CHAPITRE IV.
§ Ier.
Des Alfabets asiatiques, et spécialement de l’Alfabet arabe, et de ses analogues.
Les révolutions politiques qui ont tourmenté l’Asie ne lui ont pas procuré, comme à l’Europe, le bienfait d’un alfabet unique, ou du moins semblable en ses figures et en sa construction: les peuples de l’Asie, séparés les uns des autres par de trop vastes déserts, ou de trop fortes chaînes de montagnes, ont été moins susceptibles de s’amalgamer, ont opposé plus de résistance inerte au changement de leurs habitudes: de là cette diversité persistante d’alfabets chinois, mantchou, japonais, malais, tibetan, hindou, tamoul, bengali, malabare, arménien, géorgien, arabe, éthiopien, copte, etc.
Il est clair que cette diversité est un obstacle matériel à la communication des esprits, par conséquent à la diffusion des connaissances, aux progrès de la civilisation: d’ailleurs elle subsiste sans aucun motif raisonnable; car si, comme il est de fait, le mécanisme de la parole est le même pour toutes ces nations, quelle utilité, quelle raison y a-t-il de le figurer par des systèmes si différens? Si le modèle est un, pourquoi ses copies n’auraient-elles pas la même unité? et quel immense avantage pour l’espèce humaine, si de peuple à peuple, tous les individus pouvaient se communiquer par un même langage! Or le premier pas vers ce but élevé est un seul et même alfabet: la myope ignorance peut traiter de chimère cette haute perspective; mais l’expérience du passé démontre qu’un mouvement puissant et presque automatique y pousse graduellement l’espèce humaine: il n’y a pas deux mille ans que les historiens et les géographes[38] comptaient dans l’Ibérie, l’Italie et les Gaules plus de huit cents peuples parlant des idiomes divers: aujourd’hui trois langues seulement, et trois langues très-analogues entre elles, divisent les habitans de ces pays, et déjà une seule[39] lie tous les individus lettrés de notre Europe. Concourons par nos efforts au but de la nature; le temps fera le reste.
[38] Pline l’ancien, Strabon et Diodore.
[39] Le latin, ou, si l’on veut, le français.
Il faut l’avouer, le premier aspect des alfabets orientaux frappe le disciple européen d’une sensation pénible et décourageante: la figure des lettres est étrange pour lui: son amour-propre se sent blessé de n’y rien comprendre: déjà loin de l’enfance, il va redevenir écolier; il s’alarme avec raison du travail d’introduire en sa mémoire tant de signes bizarres, et de plier sa main à une habitude que l’âge adulte supporte bien plus impatiemment que l’enfance: ce ne sont là que des préliminaires: l’explication commence; il a coutume d’écrire de gauche à droite, on lui ordonne d’écrire de droite à gauche: son écriture européenne trace tout ce qui se prononce: l’écriture asiatique, en général, n’en trace qu’une partie; il faut deviner le reste: les professeurs royaux, étrangers à ces langues, décrivent plutôt qu’ils ne font entendre à son oreille des sons inaccoutumés; parmi ceux qu’il reconnaît, ils lui prescrivent d’appeler consonne ce qui chez nous est appelé voyelle: enfin toute la doctrine grammaticale est exposée en un langage qui, ne lui étant point encore connu, laisse tout obscur à sa pensée. La faible enfance se plie à ce joug, mais le disciple adulte y résiste: il veut se rendre compte de ses idées: après un premier étonnement, passant à la réflexion, il argumente, et se dit:
«Si l’organisation humaine est la même en Asie qu’en Europe, le langage dans ce pays-là doit être composé d’élémens semblables aux nôtres, par conséquent de voyelles, de consonnes et d’aspirations; dès-lors les alfabets asiatiques ne doivent être, comme les nôtres, que la liste des signes qui représentent ces élémens; mais ces signes peuvent avoir deux manières d’être: ils peuvent être simples, comme les élémens A, E, D, P, etc., ou composés, formant sous un seul trait des syllabes, et même des mots entiers: dans l’un et l’autre cas, c’est une pure opération d’algèbre, par laquelle des signes divers sont appliqués à des types identiques. Pourquoi cette diversité de tableaux? il faut opter entre deux partis: si ces lettres que je ne connais pas représentent des sons que je connais, je n’ai pas besoin d’elles; je puis me servir de mon alfabet accoutumé: si au contraire ces lettres représentent des sons inconnus à mon oreille, l’étude va me les faire apprécier; et même, sans pouvoir les prononcer, je peux leur donner des signes, leur attribuer des lettres de convention, déduites de celles que je connais. On me présente vingt alfabets divers, par conséquent vingt diverses figures d’une même voyelle que j’appelle A, d’une même consonne que j’appelle B: pourquoi chargerais-je ma mémoire de ces vingt répétitions? une seule figure me suffit; avec un seul alfabet, je peux peindre toutes les prononciations de ces langues, comme, avec un seul système d’écriture musicale, je puis peindre tous les tons, tous les chants des divers peuples de la terre.»
Telles furent mes impressions, et tels furent mes raisonnemens, lorsque, me préparant à voyager en Syrie, je voulus acquérir les premiers élémens de la langue arabe: j’ouvris la grammaire d’Erpénius: ne comprenant rien à ce genre nouveau de doctrine, j’eus recours au professeur royal alors en fonction[40]: sa patiente complaisance écouta toutes les questions et les objections dont j’avais rédigé la liste: elles lui parurent raisonnables; mais le résultat fut «que les usages étant établis, l’on ne pouvait les changer; que le but de l’institution des professeurs royaux n’était pas tant d’enseigner l’arabe parlé, que l’arabe écrit, en tant qu’il contribue à expliquer les anciens livres des Juifs; que sans doute l’arabe vulgaire avait une grande utilité commerciale et diplomatique; mais que quoiqu’il y eût à Paris une école destinée à ce but, le meilleur parti était d’apprendre la langue dans le pays même et de la bouche des naturels.» A cette occasion, le savant professeur prenant un volume du voyageur Niebuhr, me lut l’anecdote du jeune Suédois Forskâl, qui, arrivé en Égypte sans savoir un mot d’arabe, parvint à le parler couramment en douze ou quinze mois, tandis que l’érudit professeur danois Von Haven, qu’il accompagnait, ne put jamais ni se faire entendre, ni même entendre ce qu’on lui disait.
[40] En 1780, M. Leroux des Hautesrayes, professeur d’arabe au collége royal de France.
Je sentis le mérite de la leçon et de l’exemple; mais je l’appréciai bien mieux encore lorsque, visitant l’Égypte et la Syrie, je reconnus que plusieurs prononciations éprouvaient des différences de canton à canton; et que, malgré la prétention de chaque ville d’avoir le meilleur systême, il y avait, dans l’opinion de tous les Arabes un peu lettrés, une grande différence entre la prononciation du Kaire et celle de Damas ou d’Alep: entre l’école de la mosquée d’el Az’hâr, toujours subsistante au Kaire, et les écoles variables des autres petites villes d’Égypte et de Syrie.
Muni de ces moyens de comparaison, je pus dès-lors étudier à fond les problèmes que je m’étais proposés, et je le pus avec d’autant plus de latitude, que, dans le cours de mon voyage, j’eus l’occasion d’entendre parler dix ou douze langues diverses, dont les sons devenus familiers à mon oreille, furent appréciables à mon esprit, en même temps que ma bouche sut les imiter[41]. Je n’ai donc pas besoin de m’appuyer d’autorités étrangères ou médiates dans la question que je vais traiter; et vis-à-vis des auteurs qui, comme moi, auraient puisé aux sources, l’on ne me refusera pas de prétendre à un crédit équivalent: redressé d’ailleurs, là où j’aurais pu errer, par une instructive controverse, je vais analyser l’alfabet arabe, et comme les principes de cette langue se trouvent développés dans la grammaire de M. de Sacy[42], avec l’habileté qui caractérise ce profond orientaliste, je prends son livre pour base de mon opération, avec d’autant plus d’utilité pour le lecteur, qu’il va devenir juge entre deux auteurs qui ne sont pas d’accord sur divers chefs.
