§ V.
Régions d’alluvions fluviales.
La cinquième et dernière région est le pays qui, depuis le sillon des cascades, s’élève en ondulation jusqu’au pied des montagnes de grès ou de granit. Sa limite est moins facile à tracer dans la Géorgie occidentale où le sillon d’isinglass ne se montre pas. Ce terrain a pour caractère d’être ondulé, tantôt par mamelons isolés, tantôt par sillons de petites collines: d’être composé de diverses espèces de terres et de pierres, tantôt confuses, tantôt rangées par couches, qui s’interrompent ou se succèdent plusieurs fois depuis les montagnes jusqu’à la plage maritime, en offrant toujours les caractères de matériaux roulés par les eaux des pentes supérieures: et telle est en effet l’origine de toute cette contrée. Lorsque l’on calcule le volume, la rapidité, le nombre de tous ses fleuves; de la Delaware, du Schuylkill, de la Susquehannah, du Potômac, du Rapahannock, de l’York, du James, etc.: lorsqu’on observe que la plupart d’entre eux, long-temps avant leurs embouchures, ont des lits larges depuis 600 jusqu’à 2,000 toises, sur une profondeur de 20 à 50 pieds: que dans leurs débordements annuels ils noient quelquefois le plat pays à 20 pieds de hauteur, l’on conçoit que de telles masses d’eaux ont dû opérer des mouvements prodigieux de terrain, alors surtout que dans les siècles reculés les montagnes plus élevées donnaient plus d’impétuosité à leur cours; que les arbres des forêts entraînés par milliers donnaient plus de force et d’aliments à leurs ravages; que des glaces amoncelées pendant des hivers de 5 à 6 mois produisaient des débâcles énormes, telles qu’en 1784 la Susquehannah en montra en exemple effrayant, lorsqu’elle amoncela, au détroit de Mac Calls’ Ferry sous Colombia, une digue de plus de 30 pieds de glaces, dont l’obstacle faillit de noyer toute la vallée. A ces époques de la nature où l’Océan baignait immédiatement le pied des montagnes, comme le prouvent les délaissements que l’on y rencontre de toutes parts, ces montagnes plus élevées, en ce qu’elles n’avaient encore rien perdu de ce que leur ont enlevé depuis les siècles et la chute continuée des eaux, donnaient, par leur hauteur et par la roideur de leurs pentes, une action bien plus puissante à ces eaux; leurs sommets plus froids étaient couverts plus long-temps de neiges plus abondantes, de glaciers plus considérables: et lorsque la chaleur des étés plus courts sans doute, mais non moins intenses, fondait ces neiges et ces glaces, les torrents qui en résultaient déchiraient les pentes plus garnies de terres, creusaient des ravins plus profonds, y faisaient tomber les arbres minés par leurs racines, et entraînaient d’immenses débris qui s’entassaient sur les dernières rampes des montagnes: dans les années suivantes, d’autres débris venaient embarrasser les routes des années antérieures; les torrents arrêtés par leurs propres digues acquéraient de nouvelles forces en croissant de volume, et, les attaquant sur plusieurs points, il les renversaient par les parois les plus faibles: alors ils se frayaient des routes nouvelles et variables à travers des vases plus molles, parce que les matériaux les plus pesants restaient toujours en arrière, faute de pente et d’impulsion; par ce mécanisme continué pendant des siècles, d’anciens lits de torrents devinrent des vallons; d’anciens rivages et terrains d’alluvion devinrent des côtes et des plaines; et les fleuves descendant de niveaux en niveaux, abandonnant de pente en pente leurs plus lourds fardeaux, déposant successivement les plus légers et les plus solubles, empiétèrent sans cesse sur le domaine de l’Océan par des comblements de sables, de vases, de cailloux roulés et d’arbres qui lièrent tous ces matériaux. Le Mississipi encore aujourd’hui nous offre le spectacle instructif de toutes ces grandes opérations. L’on calcule que depuis 1720 jusqu’en l’année 1800, c’est-à-dire en 80 ans[54], il a poussé son comblement d’environ 15 milles dans la mer, c’est-à-dire environ 26,000 mètres: ainsi, sous les yeux de trois générations, il a créé à son embouchure un pays nouveau qu’il accroît chaque jour, et dans lequel il entasse des mines de charbon pour les siècles futurs. Telle est la célérité de son comblement qu’à la Nouvelle-Orléans, à 100 lieues au-dessus de l’embouchure actuelle, un canal creusé dernièrement par le gouverneur baron de Carondelet, depuis le fleuve jusqu’au lac Pontchartrain, a mis à découvert un terrain intérieur totalement formé de vases noires, et de troncs d’arbres entassés à plusieurs pieds de profondeur, qui n’ont encore eu le temps ni de se pourrir, ni de se convertir en charbon. Les deux rives ou banquettes du fleuve tout entières sont formées de troncs d’arbres ainsi enfoncés et maçonnés de vase, dans une étendue de plus de 300 lieues, et il les a tellement exhaussées, qu’elles lui forment une digue latérale de 12 à 16 pieds d’élévation au-dessus du sol adjacent, généralement plus bas, et que dans les crues de chaque année, qui sont d’environ 8 mètres, les eaux exubérantes ne peuvent plus rentrer dans le fleuve, et forment des marais vastes et nombreux, qui un jour deviendront des moyens de richesses, mais qui présentement sont des obstacles à la culture et à la population.
CHAPITRE V.
Des lacs anciens qui ont disparu.
IL existe encore dans la construction des montagnes des États-Unis une autre circonstance plus caractérisée que partout ailleurs, qui a dû singulièrement augmenter l’action et varier les mouvements des eaux: lorsqu’on examine avec attention le terrain et même les cartes qui le représentent, l’on remarque que les chaînes principales ou sillons d’Alleghany, de Blue-ridge, etc., se trouvent tous dirigés en sens transverse au cours des grands fleuves, et que pour se faire jour du sein des vallées vers la mer, ces fleuves ont été contraints de percer les sillons et d’en renverser la barrière. Ce travail se montre avec évidence dans la James, le Potômac, la Susquehannah, la Delaware, etc., lorsque ces fleuves sortent de l’enceinte des montagnes pour entrer dans le pays inférieur; mais l’exemple qui m’a le plus frappé sur les lieux est celui du Potômac, 3 milles au-dessous de l’embouchure de la Shenandoa. Je venais de Frederick-town, distant d’environ 20 milles, et je marchais du sud-est vers le sud-ouest par un pays boisé et ondulé; après avoir traversé un premier sillon assez bien marqué, quoique de pente aisée, je commençai à voir devant moi, à 11 ou 12 milles vers l’ouest, le chaînon de Blue-ridge, semblable à un haut rempart couvert de forêts et percé d’une brèche du haut en bas. Je redescendis dans un pays ondulé et boisé qui m’en séparait encore, et enfin m’étant rapproché, je me trouvai au pied de ce rempart qu’il fallait franchir, et qui me parut haut d’environ 350 mètres[55]. En me dégageant des bois, je vis dans son entier une large brèche que bientôt je jugeai être de 12 à 13 cents mètres de largeur. Au fond de cette brèche coulait le Potômac, laissant de mon côté sur sa gauche une rive ou pente praticable, large comme lui-même, et sur sa droite serrant immédiatement le pied de la brèche: sur les deux parois de cette brèche, et du haut en bas, beaucoup d’arbres sont implantés parmi les rocs, et masquent en partie le local du déchirement; mais vers les deux tiers de la hauteur du flanc droit du fleuve, un grand espace à pic qui a refusé de les recevoir, montre à nu les traces et les caricatures de l’ancienne attache ou muraille naturelle, formée de quartz gris, que le fleuve vainqueur a renversée, en roulant ses débris plus loin dans son cours; quelques blocs considérables qui lui ont résisté demeurent encore comme témoins à peu de distance. Le fond de son lit à l’endroit même est hérissé de roches fixes qu’il ne brise que peu à peu. Ses eaux rapides tournoient et bouillonnent à travers ces obstacles, qui dans un espace de 2 milles forment des falls ou rapides très-dangereux. Je les vis couverts des débris de bateaux naufragés peu de jours auparavant[56], qui avaient perdu 60 barils de farine.
