CHAPITRE V.
§ Ier.
Des Consonnes arabes.
D’après ce que nous avons dit ci-devant, le nombre des consonnes arabes se trouve n’être réellement que de vingt-quatre, y compris les deux aspirations: si l’on voulait y joindre le hamza, ce serait vingt-cinq. L’alfabet syro-phénicien n’en eut que dix-huit[64]: les six sur-ajoutées sont connues, nous les désignerons en temps et lieu.
[64] En arabe, une lettre s’appelle harf, au pluriel horouf: ce mot a une analogie remarquable avec le γράφὼ des Grecs, signifiant j’écris, je trace. Les trois consonnes sont les mêmes, car la différence de ha à γα est très-peu de chose. En arabe, le sens du radical haraf n’a point d’analogie, puisqu’il signifie échanger et commercer; mais il est singulier que ce sens rappelle l’idée des Phéniciens commerçans, de qui les Grecs tinrent leurs lettres. Si le dictionnaire de ce peuple industrieux nous était parvenu, que de mots nous y trouverions qui manquent au dictionnaire de leurs ignorans voisins!
Sur ces vingt-quatre consonnes, cinq seulement sont inusitées en Europe: je ne dis pas inconnues, parce qu’il y en a quatre qui trouvent chez nous leurs analogues dans nos lettres S, D, T et Z: la différence est qu’en arabe ces quatre prononciations, appuyées plus fortement, s’accompagnent d’un renflement de gosier, et comme d’un o sourd qui leur donne un caractère emphatique: ce sont les nos 14, 15, 16 et 17 du tableau V. (Sâd, Dâd, Tâ, Zâ).
La cinquième consonne particulière aux Arabes, se nomme qâf: elle est produite par le contact du voile du palais avec le dos de la langue vers l’épiglotte: les Égyptiens de la Basse-Égypte la prononcent très-bien; ceux de la Haute la trouvent incommode, et lui substituent le g dur ga (ga, go, gω): dans une partie de la Syrie, surtout à Damas, à Bairout, à Acre, elle est remplacée par une espèce de hoquet désagréable à l’oreille, et produisant des équivoques qui égarent surtout un étranger[65]; l’influence de Damas a beaucoup répandu ce vice: cependant le Qâf persiste dans sa pureté chez la plupart des montagnards, et chez les Bédouins: j’ignore ce qui a lieu en Ïemen; mais je sais que les Persans et les Turks rejettent toutes les particularités de ces voyelles, et qu’ils les prononcent comme nous-mêmes faisons S, D, T, Z, et ga dur. Pour rendre cette dernière, j’ai trouvé notre lettre Q d’autant plus commode que sa figure est presque la même en sens retourné[66]: à l’égard des quatre autres, j’ai cru ne devoir point altérer les lettres, mais seulement les distinguer par un petit trait au-dessous, lequel pourra être négligé impunément là où l’on ne tiendra pas aux étymologies.
[65] J’en trouve un exemple dans le voyage de Hornemann en Afrique, traduit en 1803, sous la direction de M. Langlès; ce professeur dit, page 42, à la note: «L’emplacement des ruines de Syouah se nomme oûmmebeda. Ce nom a une forme arabe, mais on ne sait s’il signifie emplacement vaste, ou pays merveilleux.»—Je réponds que c’est tout simplement qoum el baida, signifiant monticule blanc, tertre blanc, qui est la définition juste du local donné par Hornemann. Mais ce voyageur ayant prononcé à la manière de Damas, il a supprimé le qâf; de même il a écrit, page 16, oumm essogheïr, que M. Langlès n’explique pas; c’est encore le tertre petit. Ailleurs, page 24, à la note, on lit: hoeckl ouhhchyet, c’est le kohl ou henné sauvage, etc.
[66] Q français, q romain.
Les dix-neuf autres consonnes arabes ne diffèrent en rien des nôtres d’Europe; mais comme nous en avons quelques-unes qui ont le vice d’être représentées par deux et trois lettres, comme ch français, sh anglais, sch allemand, j’ai été obligé d’imaginer des figures spéciales et simples pour exprimer leurs correspondantes dans l’alfabet arabe: l’étude du tableau qui les représente devra être pour le lecteur un sujet particulier d’attention. (Voy. le tableau, no V).
Les grammairiens arabes ont quelquefois, comme ceux d’Europe, distribué les consonnes par familles d’organes, en désignant les linguales, les labiales, les dentales, etc.; mais entre eux ils ont des variantes qui prouvent, ou qu’ils n’ont pas étudié cette matière avec une égale attention, ou que leur manière de prononcer n’a point été la même: ils ont d’ailleurs des divisions de lettres fortes, et de lettres faibles ou infirmes, de disjointes, de cachées, etc., qui sont des subtilités de l’art, très-inutiles à la pratique. La savante grammaire de M. de Sacy, page 26, expose ces détails de manière à dispenser de les répéter.
Dans la prononciation des Syriens et de beaucoup d’autres Arabes, la lettre appelée djim a le défaut d’exprimer deux consonnes (le d et le ja): ce défaut n’existe point en Égypte et en d’autres contrées où l’on prononce guim par g mouillé: pour y remédier, je n’ai vu d’autre expédient que de conserver l’unité de la lettre, sous la condition d’être prononcée en chaque pays, selon l’usage régnant: en employant pour le djim ou guim notre g italique, je lui ai encore donné une forme particulière, afin d’avertir toujours le lecteur de sa différence aux autres g, et g que je réserve pour d’autres valeurs[67].
[67] Si l’on coupait en deux ce nouveau signe, on y trouverait dj.
Cette conservation de l’unité de chaque lettre arabe est un article de la plus haute importance dans tout le système de transcription: elle est exigée par l’organisation même de l’idiome et de l’alfabet phénico-arabe, laquelle consiste surtout en ce que les mots radicaux se composent de deux et de trois syllabes, dont chacune est tracée par une seule lettre, dite radicale, comme nous l’avons déjà vu: ainsi Ka Ta Ba (il a écrit), Sa Fa Ra (il a sifflé) Da ha qa (il a ri), etc., présentent leurs radicales toutes également d’une seule lettre, et cette lettre sert à faire retrouver le mot dans les diverses formes où il se combine par régime: tels sont maKTωB (objet écrit), estaDRaB (il a été battu), moDTaRaB (vacillant). D’après ce principe ingénieux et commode, l’on sent que, si l’unité d’une lettre radicale était violée, si l’on y substituait deux ou trois lettres, il s’ensuivrait une confusion inextricable: prenons pour exemple un mot arabe composé des trois consonnes ſ, h, r, (chin, hé, ré), il se prononce ſahar, et signifie il a divulgué. Si je l’écris à la manière allemande, ce sera schahhar: comment le disciple distinguera-t-il ici les trois radicales? et dans cette méthode, quel bizarre aspect nous présentera le composé maschhhourah (chose divulguée)? et l’hébreu schischschah (le nombre sixième), au lieu de ſiſſah et maſhωrah; telle est néanmoins la méthode actuelle de tous les Européens orientalistes: ouvrez leurs traductions de livres arabes, turks et persans, vous n’y verrez dans les noms géographiques et patronimiques qu’un chaos de lettres disparates, accumulées sans raison, sans goût; demandez-leur sur quelle autorité primitive: ils ne pourront citer que l’autorité et l’exemple des premiers Européens marchands, soldats ou moines, qui, en des temps d’ignorance et de barbarie, firent ces pélerinages de massacres et de bigoterie, fameux sous le nom de croisades, et qui nous rapportèrent d’Égypte et de Syrie des mots tellement défigurés, qu’ils ont écrit miramolin ce que l’arabe avait prononcé emir-el-moumenin (le prince des fidèles).
TABLEAU COMPARÉ
DES MÉTHODES
DE MM. SACY, LANGLÈS, VOLNEY.
| NUMÉROS. | ARABE. | SACY. | LANGLÈS. | VOLNEY. |
|---|---|---|---|---|
| 1 | ا | a** | â | a |
| fat’ɦa | a | a | a | |
| 4 | ٽ | ts | tç ou sç | ţ ou ş |
| 5 | ج | dj | dj | ɠ |
| 6 | ح | h* | hh | ɦ |
| 7 | خ | kh | kh | χ |
| 9 | ذ | dz | ds | ȥ ou ḑ |
| 12 | س | s* | ṣ ou ç | s |
| 13 | ش | sch | ch | ſẛ |
| 14 | ص | s* bis | ss | ṣ |
| 15 | ض | dh | dh | ḏ |
| 16 | ط | th | th | ṯ |
| 17 | ظ | dh** bis | td | ẕ |
| 18 | ع | a** bis | ’ | ă |
| 19 | غ | gh | gh | ģ |
| 21 | ق | k | q | Q |
| 22 | ك | c | k | k |
| 26 | ه | h* bis | h | h |
| 27 | و | w | v ou | ω |
| domma | ou | o | ů, ò. | |
| 28 | ى | y | y ou Ï | ï, î. |
| Face à la page 144. | No VI. |
Les studieux de cabinet qui ensuite lurent ces relations mirent peu d’importance à une matière que n’entendait pas le plus grand nombre; il s’établit des habitudes que les savans postérieurs ont admises, les uns par imitation et insouciance, les autres, par un respect systématique de ce qui, selon leur style, est consacré par le temps et l’usage: mais outre que l’erreur n’a pas droit de prescription, il va suffire de développer un peu l’effet de celle-ci pour en faire sentir même le ridicule en France, c’est-à-dire à Paris (puisque là seulement on s’occupe de langues orientales); chaque professeur d’arabe, de turk, d’hébreu, etc., se fait une orthographe particulière, mais s’écartant peu de quelques usages généraux, dont l’ensemble est à-peu-près réuni dans le tableau ci-joint, no VI: une colonne présente la méthode la plus ordinaire, que M. de Sacy a modestement adoptée: l’autre, une méthode que M. Langlès a publiée comme chose nouvelle, inventée par lui, selon les expressions de sa note, qui sert de préambule au tome cinquième des notices des manuscrits orientaux[68]: voici ce que dit cet orientaliste à la page IV du volume:
[68] Publié à Paris, in-4o; l’an VII, égal à 1798-99.
«L’alfabet des Arabes, des Turks, des Persans, etc., est plus nombreux que le nôtre; ils ont, en outre, des sons étrangers à nos organes: la transcription de leurs mots en caractères français présente donc deux difficultés capitales: 1o la représentation équivalente du nombre des lettres; 2o l’expression la moins imparfaite qu’il est possible du son de ces lettres: personne n’ayant cherché jusqu’ici à établir un système de correspondance plus ou moins exact entre ces lettres et les nôtres, il est souvent difficile de reconnaître le mot écrit par différens auteurs, et impossible aux Orientaux même de deviner de quelle manière ce mot doit être écrit dans sa langue originale. C’est ce système que j’ai essayé d’établir dans les notes qui accompagnent ma nouvelle édition du voyage de Norden, et dans les notices que j’ai insérées dans ce volume. J’ai rédigé un alfabet harmonique arabe, turk, persan et français, par le moyen duquel non-seulement j’ai tâché d’exprimer, autant qu’il m’était possible, la véritable prononciation du mot, mais encore j’ai exprimé toutes les lettres dont ce mot est composé, de manière qu’une personne médiocrement versée dans les langues orientales dont je viens de parler, peut restituer en caractères originaux les mots, et même les passages transcrits d’après mon système, que je vais exposer en peu de mots.»
