V
AME VETUE D’AIR
Elle se tenait debout, dans sa chaste nudité, les bras élevés vers sa chevelure dont elle tordait les masses souples et opulentes, qu’elle s’efforçait d’assujettir au sommet de sa tête. C’était une beauté juvénile, qui n’avait pas encore atteint la perfection et l’ampleur des formes définitives, mais qui en approchait, rayonnant dans l’auréole de sa dix-septième année.
Enfant de Venise, sa carnation, d’une blancheur légèrement rosée, laissait deviner sous sa transparence, la circulation d’une sève ardente et forte; ses yeux brillaient d’un éclat mystérieux et troublant, et la rougeur veloutée de ses lèvres légèrement entr’ouvertes faisait déjà songer au fruit autant qu’à la fleur.
Elle était merveilleusement belle ainsi, et si quelque nouveau Pâris avait reçu mission de lui décerner la palme, je ne sais s’il eût mis à ses pieds celle de la grâce, de l’élégance ou de la beauté, tant elle semblait réunir le charme vivant de la séduction moderne aux calmes perfections de la beauté classique.
Le plus heureux, le plus inattendu des hasards nous avait amenés devant elle, le peintre Falero et moi. Par un lumineux après-midi du printemps dernier, nous promenant sur les bords de la mer, nous avions traversé l’un de ces bois d’oliviers au triste feuillage que l’on rencontre entre Nice et Monaco, et, sans nous en apercevoir, nous avions pénétré dans une propriété particulière ouverte du côté de la plage. Un sentier pittoresque montait en serpentant vers la colline. Nous venions de passer au-dessus d’un bosquet d’orangers dont les pommes d’or rappelaient le jardin des Hespérides; l’air était parfumé, le ciel d’un bleu profond, et nous discourions sur un parallèle entre l’art et la science lorsque mon compagnon, arrêté tout à coup comme par une fascination irrésistible, me fit signe de me taire et de regarder.
Derrière les massifs de cactus et de figuiers de Barbarie, à quelques pas devant nous, une salle de bain somptueuse, ayant sa fenêtre ouverte du côté du soleil, nous laissait voir, non loin d’une vasque de marbre dans laquelle un jet d’eau retombait avec un doux murmure, la jeune fille inconnue, debout devant une colossale psyché qui, de la tête aux pieds, reflétait son image. Sans doute le bruit du jet d’eau l’empêcha-t-il d’entendre notre approche. Discrètement — ou plutôt indiscrètement — nous restâmes derrière les cactus, regardant, muets, immobiles.
Elle était belle, semblant s’ignorer elle-même. Les pieds sur une peau de tigre, elle ne se pressait point. Trouvant sa longue chevelure encore trop humide, elle la laissa retomber sur son corps, se retourna de notre côté et vint cueillir une rose sur une table voisine de la fenêtre; puis, revenant vers l’immense miroir, elle se remit à sa coiffure, la compléta tranquillement, plaça la petite rose entre deux torsades et, tournant le dos au soleil, se pencha, sans doute pour prendre son premier vêtement. Mais soudain elle se releva, poussa un cri perçant et se cacha la tête dans les mains, en se mettant à courir vers un coin sombre.
Nous avons toujours pensé, depuis, qu’un mouvement de nos têtes avait trahi notre présence, ou que, par un jeu du miroir, elle nous avait aperçus. Quoi qu’il en soit, nous crûmes prudent de revenir sur nos pas, et, par le même sentier, nous redescendîmes vers la mer.
«Ah! fit mon compagnon, je vous avoue que, de tous mes modèles, je n’en ai pas vu de plus parfait, même pour mon tableau des «Étoiles doubles» et pour celui de «Célia». Qu’en pensez-vous vous-même? Cette apparition n’est-elle pas arrivée juste à point pour me donner raison? Vous avez beau célébrer avec éloquence les délices de la science, convenez que l’art, lui aussi, a ses charmes. Les étoiles de la Terre ne rivalisent-elles pas avantageusement avec les beautés du Ciel? N’admirez-vous pas comme nous l’élégance de ces formes? Quels tons ravissants! Quelles chairs!
— Je n’aurais pas le mauvais goût de ne point admirer ce qui est vraiment beau, répliquai-je, et j’admets que la beauté humaine (et je vous le concède sans hésitation, la beauté féminine en particulier) représente vraiment ce que la nature a produit de plus parfait sur notre planète. Mais savez-vous ce que j’admire le plus dans cet être? Ce n’est point son aspect artistique ou esthétique, c’est le témoignage scientifique qu’il nous donne d’un fait tout simplement merveilleux. Dans ce corps charmant je vois une âme vêtue d’air.
