CHAPITRE PREMIER.


Définitions et Principes.

§ Ier.

On appelle alphabet la liste méthodique des lettres qui, par convention, servent à figurer les sons élémentaires d’une langue quelconque.

Chez les anciens Grecs, de qui viennent nos beaux-arts, cette liste commençait par A, B; et comme ces deux lettres, en leur origine asiatique, étaient appelées Alpha, Bêta, l’usage s’introduisit de citer ces deux premiers mots, pour indiquer toute leur suite, et l’on a fini par dire, «L’enfant étudie l’Alpha-Bêta», de la même manière que le peuple dit chez nous, «L’enfant étudie l’Abécé

Chez les Latins, le mot litera (lettre), écrit d’abord litura, signifia une raie, un trait, formés, soit avec une pointe dure sur un corps poli, soit avec une pointe souple, enduite d’un liquide gras, coloré, que la main promène sur un corps lisse, de couleur différente[5]: or comme certaines formes et combinaisons de ces raies ou traits furent affectées à figurer les sons élémentaires du langage, le nom spécial de litera finit par leur rester approprié.

[5] Les anciens Latins écrivirent souvent avec un stylet d’acier sur des tablettes de bois poli, tantôt nu, tantôt garni d’une couche de cire. Chez les Indous modernes on écrit encore quelquefois avec un tel stylet sur des feuilles de palmier: l’on en voit des échantillons à la Bibliothèque Royale.

Au lieu de ce mot, les Grecs disaient gramma, grammatos, d’où est venu celui de grammaire, qui, d’abord en un sens direct, a désigné l’art mécanique de tracer des lettres, puis par extension, a signifié l’art de peindre les idées (que rappellent ces lettres), l’art d’écrire, dans le sens abstrait ou intellectuel.

On a donné le nom de sons élémentaires à ceux qui composent les mots d’une langue, et qui, formés d’une seule émission de voix, ne peuvent se diviser ni se décomposer, par exemple: A, O, B, D.

Les hommes studieux qui se sont occupés de l’art d’écrire, les grammairiens, semblent s’être accordés de tout temps à diviser ces élémens de la parole en deux classes principales, qu’ils ont nommées, l’une les voyelles, l’autre les consonnes.

Dans la langue française, on ne peut douter que le mot voyelle ne vienne du latin vocalis, signifiant un son vocal, un son de la voix: cette origine serait encore plus évidente, si, comme il y a lieu de le croire, les Latins du moyen âge ont prononcé ca, en mouillant le c, et s’ils ont dit vokialis (kia, d’une seule syllabe); ajoutez que le peuple altère volontiers a en e: qu’au lieu de panier, charbonnier, charrue, il dit penier, cherbonnier, chêrue; et que probablement il a dit vokêlis: nous verrons par la suite les causes naturelles et les exemples fréquens de ces altérations. Suivons notre sujet.

Qu’est-ce qu’une voyelle? qu’est-ce qu’une consonne?

Ici se présente un cas singulier, et qui cependant est commun à d’autres branches de nos connaissances; dès le bas âge on nous a inculqué l’usage mécanique des mots voyelle et consonne; maintenant si nous voulons nous rendre un compte clair du sens de ces mots et de l’objet qu’ils représentent, nous sommes étonnés d’y trouver de la difficulté: par autre cas bizarre, il arrive que nos maîtres ne sont guère plus habiles; car, en remontant jusqu’aux Latins, je n’ai pas trouvé de grammairien qui ait donné de définition claire et complète de la voyelle et de la consonne. Le lecteur peut parcourir les auteurs compilés par le docte Putschius; feuilleter, comme je l’ai dit, les grammairiens français, depuis Jacobus Sylvius[6], les Anglais, depuis John Wallis, et les plus connus chez les Allemands, les Italiens, les Espagnols, il se convaincra que le plus grand nombre a omis ou éludé la question, et que les autres ne l’ont traitée que d’une manière incomplète et superficielle: pourquoi cela? parce que, pour la résoudre, il eût fallu connaître anatomiquement les organes qui forment la parole, étudier leur jeu mécanique en cette opération; or, les scholastiques, surtout chez les anciens, livrés à leurs argumentations abstraites, se sont rarement avisés d’étudier de si près la nature: ce n’a été qu’en ces derniers temps que, toutes les sciences se prêtant la main, l’on a vu des médecins porter leur esprit observateur vers cet objet, dans l’intention de soulager les sourds-muets[7]; et telle est la subtilité de ce sujet que l’on ne peut pas dire qu’ils aient entièrement réussi: néanmoins en ajoutant quelques traits à leur définition de la voyelle, nous croyons pouvoir la définir exactement de la manière suivante:

[6] Jacques Dubois, médecin d’Amiens, qui en 1531 publia et dédia à la reine de France un traité latin intitulé Isagoge in linguam gallicam unà cum ejus grammaticâ latino-gallicâ, paraît être le plus ancien grammairien français; comme chez les Anglais, le mathématicien John Wallis, auteur en 1664 d’une Grammatica linguæ anglicanæ, où quelques vues judicieuses sont mêlées aux paradoxes systématiques du temps.

[7] Le premier auteur connu de ce genre est Jean Conrad Amman, médecin suisse établi à Amsterdam vers 1690. Il fut en relation avec John Wallis. L’épître où il développe sa théorie a été traduite en français en 1768, par Préau de Beauvais, médecin à Orléans, sous le titre de Dissertation sur la parole. C’est l’ouvrage d’un homme estimable pour les intentions, mais dont l’esprit indécis entre l’évidence des faits naturels et les préjugés d’une éducation visionnaire, est plein de contradictions, d’incohérences, et de faux aperçus.

§ II.
De la Voyelle.

«La voyelle est un son simple, indivisible, émis par le gosier (humain ou autre), lequel son affecte l’ouïe d’une sensation uniforme, sans égard aux tons musicaux, ni aux mesures de poésie que l’on peut lui donner.»

Par exemple, quand je profère le son A, il n’importe que je le chante sur les divers tons de la gamme, ou que je le scande bref ou long dans les vers d’Homère ou de Virgile; l’oreille n’entendra pas moins constamment le même son A, la même voyelle A; mais si, par un léger changement dans le gosier, ou dans l’ouverture de la bouche, je profère le son E ou le son O, ce n’est plus la même voyelle que l’on entend; c’est un autre individu de la même espèce qui, à raison de sa différence, veut être peint par un signe différent, par une autre lettre que A.

De ce fait il résulte clairement que, si chaque degré d’ouverture de la bouche, si chaque forme diverse de ses cavités, si chaque état du gosier, produisent ou peuvent produire des voyelles différentes et distinctes l’une de l’autre, il pourra en apparaître, en exister un nombre plus ou moins grand, par exemple, quinze ou vingt: et réellement nous allons voir que l’analyse de quatre ou cinq alfabets, seulement de langues vivantes, en fournit presque ce dernier nombre, tellement distinctes qu’on ne peut les substituer ou les confondre, sans changer le sens des mots.

Il peut se faire que quelques disciples des vieilles doctrines prétendent que cette opinion a contre elle les décisions des anciens philosophes, nos maîtres, qui ont déclaré, les uns, qu’il faut compter sept voyelles, parce qu’il y a sept sons musicaux, par analogie aux sept sphères célestes: les autres, qu’il n’y a que cinq voyelles, parce qu’il n’y a dans le monde physique que cinq élémens radicaux: d’autres enfin, qu’il faut les réduire à trois, parce qu’il n’y a selon eux que ce nombre dans l’alfabet hébreu, qu’ils disent émané de Dieu même, ou parce que c’est le nombre de la triade divine de Platon, etc., etc. A ceux qui font sérieusement de telles objections nous n’avons rien à répondre, sinon que les opinions et les réputations sont des choses de circonstances, par conséquent variables comme elles: que si Platon, Pythagore, et autres visionnaires, revenaient au monde, leur philosophie serait aujourd’hui très-différente, ou leur considération tomberait nulle. Quant aux prêtres égyptiens et chaldéens, dont ils furent les disciples, il n’est pas étonnant que leur régime monastique décrit par Porphyre[8], en exaltant le genre nerveux à force de jeûnes, de veilles, de solitude, et de méditation, dans un climat ardent, en ait fait des rêveurs hypocondriaques, inspirés (selon le peuple ignorant), et délirans selon la saine médecine; ainsi donc, sans égard à leurs idées mystiques, nous disons que dans l’ordre physique, dans le système mécanique du langage, le nombre des voyelles n’est pas limité; qu’il peut s’étendre selon les habitudes des peuples, selon la finesse de l’ouïe, dont les insulaires des mers du Sud nous ont offert en ces derniers temps des exemples singuliers en leurs idiomes désossés de consonnes.

