SUR LE LAC TCHAD
J’ai quitté Mao, la petite capitale du Kanem, le 22 juillet[25]. Le poste est construit sur une large dune, qui descend en pente douce, de tous côtés, vers une dépression circulaire. Sur le sable avoisinant, que pointillent uniformément d’un vert un peu gris de petits épineux et de dures touffes d’herbe, trois larges taches sombres, à quelques centaines de mètres, accusent la présence de trois palmeraies. Autour, disposées en étoile, cinq pistes droites s’amorcent au bas de la dune, montent légèrement et se perdent : ce sont les routes de Moussoro, de N’gouri, de Bol, de Rig Rig, de Bir Alali.
Ma caravane comprenait deux gardes, mes boys Somali et Ahmed, mon cuisinier Denis et un petit bonhomme du nom de Mahmadou, qui aidait tantôt l’un, tantôt l’autre ; j’étais à cheval, et cinq bœufs portaient mes bagages.
J’allais à Fort-Lamy, que je me proposais de gagner par le lac Tchad et le Chari ; j’avais été mis en garde, par un radio de M. le gouverneur Lavit, contre les surprises que peut ménager le lac en cette saison ; cependant, je ne pouvais me résoudre à laisser passer l’occasion de prendre contact avec une des seules régions de l’Afrique qui gardent encore un prestige aux yeux des voyageurs ; et j’avais décidé de me rendre au village de Bol, que cinq étapes séparent de Mao, pour m’embarquer.
On sait que l’étendue du lac Tchad, d’ailleurs variable avec les années et les saisons, est environ 42 fois celle du lac de Genève. Il reçoit deux fleuves : à l’Ouest, la Komadougou ; au Sud, le Chari, sur la rive droite duquel est Fort-Lamy. Sa profondeur, généralement très faible, ne dépasse pas 6 mètres. Il a déjà été étudié et décrit, principalement par la mission Tilho.
J’extrais les notes qui suivent du journal de voyage que je rédigeais régulièrement chaque soir.
26 juillet. — Je vais voir le lac aujourd’hui. Une fois de plus, je m’efforce, avant d’arriver, de m’imaginer ce qu’il peut être ; en rapprochant les uns des autres quelques détails qui m’ont été donnés en France, j’évoque le spectacle d’une immense flaque d’eau triste, semée d’îles marécageuses, entourée elle-même d’une large ceinture de boue en partie couverte de roseaux.
En attendant, le paysage est le même qu’hier : une succession de dunes ; une piste de sable, où les pieds de mon cheval enfoncent ; des touffes d’herbe et des arbrisseaux, qui piquent, sur le sol, de minuscules taches clairsemées ; çà et là, exceptionnellement, un petit bouquet de palmiers doums, au tronc maigre, noir et nu, à la tête ronde.
Nous traversons successivement deux cuvettes d’une quinzaine de mètres de profondeur sur quelques centaines de mètres de diamètre. Elles contrastent nettement, par la terre noire et plane qui en forme le fond, par la richesse de la végétation qui les couvre, avec le reste du paysage. Dans la seconde, non loin d’une petite flaque d’eau que des roseaux, étroitement, encerclent, un homme cultive un beau champ de mil, auprès duquel sont quelques pieds de coton d’une évidente vigueur. Nous en rencontrons bientôt une troisième, plus vaste, mais dont le sol est nu, uni comme celui d’un tennis, sillonné seulement de quelques rigoles très espacées ; il est toujours noirâtre, mais givré ; il craque sous nos pas ; c’est du natron. Sur les pentes de la cuvette, la végétation reparaît : herbe épaisse, arbustes, palmiers. Puis le sable, d’un jaune éblouissant.
La piste nous fait descendre au fond de plusieurs cuvettes encore. Elles montrent une humidité croissante à mesure que nous approchons du Tchad ; la partie Sud de la dernière, celle qui se trouve à notre gauche, puisque nous marchons vers l’Ouest, est occupée tout entière par un beau lac. Une ceinture de plantes aquatiques de 2 à 3 mètres de hauteur, très dense, très homogène d’épaisseur et de couleur, délimitée vers l’eau comme vers la terre par des lignes nettes, l’entoure presque de toutes parts. Le sentier, pour le contourner, s’infléchit vers la droite et traverse un petit bois riverain, dont les talhas et autres épineux sont assez rapprochés pour former un ombrage, chose rare ici.
Un peu d’eau qui s’est échappée de la ceinture des roseaux, vient, à moitié chemin, mourir à nos pieds ; un petit caïman de cinquante centimètres, à l’allure de jouet, dérangé par notre venue, quitte la rive d’un glissement lent et s’éloigne en nageant à la surface. Puis la route sort du bois, remonte la pente de la cuvette, et nous voici de nouveau parmi les dunes.
Durant toute la fin de l’étape qui va nous conduire à Bol, les cuvettes se succèdent ainsi de plus en plus vastes, avec un caractère lacustre de plus en plus accusé. Chacune d’elles est maintenant d’un pittoresque plaisant, clair, décoratif, qui ne serait déplacé ni en Suisse, ni au milieu du Bois de Boulogne. Bientôt les intervalles des dunes nous laissent voir, sur notre gauche, des alternances de sable et d’eau, comme si tout un chapelet de ces lacs s’égrenait vers l’horizon ; à notre droite, au contraire, à 200 mètres de nous, un seul apparaît, tout en long, bien net, avec des rives d’un dessin ferme, légèrement boisées, sans herbes ni broussailles. A l’extrémité de la piste sableuse, très large maintenant, sur laquelle nous cheminons, se dessinant bien sur le jaune lumineux du sol, des cases groupées, un poste carré construit d’argile, une vaste place qu’un autre petit groupe de cases sépare de nous : c’est Bol, et ce sont, riantes, propres, dégagées, découpées à l’emporte-pièce, les rives du lac proprement dit[26].
Le sergent chef de poste vient à ma rencontre. Je vais aussitôt voir avec lui les pirogues disponibles. Il y en a deux précisément. Je partirai après-demain.
L’après-midi est consacrée au repos ; je donne des instructions pour l’aménagement des embarcations ; je vais voir, au bord de l’eau, les empreintes d’une loutre, et celles d’un hippopotame qui vient, chaque nuit ou presque, manger les légumes du jardin, à cinquante mètres du poste ; je règle divers détails en vue du départ.
27 juillet. — Mes pagayeurs sont là. Ils acceptent de faire le voyage. Ils demandent seulement que je change mes pirogues pour des neuves avant d’arriver dans la partie large du lac. Nous en ferons faire dans une île voisine. Ils demandent aussi à être six au lieu de quatre pour chaque embarcation ; accordé.
Ces pirogues, spéciales au lac Tchad, sont faites de roseaux assemblés par des cordes de feuilles de palmier. On fabrique un premier faisceau de sept à huit mètres, en forme de cigare à pointe effilée. On le flanque de deux autres faisceaux latéraux ; puis on ajoute de chaque côté deux longs flotteurs, de roseaux également. Il n’y a plus qu’à relever la pointe du faisceau central, de manière à faire une proue effilée, et l’embarcation est prête. On en fait aussi de plus petites, pour aller d’une île à l’autre : elles ne comportent que les trois faisceaux médians.