Ce préambule exige de ma part une note aussi: dès les premiers mois de 1795, sous le titre de Simplification des langues orientales[69], j’avais publié un premier travail, dirigé vers ce but, d’une manière si positive et si neuve, qu’il en résulta scandale dans l’école orientaliste de Paris: les professeurs blâmèrent beaucoup ma nouveauté dans leurs leçons: M. Langlès, l’un d’eux, a moins ignoré que personne l’existence de mon écrit; comment donc se fait-il que trois ou quatre ans après, lorsque j’étais aux États-Unis, il ait affirmé que personne n’a encore cherché a établir un système de correspondance plus ou moins exact entre les mots arabes et les nôtres? A la vérité, à la fin de sa note, en parlant de mon travail, il le qualifie de procédé ingénieux, mais inadmissible, vu les caractères étrangers que je veux introduire. Vicieux ou non, mon travail existait; il était de son genre le premier en date; on pouvait le censurer, le corriger; mais étant motivé dans ses détails, il était autre chose qu’un procédé: si l’invention est un mérite, pourquoi y céderais-je mes droits? Mais voyons comment il a organisé ce qu’il appelle son nouvel alfabet harmonique.
[69] Ou Méthode nouvelle et facile d’apprendre les langues arabe, persane et turke, avec des caractères européens. Paris, in-8o.
Pour exprimer la quatrième lettre arabe, le th anglais dur, M. Langlès écrit tç ou sç: voilà deux valeurs dissemblables entre elles, et qui ne peignent point le th anglais; de plus, comme il peint quelquefois l’s commun par ç, lorsqu’un t naturel précédera, il y aura équivoque (par exemple matsωĕ, formé de tesă, 9, ou de ţă, (vomir); j’en dis autant de DS pour exprimer le zal arabe (no 9), ou th doux anglais; j’ajoute que l’union d’une consonne faible comme D, à une consonne forte comme S, est un contre-sens d’harmonie et d’organe; et ce ta, pour peindre le za emphatique, que signifie-t-il?
Cette idée de peindre des sons étrangers, inconnus, par des combinaisons de lettres déjà connues, a été si bien combattue et réfutée par l’honorable sir Williams Jones, qu’il est étonnant de voir l’un de ses admirateurs y revenir et y persister[70]: il est de vérité algébrique qu’un son étranger à une langue ne peut y être figuré que par un signe nouveau et conventionnel, lequel doit se prononcer comme son type, mais se prononce mal, tant que ce type n’est pas connu.
[70] Voyez le tome premier des Recherches Asiatiques, traduites de l’anglais en français, par La Baume, sous la direction de M. Langlès.—Paris, 1805. On a voulu faire de cette utile collection un livre de luxe; et pour deux volumes seulement, on a dépensé trente mille francs, qui eussent suffi à imprimer tout l’ouvrage, qui est resté là.
Maintenant que signifie cet h, ajouté à K, à D, à T, à G, (kh, dh, th, gh)? y a-t-il aspiration dans ces lettres? pas du tout: mais ce pauvre h, comme personnage insignifiant, est employé à tout rôle.
M. Langlès figure l’aïn par une simple apostrophe, comme si cette prononciation n’avait pas d’existence réelle: certes il ne penserait pas de même s’il eût entendu les Arabes chanter abou’el ŏiωn el sωd: ou bien el ảaſeq nafs-oh maksoura.
Pour le ωaω arabe, il propose notre v: quelle bouche arabe a jamais prononcé cette consonne turke? cela ne s’entend qu’à Paris, où l’on dit aussi à la turke: bism illah ir’rahman ihdina issirat il mistaqim, au lieu de l’arabe b’esm ellah el raɦman el raɦim ehđi na el serat el mestaqim. De l’arabe dans la bouche d’un Turk! c’est comme si les mots français, Voulez-vous venir à Paris? étaient prononcés, Vulez-vu vinir è Péris[71]?
[71] Comment cela serait-il autrement? Les Turks, par suite de leur puissance politique, ont pris la prépondérance dans l’instruction asiatique: des effendis turks régissent les écoles arabes, même dans la grande ville du Kaire. Pour avoir à Paris quelque lettré arabe, il faudrait des soins particuliers, et surtout il faudrait établir des concours: le gouvernement français, qui en cette branche ne voit que par des yeux subalternes, suit leur routine partiale; aussi la fabrique des interprètes est-elle en complète décadence, surtout depuis que l’on y a fait une dernière épuration.
L’auteur de la note admet pour peindre Qâf, l’emploi de notre lettre q sans u: et lorsque, dans mon Voyage en Syrie, j’en montrai le premier exemple, nos orientalistes crièrent au scandale.
Il peint l’aspiration faible par un h, et la forte par deux hh; mais quand il arrivera que l’un suivra l’autre, ou qu’ils seront précédés de kh, de dh, de th, nous aurons donc une file de trois ou quatre h; le même vice a lieu pour son sad, peint ss, quand cette lettre sera précédée de ds.
Au demeurant, le vice incurable de cette méthode est le doublement des lettres européennes, pour figurer les lettres simples de l’arabe. L’on ne peut admettre cette violation du principe constitutif, qui veut que l’on ne trouble pas les lettres radicales des mots, et l’on a tout droit de s’étonner du profond silence de l’auteur sur ce point, comme sur tout autre; car il ne donne pas un seul motif de ses opinions; il assure qu’il a exprimé les prononciations, qu’il a rendu les lettres des mots: ce n’est pas là un système raisonné; c’est une formule prescrite; c’est une recette arbitraire: sans doute il a eu le droit de l’appliquer aux ouvrages dont il s’est rendu l’éditeur; mais avoir usé de tout son crédit à l’imprimerie du gouvernement, pour déparer le magnifique ouvrage de la Description d’Égypte, par une orthographe sans règle et sans goût, c’est ce dont tous les amis des arts ont droit d’être choqués: en se conformant à cette orthographe, comment s’écriraient les mots arabes achehhhha (avares), hhachichah (de l’herbe), moutahachhechah (femme caressante). Le lecteur trouvera sans doute ces combinaisons nouvelles; mais elles n’ont pas même le mérite de l’invention: car pour peu qu’on ait feuilleté les grammairiens arabes et les voyageurs au Levant, on verra que le professeur n’a fait que s’approprier celles de leurs combinaisons qu’il lui a plu de choisir[72].
[72] La plupart de ces combinaisons se trouvent dans la grammaire arabe de Savary, que M. Langlès a publiée en 1803 (trois ans après celle de M. de Sacy), en déclarant que depuis long-temps elle avait été dans ses mains.
Quant à la méthode suivie par M. de Sacy, après être convenu, lors de la commission de 1803, de tous les inconvéniens que j’attaque, cet orientaliste profond a sans doute eu ses raisons de garder un silence absolu sur une innovation qui tend à écarter les anciennes doctrines; de mon côté je me bornerai à dire que mes observations ont la même force sur les figures qu’il adopte; ses trois lettres sch pour ſ, quoique autorisées des Allemands, n’en sont pas moins un vice capital; une même s employée pour sad (14), et pour sin (12), un même a pour alef, aïn, fat’ɦa; un même dh pour dâd (15), et pour za (17); une même h pour les deux aspirations (6 et 26), sont une source d’équivoques: on les verra naître à chaque pas dans la rencontre des lettres simples et des lettres composées: par exemple, si dans un mot on trouve dz, on doutera si c’est la lettre simple zal (dzal), ou le concours des deux lettres d, z; ainsi du th, du dh, du gh, etc.: désormais la question est trop claire pour y insister.
Je ne veux donc point répéter mes remarques sur les défauts de l’alfabet harmonique, dressé par la commission de 1803: le peu de convenance de plusieurs de ses caractères, et l’admission de quelques lettres doubles le gâtent entièrement. Je viens à l’examen de ma nouvelle méthode, rectifiée par les nombreuses épreuves que la commission de 1803 fit subir a mon premier essai de la Simplification des langues orientales.
§ II.
Transcription des Consonnes arabes.
Je commence par les consonnes, et d’abord je mets à part celles qui, dans l’arabe, sont les mêmes que dans nos langues d’Europe, avec la condition d’y être également peintes par une seule lettre: cela me donne les lettres B, F, D, T, R, L, Z, S, K, M, N, H, total, douze.
Je divise le reste en deux autres parties, l’une celle des consonnes ayant même valeur que les nôtres, mais que nous écrivons par deux lettres, telles sont djim, ou guim, et chin; l’autre celle des consonnes dont la valeur est étrangère à notre oreille, lesquelles sont le thêta, le zal, le jota ou χ grec, le ha, les quatre emphatiques ṣâd, ḏâd, ṯa, ẕa, le ģaïn, et le Qâf, total, dix.
Je prends les quatre emphatiques, et parce qu’elles ne diffèrent pas matériellement des nôtres S, D, T, Z, et que les Turks et les Persans, qui les tiennent des Arabes, ne leur ont pas gardé leur valeur, mais les prononcent comme nous, je ne change rien au corps de ces lettres; seulement je les souligne d’un trait qui avertit qu’elles ne sont pas nos lettres simples S, D, T, Z, et qui en même temps donne le moyen de recourir au mot radical dans l’original arabe, turk ou persan: il résultera de ceci que les Persans, les Turks et les Européens qui ne donneront pas la valeur arabe, pourront sans inconvénient, dans un usage vulgaire, négliger d’écrire le trait souligné, qui pour eux ne signifie rien; on verra combien cette orthographe simplifie le turk et le persan.
Je prends ensuite le θητα, no 4, ou th anglais dur, et le zal, no 9, th anglais doux: ces deux lettres, chez les Arabes eux-mêmes, ont le défaut que, selon les divers pays, elles sont diversement prononcées: beaucoup de Bédouins leur conservent leur ancienne et véritable valeur: dans l’Égypte au contraire et dans la Syrie, le θητα se prononce tantôt comme notre T naturel (par exemple, telaté, trois); tantôt comme notre S, (par exemple ouâres, ou ωarit, héritier); le zal, tantôt comme z (ellazi, zalek); tantôt comme D. Nous pourrions sans plus d’inconvénient, écrire nos propres lettres; cependant, afin de conserver la trace de l’étymologie, j’en use pour ces lettres comme pour les quatre emphatiques, et je leur attache un petit signe qui les caractérisera toujours, sauf à le négliger dans l’usage vulgaire[73].
[73] Quand zal sera prononcé d, rien n’empêche de lui donner la cédille: ḑanab, ḑail (queue).