[8] De Abstinentiâ animalium.

Une difficulté nous reste à résoudre, savoir en quoi et comment le son voyelle diffère du son musical, lorsque d’ailleurs l’un et l’autre procèdent des mêmes organes.

Pour bien entendre cette question, il est nécessaire d’avoir une idée, du moins approximative, de la formation mécanique de la voix; je n’en ferai point une description anatomique, les gens de l’art n’en ont pas besoin, et leur nomenclature grecque serait une obscurité de plus pour la plupart de mes lecteurs, qui me dispenseront de trop de précision, pourvu qu’en résultat j’aie été clair.

Dans l’homme comme dans tous les animaux, la voix provient de la gorge, où elle est formée par un mécanisme compliqué mais très-ingénieux, comme tout ce que fait la nature: ce mécanisme est du genre des instrumens à vent et à anche, tels que l’orgue, la musette, le haut-bois, le basson, etc. Le poumon fait office de soufflet, le larynx contient l’anche résonnante, et les cavités de la bouche et du nez sont le cornet variable où se modifient les sons: je m’explique.

Le larynx est cette grosseur que chacun, se plaçant devant un miroir, le cou découvert, peut remarquer à sa gorge. C’est ce que le peuple appelle morceau d’Adam, pomme d’Adam. Si l’on tâte avec les doigts cette grosseur, l’on s’aperçoit qu’elle est composée de lames cartilagineuses qui en forment une sorte de petite boîte ou petit tambour, susceptible d’être haussé, baissé, resserré, dilaté, selon le jeu des muscles destinés à cet effet: de cette petite boîte creuse, descend d’une part vers la poitrine un tuyau également cartilagineux, appelé trachée-artère, qui se termine dans le poumon, et s’y ramifie en une multitude de petits tuyaux: d’autre part, en haut vers la gorge, cette boîte a une issue qui ne peut se voir par la bouche, attendu que cette issue, placée vers la racine de la langue, est encore recouverte d’une petite soupape mobile qui la clôt au besoin. Cette soupape est l’épiglotte. Ici est le jeu subtil de l’instrument. Cette soupape charnue faisant partie de la langue, et semblable à une feuille de pourpier, se couche en arrière quand on veut avaler; en se couchant elle couvre et bouche une concavité, comme celle d’un petit cuilleron dans lequel est une fente longue de cinq à six lignes, sur une largeur variable de demi-ligne à une ligne et demie: cette fente est la glotte par laquelle l’air descend d’abord dans la boîte du larynx, puis dans le tuyau de la trachée, et enfin dans les mille tuyaux du poumon. C’est à cette glotte ou fente que l’air fortement rechassé par le poumon, se trouvant serré par le jeu des petits muscles tendus, produit, en s’échappant de force, les vibrations des cartilages et de leurs fines membranes, dont il apporte à notre oreille la perception que nous appelons le son; ce son, à l’instant où il est produit, est immédiatement musical, parce que, soit haut ou bas, soit grave ou aigu, il correspond déjà nécessairement à un ton de la gamme; l’on peut bien dire aussi que déjà il est voyelle, c’est-à-dire qu’il a une des formes de son parlé; mais il ne l’a point nécessairement. Pourquoi cela? parce que si vous supprimez toute la cavité de la bouche et celle du nez, le son ne continuerait pas moins d’être entendu et d’être correspondant à un ton de la gamme, par conséquent d’être musical; mais il ne serait plus un son descriptible par aucune voyelle, ni applicable à aucune d’elles. Il ne serait pas encore une voyelle: pour devenir ce nouvel être, il faut qu’il se soit déployé dans les cavités de la bouche et du nez, qu’il y ait revêtu une des formes distinctes, sous lesquelles il arrive à l’ouïe, en lui causant des sensations diverses: ce sont ces cavités de la bouche et du nez qui, prenant des dimensions diverses de capacité, des rapports divers de situation, concourent avec les divers degrés d’ouverture de la bouche et d’écartement des deux lèvres à mouler des ondulations de l’air sonore, et à le faire retentir de diverses manières selon les lois des cavités acoustiques.