A mesure que l’on s’avance dans ce défilé, il se resserre au point que le fleuve ne laisse plus libre qu’une voie de charrette, qui même est inondée dans ses hautes crues. Les flancs de la montagne donnent jour à une foule de sources qui dégradent encore cette voie en plusieurs endroits; et comme sa majeure partie est de pur roc, de quartz gris et de grès, et même de granit, je tiens pour impossible le canal que l’on y projette: au bout de 3 milles on arrive au confluent de la rivière Shenandoa: elle sort brusquement à main gauche du revers escarpé de Blue-ridge, qu’elle serre et ronge dans son cours. J’estime sa largeur, à cet endroit, environ le tiers de celle du Potômac, qui m’a paru avoir 200 mètres. Un peu plus haut, on traverse ce dernier fleuve au bac de Harper (Harper’s Ferry), et par un coteau rapide on monte à l’auberge du lieu. De ce point saillant, le défilé se présente comme un grand tuyau où la vue resserrée ne rencontre que des rocs et la verdure des arbres, sans pouvoir pénétrer jusqu’à l’extrémité, vers la brèche. Quand on vient de Frederick-town, l’on ne voit pas non plus la riche perspective dont les notes de M. Jefferson font mention; sur l’observation que je lui en fis peu de jours après, il m’expliqua qu’il tenait sa description d’un ingénieur français qui, pendant la guerre de l’indépendance, s’était porté sur le haut de la montagne; et je conçois qu’à cette élévation la perspective doit être aussi imposante que le comporte un pays sauvage dont l’horizon n’a pas d’obstacles.
Plus j’ai considéré ce local et ses circonstances, plus je me suis persuadé que jadis le sillon de Blue-ridge, dans son intégrité, fermait absolument tout passage au Potômac, et qu’alors toutes les eaux du cours supérieur de ce fleuve privées d’issue, et accumulées au sein des montagnes, formaient plusieurs lacs considérables. Les nombreuses chaînes transverses qui se succèdent depuis le fort Cumberland n’ont pu manquer d’en établir à l’ouest de North-mountain. D’autre part, toute la vallée de Shenandoa et de Conegocheague dut n’en former qu’un seul depuis Staunton jusqu’à Chambersburg; et parce que le niveau des collines, même d’où ces deux rivières tirent leurs sources, est de beaucoup inférieur aux chaînes Blue-ridge et North-mountain, il est évident que ce lac dut n’avoir d’abord pour limites que la ligne générale du sommet de ces deux grands sillons; en sorte qu’aux premières époques il dut s’étendre et s’appuyer comme eux jusqu’au grand arc de l’Alleghany vers le sud. Alors les deux branches supérieures du fleuve James, également barrées par Blue-ridge, devaient l’augmenter de toutes leurs eaux; tandis que, vers le nord, le niveau général du lac ne trouvant point d’obstacles, dut se prolonger entre Blue-ridge et le sillon de Kittatini, non-seulement jusqu’à la Susquehannah et au Schuylkill, mais encore par-delà le Schuylkill et même la Delaware. Alors tout le pays inférieur, celui qui sépare Blue-ridge de la mer, n’avait que de moindres rivières fournies par les pentes orientales de Blue-ridge, et par le trop plein du grand lac, versé du haut de ses sommets. Par suite de cet état les rivières devaient y être moindres, le sol généralement plus plat; le sillon de granit talkeux ou isinglass, devait arrêter les eaux et former des lagunes marécageuses. La mer devait venir jusqu’à son voisinage, et y occasioner d’autres marais de l’espèce de Dismal Swamp, près de Norfolk; et si le lecteur se rappelle la couche de vase noire mêlée de roseaux et d’arbres que la sonde trouve partout enfouie sous la côte, il y verra la preuve de toute cette hypothèse. Avec le secours des tremblements de terre très-fréquents sur toute la côte atlantique, ainsi que je l’expliquerai, les eaux, qui ne cessèrent d’attaquer et de miner les sommets qui leur servaient de digues, s’y formèrent des issues; du moment que des volumes plus considérables purent s’échapper, les brèches s’accrurent davantage et plus rapidement; et l’action puissante des cascades, démolissant le sillon du haut en bas, finit par livrer passage à la plus forte masse du lac: cette opération a dû être d’autant plus facile, que Blue-ridge, en général, n’est pas une masse homogène cristallisée par de vastes bancs, mais un amas de blocs séparés, plus ou moins gros, entremêlés d’une terre végétale qui se délaie facilement: c’est une véritable digue maçonnée de terre grasse; et, comme ses pentes sont très-escarpées, il arrive fréquemment que les dégels et les grandes pluies, enlevant cette terre, privent les blocs de leur appui, et alors la chute d’une ou de plusieurs masses y cause des éboulements et des espèces d’avalanches de pierres très-considérables, et qui durent pendant plusieurs heures; par cette circonstance les cascades du lac dûrent exercer cette action d’autant plus rapide et plus efficace. Leurs premières tentatives ont laissé des traces dans ces gaps ou cols qui, d’espace en espace, font des dentelures à la ligne des sommets; l’on voit clairement sur les lieux que ce furent de premiers versoirs du trop-plein, abandonnés ensuite pour d’autres versoirs qui se démolirent plus aisément. L’on conçoit que l’écoulement des lacs dut changer tout le système du pays inférieur: alors furent roulées toutes ces terres de seconde formation qui composent la plaine actuelle. Le banc d’Isinglass, forcé par des débordements plus fréquents et plus volumineux, creva sur plusieurs points, et ses marécages, mis à sec, écoulèrent leurs vases et les joignirent à ces vases noires du littoral, qu’aujourd’hui nous trouvons enfouies sous les terres d’alluvions, apportées depuis par les fleuves agrandis.
Dans la vallée entre Blue-ridge et North-mountain, les changements furent relatifs à la manière dont se fit l’écoulement. Plusieurs brèches, ayant à la fois ou successivement livré passage aux cours d’eaux appelés maintenant James, Potômac, Susquehannah, Schuylkill, Delaware, leur lac général et commun se partagea en autant de lacs particuliers séparés par les ondulations de terrain qui excédèrent leurs niveaux; chacun de ces lacs eut son versoir particulier, jusqu’à ce qu’enfin ce versoir se trouvant miné au plus bas niveau, les terres furent totalement découvertes. Cet événement a dû être plus ancien pour les rivières James, Susquehannah et Delaware, parce que leurs bassins sont plus élevés. Il a dû arriver plus récemment au fleuve Potômac, par la raison inverse que son bassin est le plus profond de tous: il serait à désirer que quelque jour le gouvernement des États-Unis, ou quelque société savante du pays voulût charger d’habiles ingénieurs de faire des recherches sur cet intéressant sujet; il en résulterait infailliblement, à l’appui de ce que je viens de dire, des preuves de détail et des vues nouvelles du plus grand avantage pour la connaissance des révolutions qu’a subies notre globe.
Je ne puis déterminer jusqu’où la Delaware étendit alors, vers l’orient, le reflux de ses eaux. Il paraît que son bassin fut borné par le sillon qui côtoie sa rive gauche, et qui est le prolongement apparent de Blue-ridge et de North-mountain. Il est probable que son bassin a toujours été séparé de celui de l’Hudson, comme il est certain que l’Hudson en a eu un particulier dont la limite et la digue furent au-dessus de West-Point, à l’endroit appelé Highs-lands (Terres-hautes). Pour tout spectateur de ce local, il semble incontestable que le chaînon transverse qui porte ce nom a autrefois barré le fleuve et contenu ses eaux à une hauteur considérable; et lorsque j’observe que la marée remonte jusqu’à 10 milles au-delà d’Albany, ce niveau si bas dans une si grande étendue, comparé à l’élévation des montagnes qui enveloppent ce bassin, me fait penser que le lac dut se prolonger jusqu’aux rapides du fort Édouard, peut-être même communiquer avec les lacs George et Champlain, et dans cet état rendre insensible la chute de la Mohawk (le Cohoes) dont il dépassait le niveau: cette chute ne put se former qu’après l’écoulement du lac par la brèche de West-point: et l’existence de ce lac, en expliquant les traces d’alluvions, de coquilles pétrifiées, de bancs de schistes et d’argiles cités par le docteur Mitchill, prouve la justesse des inductions de cet observateur judicieux sur la présence stationnaire d’anciennes eaux.
