V

— Çà, qu’est-ce ? dit la méchante reine. Qui sont ces gens, et que me veut-on ?

— Majesté, vous avez devant vous le plus déplorable amant qui soit sur toute la terre.

— Voilà une bonne raison pour me venir troubler !

— Ne soyez pas impitoyable.

— Eh ! qu’ai-je à faire dans vos chagrins d’amour ?

— Si vous permettiez qu’un miroir…

La reine s’était levée, frémissante de colère.

— On a osé parler de miroir, dit-elle en grinçant des dents.

— Ne vous courroucez point, Majesté, de grâce ! et daignez m’entendre. Cette jeune fille, que vous voyez devant vous, si fraîche et si jolie, est tombée dans la plus étrange erreur ; elle s’imagine qu’elle est laide…

— Eh bien ! dit la reine avec un rire féroce, elle a raison ! car je ne vis jamais, j’imagine, de plus épouvantable objet.

Jacinthe, à ce mot, crut qu’elle mourrait de tristesse. Le doute n’était plus possible, puisque aux yeux de la reine, comme à ceux de la mendiante, elle était si laide en effet. Lentement elle baissa les paupières, tomba sur les marches du trône, pâmée, l’air d’une morte. Mais l’amant, lui, en entendant la cruelle parole, ne se montra point résigné ; il cria violemment que Sa Majesté était folle, à moins qu’elle n’eût quelque raison pour mentir de la sorte. Il n’eut pas le temps d’ajouter un mot ! des gardes l’avaient empoigné, le maintenaient solidement ; et, sur un signe de la reine, quelqu’un s’avança, qui était le bourreau ; il était toujours à côté du trône, parce qu’on pouvait, à chaque instant, avoir besoin de lui.

— Fais ton devoir, dit la reine en désignant celui qui l’avait insultée.

Le bourreau leva tranquillement un large glaive, tandis que Jacinthe, ne sachant où elle était, tâtonnant l’air de ses mains, ouvrait un œil languissamment… et alors deux cris retentirent, bien différents l’un de l’autre ; un cri de joie car, dans le bel acier nu, Jacinthe s’était vue, si délicieusement jolie ! et un cri d’angoisse, un râle, parce que la laide et méchante reine rendait l’âme, de honte et de colère de s’être vue aussi dans l’imprévu miroir.