FRANÇOIS Ier POËTE
POÉSIES ET CORRESPONDANCE
RECUEILLIES ET PUBLIÉES
PAR M. AIMÉ CHAMPOLLION-FIGEAC,
1 VOL. IN-4°, PARIS, 1847.
C'est une chose grave assurément pour un roi que de faire des vers. Il n'est point permis aux poëtes d'être médiocres; Horace le leur défend au nom du ciel et de la terre, au nom des colonnes et des murailles mêmes qui retentissent de leurs vers; et, d'autre part, la devise d'un roi, telle qu'elle se lit en lettres d'or chez Homère, et telle qu'Achille la dictait par avance à Alexandre, consiste à toujours exceller, à être en tout au-dessus des autres[6]. Voilà deux obligations bien hautes, deux royautés difficiles à réunir, et dont la dernière exclut absolument, chez celui qui en est investi, toute prétention incomplète et vaine. Hors de l'Orient sacré, je ne sais si l'on trouverait un grand exemple de ce double idéal confondu sur un même front, et si, pour se figurer dans sa pleine majesté un roi poëte, il ne faudrait pas remonter au Roi-Prophète ou à son fils. Il y a eu des degrés toutefois; ce même Homère, de qui nous tenons l'adieu du vieux Pélée donnant à son fils cette royale leçon de prééminence et d'excellence généreuse, nous représente Achille dans sa tente, au moment où les envoyés des Grecs arrivent pour le fléchir, surpris par eux une lyre à la main et tandis qu'il s'enchante le coeur à célébrer la gloire des anciens héros. Le moyen fige, comme l'antiquité héroïque, nous offrirait çà et là de ces heureuses surprises, depuis Alfred pénétrant en ménestrel dans le camp des Danois, jusqu'à Richard Coeur-de-Lion appuyant à la fenêtre de sa prison la harpe du trouvère. Le siècle de saint Louis applaudissait aux chansons de Thibaut, roi de Navarre. En un mot, tant que la poésie a été un chant, tant que la harpe et la lyre n'ont pas été de pures métaphores, on conçoit cet accident poétique comme une sorte de grâce et d'accompagnement assorti jusque dans le rang suprême. Mais, du moment que les vers, ramenés à l'état de simple composition littéraire, devinrent un art plus précis, du moment que les rimes durent se coucher par écriture, et qu'il fallut, bon gré mal gré, et nonobstant toutes métaphores, noircir du papier, comme on dit, pour arriver à l'indispensable correction et à l'élégance, dès lors il fut à peu près impossible d'être à la fois roi et poëte avec bienséance. Que gagne la gloire du grand Frédéric à tant de mauvais vers (même quand ils seraient un peu moins mauvais), griffonnés la veille ou le soir d'une bataille, à chaque étape de ses rudes guerres? La force d'âme du monarque et du capitaine, en plus d'une conjoncture terrible, ne serait pas moins prouvée, pour n'être point consignée dans des pièces soi-disant légères, signées Sans-Souci et adressées à d'Argens. L'opiniâtre rimeur n'a réussi, par cette dépense de bel esprit, qu'à introduire, on l'a très-bien remarqué, un peu de Trissotin dans le héros. On sait qu'un jour Louis XIV aussi s'était avisé de rimer; c'était sans doute dans le court instant où il se laissait tenter à cette gloire des ballets et des carrousels, dont un passage de Britannicus le guérit. Cette fois la leçon lui vint de Boileau, à qui il montra ses vers en demandant un avis. «Sire, répondit le poëte, rien n'est impossible à Votre Majesté; elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a réussi.» Louis XIV, avec son grand sens, se le tint pour dit. Richelieu, qui était presque un roi, s'est donné un ridicule avec ses prétentions d'auteur. A de tels personnages, chefs et gardiens des États, il est aussi beau d'aimer, de favoriser les arts et la poésie, que périlleux de s'y essayer directement; et, plus ils sont capables de grandeur, plus il y a raison de répéter pour eux la magnifique parole que le poète adressait au peuple romain lui-même:
Tu regere imperio populos, Romane, memento.
Hae tibi erunt arles.....
Note 6:[ (retour) ] Iliade, XI, 783.