Grandes et petites ont la stabilité d’une bouée. Elles sont très confortables, car leur structure ménage un certain jeu entre leurs éléments, et le choc des vagues, lorsqu’il y en a, est atténué, pour le voyageur, par leur souplesse.
Elles présentent un seul aléa : la rupture des cordes, soit qu’elles pourrissent, ce qui commence à se produire après une quinzaine de jours d’immersion, soit que la violence des lames leur impose un trop rude effort. Alors la pirogue se dissocie, et il n’en reste plus que des roseaux épars. Cela ne se produit presque jamais.
28 juillet. — Je devais partir ce matin, mais on m’annonce que deux des pagayeurs, qui étaient du village voisin, se sont enfuis pendant la nuit. Quant aux autres, dont les cases sont à quelques kilomètres de Bol, ils ne sont pas venus. Un garde part les chercher.
En attendant, je fais confectionner, avec du bois d’ambadj, spécial au lac, et près de trois fois plus léger que le liège, quatre ceintures de sauvetage, une pour chacun de mes boys. Puis, par des ficelles de cinq mètres, j’attache des flotteurs à chacune de mes cantines, de manière qu’on sache toujours où elles sont.
A une heure, personne encore. Je n’en fais pas moins procéder à l’aménagement des pirogues. On y fixe des cerceaux de bois flexible, et sur ce tunnel à claires-voies, on attache des nattes qui m’abriteront de la pluie et du soleil. J’en fais placer trois autres sur le fond même de l’embarcation dans laquelle je dois prendre place, car les roseaux dont elle est faite semblent habités ; un serpent vient d’en sortir. En travers, près d’une des extrémités de l’abri, on dépose quatre dents d’éléphant, produit de ma chasse, solidement amarrées ensemble, entourées elles-mêmes de deux nattes ; j’aurai ainsi, pour m’appuyer ou pour m’étendre, une sorte de dossier en croissant. Je pourrai m’asseoir sur un tonnelet que j’ai là ; mes cantines me serviront de table ; je serai bien.
A deux heures et demie, le garde, le chef du village et 15 hommes arrivent enfin. On fait un choix, on élimine ceux qui paraissent chétifs. Les nouveaux piroguiers, comme les premiers, insistent sur la nécessité de prendre des pirogues neuves au premier village, ce à quoi j’acquiesce de nouveau. J’ai engagé aussi un interprète, car ces gens ne parlent que boudouma.
Nous partons à quatre heures, par un très beau temps. J’ai avec moi Somali, l’interprète, et 6 piroguiers ; dans l’autre pirogue, Denis, Ahmed, Mahmadou et les six autres piroguiers.
Nous marchons à la perche, très lentement, sur une eau tranquille, et nous sortons bientôt du lac qui baigne le poste de Bol, pour passer dans un autre, un peu plus grand, par un large détroit. J’ai l’impression de progresser sur un très grand fleuve. Nous sommes, en réalité, dans les îles. La rive qui se trouve à gauche, et que nous suivons de près, montre, au-dessus d’une barrière de plantes aquatiques, la ligne faîtière d’un bois épineux d’où émergent quelques cimes de palmiers doums ; à droite, c’est une dune basse et moyennement boisée. Voici maintenant un chenal de 50 mètres de large, où nous nous engageons ; puis nous piquons droit vers la rive, nous accostons, les hommes descendent. On va chercher du bois pour faire du feu et remplir de terre la bourma, sorte d’amphore à large col, qui servira de foyer pour cuire mes repas. Je me garde bien de troubler une opération si utile.
On repart. Le lac tourne encore, s’élargit de nouveau et s’allonge au loin. La profondeur a varié jusqu’ici entre 1 et 4 mètres. Il en sera de même durant tout le voyage. Le vent est tombé. La deuxième pirogue suit.
Le crépuscule rougit le ciel ; près de nous, un hippopotame, invisible dans les roseaux, nous salue de son cri sonore et sauvage. Une nuée de moustiques nous assaille. L’obscurité peu à peu devient complète. Nous accostons de nouveau.
Je vois à peine la rive. Somali me prend la main pour me guider. Mais après quelques pas sur une faible pente que couvre d’abord une herbe drue, je distingue la pâleur d’un sable épais et nu. L’aboi des chiens me révèle le voisinage d’un village dont le nom est, me dit-on, Madioro. J’envoie mon nouvel interprète, Abdallah, chercher le chef. Il revient seul au bout d’une heure. Tous les hommes se sont sauvés pour ne pas avoir à nous aider. Quelques femmes sont restées, toutefois ; convaincues très vite de nos dispositions amicales, elles apportent de bonne grâce les vivres dont nous avons besoin ; ces populations sont craintives surtout, et dès qu’on les rassure, rendent service volontiers.
Je dîne, moi-même, sans lumière à cause des moustiques ; j’entends à tout moment les claques que se donnent les hommes pour écraser ceux qui les piquent. J’essaie de me renseigner sur le chemin que nous avons à faire. Je parle français à Denis. Denis traduit en arabe à Abdallah, qui traduit en boudouma aux piroguiers. Comme on le voit, c’est tout à fait simple.
Il me faut toute une heure pour démêler, à travers des réponses contradictoires entre elles, ou sans rapport avec les questions posées, que nous devons, le cinquième jour, arriver à ce qu’ils nomment le grand bahr ; c’est la nappe d’eau dépourvue d’îles. Nous coucherons alors deux nuits sur les pirogues, hors de vue de la terre, puis nous entrerons dans le Chari.
Mais ils me parlent encore de la nécessité de n’aborder le grand bahr qu’avec des pirogues neuves.
Je couche dans l’embarcation, où j’ai fait mettre ma précieuse moustiquaire. Les hommes sont restés à terre. L’eau clapote doucement et des poissons, qui doivent être énormes, si j’en juge par le bruit qu’ils font, sautent autour de moi. Nuit fraîche et reposante.
29 juillet. — Départ vers 3 heures du matin. Ciel d’orage. Nous continuons notre progression au gré d’un vaste chenal qui serpente entre des rives herbeuses et plates, écartées de plusieurs kilomètres le plus souvent, mais qui parfois se rapprochent jusqu’à n’être plus distantes que d’une centaine de mètres à peine.
Je n’ai pas encore rencontré d’île assez petite ou assez isolée pour que, l’œil en embrassant tout le diamètre, son caractère insulaire apparaisse nettement.
