CHAPITRE III.
Détail des Consonnes.
Nous avons déjà vu que la consonne est un contact de certaines parties de la bouche, lequel étant non sonore, muet par lui même, ne peut être entendu et proféré qu’autant qu’il est suivi d’une voyelle, ou son vocal qui le manifeste: de là résulte que dans un alfabet bien construit une première règle à observer, à exiger, est de n’appeler les consonnes qu’en prononçant la voyelle après chacune d’elles, et non avant. Nous trouvons cette règle observée chez les Grecs anciens, chez les Arabes modernes, et, par induction, chez leurs maîtres communs, les Phéniciens et les Chaldéens. Pourquoi les Latins, disciples des Grecs, y ont-ils dérogé en plusieurs consonnes? Pourquoi, par exemple, ont-ils voulu qu’au lieu d’épeler les lettres fi, mu, nu, ro, si, lambda, on dît ef, em, en, er, es, el? ne serait-ce pas que quelque grammairien subtil aurait remarqué que, dans l’émission de ces consonnes, il s’échappe un peu d’air, et que, pour ce motif, il aurait jugé convenable de les distinguer par cette forme, en leur donnant le nom de semi-voyelles? Je n’insiste point en ce moment sur cette question liée à l’analyse de l’alfabet latin, dont je compte traiter ailleurs; mon travail sur cette matière, sans être complet, est assez avancé pour m’autoriser à dire qu’aucun des grammairiens cités par Putschius n’a eu d’idées claires sur cette matière; que l’alfabet latin a été construit sur des principes moins habiles que l’alfabet grec; et que nos écoles modernes se sont soumises à beaucoup d’erreurs, en recevant sans discussion la doctrine des Romains. Aujourd’hui les principes que j’ai développés me mettent dans le cas de n’avoir pas besoin de ces guides, et je ne nommerai ou n’épellerai aucune consonne qu’en la faisant suivre d’une voyelle.
S’il était vrai que les grammairiens latins, et même leurs prédécesseurs, eussent fait une étude judicieuse et approfondie de la nature des consonnes, ils auraient dû s’apercevoir d’une circonstance remarquable dans la formation et dans la série de ces élémens; savoir: «que les consonnes marchent classées par la nature des organes qui servent à les produire, de manière que chaque contact de deux organes forme deux consonnes, et quelquefois trois, qui ne diffèrent que par le degré d’intensité de ce contact, et qui, sous le nom de fortes, ou de faibles, d’aînées ou de cadettes, sont absolument de la même famille.» Par exemple, les consonnes Ma, Bé, Po, proviennent également du contact des deux lèvres, avec la seule différence que ce contact est plus serré sur pé que sur bé, et plus sur bé que sur mé: la même chose a lieu pour Té, Dé, qui sont formés par le contact du bout de la langue avec le dentier supérieur; pour Fé et Vé qui le sont par le contact de la lèvre inférieure avec le tranchant des incisives supérieures; ainsi des autres, comme nous le verrons en détail. Pourquoi, n’aperçoit-on aucune trace de cette observation dans les grammairiens latins, échos et disciples des Grecs, disciples eux-mêmes des Phéniciens? Pourquoi, dans l’alfabet de tous ces peuples, les consommes se trouvent-elles jetées pêle-mêle, sans égard à leurs analogies ou à leurs différences, et, qui plus est, mêlées aux voyelles, dont elles diffèrent si essentiellement? Après A on voit B, qui est une labiale; puis Gamma[22], qui vient du milieu de la langue collée au palais; puis Delta, qui est une labio-dentale, puis la voyelle epsilon, etc. Si les inventeurs de ce système eussent connu l’ordre méthodique et naturel que je viens de citer, est-il probable qu’ils l’eussent négligé? je ne le puis croire, et j’y trouve un motif de m’affermir dans l’opinion qu’ils n’ont point été aussi profonds dans l’art grammatical qu’on l’a voulu penser; bientôt l’analyse de l’alfabet arabe fournira de nouvelles preuves à cette opinion: laissant à part les idées de routine, je vais offrir un système plus régulier, plus étendu, et en même temps plus facile.
[22] Si dans le latin on trouve Ca à la place de Ga, c’est par une confusion née de l’analogie de valeur, et aussi de la ressemblance approximative des deux anciennes lettres.
Je range d’abord les signes des consonnes par familles, ou natures d’organes, et, commençant par les lèvres, je procède de proche en proche jusqu’aux consonnes du fond de la bouche; ensuite, pour dénommer ou épeler chacune d’elles, je ne leur attache point une même et commune voyelle, ainsi qu’il est d’usage en notre Europe, où l’on épèle généralement Bé, Cé, Dé, Gé, Pé, etc. Cette manière a l’inconvénient de ne point assez marquer à l’oreille du disciple, surtout étranger, la différence entre une consonne qui lui est connue et sa pareille qui ne le lui est pas: je prends, par exemple, un Arabe, qui, dans sa langue, n’a que le Bé, et point le Pé: si je lui dis que Bé n’est point Pé, il ne me comprend point, il répète Bé; mais si je lui dis que Bé n’est point Po, son oreille est avertie de la différence, et son esprit commence à la chercher. D’après ce plan, j’ai dressé le tableau des consonnes que je joins ci à côté, et dont je vais donner l’explication détaillée. (Voyez le [tableau], no II.)
La première classe ou famille provient des deux lèvres qui par trois degrés de contact font entendre Ma, Bé, Po. Ces trois prononciations et leurs signes sont les mêmes pour toute l’Europe.
Dans Ma, le contact est faible: une portion du son s’échappe par le nez, et donne à cette consonne un caractère nasal.
Dans Bé, le contact est plus ferme. Il s’échappe moins d’air par le nez, ainsi qu’on le peut voir en y présentant une fine bougie allumée, dont la flamme varie moins que pour Ma. (La main doit séparer la bouche du nez.)
Dans Po, le contact est complet: aucun air ne s’échappe par le nez: ces trois nuances, ou degrés de contact, ont pour cause la souplesse des lèvres, laquelle ne se trouve point dans les autres organes de la bouche. Ma peut s’appeler labiale douce ou faible; Po, labiale dure ou forte; Bé, labiale moyenne[23].
[23] On voit ici pourquoi de tout temps, en toute langue, il s’est fait des permutations habituelles de ces trois lettres, et pourquoi le p se trouve altéré en b, le b en m, selon que l’oreille trouve plus ou moins de grace à ces échanges: l’art des étymologies repose sur ce genre d’observations: l’alfabet arménien distingue deux p: l’un plus dur, appelé piur; l’autre plus doux, appelé pien. En transcrivant cette langue il faudrait également les distinguer.
