§ III.
De l’électricité de l’air.
Un dernier point météorologique sur lequel l’air du continent américain diffère encore de celui de l’Europe, est la quantité de fluide électrique dont l’air du premier est imprégné dans une proportion beaucoup plus forte: l’on n’a pas besoin des appareils mécaniques et artificiels pour rendre ce fait sensible; il suffit de passer vivement un ruban de soie sur une étoffe de laine pour le voir se contracter avec une vivacité que je n’ai jamais remarquée en France: les orages d’ailleurs en fournissent des preuves effrayantes par la violence des coups de tonnerre, et par l’intensité prodigieuse des éclairs. Dans les premières occasions où j’eus ce spectacle à Philadelphie, je remarquai que la matière électrique était si abondante, que tout l’air semblait en feu par la succession continue des éclairs; leurs zig-zags et leurs flèches étaient d’une largeur et d’une étendue dont je n’avais pas d’idée, et les battements du fluide électrique étaient si forts qu’ils semblaient à mon oreille et à mon visage être le vent léger que produit le vol d’un oiseau de nuit. Leurs effets ne se bornent point à la démonstration, ni au bruit; les accidents qu’ils occasionent sont fréquents et graves. Dans l’été de 1797, depuis le mois de juin jusqu’au 28 août, je comptai, dans les papiers publics, dix-sept personnes tuées par le tonnerre; et feu M. Bache, petit-fils de Franklin, auteur du journal Aurora, à qui je fis part de ma remarque, me dit qu’il avait compté quatre-vingts graves accidents. Ils sont fréquents en rase campagne, surtout sous les arbres; et l’on n’y connaît pas assez l’efficacité des toiles et des taffetas cirés ou vernissés, qui en pareil cas sont le meilleur préservatif, en même temps qu’ils garantissent de la pluie.
Cette abondance du fluide électrique est une nouvelle preuve de la sécheresse de l’air, de même que sa moindre quantité en France et en Europe est une preuve d’humidité: il paraît constant que le calorique est absorbé et neutralisé par l’eau réduite en vapeur, et qu’alors il ne développe plus ses propriétés naturelles; lorsqu’au contraire l’air est très-sec, fût-il d’ailleurs froid, la matière ignée qui ne trouve pas à se combiner surabonde et manifeste sa présence partout où le lui permettent ses lois. Ce doit être l’une des raisons pour lesquelles la végétation une fois développée est bien plus active aux États-Unis qu’en France; et l’on ne peut pas dire que la chaleur de la saison ou du tropique soit une cause nécessaire de l’abondance du fluide électrique ou igné, puisqu’il n’est jamais plus abondant que par le froid vent de nord-ouest, et que d’après les observations des savants russes Gmelin, Pallas, Muller et Georgi, etc., l’électricité est d’une abondance excessive dans l’air glacial et sec de la Sibérie[137]..... Ainsi la configuration plane de l’Amérique, en occasionant la rapidité des courants de l’air, la célérité de l’évaporation de l’eau et la sécheresse de l’atmosphère, devient une cause primordiale de l’abondance de l’électricité.
J’ajoute une remarque qui peut avoir son importance en physiologie. Il est connu que les brouillards et l’humidité sont une cause constante et féconde de maladies; qu’ils occasionent spécialement les catarrhes, les rhumes, les rhumatismes, c’est-à-dire, l’obstruction et l’atonie de tout le système vasculaire; qu’ils produisent des fièvres d’espèces variées, mais toutes avec le symptôme commun de frisson, auquel succède une vive chaleur. Or, si l’effet de l’humidité, soit en gouttes d’eau, soit en vapeurs, est d’attirer et de s’approprier le fluide électrique ou igné, de le soutirer des corps dans lesquels il est engagé; si ce fluide électrique ou igné dans notre organisation est un des principes de la vie, un des agents de la circulation du sang et des autres humeurs; s’il est surtout l’un des principes constituants, peut-être le principe radical du fluide nerveux, ne peut-on pas conclure que c’est en nous soustrayant ce principe de la vie, que l’eau en gouttes ou en vapeurs nous devient si nuisible? Que c’est en l’aspirant de notre tissu cellulaire et de nos nerfs qu’elle les paralyse, les réduit à l’atonie, à l’obstruction passagère ou durable, selon la force et la durée de l’action; et alors, outre l’indication du préservatif, celle du remède ne serait-elle pas de trouver le moyen de restituer ce feu par un procédé inverse, de la même espèce: les fomentations, les frottements de corps chauds, même des fers de tailleurs, ont un effet confirmatif de cette idée; mais il reste à découvrir une opération plus radicale, plus chimique, qui appelle les talents et les expériences des gens de l’art[138].
CHAPITRE XI.
Conclusion: la lune influe-t-elle sur les vents? Action du soleil sur tout leur système, et sur le cours des saisons. Changements opérés dans le climat par les défrichements.
Je n’ai fait aucune mention jusqu’ici des influences que quelques physiciens attribuent à la lune sur l’atmosphère et sur le cours des vents. Cette opinion, jadis très-accréditée, mais qui chez les anciens appartint plus à l’astrologie qu’à l’astronomie et à la physique, s’est renouvelée dans ces derniers temps avec des moyens plus capables de lui acquérir des partisans: raisonnant par analogie aux marées, l’on a dit que puisque la lune était la cause du flux et du reflux de l’Océan, puisqu’elle exerçait sur la surface liquide du globe une pression qui la refoulait, cette pression ne pouvait avoir lieu sans l’intermédiaire de l’atmosphère, qui par conséquent devait avoir aussi son flux et reflux, et de là toute une théorie des vents; mais parce que toute théorie, quelque plausible qu’elle soit, finit par n’être qu’un roman si les faits ne viennent à son secours, il a fallu produire des faits en preuve, et c’est la tâche qu’a entreprise l’un de nos plus habiles naturalistes, M. Lamarck; quelle sera l’issue de ses recherches n’est pas ce que j’entends préjuger; je remarquerai seulement que l’on ne peut refuser de l’estime à la méthode qu’il a adoptée: en publiant un annuaire météorologique, et prédisant une année d’avance les vents et la température que les constitutions boréales ou australes de la lune doivent déterminer, M. Lamarck a soumis son système à l’épreuve la plus loyale comme la plus délicate: chaque mois, chaque quartier, tout observateur peut comparer les résultats au pronostic énoncé; cette comparaison devient même un complément nécessaire à joindre au travail de M. Lamarck, et l’on a droit d’attendre que l’historique d’une année écoulée soit inséré au calendrier de l’année suivante; je le répète, quelle que soit l’issue de ce travail, il n’en aura pas moins le mérite d’avoir démontré une vérité; car lors même qu’il en résulterait contre son but, que le système général, ou que certains systèmes particuliers de vent sont indépendants de la lune, cette vérité négative n’en serait pas moins un résultat très-précieux, et n’en aurait pas moins toute l’utilité que comporte son sujet; j’en appelle au lecteur lui-même, dans les diverses branches de nos connaissances, ou plutôt de nos opinions, combien d’erreurs seraient dissipées, si nous acquérions beaucoup de vérités négatives?