Le jour se lève avec lenteur. Nous sommes légèrement balancés. Somali est couché sur l’avant. Ahmet, qui est monté, ce matin, dans ma pirogue, chique paisiblement un affreux tabac. Abdallah, à l’arrière, ne manifeste pas sa présence. Nous accostons vers 10 heures afin de nous procurer les roseaux nécessaires à une réparation, au moins sommaire, de nos embarcations. L’île s’élève en forme de dune. Des épineux, des palmiers doums, des euphorbes s’espacent sur sa pente sableuse. Au sommet — peu élevé, 5 à 6 mètres au-dessus de la surface de l’eau — sont quelques cases en tiges de mil, d’une courbe continue du sommet à la base, comme celles des kanembous, pour la plupart entourées d’une clôture, largement espacées entre elles : c’est le village de Mondikouta. Le chef est là et vient à notre rencontre, entouré d’une dizaine de noirs.
Il n’y a pas de roseaux ; mais il m’apporte trois œufs, que je lui achète. Les piroguiers se dispersent, afin de couper, tout au moins, des perches plus solides.
Le vent s’est levé. Maintenant, l’eau, gris jaune, moutonne fortement. L’aspect des rives donne une impression lacustre ; celui de l’eau donne une impression marine.
Voici les piroguiers de retour. Comme nous devons contourner l’île, je décide de la traverser à pied, cela me permettra de faire un peu d’exercice ; je n’ai pas l’habitude de rester si tranquille.
Le chef m’accompagne, et nous arrivons bientôt à une petite anse où les pirogues ne tardent pas à nous rejoindre. Je veux repartir, mais nous rentrons avant d’avoir fait cinquante mètres ; l’effort de l’eau, qui tend à disjoindre les faisceaux se fait sentir si fortement sous nos pieds que la rupture des liens se produirait infailliblement si nous persistions.
D’ailleurs, c’est l’heure du déjeuner. Je m’installe sur une natte, sous un bel arbre, tout près de la rive, et on m’apporte mon repas. Le soleil est admirable, mais la chaleur ne doit pas dépasser 40°. Je suis tout à coup noyé dans un troupeau de magnifiques bœufs kouris, à cornes énormes, presque tous blancs, en excellent état. Certains d’entre eux marquent, à ma vue, une brève hésitation, puis ils se décident à passer, en allongeant un peu l’allure ; d’autres ne voient manifestement en moi qu’un accident de paysage parfaitement indifférent. Les deux petits noirs qui les conduisent n’ont pas leur courage ; en me découvrant tout à coup sous mon arbre, ils s’enfuient, pleins de terreur, à mon aspect.
Cependant le vent est tombé. On peut partir. Mais messieurs les piroguiers se sont endormis et manifestent de la mauvaise humeur quand Abdallah, que je leur ai dépêché, les réveille. J’interviens et, quelques minutes plus tard, nous sommes en route. A peine notre lac traversé, le vent reparaît et il faut accoster encore. Cette fois, c’est sur une île d’un relief presque insensible : un champ de roseaux, derrière lequel s’élève un bois serré de grands arbres épineux ; plus loin, une plaine de sable où sont encore les tiges séchées du petit mil de la dernière récolte ; partout des traces de bœufs ; je ne relève aucune empreinte d’animal sauvage. Je songe à ce moment que, depuis le départ, je n’ai vu que deux ou trois oiseaux.
Sur le Logone, que j’ai remonté en mars, des troupes de canards, de marabouts, de pélicans couvraient de plaques immenses une partie des bancs de sable. La vie animale, en cette saison du moins, se manifeste bien peu sur le lac.
Le vent augmente encore, le temps se refroidit, quelques gouttes de pluie tombent. Il y a sûrement une tornade dans les environs. Puis tout s’apaise. Les hommes, qui s’étaient frileusement enveloppés dans leurs pagnes, reprennent leurs longues perches et réintègrent l’embarcation. L’un d’eux me prend sur son dos pour m’éviter la partie inondée, glisse, tombe, et nous voici dans l’eau. Avant même de se relever, tout de suite, il me regarde, un peu inquiet de sa maladresse ; il me voit rire, il rit aussi.
Plus que deux kilomètres à faire pour achever l’étape d’aujourd’hui. La rive que nous devons atteindre est devant nous. Elle nous barre la route. Ahmet et Somali ont mis leurs ceintures de sauvetage, ce qui excite l’hilarité générale. Nous ne courons pas le plus léger risque, mais ils sont très fiers de porter cet accessoire de blanc, qu’ils trouvent seyant. Nous arrivons presque à la nuit. L’île s’appelle Ngalasoa.
30 juillet. — Nous allons passer ici la journée entière. Les indigènes ont bien deux pirogues neuves, qu’on nous a amenées au matin ; mais elles sont trop petites, et on décide d’en fabriquer deux autres. Je promets d’en payer deux fois le prix si elles sont faites dans la journée ; cela ne m’entraînera pas très loin : elles valent, chacune, à peu près 2 fr. 50. Les habitants, visiblement, sont pleins de bonnes dispositions, et tout le village se met activement au travail.
Cette matinée m’apporte un nouveau témoignage de l’incertitude qui s’attache aux renseignements de source indigène. Je venais de poser quelques questions au chef. Le coton, m’avait-il dit, n’a pas fait l’objet d’essais jusqu’ici. Les indigènes en tenteraient volontiers s’ils savaient comment s’y prendre. Pour le moment, les quelques étoffes dont ils s’habillent viennent de Kaoua, sur la rive anglaise.
Je fais quelques pas dans l’île et je découvre à cent mètres à peine, soigneusement entourée d’une haie d’épines, une petite plantation, très prospère, de coton. J’envoie Abdallah chercher le chef. Celui-ci, dès son arrivée, devance une demande d’explications : les gens du village ignorent bien, me dit-il, la culture du coton ; mais il y a dans l’île un bornou, qui s’y est fixé, et qui a deux champs. Je n’insiste pas, la chose étant de peu d’importance. Pourquoi m’a-t-il menti ? A-t-il craint la levée d’un impôt ? ou sans doute, plus simplement, en faible qui dissimule ses biens aux yeux du fort, dont la convoitise pourrait s’éveiller.
Je reviens au rivage. Je constate la présence, en face de nous, d’une petite île de 40 mètres de diamètre, qui n’était pas là hier soir. C’est une île flottante. Elles sont fréquentes sur le lac Tchad. Les courants qu’y produit le caprice des vents les pousse, les groupe ou les divise. A Bol, j’ai pris, à une heure chaque fois d’intervalle, quatre photographies d’un même point du lac. Il faisait grand vent. La première fois on y voyait une île, la seconde fois trois, puis deux, puis rien. Elles sont toujours de faibles dimensions, et celles que j’ai vues ne montraient que de l’herbe et des roseaux.
Mahmadou, Ahmed, un homme de village, se baignent ; le lac, ici, n’a pas 1 m. 50 de profondeur. L’indigène cherche à attraper Ahmed et à lui faire perdre l’équilibre. Ahmed se débat en poussant des cris suraigus. Quand il sent qu’il va tomber, il plonge brusquement, court sous l’eau et reparaît à cinq ou six mètres, puis il continue à s’enfuir, avec les mêmes cris ; mais son persécuteur, non moins prompt, le rejoint et le rattrape. Nous nous amusons de cette scène.