Le no 7, qui est jota espagnol, ch allemand, est plus difficile à tracer: nos alfabets français, italien, anglais, n’ont pas d’équivalent: nous ne pouvons employer le grand j, parce qu’il sert à notre neuvième classe, dans la consonne ja: il faudrait une lettre nouvelle; mais nous avons un moyen d’éviter ce désagrément: nos principes rendent inutiles dans tous les alfabets européens la lettre X parce qu’elle a le vice de représenter deux et même quatre consonnes; car tantôt elle vaut ks, comme dans Saxe, fixe, que l’on devrait écrire Sakse; fikse; tantôt gz (mineures ou faibles de ks), comme dans examen, exercice, que l’on devrait écrire egzamen, egzercice; cette lettre X se trouvant supprimée de droit, nous pouvons la rendre utile; et puisqu’en sa fonction ancienne et primitive dans l’alfabet grec, elle eut précisément la même valeur que notre lettre arabe, no 7, il m’a semblé naturel et possible de la réintégrer dans ses droits, en convenant avec le lecteur que dans notre alfabet arabico-européen, elle aura l’invariable valeur du jota espagnol: si le lecteur ne connaît pas cette valeur, il est instamment prié de ne point retomber dans l’habitude du ksé, ou gz, pour X, mais de le prononcer plutôt k, et de dire kota, au lieu de ksota; c’est afin de lui rappeler cette convention que j’ai introduit l’χ grec d’une forme particulière, au lieu de notre x ordinaire, qui eût été plus gracieux, mais qui pourra se rétablir sitôt qu’on le voudra.
Vient l’aspiration forte: pour la peindre j’emprunte le signe de la faible h; mais afin de les distinguer, j’attache à celle-ci un petit trait qui avertira toujours qu’elle est la lettre, no 6, de l’alfabet arabe, équivalente au ca florentin: nous l’appellerons hache dur ou grand hache (ɦa).
Le petit h arabe lui-même a exigé une modification de forme pour exprimer un état particulier qu’il prend assez souvent à la fin des mots: au lieu d’y être aspiré, il se prononce t: ainsi, au lieu de marráh ωaɦedah, on dit marrat ωaɦedat. Les arabes spécifient ce changement, en posant deux points sur leur hé: mais cette multitude de points en notre écriture ayant l’inconvénient de papilloter aux yeux, j’ai préféré la forme nouvelle h, qui ne choque pas les yeux, et qui de l’h éteint, fait le t prononcé.
Maintenant j’ai à peindre la lettre du grasseyement dur, dite ghaïn: je ne puis lui conserver l’h que lui a donné l’usage: je ne puis non plus employer notre g vulgaire, qui n’exprimerait pas sa valeur: il faut encore une lettre de convention: la commission arabique de 1803, en adoptant le g, l’avait distingué par une barre transversale: comme cette barre, désagréable à l’œil, a des inconvéniens dans l’écriture et dans l’imprimé, j’ai trouvé préférable de donner la forme ci-jointe, que l’habile artiste a trouvée commode, (ģ).
Si l’on avait un besoin exprès de peindre le grasseyement doux, et que l’on ne voulût pas accepter le gamma grec, un trait sur celui-ci ferait la différence.
La cinquième lettre, appelée djim ou guim, a été difficultueuse: il fallait éviter l’équivoque des g dur ou mouillé, dont j’ai parlé. J’ai choisi un ɠ italique, en lui donnant un appendice qui l’appropriera à la lettre arabe, et qui avertissant le lecteur par une forme spéciale, le laissera libre de prononcer djé, ou gué, selon l’usage du pays, (ɠ).
Une lettre plus embarrassante encore a été la lettre chin, sur laquelle tous les alfabets européens sont en discord: il est indispensable de lui attribuer un seul signe, et la difficulté est de le faire accepter unanimement; les anciens Grecs et Latins ayant presque toujours exprimé cette consonne par s, j’ai cru que le meilleur parti était d’accepter cette lettre, telle qu’on s’en servait ci-devant dans l’imprimerie, c’est-à-dire le ſ allongé hors de ligne, qui restera affecté au ch français, au sh anglais, au sch allemand, etc.
L’emploi de la lettre Q, pour le Qâf arabe sans lui ajouter l’u, est une chose si naturelle et si commode, qu’il est étonnant qu’on ne l’ait pas adopté plutôt[74]: d’ailleurs on peut dire que la figure est la même avec la seule différence que le Q romain est tourné dans un sens tandis que le qâf est tourné dans l’autre: et l’on donne un emploi utile à une lettre qui sans cela n’en aurait plus.
[74] Je croyais l’avoir imaginé le premier, mais en ces derniers temps, je l’ai trouvée dans la grammaire de George Amira.
De ces détails résulte le tableau total des consonnes arabes, exprimé comme on le voit dans le tableau ci-joint (voyez le tableau, no V): les voyelles vont être un peu plus minutieuses à régler.
§ III.
Transcription des Voyelles arabes.
Je pose d’abord nos trois voyelles européennes, grand a, grand ï, grand ou, ω, comme identiques à l’alef, au ïa, et au ωaω.
Pour distinguer ensuite les trois petites voyelles qui leur correspondent et qui en sont les mineures, voici les règles que je propose.
Alef, ou grand a, sera toujours peint par a romain: fatha, ou petit a, par a italique.
Grand i, sera peint par I romain, soit tréma, soit circonflexe ï, î: le kesré, ou petit i, sera peint tantôt par i italique, tantôt par e italique aussi, selon qu’il sonne dans l’arabe même. Je n’emploie point l’y, parce que, outre son inutilité, dans le cas présent, c’est trop le détourner de son ancienne valeur, qui, chez les Grecs et les Latins, fut notre u français, ou notre ou très-bref. La preuve en est dans les mots arabes sour écrit Tyr: baîrout, écrit Bêryt; dans les mots romains Romulus, écrit par Plutarque Romylos; Valerius, écrit par Polybe et Eusèbe, Oyalerios. On pourrait citer nombre d’autres exemples.
Nos arabistes veulent écrire Yemen: je demande s’il n’est pas aussi bien exprimé par Ïemen.
Grand ou sera toujours peint par ω.
Domma, ou petit ou, tantôt par ů valant ou bref, tantôt par o italique, selon qu’il sonne dans l’arabe même. En certains lieux, par exemple Alep, le domma sonne souvent comme notre eu: mais du moment que nous lui donnons un signe propre, on sera libre de lui donner la valeur qui est usitée. Nous avons vu, ci-devant, que alef, souligné de kesré ou i bref, se prononçait souvent é, comme dans les mots el esm, émir, eslam: pour éviter de confondre cet é avec celui du kesré, je propose le signe æ italique, que l’on prononce dans presque toute l’Europe é, ou bien le a renversé (ɐ), qui par cas heureux est une sorte de e, tout-à-fait bien adapté au besoin de cette circonstance.
Alef, frappé de domma, ou petit o, sonne quelquefois comme notre o moyen, par exemple, dans omam (les nations), omm (mère), omol (espère); je rends cet état par le signe ō.
Grand i, frappé de fatha, ou petit a, se prononce comme notre ê, dans être, ou notre ai dans maître. Il est intéressant de conserver cette forme ai, parce que souvent le mot où elle se trouve au singulier, fait son pluriel en la retournant; par exemple, dair (une maison), fait au pluriel diar (les maisons), bairaq (un drapeau), fait au pluriel biareq (les drapeaux): nos principes ne permettent pas de donner deux signes au son simple ai; mais j’ai pensé que l’on pouvait, par cas particulier, sauver ici cet inconvénient, en liant l’a italique à l’i romain, par un poinçon particulier.
L’Arabe a quelquefois la bizarrerie de prononcer a sur i; par exemple, il écrit rami, et prononce rama, par la raison que i est frappé de fatha; pour exprimer cet état particulier, je propose le signe ä, qui fut agréé par la commission.
Grand ou, frappé du domma (ou petit ou), vaut notre oû français: pour corriger le vice de deux lettres, pour sauver l’équivoque de u, que les étrangers prononcent ou, et pour éviter que le double w anglais fût prononcé vé à la manière allemande, j’ai cru nécessaire d’introduire le signe ω, qui ne choquera point les yeux accoutumés au grec, et qui est presque la réunion des deux oo anglais: l’usage fera sentir la commodité de ce signe.
Ce ωaω frappé de fatha, sonne quelquefois comme notre ô profond; par exemple dans les mots arabes ṣoṯ (la voix), ſôq (le désir): il semblerait qu’on dût l’écrire tel qu’on le voit; mais parce que le pluriel de ces mots fait reparaître l’a caché, et que l’on dit asωat (les voix), aſωaq (les désirs), il a été utile de garder une trace de cet a, et j’ai tâché de remplir ce but par la figure ῶ, qui maintient l’unité, et qui s’autorise d’exemples semblables chez les Allemands.
Maintenant nous avons les trois formes de la prononciation gutturale aïn, dont nous avons parlé ci-devant: les trois voyelles qui en résultent sont tout-à-fait particulières aux Arabes; mais, comme les Turks et les Persans, en adoptant leurs figures alfabétiques, ne leur ont point gardé leur valeur gutturale, et qu’ils les prononcent simplement comme les voyelles communes auxquelles elles correspondent, il m’a semblé convenable d’en user ici comme pour les quatre emphatiques, c’est-à-dire d’attacher seulement un petit signe spécial à nos voyelles analogues. En conséquence,
| je peins l’aïn | frappé de fatha, par ă, |
| frappé de kesré, par ĕ, | |
| frappé de domma, par ŏ. |
J’ai dit que ce dernier sonne dans la bouche des Arabes, presque comme notre eu, dans cœur, peur: dans tous les cas, il suffit que ce signe soit affecté à cette forme, pour être prononcé suivant l’usage du pays.
Il nous reste à tenir compte des notes orthographiques: celle du doublement (taſdid), nous est inutile, puisque dans le système européen, la lettre s’écrit double quand la prononciation le demande: cependant la méthode arabe ne laisse pas d’avoir quelque mérite, elle économise beaucoup de place, et je serais d’avis de lui donner un équivalent.
Le djazm est nécessaire à conserver; nous le remplaçons très-bien par l’apostrophe, qui, comme lui, avertira que la voix est coupée: par exemple, dans le mot fat’ɦa, il avertit de ne pas prononcer t’ɦa d’un seul temps, mais de faire sentir l’ɦ séparément de t, comme s’il y avait un rapide e muet interposé, fate-ɦa; c’est le cas du point-voyelle juif, scheva.
D’autre part, la nécessité de ce signe et de cette coupure de voix se fait sentir dans la conjugaison de certains verbes, par suite des principes constitutifs mêmes de la langue.
En effet, dans l’arabe, il est de principe général, comme je l’ai dit plus haut, que le mot radical, lequel est la troisième personne masculine singulière du passé ou prétérit, soit composé de trois syllabes, et que chacune de ces syllabes soit prononcée en a, par exemple, KaTaBa, il a écrit; NaSaLa, il est sorti, etc.; pour convertir ce radical en indicatif présent, on le modifie, et l’on dit, ïaKToBo, ou ïaKTůBů. Ici l’on voit la première consonne K, privée de sa voyelle, et T, B, se prononcer en u, o: dans nos formes européennes, nous n’avons pas besoin de djazmer, c’est-à-dire de noter l’arrêt de ce K: nous supprimons la voyelle, et le but est rempli; mais si, comme il arrive en bien des cas, une ou même deux ou trois syllabes du radical se trouvent être une grande voyelle, comme a, o, ou, ăin, il en résulte des règles particulières pour la manière de conjuguer: par exemple, dans le verbe SaALa (il a interrogé), nous avons nos trois syllabes radicales S, pour première, A, pour seconde, L, pour troisième: maintenant, afin de les tourner à l’indicatif présent, il nous faut priver S de son a ou fat’ɦa; mais alors, si l’on dit IaSaLo, cette privation n’est point sentie, parce que alef se trouve là pour la masquer; l’écriture arabe a imaginé son djazm, pour la faire sentir; nous remplirons parfaitement son objet en in traduisant notre apostrophe IaS’aLo; pour bien le prononcer, il suffira de l’avoir entendu d’un maître.
