FANTÔMES AMOUREUX
UNE MINUTE
Ici-bas, rien que de fragile. Gloire, succès, fortune, plaisirs sont des fumées subtiles, emportées au moindre souffle. Aucune sûreté dans le lendemain plein de pièges, aucune immobilité du souvenir dans le passé. Des émotions d'antan, peu survivent à la cause première. On se retourne, on regarde derrière soi, dans la perspective du chemin parcouru: plus rien, des ombres, des figures flottantes, des profils effacés déjà. Au delà, le vide, un désert morose où la pensée ne retrouverait pas une source. Et ce désert fut le paradis élyséen du dernier printemps!… En route! vers le pays des chimères qu'on aime d'autant plus qu'il n'existe point, et vers lequel s'envolent nos rêves d'exilés. Nous marchons dans l'épaisse nuit de notre ignorance, attirés par de vains espoirs, traînant à nos talons d'inutiles regrets!… C'est fou. La vie tient tout entière dans la minute présente, dans l'émotion que l'on possède avec certitude, et qui glisse sur nous avec le frisson passager de l'archet sur les cordes d'un alto. Presque rien, un frémissement, un sourire, une mélodie qui fuit. Et c'est tout. On a vécu.
Il n'y a que des minutes.
Qui se souvient d'une année, qui peut préciser les circonstances d'une étape? On se rappelle seulement la halte, ou bien une ligne, une forme, une nuance qui, par son éclat ou par sa pâleur, a frappé l'esprit. Le reste est fatigue, ennui, néant. Seule, la sensation des chagrins se réveille sans cesse, une cicatrice laissant plus de trace qu'un baiser. L'enivrement des joies mortes est enseveli pour jamais avec elles, tandis que rien ne comble l'imperceptible sillon des larmes. Il semble enfin—pour le martyre des hommes—que, dans cette vie où tout passe, la douleur seule soit immortelle.
Pourtant, il est des minutes exquises.
Cette femme entrevue, cette femme dont on ignore le nom, la patrie, la race, le coeur, mais qui cependant, au passage, s'est livrée dans un regard, s'est donnée dans un geste, en un éclair et sans une parole,—vous ne l'oublierez jamais, jamais.
Vous l'avez rencontrée parmi la foule, au détour d'un chemin banal, ou dans un bal, ou sous les marronniers du boulevard; vous ne la connaissez nullement, vous n'avez pas osé la saluer, vous ne devez pas la revoir, et cependant elle a emporté quelque chose de votre pensée. Des rêves à vous, des désirs à vous la suivent dans son sillage, pour toujours. Une seconde a suffi; vous la possédez tout entière. Sans effort, par une simple prédilection de mémoire fidèle, vous pouvez la peindre, respirer après des années le parfum dont elle était enveloppée, sourire à son sourire, dire exactement la couleur de ses yeux. Vous savez encore la forme de sa robe, la nuance des étoffes, le dessin des franges, l'harmonie délicate des dentelles, le rayonnement discrètement voilé de son bracelet. L'avez-vous entendue? Sa voix chante à vos oreilles comme une musique inoubliable, et ses paroles restent la mélodie favorite, délicieusement obsédante. Quant au regard qu'elle a laissé descendre sur vous, comme elle eût donné un sou à un pauvre, vous l'estimez au point que vous ne le changeriez pas contre l'abandon complet d'elle-même.
Et comme rien de cela n'a duré, comme la vision s'est évanouie, envolée pour ainsi dire, sitôt apparue; comme le souvenir est fait non d'heures, mais de secondes,—une minute à peine;—vous ne l'oublierez jamais, jamais.
J'endure la nostalgie d'une ambition chimérique.
Sur une route abritée de grands chênes, une maison, une petite maison blanche couverte d'un coquet pignon de tuiles écarlates; autour, un jardin sans massifs, entièrement livré aux roses, avec des fonds calmes de pelouse; des volets de chêne neuf, constamment ouverts, et laissant deviner, à travers les glaces, entre le satin et les guipures des rideaux, l'intimité des élégances intérieures. Pas trop haut, un large balcon en fer forgé, renflé comme un chiffonnier de Boule, et dont la rampe disparaîtrait à demi sous une draperie mauresque aux longs plis traînants. A droite et à gauche, aux deux flancs de la route; dans les vieux arbres, des chansons d'oiseaux.