Ce sont aussi ces lacs anciens, maintenant à sec par la rupture de leurs digues, qui expliquent les banquettes correspondantes à 1 ou 2 étages, que l’on observe sur les rives de la plupart des rivières d’Amériques; elles sont surtout remarquables dans celles du pays d’Ouest, telles que la Tennessee, la Kentucky, le Mississipi, le Kanhawa et l’Ohio: je vais développer ce fait par la figure du lit de ce dernier fleuve, à l’endroit appelé Cincinnati, ou fort Washington, quartier-général de Northwest-territory.
aa est le du lit fleuve dans les plus basses eaux, tel que je l’ai vu au mois d’août 1796.
bb est son écore, presque verticale, formée de couches de gravier, de sable et de terreau, et minée par les grandes eaux de chaque printemps; cette écore a presque 50 pieds de hauteur.
cc est une première banquette large de 400 pas ou 900 pieds, aussi formée de gravier et de cailloux roulés: les hautes crues arrivent sur cette banquette, et lavent de plus en plus le gravier et les cailloux[57].
dd est un talus à rampe douce d’environ 30 pieds de hauteur, composé de diverses couches de gravier et de terreau pleins de coquilles fossiles et de substances fluviatiles que l’on observe également dans l’écore: les hautes eaux ne dépassent jamais ce talus.
ee est une seconde banquette qui s’étend jusqu’au pied des collines latérales, et sur laquelle est assise la ville récente de Cincinnati[58]: telle est la rive droite du fleuve.
Sa rive gauche répète à l’opposite les mêmes banquettes, les mêmes talus, par niveaux correspondants: en d’autres endroits ces banquettes ne se montrent que d’un côté; mais alors la rive opposée est tantôt une côte escarpée sur laquelle le fleuve n’a pu marquer de traces fixes, tantôt une plaine si large, que l’œil ne va pas chercher au pied des collines lointaines les traces qu’il y trouverait.
Lorsque l’on examine la disposition de ces banquettes, de leurs couches, de leurs talus, et la nature de leurs substances, l’on demeure convaincu que même la partie la plus élevée de la plaine, celle qui s’étend de la ville aux collines, a été le siége des eaux, et même le lit primitif du fleuve, qui paraît en avoir eu 3 à des époques différentes.
La première de ces époques fut le temps où les sillons transverses des collines, encore entiers, comme je l’ai expliqué plus haut, barrèrent le fleuve, et, lui servant de digues, tinrent ses eaux au niveau de leurs sommets. Alors tout le pays soumis à ce niveau était un grand lac ou marécage d’eaux stagnantes. Par le laps des temps, et par l’effet annuel et périodique des fontes de neiges et de leurs débordements, les eaux rongèrent quelques endroits faibles de la digue: l’une des brèches ayant cédé au courant, tout l’effort des eaux s’y rassembla, la creusa plus profondément, et abaissa ainsi le niveau du lac de plusieurs mètres. Cette première opération dégagea la plaine ou banquette supérieure ee, et les eaux du fleuve, encore lac, eurent pour lit la banquette cc, et pour rivage le talus dd.
Le temps où les eaux demeurèrent dans ce lit fut la seconde époque.
La troisième eut lieu lorsque la cascade ayant encore été surbaissée par le courant plus concentré et plus actif, le fleuve se creusa un lit plus étroit et plus profond, qui est l’actuel, et laissa la banquette cc habituellement à sec.
Il est probable que l’Ohio a été barré en plus d’un endroit, depuis Pittsburg jusqu’aux rapides de Louisville: lorsque je le descendis depuis le Kanhawa, n’étant pas prévenu de ces idées qu’un ensemble postérieur de faits m’a suggérées, je ne dirigeai pas une attention spéciale sur les chaînons transverses que je rencontrai; mais je me suis rappelé en avoir remarqué plusieurs assez considérables, particulièrement vers Gallipolis et jusqu’au Sciotah, très-capables de remplir cet objet; ce ne fut qu’à mon retour de Poste-Vincennes sur Wabash, que je fus frappé de la disposition d’un chaînon situé au-dessous de Silver-creek[59], à environ 5 milles des rapides d’Ohio: ce sillon, désigné vaguement par les voyageurs canadiens, sous le nom des côtes, traverse du nord au sud le bassin de l’Ohio: il a forcé le fleuve de changer sa direction d’est vers ouest, pour aller chercher une issue qu’en effet il trouve au confluent de Salt-river; et même l’on dirait qu’il a eu besoin des eaux abondantes et rapides de cette rivière, et de ses nombreux affluents pour percer la digue qui le barrait. La pente assez rapide de ces côtes, quoique par un sentier commode, exige environ un quart d’heure pour être descendue; et par comparaison à d’autres élévations, elle m’a paru donner une élévation perpendiculaire d’environ 400 pieds. Le sommet est trop couvert de bois pour que l’on puisse voir le cours latéral de la chaîne; mais l’on aperçoit qu’elle se prolonge fort loin au nord et au sud, et qu’elle ferme le bassin d’Ohio dans toute sa largeur. Vu du sommet, ce bassin présente tellement l’aspect et les apparences d’un lac que l’idée de son ancienne existence, déja préparée par tous les faits que j’ai exposés, prit pour moi tous les caractères de la probabilité et de la vraisemblance: d’autres circonstances locales viennent à l’appui de cette vraisemblance; car j’ai remarqué que depuis ce chaînon jusqu’au delà de White-river (la rivière blanche), à huit milles de Poste-Vincennes, le pays est entrecoupé d’une foule de sillons souvent élevés et rapides, qui rendent la route âpre et pénible: ils sont tels, surtout après Blue-river et sur les deux rives de White-river; ils tiennent partout une direction qui les fait tomber sur l’Ohio en sens transverse. D’autre part, j’ai su à Louisville que la rive Kentukoise ou méridionale de ce fleuve qui leur correspond, avait des sillons semblables; en sorte que dans cette partie, il existe un faisceau de chaînons propres à opposer aux eaux de puissants obstacles. Ce n’est que plus bas sur le fleuve, que le pays devient plat, et que commencent les immenses savanes de Wabash et de Green-river, qui s’étendant jusqu’au Mississipi, excluent de ce côté l’idée de toute autre digue[60].
Un autre fait général favorise encore mon hypothèse. L’on remarque en Kentucky comme une bizarrerie, que toutes les rivières de ce pays coulent plus lentement près de leurs sources, et plus rapidement près de leur embouchure; ce qui en effet est l’inverse de la plupart des rivières des autres pays; d’où il faut conclure que le lit supérieur des rivières de Kentucky est un pays plat, et que leur lit inférieur aux approches de la vallée d’Ohio est une rampe déclive. Or, ceci coïncide parfaitement à mon idée d’un ancien lac; car, à l’époque où ce lac occupa jusqu’au pied des Alleghany, son fond, surtout vers ses bords, dut être assez uni et plane, aucun travail des eaux n’en déchirant la superficie; mais lorsque la digue qui retenait cette masse d’eaux paisibles se fut abaissée, le sol découvert commença d’être sillonné par les écoulements; et lorsqu’enfin le courant concentré dans la vallée d’Ohio démolit plus rapidement sa chaussée, alors les terres de cette vallée, brusquement enlevées, laissèrent comme un vaste fossé, dont les escarpements sollicitèrent toutes les eaux de la plaine d’arriver plus vite, et de là ce cours, qui malgré leurs travaux subséquents, s’est conservé plus rapide jusqu’à ce jour.
Admettant donc que l’Ohio ait été barré, soit par le chaînon de Silver-creek, soit par tout autre contigu, il dut en résulter un lac d’une très-vaste étendue: car depuis Pittsburg, la pente du terrain est si douce que le fleuve en eaux basses ne court pas 2 milles à l’heure: ce que l’on estime donner une pente d’environ 12 pouces par lieue; or la distance de Pittsburg aux rapides de Louisville, en suivant les détours du fleuve, ne s’évalue pas actuellement à 590 milles, que l’on peut réduire à environ 180 lieues[61].