Dans le cas présent, mon opinion s’était déja nourrie de trop de faits antérieurs pour demeurer indécise; mais eût-elle dû ne se former que d’après les résultats de l’expérience dont je parle, il me serait impossible de reconnaître à la lune aucune action immédiate ou sensible sur le système général des vents. Je ne prétends point nier que cette planète soit la cause du flux et du reflux de l’Océan; mais en admettant comme prouvée toute hypothèse de pression de sa part, rien n’est encore prouvé pour les vents; car l’océan aérien peut subir une pression qui roule sur sa masse, sans que ses mouvements intestins en soient dérangés ni affectés; de même que l’océan aqueux subit son balancement sans que les courants intérieurs en soient troublés ni changés. L’effet des marées ne se marque, ne se sent bien que sur les rivages, c’est-à-dire à l’interruption du liquide homogène, et à son choc contre des masses et des niveaux étrangers: or l’océan aérien, rond comme le globe, n’a rien de semblable: l’ondulation, s’il y en a, roule sur sa surface, et la vaste lame atmosphérique qui ne rencontre ni écueils, ni rivages, court mollement sans éprouver de ressac. Si les vents, ces courants d’air si variables, si divers, dépendaient de la lune, ils devraient, comme les marées, être corrélatifs à ses phases; ils devraient avoir une marche périodique soumise à la régularité ou aux anomalies de cette planète, et l’on n’aperçoit rien de tel; dans ces changements de temps journellement annoncés par les almanachs et attendus par le vulgaire pour chaque quartier, sur vingt exemples, quinze sont en défaut; et il ne serait pas étonnant, vu le petit nombre des chances, qu’il en réussît davantage sans produire rien de plus concluant. Sur la mer même, où l’on prétend que les règles sont plus fixes, les marins impartiaux conviennent que les changements de temps n’ont rien de fixe, rien de régulier; que c’est bien plutôt à l’approche des terres, au voisinage des caps, à l’entrée ou à la sortie de certains parages, qu’il faut rapporter leurs causes; enfin, les astronomes reconnaissent que la période même de 19 ans, qui ramène les mêmes positions lunaires, ne ramène pas la moindre ressemblance dans le cours ni dans la succession des vents: de manière que rien n’établit, rien ne prouve une action immédiate et sensible de la lune sur ces courants de l’air.
Il n’en est pas ainsi de l’action du soleil qui se manifeste, et dans leur formation première, et dans leurs mouvements généraux ou partiels, enfin jusque dans leurs irrégularités toujours occasionées par les degrés divers et variables de chaleur que sa présence ou son éloignement excite sur les mers et sur les continents, et par les circonstances topographiques des montagnes plus ou moins élevées, des terrains plus ou moins nus ou boisés qui empêchent ou permettent le passage des vents. C’est le soleil qui, placé à l’équateur, y établit d’abord le grand courant du vent alisé qui influence tous les autres, et qui comme le cours de l’astre, est dirigé de l’est vers l’ouest, non par l’effet mécanique de la rotation du globe qui laisserait en arrière son enveloppe aérienne, mais parce que le soleil établit sous sa perpendiculaire un foyer de chaleur qui sans cesse anticipe avec lui de l’est sur l’ouest, et qui est immédiatement remplacé par la colonne d’air frais laissée en arrière, aspirée et courant après lui: de là cette particularité du vent alisé toujours plus vif à midi, c’est-à-dire au moment de la plus grande chaleur, et se relâchant vers minuit: le soleil passe-t-il au tropique du sud, la zone alisée s’y porte avec lui, et délaisse d’un nombre égal de degrés le nord de la ligne équinoxiale. Le soleil revient-il au tropique du nord, l’alisé y revient à sa suite et resserre son lit austral dans la même proportion. Sur l’océan Pacifique, ce courant suit des lois plus régulières que partout ailleurs, parce que l’action du soleil est plus égale, plus uniforme, sur l’immense surface de cette mer; mais parce que les terres sont susceptibles d’un degré de chaleur plus élevé que les eaux, cette action change à l’approche des continents, et avec elle, le courant de l’air se modifie près des côtes de l’Inde, de l’Afrique et de l’Amérique méridionale, selon leur gisement, leur configuration, et selon la manière dont y agit le soleil; ainsi, parce qu’en été ses rayons frappent verticalement tout le bassin du Gange, il s’établit à l’orient de la chaîne des Gâtes, séparant le Malabar du Coromandel, un foyer de chaleur et d’aspiration qui occasione le courant appelé mousson d’été: ce courant est sud-ouest pluvieux, orageux, et chaud sur le pays de Malabar, parce qu’il vient de la mer arabico-africaine; tandis que sur le pays de Coromandel il est nord-ouest, sec et frais, parce qu’il a passé par-dessus la région élevée des Gâtes où il s’est purgé de pluie et de chaleur[139].
En hiver au contraire, lorsque l’atmosphère indienne est rafraîchie par l’éloignement du soleil, une autre mousson a lieu dans la direction de nord-est, parce qu’alors les montagnes neigeuses du Tibet versent leur couche d’air froid sur le plat pays et sur le golfe du Bengale, dont l’air moite et léger ne leur offre qu’un vide relatif sans résistance.
D’autre part sur l’Atlantique, entre l’Afrique et le Brésil, un mécanisme semblable produit des effets différents, parce que les circonstances géographiques diffèrent: le continent africain n’ayant aucunes hautes montagnes sous l’équateur, n’appelle impérieusement aucun grand courant d’air sur sa surface; seulement ses rivages aspirent jusqu’à la distance de 80 ou 100 lieues, l’air qui est nécessaire au foyer dont ils sont le siége, et le vent alisé ne prend son cours que hors de cette sphère littorale.
L’Amérique, au contraire, éprouve et cause des incidents différents et divers:
1º Par la configuration singulière de ses deux continents qui forment comme deux grandes îles;
2º Par le grand vide ou cul-de-sac qui se trouve entre ces deux îles-continents;
3º Par l’isthme montueux de Panama qui fait le fond de ce cul-de-sac, et lie les deux Amériques;
4º Enfin par la chaîne de ses montagnes, les plus hautes du globe, qui courant au bord de l’océan Pacifique par le Chili, le Pérou, l’isthme de Panama, le Mexique, etc., laissent à l’est un immense pays plat, tandis qu’à l’ouest elles n’ont pour rivage qu’une pente aussi haute qu’elle est rapide.
De cette constitution topographique, il résulte relativement à l’Amérique méridionale, que le soleil, frappant verticalement pendant 6 mois[140] ce continent sur sa plus grande largeur, établit sur tout le pays à l’orient des Andes, c’est-à-dire sur le Brésil, l’Amazone, etc., un foyer d’aspiration qui redouble de ce côté l’activité du vent alisé venant de la mer. Ce foyer étend même son action par-delà et au nord de l’équateur, et il y fait dévier et incliner, sous une direction de nord-est, l’alisé qui alors apporte sur la Guyane toute l’humidité de l’Atlantique. La chaîne des Andes est le point commun où viennent aboutir tous ces vents: et parce que son extrême élévation leur ferme tout passage sur l’océan Pacifique, ils accumulent leurs nuages sur son flanc oriental; aussi les provinces de Cuyo, de Tucuman, d’Arequipa, sont-elles alors un théâtre renommé de pluies, de tonnerres et de chaleurs excessives; tandis que le revers occidental des Andes, le Chili, jouit d’un ciel clair et tempéré sous l’influence des vents que nous appelons sud-ouest, mais qui sont le véritable nord-ouest des pays situés par-delà l’équateur[141]. Ces vents qui grimpent aussi sur les Andes, contribuent à obstruer le passage de ceux de la partie d’est; aussi l’historien récent du Chili[142] observe-t-il que les vents d’est passent si rarement jusqu’à ce pays, que l’on ne cite d’ouragan de ce rumb qu’en l’année 1633. Par conséquent il faut que les deux courants d’air opposés se heurtent l’un l’autre, s’élèvent ensemble dans la région supérieure où ils sont condensés, et sans doute repliés en d’autres courants qui glissent ou se reversent dans les régions moyennes et inférieures.
Par inverse, lorsque le soleil repasse l’équateur, et s’avance à son nord jusqu’au zénith de la Havane et du centre du golfe de Mexique, sa proximité excite sur le continent septentrional d’Amérique un foyer de chaleur et d’aspiration qui détourne et attire de ce côté le courant alisé, et cela avec d’autant plus de puissance, que le foyer de l’Amérique méridionale s’éteint ou languit par l’éloignement de l’astre: de là l’empiétement des vents d’est après le solstice, jusque vers les 30 et 32° nord, par les parallèles de la Géorgie et presque de la Caroline-sud: et de là à la suite de leur courant dominateur, l’afflux des vents de la zone tempérée, qui se portent vers la zone polaire avec les circonstances développées plus haut: ainsi le soleil se montre sans cesse le régulateur suprême, s’il n’est pas l’unique, de tout le système des vents, soit dans leur création, soit dans leurs mouvements; et sa puissance se manifeste ou s’indique jusque dans l’irrégularité apparente ou vraie de leur rotation annuelle, et dans la marche singulière que suivent les saisons aux États-Unis, marche qui dérive uniquement de celle des vents.