[41] Au Kaire, j’entendais l’arabe de la bouche du peuple, et le turc de la bouche des militaires et des effendis. Mon maître d’écriture était Turc de Constantinople: j’eus l’occasion d’entendre les Gellâb, ou marchands d’esclaves noirs, parler éthiopien, et trois Malabares parler leur dialecte indou; dans Alep, outre l’arabe et le turc, j’entendais journellement l’arménien, le grec, plusieurs fois le kurde et le persan, sans compter l’allemand, l’anglais, le hollandais, le slavon, l’espagnol et l’italien, dans les maisons des Francs. En cette ville, il n’est pas rare de voir une seule maison se composer d’individus parlant cinq ou six langues, et les enfans les entendre sans les confondre. Ce fut dès lors que, me rendant compte de toutes ces prononciations, et n’en trouvant guère plus de cinquante, je conçus la possibilité d’un seul alfabet dont je fis sur l’arabe un premier essai qui est devenu l’instrument du reste. Lorsque j’ai dit que j’entendais parler tant de langues, je n’ai pas eu l’idée d’insinuer que je les comprenais: je sais qu’avec quelque adresse en ce genre, et sachant seulement écrire des alfabets et lire des mots, on peut agrandir sa taille naturelle; mais en toute chose je préfère de posséder moins, pour cultiver et défendre mieux.
[42] Grammaire arabe à l’usage des élèves de l’école spéciale des langues orientales vivantes. Paris, 1810, 2 vol. in-8o.
§ II.
Grammaire Arabe de M. de Sacy, Chap. Ier. Des sons et des articulations de l’alfabet arabe.
«1o Les élémens de la parole sont de deux sortes: les sons, nommés aussi voix par quelques grammairiens, et les articulations. (Page 1re.)
(J’observe que le mot articulation est bien vague; voyez ce que j’en ai dit, [page 12].)
«Les sons consistent en une simple émission de l’air modifiée diversement: ces diverses modifications dépendent principalement de la forme du passage que la bouche prête à l’émission de l’air, mais sans aucun jeu des organes; les sons peuvent avoir une durée plus ou moins prolongée.»
(Voyez ma définition des voyelles, [page 5].)
«Les articulations sont formées par la disposition et le mouvement subit et instantané des différentes parties mobiles de l’organe de la parole, telles que les lèvres, la langue, les dents, etc. Ces parties, diversement disposées, opposent un obstacle à la sortie de l’air; et lorsque l’air vient à vaincre cet obstacle, il donne lieu à une explosion plus ou moins forte, et diversement modifiée, suivant le genre de résistance que les parties mobiles opposaient, par leur disposition, à sa sortie.»
(Voyez ma définition des consonnes, [page 11].)
«La conséquence de ceci est qu’une articulation n’a par elle-même aucune durée, et ne peut être entendue que conjointement avec un son: ainsi quand nous prononçons ba, on entend en même temps l’articulation produite par le jeu des lèvres qui opposaient une résistance à la sortie de l’air, et le son a.
«L’aspiration plus ou moins forte est comprise avec raison parmi les articulations.
«La réunion d’une articulation et d’un son, forme un son articulé. (C’est la syllabe.)
«2o Les élémens de l’écriture, destinés à représenter ceux de la parole, sont, comme ceux-ci, divisés en deux classes: les uns peignent les sons, les autres les articulations.
«3o On donne aux sons et aux signes dont on se sert pour les représenter, le nom de voyelles. Les articulations, et les signes par lesquels on les représente, sont nommés consonnes.» (Ceci peut introduire des équivoques et des confusions.)
«4o Chez le plus grand nombre des peuples, les signes qui représentent les sons, et ceux qui peignent les articulations, sont de la même espèce; ils sont compris les uns et les autres sous la dénomination commune de lettres.» (Jusqu’ici, à cela près des expressions, je suis d’accord avec M. de Sacy, sur les principes; maintenant viennent les divergences.)
«Il est néanmoins des peuples, tels que les Hébreux, qui n’écrivent que les consonnes.
(Je demande au savant professeur de nous prouver cette assertion: l’école savante des Buxtorf y a complètement échoué.)
«Lorsque les Hébreux veulent peindre les voyelles, ils emploient pour cela des figures qui ne se placent point dans la série des consonnes, mais au-dessus ou au-dessous de ces lettres.»
(Il faut prouver depuis quand cela? Il faut montrer des manuscrits, des monumens quelconques antérieurs au sixième siècle, qui autorisent une telle assertion. L’auteur lui-même nous apprend ailleurs «Qu’encore aujourd’hui le livre officiel qui sert à la lecture publique dans les synagogues, ne porte aucune de ces figures, et cela par imitation et par respect de l’ancien usage.»)
«Dans ce système d’écriture on ne donne le nom de lettres qu’aux signes représentatifs des articulations: ceux des sons se nomment points-voyelles ou motions. Le premier de ces noms est dû, parmi nous, aux grammairiens hébreux, qui vraisemblablement le tenaient des premiers grammairiens arabes, et vient originairement de ce que les sons, ou du moins une grande partie des sons ne sont représentés que par des points dans l’écriture hébraïque: le second est commun aux grammairiens orientaux en général; et ils ont ainsi nommé les signes des voyelles, parce que l’explosion de la voix ne pourrait avoir lieu malgré les dispositions des parties de l’organe nécessaire pour former les articulations, sans l’émission d’air qui forme le son, et qui meut ou met en jeu les parties de l’organe.
«Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont admis ce dernier système d’écriture.»
Ce texte veut plus d’un éclaircissement: l’auteur a dit plus haut que les grammairiens hébreux tenaient le nom de points-voyelles des premiers grammairiens arabes: donc ces Arabes avaient écrit avant ces rabbins hébreux: en ce cas, comment dire que les Arabes ont admis ce système d’écriture, lorsque le mot admettre signifie recevoir ce qui déjà existe, et ce qui se trouve indiqué préexistant dans cette phrase première: «Il est des peuples tels que les Hébreux qui n’écrivent que les consonnes.» Cette indication est d’autant plus formelle, que le nom d’hébreu ne s’entend de ce peuple que dans son ancienne existence nationale: une fois dissous par les Chaldéens, et sur-tout par les Romains, il porte plus particulièrement le nom de Juifs: l’auteur eût dû faire cette distinction, et au contraire son texte est tissu de manière à l’écarter: quand il parle de l’écriture hébraïque, on peut lui demander laquelle, puisqu’il y en a deux, et que la plus véritable est le caractère samaritain qui est sans points-voyelles: tout le monde sait que l’hébreu actuel est le vrai chaldéen, pris à Babylone, qui ne fut admis, ou du moins consacré que par Ezdras: à cette époque, et après elle, on cherche vainement les points-voyelles dans les livres juifs; la plus âpre controverse n’a pu prouver l’existence de leur système mis en pratique, avant l’assemblée des docteurs juifs à Tibériade, au commencement du sixième siècle[43]: et nous verrons ailleurs que M. de Sacy est de cet avis. Continuons son texte.
[43] D’après l’aveu formel d’Elias Levita; voyez les écrits de Louis Capel et du P. Simon, oratorien, contre Buxtorf; voyez aussi les Prolégomènes de la Polyglotte de Walton.
«Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont admis ce dernier système d’écriture: toutes leurs lettres sont des consonnes; elles sont au nombre de vingt-huit. Outre cela ils ont pour voyelles trois signes qu’ils appellent d’un nom générique motions.»
Ainsi l’auteur se place au nombre de ceux qui veulent que les lettres A, i, ou, et ain, soient des consonnes: cette thèse sera difficile à soutenir: l’on conçoit qu’elle l’ait été et le soit encore par des savans de cabinet, qui n’expliquant les livres orientaux qu’à la manière algébrique, c’est-à-dire par la seule vue des signes, ne s’occupent point de la valeur prononcée des lettres et qui même la dédaignent comme une chose barbare: mais de la part d’un professeur versé dans la théorie et la pratique, qui a entendu beaucoup d’individus égyptiens, syriens, barbaresques; qui a présidé la commission arabique tenue en 1803, et même dressé l’alfabet harmonique, conforme à mes principes, auxquels alors il adhéra; cette nouvelle assertion serait inconcevable, s’il n’y joignait immédiatement des restrictions qui l’atténuent infiniment, je pourrais dire qui la détruisent. Écoutons-le.
«Il est assez vraisemblable, dit-il, no 5, page 3, que parmi les lettres des Arabes, ainsi que parmi celles des Hébreux, il y en eut autrefois plusieurs qui ont fait au moins dans certains cas les fonctions de voyelles. Cela paraît même certain de l’élif, du waw, et du ya (a, ï, ou), qui, dans le système actuel de l’écriture arabe, semblent faire encore souvent la fonction de voyelle. Le waw et le ya sont même prononcés dans le langage vulgaire, lorsqu’ils se trouvent au commencement d’un mot, comme nos voyelles ou et i (françaises).»