— Oh! vous aimez le paradoxe. Une âme vêtue d’air! C’est bien idéaliste pour un corps aussi réel. Que cette charmante personne ait une âme, je n’en doute pas; mais permettez à l’artiste d’admirer son corps, sa vie, sa solidité, sa couleur.... Je dirais volontiers, avec le poète des Orientales:
Car c’est un astre qui brille
Qu’une fille
Qui sort d’un bain au flot clair,
Cherche s’il ne vient personne,
Et frissonne,
Toute mouillée, au grand air!
— Je ne vous l’interdis point. Mais c’est précisément cette beauté physique qui me fait admirer en elle l’âme, la force invisible qui l’a formée.
— Comment l’entendez-vous? On a sûrement un corps. L’existence de l’âme est moins palpable.
— Pour les sens, oui. Pour l’esprit, non. Or, les sens nous trompent absolument, sur le mouvement de la Terre, sur la nature du Ciel, sur la solidité apparente des corps, sur les êtres et sur les choses. Voulez-vous suivre un instant mon raisonnement?
«Lorsque je respire le parfum d’une rose, lorsque j’admire la beauté de forme, la suavité de coloris, l’élégance de cette fleur en son premier épanouissement, ce qui me frappe le plus, c’est l’œuvre de la force cachée, inconnue, mystérieuse, qui préside à la vie de la plante, qui sait la diriger dans l’entretien de son existence, qui choisit les molécules de l’air, de l’eau, de la terre convenables pour son alimentation, et surtout qui sait assimiler ces molécules et les grouper délicatement au point d’en former cette tige élégante, ces petites feuilles vertes si fines, ces pétales d’un rose si tendre, ces nuances exquises et ces délicieux parfums. Cette force mystérieuse, c’est le principe animique de la plante. Mettez dans la terre, à côté les uns des autres, une graine de lis, un gland de chêne, un grain de blé et un noyau de pêche, chaque germe se construira son organisme.
«J’ai connu un érable qui se mourait sur les décombres d’un vieux mur, à quelques mètres de la bonne terre du fossé, et qui, désespéré, lança une racine aventureuse, atteignit le sol de sa convoitise, s’y enfonça, y prit un pied solide, si bien qu’insensiblement, lui, l’immobile, se déplaça, laissa mourir ses racines primitives, quitta les pierres et vécut ressuscité, transformé, sur l’organe libérateur. J’ai connu des ormes qui allaient manger la terre sous un champ fertile, auxquels on coupa les vivres par un large fossé, et qui prirent la décision de faire passer par-dessous le fossé leurs racines non coupées: elles y réussirent et retournèrent à leur table permanente, au grand étonnement de l’horticulteur. J’ai connu un jasmin héroïque qui traversa huit fois une planche trouée qui le séparait de la lumière, et qu’un observateur taquin retournait vers l’obscurité dans l’espérance de lasser à la fin l’énergie de cette fleur: il n’y parvint pas.
«La plante respire, boit, mange, choisit, refuse, cherche, travaille, vit, agit suivant ses instincts; celle-ci se porte «comme un charme», celle-là est souffrante, cette autre est nerveuse, agitée. La sensitive frissonne et tombe pâmée au moindre attouchement. En certaines heures de bien-être, l’arum est chaud, l’œillet phosphorescent, la vallisnérie fécondée descend au fond des eaux mûrir le fruit de ses amours. Sous ces manifestations d’une vie inconnue, le philosophe ne peut s’empêcher de reconnaître dans le monde des plantes un chant du chœur universel.
Je ne vais pas plus loin en ce moment pour l’âme humaine, quoiqu’elle soit incomparablement supérieure à l’âme de la plante et quoiqu’elle ait créé un monde intellectuel autant élevé au-dessus du reste de la vie terrestre que les étoiles sont élevées au-dessus de la Terre. Ce n’est pas au point de vue de ses facultés spirituelles que je l’envisage ici, mais seulement comme force animant l’être humain.
«Eh bien! j’admire que cette force groupe les atomes que nous respirons, ou que nous nous assimilons par la nutrition, au point d’en constituer cet être charmant. Revoyez cette jeune fille le jour de sa naissance et suivez par la pensée le développement graduel de ce petit corps, à travers les années de l’âge ingrat, jusqu’aux premières grâces de l’adolescence et jusqu’aux formes de la nubilité. Comment l’organisme humain s’entretient-il, se développe-t-il, se compose-t-il? Vous le savez: par la respiration et par la nutrition.