Il en résulte par aperçu une différence de niveau d’environ 180, ou si l’on veut, 200 pieds: à défaut de mesures précises pour la hauteur du sillon des côtes, supposons-lui-en 200: il sera encore vrai qu’une telle digue a pu contenir les eaux, et les refouler jusque vers Pittsburg: et le lecteur trouvera une telle hypothèse encore plus probable, quand il se rappellera ce que j’ai déja dit (pag. 26), que tout l’espace compris entre l’Ohio et le lac Érié, est un grand plateau d’un niveau presque insensible: assertion qui se démontre par plusieurs faits hydrauliques incontestables.
1º L’Ohio dans ses débordements annuels, même avant de sortir de son lit sur la première banquette, c’est-à-dire avant d’atteindre à 50 pieds de son fond, refoule le grand Miami jusqu’à Grenville, lieu situé à 72 milles au nord dans les terres; il y a causé stagnation, et même inondation, ainsi que me l’assurèrent les officiers que je trouvai à ce poste, quartier-général de l’expédition du général Wayne en 1794.
2º Dans les inondations du printemps, la branche nord du grand Miami se confond avec la branche sud du Miami du lac Érié (ou rivière Sainte-Marie)[62]: alors le portage[63] d’une lieue qui sépare leurs têtes, disparaît sous l’eau, et l’on passe en canot du fort Loremier à Guertys-town, c’est-à-dire, d’un affluent d’Ohio dans un affluent d’Érié, comme je l’ai vu sur les lieux, en 1796.
3º A ce même lieu de Loremier, vient aboutir une branche orientale de la Wabash, qu’un simple fossé joindrait aux deux rivières précédentes; et cette même Wabash par une branche nord, communique au-dessus du fort Wayne, toujours dans la saison des grandes eaux, au Miami du lac Érié.
4º Pendant l’hiver de 1792 à 1793, deux pirogues furent expédiées du fort Détroit sur le Saint-Laurent, par une maison de commerce, de qui je tiens le fait, et elles passèrent immédiatement et sans portage de la rivière Huron, qui verse au lac Érié, dans la rivière Grande, qui verse au lac Michigan, par les eaux débordées des têtes de ces deux rivières.
5º La rivière Moskingom, qui coule dans l’Ohio, communique également par ses sources et par de petits lacs aux eaux de la rivière Cayahoga, qui verse dans l’Érié.
De tous ces faits, il résulte que le sol dominant du plateau entre l’Érié et l’Ohio, ne saurait excéder de plus de 100 pieds le niveau de la première banquette de ce fleuve, ni de plus de 70 celui de la seconde, qui est la surface générale du pays: par conséquent une digue de 200 pieds seulement, placée à Silver-creek, a suffit non-seulement à refouler les eaux jusqu’au lac Érié, mais encore à les étendre depuis les dernières rampes de l’Alleghany jusqu’au nord du lac supérieur.
Au reste, quelque élévation que l’on admette à cette digue naturelle, soit même que l’on suppose en divers lieux plusieurs digues qui auraient versé successivement les unes sur les autres, l’existence d’eaux sédentaires dans cette contrée de l’Ouest, et de lacs anciens tels que je les ai démontrés entre Blue-ridge et North-mountain, n’en est pas moins un fait incontestable pour tout observateur du terrain; et ce fait explique, d’une manière satisfaisante et simple, une foule d’accidents locaux qui, par contre-coup, lui servent de preuve: par exemple, ces anciens lacs expliquent pourquoi dans la totalité du bassin d’Ohio, les terres sont toujours nivelées par couches horizontales; pourquoi ces couches descendent par ordre graduel de pesanteur spécifique; pourquoi l’on trouve en divers lieux des débris d’arbres, de roseaux, de plantes et même d’animaux, tels que les ossements des mâmouts entassés entre autres au lieu appelé Bigbones, 36 milles au-dessus de l’embouchure de la rivière Kentucky, et qui n’ont pu être ainsi rassemblés que par l’action des eaux: enfin ils donnent une solution aussi heureuse que naturelle de la formation des couches de charbon fossile qui se trouvent de préférence dans certains cantons et dans certaines situations du pays.
En effet, d’après les fouilles que l’industrie des habitants multiplie depuis 20 ans, il paraît que c’est spécialement au-dessus de Pittsburg, dans l’espace compris entre le chaînon de Laurel et les hautes branches des rivières Alleghany et Monongahéla, qu’il existe une couche presque universelle de charbon de terre à la profondeur moyenne de 12 à 16 pieds: cette couche est appuyée sur le banc horizontal de pierres calcaires, et recouverte de couches de schistes et d’ardoises; elle ondule avec le banc et avec ces couches sur les coteaux et dans les vallons; elle est plus épaisse dans ceux-ci, plus mince sur ceux-là, et en général elle a 6 à 7 pieds d’épaisseur: par sa situation topographique, l’on voit qu’elle affecte le bassin inférieur des 2 rivières dont j’ai parlé, et de leurs affluentes, Yohogany et Kiskéménitas, qui versent toutes par un terrain assez plane dans l’Ohio sous Pittsbourg: or, dans l’hypothèse du grand lac dont j’ai parlé, cette partie se serait trouvée primitivement être la queue de ce lac, et le point des eaux mortes causées par son refoulement: il est reconnu par les naturalistes que les charbons fossiles ne sont que des amas d’arbres entraînés, puis recouverts de terres par les rivières et les torrents: ces amas ne se font point dans le courant, mais dans les lieux de remous où ils sont abandonnés à leur propre poids: ce mécanisme se montre encore aujourd’hui dans beaucoup de rivières des États-Unis, mais surtout dans le Mississipi qui, comme je l’ai dit, entraîne annuellement une immense quantité d’arbres: quelques portions de ces arbres se déposent dans les anses ou baies de ses rivages où les eaux tournoient et reposent; mais la plus grande masse arrive aux bords de la mer; et parce que là il y a équilibre entre le cours du fleuve et les marées de l’océan, les arbres, s’y fixent par un mouvement stationnaire, et ils y sont enfouis par la double action du reflux de la mer et du courant du fleuve, sous les vases et les sables. De même, dans les temps anciens, les rivières qui versent des Alleghanys et du chaînon de Laurel dans le bassin d’Ohio, trouvant vers Pittsburg les eaux mortes et la queue du grand lac, y déposèrent les arbres que chaque année elles entraînent encore par milliers dans les fontes de neiges et les grands dégels du printemps; ces arbres y furent entassés par couches nivelées comme le liquide qui les portait: et parce que la digue du lac se surbaissa successivement, ainsi que je l’ai expliqué, sa queue descendit aussi de proche en proche; et par ce mécanisme le local des dépôts se prolongeant à sa suite, forma cette vaste nappe qui, par le laps des temps postérieurs, s’est recouverte de terre, de graviers, et a pris l’état que nous lui voyons. Si nous pouvions connaître la durée nécessaire à convertir en charbon fossile les arbres enfouis avec de telles circonstances, ces opérations de la nature deviendraient pour nous des échelles chronologiques d’une autorité bien différente de celle des chronologies rêvées par des visionnaires chez des peuples barbares et superstitieux.
Les charbons fossiles se retrouvent en plusieurs autres lieux des États-Unis, et toujours dans des circonstances, analogues à celles que je viens d’exposer.
Évans parle d’une mine située près du Moskingom, vis-à-vis de l’embouchure du ruisseau Laminski-cola, laquelle prit feu en 1748, et brûla pendant une année entière. Cette mine appartient au même système dont je viens de parler, et les grandes rivières qui versent dans l’Ohio, doivent presque toutes avoir des dépôts de ce genre dans leurs parties plates et dans leurs cantons de remous.
