournons sous nos tentes, à trois ou quatre cents mètres de là, le wakil insiste pour que je n’y reste que vingt-quatre heures et pour que je me tienne, durant ce temps, chez le chef. On fera appeler les gens que je voudrai voir. Je le sens préoccupé d’une tentative possible contre ma sécurité. L’état de guerre, me dit-il, a forcément une influence sur l’état d’esprit des populations, surtout ici, où nous sommes près du front. On connaît, dès à présent, mon arrivée. Elle produit une émotion. Je suis Européen et chrétien. Cette émotion, certainement, lui semble sympathique. Mais il peut y avoir une exception. Il me conseille, en outre, de remettre mon costume indigène.

Pendant ces vingt-quatre heures, il va s’occuper de conclure pour moi la location de très bons chameaux, qui me reposeront de ceux de Ratab, et d’un esclave, de qui les services m’assureront un peu plus de confort quand je partirai pour Djerboub.

Le soir, Ratab se présente. Il vient prendre congé. Il va à Chrerra, tout près, pour quelques jours. Je ne veux pas créer de complications, et puisque je suis débarrassé de lui, je passe condamnation. La route de Libye est ouverte désormais aux voyageurs français — moyennant certaines précautions, bien entendu. Je désire la laisser derrière moi aussi sûre que possible ; pour cela, la première condition est de la jalonner de sympathies, tout au moins d’éviter les rancunes. Ratab m’a menti constamment ; mais son attitude est toujours restée pleine de soumission et de déférence ; l’indulgence, dans ces conditions, m’est plus facile. Cependant, je garde à son égard un fond d’irritation. A Doma, qui me fait part de sa visite, je réponds en français :

— Je ne veux pas le voir. Qu’il s’en aille et me f... la paix.

Et j’entends, au dehors, le sage Doma qui traduit en arabe :

— Il est fatigué. Mais il te salue beaucoup, beaucoup.

Puis je reste seul, goûtant mon repos et laissant mon esprit se détendre.

On vient me demander si je désire dîner chez moi ou avec le wakil. Je réponds en indiquant ma préférence pour la compagnie de celui-ci. Un serviteur paraît bientôt, qui m’avertit que je suis attendu.

La nuit est venue. Il souffle un aigre vent d’hiver. La lune jette une clarté morte sur la froide pâleur du sable. Les tentes, si blanches sous le soleil, ne se révèlent plus que par des taches d’ombre. L’une d’elles est entr’ouverte ; c’est celle où je vais ; dans le silence apaisant de ce paysage sans vie, je me dirige vers elle à pas lents.

Lointaine encore, un faible rayon de lumière s’en échappe ; plus près, je perçois, dans un mince triangle éclairé, les teintes chaudes du tapis qui couvre le sol. J’éprouve une sensation de bien-être dont la soudaine intensité me surprend. Toute impression de foyer prend au désert une douceur et un charme inexprimables.

17 novembre. — A midi, je pars pour Djalo, qui se trouve à une trentaine de kilomètres.

J’ai avec moi Doma, monté sur un chameau, et un soldat, à pied. J’ai gardé, malgré tout, mon costume européen, mais j’ai pris un djered dont je m’envelopperai en route.

Le chemin est banal : une immense étendue de sable, toujours ; au loin, quelques taches vertes qui sont des palmeraies : Chiefa au sud, Chrerra au nord ; enfin, devant nous, une longue ligne d’arbres qui bientôt devient une immense tache verte ; à la lisière s’accusent quelques garas.

Nous pénétrons dans la végétation : palmiers aux troncs raccourcis par l’envahissement dunaire ; pâturage étendu de belbel.

Nous dépassons vite le lieu dit Nebous, que marquent seules, sur une place nue, au milieu des arbres, deux grandes cases rectangulaires, placées bout à bout, à angle droit ; nous contournons Lebba qui, à cette heure, projette seulement, sur le coucher de soleil rouge sombre, un monticule couronné de quelques longs rectangles bas. La lune nous éclaire quand, peu de temps après, nous arrivons à Djalo[22] : un vide dans la palmeraie ; un petit cercle de cinq hommes, assis sur le sol, qui s’entretiennent sans bruit dans l’ombre ; puis des constructions de terre grise, misérables, écroulées en partie.

Nous nous engageons entre celles-ci, pour nous arrêter devant l’une d’elles, pauvre et triste comme les précédentes, fermée par une porte de bois en forme d’arceau ; un chameau est couché tout auprès, dans la ruelle déserte. C’est là que je dois loger. J’éprouve de l’étonnement. Je croyais Djalo beaucoup plus important.

Un homme sort, que notre arrivée paraît surprendre. Le chef est absent. Il ne sait où il est. Peut-être le trouverons-nous, en cherchant un peu, dans le village.

Nous repartons, à pied cette fois, nos deux chameaux en main. Notre marche silencieuse, en file par un, dans ces ruelles vides, étroites, que, par endroits, bordent des ruines, me rappelle certains soirs de relève de la guerre.

A travers les fentes des portes closes, un peu de lumière, parfois, révèle un feu. Nous atteignons une petite place. Le soldat qui m’accompagne entre dans une case plus importante, surmontée d’une espèce de mât. Il y a là d’autres soldats, mais ils ignorent aussi où est le chef, et semblent s’en désintéresser. Nous nous arrêtons, un peu déconcertés par cet accueil, alors que ma visite est sûrement annoncée. Dans le moment, deux hommes, à pas lents, débouchent sur la place. Le soldat se dirige vers eux : ils reviennent ensemble ; l’un de ces hommes est le chef, enfin.

Il se montre surpris. Nul ne l’a prévenu. Il envoie son compagnon s’informer, je ne sais où. Celui-ci reparaît bientôt : un messager de Sidi Rida, effectivement, est arrivé dans la journée. Il a averti un des principaux du village de ma venue prochaine ; mais celui-ci a négligé d’en transmettre la nouvelle.

C’est assez bizarre. En tout cas, nous voici loin, avec cette promenade nocturne, des précautions que le wakil m’avait recommandées.

Nous retournons à la case du début. On me fait attendre un peu dehors, puis nous entrons : une petite cour pleine de détritus, un passage voûté, une autre cour étroite et longue aussi malpropre que la première ; enfin, une assez grande pièce au sol de sable, avec deux tapis, et un plafond de troncs de palmiers que soutiennent deux colonnes, palmiers aussi.

Il y a deux fenêtres, fermées par des volets de bois ; et, plus haut, une minuscule ouverture. Au milieu, par terre, une lanterne, où brûle une bougie, jette, trop bas, une faible clarté. Je m’assieds sur un des tapis, le chef près de moi. Nous causons, avec de longs silences. Mon impression est froide. Le lieu me paraît peu accueillant, sans pittoresque aussi ; je me demande ce que je suis venu faire.

Maintenant, les uns après les autres, arrivent des vieillards, L’un d’eux, aimable, me parle avec animation, gaiement. Il est assez instruit, connaît l’Égypte. La glace fond. On apporte le dîner, simple, mais préparé avec soin : le plateau habituel — de paille tressée, ici — du pain sans levain, du mouton grillé sur une assiette, du mouton avec de la sauce dans une cuvette d’émail ; le grand bol d’eau, où chacun boit à son tour ; l’aiguière et le bassin d’usage, qu’on fait passer, sans savon avant le repas, avec du savon après ; enfin le thé ; tout cela au milieu d’une conversation qui, peu à peu, est devenue générale.

Quand, vers dix heures, mes hôtes se retirent pour me laisser reposer, la pauvre case, avec sa lanterne avare, me paraît différente. Ils ont été, tous, simples, sans démonstrations bruyantes, mais cordiaux, amicaux, discrètement contents de me voir ; je me sens à l’aise, et j’éprouve, une fois de plus, que les sentiments qui président à l’accueil peuvent effacer les disgrâces d’un logis.

18 novembre. — Je m’éveille au jour, dispos et gai. Le frère du cheik des Fezzanais d’Abéché, que je savais être ici, et que j’ai fait demander, vient me rendre visite ; je procède à quelques achats : 2 kilogrammes de sucre, 8 francs ; une paire de markoubs, qui viennent d’Abéché, 10 francs ; un djered, 62 fr. 50 ; cinq paquets de cigarettes, 5 francs ; quelques livres sterling en or, 60 francs la livre, le tout payé en argent métal.

Je m’enquiers de la question des douanes. Les tarifs sont les mêmes, me dit-on, à Djalo et à Tadj ; mais ceux qui ont payé à l’un de ces points ne paient pas à l’autre. Un fonctionnaire, qui se tient près du chef, et qui est chargé précisément de la perception, me donne les chiffres suivants :

25 francs pour 500 francs de marchandises, en général ; 5 % ad valorem pour l’ivoire, le kountar — d’environ 50 kil. ici — étant évalué 600 francs.