La seconde classe des consonnes provient du contact de la lèvre inférieure avec le tranchant des dents incisives supérieures. Si ce contact est doux, l’on entend Vé, s’il est plus serré, l’on entend le Fi grec, qui est notre Fé européen.
La lettre Vé n’a point une même valeur dans toute l’Europe: les Allemands la prononcent Fé, par confusion du fort au faible. Ils disent Fater, au lieu de Vater, etc. S’ils veulent dire notre Vé (du moins ceux du haut dialecte), ils écrivent le signe W, qui a l’inconvénient d’être usité dans l’écriture anglaise avec une valeur très-différente, puisqu’il y figure notre ou français, de manière qu’entre nos trois nations il y a confusion habituelle sur cette lettre w: ce qu’un Anglais écrit water, well, where, un Français le prononce ouater, ouell, ouhere; un Allemand presque vater, vel, vhere. Je dis presque, parce qu’il y a une nuance dont je vais bientôt tenir compte.
L’étroite affinité qui existe entre V et F explique pourquoi, en toute langue, il y a un échange habituel de l’un en l’autre. Dans notre français nous voyons sauf devenir sauve; veuf, devenir veuve; fugitif, fugitive: ici l’échange est du fort au faible; en d’autres cas, c’est du faible au fort, et cela par une disposition particulière à chaque nation: on a remarqué qu’elle domine chez les Allemands, et qu’ils la portent sur toutes les consonnes; s’ils parlent français nous les entendrons dire pon, pour bon; poire, pour boire; tiner, pour dîner; choli, pour joli, foir, pour voir, etc. Les Italiens et les Anglais attestent la même chose à leur égard. D’où vient cette disposition singulière, lorsque l’idiome allemand possède toutes les nuances des consonnes? Serait-ce un défaut d’attention dans l’éducation, lorsque l’éducation et l’attention ne manquent point chez cette nation judicieuse? Serait-ce une roideur naturelle de fibres qui viendrait d’un tempérament robuste? Cette question est digne des physiologistes. Quand je considère que la langue chinoise, formée par un peuple d’abord sauvage, dans le rigoureux climat des provinces du nord, a plutôt les consonnes fortes que les faibles, je suis porté à croire que c’est par l’effet de la seconde raison que j’indique.
L’on a dès long-temps remarqué que certains peuples confondent habituellement le B avec le V. Ce cas a lieu de préférence chez les peuples Vasques ou Basques ou Gascons, de qui un poète latin a dit:
«O fortunatas gentes quibus vivere est bibere.»
Cet abus s’est propagé chez les Espagnols, et il y cause souvent des équivoques. L’on ne sait si de leur bouche le mot rebelado ou revelado, signifie révolté ou révélé. Quant au changement de V en g, qui se remarque dans les deux mots Vasquons et Gascons (car ils y sont synonymes), nous l’expliquerons à l’article du g, et nous ferons voir comment le même mécanisme a produit chez les Russes l’échange de moiégo en moiévo.
Ici vient se placer une prononciation particulière aux Belges, aux Hollandais, et à plusieurs autres tribus des anciens Deutches. Cette prononciation peinte par w, n’est ni notre v français, ni le w anglais: c’est un terme moyen qui tient plutôt de l’U (français): les lèvres sont disposées comme pour souffler dans le fifre; elles sont prêtes à se toucher, mais il n’y a pas contact entier, et le souffle léger, semblable à une aspiration, est la seule circonstance qui puisse lui donner le caractère de consonne plutôt que de voyelle. J’ai déjà indiqué qu’elle me semble avoir existé chez les Latins, et je suis porté à croire, aussi chez les Grecs, surtout de Macédoine et d’Épire, voisins des Deutches (Daces), où elle fut commune. L’emploi de l’upsilon en plusieurs cas conduit à cette idée. Quant à la différence de ce w belge à notre vé français, elle est telle que si l’on écrit werven, on voudra dire enrôler, tandis que verven ou verwen, signifiera teindre.
La troisième classe ou famille des consonnes provient de la pointe de la langue en contact avec la paroi intérieure des dents incisives supérieures: il en résulte deux nuances, l’une forte, peinte par la lettre T, l’autre faible, peinte par la lettre D. Maintenant je n’ai pas besoin de dire au lecteur pourquoi dans notre langue verd se change en verte; grand homme, se prononce grant homme: la voyelle force, pour ainsi dire, d’appuyer sur la consonne pour la faire sentir.
Une quatrième famille dérive de celle-ci d’une manière assez singulière: ayant disposé la langue pour proférer Da, si l’on fait passer par le nez une forte partie du son, avant de détacher la langue, on profère la consonne Na. Dangeau a le premier fait cette remarque, et il la prouve en observant que si le nez est obstrué, comme dans les rhumes de cerveau, l’on ne peut plus proférer Na, mais seulement Da.
Maintenant dans la syllabe Na, si l’on introduit I, faisant Nia, prononcé d’un seul temps, et si l’on serre la langue contre le palais, on forme une autre consonne que les Français peignent par gn, comme dans signe, digne, indignation, ignorance: les Italiens de la même manière prononcent degno; les Anglais, par l’inverse ing, comme dans ring, anneau; thing, chose; king, roi; enfin les Espagnols par ñ, qu’ils appellent n avec tildé, c’est-à-dire avec un trait: l’alfabet espagnol a le mérite ici de s’être préservé du défaut des précédens, qui emploient deux ou trois lettres à peindre une seule consonne aussi simple que D et B. Car gn en digne, en degno, en king, etc., est un contact aussi indivisible que les autres consonnes: la lettre espagnole ñ étant commode et connue, il faut la conserver dans l’alfabet général.
Enfin si l’on appuie le milieu de la langue contre le voile du palais, et que l’on fasse passer plus de son par le nez que par la bouche avant de rompre le contact, on formera encore une consonne nasale, inconnue en Europe, mais très-usitée dans l’Inde, et qui, dans les recueils d’alfabets indiens, est désignée sous le nom de nga (voyez Alfabet de l’Encyclopédie, pl. XIX, article Consonnes, figure 5). Pour bien saisir cette consonne, il faut l’entendre, comme j’en eus l’occasion au Kaire, de la part de trois Malabares qui revenaient de Constantinople: elle me frappa dans les mots nganngani-nganan (formule de bonjour). Ces trois consonnes paraissent mériter le nom spécial de nasales.