La question résumée se trouve réduite aux deux termes simples qui suivent:

Le son musical est formé dans et par l’anche de la glotte;

Le son voyelle se forme dans et par les cavités de la bouche et du nez.

Examinez ce qui se passe dans la formation, de o et de i; pour o, votre bouche forme une cavité considérable entre la langue et le palais; c’est une sorte de voûte où le son s’arrondit et s’approfondit: pour i au contraire, votre langue touche presque le palais, il ne reste qu’un mince espace où le son s’amaigrit et glapit; ouvrez un peu plus le passage, vous aurez une autre voyelle, par exemple, e, ainsi du reste. Passons à la consonne, qui jusqu’ici a opposé plus d’obstacle, et n’a pas été complètement éclaircie.

§ III.
De la Consonne.

Le mot consonne en son origine latine signifie sonner avec: on comprend bien que c’est avec la voyelle; mais quel est cet être qui sonne avec la voyelle et qui n’est pas elle? Si cet être sonne, y a-t-il deux sons, deux voyelles? non pas, disent les grammairiens, la consonne n’est pas sonore.—En ce cas, réponds-je, voilà un être qui sonne, et qui pourtant n’est pas sonore: expliquez-moi ce mystère. Les grammairiens me disent, la consonne est une lettre muette, une lettre qui de soi ne peut faire un son.

Je réponds, la consonne n’est point d’abord la lettre quelconque, parce que la lettre n’est que le signe fictif d’un objet donné: la consonne est cet objet lui-même; quel est-il? voilà ce que je demande. Ils finissent par dire la consonne est une articulation, une modification, etc.

J’analyse ces mots, et je dis qu’articulation, en son sens radical, signifie un nœud (ἄρθρον) qui joint deux choses: ici la voyelle est une de ces choses; définissez-moi l’autre. Le mot modification signifie manière d’être: il ne s’agit pas ici de la manière; il s’agit de l’être même qui se lie au son; montrez-moi cet être.

Le lecteur, qui trouve ici la substance de presque toutes les grammaires anciennes et modernes, s’aperçoit que rien n’est défini, et que les auteurs ne se sont pas compris eux-mêmes, faute de comprendre le fond de la chose: pourquoi cela? parce que les Latins, dont nous sommes les échos, comme ils furent les échos des Grecs, ont trouvé plus commode d’imiter la garrulité de leurs maîtres, que d’étudier l’opération de la nature en son propre instrument. Voyons si, en employant cette dernière méthode, nous n’acquerrons pas plus de véritables lumières.

Je me demande qu’est-ce qu’une consonne? que dois-je entendre par ce mot? je m’en propose un exemple, et prenant à la main un miroir pour étudier les mouvements de ma bouche, je prononce la syllabe Ma: mon oreille, qui a reçu le son a, s’aperçoit qu’il est précédé de quelque chose, qu’il s’agit de définir, parce que ce quelque chose est la consonne elle-même.

Je répète mon expérience plus attentivement: j’en étudie le détail; je remarque 1o que pour proférer Ma, mes lèvres, d’abord séparées, se sont rapprochées et jointes; qu’elles se sont mises en contact, et ont clos ma bouche; 2o que l’air sonore voulant en sortir a fait un léger effort, lequel, séparant mes lèvres, a porté à mon oreille la sensation du petit bruit non sonnant, causé par la rupture du contact: j’en conclus que c’est ce bruit, ou plutôt le contact même dont il dérive qui est ce qu’on appelle la consonne. Je prends pour autre exemple la syllabe Ba; j’y trouve le même mécanisme, excepté que le contact de mes lèvres a été plus serré, et que mon oreille a reçu la sensation d’un effort plus sec pour les séparer. J’examine encore la syllabe Pa; j’y trouve toujours la même chose, excepté que mon oreille a senti un degré de contact et de rupture plus ferme et plus fort: je m’affermis dans ma première conclusion, et je dis que la consonne n’est pas autre chose que le contact de deux ou de plusieurs parties de la bouche, rendu sensible à l’ouïe, par le bruit sourd de sa rupture.