Je suis dévoré de piqûres. Somali me montre une petite mouche presque imperceptible, aussi mauvaise, me dit-il, que les moustiques. J’en ai la preuve.
Les pirogues sont prêtes vers quatre heures. On s’empresse aussitôt à fixer sur elles les abris de nattes que portaient des autres, on y place les bagages et nous partons. Elles sont plus petites, 6 mètres sur 1 m. 80, mais paraissent d’une parfaite solidité.
31 juillet. — J’ai renvoyé Abdallah sur la pirogue du cuisinier. Ahmed parle boudouma aussi bien que lui. Le rôle d’un interprète, sa valeur technique et morale sont primordiaux dans les pays primitifs, où les malentendus sont souvent pleins de conséquences. Sans imposer aux fonctionnaires l’étude approfondie des dialectes régionaux, il y aurait un intérêt capital à ce qu’ils en eussent toujours les notions nécessaires pour contrôler avec certitude la fidélité d’un traducteur.
Nous avons marché — lentement, comme toujours, 3 ou 4 kilomètres à l’heure — une partie de la nuit. Hier, comme le soir tombait, un hippopotame a émergé à trois mètres de nous et s’est maintenu quelque temps dans notre voisinage. Il ne laissait voir hors de l’eau que ses gros yeux, son mufle foncé, sa nuque renflée et brune entre deux oreilles presque roses. Je n’avais nul désir de le tuer, c’est un gibier dont j’ai épuisé l’intérêt ; cependant j’ai pris mon fusil et me suis tenu debout sur l’avant jusqu’à ce qu’il ait cessé de venir souffler autour de nous, afin de prévenir toute fantaisie de sa part. Il arrive quelquefois, la nuit surtout, qu’ils bousculent et endommagent les embarcations, dont le passage les effraie. Un Européen a trouvé la mort de la sorte, en janvier, sur le Logone. Le nôtre ne tarda pas à nous abandonner.
Le lever du jour nous a trouvés sur un long chenal qui serpente entre des roseaux bas et dont la largeur varie entre 100 et 10 mètres. Les arbres, lorsque nous en apercevons, sont loin, derrière une large ceinture de plantes aquatiques ; le sable n’apparaît plus ; ce ne sont plus là des dunes ; le sol ne présente aucun relief. Nous approchons, me dit-on, du grand bahr, c’est-à-dire de la partie libre du lac.
Beaucoup de moustiques, cette nuit ; j’en avais jusque dans ma moustiquaire. L’eau continue d’être jaune et trouble. Chaque fois que j’y ai plongé ma main, elle était tiède. Aujourd’hui, elle n’a pas une ride.
Vers neuf heures et demie, si j’en juge par la hauteur du soleil — je n’ai plus de montre depuis longtemps, et je m’en passe d’ailleurs sans peine — nous nous arrêtons pour faire du bois, car nous n’en trouverons plus désormais. Nous cherchons un endroit pour accoster. Bientôt nous trouvons une étroite solution de continuité, qui s’enfonce en serpentant entre les roseaux serrés ; un hippopotame l’a tracée. Les hommes descendent. Malgré mon désir de marcher un peu, je ne les imite pas, car il y a 1 m. 50 d’eau, et rien n’indique que la terre émerge bientôt. Ils sont de retour au bout d’un quart d’heure, avec une abondante récolte.
Voici la fin du chenal ; des ambadj, ces arbres au bois léger dont j’ai parlé déjà, se montrent çà et là, dans l’eau ; anguleuses et nues, leurs branches émergent autour de nous, en bouquets tristes ; nous les dépassons et le lac nous apparaît sous un aspect nouveau.
Nous sommes au fond d’une apparence de golfe que dessinent, à notre droite et à notre gauche, noires, basses, lointaines, des lignes d’herbes aquatiques. Devant nous, une troisième ligne barre la partie médiane de l’horizon ; elle laisse, à ses extrémités, deux détroits par lesquels on ne voit plus que le ciel et l’eau.
Les roseaux que nous longions s’éloignent brusquement vers la droite, et maintenant que leur protection nous manque, de petites lames moutonneuses paraissent et un vent violent se fait sentir. Les piroguiers discutent et finalement, accostent. J’ai la curiosité de descendre sur le banc de hautes herbes qui nous abrite ; je n’y puis faire que quelques mètres, car elles sont très serrées. Le pied n’y trouve pas de terre ; il repose sur un enchevêtrement d’éléments végétaux qui fléchit à chaque pas et laisse sourdre l’eau.
Il est midi lorsque le vent commence à faiblir. Nous nous disposons à repartir. A ce moment, comme les hommes ont déjà repris leurs perches, un d’eux soulève l’extrémité d’une des nattes qui me servent de plancher et montre une voie d’eau. On s’empresse. Il n’y a d’ailleurs aucun danger à l’endroit où nous sommes.
C’est une des cordes qui s’est rompue. L’accident est singulier, dans cette pirogue neuve. Ce qui l’est plus encore, c’est qu’en achevant de soulever la natte, on s’aperçoit que toutes les cordes du faisceau central, point vital de l’embarcation, ont également cédé.
L’homme qui a signalé l’incident, dont personne ne s’apercevait, puisque l’eau était dissimulée par la natte, appartient au village qui a construit les pirogues ; je l’ai pris, au dernier moment, pour remplacer un malade, et il ne s’est embarqué que de très mauvaise grâce.
Mais les indigènes montrent toujours de la mauvaise grâce lorsqu’il s’agit d’un travail ; et je ne trouve de bases suffisantes à aucune hypothèse de quelque portée.
La réparation s’effectue d’ailleurs aisément. On transporte les bagages sur l’autre pirogue. Puis, avec un bâton pointu muni d’une boucle de cuir, sorte d’aiguille, on passe de nouvelles cordes à travers les roseaux. Il n’y a que peu de profondeur. Un homme s’est mis à l’eau et, par-dessous, les tire. Mieux vaut que cette petite complication se soit produite aujourd’hui, car nous allons entrer dans la partie délicate de la traversée.
Une heure plus tard, tout est en ordre. Nous faisons cent mètres, lentement, secoués brutalement par les vagues. Le chef piroguier me fait dire qu’il y a trop de vent et qu’on ne peut continuer. Nous regagnons notre abri.
Vers quatre heures, nouveau départ. Les piroguiers viennent de fixer l’horizon avec attention comme s’ils découvraient soudain quelque chose ; puis ils se sont levés rapidement, ont pris leurs perches et nous voici en route. Les lames, pourtant, sont plus violentes que tout à l’heure et, sous moi, mon embarcation joue en tous sens ; sans doute ont-ils vu qu’au large elles commençaient à s’apaiser. Je renonce à questionner, Ahmed et Abdallah, comme interprètes, étant aussi insuffisants l’un que l’autre ; tout se passe fort bien, du reste. Nous arrivons entre cinq et six heures à la petite ligne isolée que, ce matin, je voyais devant nous. Mais, au lieu de nous engager dans un des détroits qu’elle laisse à sa droite et à sa gauche, nous changeons de direction pour marcher droit au sud, par une brèche étroite que je n’avait pas aperçue jusque-là. Nous coupons la branche de gauche de l’apparence de tenailles qui nous enserrait. Le temps a achevé d’évoluer et le calme de l’eau, comme celui de l’atmosphère, est absolu. Les six piroguiers, qui les jours précédents s’étaient divisés en deux équipes, chacune marchant à son tour, manœuvrent aujourd’hui simultanément. L’énergie qu’ils apportent à la propulsion des pirogues fait contraste avec l’apaisement des éléments.