C’est encore par suite du principe des trois syllabes, ou temps de voix, prononcés en a, dans le radical, que la voyelle ï se trouvant quelquefois former la troisième syllabe, ou temps de voix, on est forcé de la prononcer en a, quoiqu’elle soit écrite i: par exemple RaMA, il a jeté; iaRMI, il jette; NaSA, il a oublié; iaNSI, il oublie: l’arabe écrit RaMi, NaSi, mais l’application du fat’ɦa, ou petit a, avertit de dire RaMA, NaSA. La commission de 1803 adopta l’a frappé de deux points (ä) pour figurer cet état, et je le conserve. En d’autres circonstances, il arrive que la seconde syllabe est formée de aïn, par exemple QaăDa, il s’est assis; en le tournant à l’indicatif présent, iaQ’ŏdo, il s’assied. Là on voit l’application des deux règles, l’une du djazm, après le Q’, l’autre du domma, au lieu de fat’ɦa, convertissant l’aïn en notre véritable ŏ guttural: la simplicité comme l’efficacité de ma méthode se rend de plus en plus sensible.
Il est difficile de penser qu’un langage ainsi combiné dans ses bases ait été composé par des sauvages errans dans le désert, par des Bédouins nomades: tout dans ce système d’organisation annonce un état de société riche d’idées, par conséquent ayant pour base un sol fécond, qui a suscité, et qui entretient une population progressivement industrieuse: je pourrai par la suite examiner les conséquences de cette idée-mère: en ce moment, je me borne à remarquer que la voyelle dans le radical figure à l’instar de la consonne, c’est-à-dire qu’elle y tient lieu de syllabe complète, comme si les inventeurs eussent cru que l’un et l’autre fussent une même chose.
Le hamza, qui ne s’applique qu’au grand a, ou alef, se remplace facilement, comme nous l’avons vu, par le signe ”. Le point essentiel est d’avoir bien saisi d’une bouche arabe la vraie valeur du son ainsi figuré.
Nous avons vu que wesla et madda sont réellement superflus, nous n’en tenons point compte.
Tout mon édifice orthographique se trouvant ainsi complété, je vais en rendre sensibles les effets, en le comparant avec la méthode vulgaire, dont j’ai parlé ci-dessus. Le lecteur jugera par lui-même combien ma méthode est préférable aux routines suivies jusqu’à ce jour.
Je prends pour exemple le modèle de transcription qui se trouve à la page 65 de la grammaire de M. de Sacy, en regard à la page 64, où est écrit le texte arabe; cette transcription porte ces mots:
«Akh-bâ-rou a-bi dou-lâ-ma-ta wa-na-sa-bou-hou a-bou dou-lâ-ma-ta zan-dou ’b-nou ’l-djoûni wa-ac-tsa-rou ’n-nâ-si you-sah-hi-fou ’s-ma-hou.»
Voici mes remarques: d’abord le domma étant écrit absolument comme le waw à la fin des verbes, l’on ne peut distinguer le singulier du pluriel: par exemple, dans you-sah-hi-fou, si l’ou final est domma, c’est la troisième personne singulière, signifiant il a erré; si, au contraire, cet ou final est waw, c’est la troisième personne au pluriel: de même dans akh-bâ-rou, si ou est domma, c’est le substantif histoire, récit; s’il est waw, c’est le verbe à sa troisième personne du pluriel, ils ont appris.
2o De ce qu’une même lettre française en représente deux différentes en arabe, il résulte une seconde cause de méprise; par exemple, dans le mot you-sah-hi-f, on ne sait si c’est le verbe sahaf, par notre s et h européens, signifiant il a brûlé de soif; ou saɦaf, par l’aspiration florentine, signifiant il a rasé, il a taillé de la chair; ou ṣaɦaf, par ṣâd et grand ɦ, signifiant errer, se tromper: on voit ici l’inconvénient de la même figure h, représentant les deux aspirations: pour éviter cet inconvénient, M. Langlès, comme nous l’avons vu, peint la forte, par deux hh; dans sa méthode on écrirait yous-sahhhhifou.
Une troisième source d’embarras est de faire disparaître totalement des lettres radicales, par exemple, on lit you-sah-hi-fou ’s-ma-hou; l’arabe porte en toutes lettres youṣaɦifou Esma hou: E, figurant alef frappé de kesré, comment deviner un mot sous cette forme tronquée ’s-ma-hou? et cela sous le prétexte qu’en parlant, le ou dévore e: c’est comme si en français l’on écrivait el-accept-av’e-kindifférence (au lieu de, elle accepte avec indifférence): l’usage seul doit enseigner ces nuances de prononciation. C’est encore ainsi qu’en faisant disparaître l’article al ou el, on embrouille le texte gratuitement. L’arabe vulgaire écrit aktar-el-nas, et prononce aktar-en-nas; qui pourra le reconnaître dans ac-tsa-rou-n-na-si? laissez l’usage apprendre que l dans l’article al ou el s’élide par euphonie devant certaines lettres; mais laissez au lecteur un signe pour se reconnaître: d’ailleurs, combien est vicieuse cette manière de syllaber
ac-tsa-rou|
akh-ba-rou,
et cela quand le corps du mot est akţar, aχbar, plus le ou final (domma) dans le littéral, mais qui ne se dit point dans le vulgaire. En lisant ac-tsa-rou-n’ na-si, ne peut-on pas croire que na-si appartient au verbe na-sä, iansi, oublier? Pourquoi au mot nas incorporer le kesré i, qui n’est que le signe savant de son génitif? Les mêmes vices se répètent dans zan-doub’ nou ’l-djou-nï, dont la véritable syllabation est zandou ebnou el djouni. Là du moins on reconnaît le texte. Il ne faut pas s’étonner si, avec tous les vices de leur orthographe, nos orientalistes soutiennent qu’il vaut mieux apprendre l’arabe en son propre système que dans le leur. Voyons les effets de la méthode que je propose: je vais écrire à ma manière le même texte: je prie le lecteur de se rappeler 1o que mon χ n’est pas iks, mais jota, et qu’à défaut de la vraie prononciation, il faut plutôt dire ahbar que aksbar;
2o Que a romain est alef pur; et a italique fat’ɦa, que ɐ ou ē long est alef par kesré; que ů pointé est ou bref, domma, etc.
Le corps de ma ligne figure le texte arabe si exactement, qu’avec mon tableau de comparaison on peut restituer le texte arabe.
J’ai placé en dehors de ce corps les finales scientifiques, exprimant les cas dans l’ancien arabe, comme les finales latines us, a, um. Elles n’ont plus lieu dans l’arabe actuel; en les négligeant, le lecteur sera bien compris du vulgaire. J’ai distingué tous les mots, parce que leur liaison, enchaînée telle qu’on l’a vue dans l’exemple ci-dessus, forme un chaos inintelligible. Si l’on objecte que l’arabe s’écrit sans points ni virgules, je répondrai qu’en apprenant l’arabe, un Européen n’est point obligé d’en épouser les absurdités. (Notez qu’en cette lecture u vaut ou.)
| aχbaru | abi důlâmaha, | ωa | nasabu | hu. |
| Historia | Abi‑Dulamati | et | stirpis | ejus. |
| abω‑dωlamata | zandu | ben (ou ebn) | el ɠωni; |
| Abû‑Dulamatus | Zandus | filius (fuit) | Djûni; |
| ωa | akţaru | el | nasi | ïůṣaɦɦefu | esma | hu[75]. |
| major (pars) hominum | et | adulterat | nomen | ejus. | ||
[75] «Histoire d’Abi-Doulamah et de son origine (ou de sa famille). Abou-Doulamah (dit) Zand, était fils de Djoûni. La plupart se trompent sur son (vrai) nom.»
Si l’on compte le nombre de mes lettres, y compris les finales, on en trouvera quatre-vingt-une. La méthode vulgaire en donne quatre-vingt-quatorze, c’est-à-dire au-delà d’un septième plus que le texte arabe. Continuons encore quelques lignes.
ORTHOGRAPHE VULGAIRE.
fa-ya-koû-lou zaï-doun bi-’l-yâ-i[76] wa-dza-li-ca-kha-ta-oun-hou-wa[77] zan-doun b’in-noû-ni.
[76] Selon M. de Sacy, on dit (ou plutôt l’on écrit) zaïd par y: cela ne s’entend pas; je ne vois pas d’y dans zaïd: il fallait donc écrire zayd. Pourquoi ces deux lettres diverses, quand leur type arabe est le même? pourquoi appeler y ce que vous écrivez ï?
[77] Dans l’arabe il y a wa hou, ce qui est l’inverse.
wah-wa[78] coû-fiy-youn[79] as-wa-dou-moû-lan li-ba-ni a-sa-din-câ-na-a-boû[80] hou ab-danli-râ-djou-lin[81] min houm: you-kâ-lou la[82] hou-fa-sâ-fi-sa.
(Traduction.) «Or on dit Zaïd par i, et cela (est une) faute.
«C’est Zand, par n, et il fut (natif de) Koufa, noir (de couleur) affranchi de Liban-Asad; son père fut esclave d’un homme d’entre eux, on l’appelle Fasafes.»
[78] wah-wa, au lieu de wa houa: qui peut comprendre cette coupure wah-wa?
[79] coû-fiy-youn. Le texte ne porte qu’un seul i long; pourquoi le peindre par deux y, plus un i? as-wad, au lieu de asouad, noir.
[80] Doit-on lire aboû-hou (son père)? ou bien hou-abdan (lui esclave). Rien n’est distinct par ponctuation: abdan est-il par aïn ou alef?
[81] râ-djou-lin est-il le duel, est-il le pluriel? voilà trois équivoques.
[82] la hou, encore une équivoque: ou peut croire non ille, au lieu de illi (non lui, au lieu de à lui).
ORTHOGRAPHE NOUVELLE.
| fa | iaqωlu | zaidou | b’ ɐl i: | ωa | ʐaleka | χaṯaon: |
| Nam | dicit | Zaïd | per ï: | et | istud | peccatum: |
| hωa | zandon | b’el n: | ωa | hωu | kωfiou, | asωadou, | mωlan |
| ipse | Zandus | per n: | et | ipse | Cuficus | niger | libertus |
| libani‑asaden: | kana | abω‑hu | ăbdan | l’ roɠůlen |
| (fuit) Liban‑Asadi: | fuit | pater | ejus servus | homini |
| men | hom: | ïůqalo | l’hω | fasafisa. |
| ex | illis: | dicitur | illi (nomen) | Fasafes. |
C’en est assez sur ce chapitre: tout lecteur touche au doigt et à l’œil les vices nombreux de la vieille méthode; mieux il connaîtra le texte arabe, mieux (j’ose le dire), il appréciera la combinaison de mes moyens pour le figurer. Je demande la permission de l’appliquer encore aux lectures vulgaires du Pater Noster en arabe, et même en hébreu. Je les puise dans la collection célèbre qu’en a faite le docteur Chamberlayne (Amsterdam, 1715), ouvrage surpassé sans doute par des successeurs rivaux, quant au luxe typographique, mais non quant au mérite du savoir.