Le tout se règle en medjidiehs turcs ou en écus de cinq francs, l’un valant l’autre ; toutefois, l’écu, au nord de Koufra, devient une monnaie d’exception.

Il fait grand jour, et je sors pour prendre quelques photographies. Le soldat montre de l’inquiétude, mais il ne dit rien. Il porte mon appareil et me suit pas à pas. Je m’arrête d’ailleurs bientôt, devant une ruelle où se trouvent un vieillard et une petite fille. Tout de suite, des gens arrivent, un, deux, dix ; ils ont l’air de sortir de terre. Ils ne manifestent d’ailleurs aucune hostilité, et tous se placent devant mon objectif, sauf un, qui s’y refuse.

Je poursuis quelque temps ma promenade, qui ne me révèle rien d’intéressant, puis je rentre. Devant la porte, le chameau d’hier est toujours baraqué ; les nôtres sont près de lui. Il faut déranger la tête de l’un d’eux pour entrer. Tout près, au ras du sol, un puits étroit, où l’eau me paraît à huit mètres : une eau un peu salée, très peu.

Nous déjeunons, et comme il est près de midi, nous pressons le départ. Le temps est nuageux, sans soleil. Nous arrivons à Lebba, que je vois mieux cette fois : un sable très pâle, d’où sortent des palmiers, sans ordre, parmi des dunes qui s’appuient sur leurs groupes et enterrent une partie de leurs troncs ; quelques beaux atels.

Le village, plus loin, montre de longs murs bas, d’un gris très clair, tirant sur le gris perle ; des portes en arceaux, fermées, en rompent parfois la continuité ; je ne vois aucune fenêtre ; seulement de rares et petits jours carrés, placés tout en haut. Une femme, avec un âne, s’approche de nous, lentement. Elle se dirige vers des tentes de Khouans en toile misérable, rapiécées partout, dressées à l’écart : trois parois verticales de 1 mètre à 1 mètre 20 de hauteur, dessinant un carré de 2 mètres, à peu près, de côté, dont la face antérieure tout entière est ouverte ; au-dessus, un toit très bas, presque plat malgré son arête médiane ; devant, quelques ustensiles de cuisine ; à l’intérieur, de pauvres coussins. Dans l’une d’elles est une autre femme, au teint clair, vêtue d’un pagne rouge sombre en lambeaux.

Je manifeste l’intention de mettre pied à terre ; on m’en dissuade ; l’endroit n’est pas sûr ; il faut rester sur mon chameau, enveloppé dans mon djered, et passer vite ; la reprise des hostilités avec les Italiens a créé, ainsi que me le disait le wakil de Sidi Rida, un état d’esprit qui nécessite des précautions.

Le tableau surprend par l’étrangeté de son coloris. L’ordre normal des tons y est inversé. La lumière semble émaner de la blancheur crue du sable, de la peinte gris clair des cases, au lieu que le ciel, couvert, demeure sombre.

Notre retour, monotone, est interrompu par une forte averse qui fait barraquer spontanément nos montures.

La nuit venue, nous hésitons sur la direction. Il est plus de neuf heures quand nous retrouvons Ghetmir.

J’apprends que les chameaux qu’on fait venir pour moi n’arriveront que dans quatre jours.

— « Tous ici, me dit tout à coup Doma, contents beaucoup avec toi ; toi passer, et toi faire route pour les autres ; quand Français y venir, contents beaucoup encore. »

19, 20, 21, 22 et 23 novembre. — Ces cinq journées se passent dans le repos. Je prends chaque jour mes repas avec le wakil. Il se nomme Osman Hassen Ed Deraï. Il est égyptien ; lors des dernières hostilités entre l’Angleterre et les Senoussia, il a pris parti pour ceux-ci, et maintenant il est proscrit. Sa culture est fort au-dessus de la situation qu’il occupe ; il supporte d’ailleurs son exil avec une dignité qui s’interdit les doléances.

Souvent, lorsque je suis avec lui, un homme vient lui parler pour affaire de service. Devant les fautes même, il reste bienveillant et paternel.

— « Les gens d’ici n’ont pas de tête, me dit-il parfois. S’ils étaient méchants, nous les punirions avec rigueur ; mais ils ne sont que légers. »

Rhed vient me dire au revoir. Il m’a rendu peu de services. C’est toutefois un très brave homme ; il manque seulement d’autorité. Je lui fais quelques présents qui l’enchantent.

Chaque jour j’envoie Doma saluer pour moi Sidi Rida, qui me répond de même. A aucun moment je ne l’ai vu sortir du petit enclos qui entoure sa tente et protège le mystère de sa vie privée. Il dort tard le jour, me dit le wakil ; il travaille et prie presque toute la nuit.

Je lui rends visite la veille de mon départ. Nous causons, cette fois, plus longuement. Il se montre renseigné sur beaucoup de choses. Il possède à Djerboub un cinématographe « marqué d’un coq ». Il m’invite à revenir.

Je trouve ici, comme à Koufra, une préoccupation hospitalière de ma sécurité. Doma, qui me renseigne sur l’opinion, quand il y pense, me dit que la manière dont je suis arrivé, en m’en remettant entièrement à la loyauté des Senoussia, a fait partout la meilleure impression. On en a conclu, sans réserve, à la pureté de mes intentions.

J’engage un serviteur, que le wakil, enfin, m’a trouvé. C’est un esclave ouadaïen qu’on appelle El Hadj Bakrit ; il a été quelque temps au service de Sidi Idriss. Il fera mes repas.

Le jour fixé pour mon départ, un Arabe de Djalo se présente à la porte de ma tente. Il m’apporte un bout de papier, une lettre : un « prizonié » qui m’appelle « Monsieur le Fransé » me dit avoir confié cette missive à un « mousso » — c’est l’Arabe — et me donne son adresse à Marseille : rue Oupfans, 85, 55 ou 35 ; il écrit peu lisiblement. Il signe Mourl. C’est tout. L’Arabe ajoute qu’il serait heureux de recevoir un secours de 10 francs.

J’ai déjà entendu parler en route, par Ratab, d’un prisonnier italien qui aurait obtenu la vie sauve dans un combat en se réclamant de la nationalité de sa mère française. C’est celui-là, paraît-il. Encore que cette version soit bien invraisemblable, je constate qu’elle est du moins répandue ici. Je donne les dix francs et je propose à l’envoyé d’intervenir pour obtenir la libération du captif. Il me prie instamment de n’en rien faire ; il insiste pour que je garde absolument secrète la commission dont il s’est chargé. Je pourrais provoquer des sanctions.

Cette libération est, paraît-il, déjà décidée pour une époque très prochaine ; et l’homme n’est nullement maltraité.

Des partisans arrivent de temps à autre de la partie septentrionale de la contrée, celle où sont confinées les troupes italiennes ; ils nous apportent des nouvelles des hostilités, en ce moment insignifiantes.

24 novembre. — Je me remets en route cet après-midi. Je vais me diriger sur Djerboub, la dernière étape de mon voyage en pays senoussi, et reprendre ma vie de nomade. Ce sont, une fois de plus, les préparatifs du départ et les petits agacements dont il s’accompagne. Le propriétaire des chameaux, qui, après avoir dit hier devant le wakil que nous mettrions quatre jours à traverser les dunes dans lesquelles nous allons entrer presque tout de suite, en annonce sept aujourd’hui — sept jours sans eau — dans l’intention manifeste de m’imposer, comme a fait Ratab, un train d’une lenteur dérisoire. Pourtant ses chameaux sont robustes et dans un état de prospérité remarquable. Le wakil a tenu compte du désir que j’avais exprimé sur ce point. Je le fais demander, et il réitère devant moi, aux chameliers, l’ordre formel de marcher vite.

Je m’attends d’ailleurs, malgré les précautions que j’ai prises, à un voyage peu agréable. Lorsqu’on se trouve en contact permanent avec des indigènes dont notre discipline ne domine pas encore les instincts, avec des peuplades à la fois frustes et indépendantes comme celles-ci, il faut, si l’on veut conserver quelque sympathie pour leur race, se défendre contre bien des irritations. Le défaut complet d’harmonie qui se manifeste à chaque instant entre leurs habitudes et les nôtres, leur méconnaissance de l’exactitude, de la diligence, de la sincérité, de la véracité, imposent à notre patience une épreuve de tous les instants. En revanche, quand on commence à les connaître, on s’aperçoit que beaucoup de ces défauts sont susceptibles d’une prompte atténuation, et que la fermeté, appliquée avec discernement, tempère la plupart d’entre eux. On distingue alors, chez ces primitifs, de rudes et fortes qualités, insoupçonnées d’abord ; on les découvre sensibles au bienfait, fidèles dans l’attachement et dans la gratitude, hospitaliers, capables d’oublier leur cupidité pour une libéralité inattendue, leur égoïsme pour une généreuse assistance. Le vent aride du scepticisme n’a jamais soufflé sur ces cœurs.

