CHAPITRE IV.


Des Particules, Prépositions, Conjonctions, etc.

En toute langue, il y a un certain nombre de petits mots qui semblent avoir été inventés comme des chevilles pour indiquer, séparer, joindre les portions d’idée et de phrase: quelques langues sont riches en ce genre; elles savent peindre toutes les nuances de la pensée: l’hébreu au contraire est pauvre, n’a que les traits nécessaires à dessiner le croquis. Nos érudits, y voyant un seul mot répondre à une quantité des nôtres, appellent cela du laconisme, de l’énergie; réellement ce n’est que disette; mais l’engouement veut toujours voir du merveilleux.

L’on est d’accord qu’il faut compter cinq particules principales, qui sont—H, B, K, L, M,—formées chacune d’une seule lettre alfabétique, et qui, pour être prononcées, requièrent indispensablement l’adjonction d’une petite voyelle.

D’abord, l’aspiration pure peinte par la seule lettre H, et que l’on prononce H’ ou He, a cinq et même six valeurs différentes.

He ou H’—placé devant un nom, vaut nos articles le, la, les, à tous genres et nombres du nominatif. On dit Hé DaBeR, ou DaBR, la parole; He SaFeR ou SaFR, le livre; He SoFeR, l’écrivain.

Si le mot commence par une voyelle, le H marche seul;—HARṢ, la terre.

Quelquefois il vaut le démonstratif ce: par ex., H’ïωM, ce jour; HANωŠiM, ces hommes; H’aReҤ, ce voyageur. On dit même He-Hωa, celui que voilà; He-HîA, celle-ci même; HaZeH, celui-ci; HeZAT, celle-ci; HE HOMMaH, HaHeNNeH, eux-mêmes, elles-mêmes; H’aL; HaLLeH, eux, elles-mêmes.

Ces divers emplois indiquent déjà que cette aspiration He est un signal naturel du parleur pour appeler l’attention de l’écouteur sur un sujet, ainsi qu’il se pratique presqu’en tout pays, et ainsi que je l’ai trouvé chez les sauvages d’Amérique. Les emplois suivans confirment cette idée: on dit Le năR He iωleD, à l’enfant qui naîtra (ou naissant); ASaF, He NoBa-ASaF, le prophétisant; ou qui prophétisa; He HaLe-KiM, les allans; He NiRaH, celle qui a été vue; He NiMKaRiM, les vendus.

Il s’emploie en signe d’interrogation.

He ŠoMeR aҤ-I aNoKI?—Eh, gardien de frère mien, moi (suis-je)? He N’āŠeH aH DaBeR-ω? Eh! ferons-nous sa parole (lui obéirons-nous)? HaTaH ZeH BeN-i.—Eh! toi? ce fils mien? (es-tu mon fils)? Il est le signe propre du vocatif, He DaωD, ô David; (nous disons hê David. Tous emplois conformes à l’idée et à l’acte d’exciter, d’appeler l’attention par un bruit qui n’a que cet objet; supposer, comme quelques hébraïsans, qu’il est diminutif de Hωa, est une chimère).

Placé à la fin des mots ce même eH ou He prend deux autres valeurs: en certain cas, il signifie vers; par exemple HaBRωN-eH, vers Hébron.

En d’autres cas, il devient le signe du genre féminin, c’est-à-dire qu’étant ajouté à un mot masculin, il le convertit en féminin; par exemple, de MaLeK (roi), on fait MaleK-eh ou malKah, reine; de GaDωL (grand), on fait GaDωL-aH (grande)[179].

[179] Remarquez ici que de BeN (fils) on eût dû faire BeNeH (fille), ou BeNeT (puisque H devient T): pourquoi l’hébreu dit-il BeT, quand l’arabe a conservé BeNT? n’est-ce pas que l’N aurait ici disparu par une altération populaire, comme il a disparu de l’hébreu AT dans le mot ANT (toi) conservé par le syrien et l’arabe? tout cela ne tend-il pas à confirmer l’origine populaire que j’ai indiquée à ce dialecte?

Une seconde particule—B—prononcée be devant toute consonne, et B’ devant les voyelles pour éviter hiatus. Be dans son sens le plus général, correspond à nos mots, dans, en, à, aux, pour, par.

be-rašit, au commencement, ou dans le principe.

