L’ALFABET EUROPÉEN
APPLIQUÉ AUX LANGUES ASIATIQUES.
SIMPLIFICATION DES LANGUES ORIENTALES.
L’HÉBREU SIMPLIFIÉ
PAR LA MÉTHODE ALFABÉTIQUE.
PAR C. F. VOLNEY,
COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE,
HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.
PARIS,
PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.
FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.
M DCCC XXVI.
ŒUVRES
DE C. F. VOLNEY.
DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.
TOME VIII.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB No 24.
L’ALFABET
EUROPÉEN
APPLIQUÉ
AUX LANGUES ASIATIQUES.
OUVRAGE ÉLÉMENTAIRE, UTILE A TOUT VOYAGEUR EN ASIE.
Ne quis igitur tanquam parva fastidiat grammatices elementa;.... quia interiora velut sacri hujus adeuntibus apparebit multa rerum subtilitas quæ non modo acuere ingenia puerilia, sed exercere altissimam quoque eruditionem ac scientiam possit.
Quintilianus, lib. I, c. IV.
Ne dédaignez point comme minutieux les élémens alfabétiques;...... car si vous scrutez leurs replis mystérieux, vous en verrez sortir une foule de questions subtiles, capables non-seulement d’exercer les enfans, mais d’embarrasser les esprits les plus savans et les plus profonds.
Quintilien, liv. I, c. 4.
ÉPITRE
DÉDICATOIRE
A L’HONORABLE SOCIÉTÉ ASIATIQUE,
SÉANTE A CALCUTA.
Monsieur le Président et Messieurs,
Si les dédicaces ont pour motif de manifester les sentimens de gratitude qui animent un auteur, et de solliciter un suffrage puissant qui accrédite près du public une production nouvelle, à qui dédierais-je mon nouveau livre plus légitimement qu’à l’honorable Société asiatique, qui, depuis des années, me gratifie de faveurs distinguées, et qui, par la nature de ses travaux, par les circonstances où elle vit, par les lumières qu’elle rassemble, est le tribunal éminemment compétent dans la question que j’ai l’honneur de lui soumettre?
[VIII] Déjà, messieurs, il y a vingt ans, une première tentative en ce même genre me valut la flatteuse distinction d’être porté au rang de vos associés... Comment oublierais-je une faveur où se peignit si bien la libéralité de vos principes? Une guerre funeste déchirait deux grands peuples que le ciel n’a point fait ennemis: je cherchai, sur une terre étrangère, la paix, seul bien de l’homme studieux.... Une main amie vous présenta mon livre, alors récent, de la Simplification des Langues orientales[1]: vous jugeâtes ma méthode fondée en principes, utile en pratique; et, laissant à part les passions des gouvernemens, vous affiliâtes à une société de savans anglais l’auteur français du Voyage en Syrie et des Ruines, comme pour déclarer qu’entre les vrais [IX] amis de la civilisation il n’existe de barrière ni de nation, ni de secte.
[1] Ce livre fut publié en 1795: l’auteur partit dans l’année pour les États-Unis; il fut élu membre honoraire de la Société asiatique en 1798. Ayant eu le bonheur en 1803 de faire parvenir à Calcuta le premier exemplaire du bel ouvrage de M. Denon, la Société asiatique lui adressa en retour la collection de ses Recherches, dès-lors extrêmement rare, et depuis cette époque elle a pris soin que chaque nouveau volume lui fût transmis.
Jusque-là, je n’avais porté à mon systême que l’affection de la paternité; votre suffrage, en l’ennoblissant, me fit y attacher plus d’estime: je regardai comme un devoir de le rendre plus digne de vous: à titre d’innovation, il ne pouvait manquer d’être attaqué par les anciennes habitudes; je veillai l’occasion de le défendre: cette occasion se présenta en 1803: le gouvernement français venait de commander le somptueux ouvrage de la Description de l’Égypte; il voulut qu’une carte géographique y fût jointe, et que sur cette carte la double nomenclature arabe et française fût tracée littéralement correspondante. Les arabistes de Paris trouvèrent la chose impraticable, vu la différence des prononciations: mes idées nouvelles sur cette matière étaient connues, je fus invité à en faire l’application; mais considérant qu’elles étaient repoussées par nos orientalistes, et ne voulant pas hasarder l’honneur d’un monument public pour une petite vanité personnelle, je priai que, sous la forme d’un jury, il fût établi un champ-clos où [X] la querelle scientifique fût jugée entre mes adverses et moi par la force de la logique. Le choix des juges était épineux; ils devaient surtout être impartiaux: pour cet effet, je proposai trois savans éminens par leurs connaissances mathématiques[2]: n’étant point versés dans l’arabe, ils furent surpris de leur mission; mais bientôt, ayant reconnu qu’il ne s’agissait que d’une opération algébrique, ils furent presque étonnés de la voir mise en litige.
[2] MM. Monge, Berthollet, La Croix.