Dans un oued, près de Bir Bettefal. Il a suffi de creuser ce trou, pour trouver à 0m 80 environ une eau excellente.

([Page 344.])

Un coin de la vieille ville de Sioua, la célèbre oasis de Jupiter Ammon.

([Page 379.])

L’orientation Est que nous prenons nous fait bientôt quitter l’oued Ghetmir. Nos animaux semblent avoir un bon pas. Nous cheminons de nouveau sur un sable plan, avec la ligne des dunes au sud et au sud-est. Nous sommes six : moi, Doma, un captif libéré d’une certaine aisance, du nom de Bou Zeriba, originaire de Djalo, propriétaire d’un de mes chameaux et de deux petits chamelons qui nous suivent, chargé en outre de surveiller et de ramener les autres ; mon nouveau cuisinier El Hadj Bakrit, qui est Ouadaïen ; un bella touareg du nom de Abou Bakr, et un tout jeune homme nommé Mohammed, qui a deux frères à Abéché, et qui va à Sioua avec un chameau pour y acheter de l’huile d’olive et du beurre. Il les revendra à Djerboub et à Djalo, au retour. C’est Bou Zeriba qui servira de guide, lui seul connaît bien la route, m’a-t-on dit.

Nous nous arrêtons au coucher du soleil. Je fais monter ma tente pour la nuit. C’est pour moi un précieux confort. Je vais peut-être, avec ces chameaux choisis, pouvoir marcher ainsi chaque jour à bonne allure, de manière que le temps des repos et les loisirs en soient accrus, la distance parcourue restant la même.

25 novembre. — Je me réveille au petit jour, et je donne ordre de préparer le départ. Mais les hommes se lèvent de mauvaise grâce, sauf Doma qui est, comme toujours, debout le premier. Quand je sors, je trouve Bou Zeriba accroupi près d’un feu que vient de faire Bakrit. Je lui dis de s’occuper des chameaux. Il se contente de rire. D’une violente poussée, je le jette à terre. Il se relève, me regarde de côté, et tous commencent, avec lenteur, à charger.

L’obéissance, ici, est rarement prompte. L’éducation européenne n’est pas venue lui donner ce caractère de réflexe vers lequel doit tendre tout dressage.

Une heure et demie s’écoule, alors qu’il faudrait vingt minutes.

Mes animaux, je ne tarde pas à m’en apercevoir, sont peu dociles. Tout leur est prétexte à gaieté. A chaque instant, ils se débandent et partent au galop. Les charges tombent. Il faut s’arrêter et attendre, car ils se refusent à marcher les uns sans les autres.

La vanité de mes espérances d’hier soir m’apparaît peu à peu.

Seule parmi les éléments de mes impressions quotidiennes, la nature atténue ses rigueurs. Nous rencontrons souvent des pâturages de necha, ou nesi. Il y a des broussailles sèches en plusieurs endroits. Après la route précédente, il me semble que je marche dans un jardin. Nous traversons une faible dépression dite Bou Thamran. Nous gagnons ensuite une série de dunes plates au delà desquelles apparaissent des dunes à arête. La nature a ménagé entre celles-ci une sorte de couloir mal tracé, dont la largeur varie entre quelques centaines de mètres et deux ou trois kilomètres.

A plusieurs reprises, je dois admonester Bou Zeriba, qui néglige de pousser les chameaux. Je vois s’effacer définitivement, devant cette nonchalance, la perspective d’une route agréable et facile. Je commence à m’impatienter. Doma, qui s’en aperçoit, m’engage à lui confier ma cravache. Ma monture, dit-il, n’y est pas habituée, et pourrait, si je m’en servais sans y penser, me jeter à terre. Les défenses des chameaux sont sèches et puissantes, et les meilleurs cavaliers indigènes y résistent difficilement ; je la lui donne, machinalement.

Ensuite, je me demande si c’est vraiment le chameau qu’il avait en vue lorsqu’il a pris cette précaution. Je réfléchis, et je me morigène. J’arrive au terme de mon voyage. La dépense physique, les préoccupations m’ont énervé. Il ne faut pas que par des emportements intempestifs, je compromette ma réussite, alors que, déjà, je touche au but. Que ma patience soit souvent à l’épreuve, c’est entendu ; mais peut-être est-elle insuffisante. De l’Européen, de ses goûts, de sa mentalité, les gens d’ici ignorent presque tout. Leur désir de me satisfaire, si j’en admets l’hypothèse, doit être souvent dérouté. Enfin, ne sont-ce pas ceux-là mêmes de la part de qui j’envisageais, il y a deux mois encore, avant de partir, l’éventualité d’un assassinat pur et simple ? Ils me servent mal, mais ils me servent. J’ai tout de même obtenu quelque chose.

Déjà, depuis Koufra, cette considération m’a aidé plusieurs fois à garder mon calme.

Je me promets de faire une concession de plus au succès final, de transiger, de chercher, en m’inspirant de leur caractère, à les placer dans les conditions les plus favorables à un rendement satisfaisant, plutôt que de prétendre leur imposer ce rendement selon notre manière.

Nous mettrons plus longtemps à faire la route. Qu’est-ce donc ? Ne sais-je pas qu’avant peu je regretterai, malgré tout, ma vie nomade ? Pourquoi, dès lors, tant de hâte ? Le parti le plus sage est de me résigner à la lenteur contre laquelle, depuis Tadj, s’épuisent mes efforts ; elle est dans les mœurs.

Les étapes, ici, sont moins longues. J’aurai, de toute manière, assez de temps pour faire dresser ma tente chaque soir, pour me ménager, dans ce domicile familier et commode, les quelques heures de solitude quotidienne qui sont le meilleur élément de mon repos : c’est le principal.

26 novembre. — La lune éclaire encore lorsque je réveille Doma. Le sable paraît plus pâle sous ses rayons ; c’est un silence, un aspect, une atmosphère même de neige. Bien qu’ayant pris le thé et caqueté interminablement hier soir, les hommes se lèvent tout de suite et nous partons sans retard.

Le site reste à peu près le même ; les dunes qui nous entourent sont irrégulièrement disposées, souvent isolées les unes des autres. Avec les découpures capricieuses de leurs crêtes, tantôt blanches et tantôt d’un gris foncé, selon que la lumière les éclaire ou que l’ombre d’un nuage les assombrit, elles forment un véritable décor polaire. Mais c’est infiniment moins triste que la partie de la route qui se trouve entre Koufra et Djalo. Il y a du moins, ici, une certaine variété dans les détails.

Je marche pour me réchauffer. Je questionne Doma sur les gens qui nous accompagnent. La mémoire de Doma enregistre assez fidèlement les faits ; mais elle ne les restitue que lentement. Je vais en avoir une preuve de plus ; une preuve, aussi, de la sagesse des résolutions que j’ai prises la veille.

Tous mes compagnons lui font bonne impression, même ce Bou Zeriba qui m’agace.

— « Pourquoi trouves-tu qu’il est bien ? » lui dis-je.

— « Parce qu’avec un autre homme d’ici, si tu l’avais jeté par terre comme tu as fait, tu aurais pu avoir une mauvaise affaire. »

Il m’explique alors, avec son naïf bon sens, que pour les indigènes de Cyrénaïque, qui n’ont jamais été en contact avec les Français, et de qui la mentalité subit l’influence des circonstances locales actuelles, le chrétien n’a pas le même prestige que pour les hommes du Tchad et même pour nos voisins de Koufra. C’est un ennemi, peu estimé, et par lequel il sied d’abord de ne pas se laisser malmener ; lui rendre le moindre service est déjà beaucoup. Je risquais hier, selon lui, soit un conflit immédiat, soit des représailles sournoises, encore plus graves. Il me rapporte, à titre d’exemple, des propos qu’il a surpris sur la route de Zirhen, de la part d’un des medjabras qui nous accompagnaient.

« Sans les ordres de Sidi Mohammed, avait déclaré cet homme, le chrétien qui est là mourrait de ma main avant d’arriver à Djalo. Nous ne voulons pas de chrétiens ici. »

Je me rappelle fort bien ce Medjabra. Il avait été blessé à la main en Cyrénaïque, et son frère y avait été tué.