La nuit tombe déjà. Je me retourne. Le soleil couchant a embrasé tout l’horizon. Sur ce fond rouge et lumineux encore, les roseaux que nous dépassons découpent, en noir, leurs fines silhouettes ; devant eux, en noir également, ombre chinoise d’un pittoresque intense, la pirogue de Denis fend vigoureusement l’eau sans rides ; sa proue relevée, son abri de nattes, les silhouettes de ses six piroguiers, debout, dans des postures d’effort, élevant, au bout de leurs bras musclés, l’extrémité de leurs longues perches aux lignes anguleuses, se projettent avec précision.
Je me couche et j’ai le sentiment que nous marchons environ deux heures. Le vent s’élève ensuite, le lac grossit, nous sommes fortement balancés. Une demi-heure encore se passe. Puis, sans transition, quelques mètres de lente progression sur une eau calme, et tout s’arrête, à l’exception du bruit du vent. Je regarde, mais la nuit est très noire. Je questionne : il y a trop de vent ; nous allons, à l’abri du banc de roseaux que nous venons de rencontrer sur notre route, attendre un moment plus favorable.
Je comprends clairement la tactique de mes Boudoumas : ils procèdent par bonds successifs. Ils savent que leurs embarcations n’ont pas la solidité nécessaire pour supporter l’épreuve d’un gros temps. Ils les garent au milieu d’un banc de roseaux ; là, en sûreté, ils guettent une accalmie et partent dès qu’elle se manifeste, en s’efforçant de gagner sans complication le banc le plus proche, où la même manœuvre recommence. La traversée, dans ces conditions, est assez sportive et prend de l’intérêt.
1er août. — A huit heures du matin, nous ne sommes pas encore repartis. Je distingue au large de fortes vagues ; à leur défaut, le seul mugissement du vent me fixerait sur son intensité. J’ai l’impression d’être en pleine mer ; la terre n’apparaît plus d’aucun côté ; de minces lignes noires se montrent encore à l’horizon, mais ce sont des roseaux comme les nôtres.
Patiemment, et tandis que j’écris ces notes au fond de ma pirogue qui, sans secousses, s’élève et s’abaisse tour à tour, nous guettons l’accalmie qui sera le signal d’un nouveau bond. Celui-ci doit être décisif : les lignes que nous voyons là-bas sont les premiers roseaux de l’embouchure du Chari, sentinelles avancées du rivage.
Onze heures arrivent, le vent est tombé ; mais le temps se couvre, et bientôt un brusque abaissement de température indique le voisinage d’une tornade. Il est peu probable, étant donnée la position des nuages, qu’elle vienne jusqu’à nous ; mais nous en aurons les éclaboussures ; en effet, le vent reprend.
Nous nous risquons à repartir vers deux heures ; c’est pour rentrer presque aussitôt. Une légère pluie tombe, cesse très vite. Le moment, de nouveau, semble favorable.
Les piroguiers, tous ensemble, font à haute voix une prière à Allah, saisissent leurs perches : nous sommes en route.
2 août. — J’écris ces lignes de la même petite anse de roseaux que j’avais quittée, hier, plein d’espoir. Nous avons échoué dans notre effort, quand déjà nous apparaissait la terre promise. Après un excellent départ, et une heure et demie de route dans les conditions les plus favorables, alors que se précisaient, à quelques kilomètres de nous, les silhouettes du banc d’herbes qui marquait la fin de notre étape, j’ai eu l’impression, vite confirmée, que le vent fraîchissait. Dès le début, nous avions eu des lames, mais encore normales. Elles augmentaient maintenant d’une manière qui ne pouvait échapper à l’attention ; lorsque nous marchions vent debout et qu’elles nous heurtaient de front, toute la proue de l’embarcation se courbait sous leur choc, et je sentais jouer les faisceaux de roseaux sur lesquels j’étais étendu ; lorsque nous obliquions un peu, la pirogue avait des ploiements latéraux dans lesquels je n’aurais vu, deux jours plus tôt, qu’une intéressante preuve de sa souplesse, mais qui, depuis l’incident des cordes cassées, n’était pas sans me préoccuper. Presque à chaque lame, l’eau balayait l’avant jusqu’à mes pieds.
J’avais pris avec moi Somali et Ahmed. J’avais laissé sur l’autre pirogue Denis, Abdallah et Mahmadou. Ils nous suivaient à deux cents mètres, et je me retournais de temps à autre pour voir comment s’effectuait leur traversée. Comme je venais de le faire une fois de plus, je les vis tous debout arrachant en hâte les nattes qui formaient abri au-dessus de l’embarcation, et qui donnaient évidemment prise au vent. J’en conclus qu’ils commençaient à se trouver en difficulté. Mais ils ne nous faisaient pas de signes.
Bientôt mon chef piroguier me fit dire par Ahmed qu’il était nécessaire de sacrifier, nous aussi, notre abri, les choses n’allant pas à son gré. Nous nous mîmes à couper les attaches et le vent se chargea du reste : ce fut l’affaire d’un instant. Il avait fallu pour cela déranger les bagages et, pour prendre moins de temps, on les avait placés en désordre au milieu. Ce n’était plus la belle ordonnance du début.
Néanmoins, l’embarcation parut soulagée. Elle était moins éprouvée par le choc des lames ; en même temps la petite ligne noire qu’il fallait atteindre se précisait sur l’horizon. Des têtes d’arbres, ambadj sans doute, s’en détachaient ; quelques kilomètres, et nous arrivions.
Mais il était écrit que nous ne réussirions pas à les franchir. Nous marchions avec une extrême lenteur, et le vent fraîchit encore. Sur l’autre pirogue, je vis Abdallah, Denis et Mahmadou mettre leurs ceintures ; sur la mienne, Somali et Ahmed les avaient depuis longtemps. J’enfermai dans un petit tonnelet étanche les quelques papiers que je n’y avais pas encore mis.
Le chef piroguier, depuis quelque temps, s’était tourné plusieurs fois vers moi d’un air de détresse que j’avais feint de ne pas remarquer ; il fit alors à Ahmed un long discours sur le ton plaintif et nasillard habituel aux Boudoumas. Ahmed me le traduisit en quelques mots : « Il n’était plus possible, disait-il, de lutter contre les lames. D’un instant à l’autre, les cordes allaient se rompre et la pirogue s’ouvrirait. » Au même moment, une rupture se produisit, mais dans un faisceau latéral, et d’une réparation facile.