Une cinquième famille se forme en repliant la pointe de la langue contre le palais, à l’origine de la gencive des dents incisives: de ce contact résulte la consonne La, dont la valeur et le signe sont les mêmes pour toute l’Europe. Cette consonne se change ou se confond quelquefois avec la consonne Na; notre peuple dit Écolomie, pour Économie; canneçon, pour caleçon; ceci indique une analogie de formation entre La et Na, mais il y a cette différence que pour Na, la pointe de la langue serre les dents elles-mêmes, et que pour La, elle se replie, s’élève et s’appuie plus doucement contre les gencives et le palais.
Si dans la syllabe La, on introduit i, faisant Lia, prononcé d’un seul temps, et si l’on serre la langue aplatie contre le palais, on obtient une autre consonne, que les Français peignent par ill, dans les mots fille, famille; les Espagnols par ll, dans les mots llanos, llorar; les Italiens par gli, dans figlia, famiglia; etc. Cette consonne n’a point lieu chez les Anglais et les Allemands qui y substituent notre syllabe ordinaire li.
Dans un alfabet régulier, on pourrait sans choquer les yeux, introduire un L ayant le tildé par-dessous.
Il existe encore une autre consonne appartenant à cette famille, mais dont je ne connais d’exemple que chez les Polonais; c’est ce qu’ils appellent L barré. Pour former cet L, la langue se replie fortement vers le fond du palais, et par ce moyen elle opère une cavité singulière dans la gorge: l’on n’a d’idée de cette prononciation qu’en l’écoutant attentivement, et elle reste difficile à imiter; mais il est facile de classer la lettre[24].
[24] Dans les chansons anglaises, lorsque la voix se repose sur une finale de vers terminée en le, comme dans little, bubble, il m’a semblé que cette prononciation ble et tle avait quelque chose d’analogue à l’l barré.
Cette classe a mérité le nom de linguale.
La langue, à raison de sa souplesse, pouvant se mettre en contact avec les diverses parties de la bouche, parvient aussi à former presque seule une et même deux consonnes que l’on peint par la lettre R, et que je place en sixième classe.
Je dis deux consonnes, parce qu’après avoir écouté avec attention les Anglais prononcer leur R en certains mots, je reste convaincu qu’ils ont deux R bien distincts; l’un celui que prononce toute l’Europe (Ro), dans lequel la pointe de la langue légèrement appuyée contre les gencives supérieures, ne laisse sortir le son qu’en subissant trois ou quatre vibrations très-marquées à l’oreille: on les entend dans les mots je frapperai, je porterai; to trust (confier), the frost (la gelée): dans l’autre R, la langue ne subit point de vibration sensible; mais elle laisse passer avec gêne un son froissé, qui porte à l’oreille la sensation d’un son bègue; par exemple, dans les mots sir (monsieur), fur (fourrure), warm (chaud); quiconque écoutera bien ces mots, s’apercevra que l’R n’y est point vibré à notre manière, et qu’il est réellement un R distinct, un R faible ou doux, dont l’alfabet arménien semble offrir un autre exemple; car les Arméniens comptent deux R aussi, l’un rude, no 28 de leur alfabet, l’autre R doux, no 32.
Cet R faible est une des prononciations auxquelles les Anglais reconnaissent le mieux un étranger: le mot sir, lui seul, est une pierre de touche d’autant plus fine, que l’i n’est pas ce qu’il semble, mais bien cet E gothique tenant de l’o et de l’eu, dont j’ai parlé.
Pour ne pas confondre ces deux lettres, donnons à l’R vulgaire son nom grec Ro, et à l’R anglais son nom national aR.
Entre Ro et La il y a une analogie de mécanisme qui explique pourquoi l’une de ces lettres se change quelquefois en l’autre; par exemple, pourquoi le mot latin prononcé lousciniola, est devenu notre français rossignol: ici entre R et L, il n’y a de différence que les vibrations du bout de la langue: cette classe ou famille est notre sixième.
La septième est celle des deux consonnes dites sifflantes, dans la plupart des langues: elles se forment en rapprochant les deux dentiers, et en appuyant le bout de la langue contre la jointure des incisives hautes et basses: de ce contact et du bruit de l’air sifflant il résulte une consonne douce ou faible, peinte par zed, et une consonne plus ferme, peinte par Sa.
De leur analogie ces deux prononciations sont fréquemment confondues chez les Français et les Allemands, mais en ce sens que la forte S dégénère en la faible Z: on écrit rose, on prononce roze. Il a plu aux imprimeurs d’user de cette licence au point d’écrire hasard, au lieu de hazard, selon l’ancienne et véritable orthographe; de cette manière rien n’est fixé, et les difficultés de lecture se multiplient pour l’étranger. Chez les Allemands, Z n’est pas simple, c’est un composé de DS, d’autant plus vicieux que D, consonne faible, se lie mal à Sa, consonne forte, et que malgré soi on prononce DZ, ou ts; les Italiens sont dans le même cas.
Il est assez singulier qu’en quelques pays on ait la fantaisie de supprimer totalement l’S devenu Z au milieu de certains mots: ainsi dans notre ancienne Bourgogne le peuple dit volontiers mai-on pour maison, ré-on pour raison. A mesure que le langage est plus pratiqué, il tend à ce qu’on appelle s’adoucir, c’est-à-dire que la bouche supprime, ou amincit les consonnes pour prononcer plus coulamment et plus vite.
Si la pointe de la langue s’élève et s’appuie légèrement contre la paroi des dents incisives supérieures, il en résultera deux autres nouvelles consonnes, toujours l’une douce, et l’autre ferme, qui ne sont usitées que par les Anglais en Europe (on pourrait les nommer demi-sifflantes). Ils peignent l’une et l’autre par TH, ce qui est un double défaut; d’abord, parce qu’elles sont l’une et l’autre indivisibles; en second lieu, parce que H se trouve ici sans motif, puisqu’il n’y a pas plus d’aspiration que dans Sa et Zed: enfin parce que dans les mots anglais this, there, those, th est aussi doux que zed, tandis que dans les mots thick, think, with, il est ferme et sec, comme dans Sa. Je dis que les Anglais seuls en Europe ont l’usage entier de ces deux consonnes: cela me semble vrai en ce que les Grecs qui ont le Th dur dans leur thita, et les Espagnols dans leur Ç et dans Zed, n’ont point le Th doux des mots anglais this, those, there.
Nous verrons que l’alfabet arabe contient ces deux lettres, l’une, no 4, nommée ta; l’autre, no 9, nommée zâl: comme elles ont des figures tout-à-fait différentes, il est clair que les auteurs de cet alfabet ont prononcé l’une et l’autre de ces consonnes: aujourd’hui elles ne sont réellement prononcées que chez quelques tribus de Bédouins; et la majeure partie des Arabes leur substitue tantôt le T ou l’S, tantôt le Z ou le D.