Chamberlayne cite d’abord, page 8, une lecture qu’il dit venir d’un moine allemand, élève de la propagande, lecture qui aurait passé par les mains du savant français La Croze: ces circonstances sont utiles pour apprécier l’orthographe. On va remarquer que cette lecture, prise dans les missions de Mésopotamie et de Syrie, ressemble bien plus à la mienne que celle du docte Erpenius, sans doute parce que le moine allemand et moi nous avons écrit d’après un même modèle vivant qui a frappé notre oreille des mêmes sensations; tandis que le hollandais Erpenius, opérant sur un modèle mort, c’est-à-dire sur l’arabe ancien et littéral, tombé en désuétude, comme le grec et le latin, et comme eux défiguré par des grammairiens de diverses nations, a copié et mêlé leurs signes orthographiques sans en connaître les valeurs. (Voyez ci-à côté le tableau A, intitulé: Texte arabe et lecture vulgaire, Chamberlayne, page 8.)
Maintenant si nous confrontons l’arabe ancien et littéral selon Erpenius, page 7 de Chamberlayne, on va remarquer une bien plus grande différence de lecture ou d’orthographe, et cependant les lettres et les motions sont à peu de chose près les mêmes. (Voyez au verso, [p. 200].)
| PATER NOSTER EN ARABE VULGAIRE. Lecture de VOLNEY. | TEXTE ARABE ET LECTURE VULGAIRE. Voyez CHAMBERLAYNE, page 8. |
|---|---|
| abω na èllaȥi fi el samaωat père (à) nous lequel (es) dans les cieux | ابونا الّذى فى السّموات abuna elladhi fi[84] ssamwat. |
| iatqaddas esm-ak sanctifié (soit ou est) nom (à) toi | يتقدّس اسمك jetkaddas esmac. |
| tâṯî malkωt-ak vienne règne (à) toi | تاتى ملكوتك tati malacutac. |
| takωn maſit-ak kama kama fi el sama keȥalec ălä èl arḏ soit (ou est) volonté (à) toi comme dans le ciel de même sur la terre | تكون مشيتك كما فى السّما كذلك على الارض tacuri[85] machiatac, cama fi-ssama[86] kedhalec ala[87] lardh. |
| aăt-na χobz-na kefat-na ïωm bïωm donne (à) nous pain (à) nous suffisant (à) nous jour par jour | اعطنا خبزنا كفاتنا يوم بيوم aatina chobzena kefatna iaum be iaum. |
| ωa eģfor lena ḑonωb-na ωa χataïa-na kama neģfor naɦna léman asa èlaina et pardonne à nous fautes (à) nous et péchés (à) nous comme nous pardonnons nous à qui a nui envers nous | واغفر لنا ذنوبنا و خطايانا كما نغفر نحن لمن اسآلينا wogforlenadonubena[88] wachatiana, ama nogfor nachna lemanaça[89] deina. |
| ωa la tadaχχel-na fi el teɠarîb et ne fais entrer nous dans les épreuves | و لا تدخّلنا فى التجاريب wala tadachchalna fi[90] hajarib. |
| laken naɠɠina men èl ſarîr. mais délivre-nous du malin (esprit)[83] | لكن نجّنا من الشرير laken nejjina me[91] nnescherir. |
| [83] Dans le latin, le mot malo laisse équivoque si c’est le substantif mal, ou l’adjectif malin: cette équivoque n’a point lieu en arabe, non plus qu’en français; le sens précis est l’adjectif: délivrez-nous du malin, c’est-à-dire du mauvais génie (Daimon, Satan). Il est vrai que l’arabe est une traduction; mais le texte original, qui n’a pu être que le syriaque, langue des apôtres, se sert de l’adjectif mal di bèſa, du malin, et non pas di biſ du mal. L’hébreu n’est d’aucun poids, puisqu’il est lui-même une traduction tardive. | [84] Deux ss comme pour sâd et l’article el supprimé. [85] tacuri, au lieu du texte écrit takon. [86] kedhalec; en ce mot, deux lettres diverses k et c pour la même lettre arabe kef. [87] Le texte dit el ardh, la terre. Comment deviner lardh? [88] donub-na: le d n’est point distinct de zal, et le e ne peut avoir lieu. [89] deina au lieu de eleina, faute grave. [90] Suppression de l’article el. hajarib au lieu de tajarib. [91] Séparation vicieuse du mot men, et suppression de l’article el. |
| No VII. | Face à la page 170. |
ARABE LITTÉRAL.
Lecture selon Volney.
aba-na[92] ɐllaẕi fi ɐl samaωati
l’ iůtqaddasi asm-ů-ka
[93]l’ tati malkωt-ů-ka
l’ takωn maſitŭ-ka kama fi
ɐl soma-i ωa ălä ɐl ard-i
χobza-na kafat-na aăti-na fi ɐl ïῶmi
ω aģfer l’ na χaṯaïana kama
naģfer naɦn l’ man aχtaa ălaina
ωa la todχel-na ɐl taɠɠâreba
laken naɠɠi na men ɐl ſariri[94].
[92] L’arabe littéral donne la pleine valeur d’a à l’alef, que le vulgaire prononce e: il dit al, et non el.
[93] La lettre l, comme signe d’impératif, n’a point besoin du kesré; l’apostrophe avertit et sauve les équivoques.
[94] Délivrez-nous du malin (esprit), aucun texte oriental ne dit: délivrez-nous du mal.
ARABE LITTÉRAL.
Lecture selon les Grammairiens européens.
(Chamberlayne, page 7.)
abahna[95] lledhsi[96] phi’ssemavati[97]
liutekaddesi[98] smuka
litati melcoutuka[99]
litekun[100] meschjituka kema phi
’ssemai véalei’lardhi
chuhzena[101] kephaphena âthina phi’ ljieumi
vaghpher[102] lena chathajana kema
neghpheru nahhno li men achtaa ileina
vela tudchilna ’ttegsaraba
lekin neggina mine[103] ’schscheriri.
[95] abahna. Il n’existe ni aspiration dans la parole, ni signe d’aspiration dans l’écrit.
[96] lledhsi est tout barbare: dhs pour la lettre zal.
[97] ssemavati, voilà le v turk inconnu aux Arabes.
[98] liute, c’est un scheva que cet e muet, au lieu du djazm, ou consonne close que veut le texte.
[99] Pourquoi tantôt c, tantôt k quand c’est la même lettre au texte?
[100] litekun: pourquoi te, quand le texte porte ta par fat’ha? pourquoi deux ji, quand il n’y en a qu’un seul? toujours l’article al supprimé; phi-ssemai-vealei, d’un seul mot quand il y en a deux: aïn n’est point distingué; lei, au lieu de lai par fat’ha; lardhi, d’un seul mot.
[101] chuhze, doit se dire chuhza: kephaphe, faute semblable, et de plus il y a erreur totale dans le mot qui est kafat, ou kiafat, et non kafâf: âthina; l’aïn est sauté; phi’ ljieumi, toujours l’article el fondu dans le mot; et ïeum par kesrè, au lieu de ïaum.
[102] ghph et neghpheru-nahhn, quel chaos de consonnes?
[103] mine’ schscheriri, au moins il fallait écrire men e’ schscheriri, pour faire sentir que par l’élision d’l le sin était doublé.
Il devient inutile de multiplier des exemples qui ne seraient que la répétition des mêmes règles et des mêmes censures; il suffit à mon but d’avoir mis en évidence tout le désordre des méthodes actuelles, et toute la supériorité de celle que je propose d’y substituer. Le lecteur versé dans les langues orientales saura déduire de mes principes les diverses applications qui leur conviennent: par exemple, il verra que l’écriture persane et turke, imitées de l’arabe, ne donnent lieu à aucune difficulté, et que, pour en faire la transcription, il suffit d’assigner des représentans aux cinq lettres que ces deux langues ont de plus que l’arabe. La commission de 1803 a déjà donné l’exemple de cette opération: j’admets avec elle de figurer par notre P, la lettre persane et turke qui porte trois points sous le b arabe; de figurer par notre ja français la lettre qui porte trois points sur un z; de rendre par l’ñ espagnol la lettre qui porte trois points dans le kef, et qui s’appelle sagir-noun, petit n; d’exprimer par g romain l’autre kef, qui porte trois points sur sa tête, et qui se prononce tantôt en gué, tantôt en ga: mais je n’admets point le c italien, ou le ch anglais, pour exprimer le tchim persan et turk, peint par le djim arabe, souligné de trois points: cette prononciation est évidemment formée des deux consonnes té, ché; l’on ne peut la peindre régulièrement par un signe unique, mais on peut capituler avec cette difficulté, en frappant un poinçon qui portera notre tſ liés en un seul groupe; le tableau ci-dessous présente cette correspondance établie:
| پ | p européen. |
| چ | ts tché. |
| ژ | ja français. |
| g gué mouillé. | |
| ñ gné espagnol. |
Je ne dis rien présentement des alfabets indiens ni de l’écriture chinoise: il faudrait que mon oreille eût entendu ces langues de la bouche des naturels, pour en apprécier et classer les sons: si je puis juger du sanscrit et de ses dérivés par quelques mémoires insérés dans les Asiatik Researches, leur système pourra exiger quelques expédiens nouveaux et particuliers: par exemple, les consonnes frappées d’une aspiration immédiate sont pour moi un cas nouveau que je ne conçois pas nettement: n’y a-t-il aucun sentiment de voyelle entre le b et l’h, dans bh, ou y a-t-il un a très-rapide, faisant bàh, comme je l’ai entendu à Paris, des trois jongleurs indiens? voilà ce que je ne puis éclaircir sans un plus ample informé.
A l’égard du chinois, les cinq tons ou accens qui donnent une valeur si différente aux mêmes prononciations, ne sont point un obstacle radical à notre transcription: on aurait le choix, ou d’écrire sur cinq lignes, comme on écrit la musique, ou d’employer nos chiffres 1, 2, 3, 4, 5, à noter le ton de la lettre qui en serait frappée.
