Vent de nord-est.
Ainsi que la plupart des vents, le vent de nord-est, en changeant de pays, change de caractère ou du moins de qualités. En Égypte, sous le nom de gregale, je l’avais trouvé froid, nuageux, pesant à la tête: sur la Méditerranée je l’éprouvais pluvieux, bourru, sujet aux rafales: en France, surtout au nord des Cévennes, nous nous en plaignons comme du plus sec de tous les vents: aux États-Unis, au contraire, j’ai vu qu’avec autant de raison l’on s’en plaint comme du plus humide et de l’un des plus froids. Le problème de ces diversités ou de ces contrastes se résout avec assez de facilité par l’inspection des cartes géographiques. En effet, en Égypte le vent nord-est arrive du nord de la Syrie et de la chaîne du mont Taurus, qui, par l’Arménie, va se joindre au Caucase, et qui, pendant plusieurs mois de l’année, est couverte de neiges: le courant de l’air qui en provient n’a pas le temps de s’humecter dans son court trajet sur l’extrémité de la Méditerranée; et il conserve sa froideur et presque sa sécheresse originelles: à mesure que l’on navigue vers l’ouest, ce même courant d’air, qui successivement décline de l’Asie mineure sur l’Archipel et sur la péninsule grecque, devient plus tempéré; et parce qu’il traverse ensuite la Méditerranée obliquement, sur une plus grande largeur, il y acquiert plus d’humidité et de moiteur, et finit par être pluvieux, particulièrement sur la côte d’Espagne.
En France, au midi des Cévennes, le nord-est venant des Alpes, ne peut être que sec et froid; mais il y est rare, parce qu’un autre courant collatéral, le mistral des Provençaux usurpe sa place: au nord des Cévennes le nord-est ne nous arrive qu’après avoir traversé une des plus longues lignes du continent, à travers les parties nord de l’Allemagne, puis la Pologne et la Russie; et certes dans ce vaste trajet il acquiert bien des raisons d’être sec, froid et de longue durée, tel que nous l’éprouvons... Si l’on s’écarte un peu au nord de cette ligne, il prend un caractère différent pour la côte de Suède, et il y devient grand pluvieux, non-seulement parce qu’il traverse de biais la mer Baltique et le golfe de Bothnie, mais encore parce qu’il vient de la mer d’Archangel, et que la Finlande marécageuse l’abreuve au lieu de le sécher. Par un nouveau contraste, la côte de Norwège, adossée immédiatement à celle de Suède, en l’éprouvant encore froid, ne l’éprouve cependant plus humide, et cela parce que le chaînon du Dofre, qui court presque nord et sud entre les deux pays, arrête les nuages, et purge de leur pluie le courant d’air qui les transportait[102].
Aux États-Unis, le vent de nord-est vient d’une étendue de mers dont la surface, prolongée jusqu’au pôle, le sature sans interruption d’humidité et de froid: aussi déploye-t-il éminemment ces deux qualités sur toute la côte atlantique: il n’est pas besoin de regarder le ciel pour savoir s’il souffle: dès avant qu’il se déclare, on peut le pronostiquer au sein des maisons, à l’état déliquescent que prennent le sel, le savon, le sucre, etc. Bientôt l’air se trouble; et les nuages, s’il en existait, n’en forment plus qu’un seul, sombre et universel. Dans les saisons froides, ou seulement fraîches, ce vaste nuage tombe en neige; et si l’air est chaud, il se résout en pluie opiniâtre.... Depuis le cap Cod, jusqu’au banc de Terre-Neuve, le vent de nord-est pousse sur la côte les brouillards les plus froids, les plus transissans que j’aie jamais éprouvés; il appartient aux physiologistes d’expliquer pourquoi à Philadelphie comme au Kaire, ce vent affecte la tête d’un sentiment douloureux de pesanteur et de compression: ce qu’il y a de certain, c’est que dans ces deux villes, j’ai senti également bien à mon réveil, avant de voir le ciel, si le nord-est régnait. Or, si une telle disposition de corps ou toute autre de ce genre est la conséquence nécessaire d’un état donné de l’atmosphère; s’il en résulte aussi nécessairement une disposition analogue d’esprit et de faculté pensante, ne s’ensuit-il pas que l’air exerce une influence majeure sur nos facultés physiques et morales, comme l’a si bien observé le plus grand des médecins dans son traité des airs, des eaux et des sites? et ne serait-ce pas à des causes de ce genre qu’il faudrait attribuer la différence frappante qui existe entre certains peuples, dont les uns ont généralement l’esprit vif, la conception aisée et rapide, tandis que d’autres ont l’esprit pesant et la perception obtuse et lente[103]?
Les qualités de vent de nord-est diminuent naturellement d’intensité sur la côte atlantique, à mesure que l’on s’avance plus au sud; mais elles demeurent reconnaissables jusqu’en Géorgie, et nommer ce vent depuis Québec jusqu’à Savanah, c’est désigner un vent humide, froid et désagréable.
