§ II.

Vents de sud-est et de sud.

Le vent du sud-est aux États-Unis a plusieurs traits de ressemblance avec le scirocco de la Méditerranée, qui est aussi un sud-est: comme lui, il est chaud, humide, léger, rapide; comme lui, il affecte la tête d’un sentiment pénible de pesanteur et de compression; mais à un degré infiniment moins fâcheux que le scirocco.

Si l’on remarque que le kamsinn, ou vent du sud, produit en Égypte la même sensation; que dans d’autres pays tels que Bagdad, Basra, c’est le vent du sud-ouest; et que dans tous, c’est toujours un courant d’air qui a balayé des surfaces terrestres brûlantes et sèches, l’on conclura que cet effet physiologique est dû à l’action sur nos nerfs d’une qualité ou d’une combinaison particulière du calorique ou fluide igné. La différence d’intensité qui existe entre ces divers vents favorise elle-même cette induction; car si, comme il est de fait, le sud-est américain est moins pénible que le sud-est italien, l’on peut l’attribuer au long trajet du premier sur l’Atlantique dont l’humidité a neutralisé les exhalaisons du continent africain, tandis que le scirocco n’a pas eu le temps d’acquérir cet avantage sur le bassin étroit de la Méditerranée; et cependant il le possède plus que le kamsinn et que le sud-ouest de Bagdad, qui ne parcourent que des continens. Or, si tels sont les effets physiologiques de certains airs, qu’ils rendent le corps paresseux, la tête lourde, et l’esprit inapte[104] à penser, serait-il étonnant que dans certaines parties de l’Afrique où un tel air est habituel, les indigènes eussent réellement contracté les habitudes paresseuses de corps et d’esprit que l’on remarque à quelques peuples noirs, et que par le cours des générations elles se fussent tournées en nature, qui par cela même pourrait à son tour être changée par une habitude des circonstances contraires.

Revenant aux États-Unis, lorsque le sud-est se montre en hiver sur la côte atlantique, ce qui arrive surtout aux approches de l’équinoxe, il produit parfois, jusqu’au Canada, des dégels passagers qui ont le fâcheux effet de gâter les provisions de viandes que l’on fait dans les pays froids, dès le mois d’octobre, pour cinq ou six mois. Plus au sud, ces dégels trompent perfidement la végétation, en provoquant, dès janvier et février, des fleurs qui ne devraient paraître qu’après l’équinoxe, et que le retour infaillible des gelées ne manque pas de détruire.

Vers l’équinoxe, surtout vers celui de printemps, le sud-est produit, particulièrement dans les embouchures de l’Hudson, de la Delaware, et dans la baie de Chezapeak, des tempêtes courtes mais violentes; leur durée est assez ordinairement de 12 heures; elles ont ceci de singulier, que leur furie s’exerce comme un ouragan, sur un espace limité de 10 ou 20 lieues de longueur et de 4 ou 5 de large, sans que hors de cet espace l’on s’aperçoive du moindre mouvement. J’ai connu deux exemples de ce phénomène à New-York et un à Philadelphie, où pendant 12 heures l’on avait essuyé une si violente tempête, que l’on croyait apprendre la perte de tous les vaisseaux voisins de la côte; cependant, 12 heures après, les vaisseaux arrivèrent sans avoir remué une voile, et sans avoir senti le moindre vent extraordinaire.