On aurait tort pourtant et l'on serait injuste d'appliquer trop rigoureusement aux Poésies de François Ier ce que les précédentes observations semblent avoir aujourd'hui d'incontestable. Les vers d'amateur ne sont plus guère de mise eu français depuis Malherbe; mais Malherbe n'était pas venu. Sans doute si François Ier avait pu lire à un Despréaux n'importe lesquelles de ses épîtres ou même de ses rondeaux, il aurait couru grand risque de recevoir la même réponse que s'attira Louis XIV; mais il n'y avait pas alors de Despréaux. Les meilleurs poëtes du temps, à commencer par Marot, faisaient bien souvent des vers détestables, de même que les moins bons rimeurs rencontraient quelquefois des hasards assez jolis. Tout le XVIe siècle, à cet égard, nous présente comme un continuel et confus effort de débrouillement. François Ier, dès le jour où il monta sur le trône, donna le signal à ce puissant travail qui devait contribuer à répandre et à polir en définitive la langue française. Grâce à l'impulsion qu'il communiqua d'en haut, ce fut bientôt de toutes parts autour de lui un défrichement universel. Lui-même on le vit des premiers mettre la main à l'instrument. Ce qui eût été, en d'autres temps, une prétention petite, était donc ici une noble erreur, ou plutôt simplement un bon exemple. Qu'on me permette une comparaison qui rendra nettement ma pensée. Il y eut un jour dans la Révolution française où l'on voulut remuer tout d'un coup le Champ de Mars et le dresser en amphithéâtre pour une solennité immense: les bras ne suffisaient pas; chacun s'y mit, et l'on vit de belles dames elles-mêmes, de très-grandes dames de la veille, manier la pelle et la bûche. Je pense bien que ces mains délicates firent assez peu d'ouvrage; mais combien elles durent exciter autour d'elles! Ce fut là en partie le rôle de François Ier poëte, et celui des Valois, y compris plus d'une princesse.
Ce qu'on appelle la Renaissance dans notre Occident constitue véritablement un des âges par lesquels avait à passer le monde moderne; cet âge ou cette saison régnait depuis longtemps déjà en Italie, quand la France retardait encore. Les expéditions de Charles VIII et de Louis XII avaient rapporté les germes et sourdement mûri les esprits; mais rien jusque-là n'éclatait. La gloire de François Ier est d'avoir, à peine sur le trône, senti avant tous ce grand souffle d'un printemps nouveau qui voulait éclore, et d'en avoir inauguré la venue. Rien ne saurait donner une plus juste idée du brusque changement qui se fit d'un règne à l'autre que ces phrases naïves de la mère de François Ier, Louise de Savoie, écrivant en son Journal: «Le 22 septembre 1314, le roi Louis XII, fort antique et débile, sortit de Paris pour aller au-devant de sa jeune femme la reine Marie.» Et quelques lignes plus bas: «Le premier jour de janvier 1515, mon fils fut roi de France.» Son fils, son César pacifique, ou encore son glorieux et triomphant César, subjugateur des Helvétiens, comme elle le nomme tour à tour. Ainsi, succédant à ce bon roi antique et débile, et dont les rajeunissements mêmes semblaient un peu surannés de galanterie et de goût, l'ardent monarque de vingt ans solennisa son entrée comme au bruit des fanfares et de la trompette. La victoire lui paya la bienvenue à Marignan, et les poëtes firent écho de toutes parts. Une vive et facile école débutait justement avec le règne, et saluait pour chef et pour prince le jeune Clément Marot. Le même roi, qui avait demandé à Bayard de l'armer chevalier, aurait presque demandé au gentil maître Clément de le couronner poëte. Mais ce n'était point dans de simples rimes que François Ier faisait consister l'idée et l'honneur des lettres; il embrassa la Renaissance dans toute son étendue. Épris de toute noble culture des arts et de l'esprit, admirateur, appréciateur d'Érasme comme de Léonard de Vinci et du Primatice, et jaloux de décorer d'eux sa nation, comme il disait, et son règne, propagateur de la langue vulgaire dans les actes de l'État, et fondateur d'un haut enseignement libre en dehors de l'Université et de la Sorbonne, il justifie, malgré bien des déviations et des écarts, le titre que la reconnaissance des contemporains lui décerna. Son bienfait essentiel consiste moins dans telle ou telle fondation particulière, que dans l'esprit même dont il était animé