En effet, il est remarquable que, dans un pays où les froids sont si rigoureux, l’hiver soit cependant plus tardif, plus lent à s’établir qu’en Europe: chez nous, par les 45 et même par les 42° de latitude, à peine la mi-octobre est-elle arrivée, que les brouillards, les pluies, et des gelées presque journalières bannissent pour quatre et cinq mois les beaux jours: en Amérique, au contraire, la mauvaise saison ne commence réellement, le ciel ne se gâte à demeure, même dans les États du Nord, que peu de temps avant le solstice d’hiver (mi-décembre), et il faut trois ou quatre tentatives, trois ou quatre grandes crises dans l’air pour que les vents boréaux parviennent à changer la température générale, en chassant les vents méridionaux qui la protègent et l’entretiennent.
La première de ces crises arrive régulièrement à l’équinoxe d’automne dans les 10 jours qui précèdent ou dans les 10 qui suivent le passage du soleil à l’équateur. A cette époque, il y a toujours un coup de vent général de la partie de nord-est à nord-ouest: et cela, comme je l’ai dit, parce que l’atmosphère boréale se reverse dans l’espace que le soleil abandonne et cesse de dilater: ce coup de vent est pour ainsi dire le premier flot de la grande marée sémestrale de l’océan aérien: il est accompagné de pluies qu’apportent les flots de cet océan, lesquels dans leurs ondulations et leurs tournoiements ont balayé la surface des mers. Ces pluies, par leur évaporation, causent dans l’atmosphère un premier refroidissement qui commence à calmer les chaleurs de l’été, et qui, à partir de la ligne du Patapsco sur la côte atlantique, et de la ligne de l’Ohio dans le pays d’ouest, occasione les premières gelées de la saison. Ces gelées ne se font pas sentir dans le plat pays du sud, par-delà les lignes du Potomac et de l’Ohio; dans le nord et dans les montagnes elles hâtent la maturité du maïs en dépouillant de leurs graines épaisses ses épis, qui se trouvent exposés à toute l’action du soleil. L’équilibre de l’air ne tarde pas de se rétablir: les vents de sud-ouest et d’ouest reprennent leur cours, et ramènent des chaleurs quelquefois aussi fortes qu’en été, auxquelles il faut attribuer l’apparition périodique, et la force accidentelle des fièvres automnales.
Une seconde crise arrive du 15 au 20 octobre, c’est-à-dire quand le soleil s’est déja avancé de 20 à 25 degrés au sud de l’équateur. Alors se fait un second coup de vent, encore de nord-est à nord-ouest, comme si le soleil, par quelque position particulière, causait une nouvelle rupture d’équilibre dans l’atmosphère, et comme si en effet, devenu vertical au grand cap oriental de l’Amérique méridionale, compris entre San-Roquo et San-Augustino, il déterminait tout à coup le courant alisé à doubler ce cap, et à se jeter sur la côte du Brésil qui, par sa retraite, favorise un plus vif épanchement. Avec ce coup de vent, nouvelles pluies, nouvelle évaporation, nouveau refroidissement, nouvelle époque de gelées, qui pour cette fois s’étendent jusqu’en Caroline et en Géorgie: dès lors l’hiver s’annonce sur tout le continent. Ces gelées flétrissent les feuilles dans les forêts, et de ce moment la verdure prend des nuances de violet, de rouge mat, de jaune pâle, de brun mordoré, qui au déclin de l’automne donne aux paysages d’Amérique un éclat et un agrément que les nôtres n’ont pas. Les vents de nord-est et de nord-ouest deviennent plus fréquents; le sud-ouest perd de sa vigueur et décline vers l’ouest; l’air devient plus frais, mais le ciel reste clair; le soleil est toujours chaud au milieu du jour, et vers novembre, reparaît une série de beaux jours, appelés l’été sauvage (Indian-summer): c’est ce que nous appelons en France l’été de la Saint-Martin; mais il est devenu si rare et si court, que nous n’en parlons plus que par tradition.
Une troisième crise plus longue, plus opiniâtre, a lieu vers la fin de novembre; les pluies et les gelées se multiplient, les feuilles tombent, les nuits deviennent plus longues, la terre plus froide; les vents de nord-ouest prennent pied, comme disent les marins; mais les brouillards n’existent pas comme chez nous; il n’y a pas là de hanging-month (mois de pendaison), comme en Angleterre; le ciel est serein, surtout dans le nord: novembre et une partie de décembre se passent en gels et en dégels. Vers la mi-décembre, la glace et la neige s’établissent en Vermont, en Maine, en New-Hampshire, et s’étendent successivement comme un voile jusqu’aux terres hautes de New-York; janvier amène souvent un dégel, mais il est suivi d’un froid plus violent. En février, arrivent les plus grandes neiges, et les froids les plus piquants; à l’intensité près, la marche de tous ces phénomènes est la même en Pensylvanie, en Maryland et en Virginie: Ramsay observe que même en Caroline, février est le tueur d’orangers, et cela, parce qu’après quelques jours chauds-moites, par vents de sud-est et de sud, revient subitement le nord-ouest, plus violent. Mars, c’est-à-dire le temps qui approche de l’équinoxe du printemps, est tempétueux et froid, avec des ondées ou giboulées de neiges qu’amènent les vents de nord-est et de nord-ouest. Il semblerait que le retour du soleil en deçà de l’équateur dût ramener promptement les chaleurs; mais la prédominance des vents de nord-est à cette époque, la continuation du nord-ouest devenu plus tempétueux, le refroidissement de la terre par les neiges et les fortes gelées, retardent tellement la végétation, qu’avril tout entier s’écoule dans la même nudité de sol que mars: ce n’est que dans les premiers jours de mai, même en Virginie, par les 36e et 37e degrés, que les forêts se revêtent de feuilles: cas d’autant plus étonnant, que les rayons du soleil dans le milieu du jour y sont d’une ardeur insupportable dès la mi-avril: et que la différence de saison avec le Canada n’est pas de dix jours; la feuillaison ayant lieu, même à Québec, avant le 15 mai, 25 jours seulement après la débâcle des glaces et des neiges[143], en sorte que le changement de saison se fait à la manière d’une décoration de verdure ou de frimas qui s’étend ou se replie sur une scène de 300 lieues d’étendue. D’où il résulte que, selon une remarque dès long-temps faite par les Européens, il n’y a point de printemps aux États-Unis, et que l’on y passe brusquement d’un froid rigoureux à des chaleurs violentes avec les circonstances bizarres d’un vent glacial, d’un soleil brûlant, d’un paysage d’hiver et d’un ciel d’été: lorsque enfin la végétation a éclaté, elle suit la marche la plus rapide; les fruits succèdent promptement aux fleurs[144], et mûrissent plus vite que chez nous. Alors que le soleil au plus haut de l’horizon échauffe tout le continent, les vents du quart de nord sont comprimés par les vents de sud et de sud-ouest; juin amène les chaleurs les plus vives: juillet les chaleurs les plus longues avec les orages les plus fréquents: août et septembre les chaleurs les plus accablantes, à cause des calmes qui les accompagnent: et si dans aucun de ces mois il y a trois semaines de sécheresse; l’ardeur est si forte que Belknap, Rush et d’autres écrivains, assurent que le feu prend spontanément dans les marais et dans les forêts[145]: comme je ne conçois pas cette ignition spontanée, je ne puis ni l’admettre ni la rejeter, et en attendant qu’elle me soit démontrée par le raisonnement ou par les faits, je l’attribue aux tonnerres ou à la négligence des voyageurs qui n’éteignent point ou qui éteignent mal les feux que chaque nuit ils allument à l’endroit de leur bivouac dans les bois.