La branche supérieure du Potômac, au-dessus et à la gauche du fort Cumberland, est devenue célèbre depuis quelques années pour des couches de charbon fossile disposées en dunes sur ses rives, de telle manière que les bateaux se mettent au pied de la berge et font un chargement immédiat: or ce local porte toutes les apparences d’un lac qui aurait été formé par un ou plusieurs des nombreux sillons transverses qui barrent le Potômac au-dessus et au-dessous du fort Cumberland.
En Virginie, le lit du fleuve James, dix milles au-dessus des rapides de Richmond, s’appuie sur une couche de charbon fossile très-considérable: aux deux ou trois endroits où on l’a fouillé sur sa rive gauche, l’on a trouvé, sous environ 120 pieds anglais d’argile rouge, un banc de charbon d’environ 24 pieds d’épaisseur assis sur un banc de granit incliné: il est évident que les rapides qui se trouvent plus bas et qui font encore obstacle au fleuve, l’ont autrefois totalement barré; alors il y eut dans ce local une eau stagnante, et très-probablement un lac; le lecteur observera que partout où il y a rapide, il y a stagnation dans la nappe d’eau qui le précède, comme il arrive aux vannes des moulins: les arbres durent donc s’entasser dans ce lieu: lorsque le fleuve eut creusé sa brèche et abaissé son niveau, les crues de chaque année y vinrent déposer cette argile rouge que l’on y trouve; et elle y décèle avec évidence une origine étrangère, en ce que cette qualité de terre appartient au cours supérieur du fleuve, et spécialement au sillon dit de sud-ouest.
Il serait néanmoins possible que l’on citât ou que l’on découvrît sur la côte atlantique des veines ou des mines de charbon fossile qui se refusassent à cette théorie; mais un ou plusieurs exemples ne suffiraient pas à la renverser, parce que toute la côte atlantique, c’est-à-dire tout le pays situé entre l’Océan et l’Alleghany, depuis l’embouchure du Saint-Laurent jusqu’aux Antilles, a été bouleversé par des tremblements de terre dont les traces se rencontrent partout, et ces tremblements ont altéré et presque détruit, dans toute cette étendue, l’ordre horizontal régulier des couches de terres et des bancs de pierres qui les supportaient.
Désormais j’ai assez développé l’état et les circonstances du sol des États-Unis: il me reste à dire un mot sur l’une des singularités physiques les plus remarquables de cette contrée, celle-même qui la caractérise le plus particulièrement, puisque le reste du globe n’a pas encore offert son pendant; je veux parler de la chute du fleuve Saint-Laurent à Niagara.
CHAPITRE VI.
De la chute de Niagara et de quelques autres chutes remarquables.
QUELQUES voyages publiés récemment[64] ont déja donné sur la chute de Niagara des détails propres à faire connaître ce phénomène gigantesque; mais parce qu’ils me paraissent s’être attachés à en décrire plutôt l’imposant spectacle que les circonstances topographiques, dont néanmoins il n’est que l’effet, je crois devoir m’occuper spécialement de cette dernière partie, qui a son genre d’intérêt.
C’est un incident réellement étrange en géographie, qu’un fleuve de 700 mètres de largeur (c’est-à-dire la longueur du jardin des Tuileries), sur une profondeur moyenne de 15 pieds de courant, à qui tout-à-coup manque le sol de la plaine où il serpente, et qui, d’un seul jet, précipite toute sa masse de 144 pieds de hauteur, dans un terrain inférieur ou il poursuit son cours, sans que d’ailleurs l’œil du spectateur aperçoive aucune montagne qui ait gêné ou barré sa route. L’on n’imagine point par quelle localité singulière la nature a disposé et nécessité cette scène prodigieuse; et quand on l’a reconnu, l’on demeure presque aussi surpris de la simplicité des moyens, que de la grandeur du résultat.
Pour que le lecteur saisisse facilement l’ensemble de ce tableau, il doit d’abord se rappeler que tout le pays compris entre le lac d’Érié et l’Ohio, est un vaste plateau d’un niveau supérieur à presque tout ce continent, comme il est prouvé par les sources des différents fleuves qui en découlent, les uns au golfe du Mexique, les autres à la mer du Nord et à l’océan Atlantique. Du côté de l’ouest et du nord-ouest, ce plateau vient sans interruption des Savanes situées par-delà le Mississipi et les lacs auxquels il sert d’appui; du côté du sud et de l’est, il se joint aux rampes des Alleghanys; mais du côté du nord, lorsqu’il a dépassé le lac Érié, environ 6 à 7 milles avant le lac Ontario, le terrain subit tout-à-coup une forte dépression, et, par une pente brusque, il verse dans une autre plaine d’un niveau inférieur de plus de 230 pieds, dans laquelle s’assied le lac Ontario. Lorsqu’on vient du côté de ce lac, on saisit facilement cette disposition de terrain; de très-loin sur la nappe d’eau douce, l’on aperçoit devant soi comme un haut rempart, dont l’escarpement garni de forêts, semble devoir interdire tout passage ultérieur: l’on entre dans le Saint-Laurent, que l’on remonte jusqu’au village de Queens-town, et bientôt l’on aperçoit sur la gauche une gorge étroite et profonde, d’où sort le fleuve assez rapide, mais calme: la cascade reste encore une énigme: cet escarpement vient de Toronto, ou même de plus loin, et côtoyant la rive nord du lac Ontario à la distance variable d’un et deux milles, il tourne par une courbe à l’est, sur la rive méridionale du lac, traverse le Saint-Laurent à 7 milles de son embouchure, la rivière Génésee à huit de la sienne, puis se recourbe encore vers le sud, et par une ligne distante de 5 à 6 milles ouest du lac Seneca, où je reconnus sa rampe[65], il va se rejoindre, presque de plain-pied, aux rameaux des Alleghanys, d’où ce lac tire ses principales eaux.
L’on peut même dire, que presque de niveau dans cette partie avec ces montagnes, le plateau se prolonge avec elles jusqu’au fleuve Hudson, où il se termine comme à Niagara par une rampe également haute et rapide; ce qui présente un autre incident également remarquable en géographie, d’un terrain où la marée pénètre à plus de 166 milles précisément au pied d’un autre où viennent prendre leurs sources des rivières, telles que la Delaware, dont le cours en a plus de quatre cents.