ҥaRaB Be ҥarb ou ҥorb, il a ravagé dans l’épée, c’est-à-dire par l’épée.

iaDω Be KŭL, sa main sur tous, au lieu de contre tous.

Be Ka ou Be-K: pour toi, en toi. Be KeSF: en argent, pour de l’argent, etc.

Une troisième particule est L prononcé Le, devant toute consonne, et L’ devant voyelle. Son sens le plus général est de donner à, d’attribuer à; aussi est-il le signe propre du datif, et là il ne varie ni pour les nombres, ni pour les genres des noms; mais, parce que l’hébreu en fait quelquefois des emplois singuliers, notre langue est obligée de le rendre par des locutions diverses.

Nous disons Béni de Dieu, l’hébreu dit Béni à Dieu, BaRωK L’aL. Retirez-vous des entours de la tente.—L’hébreu dit:

H’ăLω.Me SaBÎBLe maŠKaN.
Eh! montez (retirez-vous)de l’entour àla tente (ou habitation).
ωaïehaŠTaҥωhl’hω.
Etil se prosternaà lui (pour devant lui.)

Ainsi ce mot Le fait quelquefois fonction de nos génitifs et même de nos ablatifs. Le sens général détermine sa valeur, comme de bien d’autres prépositions et particules hébraïques.

Néanmoins nous avons des locutions populaires qui lui correspondent: on dit l’armoire à madame pour de madame. La canne à monsieur pour de monsieur.

Nous disons un but devant la flèche: l’hébreu dit à la flèche, MaԎRaH L’ăs.

Grands chez les Juifs, GaDωl l’iωDim, grand aux Juifs.

Près de vous, l’aK ou Le ka (à vous.)

Vers le soir, l’ăT ăReB, au temps de soir.

Autour de l’arche, LaRωN, (à l’arche).

Soyons prudens contre lui: NeTeҤkaMaH L’ω: (sapiamus ipsi).

Et il se prosterna devant le roi: ωa ïeŠTaҤω l’e MaLeK (au roi).

Jusqu’à leur mort: Le MωTeM (à leur mort).

Une quatrième particule est la lettre—M—qui se dit Me—devant toute consonne, et M’ devant voyelle. Elle est comme l’abrégé de MeN et signifie également tout ce qui ôte et retire de et par. Elle est le signe de l’ablatif en opposition à Le, qui est signe de l’attributif.

Prenez garde à vous de parler:

HeŠMeRLakMeDaBeR:
eh! cavetibiabverbo.
—aT-iMasωMeMeLK
—Me rejeceruntabregno.

Notre grammairien français[180] a traduit ici pour que je ne règne point, ou de peur que je règne. Comme nous n’avons pas l’équivalent de regno, l’hébreu et le latin avec leur substantif sont bien plus précis, ils m’ont rejeté du règne, ils m’ont rejeté de régner. C’est à imiter cette concision que consiste surtout l’art de traduire.

[180] L’abbé Ladvocat, auteur de la meilleure grammaire hébraïque en français.

Les autres mots ou particules de ce genre, du moins les plus remarquables, sont:

Les négations.—1o aL (non et ne), qui s’applique surtout au futur du verbe;

2o La et Lωa, qui s’appliquent aux divers temps, hors l’impératif;

3o ain, qui se joint aux noms, aux participes et adjectifs.—BaL, BeLI et BeLaTi, non, sans, excepté.—ăM, avec, chez.—QobL, avant.

AL, à un lieu;—ăl, dessus;—ăD, à, jusqu’à. aT, quand;—TaҤT, dessous: aҤR, après. Ces cinq derniers prennent après eux un—i—. On dit aɦriK, après vous; taɦt-i, sous moi; ăLi HeM, sur eux.

BeIN, entre, b’ăbωr, proche; B’ăbr, au-delà; HeN, HeNeH, voici, voilà; FeN, de peur que; az, alors; ăωD, de plus; aTTaH, alors, c’est pourquoi; TeReM, nondùm; GaM, aussi (jam en latin); Ki, car, si, parce que, mais; GaM-Ki, bien que; KaN, ainsi, de même; Le KaN, sur quoi; aω et ω pour notre ou français, et alors; Le-Ma, pourquoi, qu’il faut distinguer de l’arabe L’aMMa, quand; Ka, comme Ka-Ԏel, comme rosée, etc.