et qu'il versa abondamment autour de lui. S'il restaurait dans Avignon le tombeau de Laure, il semblait en tout s'être inspiré de la passion de Pétrarque, le grand précurseur, pour le triomphe des sciences illustres. Les imaginations s'enflammèrent à voir cette flamme en si haut lieu. Montaigne, qui était de la génération suivante, nous a montré son digne père, homme de plus de zèle que de savoir, «eschauffé de cette ardeur nouvelle, de quoy le roy François premier embrassa les lettres et les mit en crédit,» et l'imitant de son mieux dans sa maison, toujours ouverte aux hommes doctes, qu'il accueillait chez lui comme personnes saintes. «Moy, s'empresse d'ajouter le malin, je les aime bien, mais je ne les adore pas.» Ce fut cette sorte de culte que François Ier naturalisa en France, et si un peu de superstition s'y mêla d'abord (comme cela est inévitable pour tous les cultes), dans le cas présent elle ne nuisit pas. On aime à voir, à quelque retour de Fontainebleau ou de Chambord, le royal promoteur de toute belle et docte nouveauté, et de la nouveauté surtout qui servait la cause antique, s'en aller à cheval en la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusqu'à l'imprimerie de Robert Estienne, et là attendre sans impatience que le maître ait achevé de corriger l'épreuve, cette chose avant tout pressante et sacrée. Bien des erreurs et des rigueurs suivirent sans doute de si favorables commencements et compromirent les destinées finales du règne; mais l'élan, une fois donné, suffisait à produire de merveilleux effets; les semences jetées au vent pénétrèrent et firent leur chemin en mille sens dans les esprits; la politesse greffée sur la science s'essaya, et l'on en eut, sous cette race des Valois, une première fleur. Voilà de quoi excuser d'avance bien des mauvais vers, si nous en rencontrons chez le roi poëte; et, comme circonstance atténuante, il convient de noter aussi qu'un grand nombre furent écrits dans les ennuis d'une longue captivité, ce qui, au besoin, les explique et les absout encore. Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? et que devenir dans une prison à moins que d'y soupirer et rimer sa plainte? Le bon René d'Anjou, captif en sa jeunesse, avait usé ainsi de musique et de vers, en même temps qu'il peignait aux murailles de sa tour diverses sortes de compositions mélancoliques et d'emblèmes. Le grand-oncle de François Ier, Charles d'Orléans, en pareille disgrâce, avait également demandé consolation à la poésie et l'avait fait avec un rare bonheur de talent. Si François Ier fut loin d'y réussir aussi bien, l'idée, l'intention du moins était délicate et noble. En toutes choses, il faut surtout demander à ce prince généreux de nature le premier mouvement et l'intention.
Le recueil des Poésies de François Ier, que vient de publier M. Aimé Champollion, est tiré de trois manuscrits que possède la Bibliothèque du Roi; l'éditeur en mentionne trois autres qui se trouvent dans le même dépôt, mais qui ne sont que des copies. Un amateur éclairé, M. Cigongne, possède aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour le contenu, à l'un des trois premiers, et qui paraît en être l'original. Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi prisonnier écrit à une maîtresse dont on ignore le nom:
«Ayant perdu, dit-il, l'occasion de plaisante escripture et acquis l'oubliance de tout contentement, n'est demeuré riens vivant en ma mémoire, que la souvenance de vostre heureuse bonne grace, qui en moy a la seulle puissance de tenir vif le reste de mon ingrate fortune. Et pour ce que l'occasion, le lieu, le temps et commodité me sont rudes par triste prison, vous plaira excuser le fruict qu'a meury mon esperit en ce pénible lieu...»
Cette lettre, avec la pièce de vers qui l'accompagne, se trouve aux pages 42 et 43 de la présente édition; mais, en la lisant au début, on comprend mieux comment François Ier devint décidément poëte ou rimeur, et comment l'ennui l'amena à développer sinon un talent, du moins une facilité qu'il n'avait guère eu le loisir d'exercer jusqu'alors. Il redit la même chose dans la longue épître où il raconte son parlement de France et sa prise devant Pavie:
Car tu sçaiz bien qu'en grande adversité
Le recorder donne commodité
D'aulcun repoz, comptant à ses amys
Le desplaisir en quoy l'on est soubmys.