«Déjà, par la respiration, l’air nous nourrit aux trois quarts. L’oxygène de l’air entretient le feu de la vie, et le corps est comparable à une flamme incessamment renouvelée par les principes de la combustion. Le manque d’oxygène éteint la vie comme il éteint la lampe. Par la respiration, le sang veineux brun se transforme en sang artériel rouge et se régénère. Les poumons sont un fin tissu criblé de quarante à cinquante millions de petits trous, juste trop petits pour laisser filtrer le sang et assez grands pour laisser pénétrer l’air. Un perpétuel échange de gaz se fait entre l’air et le sang, le premier fournissant au second l’oxygène, le second éliminant l’acide carbonique. D’une part, l’oxygène atmosphérique brûle dans le poumon du carbone; d’autre part, le poumon exhale de l’acide carbonique, de l’azote et de la vapeur d’eau. Les plantes respirent (de jour) par un procédé contraire, absorbent du carbone et exhalent de l’acide carbonique, entretenant par ce contraste une partie de l’équilibre général de la vie terrestre.
«De quoi se compose le corps humain? L’homme adulte pèse, en moyenne, 70 kilogrammes. Sur cette quantité, il y a près de 52 kilogrammes d’eau, dans le sang et dans la chair. Analysez la substance de notre corps, vous y trouvez l’albumine, la fibrine, la caséine et la gélatine, c’est-à-dire des substances organiques composées originairement par les quatre gaz essentiels: l’oxygène, l’azote, l’hydrogène et l’acide carbonique. Vous y trouvez aussi des substances dépourvues d’azote, telles que la gomme, le sucre, l’amidon, les corps gras; ces matières passent également par notre organisme, leur carbone et l’hydrogène sont consumés par l’oxygène aspiré pendant la respiration, et ensuite exhalés sous forme d’acide carbonique et d’eau.
«L’eau, vous ne l’ignorez pas, est une combinaison de deux gaz, l’oxygène et l’hydrogène; l’air, un mélange de deux gaz, l’oxygène et l’azote, auxquels s’ajoutent, en proportions plus faibles, l’eau sous forme de vapeur, l’acide carbonique, l’ammoniaque, l’ozone, qui n’est, du reste, que de l’oxygène condensé, etc.
«Ainsi, notre corps n’est composé que de gaz transformés.
— Mais, interrompit mon compagnon, nous ne vivons pas seulement de l’air du temps. Il nous faut, en certaines heures indiquées par notre estomac, y ajouter quelques suppléments qui ont bien leur valeur, tels qu’une aile de faisan, un filet de sole, un verre de château-laffitte ou de champagne, ou, suivant vos goûts, des asperges, des raisins, des pêches....
— Oui, tout cela passe à travers notre organisme et en renouvelle les tissus, assez rapidement même, car en quelques mois (non plus en sept ans, comme on le croyait autrefois) notre corps est entièrement renouvelé. Je reviens encore à cet être ravissant qui posa devant nous, tout à l’heure. Eh bien! toute cette chair que nous admirions n’existait pas il y a trois ou quatre mois: ces épaules, ce visage, ces yeux, cette bouche, ces bras, cette chevelure, et jusqu’aux ongles même, tout cet organisme n’est autre chose qu’un courant de molécules, une flamme sans cesse renouvelée, une rivière que l’on contemple pendant la vie entière, mais où l’on n’a jamais revu la même eau. Or, tout cela c’est encore du gaz assimilé, condensé, modifié, et c’est surtout de l’air. Ces os eux-mêmes, aujourd’hui solides, se sont formés et solidifiés insensiblement. N’oubliez pas que notre corps tout entier est composé de molécules invisibles, qui ne se touchent pas, et qui se renouvellent sans cesse.
«En effet, notre table est-elle servie de légumes ou de fruits, sommes-nous végétariens, nous absorbons des substances puisées presque entièrement dans l’air: cette pêche, c’est de l’eau et de l’air; cette poire, ce raisin, cette amande sont également de l’air, de l’eau, quelques éléments gazeux ou liquides appelés là par la sève, par la chaleur solaire, par la pluie. Asperge ou salade, petits pois ou artichauts, laitue ou chicorée, cerises, fraises ou framboises, tout cela vit dans l’air et par l’air. Ce que donne la terre, ce que va chercher la sève, ce sont encore des gaz, et les mêmes, azote, oxygène, hydrogène, carbone, etc.
