II
Dans les premiers temps, les femmes et les hommes ne s’aperçurent qu’à demi du tort qu’on leur avait fait. Il leur semblait qu’il leur manquait quelque chose, ils ne savaient pas quoi. Les fiancés qui se donnent des rendez-vous, le soir, dans les venelles d’églantiers, les époux qui se parlent bas aux croisées, songeant aux délices prochaines après les fenêtres closes et les rideaux tombés, s’interrompaient brusquement de se regarder ou de s’entrebaiser ; ils sentaient bien qu’ils voulaient dire une phrase accoutumée, et ils n’avaient pas même l’idée de ce qu’avait été cette phrase ; ils demeuraient étonnés, inquiets, ne s’interrogeant pas, car ils n’auraient su quelle question se faire, tant était complet en eux l’oubli de la précieuse parole ; mais ils ne souffraient pas trop encore, ayant la consolation de tant d’autres mots, murmurés, et de tant de caresses. Hélas ! ils ne tardèrent pas à être pris d’une profonde mélancolie ! C’était en vain qu’ils s’adoraient, qu’ils se nommaient des noms les plus tendres, qu’ils tenaient les plus doux propos ; il ne leur suffisait pas de s’écrier que toutes les délices sont épanouies dans la rose du baiser, de se jurer qu’ils étaient prêts à mourir, lui pour elle, elle pour lui, de s’appeler : « Mon âme ! ma passion ! mon rêve ! » ils avaient l’instructif besoin de proférer et d’ouïr une autre parole, plus exquise que toutes les paroles, et, avec l’amer souvenir des extases qui étaient en elle, l’angoisse de ne jamais plus la prononcer ni l’entendre ! Après les tristesses, il y eut les querelles. Jugeant son bonheur incomplet à cause de l’aveu interdit désormais aux plus ardentes lèvres, l’amante exigeait de l’amant, et l’amant de l’amante, — sans dire quoi, sans le pouvoir dire, — la seule chose précisément que ni l’un ni l’autre ne pouvaient donner. Ils s’accusaient mutuellement de froideur ou de traîtrise, ne croyaient pas à la tendresse qui n’était pas exprimée comme ils eussent voulu. De sorte que bientôt les fiancés cessèrent d’avoir des rendez-vous dans les venelles d’églantines fleuries ; et, même après les fenêtres closes, les chambres conjugales n’entendaient plus que de froides causeries dans les fauteuils qui ne se rapprochent point. Peut-il y avoir de la joie où il n’y a point d’amour ? Ruiné par les guerres, dévasté par les pestes, le pays que haïssait la Fée n’eût pas été aussi désolé, aussi morne qu’il était devenu à cause de trois mots oubliés.