On ne lui reprochera point d'ailleurs de surfaire le mérite de son oeuvre; dans cette même épître, il commence en parlant bien modestement de son escript et de cette idée qu'il a eue de
Cuider coucher en finy vers et mectre
Ung infiny vouloir soubz maulvais mettre.
L'aveu modeste n'est ici que l'expression d'une rigoureuse vérité: il serait difficile, en effet, de coucher ses pensées en plus mauvais mètre. L'épître se peut dire une gazette en vers de la force de tant de chroniques rimées qui avaient cours alors, et dont, au siècle suivant, la Muse historique de Loret a été la dernière. A titre de témoignage officiel, elle a du prix. M. A. Champollion, dans le volume qu'il a publié sur la Captivité de François Ier[7], s'en est utilement servi pour rétablir le vrai sur quelques particularités contestées; mais, au point de vue littéraire, que pourrait-on dire en présence d'une enfilade de vers comme ceux-ci:
De toutes pars lors despouillé je fuz,
Mays deffendre n'y servit ne reffuz;
Et la manche de moy tant estimée
Par lourde main fut toute despecée.
Las! quel regret en mon cueur fut bouté!
On se rappelle involontairement la belle lettre, de dix ans antérieure, que le roi écrivait à sa mère au lendemain de Marignan, et dans laquelle respire l'ardeur de la mêlée. La teneur en est simple et toute militaire; les traits mâles, énergiques, rapides, y naissent du récit:
«Et tout bien débattu, depuis deux mille ans en ça n'a point, été vue une si fière ni si cruelle bataille, ainsi que disent ceux de Ravennes, que ce ne fut au prix qu'un tiercelet. Madame, le sénéchal d'Armagnac avec son artillerie ose bien dire qu'il a été cause en partie du gain de la bataille, car jamais homme n'en servit mieux.... Le prince de Talmond est fort blessé, et vous veux encore assurer que mon frère le connétable et M. de Saint-Pol ont aussi bien rompu bois que gentilshommes de la compagnie, quels qu'ils soient; et de ce j'en parle comme celui qui l'a vu, car ils ne s'épargnoient non plus que sangliers échauffés.»
Marignan était plus fait, sans doute, pour inspirer la verve que Pavie avec ses fers. Mais, dans le dernier cas, l'extrême infériorité du ton tient surtout à une autre espèce d'entraves. Toujours, comme on sait, la prose française eut le pas sur les vers, et il y a entre les deux épîtres de François Ier précisément la même distance qu'entre une page de Villehardouin et n'importe quelle chronique rimée du même Temps.
Note 7:[ (retour) ] Collection des Documents historiques.
Il ne suffirait pas de se rejeter sur l'état de la poésie française, à cette date du règne de François Ier, pour expliquer uniquement par cette imperfection générale les singulières faiblesses et le rocailleux plus qu'ordinaire de la veine royale. Sans doute, la poésie alors était fort mêlée, et confuse; pourtant, dès qu'un vrai talent se rencontre, il sait se faire sentir, et lorsqu'à travers les pièces de François Ier il s'en glisse quelqu'une de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, ou même de la reine Marguerite, le ton change notablement, le courant vous porte, et l'on est à l'instant averti. Une grande part du mauvais appartient donc bien en propre à la facture du maître, lequel n'était ici qu'un écolier. Ce ne serait certes pas sa soeur Marguerite qui, au milieu d'une prière en vers adressée au Crucifix, s'aviserait de dire:
O seur! oyez que respond ce pendu!
Le XVIe siècle, même chez les poëles en renom, est trop habituellement sujet à ces accidents fâcheux qui gâtent et, pour ainsi dire, salissent les intentions les meilleures; mais là encore il y a des degrés, et les vers de François restent trop souvent hors de toutes limites. Si on n'avait de ce prince que les longues épîtres et les pièces de quelque étendue ou même les rondeaux, on serait forcé, sur ce point, de donner raison contre lui à Roederer, qui s'est attaché à le dénigrer en tout.