«S’agit-il d’un bifteck, d’un poulet ou de quelque autre «viande», la différence n’est pas considérable. Le mouton, le bœuf se sont nourris d’herbe. Que nous goûtions d’une perdrix aux choux, d’une caille rôtie, d’une dinde truffée ou d’un civet de lièvre, toutes ces substances, en apparence si diverses, ne sont que du végétal transformé, lequel n’est lui-même qu’un groupement de molécules puisées dans les gaz dont nous venons de parler, air, éléments de l’eau, molécules et atomes, en eux-mêmes presque impondérables, et d’ailleurs absolument invisibles à l’œil nu.
«Ainsi, quel que soit notre genre de nourriture, notre corps, formé, entretenu, développé par l’absorption des molécules acquises par la respiration et l’alimentation, n’est en définitive qu’un courant incessamment renouvelé en vertu de cette assimilation, dirigé, régi, organisé par la force immatérielle qui nous anime. Cette force, nous pouvons assurément lui accorder le nom d’âme. Elle groupe les atomes qui lui conviennent, élimine ceux qui lui sont inutiles, et, partant d’un point imperceptible, d’un germe insaisissable, arrive à construire ici l’Apollon du Belvédère, à côté la Vénus du Capitole. Phidias n’est qu’un imitateur grossier, comparativement à cette force intime et mystérieuse. Pygmalion devint amant de la statue dont il fut père, disait la mythologie. Erreur! Pygmalion, Praxitèle, Michel-Ange, Benvenuto, Canova n’ont créé que des statues. Plus sublime est la force qui sait construire le corps vivant de l’homme et de la femme.
«Mais cette force est immatérielle, invisible, intangible, impondérable, comme l’attraction qui berce les mondes dans l’universelle mélodie, et le corps, quelque matériel qu’il nous paraisse, n’est pas autre chose lui-même qu’un harmonieux groupement formé par l’attraction de cette force intérieure. Vous voyez donc que je reste strictement dans les limites de la science positive en qualifiant cette jeune fille du titre d’âme vêtue d’air, comme vous et moi, d’ailleurs, ni plus ni moins.
«Depuis les origines de l’humanité jusqu’en ces derniers siècles, on a cru que la sensation était perçue au point même où on l’éprouvait. Une douleur ressentie au doigt était considérée comme ayant son siège dans le doigt même. Les enfants et beaucoup de personnes le croient encore. La physiologie a démontré que l’impression est transmise depuis le bout du doigt jusqu’au cerveau par l’intermédiaire du système nerveux. Si l’on coupe le nerf, on peut se brûler le doigt impunément, la paralysie est complète. On a même déjà pu déterminer le temps que l’impression emploie pour se transmettre d’un point quelconque du corps au cerveau, et l’on sait que la vitesse de cette transmission est d’environ vingt-huit mètres par seconde. Dès lors on a rapporté la sensation au cerveau. Mais on s’est arrêté en chemin.
Le cerveau est matière comme le doigt, et nullement une matière stable et fixe. C’est une matière essentiellement changeante, rapidement variable, ne formant point une identité.
«Il n’existe, il ne peut exister dans toute la masse encéphalique un seul lobe, une seule cellule, une seule molécule qui ne change pas. Un arrêt de mouvement, de circulation, de transformation, serait un arrêt de mort. Le cerveau ne subsiste et ne sent qu’à la condition de subir, comme tout le reste du corps, les transformations incessantes de la matière organique qui constituent le circuit vital.
«Ce n’est donc pas, ce ne peut donc pas être dans une certaine matière cérébrale, dans un certain groupement de molécules que réside notre personnalité, notre identité, notre moi individuel, notre moi qui acquiert et conserve une valeur personnelle, scientifique et morale, grandissante avec l’étude, notre moi qui est et se sent responsable de ses actes accomplis il y a un mois, un an, dix ans, vingt ans, cinquante ans, durée pendant laquelle le groupement moléculaire le plus intime a été changé plusieurs fois.
«Les physiologistes qui affirment que l’âme n’existe pas ressemblent à leurs ancêtres qui affirmaient ressentir la douleur au doigt ou au pied. Ils sont un peu moins loin de la vérité, mais en s’arrêtant au cerveau et en faisant résider l’être humain dans les impressions cérébrales, ils s’arrêtent sur la route. Cette hypothèse est d’autant moins excusable que ces mêmes physiologistes savent parfaitement que la sensation personnelle est toujours accompagnée d’une modification de la substance. En d’autres termes, le moi de l’individu ne persiste que si l’identité de sa matière ne persiste pas.
«Notre principe de sensibilité ne peut donc être un objet matériel; il est mis en relation avec l’univers par les impressions cérébrales, par les forces chimiques dégagées dans l’encéphale à la suite de combinaisons matérielles. Mais il est autre.
«Et perpétuellement se transforme notre constitution organique sous la direction d’un principe psychique.
