CHAPITRE II.
Recensement de toutes les Voyelles usitées en Europe.
§ Ier.
Origine commune des Alfabets de l’Europe moderne.
On sait que les alfabets de l’Europe moderne ne sont que l’alfabet latin adapté aux idiomes nouveaux qui, après le démembrement de l’empire romain, se formèrent du mélange de la langue du peuple vaincu avec les dialectes scytho-gothiques que parlaient les sauvages vainqueurs venus du Nord. Il fallut du temps pour former ces jargons: lorsqu’enfin ils eurent pris quelque consistance par plus de fixité dans les gouvernemens, les gens d’église et d’administration ne tardèrent pas de vouloir écrire ce qui était parlé. Ces écrivains se trouvèrent embarrassés par des prononciations que le grec et le latin nomment barbares, c’est-à-dire hors de leurs habitudes. Ils remarquèrent des voyelles et des consonnes nouvelles, inconnues à la langue savante: on sentit la nécessité de les peindre par des signes particuliers; mais parce que, dans l’état d’ignorance générale qu’avaient amenée des guerres continues, personne ne possédait les principes d’une science aussi subtile, aussi délicate que celle de la grammaire en ses élémens, les écrivains de chaque nation, la plupart moines, firent sans beaucoup de discernement des comparaisons de sons, des combinaisons de lettres, qui, aujourd’hui soumises à un examen judicieux, ne présentent qu’incohérence et désordre. En outre, comme les peuples furent isolés par un état permanent d’hostilité, la formation de leur alfabet se fit d’après des idées diverses: une même prononciation fut peinte par des lettres différentes, et une même lettre servit à peindre des sons différens. Aujourd’hui que les communications, devenues faciles, ont rendu ces discordances plus saillantes, et, qu’en lisant les mêmes mots, on s’est aperçu que l’on ne s’entendait pas, l’on a commencé de sentir le besoin d’un type uniforme, d’un modèle régulier et commun, auquel on pût rapporter tous les points individuels qui en divergent. C’est en cette intention, et pour arriver à ce premier but, que j’ai dressé le [tableau] suivant de toutes les prononciations qui me sont connues en Europe, rangées en un ordre méthodique nouveau, fondé sur une étude réfléchie des analogies ou des dissemblances.
§ II.
Détail des Voyelles européennes.
Pour rendre intelligible au lecteur les diverses prononciations soit voyelles, soit consonnes, dont je veux lui exposer le tableau, je ne puis employer ni la méthode de ceux qui croient pouvoir fabriquer des automates parlans, à l’imitation de l’automate flûteur de Vaucanson[10], ni la méthode des instituteurs de sourds-muets, qui, comme le médecin Amman, croient pouvoir décrire les voyelles et les consonnes par la position anatomique que prennent les organes de la bouche pour former chacune d’elles. Quiconque étudiera ce sujet avec attention se convaincra que dans l’acte de la parole, la nature agit par des nuances trop fines, trop subtiles, pour être traduite par des moyens si mécaniques. Je n’en connais qu’un seul efficace; c’est d’entendre les prononciations de la bouche même des personnes qui en ont l’habitude: et telle est la délicatesse de la chose en elle-même, que, si cette habitude n’a pas été contractée dès le bas âge, les organes deviennent avec le temps inhabiles, et comme rebelles à les proférer: nous en avons l’exemple dans les Espagnols et les Italiens, pour qui la prononciation de l’u (dans mur, futur), si facile aux Français et aux Turcs, est d’une extrême difficulté: les Français, les Allemands, les Italiens, élèvent la même plainte contre le th anglais, si facile à cette nation, ainsi qu’aux Grecs et aux Espagnols. Les Anglais de leur côté, comme les Français, se récrient sur la dureté apparente du jota espagnol ou ch allemand (dans buch, nacht), etc. Je supposerai donc que mon lecteur est exempt de ces préjugés, et qu’il a la connaissance acquise, ou la possibilité de connaître par consultation auriculaire les voyelles et consonnes que je vais recenser. Je commence par les voyelles.
[10] Un livre récent et digne d’estime, intitulé Éducation physique de l’homme, un volume in-8o, 1815, chez Treuttel, m’indique, à son chapitre IX (où il traite de la parole), un essai de ce genre, fait par Kempeln. Je ne puis le juger, ne sachant pas l’allemand; mais si Kempeln n’a trouvé que douze voyelles en Europe, et si dans les consonnes il juge que p n’est pas la forte de b, selon les citations de M. Friedlander on a lieu de croire qu’il n’est pas dans la route du vrai.
D’après les recherches que j’ai faites sur ce sujet, il me semble que le nombre total des voyelles diverses usitées dans les langues d’Europe ne se monte pas à plus de dix-neuf, y compris les quatre nasales. Voyez le [tableau] des voyelles, à la fin de ce chapitre.
Dans ce tableau, je n’ai point disposé leurs signes, c’est-à-dire les lettres, selon l’usage accoutumé, parce que le mélange des voyelles et des consonnes qui a lieu dans tous nos alfabets est une confusion de choses essentiellement différentes, qui tend à prouver que l’alfabet primitif dont ils dérivent n’a point été une invention systématique, dressée par calcul de principes, et organisée d’un seul et même jet; mais plutôt le résultat progressif d’un premier aperçu, peut-être autant fortuit qu’ingénieux, dont l’auteur se serait hâté de faire l’application pratique, sans prendre le temps, ou sans avoir l’art de bien connaître les élémens philosophiques de sa chose: ce que les anciens nous disent d’un premier alfabet qui n’aurait eu que seize à dix-huit lettres, viendrait à l’appui de mon idée.
J’ai conservé l’A en tête des voyelles, non à raison du droit divin que lui attribuent d’anciens rêveurs scholastiques, qui, ne comprenant rien à l’origine naturelle des choses, ont partout supposé des causes fantastiques, et ont voulu que l’alfabet fût une invention du dieu Thaut ou du dieu Mênou; ni parce que de prétendus physiciens l’ont regardé comme le premier son naturel proféré par l’homme en naissant, comme si les accoucheurs n’attestaient pas que sur vingt enfans nouveau-nés, dix crient en Ê quand dix crient en A; et comme s’il était probable que l’observateur subtil qui le premier s’avisa de peindre les sons, n’eût pas eu des motifs d’intérêt personnel autrement stimulans que la fade curiosité de guetter les enfans à naître, pour savoir comment ils crient. De si puériles raisons prouvent seulement l’enfance du raisonnement dans leurs auteurs; et comme il vaut mieux avouer franchement ce qu’on ignore, que de fausser son jugement par de sottes croyances, nous dirons que personne n’a encore deviné pourquoi la lettre A se trouve en tête de tous les alfabets: et cependant nous lui conservons cette place, ne fût-ce que parce qu’étant le signe d’une voyelle ouverte, elle nous offre le moyen de passer de proche en proche des plus ouvertes aux plus serrées.