Hâtons-nous de reconnaître qu'il y a dans le Recueil quelques agréables exceptions; il y en a même d'assez heureuses pour faire naître une idée qu'on ne saurait tout à fait dissimuler. Quand on lit de suite et tout d'une haleine cette série d'épîtres plates, de rondeaux alambiqués et amphigouriques, et qu'on tombe sur quelque dizain vif et bien tourné, on est surpris, on est réjoui; mais il arrive le plus souvent que l'éditeur est oblige de nous avertir qu'il se rencontre quelque chose de pareil dans les oeuvres de Marot ou de Saint-Gelais. On est induit alors, même quand le dizain en question ne se retrouve pas chez ces poëtes, à soupçonner que ceux-ci pourraient bien n'y pas être étrangers. En un mot, on est tenté de mettre le petit nombre de bons vers du roi sur le compte du valet de chambre favori, ou plutôt encore sur la conscience de l'aumônier-bibliothécaire (Saint-Gelais), qui s'y trouve mêlé si fréquemment.
Il m'a toujours semblé que ce serait le sujet intéressant d'un petit mémoire que d'examiner à part le groupe des poëtes rois et princes au XVIe siècle: François Ier et sa soeur Marguerite, les deux autres Marguerite, Jeanne d'Albret, Marie Stuart, Charles IX, Henri IV enfin; car tous ont fait des vers, au moins des chansons. Mais il y aurait à discuter de près, à démêler le degré d'authenticité de certaines pièces qui ont couru sous leur nom. Brantôme, qui parle avec de grands éloges du talent poétique de la reine d'Écosse, nous apprend qu'on lui attribuait déjà, dans le temps, des vers qui ne ressemblaient nullement à ceux de l'aimable auteur, et qui, selon lui, ne les valaient pas. «Ils sont trop grossiers et mal polis, disait-il, pour estre sortis de sa belle boutique.» Depuis lors on a paré à ce genre d'objection, et c'est plutôt le trop de poli qui rend aujourd'hui suspecte la prétendue relique d'autrefois. Au XVIIIe siècle, il se glissa plus d'un pastiche dans ces recueils et Annales poétiques dont les rédacteurs étaient eux-mêmes faiseurs et peu scrupuleux. M. de Querlon assurait l'abbé de Saint-Léger que la chanson de Marie Stuart à bord du vaisseau (Adieu, plaisant pays de France) était de lui. Les beaux vers de Charles IX à Ronsard qui sont partout (L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner...), où se trouvent-ils cités pour la première fois? Où voit-on apparaître d'abord les couplets d'Henri IV sur Gabrielle et sa chanson à l'Aurore[8] On a là toute une série de petites questions en perspective. Les autographes imprévus et tardifs (ils semblent sortir de dessous terre aujourd'hui), s'il s'eu produisait à l'appui des imprimés, devraient être eux-mêmes soumis à examen. Puis, quand la source originale serait sûrement atteinte, on aurait à discuter encore le degré de confiance qu'on peut accorder en pareil cas aux royales signatures; car ces princes et princesses avaient tout le long du jour à leur côté; entendant à demi-mot, valets de chambre, aumôniers et secrétaires, tous gens d'esprit et du métier. Les Bonaventure des Periers, les Marot, les Saint-Gelais, les Amyot, étaient en mesure de prêter plus d'un trait à un canevas auguste, et de mettre la main à la demande en même temps qu'à la réponse. Je ne sais plus quelle dame de la Cour d'Henri III disait à Des Portes, en lui demandant de la faire parler en vers, qu'elle envoyait ses pensées au rimeur. On sait positivement que c'était là l'usage de la spirituelle Marguerite, femme d'Henri IV. Son secrétaire Maynard la faisait parler en vers tendres et passionnés, et lui-même, dans sa vieillesse, a trahi le secret lorsqu'il a dit:
L'âge affoiblit mon discours,
Et cette fougue me quitte,
Dont je chantois les amours
De la reine Marguerite.
Note 8:[ (retour) ]
Dans une Notice sur un Recueil manuscrit d'anciennes Chansons françaises, M. Willems de Gand indique qu'il y a trouvé le fameux couplet:
Cruelle départie,
Malheureux jour! etc., etc.
Il en conclut que Henri IV avait pris ce refrain à quelque chanson déjà en vogue (voir le tome XI, no 6, des Bulletins de l'Académie royale de Bruxelles).