J’étends mes recherches à d’autres exemples; j’analyse la syllabe Fa; j’observe que le contact se fait de la lèvre inférieure au dentier supérieur, et parce que les interstices des dents laissent filtrer de l’air pendant le contact, je dis qu’ici le contact n’est pas clos et entier, comme celui des deux lèvres; mais il n’en est pas moins un contact, dont je trouve les analogues dans les syllabes va, ja, cha, za, la, ra, etc.

Nous posons pour conclusion qu’il y a deux classes de consonnes; l’une celle des consonnes où le contact est parfaitement clos; l’autre celle des consonnes où le contact laisse échapper de l’air: les anciens qui, comme nous, remarquèrent ces deux états, ont cru les bien définir en appelant muettes les consonnes parfaitement closes, et semi-voyelles les consonnes imparfaitement closes: mais on ne doit point admettre cette définition; car si, comme il est vrai, la voyelle est essentiellement l’être sonore, on ne peut donner son nom à un bruit qui ne sonne pas. Or ce bruit qui a lieu dans les consonnes ja, cha, la, va, etc., n’est autre chose que celui du souffle, ou air non sonnant, qui s’échappe par les interstices qui lui sont laissés: il est contraire au bon sens d’appeler demi-voyelles ce que l’on reconnaît pour être des consonnes; mais il a été naturel, quand on n’a pas eu l’idée juste de l’un de ces êtres, d’en donner une définition fausse ou imparfaite.

Ce sont de semblables théories scholastiques qui ont causé de tels embarras pour définir et classer l’aspiration: beaucoup de grammairiens ont refusé de reconnaître son signe, la lettre h, pour une lettre digne de tenir place dans l’alfabet: d’autres ont voulu nier que son type fût un élément de prononciation; heureusement la question se trouve résolue par la pratique même de plusieurs nations civilisées et lettrées, dans les langues et l’écriture desquelles l’aspiration, c’est-à-dire son signe, fait constamment office de consonne: et cela à juste titre, puisque l’aspiration se compose d’un souffle sec, que l’oreille sait distinguer, alors même que s’y joint un son plus ou moins marqué: pour nous, en notre théorie, par cela même que ce souffle n’est pas sonnant, nous le considérons comme un corps solide en contact avec un autre (lequel est la membrane de la glotte plus ou moins tendue); et par conséquent comme formant consonne, quand une voyelle se joint à lui pour le rendre plus perceptible.

Nous pensons donc pouvoir définir d’une manière correcte et générale l’élément de la parole appelé consonne, en disant:

«La consonne est le contact plus ou moins complet de certaines parties de la bouche, telles que les lèvres, les dents, la langue, le palais, le voile du palais, lequel contact affecte l’ouïe d’une sensation indivisible et distincte de ce qui la suit ou la précède, soit voyelle, soit autre contact ou consonne.»

Maintenant il peut se faire que quelque lecteur, guidé par ses habitudes, présente comme une objection le raisonnement suivant: S’il est vrai que chaque contact qui frappe l’ouïe d’une sensation simple et distincte soit un individu consonne, tenant sa place particulière dans l’alfabet, l’on devra donc admettre et compter autant de consonnes qu’il pourra se former de tels contacts.

Oui sans doute, cela nous semble incontestable, mais nous ajoutons que pour les consonnes comme pour les voyelles, le possible idéal est tout-à-fait oiseux à chercher; il suffit au besoin de la science de connaître ce que la pratique la plus répandue des nations rend utile et démontrable. Or, si nous trouvons que les alfabets comparés de dix ou douze langues principales, vivantes, ne donnent guère plus de vingt voyelles, ni plus de trente-deux à trente-quatre consonnes, il nous sera permis d’appeler Alfabet général le tableau que nous en aurons dressé, et cela, jusqu’à ce que des recherches plus étendues aient découvert de nouveaux élémens, soit dans ces idiomes, soit dans d’autres moins connus.