Il y a dans ce texte une incertitude remarquable d’expressions:—Il est assez vraisemblable.—Cela paraît même certain—au moins dans certains cas.—Si cela est certain, pourquoi l’appeler apparent, surtout quand on l’avoue fréquent dans l’usage actuel[44]? En outre que veulent dire ces mots: plusieurs lettres qui ont fait les fonctions de voyelles?—En faisant ces fonctions restent-elles consonnes? peuvent-elles changer de nature à volonté? et si, comme il est de fait, ces lettres, dans l’usage actuel, représentent habituellement des voyelles comme les nôtres, avec ou sans les points postiches, dits motions, où est la preuve qu’elles n’en représentaient pas avant l’invention de ces signes interpolés? Ne peut-on pas dire qu’il y a ici un mélange de deux doctrines? l’une dogmatique, résultant d’autorités anciennes, que l’on ne veut pas enfreindre; l’autre personnelle, résultant de la conviction intime que donne l’examen judicieux des faits.
[44] L’auteur, page 4, à la note, cite Antoine Ab Aquilâ pour quelques exemples de l’i; mais tout l’arabe usuel en est rempli et pour l’a, et pour l’ou, et pour l’aïn.
En procédant d’après cette seconde méthode, je pourrais trancher la difficulté par la seule application des principes généraux dont j’ai démontré l’évidence; mais il m’a paru plus instructif et plus curieux de résoudre le problème par ses propres racines, et de faire connaître au lecteur comment les constructeurs eux-mêmes de l’alfabet arabe ont raisonné en le formant, et comment ils ont donné lieu à un paradoxe qui ne fut point d’abord général, et qui ne l’est devenu que par une position vicieuse de la question. Mes autorités ne seront pas équivoques, puisque je vais les emprunter de M. de Sacy lui-même, qui, dans le volume 50 des Mémoires de l’Académie des Inscriptions, a publié, d’après les écrivains originaux, un travail du plus grand intérêt sur l’histoire de cet alfabet: je vais en rassembler les résultats dans l’ordre que prescrit la clarté de mon sujet.
§ III.
Précis historique de la formation de l’Alfabet Arabe.
«Les meilleurs historiens arabes[45] s’accordent à dire que le caractère d’écriture dont se sert maintenant cette nation, fut inventé seulement vers les premières années du quatrième siècle de l’hégire (vers l’an 940 de notre ère), par le visir Ebn Mokla: que ce fut moins une invention qu’une réforme nécessitée par le désordre que la fantaisie et la négligence des copistes avaient introduit dans le caractère antérieur usité.
[45] Voyez d’abord sa grammaire arabe, page 4, no 5; puis les Mémoires de l’Académie, page 386, tome L.
«Ce caractère antérieur avait pour la première fois été apporté (vers l’an 558 de notre ère) aux pays de la Mekke et de Médine, où personne avant cette époque ne savait écrire. (Par conséquent ni lire).
«Le premier Mekkois qui l’apprit fut un nommé Harb, cousin issu de germain du père de Mohammed (né, comme l’on sait, en 571).
«Ce Harb le tint d’un habitant de Hira, qui, lui-même, l’avait appris à Anbar[46], de deux Arabes[47] de la tribu de Taï, lesquels étaient venus s’y établir.
[46] Deux petites villes sur l’Euphrate.
[47] Appelés, Morâmer et Aslàm.
«D’après les plus anciens monumens arabes, cette écriture première était de forme quarrée, semblable au caractère syrien, dit estranguelo. Or, comme la tribu de Taï, établie dans le désert de Syrie, a toujours eu des rapports commerciaux avec le littoral de ce nom, on a droit de conclure que ce fut réellement l’alfabet syrien, alors usité, qu’apportèrent les deux arabes dans les villes d’Anbar et de Hira. Cette conclusion a d’autant plus de force que le nombre actuel des vingt-huit lettres arabes et leur ordre dans la liste alfabétique, ne sont pas d’une date aussi ancienne, et qu’avant Mohammed les lettres étaient classées selon l’ordre des vingt-deux lettres syriennes.»
Sur ce texte, j’observe d’abord que l’alfabet syrien estranguelo n’étant, selon les antiquaires, qu’une forme, une variété de l’alfabet phénicien dont les Grecs adoptèrent l’usage environ quinze siècles avant notre ère, on a droit de conclure que les Grecs et les Arabes, qui ne se connaissaient ni ne se communiquaient, n’ont pu s’entendre à recevoir les mêmes lettres pour figurer leurs prononciations respectives sans qu’il y ait eu identité ou très-grande ressemblance entre les valeurs de ces lettres: par conséquent A, i, ou, même ain, ont dû être des sons-voyelles identiques, ou très-analogues chez les Grecs et les Phéniciens qui leur ont donné un même ordre alfabétique, et chez les Arabes qui n’ont dérangé cet ordre que depuis Mohammed: en ce cas, l’on ne saurait dire qu’elles soient devenues consonnes par la raison qu’elles ont changé de pays; et quant à l’altération qu’y aurait pu apporter le temps, si l’on veut disputer sur le passé, du moins accordera-t-on ce qui est constaté par le temps présent.
Nous regrettons que le savant auteur n’ait point traité la double question de savoir en quel temps l’alfabet arabe fut élevé au nombre de vingt-huit lettres, et en quel temps fut changé l’ordre ancien des vingt-deux qui furent sa base. Pour suppléer à cette lacune ne peut-on pas dire que l’arabe étant parlé sur une immense étendue de pays, par diverses tribus ou peuplades, les unes sédentaires, les autres errantes, qui se communiquaient peu, il dut naître des prononciations nouvelles, par des accidens naturels, et même individuels? Ainsi un individu puissant, un chef de tribu ou de famille, ayant, par quelque défaut d’organe, émis une consonne singulière, comme il est arrivé chez nous pour le grasseyement, cela aura suffi chez une tribu isolée, pour introduire et fixer une nouvelle consonne: d’ailleurs les Arabes, sur leurs frontières égyptiennes et persanes, ont pu prendre des femmes qui auront apporté et transmis à leurs enfans des prononciations étrangères: lorsqu’ensuite de telles peuplades auront voulu écrire, elles auront été forcées de faire des lettres nouvelles, et le recueil de ces alfabets partiels a servi à composer finalement un alfabet général: l’établissement de celui-ci, qui suppose la préexistence de tous les autres, exige pour son époque et pour son foyer, un pays et une époque de civilisation et de culture des lettres, avec une communication facile entre tous les Arabes. On n’aperçoit pas des traces d’un tel état de choses avant Alexandre le conquérant; et, comme après lui les Grecs, vainqueurs de l’Asie, donnèrent partout une vive impulsion aux lettres, il serait naturel de croire que l’opération dont nous parlons se fit sous l’influence scientifique des Séleucides ou même des Ptolomées sur les bords du Nil ou ceux de l’Euphrate.
Quelque part qu’elle se soit faite, on doit remarquer qu’elle fut du genre de celle que je propose, et que l’addition de six lettres à l’antique alfabet dut être une innovation hétérodoxe, d’abord blâmée, mais qui ensuite, fortifiée par l’utilité et par l’usage, devint dominante, et par conséquent orthodoxe; car l’orthodoxie n’est que la puissance.
Sans doute l’alfabet de vingt-huit lettres existait déjà depuis du temps lors de l’apparition de Mohammed; mais l’ordre actuel des lettres était-il fixé? cela n’est pas si clair: les premiers savans qui ajoutèrent six lettres nouvelles aux vingt-deux anciennes, durent ne pas heurter l’usage établi; ils durent faire ce qu’ont fait les Syriens et les Juifs qui, voulant peindre des sons étrangers, prennent dans leur alfabet la lettre la plus analogue, et se contentent de la noter d’un point par-dessus ou par-dessous: ils donnent à cette méthode le nom de kerchouni: en de tels cas, l’idée naturelle est d’accoler cette lettre neuve à sa semblable pour faire saillir leur différence. Par cette raison, l’ordre premier des vingt-huit lettres arabes a dû imiter l’ordre ancien: alors on pourrait supposer que les premiers musulmans l’ont changé pour effacer une trace de ce qu’ils appellent le temps d’ignorance et d’idolâtrie; cela serait dans leur caractère: le savant auteur du mémoire que je cite nous en donne une autre raison fondée en faits plus positifs[48].
[48] Mémoires de l’Académie, tome L, page 348.