Au XVIIIe siècle, n'est-ce pas ainsi encore qu'on voit la duchesse du Maine, dans ses joutes de bel esprit avec La Motte, lui lancer à l'occasion quelque madrigal qu'elle s'était fait rimer par Sainte-Aulaire, par Mlle de Launay ou tel autre poëte ordinaire de sa petite Cour? On conçoit donc qu'il y aurait dans ce sujet matière à une discussion délicate, et qu'on en pourrait faire un piquant chapitre qui traverserait l'histoire littéraire du XVIe siècle. Mais, dans aucun cas, il n'y aurait à en tirer de conclusion sévère et maussade contre les charmants esprits de ces rois et reines, amateurs des Muses. L'honneur de leur suzeraineté, de leur coopération intelligente et gracieuse, resterait hors de cause; seulement la part du métier reviendrait à qui de droit.
Tant que François Ier fut prisonnier en Espagne, il composa incontestablement sans secours et sans aide de longues épîtres non moins ennuyeuses qu'ennuyées; à sa rentrée en France, ses vers prirent plus de vivacité, et la joie du retour, sans doute aussi le voisinage des bons poëtes, l'inspira mieux. Gaillard, qui avait feuilleté en manuscrit les Poésies du prince, a noté avec sens les meilleurs vers qu'on y distingue. Je ne rappellerai que ce couplet d'une ballade, qui gagne à être isolé des couplets suivants; pris à part, c'est un dizain des plus frais et des plus vifs; on dirait que le rayon matinal y a touché:
Estant seullet auprès d'une fenestre
Par ung matin, comme le jour poignoit,
Je regarday Aurore, à main senestre,
Qui à Phebus le chemyn enseignoit.
Et d'autre part m'amye qui peignoit
Son chef doré, et viz sez luysans yeulx,
Dont me gecta ung traict si gracieulx,
Qu'à haulte voix je fuz contrainct de dire:
Dieux immortelz! rentrez dedans vos cieulx,
Car la beaulté de ceste vous empire.
Je retourne le feuillet, et je lis à la page suivante cet autre dizain, non moins égayé, mais qui est de Marot:
May bien vestu d'habit reverdissant,
Semé de fleurs, ung jour se mist en place,
Et quant m'amye il vit tant florissant,
De grand despit rougist sa verte face,
En me disant: Tu cuydes qu'elle efface
A mon advis les fleurs qui de moy yssent?
Je lui respond: Toutes tes fleurs périssent
Incontinant que yver les vient toucher;
Mais en tout temps de ma Dame florissent
Les grans vertuz, que mort ne peult sécher.
Le dizain du prince à certainement de quoi lutter en grâce avec celui de Marot; on ne peut toutefois s'empêcher de remarquer que, dans le Recueil, l'un est bien voisin de l'autre; et, en général, quand on trouve réunis un certain nombre de morceaux qu'il faut rapporter à Saint-Gelais ou à Marot, c'est presque toujours aux environs de ces endroits-là que se rencontrent aussi les petites pièces du roi qui peuvent passer pour les meilleures. On n'est jamais sûr que la ligne de démarcation tombe exactement, et qu'il ne se soit pas introduit quelque confusion sur ces points limitrophes: Lucanus an Appulus anceps[9].
Note 9:[ (retour) ] Ainsi l'éditeur a soin d'indiquer que les pièces de la page 96 sont de Saint-Gelais: mais, en y regardant bien, il se trouve que le huitain: Cessez, mes yeulx, etc., de la page 94, est également de l'aumônier-poëte.
Pour ce qui est du joli dizain de l'Aurore en particulier, il paraîtra piquant d'avoir encore à le rapprocher d'une épigramme de Q. Lutatius Catulus, que rapporte Cicéron dans le traité de la Nature des Dieux. C'est une épigramme tout à fait à la grecque, mais la similitude de l'image reste frappante:
Constiteram exorientem Auroram forte salutans,
Quum subito a loeva Roscius exoritur.
Pace mihi liceat, Coelestes, dicere vestra,
Mortalis visus pulchrior esse deo.
Rien de plus naturel à supposer qu'une rencontre d'idées en semblable veine: ce qui ne laisse pas ici de donner à penser, c'est cette petite circonstance qui se retrouve dans les deux pièces, a loeva, à main senestre. Est-ce pur hasard? Serait-ce qu'un roi a pu avoir de ces réminiscences d'érudit?
