CHAPITRE V.
Des Noms.
Dans l’hébreu et dans ses analogues, l’arabe, le syrien, etc., le nom est indéclinable comme dans notre français et autres langues modernes de l’Europe.
Ce point établit une différence notable entre le système des langues sémitiques et celui des langues sanskritiques (ou ïaphétiques) dont le grec et le latin font partie. En ces dernières, le nom change de forme à chaque cas: le latin dit, Rex, Regis, Regi, Regem, Rege, pour notre mot Roi indéclinable, celui-là même que les Hébreux rendent par malek, aussi indéclinable. Ils ne distinguent leurs cas que par des particules semblables aux nôtres le, la, les, de, du, des. En voici l’exemple:
| ARABE. | HÉBREU. | FRANÇAIS. | LATIN. | ||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| al ou el | he | Malek | le | Roi | Reg s | ||
| [181] id. | — | du | Reg is | ||||
| l’al ou l’el | le | au | Reg i | ||||
| al | at he | le | Reg em | ||||
| ïa | he | ô | Reg s | ||||
| men al | me | du | Reg e | ||||
L’on voit par ce tableau que les cas ne sont caractérisés en hébreu et en arabe que par des particules posées avant le mot, tandis que, dans le latin, ils le sont, on peut dire, par des particules aussi placées à la fin du mot. A bien le prendre, le mot latin est lui-même un radical fixe (Reg)[182], qui, dans son nominatif, Rex, a le mérite de nous donner la valeur de la lettre x décomposée en ses élémens: nous y trouvons la preuve que les Latins l’ont prononcée ks ou gs.
[181] Le syrien n’a de différence remarquable pour ses cas que dans sa particule di ou D’, qui est le signe du génitif.
[182] Dans le sanskrit et l’indien moderne, Radjâ et Raguiâ ont le même sens.
Dans le grec il y a cette autre particularité que, outre les particules finales ος, ον, ους, il y en a encore avant le nom d’autres, telles que -ὁ, τοῦ, ἡ, etc., répondant aux nôtres le, la, du, etc., ὁ λόγ-ος, τοῦ λόγου; ἡ μοῦσ-α, etc. Tout ceci est un sujet de méditation pour les savans étymologistes[183].
[183] Dans l’arabe ancien ou littéral (nahou), il y a aussi des finales qui caractérisent les cas:
| el | malek-o, | le Roi; | |
| l’el | malek-i, | au Roi; | |
| accusatif | el | malek-a, | le Roi. |
Il est remarquable que, dans l’hébreu et l’arabe, le génitif n’a point de signe propre: on ne le reconnaît que par l’antécédence d’un autre nom qui le régit; par exemple le mot QeN ou Qun signifie un nid: le mot ŠaFωR, signifie oiseau: si l’on dit QuN ŠaFωR, c’est nid d’oiseau ou nid de l’oiseau[184].
[184] En latin, cuniculus, trou, nid de lapin, n’est qu’un diminutif de cunn-us: les mots cunæ et cunabula, berceau d’enfant, sont de cette même famille, et ont pour radical cun ou qun.
Au pluriel les articles restent les mêmes; seulement le singulier reçoit une finale qui, pour le masculin est im; ainsi on dit malek-im, ou, he malekim, les rois; le malekim, aux rois, etc.; he ŠaFωr, l’oiseau, he Šafωrim, les oiseaux.
Si l’on voulait croire les grammairiens juifs et leurs disciples, il faudrait varier les petites voyelles des noms selon les cas et les nombres; ainsi DaBar, parole, ferait en construction DeBar, au pluriel DaBar-im; mais quand ce pluriel retranche l’m, comme il arrive souvent, il ferait DiBri ou DiBrai (DiBr-ê).
NaHR, rivière, ferait Nehar im, nahari: il est bien possible que, dans leur langue parlée, les Hébreux de divers cantons aient eu de telles variétés mises en règles; mais, parce que l’écriture alfabétique n’en a point conservé de traces, et que les rabbins n’en ont pas de certitude, on a le droit de considérer leurs règles à cet égard comme arbitraires et de nul service, puisque le sens des mots n’en est pas affecté. Le judicieux grammairien français l’abbé Ladvocat en a lui-même jugé ainsi[185].
[185] A la page 38 de sa grammaire: «Il se fait, dit-il, un grand nombre de changemens dans la prononciation, c’est-à-dire dans les points-voyelles, même quelquefois dans les lettres, lorsqu’un nom passe du masculin au féminin, ou du singulier au pluriel, ou de l’absolu au construit: nous conseillons aux commençans de ne pas s’y arrêter.»
En hébreu comme en toute langue, les noms ont deux genres ou sexes, le masculin et le féminin, mais il n’y a pas de neutre; le féminin quelquefois en tient place.
Les noms de femmes, de villes, de contrées ou pays, de vents, etc. sont presque généralement féminins, quelle que soit leur terminaison.
Il arrive habituellement que des noms masculins, surtout ceux qui viennent des verbes, à titre de participes ou adjectifs, sont rendus féminins par la seule addition de la lettre h prononcée eh ou ah; par exemple: de malek on fait malekeh ou malek-ah, reine: si au lieu de h on met la finale ωT, le singulier devient pluriel; on dit malekωt, les reines; du reste les particules de déclinaison restent les mêmes.
Le substantif masculin ṣedq, signifiant ce qui est juste, devient féminin si l’on dit ṣedq-ah; le mot TωB, signifiant bon, devient TωB-ah, bonne; NaBal, fou; Nabal-ah, folle; GaDωl, grand; gaDωl-ah, grande, etc.
Si ce féminin est suivi d’un mot qui commence par une voyelle, le ah devient at.
La même chose arrive quand il est suivi d’un nom qu’il régit, dût ce nom commencer par une consonne: ainsi l’on dit, Tωrat MoŠeh (prononcez en français mouchek), la loi de Moyse, et non Tωrah mušeh.
Si un mot par lui-même finit en i et qu’on veuille le rendre féminin, l’on y ajoute le seul t: on dit šenî, second, deuxième; šenît, seconde, et non šeniat; mais il y a des exceptions: šebi, au masculin, fait esclavage; ŠeBiωT, captivité.
L’impératif Dă, sachez, ou le substantif savoir, fait DăT, science; ZaMR, chant, fait zamrat, chanson (de cette famille est mazMωr, psaume); les psaumes n’étaient qu’un chant.
Quand le pluriel masculin entre en construction, il supprime l’m de sa finale im: par exemple, les paroles du roi se disent Debari-Malek et non Debarim Malek; ici, c’est devant une consonne; une voyelle n’y change rien: on dit Debari iehωh, les paroles de iehωh.
Si, au contraire, ce pluriel ne construit rien, il reste entier; on dit: hommes sages, anošim[186] ҥa-kemim; une fille jeune ou vierge, nărah betωlah et non pas nărat.
[186] anoš ou enoš ressemble beaucoup au latin ens, un être.
On veut que l’hébreu ait eu un duel comme l’arabe, qui, ayant dit Radjol (ou ragol) un homme, et Redjâl, les hommes, dit radjolain, deux hommes; mais en hébreu, cette forme n’a point de signe marqué et n’y a que des besoins rares; on y écrit iωm un jour, iωmim, des jours. Sur ce dernier mot il plaît d’ajouter un point-voyelle, et l’on veut prononcer iωmaim, deux jours; où est l’autorité, où est la preuve? Il y a lieu de penser que cette règle comme beaucoup d’autres est un emprunt que les Massorètes du second âge ont fait aux Arabes musulmans.