Il observe que dans l’ancienne écriture quarrée la ressemblance de certaines lettres n’avait pas lieu au point de les faire confondre l’une avec l’autre; mais dans les transplantations d’écriture qui eurent lieu d’école en école, d’abord d’Anbar à la Mekke, puis de la Mekke à Médine, à Basra, enfin à Koufa, les copistes qui, pour leur commodité, arrondirent de plus en plus les lettres, parvinrent à en altérer plusieurs de manière à ne plus les différencier: il en résulta des méprises, graves en certains cas: l’un de ces cas étant arrivé dans le camp des Musulmans au temps d’Othman, troisième kalife (élu l’an 643), ce chef des fidèles imagina pour premier remède de retirer de la circulation, encore très-bornée à cette époque, toutes les feuilles du Qôran, composées de fragmens de papyrus, de parchemin, de feuilles de palmier, et même d’omoplate de mouton, dont on cite un exemple formel[49]: le scribe Zeïd, fils de Tabet, chargé de ce travail, parvint à composer un exemplaire régulier, qui a été le type de tous les Qôrans écrits depuis. Il est reconnu que cet exemplaire d’Othman fut écrit sans aucun des points soit diacritiques, soit voyelles, inventés depuis pour différencier les lettres: à mesure que l’on en tira des copies successives, la figure propre des lettres subissant des altérations, il s’ensuivit confusion de quelques-unes: par exemple, i fut pris pour n, Sad pour Dad, etc. Ces méprises devinrent de jour en jour plus fréquentes, plus fâcheuses; l’on ne fut pas d’accord immédiatement sur le remède: les uns voulurent appliquer des signes; les autres, plus scrupuleux, s’opposèrent à l’introduction de tout corps qui fût étranger à la pure parole divine.
[49] Mémoire cité, page 307 à 311.
§ IV.
Définition des points-voyelles ou motions, et des points diacritiques ou différentiels.
Deux causes principales de méprise et de confusion existaient: l’une était la ressemblance des lettres elles-mêmes; l’autre, était l’absence d’une partie considérable des voyelles prononcées: cette deuxième cause était inhérente à l’ancien alfabet; en outre, les voyelles mêmes qui étaient écrites changeaient quelquefois de valeur. Divers expédiens sans doute furent proposés: on préféra celui de ne pas toucher au corps de l’écriture sacrée, venue de Dieu par le prophète; et l’on imagina d’apposer hors de cette écriture, dessus et dessous la ligne, des signes factices pour remplir l’objet désiré: les premiers de ces signes furent des points et des barres, divisés en deux classes distinctes; l’une, celle des points diacritiques; l’autre, celle des points-voyelles, ou motions: les points diacritiques sont ceux qui, selon la valeur de ce mot grec, distinguent une lettre de sa semblable; placés sur elle ou sous elle, ils font partie intégrante et constitutive de cette lettre: ainsi la figure du grand H, si l’on met un point par-dessus, vaut jota, χ grec: djim ou ɠ, si le point est par-dessous. (V. le tableau, no V).
Note de transcription
Ce tableau no V ne figure pas dans le document original de la Bibliothèque de France. Cependant le [tableau no 2] à la page 219, intitulé ALFABET ARABE, TRANSPOSÉ EN CARACTÈRES EUROPÉENS contient sensiblement les mêmes informations.
Les points-voyelles, ou plutôt les motions, selon le terme arabe, sont ceux qui suppléent aux voyelles absentes, ou modifient les voyelles écrites.
Ces deux espèces de points ont-elles été inventées ensemble, ou l’une après l’autre? en quel temps précis leur usage fut-il introduit? L’auteur des mémoires produit à cet égard les opinions de beaucoup d’écrivains musulmans qui ne sont pas d’accord entre eux: les uns, sans preuves, et même contre toutes preuves, raisonnant à la manière de l’école rabbinique, veulent que les deux espèces de points soient aussi antiques que le livre sacré; qu’ils soient partie intégrante de l’ancien système d’écriture qui, sans eux, disent-ils, n’eût pu avoir de clarté, etc. Les autres réfutent cette opinion par des monumens authentiques, qui démontrent la non-existence des points dans les temps anciens, et leur première apparition seulement après le kalife Othman: quant au défaut de clarté, nous ajoutons qu’il a pu, qu’il a dû exister par deux raisons puissantes, l’une fondée sur le génie mystérieux de l’antiquité, l’autre sur la nature de la chose même.
D’une part on ne saurait douter que l’homme ingénieux qui le premier imagina les lettres, et qu’après lui ceux qui fixèrent l’alfabet, n’aient remarqué que la consonne en général ne peut se prononcer sans être suivie d’une voyelle: cette remarque faite, ils ont pu conclure qu’il suffirait de peindre cette consonne pour que nécessairement la voyelle fût appelée: et si, comme on a lieu de le croire, les premiers auteurs de l’alfabet furent des marchands, des navigateurs phéniciens, c’est-à-dire des hommes qui parlaient l’un des nombreux dialectes du vaste idiome arabe, ces hommes qui auront remarqué ce fait encore existant, savoir «que les petites voyelles diffèrent de tribu à tribu, quoique leurs consonnes affixes soient les mêmes;» ces hommes auront jugé convenable de ne tracer que ces dernières, en laissant à chacun le soin de suppléer les voyelles selon son dialecte et son habitude: ainsi, trouvant que le mot prononcé Ka Ta Ba, en Chaldée, se prononçait Ko To Bo, dans le nord de la Syrie, Ké Té Bé en Palestine, sans que le sens fût changé, ils auront jugé superflu, et même embarrassant de tracer les voyelles variables, et ils se seront contenté d’écrire le canevas élémentaire K T B.
D’autre part, une seconde cause d’obscurité, et celle-là préméditée, a dû être l’esprit mystérieux des anciens savans qui, surtout chez les peuples d’Asie, s’étant organisés en castes héréditaires, n’acquirent leur immense pouvoir politique et sacerdotal que par le monopole de toute science: le système hiéroglyphique servit bien leur jalousie par son vague et par ses équivoques; ils durent s’opposer à l’introduction du système alfabétique; mais, lorsqu’une fois ils l’eurent admis, ils durent conserver les difficultés nécessaires à en repousser le vulgaire: il convint au génie des prêtres de rendre les livres difficiles et mystérieux; et lorsqu’ensuite des novateurs posèrent en dogme le besoin de lire correctement la parole de Dieu, cela devint le germe, le signal d’une révolution dans tout le système théocratique. Aussi une partie même des dévots musulmans blâma-t-elle les moyens de rendre la lecture trop facile et trop populaire: tant il est vrai que le monopole de la science et du pouvoir est le virus moral de l’espèce. Revenons à notre narration.
Le savant auteur du mémoire observe[50] que selon d’autres narrateurs, Othman fut le premier qui fit apposer non les motions, mais seulement les points diacritiques; on objecte à ceux-ci que ni le manuscrit original de ce kalife, ni ses premières copies, jusqu’à la mort des compagnons du prophète, ne furent marqués de ces points; et l’on ajoute qu’à leurs premières apparitions, il ne fut permis de les peindre qu’en couleur rouge ou bleue, pour les distinguer du texte sacré: il paraît que dans le principe, les points quelconques ne furent apposés qu’en certains passages, susceptibles de controverse ou de méprise.
[50] Mémoire cité, page 318.
Selon une troisième opinion, la première opposition régulière et systématique aurait été faite quarante années après Othman, par Abou’l Asouad-el-Douli, sur l’ordre du kalife Abd-el-Melek, fils de Mérouan; mais d’après les circonstances que l’on récite, le système ne fut pas encore complet, et le plus grand nombre des auteurs qui se montrent les mieux informés s’accorde à reconnaître que ce fut le grammairien K’alil, qui enfin, vers l’an 770, organisa de toutes pièces l’édifice orthographique aujourd’hui subsistant.
L’un des narrateurs arabes (el Mobarred), s’exprime à cet égard d’une manière très-remarquable; il dit[51]:
[51] Mémoire cité, page 369.
«Les figures des voyelles qui se voient aujourd’hui dans les alcorans sont de l’invention de Khalil: ces figures sont prises de celles des lettres: le domma n’est autre chose qu’un petit ou, que Khalil plaça au-dessus de la lettre: le kesrah est un petit ï, posé au-dessous de la lettre, et le fat’ha est un elif placé horizontalement au-dessus de la lettre.»
Je prie le lecteur de bien noter ces phrases: les figures des motions sont prises de celles des lettres (a, i, ou); c’est-à-dire de ces grandes voyelles, de ces voyelles constitutives de l’alfabet dès son origine phénicienne: ce fait seul résout toute la question.
Nous voyons que K’alil fut l’organisateur définitif de l’alfabet arabe; mais ce que l’on cite du travail antérieur d’Abou’l Asouad-el-Douli indique que celui-ci avait eu l’idée première des motions; l’un des narrateurs nous dit que ce grammairien, sollicité par Ziad, d’orthographier le Qôran, pour l’usage des Persans convertis, exigea qu’il lui fût fourni un copiste auquel il prescrivit l’ordre suivant[52]:
[52] Mémoire cité, page 325.
«Quand j’ouvrirai la bouche, mets un point sur la lettre;
«Quand je serrerai la bouche, mets un point devant la lettre;
«Quand je briserai la bouche, mets un point sous la lettre.»