Au reste, ce n'est pas nous qui refuserons à François Ier des traits d'emprunt ou de rencontre, des saillies heureuses, des maximes galantes et un peu subtiles, quand il suffit d'un petit nombre de vers pour les exprimer; il n'y a rien là qui excède la portée de talent qu'on est en droit d'attendre d'un prince spirituel et qui avait eu de tristes loisirs pour s'exercer. On regrette plutôt de n'avoir pas à noter plus souvent chez lui des bagatelles aussi bien tournées que celle-ci par exemple:
Elle jura par ses yeulx et les miens,
Ayant pitié de ma longue entreprise,
Que mes malheurs se tourneroient en biens;
Et pour cela me fut heure promise.
Je crois que Dieu les femmes favorise:
Car de quatre yeulx qui furent parjurez,
Rouges les miens devindrent, sans faintise;
Les siens en sont plus beaulx et azurez.
Sachons seulement que ce n'est là qu'une très-agréable paraphrase, mais cette fois une paraphrase évidente de ces vers d'Ovide en ses Amours (liv. III, élég. 3):
Perque suos illam nuper jurasse recordor,
Perque meos oculos; et doluere mei.
Voici encore un sixain délicat, où le doux nenny est aux prises avec le sourire; nous le donnons ici dans toute sa correction:
Le desir est hardy, mais le parler a honte;
Son parler tramble et fuyt, l'aultre en fureur se monte;
L'ung fainct vouloir ung gaing, dont il souhaite perte;
L'ung veult chose cacher que l'aultre fait apperte;
L'ung s'offre et va courant, l'aultre mentant refuse:
Voyez la pauvre femme en son esprit confuse.
L'épitaphe d'Agnès Sorel est connue; rien n'empêche de croire à cette improvisation de cinq vers, et de nouveaux témoignages recueillis par M. Vallet de Viriville doivent, nous dit-on, en confirmer l'authenticité. Mais M. Champollion a conjecturé judicieusement, selon moi, que la pièce en tercets: Doulce, plaisante, heureuse et agréable nuict (page 150), est trop compliquée pour être du monarque. J'ajouterai, comme raison à l'appui, que cette espèce de chanson est traduite de l'Arioste[10], et elle l'a été depuis encore par d'autres poëtes du XVIe siècle, par Olivier de Magny et Gilles Durant. Le chanteur remercie la nuit d'avoir favorisé son entreprise amoureuse, et il part de là pour dénombrer et décrire avec complaisance chaque détail de son aventure. Mellin de Saint-Gelais, qui le premier a donné en français d'autres imitations en vers de l'Arioste, a dû tremper dans celle-ci. Un tel travail de traduction suppose en effet une application littéraire qui tient au métier. Un roi peut rimer et fredonner ses propres saillies, mais il ne s'amuse guère à traduire celles des autres[11].
Note 10:[ (retour) ] Voir dans les Rime de l'Arioste le capitole:
O piu che'l giorno a me lucida e chiara,
Dolce, gioconda, avventurosa notte, etc.
Note 11:[ (retour) ] Le manuscrit de M. Cigongne contient aux dernières pages une pièce qui rappelle un peu, pour le motif, la chanson de l'Arioste, mais qui va fort au delà; elle trouverait sa vraie place dans un Parnasse satyrique. Si cette espèce de blason du corps féminin était de François Ier, on devrait lui reconnaître une vigueur et une haleine dont il n'a fait preuve nulle part ailleurs; mais tout y décèle une verve exercée qui se sera mise au service de ses plaisirs.—Cette pièce, au reste, n'est pas inédite; elle a été insérée dans le Recueil des Blasons par Méon (Blason du corps); mais, sauf une ou deux corrections qui sont heureuses, le texte de Méon est peu correct, et même à la fin il y a de l'inintelligible.
Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui s'étend à toute la poésie française du XVIe siècle, et qui en détermine un caractère. Ce qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant agréables, on se dit involontairement: «Mais n'y a-t-il point là un secrétaire-poëte caché derrière?» on peut le répéter avec variante en lisant tout autre poëte du même siècle; toujours on peut se demander, quand il s'y présente quelque chose de frappant ou de charmant: «Mais n'y a-t-il point là-dessous quelque auteur traduit, un ancien ou un italien?» Prenez garde en effet, cherchez bien, rappelez vos souvenirs, et tantôt ce sera l'Arioste ou Pétrarque, tantôt Théocrite, ou tel auteur de l'Anthologie, ou tel italien-latin du XVe siècle. Enfin, avec les écrivains français de cette époque, on est sans cesse exposé à les croire originaux, si on n'est pas tout plein des anciens ou des modernes d'au delà des monts. Ils traduisent sans avertir, comme, aux figes précédents, on copiait les textes latins des anciens sans avertir non plus et sans citer. Abélard ramassait, chemin faisant, dans son texte, des lambeaux de saint Augustin. On était bien loin d'agir ainsi dans une pensée de plagiat; mais la lecture, la science, semblait alors une si grande chose, qu'elle se confondait avec l'invention; tout ce qui arrivait par là était de bonne prise. Quand, au lieu de copier, on en vint à traduire, on se sentit encore plus autorisé, et l'on prit de toutes mains, en disant les noms des auteurs ou en les taisant, indifféremment.