Dans les formes du jury, j’étais seul une partie égale à mes adverses, au nombre de sept. Le gouvernement crut plus équitable de nous constituer tous en une commission de douze membres votant par majorité. Sous cette forme nouvelle, ma cause dut sembler perdue; mais tel fut le degré d’évidence où la discussion la porta, qu’au moyen d’un seul amendement prévu, mon systême de transcription européenne fut admis par une majorité des deux tiers. J’ai l’honneur de vous adresser le procès-verbal qui constate les faits; il [XI] est fâcheux que cet acte trop sommaire n’ait point relaté les objections et leurs solutions, pour épargner les redites qui peuvent se reproduire en de nouvelles discussions.
L’ensemble de mes vues ayant été sanctionné par un décret officiel, peut-être on demandera pourquoi je présente aujourd’hui un nouveau travail: des incidens naturels expliquent ce cas; si vous remarquez, messieurs, que sur douze membres de la commission onze furent Français[3], vous sentirez que les habitudes nationales ne purent entièrement disparaître; des sacrifices furent faits à l’orthographe française, et le systême perdit de son unité: d’autre part, l’exécution du travail typographique, confiée à des mains étrangères, fut soumise à d’autres vues, à d’autres intérêts: les lettres factices, improvisées au gré variable de douze délibérans, au lieu d’être perfectionnées, furent portées brutes sur la carte: enfin, pour des raisons politiques, cette carte étant devenue un prisonnier d’état, le [XII] nouvel alfabet est resté comme enseveli: par tous ces motifs, j’ai dû cesser de regarder comme mien-propre un ouvrage dont tout m’avait écarté: j’ai dû me réhabiliter dans mes droits de propriété; et, profitant de ce qu’une lumineuse controverse avait ajouté à mon instruction, j’ai tendu vers un but nouveau, plus parfait et plus élevé.
[3] Le seul Michel Abeid, Syrien, fut arabe, et servit beaucoup pour la prononciation.
A l’époque de mon premier essai (1795), je n’avais aucune idée des alfabets de l’Inde, du Japon, de la Chine: je n’avais ni osé, ni pu porter mes vues jusqu’à un Alfabet universel, quoique déjà je sentisse toute la puissance de ce grand véhicule de lumières et de civilisation; mais lorsque mon séjour aux États-Unis[4] m’eut enrichi de la langue anglaise, et par elle m’eut ouvert les trésors de votre littérature asiatique, je conçus non-seulement la possibilité, mais encore la facilité et l’urgence d’établir promptement un systême unique de lettres, au moyen duquel cette multitude de langues ou de dialectes pût se lire, s’écrire, s’imprimer, sans l’inutile redondance [XIII] de tant de signes divers pour un fond semblable.—Je fus étonné qu’il pût exister à cet égard des objections, et des préjugés, et surtout que les grammairiens anglo-asiatiques pussent avoir deux opinions sur la manière d’y procéder, lorsque l’honorable sir William Jones avait si lumineusement développé les principes sur lesquels devait s’établir la représentation des sons élémentaires du langage. Flatté de l’accord non prémédité de mes opinions avec les siennes, je m’affligeai de voir marcher en lignes divergentes les savans auteurs de tant de grammaires et de dictionnaires qui se multiplient de jour en jour dans l’Inde. Je sentis la nécessité de remonter aux principes fondamentaux de la science, pour y raccorder comme à un centre tous ces rameaux détachés. Mes recherches à cet égard ont été le sujet habituel de mes méditations depuis plusieurs années; et c’est parce que j’ai cru qu’elles avaient acquis non la perfection, mais une suffisante maturité, qu’aujourd’hui je prends la liberté de vous en offrir le résultat sous le titre d’Alfabet Européen appliqué aux Langues Asiatiques.
[4] De 1795 à 1798.
[XIV] Ce volume se compose de trois parties distinctes: dans la première, j’établis les définitions et les principes tant du systême général des sons parlés, que du systême des lettres, ou signes destinés à les figurer; malgré tout ce que l’on a écrit sur ce sujet élémentaire, il me semble y avoir ajouté quelques idées nouvelles et plus claires.
Dans la deuxième partie, je passe en revue toutes les prononciations usitées dans nos langues d’Europe: je n’y trouve pas plus de dix-neuf à vingt voyelles, et trente-deux consonnes, y compris les deux aspirations: pour peindre ces deux sommes d’élémens, l’on n’a donc besoin que de cinquante-deux à cinquante-quatre signes ou lettres alfabétiques: l’alfabet romain, qui n’en a que vingt-cinq ou vingt-six, n’est pas suffisant; mais parce qu’il a le précieux avantage d’être déjà répandu dans toute l’Europe, dans l’Amérique, et dans toutes vos possessions et colonies, que par conséquent il règne sur plus de la moitié du globe, je le prends pour base et souche d’un alfabet que je rends universel, en tirant de son propre fonds le surplus des signes dont [XV] on a besoin pour figurer des sons étrangers.