Pourquoi le TH dur ou thêta se trouve-t-il une des consonnes les plus répétées dans l’idiome berbère, c’est-à-dire dans la langue des indigènes disséminés sur la côte-nord de l’Afrique, depuis l’Égypte jusqu’à Maroc? Leurs ancêtres en des temps reculés eurent-ils quelque analogie d’origine avec les indigènes d’Arabie, ou tiendraient-ils cette consonne du langage phénicien que répandit la domination de Carthage?
Une neuvième famille est peinte en français par les lettres ja, et par le composite che (sh anglais, sch allemand, etc.), qui donne lieu à plusieurs remarques.
La formation de ces deux consonnes ne laisse pas d’être compliquée; les lèvres y concourent assez peu; les deux dentiers sont rapprochés, la langue ne les touche point par sa pointe, mais bien par ses deux côtés, en se relevant vers son milieu, pour serrer plus ou moins les bords du palais. Si ce contact est ferme, il produit la consonne che, comme dans chercher: s’il est doux, il produit le faible ja, comme dans jamais, jadis; l’une et l’autre se trouvent dans le mot joncher. Plusieurs grammairiens français ont proposé pour ces consonnes l’épithète de chuchotantes: elle peut convenir dans notre langue et dans celle des espagnols qui disent aussi cuchuchear pour chuchoter; mais que signifiera-t-elle pour les Italiens, les Anglais, les Allemands, qui rendent ce mot par sousourrar, to whisp, pispern et flüstern? (Les Latins disaient mussitare): un alfabet général ne peut guère s’accommoder de ces dénominations nationales. Le ja et le che n’ayant point existé chez les Grecs et les Latins, ce fut pour nos grammairiens du moyen âge un embarras de peindre ces prononciations: il se fait sentir dans tous les alfabets d’Europe, par l’incohérence de leurs signes représentatifs. Dans l’Anglais notre ja n’a point de lettre propre, et cependant il est prononcé correctement dans les mots pleasure, measure, équivalens à plejer, mejer; en outre il y est fréquent sous le composé dj, et gé, gi: par exemple le mot juge est prononcé djodje[25].
[25] Wallis n’a pas bien analysé cette consonne, puisqu’il a cru que gé se formait de D et de y (faisant dyé), et que Ké se formait de Ty (faisant tyé). L’art n’est pas si facile que l’on pourrait croire.
Chez les Allemands, notre j ne vaut que i: ils disent iong, et non pas jong, de manière qu’ils n’ont réellement point cette consonne. Il en résulte un grand embarras pour leurs voyageurs en Asie, lorsqu’il leur faut écrire les mots persans et turcs où elle se trouve pure, et les mots arabes où elle est en composé, comme dans djebel (montagne), djamil (beau): en ce cas ils emploient les combinaisons dsj, dzj, qui ne font qu’embrouiller: aussi en lisant les relations, d’ailleurs estimables, de Niebuhr et de Seetzen, nous ne comprenons rien à leurs mots géographiques, si l’original n’est à côté.
Chez les Italiens le ja n’existe point simple mais combiné avec le D; ils prononcent djusto, ce qu’ils écrivent giusto: ceci donne lieu à deux remarques: 1o que la lettre g, a le tort de représenter, elle seule, les deux consonnes d et j; 2o que l’i n’est ici qu’une véritable cheville insérée pour empêcher qu’on ne dise gusto, qui signifierait plaisir; par conséquent cet i cesse d’être une lettre, car il ne représente rien: voilà encore un défaut commun dans nos alfabets. Le français en offre l’exemple dans les mots changea, mangea, où l’e ne sert que de plastron entre le g et l’a, pour l’empêcher de faire ga. Le même vice se trouvait ci-devant dans les mots forcea, commencea, avant que l’on eût introduit le ç, qui aujourd’hui fait força, commença, etc.[26].
[26] L’idée de cette cédille paraît encore être due au médecin Jacques Dubois, car il avait proposé de mettre sur le c un s, que l’on a mis dessous (Ç).
Les Espagnols ont bien la lettre j, mais ils la prononcent comme le ch allemand dans buch (livre), ainsi que nous le verrons: ils ne disent ni ja, ni dja, à notre manière.
Notre che français éprouve encore plus de variantes: les Anglais le peignent sh, les Allemands sch; les Polonais sz; les Italiens sci; les Portugais x; les Espagnols ne le prononcent point simple, mais seulement composé de tch. C’est aussi la manière défectueuse dont les Anglais prononcent leur ch.
Les Russes et les Asiatiques ont été plus habiles, ou plus heureux: ils ont tous une lettre appropriée à cette consonne.
Le désordre qui résulte de toutes ces variantes dans nos alfabets européens devrait être un motif suffisant de convenir d’une lettre commune, mais l’habitude y opposera de longs obstacles: heureusement cette habitude n’étant point établie ou affermie relativement aux langues asiatiques, je m’en prévaudrai pour proposer un signe nouveau dans mon projet d’alfabet[27].
[27] Les Polonais ont pour je et pour che, deux modifications particulières, qui en sont comme des diminutifs. Ils prononcent ja et cha en plusieurs cas, avec une sorte de mignardise qui en fait presque deux lettres nouvelles.
Une dixième famille succède à celle-ci par droit d’analogie en sa formation: la langue demeurant dans la position de ja et de che, si au lieu de laisser passer l’air sifflant qui caractérise ces deux consonnes, on colle la langue au palais, ce contact produit deux autres consonnes, l’une forte qui doit s’écrire ké, et que les Français prononcent dans question, quelqu’un; l’autre douce, que les Français prononcent dans les mots gué, guérison: c’est ce qu’ils appellent le g mouillé. Nous examinerons cette épithète.
Dans la peinture de ces deux consonnes, tous nos alfabets sont remplis d’irrégularités qui, pour être consacrées par l’usage, n’en sont pas moins déraisonnables. Dans tous les syllabaires, on commence par épeler ga, go: mais quand g vient en présence de e et de i, sa valeur change; il devient jé, ji; il passe réellement d’un organe à un autre, puisque ga et ja sont deux diverses positions de la langue: il change même encore devant u; car dans gu, le g est mouillé: pour être conséquent, après avoir dit ga, go, l’on devrait dire gué, gui, et pourtant on ne le serait pas encore; car on convient que dans ga, go, le g est dur, et que dans gué, gui, il est mouillé: pourquoi cette nouvelle inconséquence? Il faut l’avouer; elle a sa cause dans la nature même des organes, qui éprouvent de la difficulté à prononcer sur e et sur i le g comme il l’est sur a et sur o: il faudrait presque dire d’un seul temps gaé ou goé, et cela est difficile, parce que les voyelles é et i comportent un resserrement, un aplatissement de la langue, qui ne s’accommodent point avec la consonne ga, comme nous le verrons.