Or voilà exactement le nom et la définition des trois motions arabes subsistantes, fat’ha (ouverture), domma (serrement), kesra (brisement): et si K’alil ne leur a point conservé la forme de points, mais bien la figure diminutive des grandes voyelles, on devine qu’il a eu pour motif d’éviter la confusion que l’on en aurait faite avec les points diacritiques.
Maintenant, si nous considérons d’une part, que les musulmans, à l’époque de 680, voulant peindre les voyelles occultes, employèrent d’abord de simples points, et d’autre part, que vers l’an 510, c’est-à-dire un siècle et demi auparavant, les rabbins juifs[53], dans leur concile de Tibériade, avaient discuté et fixé définitivement le système de leurs points-voyelles, n’avons-nous pas lieu de croire qu’ici les grammairiens arabes empruntèrent quelque chose des Juifs? surtout quand nous savons que plusieurs de ceux-ci devinrent partisans de l’islamisme. Bien des questions curieuses pourraient se présenter ici: par exemple, jusqu’où s’étend l’analogie entre l’un et l’autre système orthographique arabe et juif? ce dernier, réellement antérieur à l’autre, fut-il improvisé à Tibériade, ou fut-il seulement le résumé de beaucoup de tentatives partielles et successives, faites depuis long-temps, ainsi que l’indique avec candeur le rabbin Elias Levita? Les Juifs d’Asie qui connurent la langue grecque depuis les Ptolémées, ne durent-ils pas puiser, dans l’examen de son alfabet, des idées de comparaison qui leur auront fait sentir les imperfections et les besoins du leur? L’analogie entre leurs cinq voyelles principales et les voyelles grecques ou latines n’est-elle pas marquée? D’autre part, quand nous voyons la langue grecque régner en Syrie depuis le Macédonien Alexandre; quand nous calculons la nécessité où se trouvèrent les premiers chrétiens parlant syriaque, de comprendre et de traduire avec précision les livres saints, écrits dans les deux langues; enfin quand ces chrétiens syriens nous présentent aussi un système de points-voyelles à eux particulier, n’est-ce pas un autre problème de savoir comment ce système s’est formé; pourquoi l’on y trouve une branche de points-voyelles véritables, et une autre branche de trois lettres diminutives, évidemment tirées du grec, et formant motion, comme les arabes; enfin quels rapports de construction et d’origine peuvent avoir le système des Juifs et celui des Arabes? Ces recherches, en ce moment, me conduiraient trop loin; je dois me hâter de revenir à mon sujet.
[53] Connus sous le nom spécial de masorètes, c’est-à-dire, traditionnaires, dépositaires des traditions, chose si casuelle par elle-même, que, pour lui donner crédit, il a toujours fallu commencer par en faire un dogme hors de discussion.
Après le premier essai d’Abou’l Asouad-el-Douli, de nombreux incidens ayant fait sentir l’insuffisance de sa méthode, et le besoin d’un système plus étendu, le mérite et l’art du grammairien K’alil furent de profiter de l’état des choses et de la préparation des esprits pour construire l’édifice qu’adoptèrent ses compatriotes, et que je vais analyser.
§ V.
Système du grammairien K’alîl.
Nous avons vu que dans l’écriture arabe le premier besoin senti fut de distinguer les lettres trop ressemblantes: ce besoin fut rempli par l’admission de ce qu’on appelle les points diacritiques, qui, posés dessus ou dessous la lettre, lui donnent une valeur différente: c’est par ce moyen que les lettres ɦ, χ, ɠ, diffèrent l’une de l’autre, ainsi que les lettres sâd et dâd, tâ et zâ, i et n, r et z, etc.
Le second besoin qui ensuite frappa le plus vivement fut de rendre visibles les petites voyelles, qui, quoique non écrites, devaient se prononcer après les consonnes. Par exemple, l’écriture n’offrant que les consonnes k t b, il s’agissait d’indiquer si l’on dirait ka ta ba, ou ko to b, ou ke t b, ou ka tta b, ou ka tte b, etc., tous mots ayant des sens différens. Ici le moyen adopté par K’alîl fut, comme nous l’avons vu, de réduire à l’état de miniature les trois grandes lettres a, i, ou, et de placer ces nouvelles figures là où il convenait: l’on nous avoue que ces figures sont des voyelles; mais puisqu’elles ne sont que le diminutif d’a, i, ou, il s’ensuit évidemment qu’Abou’l Asouad et K’alîl les ont considérées comme étant de même nature, également voyelles, avec cette seule différence, que les trois grandes avaient un son plus long, plus marqué; et les petites, un son plus bref, exactement comme dans les vers grecs et latins où l’a, l’i, et l’ou, tantôt brefs, tantôt longs, causent cette cadence harmonieuse qui, par le même motif, existe éminemment dans la langue arabe.
Les noms donnés aux trois petites figures sont eux-mêmes la preuve de l’identité de leur son avec les trois grandes lettres; car fat’ha (ouverture), est la définition générale de l’a, selon tous les grammairiens; domma, ou serrement, est l’état où ils disent que sont les lèvres pour produire ou et u; kesra, ou brisement, a signifié pour l’auteur arabe l’écartement des lèvres à leur commissure pour prononcer les lettres i et e.
Le nom de motion ou mouvement, appliqué à ces signes, n’est pas d’un choix très-heureux; néanmoins il nous montre que les Arabes regardèrent la consonne comme un empêchement, comme un verrou, mis sur la voix qui ne prenait son issue et son mouvement que lorsqu’il était levé: il y a bien quelque chose de cela, mais l’expression est trop vague pour mériter approbation, surtout quand le nombre des voyelles, en arabe, n’est pas restreint aux trois motions, quoi qu’en aient dit leurs grammairiens et les nôtres; et qu’au contraire ce nombre s’étend à six ou sept autres sons parfaitement distincts, ainsi que nous allons le prouver, tant par l’examen de l’état actuel, que par l’analyse des combinaisons qu’inventa K’alîl, pour exprimer ces variétés encore subsistantes.
Il est de fait incontestable que l’oreille de tout Européen attentif distingue dans l’idiome arabe bien prononcé une diversité considérable de voyelles: tous les voyageurs rendent ce témoignage: l’auteur de la grammaire que nous suivons, n’en disconvient pas lui-même, quand il dit, page 3:
«Dans le système actuel de prononciation, les lettres elif, ié et wau semblent faire (font) souvent fonction de voyelles: que wau et yé sont même prononcés dans le langage vulgaire au commencement du mot, comme nos propres voyelles i et ou; que l’on en pourrait dire autant du hê, qui souvent répond à notre a et à notre é; et encore du ha, qui fait entendre avant lui un ê très-marqué; que ain aussi semble prendre le son d’une voyelle, et le plus ordinairement de la voyelle a, etc.»
Cet état de choses fut reconnu vrai, et fut sanctionné par la commission arabique de 1803: le tableau qu’elle dressa à cette époque, porte au-delà de quatorze le nombre des voyelles distinctes chez les Arabes[54].
[54] Je n’en avais marqué que douze dans mon travail de 1795.
Je présente au lecteur ce tableau ci à côté.
| VALEUR (FRANÇAISE) DES VOYELLES (ARABES) BRÈVES,LONGUES ET DIPHTHONGUES, Selon l’Alfabet Harmonique de la Commission officielleen 1803. | |||
|---|---|---|---|
| 1 | بَ | ba ou bè. | |
| 2 | بِ | bi, be, ou bé. | |
| 3 | بُ | bo, bu[55], bou, beu. | |
| 4 | بَا | bâ. | |
| 5 | بَا | be ou bɐ[56].] | b’ellah, b’esm. |
| 6 | بِى | bî. | |
| 7 | بُو | boû. | |
| 8 | بَو | baw. | |
| 9 | بىَ | bai ou bei. | |
| 10 | بَى | bä. | |
| 11 | عَ | oa. | |
| 12 | عِ | oi ou oe. | |
| 13 | عُ | oo ou oeu. | |
[55]J’observe que l’u français et turk n’a pas lieu en arabe. [56]La Commission a oublié cette combinaison: avec les variantes bo,bou, beu et be, il y aurait seize voyelles diverses plutôt que treize. | |||
| (Face à la page 122.) | No III. |
Jusqu’ici l’opération de K’alîl ne nous a montré que sept voyelles, savoir, les trois grandes a, ω, î; les petites a, ů, ì, et la gutturale ăïn. Sept autres restaient à exprimer; savoir: deux modifications de l’ăïn, è, et eù (de gorge); plus notre é masculin; notre ê (ai), notre ô, et même notre o moyen dans leur mot omam (les nations), enfin notre son eu, dans certains cas, ou plutôt en certains cantons, par exemple, celui d’Alep, où ce son est très-usité devant ou après la forte aspiration: il est probable qu’Abou’l Asouad avait trouvé trop de difficultés à peindre ces divers sons, et qu’il y avait renoncé; après lui, l’extension que les conquêtes de l’islamisme donnèrent au langage du Qôran chez toutes les tribus arabes et chez plusieurs peuples étrangers[57], ayant de plus en plus fait sentir le besoin d’en préciser les moindres détails de lecture, il dut se faire beaucoup de raisonnemens et de discussions dans les diverses écoles arabes: ces discussions durent amener quelques idées générales, dont on fut d’accord, et ce furent sans doute ces idées qui suggérèrent à K’alîl les moyens de résoudre les divers problèmes à la satisfaction sinon de tout le monde, du moins de la grande majorité.