J'entrerais dans ce logis, rien qu'en poussant la grille et la porte. J'irais droit, ayant traversé des salons étroits étouffés sous des velours, j'irais droit à la serre tiède où des palmiers languissent, et je tomberais à genoux, sans mot dire, aux pieds d'une princesse qui m'attendrait sans me connaître,—le livre d'un poète dans sa main.
Elle serait douce et belle, jeune et sincère; elle aurait pour vêtement un riant peignoir japonais, brodé de fleurs étranges et de dragons argentés, retenu seulement aux hanches par une ceinture lâche. Pour la chevelure, blonde ou brune, à sa guise. Plutôt blonde.
Et nous nous aimerions durant l'éternité profonde d'une minute, oublieux de l'humanité et de la nature, avec des caresses chastes et des bénédictions muettes. Pas un mot. L'amour est à son apogée tant qu'on n'a rien à se dire-; la parole est déjà la preuve d'un malentendu.
J'ignorerais son nom et ne lui dirais point le mien. Je la quitterais sans la regretter, elle me laisserait m'éloigner sans me retenir, sans me rappeler. Le lendemain, en errant sur la route, je ne retrouverais plus la maison, emportée par un coup de féerie. Une forêt obscure aurait germé à la place.
Eh bien! je sens que je n'atteindrai point cette bonne fortune, que je n'arracherai point cette minute de suprême extase à la vie banale, misérable, cruelle, toujours la même.
Et cela me rend triste,—souvent.
Beaucoup meurent sans avoir goûté l'infinie possession de la chère minute. Oh! les malheureux! oh, les pauvres! oh, les innocents! oh, les damnés écartés de la terre promise! Ceux-là n'ont pu calculer l'immortalité d'une impression, ni savoir combien la vie peut condenser d'émois, d'ivresses, de douleurs, de voluptés et de désespoirs dans la plus brève mesure possible du temps.
Vivre une heure on une heure, quelle misère! Dépenser sa sensibilité sou par sou, échanger bêtement contre les à-compte de tous les jours un bien qui, dépensé en un coup, balancerait une fortune royale; se diminuer peu à peu, s'user pour ainsi dire,—est-ce vivre?
Mais se donner tout entier, pour rien, en une minute! Échanger une émotion instantanée mais divine contre des années de deuil,—oui, des années, s'il le faut! Se promettre, se livrer, s'anéantir dans un désir impossible, s'attacher à un idéal qu'on n'atteindra point, c'est s'assurer l'aventure épique de ce rêveur athénien qui, dans un élan de passion noble, vola sur l'autel auguste de Jupiter la coupe des sacrifices et la vida d'un trait.
Aussitôt il tomba tout en poudre sur les degrés sacrés—mais il avait bu le vin des Dieux!
L'Olympe est remonté là-haut, au feu des étoiles. Les statues de marbre des déesses et des héros fabuleux ont roulé, brisées, dans le torrent desséché des vieux fleuves; les minutes qui valent d'être vécues ne se paient plus au comptant.
Aujourd'hui, la minute possible, la minute unique coûte les regrets incurables d'une existence.
On a aimé autant qu'on croyait, autant qu'on pouvait—pas plus, hélas! Une femme a passé, une inconnue que vous ne reverrez pas, qui ne sera pour vous ni l'amie, ni l'épouse, ni l'amante; et son souvenir vous restera, précis, vivant, impitoyable. Elle sera morte peut-être depuis longtemps pour d'autres, qu'elle vivra encore pour vous, en vous, comme au jour de la vision fatidique, avec la même démarche, la même robe, avec la même voix chantante. Cela n'a pas duré, ou presque pas. Qu'importe? Vous avez trempé vos lèvres au nectar brûlant de l'Olympe. Vous aimez désormais cette femme. Peut-être en aimerez-vous une autre, plusieurs autres, mais—elle—vous ne l'oublierez jamais.
Jamais, jamais.