«Telle molécule, qui est maintenant incorporée dans notre organisme, va s’en échapper par l’expiration, la transpiration, etc., appartenir à l’atmosphère pendant un temps plus ou moins long, puis être incorporée dans un autre organisme, plante, animal ou homme. Les molécules qui constituent actuellement votre corps n’étaient pas toutes hier intégrées à votre personne, et aucune n’y était il y a quelques mois. Où étaient-elles? — Soit dans l’air, soit dans un autre corps. Toutes les molécules qui forment maintenant vos tissus organiques, vos poumons, vos yeux, votre cerveau, vos jambes, etc., ont déjà servi à former d’autres tissus organiques.... Nous sommes tous des morts ressuscités, fabriqués de la poussière de nos ancêtres. Si tous les hommes qui ont vécu jusqu’à cette époque ressuscitaient, il y en aurait cinq par pied carré sur toute la surface des continents, et obligés pour se tenir de monter sur les épaules des uns des autres; mais ils ne pourraient ressusciter tous intégralement, car bien des molécules ont successivement servi à plusieurs corps. De même, nos organes actuels, divisés un jour en leurs dernières particules, se trouveront incorporés dans nos successeurs.
«Chaque molécule d’air passe donc éternellement de vie en vie et s’en échappe de mort en mort: tour à tour vent, flot, terre, animal ou fleur, elle est successivement incorporée à la substance des innombrables organismes. Source inépuisable où tout ce qui vit prend son haleine, l’air est encore un réservoir immense où tout ce qui meurt verse son dernier souffle: sous son absorption, végétaux et animaux, organismes divers naissent, puis dépérissent. La vie et la mort sont également dans l’air que nous respirons et se succèdent perpétuellement l’une à l’autre par l’échange des molécules gazeuses; la molécule d’oxygène qui s’exhale de ce vieux chêne va s’envoler aux poumons de l’enfant au berceau; les derniers soupirs d’un mourant vont tisser la brillante corolle de la fleur ou se répandre comme un sourire sur la verdoyante prairie; et ainsi, par un enchaînement infini de morts partielles, l’atmosphère alimente incessamment la vie universelle déployée à la surface du monde.
«Et si vous imaginiez encore quelque objection, j’irais plus loin et j’ajouterais que nos vêtements eux-mêmes sont, aussi bien que nos corps, composés de substances qui, primitivement, ont toutes été gazeuses. Prenez ce fil, tirez-le, quelle résistance! Que de tissus, de batiste, de soie, de toile, de coton, de laine, l’industrie a formés à l’aide de ces trames et de ces chaînes! Pourtant, qu’est-ce que ce fil de lin, de chanvre ou de coton? des globules d’air juxtaposés et qui ne se tiennent que par leur force moléculaire. Qu’est-ce que ce fil de soie ou de laine? une autre juxtaposition de molécules. Convenez-en donc, nos vêtements eux-mêmes, c’est encore de l’air, du gaz, des substances puisées en principe dans l’atmosphère, oxygène, azote, carbone, vapeur d’eau, etc.»
— Je vois avec bonheur, reprit le peintre, que l’art n’est pas aussi loin de la science qu’on le suppose dans certaines sphères. Si votre théorie est, pour vous, purement scientifique, pour moi c’est de l’art, et du meilleur. Et puis, d’ailleurs, est-ce que dans la nature toutes ces distinctions existent? Non: il n’y a dans la nature ni art, ni science, ni sculpture, ni peinture, ni décoration, ni musique, ni physique, ni chimie, ni météorologie, ni astronomie, ni mécanique. Voyez ce ciel, cette mer, ces contreforts des Alpes, ces nuages roses du soir, ces perspectives lumineuses vers l’Italie: tout cela est un. Tout est un. Et puisque la physique moléculaire nous démontre qu’il n’y a plus de corps, que dans une barre d’acier ou de platine même les atomes ne se touchent pas, au moins que les âmes nous restent: personne n’y perdra.
— Oui, c’est un fait contre lequel aucun préjugé ne saurait prévaloir: les êtres vivants sont des âmes vêtues d’air.... Je plains les mondes dépourvus d’atmosphère.»
Nous étions revenus, après une longue promenade au bord de la mer, non loin de notre point de départ, et nous passions devant le mur crénelé d’une villa, nous dirigeant de Beaulieu vers le cap Ferrat, lorsque deux dames fort élégantes nous croisèrent. C’étaient la duchesse de V... et sa fille, que nous avions rencontrées le jeudi précédent au bal de la Préfecture. Nous les saluâmes, puis disparûmes sous les oliviers. Inconsciente fille d’Ève, la jeune fille se retourna vers nous, et il me sembla qu’une rougeur subite avait empourpré son visage; c’était sans doute le reflet des rayons du soleil couchant.