La vivacité des observations que j’ai faites plusieurs fois à Ratab a provoqué, elle aussi, à diverses reprises, chez certains de nos compagnons d’alors, des commentaires menaçants, formulés hors de ma présence. Doma me dit avoir relevé leurs propos, en leur rappelant qu’il y avait de nombreux Français dans le Sud ; que tous les chrétiens ne se ressemblaient pas ; et que ma mort, le cas échéant, serait promptement et durement vengée. Depuis lors, ajouta-t-il, il a souvent guetté la nuit le groupe de nos compagnons.

Brave Doma ! C’est maintenant qu’il m’apprend cela ; et je suis bien sûr que ce n’est pas négligence. Confusément, il a senti qu’il valait mieux que je n’en sois pas informé, ce qui aurait pu compliquer les choses. Seulement, il a veillé.

On s’arrête à onze heures. On prend encore le thé. Mais on obéit, dès que je dis que je veux partir. Nous campons, au coucher du soleil, au pied d’une longue gara, haute seulement de quelques mètres, qui sort du sable et nous barre la route ; elle présente à sa partie médiane un saillant arrondi très caractéristique. Bou Zeriba, quand je demande son nom, me répond qu’il ne le connaît pas.

27 novembre. — Toujours des dunes. Vers quatre heures de l’après-midi pourtant, en contre-bas, au commencement d’une dépression, tout un système de petites garas blanchâtres. Nous trouvons, auprès, les traces d’une caravane partie de Djalo avec quatre jours d’avance sur nous et qui a avec elle, le sol nous le montre, une dizaine de moutons. Les traces d’une caravane ! Après la vue du puits, c’est, au désert, le spectacle le plus réconfortant, surtout lorsqu’on cherche son chemin, comme c’est notre cas depuis une heure. Puis voici les vestiges de travaux que les Turcs firent en ce lieu pour y creuser un puits. Mais Sidi el Mahdi, le prophète senoussi, n’agréa pas cette tentative ; le sol s’effondra, ensevelissant deux hommes, et les Turcs en restèrent là.

Nos ombres s’allongent de plus en plus. L’éclat du soleil s’éteint sur le sable. Ses derniers rayons n’éclairent plus, devant nous, que le sommet des dunes, dont les pentes sont lentement gravies par l’ombre ; puis, ces crêtes lumineuses s’éteignent aussi. Timide d’abord, souveraine bientôt, la nuit froide, aux pâles étoiles, prend possession du désert.

28 novembre. — Je commence à prendre mon parti de la lenteur de notre marche. Ces étapes de neuf heures, dix au plus, me reposent.

Trouvé ce matin un fragment ancien d’œuf d’autruche. Il y a également ici des traces fraîches de gazelles, et d’antilopes de plus grande taille. L’aspect de la région que nous traversons se modifie légèrement. Les dunes forment maintenant une succession de cirques étendus. Le pâturage, had et nesi, reste fréquent.

Nous nous arrêtons de bonne heure, pour déjeuner, dans un de ces cirques ; il se distingue des précédents par la présence de nombreuses garas, très basses, de quelques mètres seulement de relief, montrant des débris de roches blanches ; près d’elles s’étend un vaste semis de ces petits cailloux bruns qui caractérisent le reg désertique ; plus loin, le sable, encore. C’est la fin du rareb qui s’annonce.

Je procède à l’installation sommaire que j’ai adoptée depuis Ghetmir pour la halte de midi. Pour ne pas faire monter ma tente deux fois par jour, je me borne à placer, sur le petit trépied qui me sert d’ordinaire à accrocher mes effets, une couverture. Puis, je m’étends sur le sable en plaçant ma tête dans le triangle d’ombre que projette celle-ci.

Vers une heure, nous traversons un dernier cordon dunaire assez élevé ; et, quand nous descendons, une immense étendue, couverte de cailloux semblables à ceux que nous avons dépassés tout à l’heure, bruns comme eux, se présente à nos yeux et à nos pas. Nous allons maintenant longer, à une distance de 100 à 300 mètres, le grand erg à travers lequel nous cheminions — le même qui, vers le sud, s’étend jusqu’à l’oued Zirhen, et au delà.

Presque tout de suite, une gara blanche, en bonnet phrygien, la concavité tournée vers le nord, avec une sorte de chemin circulaire ascendant, et, devant elle, une petite enceinte de pierres : Sidi el Mahdi aurait prié là.

Les garas sont d’ailleurs nombreuses maintenant : toutes très basses, souvent disposées en cirques, comme étaient les dunes, qu’elles semblent continuer vers le nord, elles peuvent suggérer l’hypothèse d’une armature de nature analogue sous ces dernières.

Après avoir cheminé quelque temps sur un reg absolument plan, nous descendons dans un fond tapissé d’une couche de sable ; nous le traversons et nous remontons sur une autre partie plane d’où nous découvrons à nouveau, jusqu’à l’horizon, le plateau — ou la pénéplaine, — puis c’est, après quelques kilomètres, une autre dépression, une autre plate-forme, et ainsi de suite.

29 novembre. — Hier soir, Bou Zeriba et le touareg ont emmené les chameaux dans le rareb proche pour les faire profiter d’un peu de had qu’ils savaient là. Deux heures après, ils n’étaient pas revenus, et toujours en garde contre une traîtrise, j’ai demandé à Doma s’ils avaient emporté leurs fusils et de l’eau. Mais ils ont fini par reparaître. Le pâturage est loin, voilà tout.

A leur retour, Doma m’a dit qu’ils désiraient déjeuner au campement, ce matin, avant de partir. J’ai répondu négativement. Je tiens à profiter le plus possible des heures fraîches pour marcher.

Aujourd’hui, n’entendant aucun bruit à l’heure habituelle, j’appelle et je m’informe. Bou Zeriba et son compagnon sont partis depuis longtemps déjà, paraît-il, chercher les chameaux. Je rentre sous ma tente. Une demi-heure plus tard, je perçois la voix des deux absents, et je sors à nouveau. Pas de chameaux. Tout le monde est rangé autour du feu. On se prépare à déjeuner, contrairement à ce que j’ai dit hier. Je m’enquiers : qu’est-ce que cela signifie ?

Les deux hommes viennent d’arriver, me dit-on. Ils ont même apporté pour moi du bois dont j’avais besoin. Quant aux chameaux, mais ils sont là, à 500 mètres derrière la dune, on les a ramenés ; seulement, là aussi, il y a un peu de had, et on les laisse manger jusqu’au dernier moment.

Se moque-t-on de moi ? Je donne ordre qu’on aille les chercher immédiatement. Le touareg part au pas de course. Je regagne ma tente, et je vois que les autres commencent à déjeuner. On m’a joué, avec une soumission feinte. Le système de ce qu’on nomme la grève perlée n’est pas une invention européenne. Je sens une telle colère monter en moi que je sors et que je me dirige en hâte du côté opposé à leur petit groupe, pour résister à la tentation d’un acte de violence. Là, je m’apaise peu à peu en cherchant des échantillons de roches. Je ne suis plus qu’à quatre jours de Djerboub, à huit de Sioua. Je suis résolu à mettre toute ma volonté en œuvre pour éviter les derniers pièges des circonstances.

Quand j’ai retrouvé mon calme, j’appelle Bou Zeriba. Il arrive, l’air un peu inquiet. Je lui dis doucement, mais avec fermeté, mon mécontentement. J’ajoute que je ne voudrais pas soulever d’incidents dans un pays où les chefs m’ont si bien reçu, mais que je n’accepte pas qu’on méconnaisse mes ordres, et que s’il recommence, je le ferai punir sévèrement par Sidi Rida.

Je m’attends au ricanement qui lui est habituel. Mais il est penaud, et s’excuse. Son attitude, soudain craintive, me montre une fois de plus combien le calme est plus efficace que la colère lorsque le chef ne dispose pas notoirement d’un châtiment qui puisse être le réflexe immédiat de son irritation.

Nous partons enfin.

Doma, en route, me dit que si on n’a pas obéi ce matin, c’est qu’il n’avait pas compris mes instructions, hier soir. Lui-même, d’ailleurs, a fait comme les autres. Ce n’est pas une preuve. Hier, j’ai simplement répondu : non. Cela ne prête guère à malentendu. Doma se montre dévoué à mes intérêts, mais il a la mentalité d’un indigène.

Il me reparle de Bou Zeriba. Celui-ci lui a demandé aujourd’hui, paraît-il, pourquoi je l’ai jeté par terre l’autre matin. Il s’en souvient. Néanmoins, il n’a fait aucun commentaire. Doma lui a répondu que c’était pour plaisanter. Cette interprétation ne m’agrée qu’à demi.