L’artifice du local de Niagara est plus difficile à saisir pour ceux qui viennent du côté du lac Érié, ainsi qu’il m’arriva le 24 octobre 1796. Depuis ce lac, et même voguant sur ses eaux, l’on n’a en vue aucune montagne, excepté par le travers de Presqu’île, où l’on découvre quelques têtes basses et lointaines dans le nord-ouest de la Pensylvanie. Le pays où coule le Saint-Laurent ne présente qu’une vaste plaine couverte de forêts; et le cours du fleuve, qui file à peine 3 milles à l’heure, n’indique point encore l’accident qui l’attend plus bas. Ce n’est que vers l’embouchure du ruisseau Chipéwas, six lieues au-dessous du lac Érié, que l’eau devenant plus rapide, avertit les rameurs de serrer le rivage et de prendre port au village situé à cet endroit: là, le fleuve déploie une nappe d’eau d’environ 350 toises de large, de toutes parts bordée de futaies. L’on n’est plus qu’à 2000 toises (2 milles et demi) de la cascade: l’on entend un bruit sourd et lointain, comme des vagues de la mer; et ce bruit est plus ou moins grand, selon le vent régnant; mais l’œil n’aperçoit encore rien. L’on suit à pied une route sauvage tracée par des charrettes, sur la rive gauche du fleuve, que les arbres empêchent de voir en avant. Au bout d’un mille l’on aperçoit le fleuve tournant sur sa gauche, et s’engageant un mille encore plus bas parmi les écueils qu’il couvre d’écume.... Par-delà ces brisants, l’on voit sortir d’un enfoncement dans la forêt un nuage de vapeurs.... et plus aucune trace de fleuve: le bruit est bien plus violent, mais l’on ne voit point encore la chute: l’on continue de marcher sur le rivage, qui d’abord n’excédait que de 10 à 12 pieds la surface de l’eau, mais qui bientôt s’approfondit à 20, à 30 et 50, et indique, par cette pente, l’accélération du courant. Alors quelques ravins obligent de faire encore sur la gauche un détour qui écarte du fleuve: pour y revenir, il faut traverser les terrains d’une ferme déja établie, et enfin, se dégageant des arbres et des broussailles, l’on arrive sur le flanc de la cataracte[66]: c’est là qu’on voit le fleuve se précipiter tout entier dans un ravin ou canal creusé par lui-même, d’environ 66 mètres (200 pieds) perpendiculaires de profondeur sur une largeur d’environ 400 mètres (1200 pieds). Il y est encaissé comme entre deux murailles de rochers dont les parois sont tapissées de cèdres, de sapins, de hêtres, de chênes, de bouleaux, etc. Ordinairement les voyageurs contemplent la chute de ce local, où un roc proéminent domine sur l’abîme: quelques voyageurs de la société dont je faisais partie lui donnèrent en effet la préférence; d’autres, auxquels je me joignis, informés que l’on pouvait descendre 5 à 600 toises plus bas, au fond du ravin, par les échelles du gouverneur Simcoe, pensèrent que l’on y jouirait mieux de toute la grandeur du spectacle, les objets de ce genre produisant plus d’effet lorsqu’ils sont vus de bas en haut. Nous descendîmes, non sans difficulté, par ces échelles qui ne sont que des troncs d’arbres entaillés et fixés contre la paroi du précipice: parvenus au fond, nous pûmes remonter vers la chute par une rive de roches écroulées et de sables déposés, où nous trouvâmes des cadavres de daims et de sangliers que la cataracte avait entraînés lorsqu’ils voulaient passer à la nage au-dessus d’elle. Le courant près de nous était très-rapide sur un lit de rocs, mais il n’offrait aucun danger. Sur notre gauche, en avant, était une portion de la chute d’environ 200 pieds de large: une petite île la sépare de la grande cataracte. Au delà, en avant et en face du spectateur, celle-ci forme un fer-à-cheval d’environ 1200 pieds de développement, masqué sur la droite par les rocs saillants du flanc du ravin. A plus de 300 toises de distance, la pluie causée par les rejaillissements de l’eau qui se précipite et se relève en colonnes était déja si forte, que nous en étions pénétrés. Convalescent d’une fièvre maligne que j’avais essuyée au fort Détroit, je n’eus ni la force ni le désir d’aller plus avant: quelques-uns de mes compagnons entreprirent de pénétrer jusqu’à la cascade; mais ils furent bientôt rebutés par des obstacles supérieurs à l’idée qu’ils s’en étaient faite: un voyageur anglais, avec qui je traversai le lac Érié, avait été plus-heureux que nous deux mois auparavant. Dirigé par d’excellents guides, et disposant de moyens et de temps que nous n’avions pas, il pénétra aussi loin qu’il est possible sans y périr; et pour satisfaire la juste curiosité du lecteur, je vais extraire la description qu’il en a faite dans l’ouvrage intitulé: Voyage au Canada, et qui a été traduit en français[67].
«En arrivant au pied des échelles de Simcoe au fond du ravin, l’on se trouve au milieu d’un amas de rochers et de terres détachées du flanc du coteau. On voit ce flanc garni de sapins et de cèdres suspendus sur la tête du voyageur, et comme menaçant de l’écraser: plusieurs de ces arbres ont la tête en bas et ne tiennent au coteau que par leurs racines. La rivière, en cet endroit, n’a qu’un quart de mille de largeur (un peu plus de 200 toises) et sur la rive opposée[68] l’on a une très-belle vue de la petite cataracte. Celle du fer-à-cheval est à moitié cachée par le coteau.
«Nous suivîmes la rivière jusqu’à la grande cataracte: nous marchâmes une bonne partie du chemin sur une couche horizontale de pierres à chaux couverte de sable, excepté en quelques endroits où il fallut gravir des amas de rochers détachés du coteau.... Ici, l’on trouve beaucoup de poissons, d’écureuils, de renards et d’autres animaux qui, surpris au-dessus des cataractes par le courant qu’ils voulaient passer à la nage, ont été précipités dans le gouffre et jetés sur cette rive; l’on voit également des arbres et des planches que le courant a détachés des moulins à scier: le bois ainsi que les carcasses des animaux, et particulièrement les gros poissons, paraissent avoir beaucoup soufferts par les chocs violents qu’ils ont éprouvés dans le gouffre. L’odeur putride de ces corps répandus sur le rivage, attire une foule d’oiseaux de proie qui planent habituellement sur ces lieux... Plus on approche de la chute, plus la route devient difficile et raboteuse: en quelques endroits où des parties du coteau se sont écroulées, d’énormes amas de terre, d’arbres et de rochers qui s’étendent jusqu’au bord de l’eau s’opposent à la marche, présentent une barrière qui paraît impénétrable, et qui le serait en effet, si l’on n’avait un bon guide pour les franchir. Il faut, après être parvenu avec beaucoup de peine jusqu’à leur sommet, traverser en rampant sur les mains et sur les genoux, de longs passages obscurs formés par des vides entre les crevasses des rochers et des arbres; et lorsque l’on a franchi ces amas de terres et d’arbres, il faut encore gravir les uns après les autres les rochers qui sont le long du coteau; car ici la rivière ne laisse qu’un très-petit espace libre, et ces rochers sont si glissants, à cause de l’humidité qu’y entretiennent les vapeurs ou plutôt la pluie de la cataracte, que ce n’est qu’en prenant les plus grandes précautions que l’on peut se préserver de la plus terrible de toutes les chutes. Nous avions encore un quart de mille à faire pour arriver au pied de la chute, et nous étions aussi mouillés par ses vapeurs que si nous avions été trempés dans la rivière.
«Arrivé là, aucun obstacle n’empêche d’approcher jusqu’au pied de la chute. On peut même avancer derrière cette prodigieuse nappe d’eau, parce que, outre que le rocher du haut duquel elle se précipite a une forte saillie, la chaleur[69] occasionée par le violent bouillonnement des eaux, a causé, dans la partie inférieure du roc, des cavernes profondes qui s’étendent au loin sous le lit de la cataracte. En entendant le bruit sourd et mugissant qu’elles occasionent, Charlevoix a eu le mérite de deviner l’existence de ces cavernes[70]. Je m’avançai de 5 ou 6 pas derrière la nappe d’eau, afin de jeter un coup-d’œil dans l’intérieur de ces cavernes; mais je faillis d’être suffoqué par un tourbillon de vent qui règne constamment et avec furie au pied de la chute, et qui est causé par les chocs violents de cette prodigieuse masse d’eau contre les rochers. J’avoue que je ne fus pas tenté d’aller plus avant, et aucun de mes compagnons n’essaya plus que moi de pénétrer dans ces antres terribles, séjour menaçant d’une mort certaine. Aucune expression ne peut donner une juste idée des sensations qu’imprime un spectacle si imposant: tous les sens sont saisis d’effroi; le bruit effrayant de l’eau inspire une terreur religieuse qui s’augmente encore, lorsque l’on réfléchit qu’un souffle de ce tourbillon peut subitement enlever de dessus le rocher glissant le faible mortel qui s’y place, et le faire disparaître dans le gouffre affreux qu’il a sous ses pieds, et dont aucune force humaine ne pourrait le sauver.» Tel est le récit de M. Weld.
Il me restait à savoir comment le fleuve se dégageait du ravin où il était captif. Je continuai ma route à pied à travers les bois, par un sentier toujours en pente, l’espace de 6 milles: je cherchais à deviner quelle en serait l’issue, lorsqu’enfin j’arrivai au bord de l’escarpement dont j’ai parlé: les Canadiens appellent cet endroit le Platon, au lieu du Plateau, et l’on dirait encore mieux la Plate-forme. Ma vue, alors dégagée des arbres, découvrit tout à coup un horizon immense; en avant, au nord, le lac Ontario semblable à une mer; plus près de moi, une longue prairie par laquelle le Saint-Laurent s’y rend, en formant 3 coudes; sous mes pieds, et comme au fond d’une vallée, le petit village de Queenstown assis sur sa rive ouest, tandis que vers ma droite, le fleuve sortait enfin comme d’une caverne, par l’issue du ravin dont le bois me masquait le bord et l’ouverture.
