III

Quand la nuit fut tout à fait venue, il marcha vers la mer. Une barque était là, il y entra, rompit l’amarre, rama de ses bras forts vers le large ; l’acier de son armure, dans le va-et-vient du corps, reluisait sous les étoiles. Où allait-il ? Quel voyage le tentait dans les ténèbres ? Las de fatigues guerrières, avait-il conçu le dessein de se reposer dans l’une des îles miraculeuses où de belles fées caressent de leurs mains légères, éventent avec de grandes feuilles vertes, les chevaliers endormis ? Ou bien, instruit de quelque injustice sous des cieux très lointains, avait-il résolu, fidèle à sa mission, de faire luire, là-bas, parmi les mensonges et les traîtrises, la tranchante équité de l’épée ? Non, il voulait achever son œuvre de ce jour, incomplète encore. L’enchanteur gisait sans vie, le château renversé se dressait comme l’énorme et glorieux sépulcre de tant de chevaliers vaincus par trahison ; c’était bien ; ce n’était pas assez ! Il fallait que l’arme lâche, avec laquelle on frappe de loin, disparût pour toujours, ne pût jamais être retrouvée. Il avait d’abord songé à la briser ; mais un méchant homme en aurait pu ramasser les morceaux, aurait pu faire une arme semblable, d’après les débris rassemblés. La cacher sous la terre ? Qui savait si quelqu’un, un jour, par hasard, ne l’eût pas déterrée ? Le plus sûr, c’était de la jeter, la nuit, dans la mer, loin des rivages ; c’est pourquoi il ramait vers le large. Quand il fut loin de la rive, très loin, quand il fut certain qu’il ne pouvait plus être vu, quand lui-même il ne vit plus rien, sinon l’immensité de l’onde et l’immensité du ciel, il se dressa, prit dans sa droite l’arme diabolique, cracha dessus, et la lança dans la mer, où elle s’enfonça très vite. Puis il resta pensif, sa hautaine stature, que blanchissaient les étoiles, lentement remuée par le balancement des flots, il ne se sentait point paisible, malgré ce qu’il avait fait. Il se disait qu’un jour ou l’autre, dans un avenir proche ou lointain, on s’aviserait peut-être d’inventer des appareils semblables à celui qu’il avait précipité dans les flots ; il avait, lui, le preux, qui se réjouissait des lances rompues dans la rencontre des palefrois, des entre-choquements lumineux des glaives, des poitrines affrontant les poitrines, des rouges blessures proches des bras qui les firent, il avait la sombre vision d’une guerre étrange, où l’on se hait de loin, où ceux qui frappent ne voient pas ceux qu’ils frappent, où le plus lâche peut tuer le plus brave, où le traître hasard, dans de la fumée et du bruit, dispose seul des destinées. Alors, considérant Durandal, qui étincelait sous les étoiles, Roland pleura, pleura longtemps ; et ses larmes tombaient une à une sur l’acier loyal de l’Épée.