Je m’efforce de faire une nouvelle provision de patience, car je prévois que ce qui s’est passé aujourd’hui ne sera pas sans se renouveler dans la suite. Il est certain qu’on a déjà bien des ennuis avec les chameliers des pays soumis : en Nigéria, par exemple, où j’en ai connu d’insupportables. Comment, dès lors, s’étonner ici ? Je déroge, peut-être, au surplus, à tous les usages en ne m’inclinant pas respectueusement devant MM. les chameaux. J’ai voulu, cette fois, des animaux de choix, pensant éviter ainsi les complications qui ont rendu si laborieux mon trajet de Tadj à Ghetmir : on les soigne en conséquence. Je suis tombé sur l’écueil opposé. Si j’en avais acheté au lieu d’en louer, si j’avais pu garder mes hommes, que d’ennuis, d’impatiences et de fatigues ne me serais-je pas évité !

Le soir, à 6 heures, ma bête noire file de nouveau vers les dunes, qui sont à un kilomètre à notre droite, en escalade une, disparaît. Il reparaît une demi-heure plus tard et fait signe qu’on vienne camper où il est. Hélas ! il a encore trouvé du had. Mais je m’arrête et je mets pied à terre. El Hadj Bakrit et le touareg insistent pour qu’on se rapproche de lui. Je leur impose silence. Qu’il fasse paître ses animaux, soit. Mais que j’aie à allonger ma route pour les conduire au pâturage, certes non. Doma hésite. Il est fidèle, mais un peu mou ; pour un coup de force, ce ne serait pas l’auxiliaire rêvé. Je répète mon ordre, et on obéit. Bou Zeriba nous rejoint plus tard et, dans la nuit, emmène les animaux. Ils mangent, de la sorte, deux fois par jour. Ils peuvent supporter sans souffrir un jeûne d’une semaine ; en revanche, je dois me priver, ou à peu près, d’un repas sur deux pour regagner le temps que nous perdons ainsi, et cela dans le moment où je commence à éprouver le besoin, au contraire, de me réconforter : il y a près d’une année que je suis en chemin.

30 novembre. — Les choses se passent à peu près comme hier matin. Sournoisement, par l’effet de malentendus feints, on m’impose le retard que je souhaite éviter.

Cette fois, je ne dis rien. Je reste sur le terrain de mon avertissement d’hier, sans m’attacher à le rappeler, laissant croire, par, mon mutisme, à mon intention de mettre ma menace à exécution. Je préviens simplement Doma que désormais les chameaux n’iront plus au pâturage le soir ; je suis résolu à m’y opposer.

Les garas deviennent plus importantes à mesure que nous avançons.

Je photographie deux d’entre elles qu’on me dit se nommer gara Fatima. Mais la gara Fatima, d’après Rohlfs, est bien plus à l’ouest ; et je sens chez mes compagnons de route une si vive répugnance à me renseigner, sans doute parce que nous approchons de Djerboub, lieu saint, que je n’enregistre cette indication qu’avec réserves[23].

Je fais don d’une boussole à Mohammed, le petit medjabra. Il se montre, depuis le départ, plein de bonne volonté, aide chaque jour Doma et Bakrit à monter ma tente, active de lui-même les chameaux quand il me voit impatienté. Mon cadeau paraît lui causer une vive satisfaction. Les autres le regardent avec envie.

Vers 4 heures, le touareg signale, venant en sens inverse, une caravane d’une vingtaine de chameaux.

Je m’enveloppe dans mon djered et je reste sur ma monture pendant que les hommes s’arrêtent et causent. Doma m’apprend ensuite que mon arrivée a été annoncée à Djerboub par la caravane qui nous précède ; que la nouvelle en a été accueillie sans hostilité ; enfin que le puits de Tarfaoui, notre objectif actuel, n’est plus très loin.

Bou Zeriba s’approche à son tour. Il me montre quelque chose au caveçon de mon chameau. J’ai cessé depuis ce matin de lui adresser la parole. Je lui réponds : « Parle à Doma ».

Il répète ma phrase, d’un air vexé : « Parle à Doma, parle à Doma ! »

Je n’ai pas de lui la bonne impression qu’en a ce dernier. Il a encore reparlé aujourd’hui du jour où je l’ai poussé. Il est borné et haineux. En revanche, les autres paraissent être de braves gens, et cela le retient.

Je commence à ressentir un peu de fatigue nerveuse. De là, peut-être, ma sensibilité, certainement excessive, à ces petits incidents. Ils ont néanmoins, en dehors de l’irritation qu’ils me causent, une répercussion effective sur mon bien-être : quand nous partons tard, nous ne pouvons guère arrêter qu’un quart d’heure vers midi, car il faut rattraper le temps perdu ; je marche ainsi tout le jour sous le soleil, presque sans repos, et comme je l’ai dit hier, sans repas.

Ce soir, les chameaux sont restés près de nous.

1er décembre. — Doma est venu, hier soir, vers neuf heures, me dire que les hommes demandaient à nouveau, pour ce matin, la permission de déjeuner avant de partir ; mais qu’ils feraient en sorte d’être prêts au lever du soleil. Dans ces conditions, je n’y vois pas d’inconvénient.

Je crois deviner toutefois qu’on projette, ensuite, une marche sans arrêt jusqu’au puits, éloigné d’une journée encore, ce qui, en revanche, n’entre nullement dans mes vues.

Méfiant, je m’avise qu’il ne reste plus qu’une très petite quantité de bois. Le meilleur moyen de me déterminer à ne pas m’arrêter en route, c’est évidemment, pour eux, de l’user avant le départ sous prétexte de faire cuire leur repas.

Je rappelle Doma et je me fais apporter le bois sous ma tente. Les autres dorment déjà et ne s’aperçoivent de rien.

Le matin, l’orient pâlit à peine lorsque j’entends Bou Zeriba, déjà sur pied, éveiller tout le monde et faire préparer les charges. Ce n’est aucunement pour me complaire. Mais comme ses animaux ne sont pas au pâturage, il n’a pas de raison de s’attarder, tout au contraire ; plus tôt nous serons à Tarfaoui, plus tôt ils trouveront à manger ; ils pourront même boire.

Tout de suite, il demande où est le bois. Le cuisinier et Mohammed, à qui Doma a raconté ma précaution, s’amusent à lui faire croire que ses chameaux l’ont mangé pendant la nuit, et lui reprochent amèrement, en riant sous cape, de l’avoir laissé à leur portée. Il se résigne et réclame ma tente pour la faire plier. Je réponds que je ne suis pas prêt ; que le soleil n’est pas levé ; et que lorsque je serai disposé à partir, je l’en avertirai.

J’entends prendre mon quart de café comme d’ordinaire ; lui et ses chameaux attendront. Puis je donne la moitié du bois, en me divertissant de sa surprise, et ce n’est qu’une demi-heure après, que je quitte ma tente. Nous sommes néanmoins en route avant que le soleil n’ait fait son apparition. Le froid est sensible.

L’aspect reste le même, mais avec des garas moins découpées. Leurs sommets sont légèrement arrondis ; seules de faibles dépressions dessinent leurs contours.

Vers 4 heures, nous apercevons une nombreuse caravane. Doma m’engage à remettre mon djered, que j’ai ôté durant la chaleur. Bou Zeriba lui dit qu’il n’y a pas lieu d’avoir peur. L’intention paraît bonne, mais le mot sonne mal. Je réplique, sans me fâcher, que les Français ne craignent personne ; et qu’au surplus, si j’avais peur, je ne serais pas là. Puis, laissant mon djered, je me porte directement au-devant de trois hommes qui viennent vers nous ; je les croise en leur adressant un « Es salam alekum » — le salut soit sur vous — auquel ils répondent par un « U alek es salam » — et soit sur toi le salut — très cordial. Arrive un autre groupe, qui, lui, s’arrête. Nous échangeons des poignées de main. Doma et Bakrit me rejoignent — on cause. Nos interlocuteurs nous confirment que tout le monde, à Djerboub, connaît ma présence dans la région. On regarde chaque jour si on découvre ma caravane. Je suis attendu avec sympathie. Ces voyageurs sont des Arabes du Barga — c’est la région proche de Djalo. Ils rapportent du Caire un chargement important de thé, de sucre, de boubous ou koumadj qu’ils écouleront, partie dans la région, et partie à Koufra. L’un d’eux me déclare avec force, en me montrant son fusil, qu’il ira ensuite se battre contre les Italiens.

Bientôt les dunes, que nous avions perdues de vue depuis quelque temps, réapparaissent devant nous. Nous descendons vers elles d’une manière continue, par longs échelons successifs. Les dernières lueurs du crépuscule nous montrent une gara au pied de laquelle sont des roches blanches ; puis ce sont quelques touffes d’une maigre végétation ; il y a là un trou dans le sable ; le puits de Tarfaoui. La nuit est tombée, et je ne distingue rien alentour.