Nos grammairiens français sont d’accord que la lettre A, quoique seule de son espèce en notre alfabet, peint réellement deux voyelles bien distinctes l’une de l’autre dans la prononciation: l’une de ces voyelles se trouve dans les mots Paris (ville), ami, attaqua, frappa, patte (d’oiseau), tache (d’huile); on appelle bref cet a, et l’on a tort; car il peut se solfier aussi bien sur une note blanche que sur une double croche. Le nom d’a ouvert ne le qualifie guère mieux, car on peut le faire entendre en ouvrant très-peu la bouche, comme l’avouent les observateurs.
C’est une véritable difficulté que de donner des épithètes aux voyelles, de vouloir les caractériser par la sensation qu’elles causent, ou par leurs moyens de formation. D’autre part, les classer géométriquement, comme a fait le mathématicien anglais John Wallis, qui compte trois labiales, trois dentales, trois palatales, est une erreur aussi manifeste en son prétexte qu’inutile en sa pratique. Ce classement est vrai pour les consonnes, comme nous le verrons, et sans doute c’est ce fait qui a suscité l’idée de Wallis; mais son application aux voyelles est d’autant plus fausse, que plusieurs d’entre elles peuvent se faire entendre les mêmes, quoique l’on ait changé l’ouverture des lèvres et de la bouche, ainsi que l’avoue le médecin Amman[11]. On ne peut donc désigner que par des épithètes de pure convention les diverses voyelles que peint une même lettre, et comme la chose importante est de bien s’entendre, nous proposons d’appeler petit a, ou a clair, l’a prononcé dans les mots Paris, ami, frappa, etc. Nous verrons par la suite le motif et l’utilité de ces noms.
[11] Page 218.
Cet a clair est le plus habituel de la langue italienne et du haut dialecte allemand qui domine en Saxe; il est aussi très-fréquent dans la prononciation anglaise, et cependant il n’a aucun représentant dans l’alfabet de cette langue; car sur la lettre a les Anglais épellent notre e: sur e français ils prononcent i, sur i ils prononcent la diphtongue ai, ce qui est un contre-sens; aussi n’est-il point d’Anglais instruit qui n’avoue que l’alfabet de sa langue est un chaos d’irrégularités: par esprit de justice, j’en dirai autant de l’alfabet français et de son système orthographique; en sorte qu’ici nous avons le phénomène bizarre des deux peuples de l’Europe qui, ayant le plus et le mieux cultivé l’art du langage, ont le système le plus absurde de le peindre. Quels progrès eût donc fait leur littérature, quelle extension eût pris leur langage, si leur système d’orthographe eût eu seulement la demi-perfection de l’orthographe italienne et castillane?
TABLEAU GÉNÉRAL
DES VOYELLES USITÉES EN EUROPE.
| Nos | FIGURE. | DÉSIGNATION. | EXEMPLES. | ||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| EN FRANÇAIS. | EN ANGLAIS. | EN ALLEMAND. | |||||
| 1 | a | clair, ou bref, petit à | Paris, patte (d’oiseau), mal. | habit, rabbit, sad, mad. | alabaster, abend. | ||
| 2 | a | profond, ou long, grand â | âme, âge, pâte (de farine), mâle, (sexe). | fall, call, law, because. | aal (anguille), ahl (alêne): surtout dans le bas-allemand. | ||
| 3 | o | clair, ou bref, petit o | odorat, hotte (d’osier), molle (cire), sol. | rod, gut, nut, cut, lull. | och, oft. | ||
| 4 | o | profond, ou long, grand ô. | hôte, haute, môle, saule, pôle. | road, goat, note, coat, foe, whole. | hanover, eroberer, pohle. | ||
| 5 | où | bref, petit ou | chou, sou, trou. | good, wood. | gut; en général u dans le haut-allemand. | ||
| 6 | oû | profond, grand oû | voûte, croûte, roue, boue. | rule, book, shoe, move. | uh, buhle, buhlen. | ||
| 7 | eù | clair, guttural | cœur, peur, bonheur. | très-rare (se trouve dans Burr.) | ö tödten, göthe, stöcke. | ||
| 8 | eux | profond, creux | eux, deux, ceux. | manque. | öh höhe. | ||
| 9 | e | muet, féminin | borne, gronde, ronde. | rul-e, mov-e, prov-e | binde, blatte. | ||
| — | e gothique | que je me repente. | sir, bird, wat-er, mill-er. | wass-er, ab-er, hab-en. | |||
| 10 | e | ouvert | fête, faîte (de toit), mer, fer. | nail, where, fair, bear. | ä, älter, läben, bäten. | ||
| 11 | ée | s (sans nom) æ, ē | née, nez. | take, make, scale, gate. | eh, stehlen, sehen, see. | ||
| 12 | é | masculin | né, répété. | red, bed, head. | etwas, besser. | ||
| 13 | i | bref, petit i | midi, imité, ici. | spirit, hill, still, mill, it. | bitte, gift. | ||
| 14 | î | long, grand î | île (en mer), la bîle. | heat, kneel, steal, meal, eat. | ihnen, ihrer. | ||
| 15 | u | français et turc | hutte, chutte, nud. | manque. | ü, über, üben, füchs. | ||
| 16 | N A S A L E S | an | pan (de mur). | anker. | |||
| 17 | on | son (de voix). | onkel. | ||||
| 18 | in | brin (d’herbe), pain, pin, peint. | |||||
| 19 | un | un, chacun. | |||||
| Face à la page 28. | No Ier. |
La deuxième voyelle figurée par a se prononce dans les mots français âme, plâtre, gâte, pâte. C’est à tort qu’on l’appelle a long, car il peut se solfier aussi bref que l’autre: l’épithète de a profond ou creux lui convient mieux, parce que réellement il porte cette sensation à l’oreille, et que pour le prononcer la bouche forme une plus grande cavité, surtout vers son fond.
La différence que nous signalons entre à clair et â profond est tellement réelle, que si l’on prononce l’un au lieu de l’autre, le sens des mots en certains cas sera changé: par exemple, lorsqu’on fait entendre à mon oreille (sans que je voie l’écriture) ces deux mots màl faible, je conçois douleur faible: si l’on me fait entendre mâl faible, je conçois un être masculin faible: si l’on dit patte, j’entends patte d’oiseau: si l’on dit pâte, j’entends pâte de farine: si l’on dit tàche, j’entends tache d’huile: si l’on dit tâche, j’entends tâche de travail: bal, j’entends la danse; bâl, j’entends la ville de Basle, etc.
De semblables différences ont lieu en anglais, par exemple, fat signifie gras; fought, qui se prononce fât, signifie combattu: l’orthographe ne fait rien à la chose.
Les grammairiens français qui, dès le temps de François Ier, remarquèrent l’inconvénient de n’avoir qu’un signe pour deux sons, conçurent le dessein d’y remédier: Jacobus Sylvius proposa des accents, et après lui peu à peu s’est introduit l’usage de distinguer a clair par les accens à á, et a profond par l’accent circonflexe (â), ce qui en fait deux lettres réellement différentes.