Ces irrégularités causent beaucoup de peines aux pauvres enfans qui apprennent à lire: la justesse native de leur esprit n’entend rien au commandement qu’on leur fait: pour épeler ga, on leur dit épèle jé plus a, et dis ga; mais, répondent-ils, jé plus a, doit faire ja. Ils ont raison: et le maître a d’autant plus tort qu’ici sa méthode est fausse de toutes manières; car, pour se redresser, s’il épèle comme quelques-uns ga, gué, gui, go, gu, gou, je lui objecte que selon ses propres définitions g est ce qu’il appelle dur dans ga, go, gou; qu’il est mouillé dans gué, gui, gu; tandis que dans g-é, comme on l’épèle, il est le jé d’une autre famille; ces états sont tout-à-fait divers. Maintenant sachons ce que signifient les épithètes de g dur et g mouillé.
Dans le mouillé gu, gué, gui, la langue portée quarrément en avant, forme son contact avec la partie antérieure et moyenne du palais: elle s’y colle à plat.
Au contraire dans le g dur, ga, go, gou, elle se retire quarrément en arrière, et se relevant vers sa racine, elle forme son contact avec le palais à la racine du voile. De là deux sensations de contact, et deux classes de consonnes distinctes à l’oreille; l’une, classe de mouillées, divisée en forte et en faible, savoir gué, si l’on appuie légèrement, et ké, si l’on appuie plus ferme: l’autre classe dure également divisée en consonne faible ga, et en consonne forte ca. L’on n’a peut-être jamais bien remarqué ces différences, mais elles n’en sont pas moins positives: outre celles de la formation, il y a encore cette circonstance que gué et ké sont déclinables régulièrement et commodément sur toutes les voyelles, et forment avec chacune d’elles une syllabe d’un seul temps, comme on peut le voir dans le tableau suivant:
| guia, | gué, | gui, | guio, | guiou, | gu, | guê, etc. |
| kia, | ké, | ki, | kio, | kiou, | ku, | kê. |
Ce n’est pas ma faute si les syllabes guia, guio, guiou, sont composées de plusieurs lettres: c’est la faute de l’alfabet qui n’a point établi le g particulier, qu’ensuite il a fallu spécifier par le nom de mouillé. La syllabe gu, qui pour nous a cette qualité, s’étant trouvée régulière, c’est-à-dire formée d’une seule consonne et voyelle, on lui a emprunté son u, sans lequel les autres lettres dérogeraient et feraient gia, gié, gi: on voit que u n’est ici qu’une cheville: cette observation s’applique au kia, kiou, relativement à l’i.
Dans la classe dure ga et ca il y a cette différence que ces deux consonnes ne se déclinent pas commodément sur toutes les voyelles. L’on dit bien ga, go, gou, ca, co, cou, et même encore gue et que par e muet (digue, brique); mais l’on ne trouve plus la même facilité, comme je l’ai déjà dit, à prononcer ga et ca sur i et sur u: on retombe comme malgré soi dans le mouillé gué, ké, gui, ki: il aurait fallu que dans cet état dur, les lettres ga et ca eussent un signe particulier pour les distinguer de gué et de ké, et encore plus de gé. C’est à quoi j’ai eu égard dans mon alfabet européen asiatique, et par la suite les étymologistes en sentiront toute l’utilité.
Mais d’où viennent ces épithètes bizarres de mouillé, de dur? je crois en apercevoir la raison: les grammairiens français ayant voulu rendre sensible, aux étrangers sur-tout, la différence de L ordinaire (notre La) et de ill ou lle (brille, fille), ils ont trouvé que le meilleur moyen était de citer en exemple un mot où cette dernière se prononçât: ils auraient pu citer famille, failli, taillé, ils ont préféré le mot mouillé, sans doute parce qu’il leur a semblé que dans llé, la langue, en se détachant du palais, se faisait réellement sentir comme mouillée de salive. Ce terme une fois imaginé, l’on s’en est servi pour d’autres états, avec moins de justesse peut-être, mais avec l’utilité d’établir une distinction désirable: et remarquez que dans tous ces états llé, gué, ké, la langue serre le palais, et ne s’en détache qu’en formant nécessairement la voyelle i, qui leur donne un caractère commun; tandis que dans ga, go, ca, co, le contact a quelque chose de rond[28], qui amène comme nécessairement les voyelles ouvertes a, o, et ne revient que par effort sur l’e fermé et sur i; ce mécanisme est si vrai, que je le retrouve dans toutes les langues.
[28] «Quintilien indique positivement cet effet, lorsqu’il dit, page 64, et Q cujus similis effectu specieque, nisi quod paullum a nostris obliquatur, Kappa apud Græcos, etc.»—Et le Q qui ressemble au K grec de valeur et d’espèce, si ce n’est qu’il est plus courbé (ou arrondi) par nos Latins.
J’appelle donc ma dixième classe les deux mouillées gué, ké; et ma classe onzième, les deux dures ga, co, en me proposant de ne jamais confondre leurs signes dans un alfabet général.
J’ai dit que l’alfabet italien, irrégulier comme le nôtre en déclinant ga, gé, gi, prononçait ga, dje, dji, ce qui est vicieux: pour dire gué et gui il a imaginé d’insérer h après g et d’écrire ghé, ghi: mais que fait ici cet h quand il n’y a aucune aspiration, dont il soit le signe?
Dans l’alfabet espagnol, ge, gi, ne fait point gué ou djé, mais il devient la gutturale ch des Allemands et des Écossais, qui est l’Χ grec en certains cas.
Chez les Anglais il y a moins d’irrégularités, puisqu’ils mouillent volontiers le g et le k devant toutes les voyelles: ils disent plutôt guiap que gap, kiâlm que câlm, et ils prononcent guillespie, quoiqu’ils écrivent gillespie.
Les Allemands ont aussi leurs irrégularités, puisqu’à la fin des mots le g devient habituellement gutturale ch, forte ou faible, et que cela même lui arrive en certains dialectes au milieu des mots: par exemple ego est prononcé echo (ejo espagnol). En d’autres dialectes on le prononce à la hollandaise, en lui donnant la valeur du gamma grec, ou grassèyement doux dont nous parlerons. Par exemple geographia: chronologia.