«Vous croyez peut-être, fit l’artiste en se retournant aussi, avoir diminué mon admiration pour la beauté? Eh bien! je l’apprécie mieux encore, je salue en elle l’harmonie, et, vous l’avouerai-je? le corps humain, considéré ainsi comme la manifestation sensible d’une âme directrice, me paraît acquérir par là plus de noblesse, plus de beauté et plus de lumière.»
VI
AD VERITATEM PER SCIENTIAM
Je travaillais, dans ma bibliothèque, à une étude sur les conditions de la vie à la surface des mondes gouvernés et illuminés par plusieurs soleils de grandeurs différentes, lorsqu’en levant les yeux vers la cheminée je fus frappé de l’expression, je dirais presque de l’animation, du visage de ma chère Uranie. C’était la même expression gracieuse et vivante qui jadis — oh! que la Terre tourne vite et qu’un quart de siècle dure peu! — qui jadis — et il me semble que c’était hier! — qui jadis, en ces jours d’adolescence si rapidement envolés, avait séduit ma pensée et enflammé mon cœur. Je ne pus me défendre de la regarder encore et d’y reposer mes yeux. Vraiment, elle était toujours aussi belle, et mes impressions n’avaient pas changé. Elle m’attirait, comme la lumière attire l’insecte. Je me levai de ma table pour m’approcher d’elle et revoir ce singulier effet de l’illumination du jour sur sa changeante physionomie, et je me surpris debout devant elle, oublieux de mon travail.
Son regard semblait flotter au loin, mais pourtant il s’animait, il se fixait. Sur quoi? Sur qui? J’eus l’impression intime qu’elle voyait vraiment, et suivant la direction de ce regard fixe, immobile, solennel, quoique non sévère, mes yeux rencontrèrent le portrait de Spero, suspendu là, entre deux bibliothèques.
En vérité, Uranie le regardait fixement!
Tout d’un coup, le portrait se détacha du mur et tomba en brisant son cadre.
Je me précipitai. Le portrait gisait sur le tapis, et la douce figure de Spero était tournée vers moi. En le relevant, je trouvai un grand papier jauni, qui occupait toute l’étendue du tableau, et qui était écrit, des deux côtés, de l’écriture de Spero. Comment n’avais-je jamais remarqué ce papier? Il est vrai qu’il avait pu rester caché sous la garniture de l’encadrement, dissimulé sous le carton protecteur. En effet, lorsque je rapportai cette aquarelle de Christiania, je n’eus point la pensée d’en examiner l’agencement. Mais qui donc avait eu l’idée bizarre de placer ainsi cette feuille? Ce n’est pas sans une vive stupéfaction que je reconnus l’écriture de mon ami et que je parcourus ces deux pages. Selon toute apparence, elles avaient été écrites le dernier jour de la vie terrestre du jeune penseur, le jour de son ascension vers l’aurore boréale, et sans doute, le père d’Icléa avait-il voulu conserver plus sûrement ces dernières et suprêmes pensées en les encadrant avec le portrait de Spero. Il avait oublié de m’en parler lorsqu’il m’offrit ensuite comme souvenir cette image si chère, lors de mon pèlerinage à la tombe des deux amants.
Quoi qu’il en soit, tout en plaçant avec précaution l’aquarelle sur ma table, j’éprouvai la plus vive émotion en reconnaissant chaque détail de cette figure aimée: c’étaient bien ces yeux si doux et si profonds, toujours énigmatiques, ce front vaste, si calme en apparence, cette bouche fine et d’une sensualité réservée, cette coloration claire du visage, du cou et des mains; ses regards me suivaient, de quelque côté fût tourné le portrait, et ils se dirigeaient aussi vers Uranie, et ils étaient dirigés en même temps vers toutes les directions. Étrange idée de l’artiste! Je ne pus m’empêcher alors de penser aux yeux de la déesse, qui m’avaient paru caresser douloureusement l’image de son jeune adorateur. Comme le crépuscule vient assombrir un jour serein, une tristesse divine s’épandait sur le noble visage.
Mais je songeai au feuillet mystérieux. Il était écrit d’une écriture nette, précise, sans aucune rature. Je le transcris ici tel que je l’ai trouvé et sans y modifier un mot, une virgule, car il semble être la conclusion toute naturelle des récits qui font l’objet de cet ouvrage.
Le voici, textuellement.
