§ II.
De l’évaporation et de la sécheresse de l’air.
D’autre part, des observations également exactes et nombreuses attestent que l’évaporation de ces mêmes pluies se fait beaucoup plus vite aux États-Unis qu’en Europe, et que par conséquent l’air y est habituellement plus sec et plus agité: Franklin avait déja fait et publié cette remarque, si contraire aux assertions du docteur Paw[134], en citant l’anecdote d’une boîte d’acajou à tiroirs, exécutée avec le plus grand soin par le célèbre Nairne: les tiroirs de cette boîte, justes et même serrés à Londres, s’étaient trouvés trop lâches à Philadelphie, et lorsqu’elle eut été renvoyée à Londres, ils redevinrent justes et serrés comme auparavant. Franklin en avait induit avec raison une plus grande sécheresse à Philadelphie qu’à Londres: mais le cas de ces deux villes était trop particulier pour en faire une règle générale: M. J. Williams[135] l’a mieux établie et développée par les faits suivans. Il a trouvé, par des expériences et des recherches suivies, que la quantité moyenne d’évaporation pendant 7 années à Cambridge près de Boston
| pouc. angl. | |
| avait été de | 56 |
| tandis qu’en sept villes d’Allemagne | |
| et d’Italie, par terme moyen de 20 | pouc. franç. |
| ans, elle n’a été que de | 46 |
| il est vrai que les 56 pouces anglais | |
| se réduisent à 54 pouces des nôtres, | |
| moins environ ¼. Différence | 7¼ |
Et cependant les villes d’Italie sont sous une latitude bien plus favorable à l’évaporation que le voisinage de Boston adjacent à l’Océan.
| Jours clairs. | |
| Dans un an, l’on a eu à Salem | 173 |
| Dans vingt villes d’Europe, l’on en a eu | 64 |
| Dans ces mêmes vingt villes, en | Jours nuageux. |
| 1785, l’on a eu | 113 |
| A Cambridge près de Boston | 69 |
| A Salem, par terme moyen de 7 ans, | 90[136] |
Ainsi, en termes généraux, il tombe aux États-Unis plus de pluie en moins de jours qu’en Europe, et l’on y compte moins de jours nuageux, plus de jours clairs, plus d’évaporation qu’en Europe: or, la cause de ces faits divers me paroît absolument univoque et simple; elle existe dans l’état particulier de l’atmosphère de chacun des deux continents, selon la modification que leur configuration respective y apporte.
Si donc aux États-Unis il pleut davantage qu’en Europe, c’est parce qu’à l’exception du nord-ouest, tous les autres rumbs, surtout les plus fréquents, y viennent de quelque mer, et par conséquent arrivent chargés de vapeurs.
Si les pluies y sont plus vives et plus brusques, c’est parce que les qualités des vents y sont très-contrastantes en chaud et en froid, ce qui est un premier moyen de dissolution; et le mélange de ces courants froids et chauds, y est fréquent, ce qui est une seconde cause d’abondance et de vivacité de pluie: nos pluies fines et douces y sont tellement étrangères, qu’on les appelle des pluies anglaises, un temps anglais; et lorsque l’on en voit, ce qui arrive quelquefois après l’équinoxe, il est du bon ton de sortir sans parapluie pour s’en faire mouiller comme des oiseaux d’eau. Or, ce mélange fréquent, qui constitue l’air variable, arrive parce que le pays est presque plat, et que les vents n’y trouvent aucun obstacle qui les arrête.—Ainsi, la configuration du sol influe radicalement sur l’abondance et la vivacité des pluies.
En Europe, au contraire, de hautes montagnes rompant les courants de l’air, l’atmosphère est plus calme, plus stationnaire; les mélanges de courants froids et de courants chauds sont moins faciles, moins fréquents; par suite, les dissolutions sont moins vives; les pluies sont plus lentes, plus douces; l’air reste plus chargé de vapeurs et d’humidité; il y a plus de brouillards et de jours nuageux, etc., et l’évaporation est plus lente.
Si aux États-Unis l’évaporation est rapide, c’est encore parce que les courants sont libres, à raison de la planimétrie générale, et parce que l’un de ces courants, le nord-ouest, vent d’une sécheresse extrême, domine pendant les deux cinquièmes de l’année.
En Europe, au contraire, le grand dominant est le vent d’ouest, et il est aussi le grand humide.
Enfin, c’est encore cette forte évaporation de l’air aux États-Unis qui y cause des rosées énormes, inconnues dans nos climats tempérés. Elles y sont si fortes en été, que les premières nuits où je couchai dans les forêts désertes de l’Ohio et de la Wabash, je crus à mon réveil qu’il pleuvait à verse; et cependant, en considérant le ciel, je le trouvai clair et serein; bientôt je m’aperçus que les grosses gouttes qui tombaient avec bruit de feuille en feuille sur les arbres, n’étaient que la rosée du matin, c’est-à-dire, l’évaporation du jour précédent, dissoute et précipitée par la fraîcheur de l’aube du jour. Enfin, si les vents y sont plus rapides, et les ouragans plus fréquents que dans notre Europe, l’on peut dire que ce n’est pas seulement parce que le tropique est plus voisin, mais parce que les courants de l’air ne trouvent sur le continent aucun point d’appui qui les arrête et les fixe; et si le chaînon de l’Apalache avait 8 à 900 toises d’élévation, le système atmosphérique de tout le bassin d’ouest serait changé.