Les irrégularités du g mouillé se retrouvent naturellement dans le ké qui est sa nuance forte. Les Français ne peuvent écrire kia kio qu’en introduisant i; long-temps même ils ont repoussé ce k grec et n’ont voulu le rendre que par qué, sujet à bien des équivoques, car on ne sait quelquefois si quia doit se prononcer cuya ou kia.
Les Italiens emploient ici la même cheville que pour g, et écrivent che, chi, pour ne pas dire tche, tchi sur les syllabes cé, ci: mieux valait adopter le k, écrire ké, ki. Les Allemands qui ont retenu du grec le kappa sont moins embarrassés, mais ils sont encore irréguliers dans leur manière de le syllaber, ca, tsé, tsi, co, etc.
Les Anglais, en mouillant, tantôt c devant a comme dans calm, et même devant e comme dans cape, tantôt en ne le mouillant pas comme dans cook, ou en le prononçant s comme dans sity (city), prennent leur part de toutes ces anomalies.
On peut dire que cette lettre c est une pierre de scandale dans tous les alfabets d’Europe: aucun ne la décline régulièrement, excepté le Polonais qui dit tsa, tse, tsi, tso, tsu, etc. Encore ici se trouve le vice de représenter deux consonnes par une seule lettre.
Chez les Italiens devant e, i, le c devient tché, tchi: chez les Français il se dit sé, si, avec la bizarrerie de redevenir k s’il est suivi d’une consonne, comme dans perfection, etc.
D’où viennent tant de variantes, quand cette lettre c nous vient d’une source commune, le latin? n’a-t-elle pas dû y avoir une valeur fixe, et cette valeur n’a-t-elle pas été celle du kappa grec, selon l’aveu positif des auteurs, et selon la traduction constante des noms latins tels que Cicero, Cæsar, Cincinnatus, Corbulo, qui sont rendus en grec Kikero, Kaisar, Kinkinnatus, Korbulo? enfin selon l’origine de la lettre même; car la série des monumens prouve que jadis le C fut le K lui-même dont les deux traits saillans, attachés d’abord carrément au trait vertical, se sont ensuite arrondis avec lui pour la commodité de l’écriture. Si les Latins, comme il est vrai, le prononcèrent ka, ké, comment les Italiens l’ont-ils altéré en tcha, tché; les Polonais, en tsa, tsé; les Français et les Anglais, en sa, se? Voilà de ces choses que les grammairiens qui se bornent à une ou deux langues ne devinent pas aisément: les voyageurs ont ici un avantage marqué, résultant de comparaisons nombreuses et diversifiées. C’est à ce titre qu’arrivant en Égypte, je fus bientôt frappé d’entendre les Arabes du pays prononcer guemel, guizeh, guebel, tandis que les Arabes nés en Syrie prononçaient djemel, djizeh, djebel: à la vérité les uns et les autres prononçaient kelb, kerim, kebir; mais lorsque je fus chez les Bédouins, ces mots en k devinrent tchelb, tcherim, tchebir (Tshelb, tsherim, tshebir), et partout tche pour ke. J’analysai ces consonnes gué, ké, et je trouvai que réellement elles avaient de l’analogie dans leur formation; que leur différence ne venait que d’un peu plus ou un peu moins d’aplatissement de la langue et de serrement des dentiers: cette cause naturelle me fut confirmée, lorsque de retour en France, je trouvai que dans la Brie le peuple disait habituellement tchetchun m’a tchestchionné pour quelqu’un m’a questionné: j’ai conçu que ce mécanisme devait être général par la raison qu’il était naturel; enfin la Chine même m’en a offert un exemple dans la controverse récente des deux auteurs d’un dictionnaire anglo-chinois et d’un dictionnaire franco-chinois: l’un soutient que le nom du défunt empereur fut Kia-Kinn; l’autre veut que ce soit Tsia-Tsinn, en faisant l’S gras; ils ont tous deux raison, attendu que dans la vaste Chine, telle province prononce sans doute kia ce que telle autre prononce tcha, qui est le tsia gras mentionné. L’on voit que ces permutations ont leur importance dans les étymologies[29].
[29] En Picardie, le chi devient Ki: on dit le kien pour le chien.
Par exemple, nous écrivons Daces, et nous prononçons Dasses, ce que les Grecs et les Romains disaient Dakae ou Dakiae, Dakioi. L’on ne sent point l’analogie; mais prononcez le ké en tché, vous avez Datches, qui devient clairement le Deutches allemand (Deutsch). Nous prononçons Sites (Scythes) ce que les Grecs et les Latins prononçaient Skout, analogue à Skout-um, un bouclier fait de cuir ou de peau, en latin cut-is: or les tentes de ces peuples étaient faites de cuir; leur nom signifiait donc les hommes aux maisons de cuir (en hébreu sokout signifie tente).
La confusion du gué avec djé a les mêmes causes et les mêmes conséquences[30].
[30] L’échange des fortes avec les faibles a pour les étrangers l’inconvénient de dénaturer les mots mêmes: on le voit dans les mots égorger et écorcher.
Que la forte et la faible, c’est-à-dire gué et ké, aient pu se confondre, c’est ce dont nous avons un exemple remarquable dans les deux verbes facere et agere: si vous les prononcez à la française, fassere, agere, fassio, ago, fessi, egi, ils n’offrent point de ressemblance; mais si vous les prononcez selon mes principes, leur identité de son et de sens devient frappante:
| Fakere, | fakio, | feki, | fakiam, | factum, | fakiendo. |
| Aguére, | aguio, | egui, | aguiam, | aktum, | aguiendo. |
L’unique différence consiste en ce qu’étant originairement un même mot grec, il sera arrivé qu’une tribu rude et sauvage l’aura prononcé avec la consonne ferme k, et l’aspiration figurée par F, qui fut le digamma éolien; tandis qu’une tribu policée, amollie, le prononça par la consonne faible gué avec l’aspiration douce, conservée dans le mot grec aguê (αγὴ), et dans le verbe agô.
Chez les Polonais le C n’est devenu tsé qu’en perdant l’intensité qu’il avait en tché; et chez nous Français qui n’aimons pas l’accumulation des consonnes, il s’est encore adouci en perdant t et restant s: enfin par un dernier abus, cet s dégénère en z: avec de telles altérations comment reconnaître les étymologies?
Il nous reste à décrire plusieurs consonnes assez difficiles pour qui n’en a pas l’usage ou l’audition.