Pour quiconque examine avec attention toutes les circonstances de ce local, il devient évident que c’est ici que la chute a d’abord commencé, et que c’est en sciant, pour ainsi dire, les bancs du rocher, que le fleuve a creusé le ravin, et reculé d’âge en âge sa brèche jusqu’au lieu où est maintenant la cascade. Il y continue son travail séculaire avec une lente mais infatigable activité: les plus vieux habitants du pays, comme l’observe M. Weld, se rappellent avoir vu la cataracte plus avancée de plusieurs pas: un officier anglais, stationné depuis 30 ans au fort Érié, lui cita des faits positifs, prouvant que des rochers alors existants avaient été minés et engloutis: dans l’hiver qui suivit mon passage (1797), les dégels et le débordement détachèrent des blocs considérables qui gênaient l’élan de l’eau: et si, depuis que les Européens y ont abordé la première fois, il y a plus d’un siècle et demi, ils eussent tenu des notes précises de l’état de la chute, nous aurions déja quelques idées de ses progrès, attestés d’ailleurs par le raisonnement et par une foule d’indications locales que l’on rencontre à chaque pas[71].
Pendant 5 jours que je passai chez M. Powel, juge, qui a formé son établissement à 4 milles du Platon, j’eus le loisir d’aller visiter le ravin à un endroit où se trouve une espèce de grande baie dans l’un de ses flancs: cette baie a cela de remarquable, que les eaux y forment un grand remous ou tournoiement dans lequel s’engagent la plupart des corps flottants qui n’en peuvent plus sortir. L’on voit à cet endroit que le fleuve arrêté par la dureté du rocher, a porté sa chute sur plusieurs points, et que ce n’est qu’en les tâtant qu’il en a trouvé un plus faible par lequel il a continué sa route.
A cet endroit le banc du rocher à fleur de terre, est calcaire ainsi qu’à la brèche du Platon; et l’on a droit de le croire tel dans tout le cours du ravin, puisque la table sur laquelle s’appuie la cataracte l’est aussi, et de l’espèce appelée calcaire primitif ou cristallisé. M. le docteur Barton, qui l’a examiné avec plus de loisir que je n’ai pu le faire, évalue son épaisseur à 16 pieds anglais; il croit ce banc calcaire assis sur des bancs de schiste bleu qui contiennent une forte dose de soufre[72]. J’ai trouvé beaucoup, de ces schistes sur les bords du lac Érié, et il est probable que ce même banc tapisse son fond et le lit du Saint-Laurent: avec les siècles, si le fleuve poursuivant son travail, cesse de trouver la roche calcaire qui l’arrête, et s’il rencontre des couches plus molles, il finira par arriver au lac Érié, et alors s’opérera dans l’avenir l’un de ces grands desséchements dont les vallées du Potômac, de l’Hudson et de l’Ohio nous ont offert des exemples dans le passé. Ce grand incident pourrait être aidé et hâté par des causes qui paraissent avoir joué un grand rôle dans toute la structure de ce pays, je veux dire les volcans et les tremblements de terre dont les traces physiques et les souvenirs historiques se retrouvent en grand nombre sur toute la côte atlantique, ainsi que je l’exposerai dans un instant.
La chute de Niagara est sans contredit la plus prodigieuse de toute cette contrée; mais l’on y en compte beaucoup d’autres dignes de l’attention des naturalistes, les unes par leur volume, les autres par leur élévation.
| Sur le prolongement du même coteau, d’où tombe le Saint-Laurent, et aussi sur la rive méridionale du lac Ontario, la rivière Génésee subit 2 ou 3 chutes dont la somme additionnée égale celle de Niagara, et prouve que l’escarpement conserve son niveau avec une régularité remarquable: j’ai dit 2 ou 3 chutes, parce que les voyageurs diffèrent entre eux sur ces nombres, et que n’étant pas témoin, je ne puis résoudre la question. M. Arrow-Smith n’en compte que 2, dont la plus voisine du lac a 75 pieds anglais de hauteur, ci | 75 |
| et la seconde, au-dessus d’elle, 96 pieds, ci | 96 |
| ce qui fait 171 pieds anglais. Total | 171 |
| et revient à environ 157 pieds de France, ci | 157 |
M. Pouchot, officier français en Canada, dans la guerre de 1756, compte 3 chutes[73];
| la première large de 2 arpents et haute de 60 pieds, ci | 60 |
| La seconde peu considérable | |
| La troisième large de 3 arp. et haute de 100 pieds | 100 |
| Total | 160 |
Cette somme de 160 pieds coïncide très-bien, comme l’on voit, avec les 157 de M. Arrow-Smith, dont les auteurs paraissent avoir négligé la seconde cascade.
| Bougainville, le célèbre navigateur autour du monde, qui fit aussi la guerre en 1756 au Canada, évalue, dans son journal manuscrit qu’il m’a communiqué, cette seconde chute à 20 pieds: ce serait donc une hauteur totale d’environ 180 pieds, ci | 180 |
| Or Niagara compte pour sa chute 144 pieds, ci | 144 |
| Plus, pour la pente des rapides qui la précèdent, environ 50 pieds anglais, à peu près 46 de France, ci | 46 |
| Total | 190P[74] |
La différence se réduit à 10 pieds, et si l’on considère que ces élévations varient selon les époques des eaux basses et dés débordements, l’on conviendra que des mesures prises en temps divers, par diverses personnes, peuvent difficilement mieux cadrer.
Au-dessous de Québec, sur la rive nord du Saint-Laurent, une rivière médiocre forme une chute célèbre sous le nom de Montmorency: elle a 220 pieds de hauteur sur une nappe de 46 à 50 de large, et elle présente des effets très-pittoresques, par l’apparence blanche et neigeuse qu’elle prend dans cette énorme chute.
Au-dessus de la même ville, sur la rive sud, est la chute d’une autre rivière appelée la Chaudière; elle est moins haute de moitié que les précédentes; mais sa largeur est de 225 à 230 pieds[75].
Une troisième chute, nommée le Cohoes, est celle de la Mohawk, 3 milles avant son embouchure dans le fleuve Hudson: ce nom de Cohoes me paraît un mot imitatif conservé des sauvages, et par un cas singulier, je l’ai retrouvé dans le pays de Liége, appliqué à une petite cascade, à trois lieues de Spa: le Cohoes de la Mohawk est évalué par les uns à 65 pieds, par d’autres à 50 seulement: la nappe d’eau a environ 800 pieds de large: elle est brisée par beaucoup de roches.
Une quatrième chute est celle du Potômac, à Matilda, 6 milles au-dessus de George-town: elle a environ 72 pieds de hauteur, sur 8 à 900 de large. Le fleuve qui jusqu’alors avait coulé dans une vallée bordée de coteaux, sauvages comme ceux du Rhône en Vivarais, tombe tout à coup comme le Saint-Laurent, dans un profond ravin de pur roc, granit micacé, taillé à pic sur les deux rives: il s’en dégage quelques milles plus bas par un évasement de la vallée dans le pays inférieur.
L’on compte encore plusieurs autres chutes remarquables plutôt par leur hauteur que par leur volume: telle est celle de Falling-spring, sur l’une des hautes branches de la rivière James, venant de Warm-spring: M. Jefferson, qui la cite dans ses notes sur la Virginie[76], l’évalue à 200 pieds anglais de hauteur, mais sa nappe n’a que 15 pieds de largeur.
Telle encore celle de Paissaik, dans le New-Jersey, haute de 66 à 70 pieds, large d’environ 110; quant à celle appelée Saint-Antoine, sur le Mississipi, au-dessus de la rivière Saint-Pierre, je dirai seulement, d’après M. Arrow-Smith, qu’elle a 29 pieds anglais, c’est-à-dire 8 mètres ⅘.