L’équinoxe arrive enfin, et la série des phénomènes que j’ai décrits recommence, toujours variée dans ses détails, mais assez uniforme dans la généralité du système, lequel consiste à ramener en hiver les vents de nord-est et de nord-ouest, qui sont la cause majeure du refroidissement de l’air; à reproduire en été les vents de sud et de sud-ouest, qui sont la cause radicale des chaleurs, des calmes, des orages: à passer des chaleurs aux froids par les vents du couchant pendant l’automne, qui est le soir et le couchant de l’année; et par les vents de la partie d’orient pendant le printemps, qui est le matin ou l’orient de l’année: distribuant ainsi à ce pays, dans le cours d’une révolution complète du soleil, quatre mois de chaleur, cinq mois et presque six de froid et de tempêtes; et seulement deux ou trois mois de temps modéré.
Depuis quelques années on a généralement fait la remarque, aux États-Unis, qu’il s’opéroit dans le climat, des changements partiels très-sensibles et qui se manifestaient en proportion des défrichements, c’est-à-dire du déboisement des lieux. «Dans tout le Canada, dit Liancourt, l’on observe que les chaleurs de l’été deviennent plus fortes et plus longues, et les froids de l’hiver plus modéres.»—Dès 1749, le docteur Peter Kalm avait recueilli le même fait. En 1690, Lahontan écrivait: «Je partis de Québec, et je fis voile le 20 novembre; ce qui ne s’était jamais vu auparavant.» Et en effet, les registres du commerce constatent, comme je l’ai déja dit, que vers 1700, les assurances pour la sortie des eaux du Saint-Laurent, étaient closes au 11 novembre, et maintenant elles ne le sont qu’au 25 décembre.
L’historien de Vermont, M. S. Williams, cite une foule de faits à l’appui de ce-phénomène: «Lorsque nos ancêtres, dit-il[146], vinrent en New-England, les saisons et le temps étaient uniformes et réguliers: l’hiver s’établissait vers la fin de novembre et continuait jusqu’à la mi-février. Pendant cette durée, il régnait un froid clair et sec, sans beaucoup de variation. L’hiver finissoit avec février; et lorsque le printemps arrivait, il venait tout à coup et sans nos variations brusques et réitérées du froid au chaud et du chaud au froid. L’été était très-chaud, étouffant; mais il était borné à six semaines: l’automne commençait avec septembre: toutes les récoltes étaient closes à la fin du mois. Aujourd’hui cet état de choses est très-différent dans la partie de la Nouvelle-Angleterre, habitée depuis lors: les saisons sont totalement changées; le temps est infiniment plus variable; l’hiver est devenu plus court, et interrompu par des dégels subits et forts. Le printemps nous donne une fluctuation perpétuelle du froid au chaud, du chaud au froid, extrêmement fâcheuse à toute la végétation: l’été a des chaleurs moins violentes, mais elles sont plus prolongées; l’automne commence et finit plus tard; et les moissons ne sont achevées que dans la première semaine de novembre: enfin, l’hiver ne déploie sa rigueur qu’à la fin de décembre.»
Tel est le tableau curieux de la partie nord.
Pour les États du milieu, le docteur Rush présente en Pensylvanie des faits parfaitement semblables[147]. «Selon nos vieillards, dit-il, le climat a changé. Les printemps sont plus froids; les automnes plus longues, plus chaudes; les bestiaux paissent un mois plus tard: les rivières gèlent plus tard, et restent moins long-temps scellées, etc.»
Dans la Virginie, M. Jefferson (p. 17) dit également: «Il paraît qu’il se fait un changement très-sensible dans notre climat. Les chaleurs ainsi que les froids sont moindres qu’autrefois, au rapport de personnes qui ne sont pas encore fort âgées: les neiges sont fréquentes, moins abondantes.»
Enfin moi-même, dans tout le cours de mon voyage, tant sur la côte atlantique que dans le pays d’ouest, j’ai recueilli les mêmes témoignages: sur l’Ohio, à Gallipolis, à Washington de Kentucky, à Francfort, à Lexington, à Cincinnati, à Louisville, à Niagara, à Albany, partout l’on m’a répété ces mêmes circonstances; des étés plus longs, des automnes plus tardives, et les récoltes aussi retardées; des hivers plus courts, des neiges moins hautes, moins durables, mais non pas des froids moins violens; et dans tous les nouveaux établissements l’on m’a dépeint ces changements non comme graduels et progressifs, mais comme rapides et presque subits, proportionnés à l’étendue des déboisements.
Un mouvement sensible dans le climat des États-Unis est donc un fait hors de contestation; et lorsqu’après en avoir fourni les preuves, le docteur Rush, frappé de la rigueur de plusieurs hivers depuis huit ans, élève des doutes sur les récits des anciens, sur la précision de leurs observations, faute de thermomètres, ces doutes disparaissent devant la multitude des témoignages et des faits positifs. La cause de ce changement, sans avoir un égal degré d’évidence et de certitude, en a cependant un de vraisemblance capable d’obtenir l’assentiment. L’opinion de M. Williams, qui l’attribue au déboisement du sol et aux grandes clairières que les défrichements ont ouvertes dans les forêts, me paraît d’autant plus raisonnable qu’elle explique le fait par l’analyse de ses circonstances.
«Dans tout canton, dit-il[148], où l’on abat les bois pour établir la culture, l’air et la terre subissent en deux et trois ans des changements considérables de température: à peine le colon a-t-il éclairci quelques arpents de la forêt, que la terre exposée à toute l’ardeur des rayons solaires s’imprègne à dix pouces de profondeur, d’une chaleur plus forte de 10 à 11° de Fahrenheit (5 de Réaumur) que le terrain qui est couvert de bois.» M. Williams a déduit cette évaluation de quelques expériences qu’il a pratiquées en cette vue. Ayant plongé le 23 mai 1789 deux thermomètres, l’un dans le sol d’un champ cultivé et nu, l’autre dans le sol de la forêt ou bois environnant, même avant que les feuilles fussent écloses, tous les deux à dix pouces de profondeur, il trouva:
| Époq. de l’obs. | Chal. dans le ch. | Chal. dans la for. | Différence. | ||||
| Fah. | Ré. | Fah. | Ré. | Fah. | Ré. | ||
| Mai. | 23 | 50 | 9¼ | 46 | 6½ | 4 | 2¾ |
| 28 | 57 | 11⅓ | 48 | 7⅓ | 9 | 4 | |
| Juin. | 15 | 64 | 14½ | 51 | 8½ | 13 | 6 |
| 27 | 62 | 13½ | 51 | 8½ | 11 | 5 | |
| Juillet. | 16 | 62 | 13½ | 51 | 8½ | 11 | 5 |
| 30 | 65½ | 15 | 55½ | 10¼ | 10 | 5¼ | |
| Août. | 15 | 68 | 16⅓ | 58 | 11⅔ | 10 | 4⅔ |
| 31 | 59½ | 12½ | 55 | 10½ | 4½ | 2 | |
| Sept. | 15 | 59½ | 12½ | 55 | 10½ | 4½ | 2 |
| Octob. | 1 | 59½ | 12½ | 55 | 10½ | 4½ | 2 |
| 15 | 49 | 7⅔ | 49 | 7⅔ | 0 | 0 | |
| Novemb. | 1 | 43 | 5 | 43 | 5 | 0 | 0 |
| 16 | 43½ | 5⅙ | 43½ | 5⅙ | 0 | 0 | |
D’où il résulte qu’en hiver la température du sol couvert et celle du sol découvert, se trouvent au même degré de froid; mais en été la différence devient d’autant plus grande que la chaleur de l’air est plus forte; ce qui coïncide très-bien, 1º avec la remarque d’Umfreville, qui dit qu’à la baie de Hudson, la terre, aux endroits découverts, dégèle de 4 pieds, et seulement de 2 pieds sous les bois; 2º avec celle de Belknap, qui rapporte que dans le New-Hampshire, la neige disparaît des champs cultivés dès le mois d’avril, parce que le soleil a déja assez de force vers midi pour la fondre; mais qu’elle persiste jusqu’en mai dans les lieux boisés, quoique sans feuilles, où elle est protégée par l’ombre des branches, des troncs, et la fraîcheur générale de l’air. Cela rend encore très-bien raison de l’ancien état des choses exposé par M. Williams, c’est-à-dire, de la durée des hivers, alors plus égale et plus longue, et des neiges plus abondantes et plus hautes qu’aujourd’hui.