On remplaça hâtivement la corde. Les perches indiquaient près de quatre mètres de profondeur, ce qui compliqua l’opération. Pendant ce temps le vent tourna un peu et la lame éprouva les embarcations dans un sens moins favorable encore.
Il fallait se rendre à l’évidence. Une deuxième fois, le chef piroguier me fit dire qu’il n’y avait plus qu’un moyen de nous tirer d’affaire, si Allah le voulait : c’était de retourner en arrière ; la rupture de la pirogue était visiblement imminente. Je donnai l’ordre de retour et je fis signe à Denis, qui continuait de nous suivre courageusement, de faire demi-tour aussi.
Après quelques instants, je demandai au chef piroguier si la situation lui semblait améliorée par notre manœuvre ; en effet, nous continuions d’être secoués violemment. Il fit encore un long discours pour dire que si nous avions continué à avancer, les cordes auraient cassé sûrement ; mais qu’elles allaient casser aussi sûrement malgré notre changement de direction, les lames, trop fortes, ne laissant plus d’espoir. En même temps, les hommes qui manœuvraient les perches firent mine de quitter leur poste.
Je me levai et tout le monde, bientôt, eut repris sa place. La pirogue de Denis nous rejoignit à ce moment. Je vis avec plaisir que tous y gardaient leur sang-froid. Abdallah, voyant que je n’avais pas de ceinture, m’offrit la sienne ; il n’était à mon service que depuis trois jours. Denis me fit la même proposition, m’engageant en même temps à passer sur sa pirogue, qui se comportait mieux. Somali, se piquant d’émulation, voulut à son tour me faire mettre une ceinture ; mais, plus avisé, il m’engagea à prendre celle d’Ahmed, qui d’ailleurs acquiesçait. Je remerciai ces braves gens. Je donnai l’ordre de faire marcher les deux pirogues de concert, l’une couvrant l’autre, ce que d’ailleurs il ne fut pas possible de réaliser ; et de se diriger vers notre point de départ, en marchant très lentement, ce qu’on fit. En même temps je détachai les flotteurs de quelques-uns de mes bagages, que je réunis à un flotteur unique ; et, les attachant ensemble, je les fixai autour de ma ceinture, car les lames, trop fortes, m’auraient gêné pour nager.
Depuis que nous avions quitté les îles, nous n’avions pas croisé une seule pirogue. Sur les eaux jaunes du lac flottaient seuls, par endroits, quelques ambadj que le vent avait brisés ; ils accentuaient, par la tristesse de leurs branches noires dépouillées de feuilles, l’aspect d’inondation que présentait, sur le ciel sombre, l’immense désert aquatique qui nous entourait.
Je criai, sur un ton de plaisanterie, à Denis, de commencer à faire cuire le dîner, pour donner l’impression d’une sécurité que je ne ressentais pas, et j’attendis, puisqu’il n’y avait pas autre chose à faire.
Cela dura une heure environ. Après quoi le ciel s’éclaircit, les vagues mollirent ; il devint évident qu’une accalmie était prochaine. Elle se produisit en effet. Le moment critique était passé. Mais il était trop tard, et la fatigue des hommes était trop manifeste pour qu’il nous fût possible de modifier à nouveau notre direction.
Une heure encore, et nous entrâmes dans la petite anse qui, déjà, nous avait servi de refuge. Le soleil se couchait dans un ciel pur, sur le lac apaisé. Dans la pirogue de Denis, des flammes enveloppaient la bourma où mon repas, cette fois, cuisait réellement ; et dans la mienne, accroupi à l’avant, Somali improvisait une complainte sur Mahmadou, que tous plaisantaient parce qu’il avait pleuré tout à l’heure en disant qu’il n’avait pas revu sa mère depuis deux ans et qu’il ne voulait pas mourir.
On examina sommairement les embarcations. L’avant de celle de Denis s’était brisé sous la poussée répétée des vagues, mais ce n’était pas une blessure mortelle. La mienne était plus éprouvée.
Je demandai au chef piroguier s’il pensait qu’en tentant la chance le lendemain, à cette même heure, qui depuis deux jours marquait la chute du vent, nous pourrions cette fois réussir. Sa réponse fut décourageante. L’état des pirogues, me dit-il, ne le permettait plus ; tout ce qu’on pouvait attendre d’elles, c’était qu’elles nous mènent jusqu’à Bol, par temps calme, et après réparation.
J’ai laissé la nuit passer sur ses émotions, et je lui ai reposé, ce matin, la même question. Il m’a fait la même réponse. Nous allons donc rentrer à Bol. Nous attendons que le vent tombe pour partir. J’ai hâte de changer de mouillage, car il y a ici des moustiques d’une nocivité que je n’avais pas rencontrée encore, et je suis couvert de piqûres.
Dans l’eau jaune et sans transparence, Denis pêche, car nous n’avons plus de vivres que pour jusqu’à ce soir. Je n’ai pas surveillé mes Boudoumas, et ils ont épuisé nos provisions. Il a failli prendre, tout à l’heure, un poisson de plus d’un mètre de long ; celui-ci, à demi sorti de l’eau déjà, est retombé, après avoir cassé l’hameçon. Ahmed se baigne. J’entends un « ploc ». C’est un caïman qui dormait, couché sur une branche d’ambadj, et qui plonge. Mais il est seul à se déranger. Les hommes, qui sur le Logone en avaient très peur, ne les redoutent pas ici.
A deux heures, le vent fait rage.
2 août. — Hier, à quatre heures, une légère accalmie s’est produite, si légère que je ne songeais pas au départ. Pourtant, immédiatement, les hommes refont la prière à Allah, qui, depuis deux jours, est devenue traditionnelle, et nous voici en route ; c’est à peine si j’ai eu le temps de m’en apercevoir. Direction Bol, malheureusement.
Le lac est encore assez fort. Le vent nous prend par le travers, et bientôt nous sommes secoués sérieusement ; je retrouve les petites séries de trois chocs avec lesquelles j’ai eu le loisir de me familiariser la veille. Mais le manque de vivres nous impose cette hâte. D’ailleurs, cela s’apaise vite, et je vois tous les visages se rasséréner. Nous atteignons l’extrémité d’une longue ligne de roseaux que nous avions coupée il y a deux jours. Nous y passons, comme à l’aller, au coucher du soleil. La pirogue de Denis, qui était restée en arrière, m’y rejoint, et je suis frappé de l’état où elle se trouve. Elle sème des roseaux partout ; c’est une pirogue de débris ; et, des deux, c’est la moins atteinte.
Ce spectacle me réconforte. Mon Boudouma a dit la vérité : il était impossible de persévérer dans ces conditions. L’honneur est sauf.
La nuit tombe au milieu d’un calme absolu. Elle n’arrête pas les piroguiers. Nous glissons en silence sur l’eau tranquille, au milieu d’une paix extraordinaire, dans l’imperceptible mousseline d’un brouillard tiède, léger et transparent. Je distingue confusément des lignes sombres ; ce sont les bonds des champs de roseaux dont, par instants, nous frôlons les tiges grêles. Au-dessus, de nombreuses lucioles font voltiger de capricieuses et lentes étincelles. Les heures s’écoulent doucement.