2 Décembre. — Je suis à peine réveillé, et le soleil est loin d’être levé encore, que Doma m’apporte mon café. Il est accompagné de Bou Zeriba, qui m’exprime le désir de repartir sans délai, le pâturage étant peu substantiel. Le sage Doma s’abstient de lui traduire ma réponse ; mais il en devine le sens à sa vivacité. Il s’en va, déconfit. Pour moi, je procède avec volupté à une toilette complète ; je vais ensuite voir le puits — un mètre de diamètre, deux de profondeur, paroi de roche sous une couche de sable, eau abondante, mais fortement natronée.

Doma revient peu après, l’air amusé. « Toi voir Bou Zeriba, me dit-il, toi voir lui ! » Je regarde le personnage. Il est assis par terre, la tête entre ses mains, dans une attitude de catastrophe. Qu’y a-t-il ? C’est, me dit Doma, qu’un de ses chameaux n’a pas voulu boire.

Ce symptôme alarmant le frappe au point le plus sensible de son cœur. Il est littéralement atterré.

A 9 heures, je me décide à donner le signal du départ. Bou Zeriba, qui s’est isolé avec Doma, me rejoint après les premiers kilomètres. Il me dit, à ma grande surprise, qu’il reconnaît avoir des torts ; qu’il ne vit que pour ses chameaux ; mais qu’il m’obéira strictement désormais. Je lui réponds que lorsqu’on a des chameaux si précieux, on se borne à les mener au pâturage, sans les faire travailler, et surtout sans les louer aux voyageurs. Je l’accueille toutefois avec bienveillance. Il me tend timidement la main. Je lui donne la mienne. Il est enchanté. Il a déjà oublié mes griefs. Je le sens tout prêt à recommencer. La patience, néanmoins, me sera maintenant plus facile.

Nous descendons bientôt dans une vaste dépression que d’innombrables garas limitent ou divisent. Le reg et sa couleur brune ont disparu. Tout est maintenant sable clair ou pierre blanche. Nous apercevons la gara Bou Alia que nous laissons au sud pour quitter la route directe de Sioua (E.-S.-E.) et obliquer N.-E. vers Djerboub. Nous faisons halte dans un bel oued où le pâturage est cette fois excellent et d’une heureuse abondance : l’oued Bou Salama. Devant nous, une grande gara blanche, à la base ensablée, porte le même nom. Beaucoup plus près, à notre droite, sur un monticule, une sorte de table rocheuse, isolée, de quelques mètres de hauteur, formée d’un énorme pied blanc qui supporte une plate-forme foncée ; autour est une petite enceinte de pierres. Je m’en approche avec le bella Touareg et j’en prends deux photographies. Mais Doma, qui est en avant, revient vers nous en hâte. Il invective vivement le Touareg. Il m’explique que celui-ci aurait dû me prévenir ; qu’heureusement, il arrive à temps. Cette gara est sacrée. Quiconque la touche meurt avant d’atteindre Djerboub. Sidi el Madhi a campé ici. Nous entrons dans une zone particulièrement vénérée.

Nous couchons un peu plus loin.

3 décembre. — Dès la fin du pâturage dans lequel nous marchons depuis hier, avant la gara Bou Salama, nous trouvons le puits de ce nom. Il est carré, a environ un mètre dix de côté et deux mètres de profondeur. Mais l’eau en est si chargée de sels qu’on l’a à peu près abandonné.

Je cause, chemin faisant, avec Doma. L’extrême pauvreté de son vocabulaire français, ma connaissance très imparfaite de l’arabe, imposent d’étroites limites à nos entretiens. L’absence d’un interprète suffisant m’a bien souvent fait défaut au cours de ce voyage. J’aurais pu régler certaines questions matérielles d’une manière infiniment plus satisfaisante, augmenter par ailleurs les résultats de mon effort, tout en ménageant davantage mes nerfs et mes forces, si j’avais été à même de m’en assurer un. En outre, le désir de ne perdre aucun élément d’information m’a amené fréquemment, lorsque Doma ne pouvait m’expliquer le détail de ses constatations, faute d’un vocabulaire assez étendu, à m’efforcer d’en recueillir au moins la substance utile, en lui faisant exprimer ses conclusions. J’en suis arrivé de la sorte à le prendre parfois pour conseiller ; c’est là un mauvais système ; le fait de demander, d’accepter même un conseil, comporte une nuance qu’un Europeén doit éviter le plus possible à l’égard d’un indigène.

Bou Zeriba, par une initiative maladroite, trouve bientôt moyen de m’irriter encore. Je me rappelle ses protestations de tout à l’heure, et, pour cette fois, je ne dis rien.

Nous voici maintenant dans une dépression immense ; l’érosion a rongé la terre, mis à nu tout ce qu’elle habillait jadis, entamé les roches, creusé dans la pierre grise ou blanche un dédale de rues et de carrefours. Puis c’est, en contre-bas encore, une nouvelle dépression encaissée entre des bords rocheux. Nous y descendons. De son fond sablé où des palmiers, enfin — les premiers depuis Ghetmir — révèlent l’oasis proche, de nombreuses garas se dressent, sculptées avec un art, un pittoresque inattendus. Les unes affectent la forme de socles de colonnes ; d’autres, qui commencent en cône, s’évasent vers le sommet en larges tables ; le blanc, le jaune, le brun, en bandes étagées, les colorent.

Devant ce riant décor de silhouettes capricieuses et précises, de teintes claires et de gaie lumière, l’esprit doit faire effort pour évoquer l’image, récente pourtant, des étendues ternes et maussades dont la monotonie nous était devenue familière.

Après une heure, nous atteignons un point où les dattiers se font plus serrés et plus nombreux. Nous allons coucher là. Bou Zeriba nous devancera ce soir à Djerboub pour prévenir de mon arrivée, et nous le rejoindrons demain matin.

Les hommes tirent des dattes d’un sac, les mettent dans une cuvette d’émail, s’asseoient en cercle et commencent à manger. Je m’étends sur ma couverture ; j’attends ; nul ne s’occupe de moi ; Doma fait comme les autres. Il est forcé, pour conserver des sympathies qui lui seront nécessaires au retour, de régler parfois son attitude sur celle de ses compagnons. Il ne faut pas qu’il mette trop de diligence à se séparer de coreligionnaires pour s’empresser au service d’un chrétien. Il semble que le voisinage du lieu saint se fasse sentir. Puis, aujourd’hui, il a le mal du pays. Ce matin, il semblait malade.

« As-tu la fièvre », lui ai-je demandé ?

— « Non, mais moi penser tous les jours moi plus loin de Faya. »

Brave garçon ! C’est maintenant qu’il y songe.

Avant de partir, Bou Zeriba fait office de barbier. Abokhar, le Touareg, s’est couché sur le dos. D’un grand rasoir mal aiguisé, l’opérateur, accroupi près de sa tête, lui ôte en une seule fois, sans autre adjuvant qu’un peu d’eau, une barbe longue de dix centimètres.

Indifférente ou stoïque, la victime reste impassible.

Le coucher du soleil est exquis, sur ce beau sable, parmi ces roches, entre ces palmiers en touffes qu’une dune escalade d’un côté, laissant de l’autre une large cavité demi-circulaire qui dessine la partie abritée des apports. Ils me rappellent ceux de l’oued Ghetmir, quand, sous le vent aigre, trois semaines plus tôt, je m’habillais pour me rendre au camp de Sidi Rida ; ceux de Zouroug, où j’ai dîné la veille de mon entrée à Tadj. Près du terme de ma route, ces images s’auréolent déjà de l’émouvant prestige du passé.

Mais que je me sens loin, quand je les évoque, de ma paisible et souriante traversée du Cameroun, des bois clairs du Chari, des plaines hospitalières du Salamat ; sur certaines de mes impressions de Lybie, il soufflera toujours comme un vent d’âpreté ; je n’aimerais pas refaire ce voyage ; en ce moment même, peut-être ne le pourrais-je pas. Mes forces, en surface, n’ont pas diminué ; en profondeur, je suis moins sûr d’elles ; il me semble, par instants, que mes réserves, peu à peu, à mon insu, se sont épuisées, et que je ne dispose plus que d’une sorte de façade.

Pourtant les heures que je vis ici sont d’une rare qualité.

4 décembre. — Je donne le signal du départ vers huit heures. Peu après, notre dépression s’étale en un large espace que ferme devant nous, à quelques kilomètres, une ligne de garas franchement accusée.