Or, continue cet observateur, «les 10° (4½ R.) de chaleur ajoutés au sol découvert, se communiquent à l’air qui est en contact.»—Et j’ajoute que par cela même, cet air échauffé se lève de suite, et fait place à un autre latéral venant des bois, ce qui augmente considérablement la masse d’air chaud.
«2º Le déboisement cause l’évaporation des eaux et le desséchement du terrain, ainsi que l’on en fait journellement la remarque dans toutes les parties des États-Unis où des ruisseaux se tarissent, et où des marais et swamps sont mis à sec.»—Raison nouvelle de diminution de fraîcheur et d’accroissement de chaleur dans l’atmosphère.
«3º Le déboisement causé la diminution très-sensible de la durée et de l’abondance des neiges, qui couvraient, il y a moins d’un siècle, toute la Nouvelle-Angleterre, pendant trois mois non interrompus, c’est-à-dire, depuis les premiers jours de décembre jusqu’aux premiers jours de mars; et tel est encore le cas de la partie boisée, tandis que maintenant, dans la partie cultivée, elles ne sont ni aussi durables, ni aussi hautes, ni aussi continues.
«4º Enfin, il y a dans les vents,» continue M. Williams, «un changement très-marqué: l’ancienne prédominance des vents d’ouest paraît diminuer chaque jour, et les vents d’est gagnent en fréquence et en étendue de domaine. Il y a cinquante ans, à peine pénétraient-ils à trente ou quarante milles du rivage de la mer (dix à treize lieues); maintenant ils se font sentir très-souvent au printemps, à soixante milles, et même jusqu’à nos montagnes distantes de soixante-dix et quatre-vingts milles (vingt-sept lieues) de l’Océan. L’on s’aperçoit fort bien qu’ils avancent exactement à mesure que le pays se défriche et se déboise.»—Ce qui vient encore de ce que le sol découvert, étant plus échauffé, attire mieux ou admet plus facilement l’air de la côte atlantique.
M. Jefferson cite un fait parfaitement semblable en Virginie: «Les brises de l’est et du sud-ouest[149],» dit-il, page 10, «paraissent pénétrer par degrés plus avant dans le pays.... Nous avons des habitants qui se souviennent du temps où elles ne passaient pas Williams-burg;—maintenant elles sont fréquentes à Richmond (soixante milles plus loin), et elles se font sentir de temps en temps jusqu’aux montagnes. A mesure que les terres se défricheront, il est probable qu’elles s’étendront plus loin dans l’ouest.»
Il faut donc attribuer le changement qui s’opère dans le climat des États-Unis à deux circonstances majeures, 1º au déboisement du sol, et aux clairières percées dans la forêt continentale, lesquels produisent une masse d’air chaud qui s’augmente chaque jour.
2º A l’introduction des vents chauds par ces clairières; ce qui dessèche plus rapidement le pays et échauffe davantage l’atmosphère: par conséquent il se passe en Amérique ce qui a lieu dans notre Europe, et sans doute dans l’Asie et dans tout l’ancien continent, où l’histoire nous représente le climat comme beaucoup plus froid jadis qu’il n’est aujourd’hui. Horace et Juvénal nous parlent des glaces annuelles du Tibre, qui maintenant ne gèle jamais. Ovide nous peint le Bosphore de Thrace sous des traits que l’on ne reconnaît plus; la Dacie, la Pannonie, la Crimée, la Macédoine même, nous sont représentées comme des pays de frimas égaux à ceux de Moscow, et ces pays nourrissent maintenant des oliviers et produisent d’excellents vins: enfin notre Gaule, du temps de César et de Julien, voyait chaque hiver tous ses fleuves glacés de manière à servir de ponts et de chemins pendant plusieurs mois; et ces cas sont devenus rares et de bien courte durée[150].
Néanmoins, je ne puis partager l’opinion de M. Williams sur la diminution qu’il suppose être arrivée dans l’intensité du froid depuis le siècle dernier. Quelque plausible que soit son raisonnement pour prouver que le froid de 1633, avec les mêmes accidents, fut plus fort que celui de 1782, et qu’ils furent tous deux le maximum connu, ce raisonnement n’est qu’une hypothèse qui ne peut suppléer au défaut d’observation thermométrique en l’année 1633. (Les thermomètres n’ont été usités en Amérique que vers 1740.) L’on a surtout le droit de récuser son hypothèse, si, comme je crois l’avoir prouvé, le vent de nord-ouest est l’agent radical du froid sur ce continent: rien n’indique que le caractère de cet agent ait dû changer; l’on est de plus autorisé à nier cette diminution d’intensité du froid à raison de l’analogie d’une expérience précise du docteur Ramsay. Ce médecin ayant comparé les observations du docteur Chalmers, continuées de 1750 à 1759 avec les siennes propres, faites de 1790 à 1794, n’a trouvé qu’un demi-degré de différence dans l’intensité du chaud: or, un demi-degré de Fahrenheit, valant moins d’un quart de Réaumur, est une si petite quantité que l’on ne peut l’attribuer qu’à la différence des instruments; et si la chaleur qui devrait croître n’a pas varié, il est naturel de penser que le froid reste le même: il me semble donc que les seules circonstances démontrées quant à présent sont, les hivers plus courts, les étés plus longs, les automnes plus tardives, sans que les froids aient perdu de leur vivacité; et c’est ce que les dix dernières années ont assez bien prouvé. M. Mackenzie[151], qui confirme les changements dont j’ai parlé, leur cherche une cause secrète et inhérente au globe, parce qu’il a vu ces changements se montrer en des lieux où le défrichement n’a pas encore eu lieu; mais si ces lieux, qu’il ne désigne pas, se trouvent en Canada, ils viendraient eux-mêmes à l’appui de la théorie que je propose, puisqu’il suffirait que certains rideaux de bois situés sur des crêtes de montagnes et de sillons eussent été coupés en certains cantons de Kentucky et de Genesee, pour que des courants considérables du vent de sud-ouest se fussent introduits dans l’intérieur du haut et bas Canada. L’on n’a point jusqu’à nos jours donné assez d’attention à cette marche des courants aériens qui vont rasant la terre, ni aux effets qui en résultent; mais l’expérience et l’observation finiront par prouver qu’ils jouent dans les températures locales comme dans les températures générales, un rôle bien plus influent qu’on ne l’a pensé[152]. D’ailleurs, je ne conteste point la possibilité de toute autre cause qui, comme à M. Mackenzie, me serait inconnue.
Une question d’un intérêt plus grand, est de savoir si le climat des États-Unis s’est amélioré par ces changements; et cette question se trouve presque résolue par la comparaison que M. Williams a présentée de l’état actuel à l’état ancien, ce qui n’est pas le côté le plus favorable. Malheureusement les observations des médecins confirment ce résultat: le docteur Rush, dont les recherches sur le climat de Pensylvanie sont le fruit d’une correspondance étendue avec ses confrères, ne peut s’empêcher de déclarer «que les fièvres bilieuses suivent partout l’abatis des bois, le défrichement des terrains, le desséchement des marécages (swamps); qu’il faut plusieurs années de culture pour les faire disparaître ou les atténuer;—que les pleurésies et autres maladies purement inflammatoires, qui jadis étaient presque les seules, sont maintenant bien moins communes; ce qui prouve une altération évidente dans la pureté de l’air alors plus oxygéné, etc.» Ce sont là des effets si naturels des théories connues sur les émanations des bois, et sur celles des terres nouvellement remuées, qu’il est inutile d’y insister; mais parce qu’un exposé détaillé des inconvénients attachés à ce climat peut avoir le mérite d’indiquer leurs préservatifs, en montrant leurs causes, je vais en faire le sujet particulier de mes recherches dans le chapitre suivant et dernier.