[57] L’auteur du mémoire cite des exemples notables de méprises occasionnées par les barbarismes et solécismes, même du bas-peuple arabe. Un cas grave et grossier fut celui d’un gouverneur de La Mekke, qui, trompé par une tache d’encre tombée par hasard sur le grand h, lut Xasä, au lieu de hasa, et fit sur les jeunes conscrits de la ville l’opération de les châtrer, au lieu de les dénombrer.
Il paraît qu’en cette occasion il arriva ce qui a lieu dans la plupart des inventions: un premier moyen ayant été imaginé, l’inventeur ou le perfectionneur s’en saisit pour l’appliquer à d’autres cas de même espèce: Abou’l Asouad avait imaginé les trois points-voyelles; mais il ne s’en était servi que relativement aux consonnes: K’alîl, trouvant le sentier frayé, fit un pas de plus; après avoir changé seulement leur forme, il les appliqua aux grandes voyelles, et il fit des unes et des autres cette variété de combinaisons qui, approuvée par les docteurs, est devenue le système dominant et unique, tel qu’il existe de nos jours: voici les statuts de ce système, dont je rends le style arabe intelligible, en le traduisant en style européen.
(Le lecteur est instamment prié de prendre une attentive connaissance du tableau ci-joint no IV.)
SIGNES
COMBINÉS PAR LE GRAMMAIRIEN K’ALIL,
POUR REPRÉSENTER LES DIVERSES VOYELLES PRONONCÉES DANS L’ARABE USUEL.
| 1 | اَ | fat’ɦa sur alef lui confirme sa valeur naturelle a | a (petit) sur grand a égal a plein et pur. | |||
| 2 | ٻَ | idem sur ï fait ai égal à ê et ai français | a (petit) sur grand ï égal ai français et ê. | |||
| 3 | ٻَ | idem fait quelquefois a | (ramä, iermi) | idem fait quelquefois a. | ||
| 4 | وَ | fat’ɦa sur ωaω fait ô profond (au français), et aou diphthongue | a (petit) sur ou fait au, et ô profond français: ſôq (désir) ṣôṯ (voix) | |||
| 5 | ٻِ | kesra sous grand I lui confirme sa valeur î et ï | petit i sous grand î fait î plein et pur. | |||
| 6 | اِ | idem sous alef fait é ou æ français ɐ (exemple el esm) | petit i sous a fait ē. | |||
| kesra sous ou n’a pas lieu | petit i n’a pas lieu sous ou. | |||||
| 7 | وُ | domma sur ωaω lui confirme sa valeur ω | petit ou sur grand ou fait où plein et pur. | |||
| 8 | اُ | idem sur alef fait quelquefois o moyen | omam (les nations) | petit ou sur a fait o moyen. | ||
| idem sur le kesra n’a pas lieu | ||||||
| 9 | عَ | fat’ɦa sur ăïn lui confirme sa valeur ă | petit a sur a guttural fait ă guttural pur. | |||
| 10 | عِ | kesra sous ăïn fait è guttural ĕ | petit i sous a guttural fait ĕ guttural. | |||
| 11 | عُ | domma sur ăïn fait eù guttural ĕ | petit ou sur a guttural fait ŏ guttural. | |||
| En réduisant toutes ces expressions à leurs plus simples termes, il en résulte le tableau européen suivant: | ||||||
| REPRÉSENTATION EUROPÉENNE DES VOYELLES ARABES. | ||||||
| 1 | a | long, ou grand a. | ||||
| 2 | à | bref, ou petit à. | ||||
| 3 | î | long, ou grand î ï. | ||||
| 4 | i | bref, ou petit i. | ||||
| 5 | é | bref (kesré) é. | ||||
| 6 | ou | long, ou grand ω. | ||||
| 7 | où | bref, ou petit ů. | ||||
| 8 | aî | valant ê français et quelquefois ä. | ||||
| 9 | aω | valant ô profond. | ||||
| 10 | oa | valant o moyen. | ||||
| 11 | ia | valant æ, e et ɐ. (esm.) | ||||
| 12 | ă et a ă guttural, ou prononcé de la glotte. | |||||
| 13 | iă | valant è guttural. | ||||
| 14 | oă | valant èu français prononcé de la glotte. | ||||
Nota. Ce tableau a trois voyelles de plus que les précédens, parce qu’il comprend les trois motions pures. | ||||||
| Face à la page 123. | No IV. |
En se rendant compte de ce tableau, n’est-il pas singulier de trouver, 1o qu’aux septième et huitième siècles de notre ère, les grammairiens arabes aient opéré précisément comme nos grammairiens d’Europe? que n’ayant les uns et les autres que quatre à cinq voyelles à leur disposition, ils aient également imaginé de les combiner ensemble, pour exprimer le surplus des sons qu’ils trouvaient existans? je n’examine pas si ce surplus avait existé dès le principe de la langue: la négative me semble indiquée par le petit nombre des signes primitifs; mais cela m’est étranger en ce moment. 2o N’est-il pas singulier que parmi ces combinaisons plusieurs se trouvent exactement les mêmes en arabe qu’en grec et en latin? par exemple: a joint à i, se prononce comme notre ai français, c’est-à-dire, comme ê dans être et maître, analogue à l’ai grec et à l’æ latin: ce même a joint à ou, fait le latin au, tantôt diphtongue (aou), tantôt voyelle simple valant notre ô et au français dans les mots autre et apôtre; enfin, par la combinaison du petit i (kesré), avec alef, il fait notre é dans esm, émir. Il est clair que l’inventeur arabe a raisonné à l’européenne; il a dit: «La bouche ouverte fait â; la bouche serrée fait ï; entre ces deux termes, l’ouverture moyenne me donne é; je le peindrai par a moins i = é; en outre, le système arabe partage avec les Européens le défaut de plusieurs double-emplois des mêmes signes pour des valeurs simples, et de quelques signes simples pour des valeurs doubles: j’y reviendrai à l’instant. Ici, je dois saisir l’occasion de montrer au lecteur la solution matérielle du problème paradoxal: Que les «vingt-huit lettres de l’alfabet arabe sont toutes des consonnes.»
D’après les principes physiques de la science, il est démontré que les quatre lettres représentant a, i, ou et ăïn, ne peuvent être considérées comme consonnes: comment donc l’opinion contraire a-t-elle pu s’établir chez des hommes d’ailleurs doués d’esprit et de sens? l’analyse du procédé de K’alil va nous l’expliquer.
Du moment que les grammairiens eurent adopté l’expédient d’appliquer les trois petites voyelles ou motions sur les grandes, pour exprimer de nouveaux sons-voyelles, ils s’accoutumèrent à regarder la présence des motions comme indispensable à fixer la valeur de toute lettre indéfiniment; aucune lettre n’ayant pour eux un son déterminé sans ces auxiliaires, ils regardèrent toute lettre comme essentiellement muette, ou, selon leur langage, comme quiescente, c’est-à-dire en repos, et par cela même comme consonne: or, parce que les lettres alef, i, ou, ăïn, quand elles étaient nues, c’est-à-dire, sans motions écrites, étaient susceptibles de valeurs diverses, et que par conséquent elles n’en avaient point encore une fixe, l’addition des motions leur devint aussi nécessaire qu’aux autres lettres; on les regarda également comme des signes muets et en repos, et par suite comme des consonnes. Cela est vrai sous certains rapports; mais ce n’en est pas moins une subtilité de la vieille école, qui, rétorquée contre elle, prouve, sans réplique, le vice énorme dont nous l’accusons, «celui de n’avoir écrit que la moitié de ce qu’il fallait prononcer, et d’avoir laissé le reste à deviner.»