L’écriture anglaise, qui n’a point admis l’utile expédient des accens[12], laisse sur la lettre a la triple équivoque d’être ou a clair, comme dans rábit (lapin); ou â profond comme dans hâll (salle); ou ée, ez, comme dans make, take (qu’un Français doit dire mée-ke, tée-ke); ou même comme é masculin dans surface, stomach (prononcez sorféce, stomék). Par un autre vice d’alfabet, cette écriture donne deux signes ou lettres à l’indivisible son â dans les mots, law, thaw, raw. L’habitude apprend tout, dit-on, à Londres, comme à Pékin: cela est vrai, mais le travail inutile use les forces et dévore le temps.
[12] Et cependant Wallis dans sa grammaire nous en produit trois, savoir, â, á, ò. Ce sont sans doute les imprimeurs qui, pour la prétendue beauté des planches, les auront fait disparaître.
L’â profond est d’un rare usage chez les Italiens et chez les Allemands du haut dialecte; il est au contraire habituel dans le bas dialecte, qui se parle en Bavière, le long du Rhin, dans le pays de Hambourg, les provinces prussiennes, etc. En France, l’â profond domine dans nos provinces du nord, tandis que à clair domine dans le midi: ce qu’un Normand prononce bâteau, bâron: un Languedocien le prononce báteau, báron; l’observation d’une juste mesure constitue le bon accent, la diction élégante, dont la capitale passe pour être le tribunal et le foyer, encore que le peuple n’y prononce pas correctement.
Deux autres voyelles également distinctes sont représentées par la seule lettre ó. L’une (troisième de mon tableau), est ó, que j’appelle ó clair, petit ó, prononcé dans les mots français dóré, bródé, frótté, et dans les mots anglais nót, clock, top, but, cut, shut, rod. L’analogie de cet ó avec à clair est assez marquée pour que les instituteurs de la langue anglaise conseillent aux Français de prononcer de la gorge un à au lieu d’un ó, dans les mots offer, often, office: il est certain que l’on peut émettre un son qui laisse l’oreille indécise de savoir s’il est à ou bien ó; mais pour sentir cela, et pour l’imiter, il faut l’entendre et le bien écouter.
Ó clair, ou petit ó, est le plus usité, et, pour ainsi dire, le seul de la langue italienne, qui d’ailleurs le prononce long ou bref à volonté. Comme les Français et les Anglais ont l’habitude de le prononcer plus profond, il en résulte dans leur prosodie italienne un vice d’accent, qui décèle toujours leur qualité d’étrangers.
A cette occasion je remarquerai, qu’entre les Anglais d’une part et les Italiens de l’autre, il y a cette différence notable dans la prononciation de toutes les voyelles, qu’elles ont un son plus clair chez les Italiens, parce que leur bouche plus ouverte laisse passer plus librement le son, qui, de la gorge vient droit frapper l’oreille avec éclat; tandis que chez les Anglais, les lèvres moins écartées, surtout des deux côtés, retiennent une partie du son entre la langue et l’arrière-palais, où il retentit comme en une concavité, ce qui lui fait porter à l’oreille une sensation de creux et de profond. La cause de cette différence nationale ne serait-elle pas que l’habitant de l’Italie, vivant sous un ciel tempéré, même chaud, a pris l’habitude de respirer largement un air frais et pur; tandis que la race anglo-saxonne, ayant toujours vécu sous un ciel humide et froid, a dû craindre de humer un air désagréable, nuisible surtout aux dents, et prendre par conséquent l’habitude de prononcer du fond de la bouche en serrant les lèvres. C’est à de telles causes physiques que sont dues bien des habitudes nationales: dans le cas présent, les Français, qui tiennent le milieu de toute manière entre les deux peuples dont je parle, en sont une autre preuve.
Le second ô (quatrième voyelle du tableau), est le son que j’appelle ô profond, grand ô, prononcé dans les mots français pôle, môle, fantôme, saule, baume; et dans les mots anglais bold (hardi), cold (froid), coat (habit), goat (chèvre), road (route).
La plupart des grammairiens l’ont appelé ô long, mal à propos, ce me semble, puisqu’il peut se solfier bref: l’épithète de profond le caractérise mieux, en ce que réellement la bouche, pour le prononcer, forme vers l’arrière-palais une cavité qui lui donne un son creux.
Cet ô profond qui a de l’analogie avec l’â profond, diffère comme lui du son clair, dont il partage le signe (ó): la preuve en est que si vous dites côte, on entendra côte d’animal, ou colline; si vous dites cóte, on entendra une cotte d’armes, une cotte de mailles: si vous dites sóte, c’est une épithète; si vous dites sôte (saute), c’est l’action de sauter: de même hóte (pour panier), ou haute (pour l’élévation), ou hôte (pour la personne qui loge), etc.[13].
[13] C’est pour cette raison que l’oreille dans la poésie n’aime pas que l’on rime ó bref avec ô long, comme dans ces vers:
Le bonheur n’est pas sur le trône,
La médiocrité nous le donne.
(Dorat, fable de la Linotte.)
De semblables différences existent chez les Anglais: si vous leur faites entendre ród, c’est une baguette; si vous prononcez rôd (road), c’est une route; si vous dites cót (cut), c’est coupé; côt (coat), c’est vêtement; bót (but), c’est la particule mais; bôt (boat), c’est un bateau; gót (gut), c’est intestin; gôt (goat), c’est chèvre, etc.
Dans l’écriture de ces deux langues, c’est un vice commun de peindre ce son simple par des combinaisons de lettres, comme en français eaux, hauts; en anglais oa, foe; toe, qui ne représentent que ô.
Ainsi que son analogue â, l’ô profond est assez peu fréquent dans la prononciation italienne et dans le haut-allemand: il domine au contraire dans le bas-allemand. Chez les Français, les habitans du nord le prononcent très-souvent là où ceux du midi prononcent ó clair. Un Normand, un Flamand disent vôtre, nôtre; un Languedocien, un Gascon disent nóttre, vóttre.
Une cinquième voyelle est ou dans les mots français cou, clou, genou, chou (légume). Les Allemands, les Italiens l’écrivent par u seul, et quelquefois aussi les Anglais; par exemple, dans le mot rule, (règle): d’autres fois par oo; dans tool (outil), cook (cuisinier). Chez eux comme chez nous, c’est un vice d’orthographe de donner plusieurs lettres à cette voyelle qui est un son aussi simple que o et que a; car on ne saurait diviser ou en deux.
D’autre part, je dois remarquer que dans les mots français cou, clou, genou, chou, le son n’est pas réellement le même que dans les mots roux, doux, roue, boue: on pourra dire qu’en ces derniers, oû semble plus long que dans les premiers; cependant si l’on y fait attention, l’on peut prononcer l’un aussi bref ou aussi long que l’autre: le fait est que pour prononcer oû dans les mots roux, doux, boue, etc., les lèvres s’avancent davantage en se resserrant comme pour faire la moue, tandis que cela n’a pas lieu dans les mots cou, clou, chou. Par la suite nous trouverons la différence de ces deux ou très-marquée, et pour ainsi dire constituée dans les langues orientales; et par cette raison, dès ce moment nous en ferons la distinction, en appelant, óu clair et petit óu, la voyelle des mots cou, clou, etc.; oû profond, grand oû, la voyelle des mots doux, roux, qui me semble identique à celle des mots anglais rule, tool, cook.