§ IV.
Résumé du Chapitre.

Avant de procéder à ce tableau, résumons ce que les antécédents viennent de nous donner d’idées claires, propres à nous servir de règle et de principes.

1o L’alfabet en général est une liste méthodique de lettres que l’on est convenu d’employer pour figurer les sons ou prononciations élémentaires d’une langue quelconque.

2o Les lettres sont des traits de forme déterminée, établis par convention pour rappeler aux yeux les sons fugitifs de la parole.

3o Ces sons n’étant eux-mêmes que d’autres signes établis par convention pour rappeler à l’entendement les sensations et les idées qui l’ont affecté, il s’ensuit que par un artifice ingénieux, les lettres sont devenues les signes des idées, les instrumens de la pensée.

4o Tous les élémens de la parole paraissent se réduire à deux branches distinctes: l’une, le son indivisible de la voix, ce que l’on appelle voyelle; l’autre, le contact également indivisible de quelques parties solides de la bouche, ce que l’on appelle consonne.

5o Lorsque ces deux élémens sont unis l’un à l’autre, ils forment ce que l’on appelle une syllabe, mot qui, dans son origine grecque, signifie union de deux choses dont l’une enveloppe l’autre, de manière que les deux ensemble forment une chose complète[9].

[9] Συν-λαβὴ, simul comprehensa (res), vient de συν-λαβέω, simul unàque capio. On dirait que les inventeurs de cette expression ont eu l’idée d’un fruit, tel que la noix, et surtout la moitié de la noix, dont l’écorce creuse, et sans vie par elle-même, enveloppe le fruit qui lui donne sa valeur. Séparez le fruit de l’écorce, elle reste un corps sans action, sans vie: n’est-ce pas une image de la consonne, qui, privée de la voyelle, est muette ou morte, selon l’expression des grammairiens occidentaux, et quiescente, ou privée de mouvement, selon les grammairiens orientaux, ainsi que nous le verrons?

6o La syllabe a plusieurs manières d’être ou de se présenter: si elle se compose d’une consonne suivie d’une voyelle, c’est une syllabe directe, par exemple: bé, po, da.

7o Si la voyelle vient la première, suivie d’une consonne, c’est une syllabe inverse, par exemple: ab, id, od.

8o Enfin, la syllabe peut se composer d’une voyelle entre deux consonnes, par exemple, rat, bac, mol: cet état se désigne assez bien par l’épithète de syllabe close ou fermée; de syllabe parenthèse, vu la ressemblance de cette figure (=), où les deux crochets représentent les deux consonnes. Les Orientaux, chez qui ce genre de syllabe donne lieu à d’importantes règles de grammaire, s’en sont beaucoup occupés, comme nous le verrons.

9o Dans le sens strict du mot syllabe, la consonne seule n’en peut former une, puisque sans voyelle c’est un être muet; mais les grammairiens ont dit, et semblent avoir droit de dire, que la voyelle seule peut former syllabe, parce que, quoique seule, elle forme une portée de voix complète, une prononciation entière, telle qu’est la syllabe.

10o Maintenant, quant aux lettres, alors que les voyelles et les consonnes sont des êtres simples non divisibles à l’ouïe, il s’ensuit que leurs signes représentatifs, dans un système alfabétique bien organisé, doivent participer à leur nature: par conséquent, il doit être de principe général et constant que chaque voyelle, chaque consonne ait pour signe représentatif une seule et même lettre appropriée, invariable, et qu’une lettre ainsi appropriée ne puisse jamais servir à figurer un autre modèle.

11o Il s’ensuit encore qu’une seule voyelle, une seule consonne ne puisse jamais être figurée par deux ou par trois lettres: comme, par inverse, une lettre seule ne doit jamais représenter deux voyelles, ni deux consonnes, ni même une syllabe, puisque la syllabe est composée de deux élémens.

12o En un mot, la perfection de l’alfabet consistera à ne donner à tous et chacun des élémens prononcés qu’autant de signes qu’il y aura de modèles; et l’écriture sera un tableau représentatif si exact, si scrupuleux de la prononciation, que tous les détails de celle-ci se trouveront retracés strictement et complètement dans celui-là.