Un sujet d’un intérêt plus immédiat pour les lettrés européens, est l’application de nos lettres à la lecture des langues mortes, telles que l’hébreu, le syriaque, l’éthiopien, qui jusqu’ici ont été sous le monopole d’un petit nombre d’érudits, pleins de partialité. Ce serait une chose utile et curieuse de soumettre le système grammatical de ces langues à l’examen de tout littérateur libre des préjugés de l’enfance et de l’éducation; cette opération n’est pas aussi épineuse qu’on peut le croire, car si l’on veut que la lecture se fasse selon la doctrine rabbinique, avec les points-voyelles des massorètes, rien de si aisé que d’exprimer ces points par nos lettres correspondantes; si au contraire l’on admet que l’écriture se fasse à l’ancienne manière orientale, sans points-voyelles, il suffira d’exprimer les lettres alfabétiques de l’hébreu et du syriaque par les nôtres, et déjà ce travail se trouve fait, puisque la correspondance de ces deux alfabets avec l’arabe est solidement établie par les orientaux eux-mêmes: il est vrai que cette hypothèse partagera avec ceux-ci l’inconvénient de présenter beaucoup de consonnes sans voyelles; mais ce ne sera pas la faute de notre méthode, et l’on n’aura pas droit d’exiger d’elle plus que les anciens Hébreux et les Phéniciens n’exigèrent de la leur: si l’on dit qu’il restera beaucoup d’arbitraire, le tout rejaillira sur ceux qui ont voulu le corriger ou le masquer par des expédients apocryphes, eux-mêmes arbitraires. Non, jamais devant aucun jury raisonnable l’on ne pourra légitimer la lecture factice des massorètes: si nous avions les procès-verbaux des assemblées de ces docteurs, nous verrions, que nés, éduqués chez les divers peuples de l’Europe et de l’Asie, chacun d’eux avait contracté des habitudes et des opinions dont la différence devint la cause même de leur congrès de conciliation; et dans cette lutte de tant d’amours-propres mondains et théologiques, nous verrions que l’on ne parvint à un concordat que par des capitulations étrangères au fond de la question, comme il arrive toujours dans toutes les assemblées délibérantes: on peut le dire sans témérité, la vraie lecture de l’ancien hébreu et du syriaque est absolument perdue, parce que, dès le temps d’Alexandre, le fil de la tradition authentique était déjà rompu; toutes les lectures actuelles des écoles européennes sont fausses et ridicules: s’il existe un type raisonnable, c’est à la langue arabe qu’il faut le demander, parce qu’elle est de la même famille, et qu’ayant persisté dans les déserts, à l’abri des invasions étrangères, elle a mieux conservé le caractère original qui fut ou qui dut être celui de ses sœurs depuis long-temps éteintes. Si donc il fallait introduire des voyelles dans l’hébreu et dans le syriaque, écrits textuellement, je ne verrais pas de meilleur moyen que de les placer selon les règles arabes: ce serait le sujet d’un travail trop étendu pour que j’en raisonne en ce moment: je me borne à présenter pour échantillon la lecture du Pater Noster, écrit d’une part selon l’orthographe vulgaire, dans le livre de Chamberlayne, page 1re; et d’autre part selon mon système.
PATER NOSTER HÉBREU.
Lecture de Chamberlayne, page 1[104].
[105]abhinu schebbaschschamájim[106].
jikkadhésch schemécha[107].
tabhó malchutécha.
jehi rezonéchá caaschér baschschamajim
vechén baárez.
lachménu dhebhár jom bejomó then
lánu hajjom.
uselách lánu eth chobhothénu caaschér
saláchnu lebhaalé chobhothénu.
véál tebhiénu lenissajon.
ki-im hazzilénu merá.
ki lechá hamalchuth ughebhurá
vechabódh leolám olamin.
amen.
[104] Cet hébreu est une traduction faite par les Chrétiens.
[105] abhi-na, l’h est sans motif, il n’y a pas d’aspiration.
[106] Quel étrange pudding que ce mot de dix-neuf lettres pour les six du texte! voilà le produit du sch allemand allié aux règles rabbiniques: et notez qu’ici le redoublement du sch et du b n’a aucun motif en hébreu, mais qu’il est une imitation de l’arabe, où il est ainsi prononcé. L’école juive serait donc postérieure.
[107] scheme-cha, le ch pour k, est un contre-sens, deux lettres pour une; et jota pour k, et tout le reste confus, sans distinction d’un mot à l’autre. Faut-il s’étonner de l’adage: un vrai grimoire d’hébreu!
אבינו שבשמים׃
יקדש שמך׃
תביא מלכותך׃
יהי רצונך כאשר בשמים׃
וכן בארץ׃
לחמנו דבר יום ביומו תן׃
לנו חיום׃
וסלח לנו את־חובותינו כאשר
סלחנו לבעלי חובותינו׃
ואל תביאנו לנסיון׃
כידאם הצילנו מרע׃
כי לך המלכות וגבורה
וכבוד לעולם עולמים׃
אמן׃
| Face à la page 181. |
PATER NOSTER HÉBREU.
Lecture de Volney.
| abinω | ẛi be ẛamim[108] | ioqaddaẛ | ẛem-ka[109] |
| Pater noster | qui in cœlis | sanctificetur | nomen tuum |
| tebωa | malkωt-ka |
| adveniat | regnum tuum |
| ïeɦi | roṣωn-ka | k’aẛr | be-ẛamim | ωa kan | b’arṣ |
| vivat | voluntas tua | ut qui | in cœlis et | sic in | terra |
| laɦm-nω | dabr | îωm | b’iωmω | tan | l’nω | hiωm[110] |
| panem nostrum | post | diem | in diem | da | nobis | hoc die |
| ωa | soleɦ | lenω at | ɦωbωtinω | k’ẛr |
| et | dimitte | nobis | debita nostra | ut qui |
| salaɦnω | lebăli[111] | ɦωbωtinω |
| dimittimus | super (eos qui) | debent nobis |
| ωa | al | tebia-nω | lenesîωn |
| et | ne | inducas nos | in tentationem |
| ki | am | ɦaṣîlnω | meră |
| sed | quidem | solve nos | ab maligno |
| kîle | ka | hemalkωt | ωa | ɠobωrah |
| quia | tibi | imperium | et | potentia |
| ωa | kobωd | l’ăωlam | ăωlamîm. |
| et | gloria | in sæculum | sæculorum. |
| amin. |
[108] On voit par les mots latins qu’il y a trois mots dans ẛi be ẛamim: j’écris be, parce que ba laisserait l’équivoque d’a-lef: e n’existant pas dans l’alfabet hébreu, on sent qu’il y est hors de texte.
[109] ẛem-ka: les Hébreux ont pu prononcer comme l’arabe vulgaire sem-ak: il semble que les rabbins ont emprunté leur lecture du chaldaïque qui me paraît tenir beaucoup du nahou.
[110] Chamberlayne a écrit par erreur ha dur par he doux.
[111] Il est probable que l’Hébreu a prononcé ala comme l’Arabe, quoique écrit ali, etc., etc.
L’on peut se convaincre par cet échantillon qu’il serait facile de transcrire le dictionnaire hébreu lui-même en entier, et de le rendre lisible à tout lettré européen: pour base de l’opération, on prendrait le Lexique de Buxtorf, ou plutôt celui de Simonis, et l’on observerait les règles suivantes:
1o Transcrire les mots hébreux lettre pour lettre (selon mon tableau), et si l’on voulait y joindre les points-voyelles, on placerait hors de ligne leurs équivalens dont on serait convenu; le mieux, selon moi, serait d’appliquer à l’hébreu les règles de la lecture arabe, bien plus certaine que celle des massorètes;
2o On négligerait tout ce qui dans Simonis ne tend point à l’explication directe, par conséquent toutes les citations qui remplissent plus des deux tiers de son livre: cela simplifierait beaucoup le travail;
3o Sur la marge du livre transcripteur on noterait les pages du livre transcrit, comme il se pratique dans les réimpressions d’éditions anciennes; à ce moyen le lecteur pourrait sans cesse recourir à l’original pour le consulter.
Ce travail exécuté conduirait naturellement à celui d’une grammaire dressée sur les mêmes principes: on serait étonné de la simplicité qu’elle prendrait, alors qu’on aurait écarté les règles factices des massorètes, tant pour l’alfabet, que pour les déclinaisons et conjugaisons, et qu’à leur baroque langage grammatical, l’on aurait substitué celui de nos grammairiens modernes, bien plus clair par lui-même, et qui, de plus, nous est familier.
Une semblable opération pratiquée sur le syriaque, le chaldéen, l’éthiopien, etc., en ramenant toutes ces langues mortes à la condition du grec et du latin, donnerait lieu à une foule de travaux utiles et curieux sur leurs affinités, leurs différences, leur origine. Par cette même méthode on pourrait transcrire le corps entier des livres hébreux, imprimer le texte de la Bible, avec autant de fidélité que d’économie: l’on ne saurait douter que si les sociétés bibliques appliquaient leur zèle et leurs talens à une telle entreprise, conforme d’ailleurs à leur esprit d’évangélisme, elles n’obtinssent un succès aussi rapide qu’éclatant... Mais désormais j’en ai assez dit sur les moyens, c’est au temps d’amener les réalités; j’ai la persuasion que cette nouvelle branche d’instruction, aidée de la méthode de l’enseignement mutuel, avec qui elle sympathise, aura d’ici à vingt ans produit des effets surprenans, et d’avance apercevant ses heureux et immenses effets sur la diffusion des lumières et sur les progrès de la civilisation, j’aime à inscrire au pied de ce livre:
Exegi monumentum ære perennius,
Non omnis moriar!
SIMPLIFICATION
DES
LANGUES ORIENTALES,
OU
MÉTHODE NOUVELLE ET FACILE
D’APPRENDRE LES LANGUES ARABE, PERSANE ET TURKE,
AVEC DES CARACTÈRES EUROPÉENS.
La diversité des langues est un mur de séparation entre les hommes; et tel est l’effet de cette diversité, qu’elle rend nulle la ressemblance parfaite d’organisation qu’ils tiennent de la nature.
Augustin, de la Cité de Dieu.
DISCOURS
PRÉLIMINAIRE.
C’est un phénomène moral vraiment remarquable que la ligne tranchante de contrastes qui existe et se maintient opiniâtrement depuis tant de siècles entre les Asiatiques, surtout les Arabes, et les peuples européens. Nous ne sommes éloignés d’Alger et de Tunis que de soixante heures de navigation; quatorze jours seulement nous mènent en Égypte, en Syrie, en Grèce; dix-huit à Constantinople: et cependant l’on dirait que ces peuples habitent une autre planète; que, contemporains, nous vivons distans de plusieurs siècles. Le vulgaire se contente de voir pour raison de ces contrastes la différence des religions, des mœurs, des usages; mais cette différence elle-même a ses causes; et lorsqu’enfin las du joug des préjugés et de la routine, l’on recherche avec soin ces causes radicales, on trouve que la plus puissante, que l’unique peut-être consiste dans la différence des langues, par qui s’est établie et par qui se maintient la difficulté des communications entre les personnes. C’est parce que nous n’entendons pas les langues de l’Asie, que depuis dix siècles nous fréquentons cette partie du monde sans la connaître: c’est parce que nos ambassadeurs et nos consuls n’y parlent que par interprètes, qu’ils y vivent toujours étrangers, et n’y peuvent étendre nos relations ni protéger nos intérêts: c’est parce que nos officiers envoyés à la Porte ne savaient pas le turk, qu’ils n’ont pu opérer dans les armées les réformes que désirait le divan même: c’est parce que nos facteurs ne savent pas la langue de leurs échelles, qu’ils y vivent comme prisonniers, ne se montrant point dans les marchés, vendant peu ou mal; de manière que toute la masse de notre commerce est obligée de passer par l’étroite filière de quelques censals[112], et de quelques drogmans. Supposons tout-à-coup la facilité de communiquer établie; supposons l’usage familier et commun des langues, et tout le commerce change de face: les marchands se mêlent; des colporteurs pénètrent jusque dans les villages; les marchandises se distribuent; la circulation s’anime; l’industrie s’éveille; les esprits s’électrisent; les idées se répandent, et bientôt, par ce contact général, s’établit entre l’Asie et l’Europe une affinité morale, une communication d’usages, de besoins, d’opinions, de mœurs, et enfin de lois qui, de l’Europe jadis divisée, ont fait une espèce de grande république d’un caractère uniforme ou du moins ressemblant.