Cette irruption violente d’un vent léger et chaud ne peut s’expliquer par la théorie ordinaire des pesanteurs spécifiques, puisque tout autre vent est plus froid et plus dense que le sud-est: il faut donc admettre l’expansion d’une masse considérable de cet air chaud qui repousse et chasse l’air plus froid dont il est environné. La forme de cône ou d’entonnoir des baies et embouchures des fleuves, où ce phénomène a lieu de préférence, prête à cette explication, en ce qu’un grand volume d’air poussé dans ces entonnoirs est obligé de s’échapper par un canal de plus en plus resserré: il y agit presque à la manière des eaux d’un étang contenu par de hautes digues, auxquelles on ouvre d’étroites issues: là où la résistance le tient en équilibre, le liquide demeure calme: mais il s’élance avec impétuosité là où elle vient à manquer; et cette impétuosité a pour double cause la pression qu’il éprouve d’une part, et l’espace plus grand où il se développe de l’autre, en sortant de ses conduits resserrés. Dans le cas dont il s’agit, cet espace vide est nécessairement dans la région moyenne de l’air, à une élévation peut-être de moins de 1000 mètres; et le torrent du sud-est s’y échappe en montant comme tous les airs chauds: il y est ou condensé par la couche supérieure qui s’y trouve au terme de glace; ou bien, glissant sous elle, il s’échappe horizontalement, et peut-être se replie sur lui-même, et forme un tourbillon dont le centre ou l’axe est en l’air à une hauteur de 5 ou 600 mètres, et dont la circonférence balaye et rase la terre. Mais quelle est la cause première de ce vide sans tonnerre et sans météores préalables, du moins sans qu’on en ait vu? Il faudrait pour résoudre ce problème, avoir rassemblé toutes les circonstances du phénomène; avoir connu sa manière d’agir, du moins, en divers points de sa sphère d’action et de sa circonférence; connaître enfin l’état de l’air et ses directions, avant et après la crise; or, comme ces données positives m’ont manqué, je ne sait pas y suppléer par de pures hypothèses.

Du vent de sud.

Le vent de sud direct, que l’on croirait plus chaud que le sud-est, est néanmoins plus tempéré aux États-Unis. Pendant l’été, saison où il se montre plus fréquemment, on le regarde comme une brise agréable, et presque rafraîchissante, à raison de la vapeur humide dont elle abreuve l’air: j’ai trouvé que cette vapeur, tant à New-York et à Philadelphie qu’à Washington, avait une odeur frappante de marécage de mer, telle que celle des huîtres, laquelle décèle sa source d’une manière moins agréable qu’on ne veut le dire. L’on ne peut cependant lui refuser le mérite de tempérer l’excessive ardeur du soleil et la réverbération encore plus brûlante de la terre dans les mois de juin, juillet et août: c’est pour jouir de cette brise de sud, que dans tout le continent américain l’on préfère l’exposition des maisons au midi, comme en France nous préférons celle à l’est et au sud-est: dans les États-Unis, elle a cet avantage qu’en été le soleil est assez élevé sur l’horizon pour ne point s’introduire dans les appartements protégés par les porticos ou piatzas, dont l’usage est général. En hiver, l’astre abaissé introduit dans les maisons ses rayons que l’on désire, et il y fait sentir sa chaleur, en dépit du nord-ouest, qui trop souvent accompagne sa clarté. Dans cette même saison, si le vent de sud est quelquefois assez froid, c’est qu’il a passé sur quelques neiges dont la terre se couvre momentanément, même en Caroline. Et si d’autres fois il en apporte lui-même au lieu de pluies, c’est parce que dans sa route aérienne il a rencontré des nuages du nord-est et de l’est, qui n’ont pas eu le temps de se replier. Mais de telles neiges fondent de suite, ou deviennent de la pluie en tombant. Six heures de durée suffisent à rendre au vent de sud le caractère de chaleur moite qu’il tire des mers tropicales où il prend naissance: je lui ai vu donner à Philadelphie, le 10 mars 1798, une véritable température de Floride. En été, lorsqu’il est plus rapide qu’à son ordinaire, il ne tarde pas d’amener des orages, et l’on remarque à Louisville et en d’autres lieux situés sur l’Ohio, que s’il dure 12 heures continues, il ne manque pas d’amener du tonnerre; or, en calculant sa marche à un terme moyen de 16 ou 17 lieues à l’heure, selon une estimation que des expériences sur la vitesse des vents rendent plausible, c’est précisément le temps qu’il lui a fallu pour apporter les nuages du centre du golfe mexicain, distant de 10 à 12°. La fréquence du vent de sud en cette saison prouve qu’il existe alors un foyer d’aspiration dans le nord du continent: mais il reste à savoir si ce foyer est au-delà ou en deçà de la chaîne algonkine, qui borde les lacs à leur nord. Ce fait ne peut être constaté que par des observations établies simultanément sur une ligne, depuis le rivage de Floride par le Kentucky, les lacs Érié, Huron et la chaîne algonkine jusqu’aux bords de la baie de Hudson; elles jetteraient un grand jour sur le jeu correspondant de l’atmosphère du pôle et de l’atmosphère du tropique, ainsi que sur la lutte et sur le balancement des courants du nord-ouest et du sud-ouest, qui sont les principaux vents des États-Unis.