Une septième voyelle est eù dans les mots français peur, cœur, bonheur: cette voyelle manque aux Italiens et aux Anglais, et cependant mon oreille croit l’entendre chez ceux-ci dans les mots burr et furr. Elle a lieu chez les Allemands, qui la peignent ö, et qui écriraient notre mot cœur de cette manière (kör): cette voyelle, quoique figurée en français par deux, et quelquefois trois lettres (comme dans les mots cœur, sœur), n’en est pas moins un son aussi simple que a, que o, etc.: je l’appelle eù clair, eù ouvert, pour le distinguer du suivant:
Huitième voyelle. Eu dans eux, ceux, Dieux, mieux. On se trompe lorsqu’on croit cette voyelle plus longue que la précédente: elle peut se solfier aussi brève: sa vraie différence est d’être plus profonde, plus creuse. Il suffit, pour s’en convaincre, de bien s’écouter en prononçant: le cœur, et je veux; j’ai peur et je peux: les Allemands prononcent cette voyelle dans stöbern, chasser; tödten, tuer; stöcke, bâton, etc.; ils la peignent à volonté, en ajoutant une h après ö: par exemple, ils écriraient föh, pour feux. Les Anglais et les Italiens n’ont pas cette prononciation.
Entre cet eù clair dans cœur, et eû profond dans feux, toute oreille exercée distingue encore un autre son eu, qui n’est ni l’un ni l’autre: par exemple, dans le mot peu, eu n’est ni comme dans peux, ni comme dans peur. On pourrait à la rigueur dire que cet eu est une autre voyelle, mais je n’insiste pas sur une nouveauté qui serait peu utile. Voyons une huitième voyelle.
La lettre E, commune à toute l’Europe, sert chez les Français à peindre jusqu’à quatre voyelles parfaitement distinctes; savoir: 1o e muet; 2o ê ouvert; 3o é fermé ou masculin; 4o ée ou ez, qui n’a point de nom; nous allons les décrire.
Je classe pour neuvième voyelle l’e, qu’en français on appelle e muet, sans doute parce que, toujours placé à la fin des mots, il peint un son expirant qu’à peine on doit entendre: le mot étant terminé par une consonne, si on la prononçait close, c’est-à-dire sans qu’elle fût suivie d’une voyelle, la bouche resterait fermée, et, dans beaucoup de cas, la consonne ne serait point entendue: par exemple, si des mots frappe, jappe, on ôte l’e final, les lèvres resteront closes sur p: or, parce qu’un mécanisme naturel engage toujours le parleur à faire sentir ce p, en laissant sortir un son léger après lui, les premiers grammairiens ont avec raison trouvé convenable de peindre ce son mourant par un signe qu’aujourd’hui nous appelons e muet. C’est à raison de ce mécanisme naturel que cet e a lieu également chez les Anglais, dans tous les mots terminés en e, par exemple pile, rime, style, etc. Il n’existe pas chez les Italiens, ni chez les Espagnols; mais je le trouve chez les Allemands, jouant comme chez nous un autre rôle où il cesse d’être muet, sans changer de figure, et sans que les grammairiens aient noté sa métamorphose[14].
[14] Je dois excepter Anthoine Oudin, secrétaire-interprète du roi, qui, dans sa grammaire dédiée au comte de Waldeck (1645), outre l’e muet féminin, remarque qu’il y a un autre e, ressemblant à eu, lequel se fait sentir dans les mots me, que, je, ne; Oudin aura dû cette observation à la connaissance qu’il avait de la langue allemande.
En effet, écoutons au théâtre un poëte ou un acteur déclamer avec l’accent convenable ces mots:
Que je me repente.....
Le grammairien aura beau nous dire que l’e final de chaque mot est un e muet, notre oreille protestera qu’elle entend distinctement une voyelle sonore, qui tient de eu et de ó, sans être ni l’un ni l’autre; qu’ensuite nous écoutions avec attention les mots allemands wasser (eau), zimmer (fleur), elter (plus âgé), et les mots anglais water (eau), matter (matière), sylver (argent), nous sentirons que tous ces e portent à notre oreille la même sensation que celle des mots français cités, et beaucoup plus forte que celle de l’e muet proprement dit, dans frappe, trompe, etc.
Je viens de dire que dans la prononciation poétique des mots que je me repente, le son e tient de eu et de ó clair; réellement, en remontant à son origine, je crois en trouver la preuve dans une altération que les mots de la langue romane ont subi en passant dans la bouche des Franco-Germains: ce que cette langue romane prononçait bono, rondo, grando, comme on le dit encore en Provence, les Francs le prononcèrent boneo, rondeo, grandeo, en appuyant sur E final, et le prononçant comme dans wasseor, elteor, zimmeor; et si l’on y fait attention, le mot wasser, allemand, prononcé wassre, à la française, en faisant bien sonner l’E final, n’a de différence que dans la position de cet e avant ou après R.
D’après ces remarques, il me semblerait convenable de ne pas donner à l’E muet, lorsqu’il expire, le même signe que lorsqu’il est fortement exprimé; et comme en ce dernier cas je le trouve d’origine gothique ou allemande, je proposerais de lui affecter la figure que lui donne cet alfabet, et que nous avons maintenue dans notre écriture de ronde (l’ε). Nous réserverions au véritable E muet expirant son habituelle figure de E nu.
Je retrouve cet e gothique dans tous les infinitifs allemands finissant en en, comme haben (avoir), leben (vivre), schlafen (dormir), etc.
Je le trouve encore bien caractérisé dans les mots anglais sir, bird, shirt, et même dans la syllabe ure des mots pleasure, measure (prononcez pléjer, méjer), et encore dans la syllabe on des mots bacon, fashion, faction, nation, (prononcez fachen, née-chen, etc.)[15].
[15] A la manière dont j’ai ouï les trois Indiens à Paris prononcer Bermah, je ne doute pas que l’e gothique n’existe dans le Sanscrit et dans plusieurs de ses dérivés, où les Anglais le peignent par w.
Dans notre langue française, le bas-peuple, qui conserve souvent les vieux usages, semble avoir gardé la trace de l’origine romane que j’ai indiquée: dans le midi, vous entendrez les enfans crier ma mērò, mon pērò; vers le nord, ma mēre, mon pēre, et vers la Bretagne et le Maine, ma mēran, mon pēran.
Les anciens grammairiens français, en donnant au véritable e muet le nom de e féminin, semblent avoir eu pour raison que dans les adjectifs il sert souvent à marquer le genre féminin: par exemple, bon, bonne; grand, grande; planté, plantée; frappé, frappée; mais cette prétendue règle subit une foule d’exceptions, comme on le voit dans les adjectifs à deux genres, tels que fidèle, infidèle, parallèle, austère, sévère, et surtout dans les substantifs père, frère, arbre, trouble, etc.