[112] Noms des courtiers en levant.
Tel est le but vers lequel je me propose en cet ouvrage de faire un premier pas, un pas fondamental. Par une opération d’un genre neuf, et cependant simple, j’entreprends de faciliter les langues orientales; de les débarrasser des entraves gratuites qu’une habitude routinière leur a imposées; enfin, de les rendre accessibles, presque populaires, en les ramenant à la condition des langues d’Europe dont elles ne diffèrent point essentiellement. Le développement des idées qui ont amené mon opération va mettre le lecteur en état de prononcer sur sa valeur et sur sa fécondité.
Ce premier fait posé, que la différence du langage est l’unique ou du moins la principale barrière élevée entre les peuples d’Asie et d’Europe, trois questions se sont présentées:
1o Les langues orientales, et spécialement les langues arabe, persane et turke, sont-elles réellement plus difficiles que les langues d’Europe?
2o En quoi consiste leur difficulté principale?
3o Quel est le moyen d’en simplifier l’étude et la pratique?
A l’égard de la première question, il faut distinguer en deux classes les difficultés d’une langue quelconque: difficulté de prononciation, et difficulté de mécanisme ou de construction. Considéré sous le premier rapport, il est vrai que l’arabe offre à nos oreilles des prononciations dont la nouveauté les étonne: non qu’elles soient réellement plus difficiles que les nôtres; mais tel est pour chaque peuple, comme pour chaque individu, l’empire de l’habitude et de l’amour-propre, qu’il regarde comme barbare tout son qui lui est étranger. Ainsi nous nous récrions sur le jota des Espagnols, sur le th des Anglais, sur le c des Italiens; et à leur tour ils se récrient sur notre u, sur notre j, et sur nos nasales on, an, in, qui leur semblent aussi dures que désagréables: nous trouvons doux notre p, notre v, notre gné; et les Arabes les trouvent pénibles à prononcer. La vérité est que cette difficulté gît dans l’habitude, et qu’une habitude contraire la sait effacer.
Quant au persan et au turk, cette difficulté est presque nulle, leur prononciation étant presque aussi coulante et plus harmonieuse que celle d’aucune langue d’Europe.
Vient la difficulté de mécanisme ou de construction: or il est certain qu’aucune langue d’Europe n’a la régularité, ni la simplicité de l’arabe, encore moins du persan; dans aucune, les phrases ne sont plus claires, plus méthodiques: c’est notre construction française. Le turk seul déroge à cette clarté, et il faut avouer qu’avec ses phrases à pleines pages, avec ses inversions qui portent le nom et le verbe gouvernans au bout de nombreuses périodes, il a l’inconvénient que l’on reproche à l’allemand et au latin. Néanmoins toute compensation faite, ces trois langues asiatiques n’ont essentiellement rien de plus difficile que les nôtres. D’où vient donc l’idée que l’on en a? En quoi consiste leur difficulté?
Sur cette seconde question il faut convenir que ce n’est pas sans motif que le préjugé s’est établi; mais ce qu’il reproche de rebutant et de barbare à l’arabe et à ses analogues, appartient bien moins au fond du langage qu’à ses accessoires, qu’à ses signes représentatifs, et pour le dire en un mot, consiste uniquement dans la figure des lettres, et dans le système vicieux de l’alfabet.
En effet, c’est une première difficulté, un premier abus que cette figure bizarre des lettres arabes: si, à l’instar de l’anglais ou du polonais, l’arabe se fût écrit avec des caractères qui nous fussent connus, jamais l’on n’eût érigé sa difficulté en proverbe; mais parce qu’à l’ouverture de ses livres, l’œil est frappé de figures étranges, la surprise et même l’amour-propre se récrient sur la nouveauté, et s’exagèrent les obstacles. Cependant ils ne sont qu’apparens, ou pour mieux dire, que superflus et gratuits; car l’on ne peut éviter ce dilemme: ou les prononciations arabes sont autres que les nôtres, et alors il faut pour les peindre des signes qui nous manquent; ou elles sont les mêmes, et dès-lors il devient inutile de les peindre par des signes différens des nôtres. Si, comme il est vrai, la majeure partie des prononciations, voyelles, aspirations, consonnes, est la même de langue à langue et de peuple à peuple, quelle est la nécessité de leur donner des signes, c’est-à-dire, des caractères alfabétiques divers? Pourquoi cette diversité d’alfabets éthiopien, tartare, chinois, thibétan, arabe, malabare? Pourquoi une même prononciation, par exemple a, b, t, aura-t-elle vingt figures différentes? Pourquoi consumer en frais de lecture une attention et un temps si précieux au fond du sujet? Je le répète: à des sons divers donnez des signes divers, puisqu’ils les distinguent; mais à des sons identiques donnez des signes identiques, sans quoi vous les multipliez onéreusement pour l’esprit.
Je compte pour peu le contraste de la marche de l’écriture arabe, qui, tandis que nous traçons nos lignes de gauche à droite, trace les siennes de droite à gauche, et commence un livre où nous le finissons; mais une troisième difficulté, la plus grave, la plus radicale, c’est son système alfabétique lui-même; c’est la manière incomplète, réellement vicieuse, dont l’arabe peint la parole. Dans nos langues d’Europe, tout élément de cette parole, voyelle, consonne, aspiration, suspension de sens, interrogation, admiration, tout est peint avec détail, précision, scrupule, et les images nettes passent à l’esprit sans fatigue et sans confusion. Nous regardons même une langue comme d’autant plus parfaite que son écriture peint plus exactement toute sa prononciation; que cette langue s’écrit comme elle se prononce: et tel est le mérite que tout étranger aime à reconnaître dans l’italien, l’espagnol, l’allemand, le polonais; tandis que dans l’anglais et le français, le vice contraire, c’est-à-dire, écrire comme l’on ne prononce pas, fait le tourment même des naturels de ces deux idiomes.
Dans l’arabe au contraire et dans ses analogues, éthiopien, persan, turk, non-seulement l’on n’écrit pas comme l’on parle, mais l’on n’écrit réellement que la moitié des mots: dans la plupart il n’y a de tracé que les consonnes, qui en sont la base principale, et les quatre voyelles longues, peintes dans l’alfabet: les trois voyelles brèves qui jouent le plus grand rôle dans la prononciation, et qui en sont la partie intégrante, sont supprimées et sous-entendues; il faut les suppléer d’imagination et en impromptu: quelquefois l’une des consonnes veut en être privée, l’autre non; quelquefois il faut redoubler l’une des consonnes, changer la valeur naturelle de l’une des grandes voyelles: et si l’on manque une seule de ces conditions, si l’on introduit une voyelle brève pour une autre, tout est confondu; je cite un exemple. Les trois consonnes k t b, forment un mot arabe: pour être prononcé il a besoin de voyelles; or, selon celles qu’on lui donne, il change de signification: si l’on prononce ka ta b, c’est, il a écrit; ko te b, il a été écrit; ko to b, des livres; ka tta b, il a fait écrire; et même ka t b, l’action d’écrire, tous sens très-divers et néanmoins enveloppés sous une même forme k t b; car, ainsi que je l’ai dit, les voyelles brèves ne s’écrivent pas dans l’usage ordinaire; ce n’est que dans des cas très-particuliers, pour des livres sacrés: et alors la manière dont je les ai ajoutées représente assez bien l’état de l’arabe; car lorsqu’on les écrit, par exemple, dans le Qôran, on les rapporte ainsi en seconde ligne, et elles y figurent comme une broderie sur le canevas. (Voyez planche Ire.)
Ce n’est pas tout; l’alfabet arabe, quoi qu’en aient dit les grammairiens d’Europe, porte des voyelles, et ces voyelles, longues par leur nature, ont une valeur propre, déterminée: néanmoins il arrive sans cesse que ces valeurs sont changées par l’influence, toujours secrète, des voyelles brèves supprimées; et que, par exemple, ï devient a; que a devient é, ou ô, etc. Ainsi l’on écrit rmi, il a jeté, et l’on dit rama: l’on écrit ali, sur, dessus: et l’on lit ala, même alai; alaikom, sur vous. L’on écrit anbia, les prophètes, et l’on prononce onbia; amam, les nations, et l’on lit omam; sans compter que le bon goût est de n’avoir ni virgules, ni point-virgules, ni alinéa, etc.: de manière que la lecture est une divination perpétuelle, au point qu’il n’est aucun érudit arabe, persan ou turk, capable de lire couramment un livre s’il n’en a fait une préparation préalable.
Tel est le nœud radical des difficultés de la langue arabe et de ses analogues; voilà l’obstacle qu’il s’agit de faire disparaître, et le moyen s’en indique par la chose elle-même. Puisque la difficulté ne réside point dans le fond du langage, mais dans sa forme, dans la manière de le peindre, et dans un système vicieux d’alfabet, il faut abroger ce système, et lui en substituer un plus simple et plus parfait: or, comme le système alfabétique d’Europe réunit une partie de ces conditions, comme il nous est déjà connu, familier, et que l’on peut l’étendre et le perfectionner, c’est faire tout d’un coup un pas considérable dans la connaissance des langues asiatiques, que de le leur appliquer, et de peindre leurs prononciations par nos caractères; c’est, pour ainsi dire, une transposition comme l’on en pratique en musique, et comme les Arabes eux-mêmes l’usitent quelquefois en écrivant de l’arabe en lettres syriaques, ou de l’arménien en arabe, ce qu’ils appellent écriture kerchouni: dès-lors la lecture de l’arabe, du persan, du turk, maintenant si rebutante, devient tout acquise: l’espèce de voile hiéroglyphique qui la couvrait, disparaît; et ces langues ramenées à la condition de l’espagnol, de l’allemand, du polonais, ne demandent plus qu’un degré d’attention et de travail dont tout le monde est capable.
Telle est l’opération simple en principes et féconde en conséquences, que j’exécute en cet ouvrage. Depuis plusieurs années j’en recueille par ma propre expérience et pour mon usage des avantages qui m’en ont constaté la justesse, la solidité, et qui me font regarder comme un service rendu au commerce de publier aujourd’hui ma méthode.
Une seule objection se présente: l’on ne manquera pas de dire qu’en écrivant les langues orientales avec nos caractères européens déjà existans, secondés de quelques caractères de convention, l’on n’apprendra point à lire ni à écrire ces langues en leurs propres lettres, et qu’alors on restera privé de leurs livres, privé des moyens de correspondance; en un mot, que l’on ne pourra les apprendre.
Je ne dénie point cette objection; mais en l’admettant dans toute sa force, je soutiens qu’ayant à choisir entre divers inconvéniens, ceux que l’on évite sont infiniment plus grands que ceux auxquels on se soumet, qui d’ailleurs, susceptibles d’être atténués, emportent avec eux des avantages immenses et incalculables. Faisons-en la balance respective.