Ce langage change lorsqu’on passe à l’ouest des Alleghanys: là, au grand étonnement des émigrants de Connecticut et de Massachusets, le nord-est et l’est sont des vents plutôt secs qu’humides, plutôt légers et agréables que pesants et fâcheux. La raison en est que là comme en Norwége, ces courants d’air n’arrivent qu’après avoir franchi un rempart de montagnes, où ils se dépouillent dans une région élevée des vapeurs dont ils étaient gorgés. Aussi n’est-ce que par des cas accidentels et rares, surtout en été, qu’ils transportent sur l’Ohio et le Kentucky les pluies que l’on y désire; et alors elles y durent au moins vingt-quatre heures, et quelquefois trois jours consécutifs, parce qu’il a fallu un vide considérable dans l’atmosphère du bassin de Mississipi, pour déterminer l’irruption de l’atmosphère atlantique, et qu’il faut un ou plusieurs retours du soleil sur l’horizon, pour que la chaleur de ses rayons rétablisse le niveau entre ces deux grands lacs aériens: ces ruptures d’équilibre sont plus fréquentes pendant l’hiver, à raison de l’état tempétueux de l’atmosphère sur la mer et le continent; alors il n’est pas rare que le nord-est et l’est traversent les Alleghanys, et jettent sur le pays d’Ouest des ondées de neige ou de pluie; mais bientôt leur antagoniste perpétuel, le sud-ouest, qui règne dans cette contrée dix mois sur douze, les chasse de son domaine et les force de se replier sur les monts. Là, s’établit entre eux une lutte habituelle, dont les efforts inégaux et variés sont l’une des causes de l’agitation de l’atmosphère pendant cette saison. Si par hasard ils se balancent l’un l’autre, leur double courant n’a d’issue qu’en s’élevant verticalement dans la région supérieure où ils se replient l’un et l’autre, glissent horizontalement ou se renversent dans les couches inférieures; mais tantôt le sud-ouest l’emporte, et il se répand jusqu’à l’Océan; et tantôt le nord-est est vainqueur, et il envahit jusqu’au Mississipi et au golfe du Mexique. C’est surtout aux équinoxes que le choc est violent et l’irruption impétueuse: alors que le passage du soleil à l’équateur, en refroidissant l’un des pôles qu’il quitte, et réchauffant l’autre qu’il éclaire, occasione un balancement général dans l’océan aérien; il arrive entre les masses opposées et les courants antagonistes, des ruptures d’équilibre dont les conséquences sont plus violentes et plus étendues. Aussi est-ce de préférence à cette époque, et dans les mois d’avril et d’octobre que se montrent les ouragans dont le vent de nord-est est l’agent le plus habituel aux États-Unis. Ces ouragans ont cela de particulier, que leur furie se déploie ordinairement sur une courte ligne d’un quart de lieue, quelquefois de trois cents toises de largeur, et seulement d’une ou deux lieues de longueur. Dans cet espace, ils arrachent et renversent les arbres des forêts, et ils y font des clairières, comme si la faux d’un moissonneur avait passé sur quelques sillons d’un champ de blé. En d’autres occasions plus rares, ils traversent le continent dans toute sa longueur, et cela par un mécanisme que j’aurai occasion d’expliquer à l’article du vent de sud-ouest.
La fréquence des vents de nord-est sur la côte atlantique peut s’attribuer en partie à la direction du rivage, et des montagnes de cette contrée, laquelle favorise le cours du fluide aérien. Des observations faites à Monticello, à Frederick-town, à Bethléem, prouvent que souvent tout autre rumb souffle dans l’intérieur des terres; quant à New-Port, à New-York, à Philadelphie, à Norfolk, des observations du même jour attestent le nord-est. Quelquefois ce vent lui-même en porte des preuves notoires sur sa trace, en versant sur le littoral des ondées de neige qui ne pénètrent pas dix milles dans l’intérieur. Ce cas arriva à Norfolk, le 14 février 1798, lorsque dans une seule nuit il tomba sur cette ville et ses environs plus de 40 pouces de neige, par un vent de nord-est, tandis qu’à dix lieues, au sein des terres, il n’avait pas même plu, et qu’il régnait plutôt un vent de nord-ouest, ainsi que l’observèrent plusieurs papiers publics.
Si le vent du nord-est varie ou dévie, c’est ordinairement pour passer à l’est, et ce dernier vent peut se considérer comme son suppléant et son alternatif naturel. Moins fréquent que lui, il participe à ses qualités pluvieuses et froides, surtout au nord des 40 et 41°: à mesure que l’on s’avance au sud, il devient plus tempéré, sans cesser d’être humide; ce qui s’explique de soi-même, à raison de la température des mers de ces latitudes. Il ne faut pas les confondre avec le vent d’est alizé des tropiques. Celui-ci ne s’élève jamais au delà des 30 ou 32° de latitude, et seulement lorsque le soleil, au solstice d’été, entraîne de ce côté la zone d’air qu’il gouverne, en établissant un foyer d’aspiration dans les parties nord de ce continent. En hiver l’alizé d’est se replie jusque vers le 22 et 23°, étant d’une part repoussé par l’atmosphère refroidie de l’Amérique nord, et de l’autre attiré par un nouveau foyer établi dans l’Amérique sud par le soleil perpendiculaire au Paraguay. Dans les deux cas, lors même que les vents irréguliers de nord-est et d’est règnent sur l’Atlantique, leur empire est presque toujours séparé de celui de l’alizé par une frontière, ou de calme ou de contre-courants que cause leur inégalité en température, en densité, en vitesse. Il y a d’ailleurs entre eux ce cachet distinctif que les vents continentaux de nord-est et d’est, malgré l’irrégularité de tout le système de leur zone, affectent de paraître aux deux équinoxes pendant les 40 ou 50 jours qui suivent le passage du soleil à l’équateur: aussi est-ce la saison la plus favorable pour se rendre d’Europe en Amérique; celle dont profitent les vaisseaux de commerce, qui plus tard ou plus tôt sont exposés à de longs passages, à raison des vents de sud-ouest et de nord-ouest qui dominent l’Océan atlantique, l’un en hiver et l’autre en été, et qui dans toutes les saisons ne permettent que des apparitions courtes et interrompues aux vents de sud-est et de sud dont je vais parler.