Ceci est le testament scientifique d’un esprit qui, sur la Terre même, a fait tous ses efforts pour rester dégagé du poids de la matière et qui espère en être affranchi.
Je voudrais laisser, sous forme d’aphorismes, le résultat de mes recherches. Il me semble qu’on ne peut arriver à la Vérité que par l’étude de la nature, c’est-à-dire par la science. Voici les inductions qui me paraissent fondées sur cette méthode d’observation.
I
L’univers visible, tangible, pondérable, et en mouvement incessant, est composé d’atomes invisibles, intangibles, impondérables et inertes.
II
Pour constituer les corps et organiser les êtres, ces atomes sont régis par des forces.
III
La Force est l’entité essentielle.
IV
La visibilité, la tangibilité, la solidité, la dureté, le poids, sont des propriétés relatives, et non des réalités absolues.
V
L’infiniment petit:
Les expériences faites sur le laminage des feuilles d’or montrent que dix mille de ces feuilles tiennent dans une épaisseur d’un millimètre. — On est arrivé à diviser un millimètre, sur une lame de verre, en mille parties égales, et il existe des infusoires si petits que leur corps tout entier, placé entre deux de ces divisions, ne les touche pas; les membres, les organes de ces êtres sont composés de cellules, celles-ci de molécules, celles-ci d’atomes. — Vingt centimètres cubes d’huile étendue sur un lac arrivent à couvrir 4000 mètres carrés, de sorte que la couche d’huile ainsi répandue ne mesure qu’un deux-cent-millième de millimètre d’épaisseur. — L’analyse spectrale de la lumière décèle la présence d’un millionième de milligramme de sodium dans une flamme. — Les ondes de la lumière sont comprises entre 4 et 8 dix-millièmes de millimètre, du violet au rouge. Il faut 2300 ondes de lumière pour emplir un millimètre. Pendant la durée d’une seconde, l’éther, qui transmet la lumière, exécute sept cent mille milliards d’oscillations, dont chacune est mathématiquement définie. — L’odorat perçoit 164 000 000 de milligramme de mercaptan dans l’air respiré. — La dimension des atomes doit être inférieure à un millionième de millimètre de diamètre.
VI
L’atome, intangible, invisible, à peine concevable pour notre esprit accoutumé aux jugements superficiels, constitue la seule vraie matière, et ce que nous appelons matière n’est qu’un effet produit sur nos sens par les mouvements des atomes, c’est-à-dire une possibilité incessante de sensations.
Il en résulte que la matière, comme les manifestations de l’énergie, n’est qu’un mode de mouvement. Si le mouvement s’arrêtait, si la force pouvait être anéantie, si la température des corps était réduite au zéro absolu, la matière telle que nous la connaissons cesserait d’exister.
VII
L’univers visible est composé de corps invisibles. Ce que l’on voit est fait de choses qui ne se voient pas.
Il n’y a qu’une seule sorte d’atomes primitifs; les molécules constitutives des différents corps, fer, or, oxygène, hydrogène, etc., ne diffèrent que par le nombre, le groupement et les mouvements des atomes qui les composent.
VIII
Ce que nous appelons matière s’évanouit lorsque l’analyse scientifique croit le saisir. Mais nous trouvons comme soutien de l’univers et principe de toutes les formes, la force, l’élément dynamique. Par ma volonté, je puis déranger la Lune dans son cours.
Les mouvements de tout atome, sur notre Terre, sont la résultante mathématique de toutes les ondulations éthérées qui lui arrivent, avec le temps, des abîmes de l’espace infini.
IX
L’être humain a pour principe essentiel l’âme. Le corps est apparent et transitoire.
X
Les atomes sont indestructibles.
L’énergie qui meut les atomes et régit l’univers est indestructible.
L’âme humaine est indestructible.
XI
L’individualité de l’âme est récente dans l’histoire de la Terre. — Notre planète a été nébuleuse, puis soleil, puis chaos: alors aucun être terrestre n’existait. La vie a commencé par les organismes les plus rudimentaires; elle a progressé de siècle en siècle pour atteindre son état actuel, qui n’est pas le dernier. L’intelligence, la raison, la conscience, ce que nous appelons les facultés de l’âme, sont modernes. L’esprit s’est graduellement dégagé de la matière; comme — si la comparaison n’était pas grossière — le gaz se dégage de la houille, le parfum de la fleur, la flamme du foyer.
XII
La force psychique commence à s’affirmer, depuis trente ou quarante siècles, dans les sphères supérieures de l’humanité terrestre; son action n’est qu’à son aurore.