Une dixième voyelle est ê, appelé ouvert, dans les mots français tête, fête, quête, être, prononcé de la même manière sous la forme ai, dans les mots maître, naître, paître, etc.
Les Anglais le prononcent et l’écrivent comme nous dans les mots air, pair, fair, nail, sail, etc., de même que dans les mots where, there, they, etc. (ouêre, thêre, thê): les Italiens le prononcent dans bello, ferro, vero.
Les Allemands le figurent par ä: ainsi lorsqu’ils écrivent bäten (prier), läben (vivre), älter (plus vieux, de alt, vieux), ils le prononcent comme nous ferions bêten, lêben, êlter.
On sent ici l’utilité de distinguer les divers E par des accens ou marques quelconques: avant le règne de François Ier, tous nos E se ressemblaient; en lisant cœur ferme, l’on ne savait si ce n’était pas cœur fermé; esprit informe, pouvait être esprit informé: ce fut le médecin Jacques Dubois qui, instruit dans la langue grecque, proposa des accens du genre de ceux dont Aristophane de Byzance fut, dit-on, le premier inventeur. L’on n’a conservé que l’accent aigu de Dubois sur é; mais on a profité de ses idées pour introduire d’abord l’accent grave, qui se montre dès avant 1600: puis l’accent circonflexe, qui ne date guère que de 1720 à 1730, et dut à l’abbé de Saint-Pierre une grande partie de son crédit.
A l’occasion du grec, j’observe que, selon nos classiques, sa voyelle êta est identique à notre ê français: les Grecs modernes nient cela par la raison qu’ils prononcent i sur êta, et qu’à titre de descendans, ils prétendent mieux représenter les anciens: à ce titre, les paysans d’Italie nous retraceraient les vieux Latins: dans cette hypothèse grecque, ce vers du poète Kratinos, contemporain d’Hérodote:
Comme une brebis qui va criant bê, bê;
devra se lire, qui va criant vi, vi; car nos Grecs actuels prononcent Vé sur le Bé, et s’ils veulent dire B, ils écrivent MP, ce qui est tout-à-fait barbare. Par suite de ceci, les chèvres égyptiennes du roi Psammetichus n’auront point crié bêk, bêk, comme le dit Hérodote[16], mais vik, vik: leur cri a-t-il changé? J’atteste qu’il m’a semblé être encore bê ou mê, avec quelque chose de plus à la fin du mot: et du temps de Moïse, les Hébreux l’ont ouï ainsi, puisque, en leur dialecte arabique, le nom de la chèvre est meuz, par imitation de son cri.
[16] Cet auteur nous dit que, pour découvrir quelle langue naturelle parlerait l’homme absolument sauvage, les savans de Psammetichus firent élever deux enfans nouveau-nés par une chèvre, avec défense expresse au berger de jamais parler. Le cri unique des enfans grandis se trouva être bek (sans la finale grecque os); on rechercha le sens de ce mot en diverses langues: il se trouva signifier pain, en langue phrygienne; et les savans d’Égypte furent assez enfans pour ne pas voir qu’il était l’imitation du cri de la chèvre. Quant au sens de ce mot en phrygien, il est curieux de le trouver le même qu’en anglais, où Bèke (bake) signifie boulanger ou cuire du pain. La raison en est que l’ancien anglais dérive du deutche ou mœso-gothique, qui fut la langue des Daces et des Thraces dont les historiens nous disent que le phrygien fut un dialecte. Les Tartares de cette contrée que visita Busbec, vers 1550, parlaient encore ce même langage, puisque, dans le vocabulaire qu’il cite, plus d’un tiers des mots est anglais.
Quant au B, prononcé V, comment se fait-il que les anciens Grecs rendent toujours par cette lettre le B de tous les dialectes arabiques lesquels n’ont point de V: ce serait un utile travail de comparer l’alfabet grec moderne à l’ancien, à dater seulement du temps de l’évêque Eusèbe (320). Un autre travail curieux serait de nous développer cette descendance des Grecs actuels, en déduisant tout ce que les conquêtes des Barbares, tout ce que leurs invasions, leurs incorporations à l’état militaire ont introduit et mêlé de sang étranger, goth, thrace, bulgare, au sang des Hellènes.
Une onzième voyelle est peinte par les composés ée, ez; dans les mots fée, née, nuée, donnée, tombez, chantez, bornez. Les Anglais ont évité ce vice d’orthographe en peignant cette voyelle ée par A seul, dans les mots make, faire; bake, boulanger; snake, serpent; shake, secouer; que nous devons prononcer mée-ke, bée-ke, snée-ke, chée-ke. Mais comme chez eux la lettre A prend d’autres valeurs, il eût été plus convenable d’établir ici un signe spécial, par exemple, æ, qui précisément en anglais vaut ée, comme dans le français et dans la prononciation latine de presque toute l’Europe. La voyelle ée existe en allemand, sous la forme eh: on l’entend dans les mots ehren, honorer; dehnen, tendre; behner, panier.
Je ne la connais pas dans l’italien ni dans l’espagnol.
N’est-il pas singulier que chez les Français, où elle est d’un usage fréquent, pas un grammairien, depuis Jacques Dubois (1531), ne l’ait ni comptée ni remarquée? Tous se bornent à reconnaître trois E, savoir: E muet final; É masculin ou fermé; È ouvert, qu’ils frappent de l’accent grave jusque vers 1720, où le circonflexe (Ê) commence à paraître. L’abbé Regnier, organe de l’Académie française en 1706, n’a pas d’autre doctrine. L’abbé Dangeau qui, en 1695, publia des vues neuves et judicieuses sur les voyelles, pense de même, et cite les mots fermeté, netteté, comme contenant les trois E, savoir, È ouvert dans fer, E muet dans me, É masculin dans té: la même chose en nètteté, qu’aujourd’hui nous ne prononçons plus de même, mais netteté. Enfin, si Beauzée, qui en 1767 eut le bon esprit de profiter de celui de ses devanciers, nous compte quatre E, c’est parce qu’il veut que l’on distingue È de Ê; ce qui ne peut guère s’admettre vu l’infiniment petite différence de leur prononciation, et vu l’origine des deux accens, dont l’un (ê) n’est réellement que l’è grave mieux marqué, auquel il a succédé. Jacques Dubois est réellement le seul qui compte quatre voyelles distinctes sous la figure E, savoir:
1o é qu’il appelle son plein dans amé;
2o è, son faible dans bonne grace (on voit que c’est E muet);
3o âi ou êi dans maître (c’est notre Ê);
4o Enfin ē, son moyen dans vous aim-ēs (pour aimez).
Voilà notre voyelle E qui n’a point reçu de nom propre, et à laquelle il est embarrassant d’en donner. On ne peut l’appeler E long, puisqu’elle peut se prononcer brève: nous proposons de l’appeler ÉE double, et de la figurer ē dans un alfabet régulier.