Le jour levant me montre la terre d’une île. Nous venons de nous arrêter pour prendre du bois. La pirogue de Denis, avec sa proue cassée, accoste la mienne ; et tous ensemble, gauchement, avec de bons sourires, les Boudoumas se lèvent, me regardent, et me font le salut militaire. Ils m’ont ramené. Ces braves gens sont contents. Nous serons à Bol ce soir.
MOTS ÉTRANGERS ET FRANÇAIS
COMPORTANT UNE EXPLICATION, AVEC LE SENS DANS LEQUEL ILS SONT EMPLOYÉS AU COURS DE CE LIVRE[27].
Abouhourf. — Antilope-cheval, à crinière.
Aboundigel. — Sorte de lézard plat, grisâtre, à courte queue pointue.
Akrich. — Herbe aux extrémités piquantes, utilisée au désert pour l’alimentation des chameaux.
Ardo. — Chef du rang qui vient immédiatement au-dessous de celui de lamido (Cameroun).
Areg. — Dune, sable, région de dunes.
Argao. — Lit indigène, très bas, au plan supérieur fait d’étroites lamelles ligneuses assemblées par des liens (Cameroun).
Ariel. — Antilope d’assez grande taille, dont la robe se partage entre le blanc et l’alezan.
Arnado. — Nom qu’on donne aux chefs de certaines tribus du Cameroun.
asidé. — Gâteau de farine de mil entouré de sauce, qui constitue la seule nourriture de beaucoup d’indigènes de l’Afrique Centrale.
Atel. — L’une des espèces d’arbres qu’on rencontre parfois au désert.
Bahr. — Fleuve, rivière temporaire ou définitivement desséchée, bras ou partie d’un lac ; on donne également ce nom, au Kanem, aux vallées qui séparent entre elles les ondulations caractéristiques de la contrée.
Barraquer. — Se dit du chameau qui se couche, les jambes repliées sous lui, pour recevoir ou déposer son fardeau.
Bassour. — Type de bât de chameau qu’on aménage souvent en selle par l’addition de couvertures.
Belbel. — Plante aqueuse (salsolacée) utilisée au désert pour l’alimentation des chameaux.
Bella. — Chamelier.
Bellaka. — Nom qu’on donne aux chefs de certaines tribus du Cameroun.
Bir. — Puits.
Boubou. — Robe ample à larges manches portée par les hommes dans de nombreuses régions de l’Afrique.
Bourma. — Vase de terre cuite ou séchée au soleil, à panse large, à col relativement étroit.
Capitat. — Subalterne investi d’une certaine autorité.
Captif. — Synonyme d’esclave.
Chebka, Chebaka. — Filet. Employé également en géographie pour désigner certaines régions où les reliefs d’érosion se multiplient (filet de garas).
Chechia. — Sorte de calotte de feutre rouge sans gland, portée notamment par nos troupes indigènes.
Cheich. — Pièce longue et étroite d’étoffe légère, que les indigènes, au désert, enroulent autour de leur tête, ne laissant à découvert qu’une partie du visage (les yeux, souvent aussi le nez et la bouche). Elle se complète normalement d’une calotte.
Chérif. — Musulman appartenant à la famille du Prophète.
Chicote. — Cravache.
Coba. — Espèce d’antilope de grande taille.
Commandor. — Titre que j’ai entendu donner en Libye à certains officiers d’un grade relativement élevé.
Coupe-coupe. — Sorte de sabre d’abatis.
Daoudaoua. — Élément végétal entrant dans la composition des sauces indigènes.
Dellou. — Large poche de cuir qu’on descend au fond des puits pour en tirer l’eau, au désert.
Derraba. — Élément végétal entrant dans la composition des sauces indigènes.
Djebel. — Montagne.
Djeret, Djerd. — Pièce de cotonnade ou de laine dont certains indigènes, les Libyens notamment, s’enveloppent pour se protéger du froid. Les dimensions de celui que j’ai eu entre les mains étaient 4 m. 60 × 1 m. 30.
Doum. — Palmier hyphène.
Effendi. — Appellation correspondant sensiblement au mot « Monsieur ».
Erg. — Dune, sable, région de dunes.
Ferig. — Campement de pasteurs nomades.
Fezzanais. — Indigène du Fezzan. Le Fezzan s’étend autour de Mourzouk. Il y a des Fezzanais installés en diverses régions toutefois, notamment au Ouadaï, au Kanem, au Borkou, au Batha.
Filali. — Peau de mouton tannée.
Fourou. — Mouches noires presque imperceptibles dont la piqûre laisse des traces douloureuses.
Gandoura. — Robe ample à larges manches, portée dans de nombreuses régions de l’Afrique.
Gara. — Rocher isolé, tabulaire ou conique, témoin d’érosion, très fréquent au désert. C’est le pluriel du mot gour, mais on l’emploie également pour le singulier.
Gesab. — Paille de mil.
Goumier. — Sorte de gendarme indigène dépendant directement de l’administration française.
Gour voir Gara
Grigri. — Talisman, amulette, objet ou ingrédient auquel la superstition prête une vertu surnaturelle.
Guerba. — Outre de peau de bouc, dont la contenance peut varier de 15 à 30 litres environ, employée pour le transport de l’eau au désert. L’intérieur est enduit de goudron ou de beurre, suivant les régions.
Had. — Plante (salsolacée) utilisée au désert pour l’alimentation et l’hygiène des chameaux.
Hadj. — Pèlerin.
Hadjer. — Pierre, rocher, montagne.
Halack. — Robe à larges manches.
Hamada. — Plateau rocheux sensiblement horizontal où la roche est souvent divisée en larges dalles luisantes.
Hamraya. — Antilope d’assez grande taille, de robe alezane.
Haouia. — Bât de chameau.
Hidjilidj. — Arbre communément appelé savonnier.
Kaimakan. — Gouverneur.
Katanbourou. — Antilope de grande taille, de couleur grise.
Kesra. — Pain sans levain.
Kirdi. — Païen, animiste.
Kountar. — Mesure de poids qui peut varier entre 45 et 50 kilogrammes.
Kreb. — Graine comestible sauvage qui, cuite, rappelle la semoule.
Lahoré. — Sources qu’on rencontre dans certaines parties du Cameroun et dont l’eau contient des sels minéraux salutaires au bétail.
Lamido. — Nom qu’au Cameroun on donne aux sultans Foulbés.
Latérite. — Produit de la décomposition des roches de surface, affectant une teinte rougeâtre, due à la présence de fer.
Marigot. — Marécage.
Markoub. — Chaussure semblable à une pantoufle de cuir.
Mayo. — Rivière temporaire (Cameroun).
Medjidieh. — Monnaie turque d’argent, équivalant, en Libye, à notre pièce de 5 francs.
Merissé. — Boisson fermentée à base de mil, dont les indigènes de l’Afrique Centrale s’enivrent.