CHAPITRE XII.
Des maladies dominantes aux États-Unis.
LAISSANT à part les maladies communes à tous les pays, il m’a paru qu’il en existait aux États-Unis quatre principales, que leur fréquence et leur universalité donnent le droit de regarder comme le produit spécial du climat et du sol.
Au premier rang de ces maladies se placent les rhumes, les catarrhes, et tout ce qui dépend des transpirations supprimées, dont les symptômes et les accidents se diversifient, comme l’on sait, à raison des organes affectés. L’on peut dire que les rhumes sont la maladie endémique des États-Unis: ils règnent dans toutes les saisons, et naturellement davantage en hiver et à l’équinoxe de printemps; ils ont pour cause évidente ces brusques variations de température, qui sont le trait caractéristique du climat; ils affectent les femmes plus que les hommes, soit à raison de leur peau plus fine, de leur vie plus sédentaire et plus renfermée, soit à raison des vêtements légers et découverts, dont les modes françaises ont déja passé jusqu’en Amérique: il est vrai que pour s’y introduire, au fort même de la révolution, il leur a fallu prendre des lettres de naturalisation en Angleterre; car je dois dire, pour l’instruction des amateurs et pour l’histoire importante des modes, que j’ai vu arriver en 1795 à Philadelphie, celle qui régnait à Paris en 1793; puis celle de 1794, arriver en 1796; et lorsque je m’inquiétai de ce qu’elle devenait dans l’année intermédiaire, l’on m’expliqua qu’elle la passait à Londres, où elle recevait les formes anglaises pour lesquelles les Anglo-américains ont conservé un goût et un respect filial. Dans les villes de la côte, où l’on s’empresse d’imiter l’Europe, ces rhumes ont aussi pour causes les appartements trop chauds, les bals, les parties de thé, et les lits de plume, quelquefois à l’allemande, c’est-à-dire, plume dessous et plume dessus le corps. Les secousses de la toux, déja si fatigantes pour le poumon, lui deviennent surtout pernicieuses par la répétition des rhumes: pendant deux hivers j’en ai remarqué jusqu’à quatre et cinq récidives chez un grand nombre de personnes de la bonne société, car les riches y sont sujets de préférence: il en résulte qu’en peu d’années le poumon s’affaiblit, s’excorie, s’ulcère, et que devenant le siége et presque le cautère des humeurs viciées de tout le corps, le mal se termine par l’incurable consomption pulmonaire.
Tous les voyageurs aux États-Unis ont parlé de la fréquence de cette funeste maladie qui y moissonne principalement les jeunes femmes et filles dans la fleur de l’âge et de la beauté: elle est plus commune dans la Nouvelle-Angleterre et dans les États du Milieu, que dans les États du sud et de l’ouest. Le docteur Currie, de Liverpool, me paraît en expliquer très-bien la raison, lorsqu’il dit[153] que dans les Carolines et la Virginie, l’air chaud attire vers la peau, et dissipe par la transpiration abondante les humeurs morbifiques et les matières crues des mauvaises digestions (qui elles-mêmes sont effets et causes des rhumes); tandis que dans les États du Milieu et du Nord-est, l’air humide et froid, fermant l’exutoire puissant de la peau, concentre au dedans du corps les humeurs qui, pour se faire issue, attaquent chaque organe et se fixent sur celui qui offre le moins de résistance[154]. J’ai lieu de croire que le thé très-chaud, dont les Anglo-américains chérissent l’usage, contribue encore à multiplier les rhumes; car j’ai souvent remarqué sur eux comme sur moi, que la moiteur qu’il occasione rend la peau plus sensible au froid, et que très-souvent j’ai pris un rhume après un déjeuner de thé, en sortant par un temps frais. L’on m’a dit que de ma part c’était faute d’habitude; mais si tel est sur un corps neuf l’effet de cette boisson, pour être moins vif, il n’est pas moins réel sur un corps habitué. J’aurai d’ailleurs bientôt occasion de remarquer que tout le régime alimentaire des Américains est calculé pour détruire la meilleure santé, et qu’ils vivent dans un état habituel d’indigestion extrêmement favorable aux rhumes. En ce moment je me résume à dire, que puisque les phthisies et les consomptions dérivent des rhumes habituels; les rhumes dérivant eux-mêmes de l’état habituel de l’air et de ses trop brusques variations, l’on a droit de regarder ces maladies comme un effet spécial du climat.
2º Les voyageurs sont également d’accord sur les fréquences des fluxions aux gencives, de la carie des dents et de la perte précoce de ces précieux instruments de la mastication. L’on peut dire que sur cent individus au-dessous de 30 ans, il n’y en a pas dix qui soient intacts à cet égard: l’on est surtout affligé de voir presque généralement de jeunes et jolies personnes qui, dès l’âge de 15 à 20 ans, ont le dentier perdu de taches noires, et souvent détruit en majeure partie. Les opinions, celles des médecins même, diffèrent sur la cause d’un mal si universel: les uns veulent que ce soit l’usage effectivement habituel et universel des viandes salées; d’autres prétendent qu’il faut l’attribuer au thé et à l’abus des sucreries. Le médecin suédois Peter Kalm, en comparant les régimes de diverses nations et de diverses classes de la société, me paraît avoir démontré que ce n’est point comme boisson sucrée, ni comme plante acrimonieuse que le thé nuit aux dents, mais comme boisson trop chaude; et en effet, il est d’expérience ancienne et connue, que toute boisson trop chaude, même du bouillon, donne aux dents une sensibilité douloureuse, qui se manifeste lorsque ensuite on leur fait toucher des corps froids: il s’établit réellement dans leur partie osseuse un ramollissement qui les rend, comme l’on dit, gelives, et les prépare à la dissolution: voilà sans doute pourquoi les dents gâtées sont un mal universel dans tout le nord de l’Europe, parce que dans les pays froids, boire chaud est une sensation agréable au palais, à l’estomac et à tout le corps; de même que, par inverse, boire frais est la sensation desirée dans les pays chauds, et il est remarquable que dans ces derniers pays les dents sont en effet très-généralement saines et belles, comme nous le voyons chez les Nègres, chez les Arabes, chez les Indiens, etc.
A l’appui de cette théorie, vient un fait remarqué depuis 20 ans aux États-Unis: jusqu’alors l’on n’avait jamais vu de sauvages ayant le dentier gâté; et les sauvages mangent ordinairement froid. Quelques individus, et particulièrement des femmes des tribus Onéidas, Senecas et Tuscaroras, qui vivent dans l’enceinte des États-Unis, ayant pris l’usage du thé, leurs dents en moins de trois ans sont devenues semblables à celles des blancs, tachées de points noirs et de carie. Un autre fait cité par le navigateur Bougainville, y est encore parfaitement analogue, lorsqu’il dit que les misérables ichthyophages de la terre de feu (les Pecherés), ont tous les dents gâtées; et ils vivent, ajoute-t-il, presque uniquement de coquillages, non pas crus, mais qu’ils font griller et qu’ils mangent brûlants.
Cependant je ne crois pas que l’on puisse exclure comme raison auxiliaire, l’usage des viandes salées, puisqu’il est constant que le scorbut, ennemi spécial du dentier, affecte le sang de tous les peuples qui usent de cet aliment. Si même l’on remarque que l’un des symptômes de cette maladie est l’odeur putride de l’haleine, et que cette odeur a lieu plus ou moins dans ceux qui ont les dents gâtées, l’on conclura que ce sont les viandes salées, dont la digestion et même le chyle alkalin et à demi putrescent portent au poumon ce genre d’exhalaisons, qui sont réellement la cause radicale et première des caries; et les boissons trop chaudes en y disposant immédiatement le dentier, et par elles-mêmes et par le contraste subséquent de l’air froid, y concourront encore par la propriété qu’elles ont de débiliter l’estomac, et de vicier les digestions. L’on ne saurait faire les mêmes reproches aux viandes fraîches, puisque les Tartares, les sauvages de l’Amérique du nord, les Patagons, et tous les animaux carnassiers, lions, loups, chiens, etc., ont des dents parfaitement belles et saines: l’on ne peut non plus inculper le sucre ni les sucreries, puisque les Africains, les Indiens, et tous les peuples qui usent et abusent de la canne à sucre et de fruits sucrés, ont des dents admirables, et que les sucs acides même des digestions (cas habituel des pays chauds) ne sont propres qu’à les nettoyer. D’après ces remarques, il seroit digne de la tendresse des parents et de la sagesse des médecins en tous pays, et surtout aux États-Unis, de décréditer l’usage des boissons chaudes, des viandes salées, et de les proscrire du régime, surtout de celui de l’enfance et de la jeunesse. Alors les fluxions, dues aux variations de l’air, et qui ne sont qu’un agent secondaire de la perte des dents, n’exerceraient qu’une très-petite portion d’influence.