A tous ces grands accidents de la nature, notre Europe n’offre de comparable que la chute de Terni en Italie, et celle de Lauffen, sous Schaffouse, où le Rhin se précipite, selon M. Coxe, de 70 à 80 pieds: ce voyageur observe que la nappe d’eau est brisée par de grandes massés de rochers, et c’est, avec sa hauteur, un second motif de la comparer à celle du Potômac. Quant à la chute de Terni, elle est la plus haute de toutes, puisqu’elle a 700 pieds de hauteur; mais le volume d’eau n’est pas très-considérable. Ce que l’on pourrait citer des autres cascades des Alpes et des Pyrénées, ne mérite pas de mention après de si grands objets; et maintenant que nous connaissons avec précision les cataractes du Nil, jadis si vantées, et que nous savons qu’elles ne sont réellement que des rapides depuis 4 pouces jusqu’à un pied par chaque banc de granit, en eaux basses, nous avons une preuve nouvelle de l’esprit exagérateur des Grecs, et de leur faible instruction en géographie et en histoire naturelle.
CHAPITRE VII.
Des tremblements de terre et des volcans.
QUOIQUE l’Amérique du nord ne nous soit connue que depuis moins de deux siècles, cet intervalle, si court dans les annales de la nature, a déja suffi à nous prouver, par de nombreux exemples, que les tremblements de terre ont dû y être fréquents et violents dans les temps passés; et qu’ils y ont été l’agent principal des bouleversements dont la côte atlantique offre des traces générales et frappantes. En remontant seulement à l’an 1628 (époque de l’arrivée des premiers colons anglais), et terminant à 1782, dans une période de 154 ans, M. Williams, à qui nous devons des recherches curieuses sur ce sujet, a trouvé mention authentique de plus de 45 tremblements de terre: les détails qu’il en a consignés dans plusieurs mémoires[77], établissent en faits généraux:
«Que les tremblements de terre s’annonçaient par un bruit semblable à celui d’un vent violent, ou d’un feu qui prend dans le tuyau d’une cheminée: qu’ils abattaient les têtes des cheminées, quelquefois même les maisons: qu’ils ouvraient les portes, les fenêtres, séchaient les puits et même plusieurs rivières: qu’ils donnaient aux eaux une couleur trouble, et l’odeur fétide du foie de soufre (sulfure ammoniacal), et qu’ils jetaient par de grandes crevasses du sable ayant la même odeur: que leurs secousses semblaient partir d’un foyer intérieur qui soulevait la terre de dessous en dessus, et dont la ligne principale courant nord-ouest et sud-est, suivait la rivière Merrimac, s’étendait au sud jusqu’au Potômac et au nord par-delà le Saint-Laurent, affectant surtout la direction du lac Ontario.»
Quelques phrases de ce texte sont remarquables par leur analogie avec des faits locaux que j’ai présentés. Cette odeur de foie de soufre (ou sulfure ammoniacal) donnée aux eaux et aux sables, vomis du sein de la terre par de grandes crevasses, n’aurait-elle pas été fournie par la couche de schistes que nous avons vue à Niagara sous la couche calcaire, et qui lorsqu’on la sommet au feu, exhale fortement le soufre; il n’est, à la vérité, que l’un des éléments du produit cité, mais une analyse exacte pourrait y découvrir l’autre: cette couche de schistes se retrouve sous le lit de l’Hudson et reparaît dans beaucoup de lieux de l’État de New-York et de la Pensylvanie parmi les grès et les granits: l’on a droit de supposer qu’elle règne autour de l’Ontario, et sous le lac Érié, par conséquent qu’elle forme l’un des planchers du pays où les tremblements ont leur principal foyer.
La ligne de ce foyer courant nord-ouest et sud-est, affecte surtout la direction de l’Atlantique au lac Ontario. Cette prédilection est remarquable à raison de la structure singulière de ce lac: les autres lacs, malgré leur étendue, n’ont point une grande profondeur; l’Érié n’a jamais plus de 100 à 120 pieds: l’on voit en nombre d’endroits le fond du lac Supérieur: l’Ontario, au contraire, est en général très-profond, c’est-à-dire, passant 45 et 50 brasses (250 pieds); et dans une étendue considérable l’on a essayé des sondes de 110 brasses armées de boulets, sans rien toucher ni rapporter. Cet état a lieu quelquefois près de ses bords: d’où il résulte une indication presque évidente que le bassin de ce lac est un cratère de volcan éteint: cette induction se confirme, 1º par les produits volcaniques déja trouvés sur ses bords: et sans doute des yeux exercés en trouveront beaucoup d’autres; 2º par la forme du grand talus ou escarpement qui entoure presque circulairement le lac, et qui annonce de toutes parts à l’œil et au raisonnement, que jadis le plateau de Niagara s’étendait jusque vers le milieu du lac Ontario, et qu’il s’y est affaissé et englouti par l’action d’un volcan alors en vigueur. L’existence de ce fourneau se lie parfaitement avec les tremblements de terre cités: et ces deux agents que nous trouvons ici réunis, en nous confirmant d’une part celle d’un grand foyer souterrain, à une profondeur inconnue, mais considérable, donne de l’autre une explication heureuse et plausible de la confusion de toutes les couches de pierres et de terres qui a lieu sur toute la côte atlantique: elle explique aussi pourquoi les bancs calcaires et même granitiques, y sont inclinés depuis 45 jusqu’à 80 degrés à l’horizon, leurs tables fracturées ayant dû rester dans le déplacement occasioné par les grandes explosions. C’est à cette fracture du banc d’Isinglass que sont dues ses petites cascades; et ce fait indiquerait que jadis le foyer s’étendit au delà du Potômac dans le sud, comme ce banc lui-même. Sans doute il avait des communications avec celui des Antilles. J’ai dit ailleurs que ces tremblements de terre n’ont point de traces dans le pays de l’Ouest: que les sauvages même n’en connaissent point le nom: j’ajoute que, selon le docteur Barton, ils ne connaissent pas non plus celui de volcan dont en effet l’on n’aperçoit aucun vestige au midi des lacs, mais dont le Alleghanys en offrent plusieurs. L’on m’a dit au fort Détroit que les sauvages du nord du Canada font mention d’un volcan qui fume encore quelquefois dans l’intérieur du pays; mais ce fait a besoin de rapports plus authentiques.
Il est à désirer, et l’on a droit d’espérer, que par la suite du temps des sociétés savantes formées aux États-Unis, pourront appliquer à ce genre de recherches géologiques des soins et des dépenses qui passent les moyens des voyageurs étrangers et isolés. L’on peut assurer d’avance qu’elles en obtiendront des résultats très-nouveaux et très-précieux pour l’histoire du globe, et qu’elles porteront jusqu’à l’évidence une conjecture déja formée par plusieurs physiciens, et dont je demeure convaincu; savoir, que le continent de l’Amérique du nord n’a été dégagé que postérieurement à la majeure partie de l’ancien hémisphère et de l’Amérique du sud, des eaux soit océaniques, soit douces et fluviatiles, qui ont jadis couvert la totalité de notre planète, à une hauteur supérieure aux plus hautes montagnes, et pendant une durée si longue qu’elle a suffi à la dissolution des matériaux qui se sont cristallisés depuis leur évaporation ou depuis leur retraite..... mais j’ai désormais assez parlé de l’état du sol; il est temps d’occuper le lecteur de celui du climat.
CHAPITRE VIII.
Du climat.
PAR climat[78], on devrait, selon le sens littéral du mot, n’entendre que le degré de latitude d’un pays; mais parce qu’en thèse générale les pays se sont montrés froids ou chauds, selon leurs degrés de latitude, l’idée accessoire s’est tellement associée à l’idée principale, que le terme climat est devenu synonyme de température habituelle de l’air; et néanmoins il n’est pas vrai que la température soit essentiellement déterminée par la latitude: une foule de faits prouvent au contraire qu’elle est modifiée et même dénaturée par diverses circonstances du sol, telles que sa surface aride ou aqueuse, nue ou boisée, son élévation ou son abaissement au niveau de la mer, son exposition à tel ou tel aspect du ciel, enfin et par-dessus tout, par l’espèce et la qualité des courants de l’air, c’est-à-dire des vents qui parcourent cette surface; d’où il suit que le sol devient un élément constituant de la température, et par conséquent du climat tel qu’on l’entend; et ce que je vais exposer des divers phénomènes de celui des États-Unis, ajoutera de nouvelles preuves à cette vérité.