Enfin dans la troisième partie, voulant donner un exemple pratique de ma manière d’opérer, je reprends l’alfabet arabe comme l’un des plus compliqués de l’Asie; et, après l’avoir analysé jusque dans les procédés de sa formation, je démontre qu’il se résout entièrement en nos formules européennes, selon les règles et principes que j’ai démontrés. De cette opération naît un nouvel alfabet Romain, que j’appelle Européen, lequel résout immédiatement le turc, le persan, le syriaque, l’hébreu, l’éthiopien, etc. Il s’agit maintenant d’en étendre l’application aux langues de l’Inde et de tout le reste de l’Asie: je n’y conçois aucune difficulté, pas même pour la langue chinoise; car si la valeur des mêmes mots y est différente selon les tons ou accens qu’on leur donne, au nombre de cinq, on pourra caractériser chaque valeur en désignant chaque ton par un numéro qui lui sera approprié, et qui se placera sur la lettre ou sur la syllabe: sans doute j’eusse aspiré à l’honneur de compléter ces travaux; mais il est une limite à l’ambition littéraire comme aux forces [XVI] physiques: désormais la carrière qui s’ouvre, et dont je pense avoir levé la barrière, excède trop les moyens d’un individu quelconque: elle exige un concours d’efforts divers et successifs comme les opérations que le sujet comporte: il ne suffit pas d’avoir projeté un alfabet universel, il faut le mettre à exécution. Pour cet effet, il faut qu’une autorité centrale et publique en constate le mérite par son approbation, et la pratique par son exemple; il faut que des encouragemens efficaces soient offerts, soient donnés à tout travail tendant à le propager; que les meilleurs dictionnaires et grammaires de chaque langue soient transcrits dans le nouveau type; que des écoles soient instituées, des études dirigées sur ce plan; que, pour l’usage des élèves, les meilleurs livres ou fragmens de livres asiatiques soient transcrits et multipliés par l’impression; et, ce qui est bien plus important, il faut que nos meilleurs livres d’Europe, traduits par d’habiles interprètes, soient également transcrits et imprimés en cette forme, un antique préjugé vante vainement la littérature orientale: le bon goût et la raison [XVII] attestent qu’aucun fonds d’instruction solide ni de science positive n’existe en ses productions: l’histoire n’y récite que des fables, la poésie que des hyperboles; la philosophie n’y professe que des sophismes, la médecine que des recettes, la métaphysique que des absurdités; l’histoire naturelle, la physique, la chimie, les hautes mathématiques, y ont à peine des noms: l’esprit d’un Européen ne peut que se rétrécir et se gâter à cette école; c’est aux Orientaux de venir à celle de l’Occident moderne: le jour où les hommes d’Europe traduiront facilement leurs idées dans les langues d’Asie, ils acquerront partout en cette contrée une supériorité décidée sur les indigènes en tout genre d’affaires: ceux-ci, étonnés d’entendre leurs langues parlées plus purement, lues plus couramment, écrites, apprises plus promptement par des étrangers que par eux-mêmes, voudront connaître l’instrument mécanique de ce singulier phénomène; ils finiront par discuter, étudier notre nouvel Alfabet Européen; la génération vieillie le repoussera; la génération naissante l’adoptera: il se formera un schisme salutaire; et de ce moment [XVIII] commencera pour l’Asie une grande et heureuse révolution morale, seule capable de la régénérer. Mais par qui s’exécuteront tant de travaux préparatoires, à-la-fois scientifiques et dispendieux? J’ose le garantir: par vous, messieurs! oui, par vous, dont l’association libre, éclairée, généreuse, placée en avant-garde sur les bords du Gange, y a élevé les premiers signaux de la civilisation. Fidèles au caractère national, vous ne repousserez point une industrie nouvelle, sans avoir bien examiné ce qu’elle a d’utile ou de défectueux: vous calculerez les résultats frappans de celle-ci, ne fût-ce qu’en économie sur le matériel littéraire, sur les opérations mécaniques de traduire, de copier, d’imprimer, de graver, de fondre, appliquées à toutes les branches administratives, civiles, militaires, commerciales, de votre gouvernement dans l’Inde; vous verrez dans le projet qui vous est soumis un de ces leviers simples, d’autant plus puissans qu’ils saisissent les résistances avant leurs développemens; et alors que vous aurez acquis la conscience de rendre un important service national et philanthropique, vous appliquerez [XIX] vos judicieux et puissans moyens à le perfectionner et le mettre en activité. C’est la conscience acquise de cette utilité, messieurs, qui a excité, soutenu mon courage dans un travail digne, du moins par ses difficultés, d’obtenir votre indulgence; et c’est aujourd’hui la confiance en cette indulgence, qui m’enhardit à vous offrir ce tribut respectueux des sentimens de haute considération, avec lesquels je suis,
Monsieur le Président et Messieurs,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Comte Volney.
Paris, janvier 1819.
L’ALFABET
EUROPÉEN
APPLIQUÉ
AUX LANGUES ASIATIQUES.