3º Les fièvres d’automne avec frisson, appelées fever, an ague, les intermittentes, les tierces, les quartes, etc., sont un autre mal régnant aux États-Unis, à un point dont on ne se fait pas d’idée; elles sont surtout endémiques dans les lieux nouvellement défrichés et déboisés, dans les vallées, sur le bord des eaux soit courantes, soit stagnantes, près des étangs, des lacs, des chaussées de moulins, des marais, etc. Dans l’automne de 1796, sur une route de plus de 300 lieues, je n’ai pas trouvé, j’ose le dire, 20 maisons qui en fussent parfaitement exemptes; tout le cours de l’Ohio, une grande partie du Kentucky, tous les environs du lac Érié, et principalement le Genesee, et ses cinq ou six lacs, le cours de la Mohawk, etc., en sont annuellement infectés. Étant parti du poste de Cincinnati le 8 septembre avec le convoi du payeur-général de l’armée, major Swan, pour nous rendre au fort Détroit, distance de plus de 100 lieues, sur 25 têtes que nous étions, nous ne campâmes pas une seule nuit sans acquérir un nouveau fiévreux. A Grenville, dépôt et quartier-général de l’armée qui venait de conquérir le pays, sur environ 370 personnes, 300 étaient attaquées: quand nous arrivâmes à Détroit, j’étais le troisième resté sain, et le lendemain le major Swan et moi, nous tombâmes dangereusement frappés de fièvre maligne. Cette fièvre maligne visite chaque année la garnison du fort Miâmi, et elle y a pris déja plus d’une fois le caractère de la fièvre jaune.
Ces fièvres automnales ne sont pas mortelles, mais elles minent peu à peu les forces, et abrègent très-sensiblement la vie. D’autres voyageurs ont remarqué avant moi, que par exemple, dans la Caroline du Sud, qui y est très-sujette, l’on est vieux à 50 ans, comme on l’est en Europe à 65 et 70; et j’ai ouï dire à tous les Anglais que j’ai connus aux États-Unis, que leurs amis établis depuis peu d’années dans la partie méridionale et même moyenne, leur paraissaient vieillis du double de ce qu’ils eussent été en Angleterre et en Écosse. Ces fièvres une fois établies chez un sujet à la fin d’octobre, ne le quittent plus de tout l’hiver, et le jettent dans une langueur et dans une faiblesse déplorable. Le bas Canada et les pays froids adjacents n’y sont presque pas sujets. Elles sont plus communes dans le plat pays tempéré, et surtout au bord de la mer que dans les montagnes: par cette raison, il semblerait que les cultivateurs dussent préférer les pays élevés; mais comme le sol en est maigre et moins productif, ils préfèrent la plaine. Instruit par les Américains à réduire tout en calcul, je leur ai quelquefois fait ce raisonnement: «La plaine, dites-vous, et les bas-fonds, vous rendent par an 40 boisseaux de maïs ou 20 de froment: les terrains de côte ou de montagne en Kentucky et en Virginie ne vous en rendent pas la moitié: fort bien; mais en plaine vous êtes malade six mois, et en montagne l’on travaille pendant les douze; donc tout est égal, excepté qu’en montagne on est gai et alerte: or, gaieté vaut mieux que richesse, dit le bon homme Richard; et en plaine on est triste, et souffrant une moitié de l’année; et l’on passe l’autre moitié à se rétablir et se préparer à retomber encore.»—«Fort bien, monsieur, me répondit un jour un ministre (curé); mais dans votre équation, vous oubliez un terme très-puissant, plus puissant peut-être ici qu’en Europe; l’avantage d’être six mois sans rien faire.» Et ce ministre avait raison; car j’ai fréquemment entendu assurer en Virginie que les habitants de la côte de Norfolk préfèrent leur séjour fiévreux, mais abondant en poisson et en huîtres, qui ne coûtent presque rien, à la vie salubre des pays montueux, où l’on ne garnit sa table qu’à force de travail.
Par suite de ces raisonnements, le remède qui plaît le plus à ces malades, est celui qu’ils appellent bitters, les amers, dont l’eau-de-vie, le rhum ou le vin de Madère sont la base: et ce qui pourra étonner mon lecteur, c’est que réellement ce remède est l’un des plus efficaces: j’ai recueilli plusieurs exemples en Virginie et en Pensylvanie de familles cultivatrices, dont tous les membres ne buvant que de la bierre ou de l’eau étaient sujets à la fièvre, tandis que le mari qui usait et même abusait des boissons spiritueuses en était constamment exempt: il paraît même qu’en Hollande on a généralement cette opinion, et que l’on y regarde la fumée de tabac et les boissons fortes comme des préservatifs de la fièvre et de l’humidité. J’ai aussi connu deux cas où le desséchement d’un petit étang et du canal d’un moulin ont radicalement délivré deux familles des visites annuelles des fièvres d’automne.
Quelques observations que j’ai recueillies en Corse pendant ma résidence en 1792, se lient si bien à ce sujet important, que je ne puis les passer sous silence. Des fièvres de la même espèce infestent régulièrement chaque année plusieurs postes militaires en cette île et entre autres le petit port de Saint-Florent, qu’avoisine un pernicieux marais de 72 arpents: elles y prennent sur la fin de l’été, et dans les six premières semaines de l’automne, le caractère putride et malin, à raison de l’intensité de la chaleur et des exhalaisons; il faut alors tous les 15 ou 20 jours en renouveler les garnisons françaises en tout ou en parti, sous peine de voir les soldats en subir les suites graves et finalement mortelles; nos médecins, après l’essai de beaucoup de remèdes, remarquèrent que deux seuls postes dans toute l’île étaient absolument privilégiés, et que jamais aucune fièvre n’approchait des forts de Vivario et de Vitzavona sur Bogognano. Le hazard, comme il arrive toujours, rendit encore plus saillante la vertu salubre et même curative de ces deux situations: un officier suisse-grison tomba dangereusement malade de la fièvre à Saint-Florent, et ayant désiré d’être transporté au fort de Vivario, dont la garnison était de son régiment, il y recouvra en moins de 15 jours et la vie et la santé: le médecin répéta cette expérience sur les soldats français de son hôpital: et elle réussit si bien, que l’usage s’est établi d’y envoyer des fiévreux presque désespérés; et sans autre remède, jamais la fièvre n’a persisté au delà du onzième jour.