Une douzième voyelle est peinte par É que l’on nomme É masculin ou fermé, qui se prononce dans les mots armé, clarté, bonté, etc.
Il existe dans les mots anglais red, rouge; bell, cloche; head, tête; death, mort (prononcez héd; déth);
Dans les mots allemands besser, meilleur; etwas, quelque chose, etc.
Il est le plus habituel dans les langues espagnole et italienne. Pourquoi les Français l’appellent-ils E masculin? Ce doit être parce qu’ils auront remarqué qu’il caractérise ce genre dans une foule de participes: armé, honoré, frappé, brisé, etc. Mais si d’autre part il se montre dans une foule de substantifs féminins, tels que santé, bonté, clarté, etc., que devient son nom? L’épithète de E fermé ne lui convient guère mieux: en quoi l’est-il plus qu’aucune autre prononciation E? Je ne vois de réponse qu’en ce que les participes masculins armé, honoré, frappé, etc., sont clos ou fermés par cet É, sans qu’ils soient suivis de E muet final, qui les rouvrirait pour les rendre féminins. Si l’on trouvait cela une mauvaise raison, je dirais que dans les anciens grammairiens elles sont presque toutes de ce genre.
Une treizième voyelle est peinte par I; et se prononce de la même manière chez tous les Européens, avec la seule différence d’être tantôt brève, tantôt longue. Les grammairiens anglais sont les seuls qui aient caractérisé ce double état par deux signes différens. Selon leur orthographe, I bref se trace d’une seule lettre dans les mots spirit, habit, fit, envy, sorry, merry: I long se trace au contraire par deux EE dans need, knee, to see, ou par EA dans the sea, to fear, to beat, qu’un Français doit prononcer nîd, knî, to sî, the sî, to fîr, to bît: je le répète; ces signes multiples, pour un objet simple, sont un vice d’alfabet, comme, par inverse, c’en est un autre de prononcer les deux voyelles AI sur la seule lettre I, ainsi que le pratique l’alfabet anglais.
Quant à une différence réelle entre i bref et î long, on ne peut se dispenser de la reconnaître, puisqu’il en résulte des différences matérielles dans le sens des mots: car si je prononce sick, ce mot pour un Anglais signifiera malade; sîk (seek) signifiera chercher: bit signifiera morceau; bît (beat) signifiera battre: rich signifiera riche; rîch (reach) signifiera portée, capacité: fit signifiera accès; fît (feat) signifiera fête, etc. Comme nous trouverons cette distinction de I bref ou I petit et de I long ou grand I, établie organiquement dans l’arabe et dans ses analogues asiatiques[17], nous croyons devoir en tenir compte dès à présent, affectant i pointé à i bref, et î romain circonflexe à i long.
[17] Elle existe dans le latin.
L’I bref ou long est la voyelle qui laisse le moins de cavité dans la bouche, le moins d’espace entre la langue et le palais; de manière que, en resserrant encore un peu, l’on produit le sifflement des oies, qui est ich allemand, réputé consonne[18]; et si l’on touche tout-à-fait, l’on forme le gué et le ké, consonnes positives, dont l’affinité avec yé et ïé a causé des permutations de mots capables d’embarrasser l’étymologiste qui n’a pas cette clef. C’est par cette affinité que le ianus des Latins est identique au ganes-a indien prononcé guianesa; que le gelas grec est devenu le yellow anglais, guiallo et djallo italien, et jaulne français; que le latin ego, prononcé eguio, a fait eyo, et io, je ou moi; qu’en anglais, le mot indian est prononcé indjén, etc. Enfin, qu’en français le mot trier, dans le peuple, est devenu triquer; triquer le bon du mauvais.
[18] Litera anserina des Latins.
C’est encore à raison de cette affinité que dans l’ancien latin, comme dans le sanscrit, la voyelle i, suivie d’une autre voyelle, usurpe quelquefois le rôle de consonne, sans pourtant le devenir, comme le croient quelques-uns. Écoutons Quintilien: «Il est du devoir du grammairien d’examiner si l’usage n’a pas admis quelques voyelles en fonction de consonnes; car on écrit iam comme tam, quos comme cos[19].»
[19] In vocalibus videre est an aliquas pro consonantibus usus acceperit: quia iam sicut tam scribitur, et quos sicut cos.
Remarquez bien que Quintilien ne dit pas que dans iam, i fût consonne, mais seulement que l’usage lui en donnait la fonction, en prononçant iam d’une seule syllabe comme tam. Certainement I ne saurait changer de nature: étant un son, il ne peut en même temps être un contact; mais dans l’état de rapprochement où le palais et la langue se placent pour former i, la voyelle a s’échappe comme s’il y avait contact vrai, sans changement de position; ce qui n’arriverait pas s’il leur fallait former EA. Ceci peut sembler subtil, parce qu’en ce genre d’explication l’on ne peut rendre par écrit les nuances de la prononciation, mais les faits n’en sont pas moins vrais.
Quand on lit les auteurs latins dans les livres imprimés, on pourrait croire qu’ils eurent nos lettres j et v, parce que maintenant elles se trouvent dans leurs ouvrages; mais la vérité est qu’elles n’existent dans aucun manuscrit ancien, pas même dans les imprimés antérieurs à la fin du seizième siècle: jamais on n’y voit que les lettres i et u. Ce fut vers cette époque que les grammairiens français surtout commencèrent à se plaindre de la confusion de u et i, pris tantôt pour voyelles, tantôt pour consonnes; et ce ne fut que vers et depuis 1600 que s’introduisit l’usage d’allonger l’i en j, d’arrondir l’u en v, pour faire ja et va; ce qui a produit deux lettres nouvelles dans l’alfabet français. Le poëte Corneille a beaucoup contribué à cette innovation, dont le mérite originel remonte à Loys Meygret, qui, profitant des idées de Jacques Dubois, en fit le premier la proposition dans son livre sur l’orthographe, imprimé en 1545.
Une quinzième voyelle est l’u français dans les mots sur, pur, mur etc. Cette voyelle existe aussi dans les langues turque, flamande, hollandaise et dans le haut allemand, où elle est peinte par ü. Elle a même lieu dans le nord de l’Italie, mais elle ne se trouve point chez les Autrichiens, chez les Bavarois et autres riverains du Rhin, qui, au lieu de prononcer pureté, sureté, nud, crud, disent pirté, sirté, neid, creid. Cette substitution d’i à u, qui fait rire le vulgaire, a le mérite de révéler au grammairien pourquoi les anciens latins disent indifféremment optimus ou optumus; maximus et maxumus. Pour peu que l’on se rende compte de l’état de la bouche en ces deux voyelles, on s’aperçoit que le passage est également resserré pour l’une et pour l’autre, et qu’il y a entre elles un terme moyen analogue, que Quintilien a bien senti en citant les exemples que nous venons de rapporter, et en insistant sur la différence de I long dans opimus, qui n’a pas permis cette confusion.