Les âmes, conscientes de leur individualité ou encore inconscientes, sont, par leur nature même, en dehors des conditions d’espace et de temps. Après la mort des corps comme pendant la vie, elles n’occupent aucune place. Quelques-unes vont peut-être habiter d’autres mondes.
N’ont conscience de leur existence extra-corporelle et de leur immortalité que celles qui sont dégagées des liens matériels.
XIII
La Terre n’est qu’une province de la patrie éternelle; elle fait partie du Ciel; le Ciel est infini; tous les mondes font partie du Ciel.
XIV
Les systèmes planétaires et sidéraux qui constituent l’univers sont à des degrés divers d’organisation et d’avancement. L’étendue de leur diversité est infinie; les êtres sont partout en rapport avec les mondes.
XV
Tous les mondes ne sont pas actuellement habités. L’époque actuelle n’a pas une importance plus grande que celles qui l’ont précédée et celles qui la suivront. Tels mondes ont été habités dans le passé, il y a des milliards de siècles; tels autres le seront dans l’avenir, dans des milliards de siècles. Un jour il ne restera rien de la Terre, et ses ruines mêmes seront ruinées.
XVI
La vie terrestre n’est pas le type des autres vies. Une diversité illimitée règne dans l’univers. Il est des séjours où la pesanteur est intense, où la lumière est inconnue, où le toucher, l’odorat et l’ouïe sont les seuls sens, où le nerf optique ne s’étant pas formé, tous les êtres sont aveugles. Il en est d’autres où la pesanteur est à peine sensible, où les êtres sont si légers et si ténus qu’ils seraient invisibles pour des yeux terrestres, où des sens d’une délicatesse exquise révèlent à des esprits privilégiés des sensations interdites à l’humanité terrestre.
XVII
L’espace qui existe entre les mondes répandus dans l’immense univers ne les isole pas les uns des autres. Ils sont tous en communication perpétuelle les uns avec les autres par l’attraction, qui s’exerce instantanément à travers toutes les distances et qui établit un lien indissoluble entre tous les mondes.
XVIII
L’Univers forme une seule unité.
XIX
Le système du monde physique est la base matérielle, l’habitat du système du monde moral ou spirituel. L’astronomie doit donc être la base de toute croyance philosophique et religieuse.
Tout être pensant porte en soi le sentiment, mais l’incertitude de l’immortalité. C’est parce que nous sommes les rouages microscopiques d’un mécanisme inconnu.
XX
L’homme fait lui-même sa destinée. Il s’élève ou il tombe suivant ses œuvres. Les êtres attachés aux intérêts matériels, les avares, les ambitieux, les hypocrites, les menteurs, les fils de Tartufe, demeurent, comme les pervers, dans les zones inférieures.
Mais une loi primordiale et absolue régit la Création: la loi du Progrès. Tout s’élève dans l’infini. Les fautes sont des chutes.
XXI
Dans l’ascension des âmes, les qualités morales n’ont pas moins de valeur que les qualités intellectuelles. La bonté, le dévouement, l’abnégation, le sacrifice épurent l’âme et l’élèvent, comme l’étude et la science.
XXII
La création universelle est une immense harmonie dont la Terre n’est qu’un fragment insignifiant, assez lourd et incompris.
XXIII
La nature est un perpétuel devenir. Le Progrès est la loi. La progression est éternelle.
XXIV
L’éternité d’une âme ne serait pas suffisante pour visiter l’infini et tout connaître.
XXV
La destinée de l’âme est de se dégager de plus en plus du monde matériel, et d’appartenir définitivement à la vie uranique supérieure, d’où elle domine la matière et ne souffre plus. La fin suprême des êtres est l’approche perpétuelle de la perfection absolue et du bonheur divin.
Tel était le testament scientifique et philosophique de Spero. Ne semble-t-il pas avoir été dicté par Uranie elle-même?
Les neuf Muses de l’antique mythologie étaient sœurs. Les conceptions scientifiques modernes tendent à leur tour à l’unité. L’astronomie ou la connaissance du monde, et la psychologie ou la connaissance de l’être, s’unissent aujourd’hui pour établir la seule base sur laquelle puisse être édifiée la philosophie définitive.
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P. S. — Les épisodes qui précèdent, les recherches et les réflexions qui les accompagnent, se trouvent réunis ici dans une sorte d’Essai dont le but est d’apporter quelques jalons à la solution du plus grand des problèmes qui puissent intéresser l’esprit humain. C’est à ce titre que le présent ouvrage s’offre à l’attention de ceux qui, quelquefois au moins «au milieu du chemin de la vie» dont parle Dante, s’arrêtent, se demandent où ils sont et ce qu’ils sont, cherchent, pensent et rêvent.