La preuve que ma solution n’est point idéale, se trouve dans le témoignage positif d’un Syrien maronite qui, en 1596, publia une grammaire syriaque infiniment supérieure en clarté à ce qu’on a fait depuis[58]. Ce Syrien nommé George Amira, en attaquant l’opinion de quelques grammairiens antérieurs, et entre autres, d’un nommé David, fils de Paul, s’exprime de la manière suivante[59] (page 31):
«Selon David, fils de Paul, les lettres se divisent en deux classes; les unes ayant voix (les voyelles); les autres sans voix (les consonnes): celles ayant voix (les voyelles) se prononcent par elles-mêmes, semblables à elles-mêmes, formant un son complet sans le besoin d’aucune associée pour compléter l’émission de leur son: chacune d’elles complète sa propre syllabe.
[58] J’entends surtout désigner la grammaire de Jean David Michaelis, imprimée en 1784; Halle, in-4o.
[59] Les parenthèses ne sont pas du texte.
«Les autres sont appelées sans voix, parce qu’elles ne peuvent à elles seules compléter un son comme les voyelles.»
George Amira trouve cette définition assez juste.
«Mais, dit-il, elle ne peut s’appliquer à notre alfabet syriaque, parce qu’aucune de nos lettres ne peut se proférer sans le secours de l’une des six ou sept voyelles établies par nos grammairiens: je suis du nombre de ceux qui considèrent toutes nos lettres comme des consonnes, par la raison qu’aucune d’elles ne sonne par elle-même; et que toutes ont besoin qu’on leur joigne quelques voyelles ou motions qui les fassent sonner chacune diversement.»
On voit ici très-positivement exprimé ce que j’ai établi ci-dessus. Amira continue: «Je n’aime pas non plus la doctrine d’un de nos grammairiens, qui a écrit en langue arabe, et qui, comme plusieurs, veut qu’on divise les lettres en voyelles et en quiescentes, en appelant voyelles celles qui, comme alef, ou, et i, commencent par une motion; et quiescentes celles qui commencent sans motion.»
Sur ce texte, George Amira fait un mauvais raisonnement, en inférant que le Qâf et le Sâd seraient aussi des voyelles, parce que, dit-il, pour les prononcer, nous commençons par une motion. Le fait est faux, à moins qu’on n’en dise autant de ma, de bé, etc.: cela nous montre seulement que George Amira, né montagnard du Liban, par conséquent nourri en un dialecte paysan et grossier, a eu le vice de prononciation qui dénature le Qâf, à la manière de Damas, et quelque chose de semblable pour le Sâd.
Ensuite, citant des mots qui commencent par a et ou (abina), un parent; wa qâm (et il se leva): «Leurs initiales, dit-il, n’ont point de motion, et par la définition de notre adverse, elles seraient consonnes; ce qui, dit-il, est un contre-sens.»
Donc Amira les reconnaît pour voyelles, et lui-même est en contradiction: ce qui nous importe en ces aveux est de voir que les anciens grammairiens n’eurent point, sur la question qui nous occupe, cet accord dont on veut se prévaloir aujourd’hui; et que si l’opinion actuelle domine chez les Musulmans, c’est parce que, selon leur esprit intolérant, la majorité, après l’avoir adoptée, n’a plus permis que l’on soutînt le contraire, et a fait disparaître tous les témoignages relatifs.
Un autre aveu notable de George Amira, est celui-ci: «Je conviens que lorsque ces lettres a ω i, se trouvaient tracées dans les livres (anciens), sans aucune motion, et qu’elles ne pouvaient alors sonner par elles-mêmes, il dut exister une grande difficulté de lecture; c’est pourquoi nos docteurs imaginèrent de petites marques, faisant fonction de voyelles, afin que les lettres affectées de ces marques, ne laissassent plus d’embarras sur leurs valeurs.»
On voit ici que les points-voyelles ou motions n’ont été chez les chrétiens syriens qu’une invention tardive, née, comme chez les Arabes, du besoin d’éclaircir le logogriphe de la vieille écriture. Quant à l’objection qu’on en pourrait tirer, nous apprenons d’un autre grammairien, antérieur à George, que des prêtres éthiopiens, venus à Rome (vers 1530), avec des livres syriaques sans aucuns points-voyelles, furent étonnés d’apprendre l’existence de ces signes, et qu’ils n’en conçurent pas même le besoin, vu, dirent-ils, la facilité que donne l’habitude contractée dès l’enfance, de lire sans points[60].
[60] Introductio in linguam Syriacam, Chaldaicam, auctore Thesæo Ambrosio, etc.
Revenons à l’examen des procédés de K’alil pour lever une dernière portion des difficultés de la lecture arabe: le mérite de cette portion semble lui appartenir tout entier, d’après les expressions du narrateur el Mobarred, qui dit:
«Mais les signes de hamza, tašdid, roum et ištimâm, sont de l’invention de K’alîl[61].»
[61] Mémoire cité, page 239. M. de Sacy observe que le Roum équivaut au Katef des Juifs, l’Ištimâm au Scheva.
§ VI.
Signes orthographiques, djazm, hamza, tašdid, etc.
Nous avons vu que, dans le système phénico-arabe, la consonne écrite renferme une voyelle occulte qu’il faut ajouter dans la lecture et dans la prononciation: cependant, par la construction du langage, il s’est trouvé beaucoup d’exceptions où la consonne doit rester close et muette, par exemple: dans les mots qalb (cœur), kelb (chien), esm (nom), oktob (écris), etc., on voit lb, sm, kt, liés sans motions intermédiaires: pour spécifier cet état, il fallut un signe particulier: K’alil imagina ou adopta celui qu’on appelle djazm, qui signifie séparation, césure (et encore repos): c’est une espèce d’apostrophe assez bien représentée ainsi: qal’b, kal’b, es’m, ok’tob. On voit ici l’embarras et la contradiction qui résultent du vice organique de l’alfabet arabe; son principe fondamental a voulu que la consonne fût ouverte: un usage très-fréquent veut qu’elle soit close et muette: le principe lui attache une voyelle; il faut un signe négatif pour effacer un signe positif qui devient superflu, c’est-à-dire, qu’il faut un moins pour détruire un plus, et faire zéro. Quel détour pour un but simple! Quelle complication inutile! Le nom de séparation donné à ce signe est insignifiant: celui de repos cadre mieux avec l’idée arabe de considérer la consonne comme un obstacle stationnaire mis en mouvement par la voyelle.
Par suite du principe vicieux qui veut que la consonne soit toujours ouverte, toujours munie de sa voyelle cachée, il est encore arrivé qu’une même lettre consonne n’a pu s’écrire double, quoique prononcée telle, parce que la voyelle cachée vient toujours s’interposer à la première, par exemple: si l’on écrivait Ka T Ta B, par deux TT, on lirait Ka Ta Ta B. Pour remédier à cet inconvénient, K’alîl imagina d’appliquer sur la lettre-à-redoubler un signe spécial qu’il appela tašdid, c’est-à-dire, renforcement à-peu-près comme ceci ( ّ ).
Je reproche au mot renforcement de n’être ni bien choisi, ni exact; car il ne suffit pas ici de prononcer plus ferme; il s’agit de doubler, attendu que la consonne est évidemment doublée, ainsi que le prouvent les verbes qui n’ont que deux consonnes écrites, par exemple: RaD (il a repoussé), équivalent à RaDD; MaD (il a entendu), équivalent à MaDD, etc.: lorsque ce radical entre en régime, le double D se développe, et dans le participe, il fait maRDωD (objet repoussé), maMDωD (objet étendu), etc. Il est apparent que les grammairiens arabes n’ont pas été de savans analystes; les auteurs de l’ancien alfabet grec furent plus habiles ou plus heureux, lorsqu’en adoptant le phénicien, ils rejetèrent le principe d’écrire la consonne seule comme portant avec elle une voyelle occulte et affixe: et lorsqu’ils établirent que la consonne serait essentiellement close, et ne s’ouvrirait que par la présence d’une voyelle écrite: par là, il n’y eut de prononcé, dans leur système, que ce qui fut écrit; et il n’y eut d’écrit que ce qui fut prononcé; alors la consonne tracée seule n’eut point besoin d’un signe particulier pour la faire taire, il ne lui fallut ni le djazm arabe, ni le scheva juif; ni même le tašdid, puisque l’on put et l’on dut l’écrire double quand elle fut prononcée double. Qui pourra nous dire les conséquences qu’a eues cette clarté de méthode sur tout le système scientifique des occidentaux? Qui pourra dire jusqu’à quel point la méthode logogriphique des phénico-arabes, et de leurs disciples, a entravé la marche de l’esprit chez les Asiatiques? Mais revenons à notre grammairien qui nous donne encore à déchiffrer trois signes plus compliqués et moins utiles que les précédens.