L’exemple d’optumus et maxumus n’est pas le seul qui autorise à croire que les Latins aient connu notre U français, quoique en général ils le prononçassent OU. D’abord ils purent le tirer des anciens Grecs, leurs aïeux, chez lesquels le υ semble avoir été ordinairement ou bref, et quelquefois notre u français même. Ensuite les Latins Cisalpins et d’autres étrangers incorporés durent propager cet u, qui leur était familier: à la manière dont les mots uel, uelle, uir, uirtus, uoluit, uoluere, sont encore aujourd’hui prononcés chez les Allemands, les Slavons, les Transylvains, etc. Il y a lieu de croire que les Romains ne prononçaient pas ouel, ouelle, ouir, ouirtous, ouolouit, ouolouere; mais que par euphonie ils employaient soit notre U véritable, soit son analogue le w belge, qui, formé par le rapprochement des deux lèvres, comme pour jouer du fifre, est une prononciation moyenne entre notre U français et notre consonne v. Quintilien dit expressément que dans les mots seruus, vulgus, le premier U est le digamma éolien, lequel ne saurait être que notre v français ou le double W belge. Sans insister sur cette question d’érudition, il me suffit de remarquer que dans tout le midi, en Italie, en Espagne, chez les Arabes d’Afrique et d’Asie, notre U français n’a point lieu; tandis que dans le nord il existe chez les Belges, chez les Hollandais, chez les Allemands du haut dialecte, chez les Turcs, c’est-à-dire chez tous les peuples d’origine gothique et tartare. Néanmoins il faut en excepter les Anglais, qui ne le prononcent point, mais qui, sur son signe U, prononcent rapidement une diphtongue que John Wallis a bien désignée en disant qu’elle ressemble à iu (iou) bref dans le mot espagnol ciudad.
Il est inutile de remarquer que, de toutes nos voyelles, celle-ci fatigue le plus les étrangers qui n’en ont pas l’habitude; elle les jette dans des contre-sens très-incommodes pour eux et pour nous: un Espagnol, un Italien ne disent point mettre son chapeau dessus sa tête, mais dessous sa tête. Cela fait rire le vulgaire; mais cela fait méditer le philosophe sur la puissance physique des habitudes de l’enfance, et sur les difficultés que l’art du langage, maintenant si facile, a dû opposer aux premiers humains qui l’ont inventé.
Après les diverses voyelles que je viens de décrire, je ne vois plus que les quatre nasales an, on, in, un, qui passent mal à propos pour n’exister que dans le français, et qui néanmoins se trouvent dans plusieurs langues de l’Asie et même de l’Europe. Par exemple, les Polonais prononcent on et in comme nous, et les peignent judicieusement par un signe simple ą pour on, et ę pour in. Si les Anglais et les Allemands, n’en ont pas fait une telle distinction, ils ne profèrent pas moins le son, surtout lorsque an, on, in, sont suivis d’une consonne. Par exemple, anker (ancre), ingber (gingembre).
Les grammairiens français ont assez long-temps hésité s’ils admettraient pour voyelles ces quatre prononciations, sans doute par la raison qu’ils les voyaient toujours figurées par plusieurs lettres: mais si, comme il est de fait, les nasales an, on, in, un, sont aussi indivisibles que A, E, O, elles sont aussi réellement des voyelles. Il y a seulement cette circonstance particulière que dans leur peinture, comme dans leur prononciation, la consonne nasale n est toujours prête à se montrer lorsqu’elle est suivie d’une voyelle; tandis qu’elle reste cachée, si elle est suivie d’une consonne. Par exemple, dans les mots un œuf; un animal, la nasale un semble se décomposer en U, qui reste seul, et n, qui se joint à animal, u-nanimal; tandis que dans les mots un bœuf, un cheval, cette même nasale un reste indivisible. La même chose se remarque dans les mots bon ami, etc., l’an passé, etc.
Cette nature mixte vient de ce que le son partagé entre la cavité du nez et celle de la bouche porte à l’oreille une sensation d’un genre que les autres voyelles n’ont pas. Ceci nous mène à faire une remarque qui n’a pas encore été citée, ou du moins développée; savoir, qu’il existe une voyelle purement nasale, ou son émis par le seul canal du nez, la bouche restant parfaitement close: chacun peut s’en convaincre; et dans l’essai que l’on en fait, l’on s’aperçoit qu’il s’y joint une sorte de consonne qui porte à l’oreille une sensation à peu près comme kn. Cette espèce de k est formée par l’application du voile du palais contre l’arrière-bouche; et si cette application est plus faible, il en résulte un g-n. Ces prononciations ne sont représentées par aucune lettre dans les alfabets, et cependant mon oreille croit bien les entendre dans les mots allemands qui finissent en ken, comme saken (ensacher), brocken (émiéter), même un peu dans les mots anglais broken, spoken, etc.
Importante ou non, cette remarque doit tenir sa place dans l’analyse générale des prononciations.
Quant aux nasales on, an, in, un, mon oreille les entend dans les langues turque, persane, même dans l’arabe et dans les échantillons d’indien, malabare et de Bengali, qui ont été à ma portée: elles se trouvent surtout à la fin des mots, comme une sorte de repos à la respiration nonchalante et fatiguée par la chaleur; sous ce rapport elles ont de l’analogie avec l’E muet, qui est le son de repos des hommes du nord: ainsi la nature a fait les premiers frais de ces habitudes, et l’imitation les a implantées. Il est probable que primitivement ces finales on, en, in, un, ne furent point partie intégrante des mots, et qu’elles n’y ont été ajoutées que par la suite; que, par exemple, dans l’ancien allemand, les infinitifs ne se terminaient point par en, comme dans haben, läben, glauben (croire), fragen (s’informer), mais qu’ils se disaient nûment hab, läb, glaub, frag, comme il arrive encore chez les Autrichiens, les Bavarois, etc.
Il appartient aux savans de cette langue de nous donner la solution de cette question dont les rameaux s’étendent jusqu’au sanscrit, qui, de jour en jour, se décèle davantage pour être la souche de tous les idiomes gothiques.
Maintenant si nous résumons toutes les voyelles décrites, nous en trouvons dix-sept, y compris les quatre nasales, par conséquent treize seulement dans l’acception vulgaire: ce nombre treize est celui du grammairien Beauzée, qui, parmi nos modernes, passe pour avoir le mieux étudié cette question (il a écrit en 1767). Néanmoins entre son tableau et le mien, il y a des différences essentielles: Beauzée compte quatre E; mais il veut que dans fer, mer, amer, è soit différent de Ê dans faire, maire, tête, fête, etc. Cela peut se dire strictement parlant, mais la différence consiste plutôt en ce que dans les mots fer, mer, Ê est plus bref que dans les mots faire, maire: aussi les grammairiens antérieurs, tels que Regnier, Dangeau, etc., n’ont-ils point fait cette distinction en citant les mêmes mots pour exemples; et lors même qu’on la ferait, l’on ne pourrait se dispenser d’admettre à plus forte raison le ée que j’ai établi, lequel a une différence bien autrement caractérisée, encore qu’aucun de ces savans n’en ait tenu compte. Je diffère encore de Beauzée, en ce que, comptant comme moi deux eu, il veut les trouver dans les mots jeûneur et jeunesse, qui, selon moi, se ressemblent trop. EU dans jeûneur est bien mon EUX profond; mais dans jeunesse, EU n’est point assez ouvert; il ressemble à peu, feu, etc., et non à EU dans peur, cœur, sœur, qui est très-différent. Du reste, nous admettons deux a, deux o, un ou, un i, un u; mais je blâme et rejette comme inutiles et embrouillés ses classemens de voyelles en constantes ou variables, retentissantes ou graves, labiales, orales, aiguës, etc. Tout cela n’est bon qu’à embarrasser l’esprit. J’en dis autant des dentales et palatales de Wallis, comme s’il y avait des voyelles où les dents et le palais fussent plus particulièrement utiles.