Dans cet espace, un dôme d’un blanc éblouissant, flanqué d’un minaret, également blanc, se détache d’un modeste pâté de cases gris clair, aux toits en terrasse. Ce dôme est celui de la Kubba de Sidi Ben Ali, fondateur de la confrérie Senoussi ; nous sommes à Djerboub.

Vers la gauche s’échelonnent encore, à quelque distance les unes des autres, trois enceintes de murs bas, une grande, deux petites ; entre nous et la Kubba, une ruine étroite ; une autre, sensiblement plus étendue, vestige du Djerboub primitif, est perchée à notre droite sur le bord d’une plate-forme avancée que des roches déchiquetées soutiennent ; elle nous domine d’une dizaine de mètres.

Une petite palmeraie, dont je n’aperçois que les premiers arbres, commence à peu de distance de la Kubba. L’ensemble est sans ampleur.

On m’a vu. Un homme vient à ma rencontre et m’adresse un « Salam alek » grave. Il fait arrêter ma caravane près de la plus petite des deux ruines, ce pendant qu’un groupe se hâte vers nous, porteur d’un grand ballot. C’est une tente, qui sera ma demeure ; une belle tente conique blanche, spacieuse, sous laquelle on jette deux tapis.

J’y entre, et trois notables, deux au teint clair, un très noir, en vêtements blancs d’étoffe rustique, y entrent après moi. Ils me saluent, s’asseyent. Je leur explique l’esprit amical dont ma visite s’inspire. Ils n’ont jamais vu de Français, me disent-ils, et ils sont heureux de ma venue, heureux que je sois satisfait. Leurs visages expriment la cordialité.

Ils partent, et on m’apporte un mouton, du beurre, du sucre, du thé. On m’annonce ensuite la visite du cheikh de la zaouia, Hassein, qui représente ici l’autorité Senoussi. Je vois en effet se détacher des maisons, distantes de 2 à 300 mètres, un autre groupe de six hommes, habillés comme les précédents. L’un, de petite taille, le teint à peine brun, la barbe blanche, les yeux légèrement soulignés de kohl, me souhaite la bienvenue. C’est le vieil Hassein. Je recommence mon petit discours, qui paraît faire une excellente impression. Mais on n’entre pas sous ma tente. Nous causons debout ; je puis, me dit spontanément le cheikh, circuler autour de la zaouia, en compagnie d’un homme qu’il m’enverra lorsque je le demanderai, mais il ne faut pas y entrer ; quant à prendre des photographies, du dehors, il n’y voit aucun inconvénient. Il va me faire apporter un repas et se tient à ma disposition si j’ai besoin de quelque chose. Je lui montre, pour établir le fait de mes relations amicales avec un grand chef, un papier sur lequel Sidi Mohammed el Abid a signé une phrase courtoise à mon adresse, en souvenir de mon séjour à Tadj. Il reconnaît la signature ; il l’embrasse, l’appuie contre chacun de ses yeux.

C’est ensuite, dans le désœuvrement du lieu nouveau, la longue attente habituelle, puis un plat d’excellent mouton et de la kesra.

Je profite de mon passage dans un centre habité pour essayer d’y louer d’autres chameaux, ce qui me débarrasserait de Bou Zeriba. Il n’y en a pas, malheureusement.

J’erre çà et là. Je ne vois rien de remarquable, en dehors de la Kubba et de la Zaouia ; on élève, dans celle-ci, les fils des cherifs de la famille senoussi. Certains de leurs vieux serviteurs, aussi, y trouvent une retraite.

Je n’ai pas insisté pour pénétrer dans la Zaouia même, ni pour approcher de la Kubba. De même qu’à Koufra, j’ai laissé au second plan le genre de documentation que j’aurais pu, peut-être, y recueillir. Des publications antérieures, dont j’ai fait mention déjà, ont d’ailleurs donné sur Tadj, sur Djof, sur Djalo, sur Djerboub, des détails nombreux.

Nous sommes maintenant en territoire égyptien. La frontière part du petit port de Sollum, sur la Méditerranée, et passe à 50 milles environ à l’ouest de Djerboub.

En prévision de notre départ, mes indigènes font dépôt de leurs fusils et de leurs cartouches entre les mains du Cheikh. A Sioua, l’administration égyptienne ne leur permettrait pas de rentrer en Libye avec elles. Ils les retrouveront à leur passage.

5 décembre. — Hier soir, on m’a servi pour dîner un plat de riz qu’avait fait Bakrit. Après trois bouchées, je lui ai trouvé un goût étrange, et j’ai laissé le reste. J’ai été bien inspiré, car le peu que j’avais absorbé m’a causé, dans la nuit, un violent malaise, et je suis encore très souffrant ce matin. Bakrit, questionné, attribue mon indisposition à l’huile d’olive qu’il vient d’acheter ici. Je ne vois pas en quoi l’huile d’olive peut avoir, en si faible quantité, des effets aussi insolites. D’ailleurs, on m’avait donné du beurre ; pourquoi cette huile ?

Nous partons à dix heures. Je n’ai plus rien à faire à Djerboub. Nous marchons à peu près Sud-Est. La dépression que nous avons suivie avant-hier s’infléchît d’abord dans cette direction ; puis je la perds de vue. Je demande jusqu’où elle va, on me répond vaguement ; j’ai, une fois de plus, l’impression qu’un sentiment religieux détourne les indigènes de donner des indications, relativement à la région du lieu saint. Doma même, qui, ce matin, est allé visiter la Kubba, me dit qu’il ne peut m’en décrire l’intérieur. On lui a recommandé le silence. Je n’insiste pas. Les détails en sont connus.

Nous faisons halte une demi-heure avant le coucher du soleil au pied d’un groupe de très belles garas qui s’appellerait gara Oum el Acha. Il y a là un pâturage et quantité de moustiques, les premiers pour moi depuis bien longtemps.

6 décembre. — De petites boursouflures, faites d’une croûte saline, apparaissent par places sur le sol ; puis nous passons sur de gros blocs compacts d’un magnifique sel blanc, dont le pied sent les bosses dures sous le sable, et qui affleure en maint endroit ; une vaste sebkha commence là, encadrée de longues barrières rocheuses. J’aperçois deux nappes d’eau assez étendues, au milieu d’une terre brunâtre qui présente l’aspect d’un champ labouré. Je trouve des fossiles de diverses espèces, des coquillages[24].

Les reliefs rocheux sont toujours et nombreux et assez élevés, les pâturages fréquents.

Nous arrêtons à Gegel. C’est, en travers de la route, et venant de notre droite, une pointe de dunes qui s’achève en pâturage et vient buter, à notre gauche, contre une longue gara parallèle à la piste. Il y a, dans un creux, trois trous pleins d’eau claire, mais salée. Ici encore, des moustiques.

Je commence à me remettre de mon étrange malaise de Djerboub. Je n’en connaîtrai jamais la cause exacte. En tout cas, elle ne saurait être imputable aux habitants de la Zaouia. L’hospitalité senoussi s’est montrée, à mon égard, au-dessus de tout soupçon de cet ordre.

7 décembre. — Nous sommes prêts une demi-heure environ avant le lever du soleil, car l’étape d’aujourd’hui doit être un peu plus longue. Il fait froid, et je grelotte. Pendant que les hommes courent après un chameau rétif, je m’approche du feu qu’ils ont abandonné. Il n’y a plus ni flamme ni braise, mais je me chauffe à l’odeur de la fumée.

D’un relief, nous descendons bientôt vers un important groupement de larges troncs de cônes dont la coloration brune, presque noire, forme un contraste pittoresque avec le sable dans lequel ils sont enchâssés.

Reliefs et dépressions se succèderont d’ailleurs tout le jour.

Nous traversons les premiers par des cols, dont la pente ascendante, puis descendante, se resserre entre des murs rocheux et déchiquetés. Le spectacle des dépressions est d’une grande beauté. Sur leur sol clair s’élèvent çà et là de hautes garas qui malgré l’analogie qu’elles présentent entre elles, se distinguent par une variété de détails toujours nouvelle. Certaines, à la base d’un blanc pur, d’un ovale étonnamment régulier, surmontée d’une moulure parfaite, puis d’écroulements bruns, semblent les assises ruinées de formidables colonnes qui auraient eu 20 ou 30 mètres de diamètre. On croirait cheminer entre les derniers vestiges d’une cité de géants, trop étendue pour que le regard puisse embrasser l’ensemble de ses ruines et en discerner le dessin général, mais imposante jusque dans ses moindres parties.

Toutes ces formations procèdent du tronc de cône ou du bonnet de police. Par endroits, ici encore, des coquillages innombrables jonchent le sol.