Le premier de ces signes est celui que l’on nomme hamza, c’est-à-dire piqûre; aucun européen n’a bien défini son objet, parce que c’est un incident de prononciation qui, jusqu’ici, ne s’est montré que dans l’arabe, et qu’il faut l’avoir anatomiquement étudié pour le comprendre: cet incident est une coupure ou interruption subite de la voix, opérée par le rapprochement des deux parois de la glotte, qui forme un contact léger, seul de sa classe. Sous ce rapport, le hamza mérite le nom de consonne, et le judicieux auteur français de la grammaire que nous suivons a eu raison de l’appeler articulation[62]. Il est également fondé à lui trouver de l’analogie avec l’ăïn, dont le mécanisme dépend aussi de la glotte: K’alîl paraît avoir eu la même idée; car sa figure du hamza ( ٔ ) n’est qu’un diminutif de cette lettre: néanmoins, quiconque aura bien écouté un Arabe chantant des vers où l’ăïn se trouve sous ses trois modifications, ă, ĕ, ŏ, surtout dans les finales, ne pourra se dissimuler qu’elles ne soient autant de véritables voyelles, difficiles sans doute pour des étrangers, mais non pour les Arabes, qui s’habituent dès l’enfance à faire jouer les petits muscles de la glotte. Lorsque ensuite l’auteur français ajoute que alef, marqué de hamza, cesse d’être voyelle et devient consonne, je ne puis du tout adopter son avis: je conviens seulement que A est si brusquement étranglé par hamza, qu’à peine peut-on le distinguer de ce pincement de la glotte qui le suit: la voix se coupe comme d’un hoquet pour être immédiatement reprise et continuée. Le mot piqûre ne me paraît pas une expression plus heureuse que le renforcement et la césure; j’aurais mieux aimé pincement.
[62] Page 52 et page 18.
Les fonctions du hamza ne sont guère relatives qu’à la lettre alef; il avertit qu’elle est mobile, c’est-à-dire susceptible d’être changée par toute motion survenante. Quelquefois les copistes se permettent d’écrire hamza pour alef même, par exemple: supposant le signe (”) valoir hamza, ils écrivent D”B au lieu de DAB: GÏ” au lieu de GÏA: Sω” au lieu de SωA: ïeS”aL au lieu de ïeSAL, etc.
Ce dernier exemple a ceci de remarquable, que le djazm, appliqué à l’s’, produit l’effet de hamza même; c’est-à-dire qu’il arrête subitement la voix en sorte qu’il faut épeler non pas ïe-sal, mais ïes-al; la même chose a lieu dans le mot qor’an, et partout où la consonne djezmée est suivie d’une voyelle.
Hamza suit encore alef sous ses formes de ou et de i, c’est-à-dire lorsque ces deux voyelles remplacent A, par exemple: dans mω”men, Gi”la: son mérite alors est d’avertir que A radical est caché là: ce mérite sera facile à conserver dans mon système d’écriture européenne, en donnant au hamza une figure convenue: je viens de proposer celle du guillemet renversé (”).
Il ne nous reste plus à discuter que deux derniers signes appelés wasl et madda.
Le mot wasl signifie jonction; il a pour signe un trait courbe qui se place sur Alef commençant un mot (ٱ): ce trait avertit que la voyelle finale du mot précédent va tuer Alef, pour se joindre à la lettre qui le suit, et se prononcer avec elle, par exemple: on a écrit Raïtoú, Abna Ka: le trait wasl, en se posant sur A, ordonne de lire Rait ů bna Ka: on a écrit abnu-al-maleki; le wasl ordonne de lire abn-u-lmaleki.
Par conséquent, c’est comme si, en français, ayant écrit: la joie et l’espérance ont enivré son âme; on imaginait des signes pour faire lire la joy et l’espéran’ son tanyvré so nâme. Assurément de telles précautions seraient un abus ridicule et très-onéreux pour le lecteur; j’ajoute très-inutile dans l’une comme dans l’autre langue; car si le disciple ne veut qu’expliquer le sens à la manière des savans d’Europe, ces subtilités d’orthographe ne lui servent à rien; si, au contraire, il veut parler selon l’usage vulgaire, toutes ces règles lui sont superflues, car on n’acquiert cet usage que par la pratique auriculaire: en aucun pays arabe on n’entendrait un homme qui dirait comme nos érudits de Paris: raïtubna ka, ibnůlmaliki, ïaqwlů zan, ihdiniyossirâta nimatiya ’llati: je puis attester que dans toute l’Égypte et la Syrie on dit à la française, rait ebnak; ebn-el malek; iaqwl aïzen; ehdini el serât, ou bien es-serât, nemati ellati, etc. J’ajoute que cette prononciation d’A ou de E en i est entièrement turke; qu’aucun pur Arabe ne dit, ibn, il melïki; ni b’ism illah irrahmani, ihdina, etc. Mais bien clairement à la française, b’esm, ellah errahmân; ehdi-na, etc.
L’abus du wasl est porté au point de l’écrire sur Alef, alors même qu’il ouvre une phrase, un alinéa, ou qu’il est précédé d’un mot terminé par une consonne sans action sur Alef. Pour montrer tout l’imbroglio de cette orthographe, je veux épeler, à la manière arabe, quelques mots, en nommant tous leurs signes tant négatifs que positifs: par exemple, le mot oktob (écris), un Arabe épélera:
Alef plus domma fait o, plus hamza, plus kef, djezm, Te, domma, Bé, djezm: voilà dix signes pour écrire un mot que notre méthode rend très-bien en cinq lettres, oktob: on voit toute la supériorité du système européen en clarté et simplicité: sa construction dispense de l’échafaudage de toutes ces règles positives et négatives qui fatiguent l’étudiant[63], et de plus elle nous permet de remplacer par des signes équivalens ce qu’elles peuvent avoir d’utile: voyons le madda ( ٓ ).
[63] L’auteur de la Grammaire arabe, page 62, no 140, dit positivement: «Dans les livres imprimés, et même dans les manuscrits avec voyelles, on omet souvent medda, wesla, hamza, sans qu’il en résulte aucune difficulté réelle pour la lecture.»
Ce mot signifie extension ou prolongation: le signe est un trait semblable à celui que les Espagnols mettent sur l’ñ: son emploi est encore relatif et presque exclusif à l’alef: comme il arrive en certains cas que deux alef doivent se suivre, l’un radical et l’autre mobile, le signe madda, placé sur un seul, dispense d’écrire l’autre: par exemple, on devrait écrire samaa (le ciel), on écrit samã; on devrait écrire aamanna, aakelωn, on écrit ãmanna, ãkelωn; par conséquent madda est une véritable abréviation, dont nous avons l’exemple dans nos anciens manuscrits, et dans les premiers imprimés de l’Europe: je néglige ses autres règles tout-à-fait insignifiantes.
Nous avons vu tout ce qui concerne les voyelles arabes: nous avons prouvé qu’elles sont de même nature que les nôtres européennes, mais que leur système représentatif est beaucoup plus compliqué par suite des bases vicieuses de l’antique alfabet. J’allais oublier de parler de trois signes assez peu signifians, appelés tanouin, par les Arabes, et nunnations, par nos grammairiens. Ce sont les figures de nos trois prononciations, an, on, in, que les Arabes placent, ou plutôt ont jadis placées à la fin des mots en certains cas, pour montrer qu’ils sont dans un état de régime: l’on ne peut pas dire que ces trois finales soient nos voyelles nasales, puisque les Arabes font sonner la consonne n, d’une manière sensible à l’oreille, encore qu’ils y mettent du nasillement: ce n’est pas que dans leur prononciation générale il n’y ait certains cas où l’on puisse leur citer de vrais nasalemens comme les nôtres; mais ces cas résultent de la rencontre de certaines consonnes qui rendent l’n sourd, et comme ce cas est commun à toutes les langues, l’on ne peut les noter d’exception.
Pour figurer ces trois finales an, on, in, les Arabes ont imaginé de doubler le signe de la voyelle ou motion qui compose chacune d’elles, comme si nous redoublions aa, oo, ii.
L’usage de ces signes et de ces prononciations paraît avoir été fréquent dans l’ancien arabe, et y avoir eu pour but d’exprimer le nominatif, l’accusatif et l’ablatif, ou datif indéfini, comme chez les Grecs os et on; et chez les Latins am, um: les Arabes modernes ne s’en servant presque plus, ces figures deviennent peu utiles, et cependant il nous sera facile de les représenter dans notre Alfabet Européen. Il suffira de graver trois poinçons dans lesquels an, on, in, formés en italiques, seront liés d’une manière particulière, qui les distinguera toujours de tous autres a et n alfabétiques, lesquels seront constamment séparés, sans compter qu’alors la consonne n sera toujours en caractères romains. Passons à l’examen des consonnes.
Le lecteur est prié de tenir sous ses yeux le tableau de correspondance, no V, et de se rappeler que le ſ n’est pas s vulgaire, mais chin, etc.