D’abord se présentent les deux grasseyemens, l’un ferme et rude assez commun à Paris, très-répandu chez les Provençaux, et constitué consonne réelle chez les Arabes, dans le gaïn, dix-neuvième lettre de leur alfabet; c’est une des prononciations dominantes des Berbères: l’autre grasseyement, doux et faible, est le gamma des Grecs, que la prononciation des Hollandais et de plusieurs Allemands a rappelé à mon oreille dans les mots geographia, geometria. Ces deux consonnes forment notre douzième famille.
Dans le grasseyement dur, le contact se fait entre le voile du palais et le dos de la langue vers sa racine: les deux organes sont disposés comme pour l’acte que nous appelons se gargariser: étant souples l’un et l’autre, leur contact a quelque chose de gras à l’oreille; on peut même dire qu’il n’est pas clos et complet: s’il l’était il formerait la consonne ga.
Dans le grasseyement doux la langue se retire un peu en arrière, et ne forme qu’un demi-contact de son milieu avec le palais près de l’attache du voile: c’est moins un contact qu’un froissement qui a de l’analogie avec le jota espagnol: la différence est que, dans ce dernier, le froissement est plus sec, et pour ainsi dire aspiré: comme la langue se trouve ici presque dans la même position que pour former i, il est arrivé quelquefois que cette voyelle a été changée en gamma et vice versâ: l’ancien grec a dit γέλας (éclat, splendeur), le moderne dit yelas; le Dorien disait γα pour oui, l’Allemand dit ia: et sans beaucoup de peine ego par gamma a pu faire eio.
Le grasseyement dur est considéré, en France, comme un vice de prononciation, parce qu’il est la substitution d’une consonne non avouée à une autre consonne constituée (notre Ro); nos grasseyeurs ne peuvent prononcer cette dernière: chez les Arabes et les Berbères il est indispensable de prononcer l’une et l’autre; car elles se trouvent souvent dans un même mot: l’on ne saurait les confondre sans tout brouiller[31].
[31] Dans le tome XIX des Sciences Médicales, on trouve un article complet sur le grasseyement. L’auteur, médecin savant, n’a pu manquer de bien décrire le mécanisme de cette consonne, ainsi que de l’R, qu’il lui adjoint; mais quant à sa nomenclature, je ne puis être de son avis, lorsqu’il appelle grasseyement cinq manières d’altérer l’R: la première, en lui substituant le vrai grasseyement, gaïn, des Arabes; la deuxième, en disant vé pour Ré, opeva pour opera; la troisième, en substituant le G dur ou mouillé, et en disant gaison pour raison, et Figago pour Figaro; la quatrième, en prononçant zraison ou zaison, pour raison; enfin la cinquième, en supprimant totalement R, et en disant mou’ir pour mourir, et Pa’is pour Paris. Ce ne sont point là des grasseyemens; ce sont de ces vices de prononciation, dont certains grammairiens arabes comptent jusqu’à douze (y compris le haquetonnement et le bégayement), et dont ils disent que la réunion se trouve dans le langage du peuple de Bairout: c’est beaucoup dire; mais on ne peut nier que les villes maritimes de cette côte, à raison du mélange des étrangers, n’aient une portion de ces défauts.
Les Latins ont habituellement traduit le gamma grec par g: mais l’on ne saurait assurer s’ils lui ont donné les valeurs différentes du g dur ou du mouillé, et même du grasseyement doux. Chez les peuples modernes à qui il manque ces deux consonnes, il est arrivé quelquefois des substitutions bizarres: par exemple, l’l substitué à gaïn: les Italiens des croisades on écrit baldachino, ce que les Arabes prononçaient bagdâdino (notre baldaquin)[32]. Ceci nous avertit que dans un alfabet général il nous faudra une lettre particulière pour gaïn, et une autre pour gamma.
[32] Les Grecs n’ont-ils pas écrit Xaldai, ce que les Phéniciens et les Juifs prononçaient Kachdai, par un chin?
Une treizième famille est celle de deux consonnes inconnues et désagréables aux Français, aux Anglais et aux Italiens: l’une dure est le jota des Espagnols, ch allemand, dans buch, et Χ grec, en certains cas. Pour former cette consonne, la langue et le palais sont presque dans la même position que pour le grasseyement dur, et que pour se préparer à cracher, ayant d’ailleurs la gorge sèche; car humectée, on forme gaïn. Au reste, cela ne se conçoit bien qu’en l’entendant l’exécuter.
Cette consonne jota est usitée dans l’idiome fraternellement conservé par les Bas-Bretons et les Gallois, issus des anciens Keltes: elle a lieu aussi chez les Écossais, les Polonais, les Russes, et encore plus chez les Arabes (lettre septième).
Sa nuance faible est une autre consonne moins répandue, dont l’exemple le plus marqué se trouve dans les mots allemands terminés en ich, tels que ich (moi), iarnovich, metternich: quoique écrite de la même manière que ch, dans buch, nacht, elle en diffère sensiblement, en ce qu’elle se forme vers la partie antérieure du palais, par une position de la langue analogue à celle de la voyelle i: le contact n’est pas clos: il y a seulement un passage d’air sec, un sifflement semblable à celui des oies, ce qui l’a fait nommer par le Latins litera anserina: ce nom a pu s’appliquer aussi à sa nuance forte (ch, jota). Les Grecs modernes, en adoucissant leur X devant e et i, lui donnent souvent la valeur de l’ich allemand.
Les Espagnols n’ont que la nuance dure, qu’ils appellent jota, peinte tantôt par j, tantôt par x, et quelquefois par g, mais seulement devant i, et e. Il serait nécessaire de caractériser ces deux prononciations par deux lettres particulières qui en fissent sentir la distinction.
Une quatorzième et dernière classe est celle des deux aspirations proprement dites, qui observent, d’une manière sensible, la règle générale de forte et de faible.
Je ne vois l’aspiration forte usitée en Europe que par les Florentins, qui prononcent de cette manière le c dur des autres Italiens: ainsi, tandis que ceux-ci disent casa, core, cavallo, etc., les Florentins disent hasa, hore, havallo[33], avec une aspiration ferme, que l’on ne retrouve que chez les Arabes, dans la sixième lettre de leur alfabet. Il est probable cependant que dans l’ancien allemand cette prononciation eut son énergie.
[33] N’est-ce pas la même permutation qui se retrouve dans l’ancien gothique haus, une maison, et le latin casa?
La nuance faible, peinte par h, est connue dans toute l’Europe, mais presque inusitée en Italie: elle décroît sensiblement en France, où de jour en jour on prononce moins l’h, et où l’on est prêt à dire du fromage d’Ollande au lieu de Hollande. Sans doute l’homme, amolli en se civilisant, trouve pénibles et inutiles ces efforts de poumons que les passions vives et les besoins violens inspirent à l’homme sauvage ou rustique.