Avant Beauzée, l’abbé Dangeau (en 1695) avait compté aussi treize voyelles, mais il y comprenait les quatre nasales: par conséquent il les bornait à neuf. Ce fut déjà une grande hardiesse à lui de les proposer au corps académique, qui, selon l’habitude des corporations et la pesanteur des masses, se tenait stationnaire dans le vieil usage de ne reconnaître que les cinq voyelles figurées par A, E, I, O, U. L’abbé Dangeau eut le mérite d’établir si clairement ce qui constitue la voyelle, que la majorité des académiciens ne put se refuser à reconnaître pour telles les prétendues diphthongues OU, EU, qui réellement ne sont pas diphthongues, mais digrammes, c’est-à-dire doubles lettres. Du reste, Dangeau ne distingua pas bien les deux A, les deux O, ni les deux EU.
Après Dangeau (en 1706), l’abbé Regnier Desmarets, chargé par l’Académie d’établir une grammaire officielle comme le dictionnaire, n’osa que faiblement suivre la route ouverte par Dangeau: en établissant d’abord six voyelles, il commit la faute de présenter y et i comme différens, lorsque de fait leur son est le même; et dans l’exposé confus, embarrassé, qu’il fit de toute sa doctrine, il décela l’hésitation et le peu de profondeur de la doctrine encore dominante. A ce sujet je ne puis m’empêcher de remarquer que les innovations ne sont jamais le fruit des lumières ou de la sagesse des corporations, mais au contraire celui de la hardiesse des individus, qui, libres dans leur marche, donnent l’essor à leur imagination, et vont à la découverte en tirailleurs: leurs rapports au corps de l’armée donnent matière à délibération: elle serait prompte dans le militaire, elle est plus longue chez les gens de robe. Toute innovation court risque d’y causer un schisme, d’y être une hérésie, et ce n’est qu’avec le temps, qu’entraînée par une minorité croissante, l’inerte majorité, moins par conviction que par imitation, entre et défile dans le sentier de la vérité.
Par suite de controverses qui eurent lieu à l’époque dont nous parlons, quelques grammairiens voulurent compter plus de treize voyelles, en observant que, pour une oreille exercée à la prosodie française, il y avait réellement trois A, trois O, trois EU, etc. Cela est vrai, et l’observation de leurs nuances se fait sentir dans une prononciation élégante. Mais, parce que le sens des mots n’en est pas matériellement changé, j’ai cru inutile de les porter en compte, surtout lorsque les langues étrangères ne m’en ont point fait sentir la nécessité. La science est déjà par elle-même assez subtile, sans la compliquer davantage: je n’aurais même pas établi deux I et deux OU, si l’obligation ne m’en eût été imposée par l’alfabet arabe et par ses analogues, où nous verrons toute l’utilité de cette distinction. D’ailleurs, au moyen des accens français, auxquels nous sommes habitués, j’ai pu la faire sans introduire de nouveaux caractères; que si l’on veut faire entrer en ligne ces deux doublemens, encore qu’ils ne diffèrent que dans leur mesure longue ou brève, l’on n’aura pas plus de quinze voyelles, et au total dix-neuf avec les nasales: je ne crois pas que les langues d’Europe en aient davantage. L’arabe en Asie nous fournira ses trois gutturales qui feront vingt-deux. Le russe en ajoutera peut-être encore une: nous aurions alors vingt-trois signes de voyelles. Supposons vingt-cinq: nous allons voir que toutes les consonnes connues ne passent guère trente-quatre à trente-cinq; nous aurons donc un total de cinquante-huit à soixante lettres, formant un alfabet universel capable de peindre toutes les langues, et de remplir à lui seul les fonctions de plus de trois mille caractères, soit simples, soit syllabiques, dont se composent présentement les divers alfabets. Que de précieux avantages en cette simplicité!
Les Français, épris de leur langue, pourront lui faire un mérite de réunir plus de voyelles qu’aucune autre: les Italiens, les Espagnols pourront s’applaudir de n’en avoir que sept ou huit: ce sont là de ces vanités nationales qui, comme celles des individus, ne se fondent que sur les habitudes et le dédain de ce que l’on ne connaît pas[20]: pour l’esprit qui connaît ou qui étudie, chaque chose a son inconvénient et son mérite: mais on ne peut disconvenir que, relativement à l’alfabet, le nôtre français n’offre aucune compensation pour les vices de toute espèce dont il abonde, ne fût-ce, par exemple, que pour avoir trente-sept ou trente-huit manières d’écrire la seule nasale AN, blanc, quand, quant, ans, ants, ands, am, en, ens, etc. Ce vice n’est guère moindre dans l’alfabet anglais, qui, selon mon calcul, compte cinquante-huit combinaisons de lettres pour peindre dix ou onze voyelles que l’idiome prononce. Je n’ignore pas que quelques grammairiens anglais en veulent compter davantage: la vérité est que, de l’aveu de tous les étrangers, presque aucune voyelle anglaise n’a un caractère décidé, et un son parfaitement semblable aux voyelles du continent. La bouche et le gosier d’un Anglais, comme je l’ai déjà remarqué, prennent pour l’acte de parler une disposition particulière à cette nation: il y a quelque chose de creux dans les sons, et une tendance singulière à les cumuler, c’est-à-dire à former des diphthongues des voyelles multipliées. Les esprits observateurs et judicieux, dont cette nation abonde, ont déjà fait de semblables remarques, et ont proposé des moyens ingénieux de fixer la prononciation en corrigeant l’alfabet: ce sujet est hors de ma sphère. Tout ce que je vois clairement, c’est qu’avec l’écriture anglaise, telle qu’elle est, il est impossible de peindre les langues étrangères malgré le haut intérêt, je ne dis pas scientifique, mais commercial, qui en résulterait pour la nation, sur-tout vis-à-vis des langues asiatiques[21].
[20] Avec cette différence que la vanité de l’individu trouve à chaque instant des contre-poids qui la ramènent vers l’équilibre de la raison, tandis que les vanités accumulées d’une nation s’encouragent électriquement à devenir rebelles et intraitables.
[21] Aussi dans les vocabulaires des langues sauvages que dressent leurs voyageurs, un même mot sera lu de diverses manières par les Anglais même les plus habiles.