Après l’exposition de ces principes, que nous croyons d’une évidence et d’une simplicité incontestables, ce serait un travail curieux et instructif que de passer en revue les divers alfabets de l’Europe, pour leur en faire l’application, et montrer jusqu’à quel point ils s’en écartent ou s’y conforment: le lecteur ne verrait pas sans surprise que des peuples, fiers de leurs progrès dans les sciences et les arts, soient restés si fort en arrière dans la science la plus élémentaire de toutes, dans celle même qui sert de base à l’édifice si vaste, si compliqué de la civilisation; car sans l’alfabet, sans ces petits pieds de mouche (les lettres), que l’on est tenté de mépriser, où seraient nos bibliothèques, nos précieux recueils de lois, nos livres de morale, de mathématiques, de physique, de poésie, nos dictionnaires, nos grammaires, nos imprimeries, nos manuscrits? que serait le langage lui-même, quand nos grammairiens ont démontré qu’il n’a dû son développement qu’à l’heureuse invention des signes fixes par qui la mémoire vacillante et fugace s’est fait un solide et permanent appui? N’est-il pas clair que sans l’alfabet l’espèce humaine serait encore, sinon tout-à-fait barbare, du moins très-peu développée en civilisation? et si, par la suite de nos recherches, nous venions à prouver que l’alfabet cru primitif, celui des Phéniciens, est bien plus grossier, plus imparfait qu’on n’a voulu le croire, ne sera-ce pas une autre preuve de cet état général de l’esprit humain à l’époque où il fut inventé? L’homme, fatigué de son ignorance, mécontent des équivoques, des confusions du genre de peinture mal à propos nommée écriture hiéroglyphique, se saisit avidement d’un instrument qu’avec raison il jugea plus efficace, plus heureux; il l’employa sitôt qu’il le trouva capable de service, sans se donner le temps de le porter à plus de perfection: les habitudes s’établirent, et il a fallu que des secousses accidentelles vinssent ensuite les rompre, pour que les inconvéniens sentis par expérience fissent soumettre l’art à un nouvel examen.

On peut dire que depuis l’adoption, et en même temps la modification de l’alfabet phénicien par les Grecs, aucune amélioration, aucun progrès n’a été fait dans la chose. Les Romains, vainqueurs des Grecs, ne furent à cet égard, comme à bien d’autres, que leurs imitateurs. Les Européens modernes, vainqueurs des Romains, arrivés bruts sur la scène, trouvant l’alfabet tout organisé, l’ont endossé comme une dépouille de vaincu, sans examiner s’il allait à leur taille: aussi les méthodes alfabétiques de notre Europe sont-elles de vraies caricatures: une foule d’irrégularités, d’incohérences, d’équivoques, de doubles emplois, se montrent dans l’alfabet même italien ou espagnol, dans l’allemand, le polonais, le hollandais. Quant au français et à l’anglais, c’est le comble du désordre: pour l’apprécier, il faut apprendre ces deux langues par principes grammaticaux; il faut étudier leur orthographe par la dissection de leurs mots. L’inconvénient de cet état de choses est d’autant plus grave, que, outre la difficulté d’apprendre l’idiome lui-même, il y a danger et presque impossibilité d’y porter remède: car si l’on veut plier l’orthographe vieillie à la prononciation nouvelle et variable, on efface la trace précieuse des origines étymologiques. Je laisse donc aux grammairiens de chaque langue d’Europe l’honorable mais épineux travail d’en réformer l’alfabet, et me bornant à la tâche que je me suis créée dans une direction nouvelle, je vais retirer de ces diverses langues toutes les prononciations, voyelles et consonnes, qu’elles contiennent; en dresser un tableau régulier et complet dans l’ordre que dicte la nature des choses; ensuite, par la confrontation de ce tableau à celles des langues orientales que je connais, et par l’addition des prononciations différentes et nouvelles qu’elles me fournissent, dresser sinon un alfabet général, du moins un premier essai, qui déjà sera un instrument d’une extrême commodité, et d’une application aussi facile qu’utile à l’universalité des langues.