1o Il découle immédiatement de mon plan, de faire des dictionnaires arabe, persan et turk en lettres européennes; et ce travail ne serait pas long: car il s’agit simplement de transposer la partie orientale, et de traduire la partie latine des dictionnaires déjà existans, en les réduisant à ce qui est d’utilité pratique; et cette opération est si simple, que les principes de transposition étant une fois établis, il n’est point de copiste qui ne soit capable de l’exécuter: dès-lors ces dictionnaires, ramenés à la condition des nôtres, présentent tous les moyens et toutes les bases d’étude et d’instruction.
2o Il est de fait que presque tous les livres arabes, persans et turks, vraiment utiles ou curieux, sont traduits en nos langues d’Europe; qu’il en reste peu qui méritent la peine d’apprendre leurs langues; que malgré l’enthousiasme de quelques amateurs de la littérature orientale, elle est infiniment au-dessous de l’opinion que l’on s’en fait; et que tout bien pesé, il nous reste peu, pour ne pas dire rien, d’un grand intérêt à recevoir d’elle;
3o Que si l’on en excepte quelques livres de dévotion chrétienne, imprimés par les Maronites, et quelques livres de géographie et d’histoire, imprimés en turk à Constantinople, tous les autres livres existant en Turkie, Arabie et Perse, sont des livres écrits à la main, par cela même, rares, coûteux, hors des moyens et de la portée des voyageurs et marchands, et, par-là encore, ne pouvant être regardés comme un vrai secours pour l’étude de ces langues.
D’où il résulte que renonçant même entièrement à ces prétendus trésors littéraires nous ne ferions aucune perte grave; et cependant je ne veux renoncer à rien: car dans mon plan, tout livre sera transposé à volonté, sans l’altération d’une syllabe; et, lu selon ma méthode, il sera aussi parfaitement entendu d’un naturel que dans le caractère arabe, encore que le lecteur le lût sans y rien comprendre.
Le seul inconvénient qui subsiste est pour la correspondance par écrit; car dans ma méthode, elle ne se trouve pas établie entre ceux qui ne connaîtraient que le système européen, ou que le système arabe. Mais j’observe à cet égard qu’en Asie la correspondance pour le commerce est très-faible, peu de naturels sachant ou voulant écrire; et que pour la diplomatique, et en général pour tout genre d’affaires, on traite bien plus par entretien que par écrit. Or si, comme il est vrai, l’entretien a une utilité bien plus habituelle, bien plus puissante, bien plus vaste, mon système qui s’y applique immédiatement compense d’abord le défaut qu’on lui reproche; défaut d’ailleurs volontaire et momentané, rien n’empêchant les naturels eux-mêmes d’adopter ou de connaître notre alfabet, dont ils trouveraient l’écriture bien plus courante et bien plus commode, ainsi que je l’ai constaté avec des religieux Maronites à qui j’en ai communiqué les premiers essais.
Au reste, à cet inconvénient unique, j’oppose une foule d’avantages importans.
1o La facilité soudainement acquise d’une lecture ci-devant énigmatique, difficile et lente; facilité telle que je suis certain, par mon expérience, d’avancer plus en six mois un élève interprète, qu’il ne le serait en deux ans par la méthode actuelle; car non-seulement il n’aura plus à vaincre les obstacles nombreux de la lecture arabe, mais encore il se trouvera affranchi d’une foule de règles de grammaire que ma méthode rend nulles: règles de mutation d’une voyelle en une autre; règles d’élision, dites de hamza et de djazm; règles de doublement ou cheddi; règles de jonction, madda et ouesla; enfin règles des terminaisons grammaticales qui forment la science du Nahou; de manière que, après avoir analysé les grammaires, soit de l’école d’Ađjroum, soit celle d’Erpenius, j’ai vu que plus de la moitié en devenait complètement inutile.
2o L’avantage d’écrire avec un caractère bien plus expéditif, puisque le meilleur scribe arabe, avec son roseau au lieu de plume, avec son encre grasse comme pour imprimer, et avec les délinéamens entortillés de la plupart des lettres, écrit plus lentement que le scribe européen; et que sitôt qu’il se hâte, il ne forme plus qu’un griffonnage illisible, comme celui des scribes coptes ou des marchands syriens.
3o Mais le plus grand et le plus important avantage, c’est la facilité et l’économie pour l’impression. Dans le système arabe, les frais d’impression sont tellement énormes, que, pour réimprimer le Golius et le Meninski, il n’en coûterait pas moins de 1,500,000 livres; et il faudra les réimprimer, car ces ouvrages fondamentaux manquent entièrement. Dans mon plan, au contraire, les frais se réduisent au prix le plus modique: d’abord j’économise tous ceux de fonte, de gravure, d’emploi des caractères infiniment compliqués; je n’ai besoin que de caractères européens déjà gravés et fondus, et d’un très-petit nombre de caractères additionnels. J’économise les protes et les correcteurs orientalistes devenus très-rares, très-dispendieux; je n’ai besoin que de protes ordinaires; en sorte que ce qui, dans le système arabe, coûterait 1,500,000 livres, n’en coûtera pas la dixième partie: or, que l’on étende cette économie à tout ce qui s’imprimerait par la suite, que l’on calcule la facilité de mettre en circulation des livres dont aujourd’hui chaque copie manuscrite coûte 5 et 600 livres le seul in-4o, qui, imprimé et transporté, ne coûterait pas 20 livres, et que l’on juge de quel côté est l’avantage.
4o Enfin la facilité de former, à moins de frais, des interprètes qui chaque jour deviennent plus rares et plus dispendieux. Dans l’état actuel, on élève des jeunes gens, dès l’âge le plus tendre, sans connaître leurs dispositions; pendant vingt ans, l’on fait pour eux les frais d’une éducation recherchée: au bout de ce terme, sur vingt sujets, à peine deux ont-ils réussi parfaitement; en sorte qu’un bon interprète coûte réellement à la nation plus de 100,000 livres. Au contraire, par ma méthode, l’on n’a plus besoin de préparer des sujets expressément et de longue main: il se formera naturellement des interprètes, par le besoin des affaires, et par des goûts personnels. Nos négociateurs et nos négocians apprendront ces langues comme ils apprennent l’espagnol, l’italien, l’anglais; et leur intérêt personnel, combiné avec leur aptitude, deviendra la mesure de leurs succès et de leurs fortunes. Il est possible, il est même naturel que cette nouveauté éprouve des obstacles, ne fût-ce que ceux de l’habitude; c’est au plan lui-même à se défendre par ses propres moyens. S’il est défectueux, il tombera, et je n’aurai d’autre regret que de n’avoir pu atteindre le but d’utilité que je me propose; s’il est solide, il résistera, et la critique même, en l’épurant, le fortifiera. Alors, après ce premier essai de dépense, mesuré avec sagesse, le gouvernement pourra faire exécuter les dictionnaires qui en dépendent, et dix ans ne s’écouleront pas sans qu’il s’opère dans l’étude des langues orientales une révolution complète.
Appliquée au commerce, cette révolution est d’un véritable intérêt; car du sort de ces langues parmi nous dépend en partie celui de notre commerce en Levant; et ce commerce prend une importance qui croît de jour en jour. C’est lui qui par les blés de la côte barbaresque alimente et doit alimenter le midi trop sec de la France; c’est par lui que l’Égypte nous envoie des riz, des safranons, des cafés, et elle pourrait y joindre toutes les productions des Tropiques; c’est enfin lui dont la masse, dans toute la Turkie, nous procure un mouvement de soixante-trois millions d’échanges, plus réellement riche que la possession de terres vastes et lointaines.... Et si l’on soulève un instant le voile de l’avenir, si l’on calcule que la secousse actuelle de l’Europe entraînera la subversion générale du système colonial, et l’affranchissement de toute l’Amérique; que de nouveaux états formés rivaliseront bientôt les anciens sur l’Océan atlantique; que, concentrée dans ses propres limites, l’Europe sera contrainte d’y restreindre son théâtre d’industrie et d’activité; l’on concevra qu’il nous importe de nous assurer de bonne heure du bassin de la Méditerranée, qui, portant nos communications dans le Nord par la mer Noire, dans le Midi par la mer Rouge, et liant à-la-fois l’Asie, l’Europe et l’Afrique, peut devenir à notre porte et dans nos foyers, le théâtre du commerce de tout l’univers.
Que si je considérais cette révolution sous des rapports moraux et philosophiques, il me serait facile de lui développer des effets immenses; car à dater du jour où s’établiront de l’Europe à l’Asie de faciles communications d’arts et de connaissances, à dater du jour où nos bons livres traduits pourront circuler chez les orientaux, il se formera dans l’Orient un ordre de choses tout nouveau, un changement marqué dans les mœurs, les lois, les gouvernemens. Et quand on observe l’heureuse organisation de ces peuples, comparée à leur arrièrement en civilisation et en connaissance, l’on est tenté de croire que la cause première de cet arrièrement n’a résidé que dans le vice de leur système d’écriture, qui, comme chez les Chinois, rendant l’instruction difficile, a, par une série de conséquences, rendu plus rare l’instruction, empêché la création des livres, leur publication, leur impression, et consolidé le despotisme des gouvernemens par l’ignorance des gouvernés.
Je termine par quelques observations sur la langue arabe. Elle passe avec raison pour l’une des plus répandues sur la terre: en effet on la parle depuis Maroc jusqu’en Perse, et depuis la Syrie jusque vers Madagascar. L’idiome abyssin n’en est qu’un dialecte, et ceux d’une foule de peuplades d’Afrique en sont composés. On l’entend dans la plupart des ports de l’Inde; elle y fait la base d’un langage vulgaire; et si l’on remonte dans les siècles passés, on trouve que l’hébreu, le syriaque, le chaldéen, le copte et d’autres langues d’Asie ont avec elle une analogie marquée, en sorte qu’on la peut regarder comme la clef de l’Orient ancien et moderne.
Cependant il ne faut pas croire que l’arabe soit identique comme le français: au contraire, il subit des différences assez sensibles d’un canton à l’autre. Un Arabe d’Alger a de la peine à se faire entendre au Kaire; un Arabe de Syrie comprend difficilement un Arabe d’Yemen: la raison en est simple: les peuples arabes vivant généralement isolés et indépendans, chacun d’eux s’est fait des mots particuliers et locaux sur nombre d’objets, d’où il est résulté une distinction d’arabe vulgaire et d’arabe littéral, par laquelle chaque canton appelle vulgaire ce qu’il usite, et littéral ce qui lui est étranger, parce que cet arabe étranger se trouve consigné dans des livres qui néanmoins ont cours dans toute l’Arabie; et ils ont cours, parce qu’il y a un fond de mots universels et communs, et une syntaxe la même pour tous. Que s’il se formait parmi les Arabes un peuple dominateur et poli, il ferait dans la totalité de ces mots un choix suffisant à peindre toutes ses idées, et il laisserait à l’écart cette inutile multitude de redondances et de synonymes, faussement appelée richesse de langage, et qui n’en est véritablement que le chaos.
GRAMMAIRE
DE LA
LANGUE ARABE.