Natron. — Sesquicarbonate de soude mélangé d’autres éléments en faible quantité.
Necha. — Herbe utilisée pour l’alimentation des chameaux.
Nesi. — Gomme necha.
Ouarga. — Talisman constitué par une formule inscrite sur une feuille de papier ou de parchemin.
Oued, ouadi. — Fleuve, le plus souvent à sec, des régions désertiques.
Outarde. — Espèce d’échassier, robuste et de grande taille.
Palabre. — Conférence, discussion, litige.
Pénéplaine. — Région jadis montagneuse que les érosions ont à peu près aplanie.
Plateau. — Région élevée par l’altitude et peu élevée par le relief.
Pointe de la fesse. — Terme employé en hippologie.
Rahla. — Selle de chameau employée principalement par les Touareg.
Rhamadan. — Lune du calendrier musulman correspondant au jeûne annuel.
Rareb. — Région de sable, dunes.
Redjem. — Borne commémorative ou indicatrice de chemin.
Reg. — Plaine horizontale couverte de gravier ou de menus cailloux dont la surface présente d’ordinaire une teinte brune.
Remel. — Sable.
Retem. — Plante dont l’aspect rappelle le genêt.
Rezzou. — Terme employé dans les régions désertiques pour désigner une petite troupe constituée d’ordinaire en vue du pillage à main armée.
Sebat. — Plante utilisée pour l’alimentation des chameaux.
Sebkhan. — Lac, zone d’épandage, point terminus d’un réseau fluvial.
Secco. — Tresse de paille, de factures diverses, qui tient lieu de mur dans beaucoup de cases et de villages africains.
Seroual. — Pantalon de cotonnade, flottant, rétréci aux chevilles.
Soundous. — Disques de bois que les femmes de certaines tribus Saras portent enchassés dans leurs lèvres, percées à cet effet. Celui de la lèvre inférieure est le plus grand. Le docteur Muraz en a mesuré qui atteignaient 24 centimètres et demi de diamètre.
Souq. — Bazar, marché, rue garnie de boutiques.
Tagiya. — Coiffure, se dit souvent d’une calotte de cotonnade blanche qui se porte sous le tarbouch, le dépassant légèrement sur le front et autour de la tête.
Taleb. — Espèce de renard.
Talha. — Espèce d’acacia.
Tarbouch. — Calotte de feutre rouge munie d’un long gland bleu.
Tarfa. — Tamarix (Bir Tarfaoui, le puits aux tamarix).
Teben. — Paille de blé.
Tellis. — Sac de poil de chèvre et de chameau où l’on met certains des objets destinés à être transportés par caravane.
Tetel. — Antilope bubale.
Tippoy. — Sorte de chaise à porteurs.
Tornade. — Orage violent — vent, tonnerre, pluie, brusque abaissement de température — dont la répétition à peu près quotidienne caractérise la saison des pluies dans une partie de l’Afrique équatoriale et tropicale.
Wakil. — Représentant, agent, lieutenant gouverneur.
Zaouia. — Etablissement religieux, collège.
Zeriba. — Haie.
Zébu. — Bœuf à bosse.
TABLE DES MATIÈRES
| Note de L’Éditeur | [III] | ||
| Introduction | [V] | ||
| PREMIÈRE PARTIE. — A TRAVERS LE CAMEROUN | |||
| Chapitre | I. — | De Bordeaux à Douala | [9] |
| — | II. — | De Douala à Yaoundé | [20] |
| — | III. — | De Yaoundé à Yoko | [39] |
| — | IV. — | De Yoko à Tibati et Ngaoundéré | [54] |
| — | V. — | De Ngaoundéré à Garoua par Rei Bouba | [73] |
| — | VI. — | De Garoua à Kousseri et Fort-Lamy | [95] |
| DEUXIÈME PARTIE. — CHASSES AU TCHAD | |||
| Chapitre | I. — | Fort-Lamy. — En remontant le Chari. | [117] |
| — | II. — | Fort-Archambault. — Le bahr Aouk etKiya-bé | [144] |
| — | III. — | Le bahr Hadid et le bahr Keita | [176] |
| — | IV. — | Singako | [201] |
| — | V. — | De Singako à Abéché par Am Timane | [225] |
| TROISIÈME PARTIE. — LA TRAVERSÉE DU DÉSERT DE LIBYE | |||
| Chapitre | I. — | Vers la Libye. — D’Abéché à Faya | [247] |
| — | II. — | Préparatifs à Faya | [266] |
| — | III. — | Journal de route. — D’Ounyanga àAlexandrie | [277] |
| Appendice | [381] | ||
| Mots étrangers etfrançais | [401] | ||
E. GREVIN - IMPRIMERIE DE LAGNY — 9-24.
Illustrations
| [1.] | Un campement au Cameroun : le village de Cholliré. |
| [2.] | La place de Rei Bouba, vue de l’entrée de la demeure du lamido, le jour de mon arrivée. |
| [3.] | Tam-tam chez les Moundangs, au village de Léré, près du lac de ce nom. |
| [4.] | La place principale du village Moundang de Léré et l’entrée de la demeure du chef. |
| [5.] | Chez le chef de Léré, qu’on voit vêtu de noir, au milieu. |
| [6.] | Deux jeunes filles foulbés, dans les rochers qui dominent le village de Maroua, au Cameroun. |
| [7.] | Les cases curieuses que construisent les Massas, photographiées au village de Pous, sur le fleuve Logone. |
| [8.] | Girafe abattue près de Motokaba, dans la région de l’Aouk. |
| [9.] | Un hippopotame, tué quelques heures plus tôt, est ramené au rivage pour y être dépecé. |
| [10.] | Femmes Saras à soundous, dans la région de Kiya-bé. |
| [11.] | Un des plus beaux buffles de mon tableau. |
| [12.] | Petit rhinocéros capturé le 11 Juin au Sud-Est du village de Komda. |
| [13.] | Un forgeron dans le poste d’Am Timane, au Salamat. |
| [14.] | Ma maison, à Abéché, la capitale du Ouadaï. |
| [15.] | Tam-tam gorâne, à Oum Chalouba, sur la limite du Ouadaï et du Borkou. |
| [16.] | Rochers à Ounyanga Kebir, le dernier poste français sur la route de Koufra. |
| [17.] | Un des squelettes humains de la route de Koufra, et mon chameau, tenu en main par Ahmed. |
| [18.] | Le puits de Sarra, entre Tekro et Bichara. |
| [19.] | Bichara. |
| [20.] | Mes hôtes et ma case à Telab, à l’entrée de l’oasis de Koufra. |
| [21.] | Mohammed el Abid Chérif. |
| [22.] | La palmeraie de Djof, à Koufra. |
| [23.] | Dans un oued, près de Bir Bettefal. |
| [24.] | Un coin de la vieille ville de Sioua, la célèbre oasis de Jupiter Ammon. |
| [[Carte] générale du parcours] | |
| [Carte] : Itinéraire relevé dans le Désert de Libye |