Or, ces deux postes diffèrent de tous les autres, en ce que non seulement ils sont éloignés de tout marais, de toute eau stagnante, mais qu’en outre ils sont placés comme deux nids d’aigles sur la chaîne des monts qui partagent l’île par son centre et dans sa longueur. L’élévation des forts au-dessus de la mer est d’environ 1100 toises: leur température ressemble à celle de la Norwège ou des Alpes moyennes, bien plus qu’à celle de l’île. Les plus vives chaleurs n’y excèdent jamais 16 à 17 degrés, et ne sont telles que dans les trois mois d’été; les neiges les environnent pendant 3 ou 4 mois, et quelquefois interrompent toute communication pendant huit ou dix semaines. La ventilation y est constante et souvent très-violente, parce qu’ils sont situés aux deux extrémités d’une gorge ou détroit, qui à ce lieu sépare la ligne des sommets formés de rocs généralement impraticables. L’on a remarqué que le fort de Vitzavona au revers occidental des montagnes, était plus humide que celui de Vivario, et un peu moins sain: jusqu’en 1793 la garnison de ces deux forts, consistant en quinze à vingt soldats pour chacun, avait été composée de Grisons, parce que ces montagnards y trouvant un climat analogue au leur, s’y plaisaient, quoiqu’en y menant une vie propre à ennuyer. Leur régime consistait, surtout en hiver, en viandes salées, en saur-craout ou choux fermentés, en bière et vin de basse qualité, et très-souvent en biscuit au lieu de pain. A peine avaient-ils autour du fort et parmi les rocs quelque espace libre pour se promener; pendant les six mois de la mauvaise saison, il leur arrivait fréquemment d’être enfermés huit et quinze jours de suite, à huis clos, par les tempêtes furieuses, les pluies, les neiges, les brouillards, dont cette région des nuages est alors le théâtre; en un mot, leur vie était celle d’une garnison de vaisseau. Je parle de ces faits comme témoin, ayant visité l’intérieur de ces deux singulières habitations, où la maladie la plus dominante est la pleurésie.
Un tel régime ne peut être la cause de tant de salubrité, puisque dans le pays inférieur il eût certainement donné la fièvre et le scorbut. Le principe de la santé ne peut donc s’attribuer qu’à la qualité de l’air, qui, à cette élévation de onze cents toises, est pur, subtil, frais, tandis qu’à la plage il est chaud, humide, et chargé d’exhalaisons de tout genre.
De là, une première indication curative très-simple, qui consiste à changer d’atmosphère, et à choisir un air reconnu pour élastique et pur, tel qu’il se trouve assez ordinairement dans nos climats, sur les lieux élevés: je ne fais pas une règle générale ni absolue de cette condition des lieux élevés, parce que même en France, nous avons des lieux élevés qui sont malsains et fiévreux[155], et cela parce qu’ils sont au voisinage ou sous le vent de terrains humides et marécageux: le cas est beaucoup plus commun dans les pays chauds; et une foule de coteaux et de hauteurs en Corse et en Italie sont tout-à-fait inhabitables, parce qu’encore qu’ils soient quelquefois très-distants des marais, ils ont l’inconvénient grave d’être placés dans la ligne et dans le lit du vent le plus habituel qui leur en apporte les exhalaisons.
La même chose a lieu dans le Bengale où les troupes anglaises ont trouvé sur des hauteurs boisées, de l’aspect le plus séduisant dans un pays chaud, la fièvre décrite par leurs médecins sous le nom de fièvre de colline (hilly fever). L’on n’imaginerait pas qu’avec ce nom elle fût la même que celle des lieux bas et marécageux, et néanmoins elle est réellement telle, ayant pour causes non-seulement une humidité locale excessive, établie par les pluies énormes des moussons, mais encore l’évaporation de toute la plaine du Bengale, dont les nuages sont arrêtés et fixés par les bois qui couvrent ces monts ou chaînons. L’on ne doit donc désigner les lieux élevés comme salubres qu’autant qu’ils joignent les conditions de sécheresse locale, d’abri des courants d’air infectés et de ventilation fraîche et libre.
Une seconde indication plus compliquée, est de procurer par art cette espèce ou qualité d’air que la nature produit en certaines circonstances sur les hauteurs, et de neutraliser les gaz morbifiques des lieux infectés. La chimie a fait depuis 20 ans d’heureuses et savantes découvertes en ce genre, et la sagacité que semble inspirer cette science donne le droit d’en attendre d’autres des esprits distingués qui la cultivent. Ils ont prouvé que dans l’air atmosphérique, le principe favorable à la respiration et à la vie était le gaz appelé oxygène: que de sa dose plus ou moins grande dépendait cette plus ou moins grande pureté ou salubrité dont on parlait sans la bien connaître. Les expériences de Lavoisier ont porté la dose de ce gaz oxygène à 27 parties sur 100 d’air ordinaire, les 73 restantes étant de l’azote ou air fixe: plus récemment celles de Berthollet l’ont réduite à 22 et demie; et peut-être cette différence n’implique-t-elle pas erreur ou contradiction, puisqu’il est probable que la dose varie selon les vents régnants. Elle doit également varier selon les contrées; il serait intéressant d’appliquer ces recherches à des pays de température très-diverse, et de comparer l’air sec et froid de la Sibérie à un air tantôt chaud et humide comme celui des Antilles[156], tantôt chaud et sec comme celui d’Égypte et d’Arabie, et aussi de comparer l’air des couches terrestres à l’air des couches moyennes et supérieures. Les ballons peuvent rendre d’utiles services pour cet objet: quant à présent il paraît certain que dans nos zones tempérées, l’air n’est plus pur sur les hauteurs que parce qu’il contient plus d’oxygène, et moins de gaz exhalés; et dans le cas cité de Vitzavona et de Vivario, le poids spécifique de l’oxygène, qui est un peu plus fort que celui de l’air atmosphérique, n’est pas une circonstance contradictoire, puisque la fraîcheur du local doit l’y retenir et l’y fixer de préférence à la plage brûlante dont il serait chassé.
D’autre part, des expériences récentes ont constaté que l’acide muriatique oxygéné possède à un degré éminent la qualité de désinfecter l’air atmosphérique, c’est-à-dire de neutraliser et détruire les gaz morbifiques qu’il contient: ce moyen ne fût-il que préservatif, il serait encore un nouveau bienfait précieux par sa simplicité et son énergie. Mais il nous reste beaucoup à connaître sur les diverses espèces des gaz pernicieux qui flottent dans l’air, et sur leur manière d’attaquer la santé et la vie; je dis diverses espèces, parce qu’en effet il en est de si subtiles, que jusqu’à ce jour les instruments n’ont pu les saisir. A juger ce gaz par leurs effets, l’on peut les considérer comme des poisons dont les particules agissent sur les humeurs, du système tantôt sanguin et tantôt nerveux, à la manière des levains de fermentation, qui, appliqués à une masse, y développent un mouvement intestin d’un progrès croissant rapidement. L’action de divers gaz, et particulièrement du muriatique oxygéné, qui sans secousse et sans avertissement anéantit la vie, non-seulement par la respiration, mais encore par l’absorption de la peau, est un exemple de l’activité que d’autres peuvent avoir. C’est à de telles causes qu’il faut attribuer ces épidémies dont l’invasion est si brusque en certaines constitutions de l’atmosphère et en certains pays: et quant aux affectations fébriles, spécialement celles avec frisson et avec retours périodiques, si l’on remarque que dans ces retours réguliers de 12, de 24, de 36 heures, etc., elles suivent une marche semblable à celle de plusieurs fonctions essentielles de la vie, telles que le sommeil, la faim, etc., l’on sera porté à croire que le foyer de perturbation n’est ni dans les premières voies, ni dans le sang, mais dans l’organe immédiat de la vitalité, dans le système nerveux: c’est par une action quelconque sur le fluide qui abreuve la pulpe des nerfs, que la fièvre en général se déclare si subitement, qu’elle n’a besoin que d’un coup de soleil, d’un coup de vent frais, d’une ondée de pluie, d’une transition brusque du chaud au froid, et même du froid au chaud. Si l’on ajoute qu’elle se déclare de préférence dans les saisons et dans les lieux sujets aux vicissitudes de froid et de chaud; qu’elle-même n’est qu’une sensation alternative de chaud et de froid; que la sueur qui suit le paroxysme est un symptôme spécial de toute crispation des nerfs: le foyer que j’indique acquerra une nouvelle vraisemblance; et alors le mécanisme des contagions deviendra évident, simple, puisque le poumon et les parois du nez mettent d’immenses faisceaux de nerfs en contact immédiat avec les miasmes flottants dans l’air respiré, et l’on concevra pourquoi les drogues et les remèdes bus et mangés pendant plusieurs mois, ont moins d’efficacité à guérir les fièvres, surtout automnales, que le changement d’atmosphère et la respiration de l’air oxygéné de Vitzavona et de Vivario.