Vers le coucher du soleil, je vois devant nous, au bas d’une pente droite, longue et facile, une grande flaque bleue entourée de pâturages. Nous camperons là. L’eau, d’ailleurs, est mauvaise.

Notre trajet se termine. Demain, Sioua. Déjà s’efface dans mon esprit le souvenir des petites difficultés multiples qui ont troublé beaucoup de mes satisfactions. J’ai fait un effort, un effort auquel le succès a répondu. N’est-ce pas là le véritable objectif d’une existence virile, et que souhaiter de plus ?

8 décembre. — Le temps est agréable. Le froid a cessé. Le paysage reste le même, pittoresque, grandiose et riant à la fois.

Nous atteignons vers quatre heures de l’après-midi, auprès d’un bel étang où se reflètent des palmiers, le petit village de Maradji ; ses habitants se répartissent en deux groupes ; les uns font leurs demeures d’anciens tombeaux creusés çà et là dans la roche ; les autres s’abritent sous de grandes tentes misérables disposées au bord de l’eau.

Enfin, au bas d’une de ces magnifiques avenues en pente que nous suivons si souvent depuis deux jours, un étang beaucoup plus vaste, une plaine immense que bornent, en face, quelques garas lointaines, et où plusieurs palmeraies mettent des taches foncées ; près d’une de ces palmeraies est Sioua.

Bou Zeriba choisit ce moment pour parler de s’arrêter. Il y a ici un pâturage ; plus loin nous n’en trouverons pas. Mais la proximité du but, du but si longtemps attendu, m’anime d’une nouvelle impatience ; je tiens à arriver ce soir, et je le lui dis ; il le sait parfaitement d’ailleurs, et nous l’avons toujours envisagé ainsi. Il se tait ; seulement, il cesse de pousser les chameaux et les laisse marcher à leur guise. Je les vois prendre un train de plus en plus lent, interrompu, parfois, par une brusque galopade ; ce sont alors mes bagages qui tombent — à l’instant même, le petit tonnelet où sont mes plaques photographiques. Chaque fois, il faut faire halte pour rattraper l’animal et pour le recharger ; il est tard ; pendant ce temps, le jour baisse. Alors, pris d’une colère dont je ne suis plus maître, je mets pied à terre, je prends ma cravache des mains de Doma, et je marche droit sur Bou Zeriba. Il a compris. Son teint devient gris. Avant que je ne l’aie rejoint, il a pris le pas de course, et s’est dirigé vers les chameaux, qu’il se décide à rassembler et à guider enfin.

Je reste, moi, sur place, et je me calme peu à peu. Cet individu aura joué à mon égard, durant toute la fin de mon trajet, le rôle de la pelure d’orange sur laquelle le pied peut glisser à chaque instant. En pareil cas, c’est le plus souvent par de petites causes que sont provoqués les incidents graves. Un chef important fera rarement exécuter un voyageur, encore que le cas se soit présenté. Mais l’exaltation d’un fanatique, la vindicte d’un serviteur, sont des mobiles avec lesquels il faut toujours compter. Bou Zeriba n’était pas seulement attaché à ses chameaux. Sa haine à mon égard était visible, et je me gardais avec soin. J’ai passé sous silence, dans ce journal, en raison de leur peu d’intérêt, bien des détails par où son hostilité s’est trahie.

Je n’ai jamais supporté qu’il résistât ouvertement à un de mes ordres ; mais il est bien des ordres que je lui aurais volontiers donnés, et dont je me suis abstenu devant la possibilité d’un conflit. J’avais résolu que rien ne me détournerait de mon objectif, et je m’étais mis des œillères pour tout ce qui pouvait nuire au succès de mon voyage. Néanmoins, sa mauvaise volonté entêtée et sournoise a été pour moi un sujet d’irritation quotidien. Il m’a fallu plus d’efforts pour me dominer dans quelques circonstances de ce genre que pour triompher de difficultés bien plus grandes en apparence.

Vers dix heures du soir, le mauvais état de la route et les constantes frayeurs des chameaux nous arrêtent. Il faut coucher ici. Nous devons être près d’un village ou d’un campement, car je distingue, à 300 mètres à peine, une ligne de palmiers, et le scintillement de feux à travers les arbres. Doma et Mohammed vont s’enquérir. Ils reviennent peu d’instants après. Nous sommes presque arrivés, la ville est là.

9 décembre. — Le jour levant nous montre deux petites tentes blanches, près de nous. C’est un campement de Fezzanais. Les feux que nous avons vus hier soir étaient les leurs. Un peu plus loin, un long bâtiment ; et, à peu de distance derrière lui, un haut pâté de murailles grises, qui s’appuie sur une gara ; c’est Sioua.

Les centres habités que j’ai rencontrés jusqu’à présent étaient faits de constructions basses et largement étalées ; ici, c’est au contraire une agglomération de demeures à profil de trapèze étroit et très élevé, collées les unes aux autres, et qui feraient involontairement songer, sans les angles de leurs murs et leurs minuscules ouvertures disposées en petits groupes de trois, à d’énormes cheminées d’usines.

J’ai atteint le terme de ma route.

Quelques minutes plus tard, je suis chez l’aimable fonctionnaire égyptien qui administre la ville, Ali Abd el Wahab effendi ; le gouverneur du Western Desert Province, Mr. Edwin de Halpert, qui réside à Mersa Matruh, à 200 milles environ vers le Nord, me fait appeler au téléphone pour me féliciter et me souhaiter la bienvenue ; il m’annonce en même temps que ses propres automobiles me transporteront incessamment jusqu’à la tête de ligne de la voie ferrée la plus proche, et que je serai, durant mon séjour à Sioua, l’hôte du gouvernement égyptien, en attendant mon passage à Mersa Matruh, où sa demeure sera la mienne. Dans l’après-midi, le lieutenant H. E. Howse, commandant la section du Camel Corps cantonnée à Sioua, vient ajouter pour moi le plaisir d’une relation et d’une compagnie agréables à cette réception si cordiale.

Sioua est habité par une population au teint clair, dont le type et les mœurs accusent la décadence, et qui se rattache vraisemblablement à une origine berbère.

L’intérieur de la ville, dès qu’on quitte la place du marché, est un dédale de ruelles, de passages couverts, de cours minuscules, d’escaliers rudes, le tout épousant les pentes de la gara. A trois kilomètres se trouve le temple antique de Jupiter Ammon ; il se dresse, comme un vieux château-fort en ruines, près du petit village d’Aghourmi, dans un bois paisible où se mêlent oliviers et palmiers.

La dépression de Sioua était jadis extrêmement éprouvée par la malaria. L’administration anglaise l’a assainie par un travail d’irrigation et de drainage dont l’efficacité est aujourd’hui complète. Elle a pris soin, en outre, de peupler étangs et canaux de petits poissons connus sous le nom de Bolti fish, qui se nourrissent des larves des moustiques et contribuent activement à la destruction de ceux-ci.


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De Sioua, j’ai mis Doma en route pour rentrer à Faya, après avoir pris toutes les précautions nécessaires en vue d’assurer son retour dans les meilleures conditions. Puis je suis parti moi-même pour gagner le Caire, où je désirais rendre visite à Sidi Idriss, l’un des chefs, je l’ai dit, des Senoussia. Dans l’intervalle, j’ai passé vingt-quatre heures à Mersa Matruh. Tout ce que la plus ingénieuse et la plus amicale courtoisie peut ménager d’agréable et de réconfortant à un voyageur, je l’ai trouvé dans l’accueil des fonctionnaires et officiers anglais et égyptiens à cette occasion, et je leur renouvelle ici l’expression de ma vive gratitude.

Mes objectifs étaient atteints.

Le nom de la Société de Géographie de France s’inscrivait le premier sur la liaison Tchad-Alexandrie par le désert de Libye.

La route restait ouverte derrière moi aux explorateurs.

J’avais recueilli, chemin faisant, de nombreux documents scientifiques.

Je ne saurais enfin séparer de ces résultats le souvenir de l’accueil honorable, des procédés loyaux et des manifestations amicales que m’ont ménagés les Senoussia quand, sous la seule sauvegarde de notre prestige national, je suis allé, Français, me présenter chez eux.

FIN


APPENDICE

Afin de donner aux personnes qui liront ce livre une idée au moins approchée du lac Tchad, dont j’ai parlé à plusieurs reprises, j’extrais du récit d’une précédente mission, publié par L’Illustration du 15 juillet 1922, les quelques pages suivantes.

Il convient de remarquer que la traversée du Lac Tchad a été effectuée maintes fois. C’est une question de saison et d’embarcation. Sous ce double rapport, les circonstances m’avaient amené à l’entreprendre dans les conditions les moins favorables : d’où les obstacles que j’ai rencontrés.