Des grammairiens anciens et modernes ont quelquefois mis en question de savoir si l’aspiration était une voyelle ou une consonne, si son signe était une lettre digne de tenir place dans l’alfabet. Ces arguties sont décidées par le fait, puisqu’en Asie, comme nous le verrons, un usage ancien et général donne aux aspirations toutes les fonctions de consonnes: au reste il est singulier, tandis que les uns veulent chasser h, de voir les autres l’employer partout sans besoin: car il n’existe aucune aspiration dans toutes les combinaisons de ch, gh, sh, th, ph, usitées dans nos langues modernes. Nous ne saurions assurer la même chose du ch, que les Latins ont écrit pour l’X grec: il paraît certain qu’ils ne l’ont point prononcé comme nous faisons dans charmant, chercher: mais il est douteux qu’ils l’aient prononcé comme nous Français dans charitas, dans archontes (caritas, arcontes): il ne serait pas déraisonnable de penser qu’il y a eu ici une division des deux lettres qui, en rendant sensible l’aspiration, aurait produit ark-hontes, k-haritas, pour imiter un peu l’aspiration dure de l’χ grec[34].
[34] L’ancienne écriture michi pour mihi, nichil pour nihil, favorise cette opinion.
De leur côté les Grecs, qui n’ont point eu la véritable aspiration dure des Florentins et des Arabes, lui ont de tout temps substitué leur χ (jota), qui a l’inconvénient de faire de graves contre-sens en arabe; car ɦaraq, par ɦa, signifie il a brûlé; par χ, χaraq, il a percé; ɦabar signifie il a embelli; χabar, il a appris, etc.[35].
[35] D’après cette règle, le mot grec χρυσὸς (or) serait synonyme à horos (par h dur et par sâd), qui en phénico-hébreu signifie or; et à hors (par h dur), qui signifie soleil; mais pourquoi en anglais horse signifie-t-il cheval? Ne serait-ce pas parce que le mot anglais serait d’origine ou de parenté persane, comme mille autres? Or, chez les anciens Persans, le cheval fut l’emblème spécial du soleil. Zoroastre appelle sans cesse le soleil coursier vigoureux.
TABLEAU GÉNÉRAL
DES CONSONNES USITÉES EN EUROPE.
| Nos | CLASSES. | ||
|---|---|---|---|
| 1 | 1re | m-a. | |
| 2 | b-é. | ||
| 3 | p-o. | ||
| 4 | 2e | w-a belge. | |
| 5 | v-é. | ||
| 6 | f-i. | ||
| 7 | 3e | d-a. | |
| 8 | t-é. | ||
| 9 | 4e | n-a. | |
| 10 | ñ-é espagnol; gn français, italien; ing, anglais. | ||
| 11 | ng-a. (indien.) | ||
| 12 | 5e | l-a. | |
| 13 | ll-é. | ||
| 14 | 6e | l barré polonais. | |
| 15 | ar anglais. | ||
| 16 | r-o. | ||
| 17 | 7e | z-ed. | |
| 18 | s-a. | ||
| 19 | 8e | th anglais doux (those). | |
| 20 | th anglais dur (thick), thêta grec. | ||
| 21 | 9e | j-a. | |
| 22 | ch-in. Sh, angl.; sch, allem.; sci, ital.; x, port.; sz, pol. | ||
| 23 | 10e | gué, g mouillé. | |
| 24 | k-é mouillé. | ||
| 25 | 11e | ga g dur. | |
| 26 | co c dur. | ||
| 27 | 12e | grasseyement doux, γαμμα grec. | |
| 28 | grasseyement dur. | ||
| 29 | 13e | ich allemand. | |
| 30 | jota espagnol; ch allemand; χ grec. | ||
| 31 | 14e | he aspiration douce. | |
| 32 | ha aspiration dure, ca florentin. | ||
| No II. | Face à la page 90. |
On peut s’étonner que les Anglais, de race teutonique, n’aient point l’usage du ch allemand; mais Wallis[36] nous avertit que cet usage a existé, et, pour preuve, il cite un nombre de mots anglais où le gh remplace le ch allemand: par exemple, night, right, light, fight, daughter, au lieu de nacht, recht, licht, fecht, dochter, etc. Il est clair qu’à l’époque où s’introduisit une telle orthographe, il y eut motif de peindre ainsi un son alors existant, mais perdu depuis.
[36] Grammat. linguæ anglic. Page 82.
Quant à la valeur de fé, donnée aujourd’hui à gh, dans enough (enof), cough (cof), cette permutation se retrouve presque semblable dans l’espagnol, où le fé représente quelquefois l’aspiration forte, et même la faible: on y dit albufera, pour l’arabe albůhaira (un lac); et par inverse, hierro, pour le latin ferro; c’est-à-dire qu’en divers lieux, l’on a également tâché d’imiter un sifflement qui n’était pas bien distinct à l’oreille, par quelque chose d’analogue, qui lui fût connu: ce qui tous les jours se passe sous nos yeux en devient une preuve; car lorsque le chat entre en colère, il donne le change à notre oreille, qui croit entendre fot, fot, comme venant des lèvres, tandis que c’est de la gorge que vient ce bruit, véritable jota. C’est encore par quelque analogie de sifflement à sifflement qu’il y a eu quelquefois permutation de l’h avec l’s; ainsi le mot Ἅλς de certaines tribus grecques, prononcé avec aspiration, devint le mot sal (le sel) de quelques autres tribus colonisées en Italie[37]: les mots yper et yperbos devinrent super et superbos, etc. Notez que y se trouve ici rendu dans le plus ancien latin par u qui n’est pas i, comme le veulent les Grecs modernes. Il est remarquable encore que dans l’ancien idiome scythique, appelé sanscrit, avec lequel le grec et le latin ont de nombreuses analogies, l’addition de la lettre sifflante s est d’un usage fréquent au commencement des mots, comme pour leur donner plus de grace. L’introduction de l’r, qui s’y pratique aussi dans le corps des mots mêmes, est une autre indication d’énergie et de contraction dans la fibre, qui cadre très-bien avec l’origine présumée de ce peuple.
[37] Et du mot sal, signe d’hospitalité, est venu le mot sal-us, salutation de celui qui la demande ou qui la donne.
Désormais, munis de la connaissance de toutes les voyelles et consonnes des langues d’Europe, nous allons nous en faire un instrument sûr et commode pour apprécier et classer les prononciations de l’Asie, et obtenir par ce moyen l’alfabet le plus général que l’on ait dressé jusqu’à ce jour.