L'imitation et la traduction, par voie ouverte ou dérobée, sont des procédés inhérents à toutes les phases de la Renaissance. On les pourrait signaler jusque chez les troubadours provençaux, et Bernard de Ventadour, par exemple, ne se fait faute de traduire Ovide ou Tibulle. Mais, à cet égard, le XVIe siècle en France dépasse tout. Dans l'estime du temps, traduction en langue vulgaire équivalait, ou peu s'en faut, à invention. Montaigne a résumé avec originalité cette habitude d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de textes anciens: «Il fault musser, dit-il, sa foiblesse soubz ces grands crédits.» Quant aux poëtes d'alors, ils n'y entendent point malice à beaucoup près autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins créateurs que lui; ils y mettent moins de pensées de leur cru; mais souvent, quand le fonds les porte, ils ont l'expression heureuse, forte ou naïve, et une véritable originalité se retrouve par là. On y est trompé, on se met à les applaudir et à les louer précisément pour ce qu'ils ont emprunté d'autrui. Ils ne méritent qu'une part de l'éloge, qui doit presque toujours remonter plus haut. Je noterai seulement trois ou quatre points de détail, qui donneront à mon observation son vrai sens et toute sa portée.
On vient de voir dans les Poésies de François Ier qu'une des pièces qu'on y distingue pour la chaleur de ton et le mouvement se trouve être une traduction de l'Arioste. La jolie chanson de Des Portes si connue de toute la fin du siècle, O nuit, jalouse nuit, qui est la contre-partie de cette première chanson, et dans laquelle le poëte maudit la nuit pour avoir contrarié par son trop de clarté les entreprises de l'amant, est de même une traduction de l'Arioste, et rien dans les éditions du temps n'en avertit. Peu importait en effet. Les hommes instruits d'alors savaient cela sans qu'on le leur dît, et ils n'en admiraient que plus le traducteur.
Vous ouvrez Baïf, le plus infatigable translateur en vers et qui ne laisse rien passer des anciens sans le reproduire bien ou mal; mais quelquefois il vous semble se reposer, il parle en son nom; il a ses gaietés gauloises, on le jurerait, et ses propres gaillardises. Il nous dira dans une épigramme qui a pour titre: De son amour:
Je n'aime ny la pucelle,
Elle est trop verte...
Je renvoie au feuillet 15 des Passe-temps. Pour le coup, on croit avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de Rabelais. Mais non: ce n'est là qu'une traduction encore d'une épigramme d'Orestes qu'on peut lire dans l'Anthologie[12], et que Grotius a aussi traduite. Il est vrai que, si l'on compare, Grotius a bien moins réussi que Baïf.
Note 12:[ (retour) ] Anthol. palat., V, 20.
Dans un tout autre genre, on connaît et l'on estime les comédies de Larivey. Il les donne pour les avoir faites à l'imitation des anciens grecs, latins et modernes italiens voilà qui est franc; mais, en ces termes généraux, l'indication reste bien vague. Que sera-ce si l'on regarde de près? Grosley a déjà très-bien remarqué que ce Larivey, sous son air champenois, fils naturel d'un des Giunti, fameux imprimeurs italiens, avait tourné et comme parodié en français le nom de son père (l'arrivé, advena). Eh bien, ce qu'il a fait dans son nom, il l'a fait dans ses oeuvres; il a traduit les pièces de théâtre que publiaient à Florence ou ailleurs ses parents les Giunti. Il les a rendues avec esprit, avec liberté et naturel, mais textuellement. Grosley avait noté le fait pour la comédie des Tromperies, littéralement traduite des Inganni de Nicolo Secchi. Il en est de même de la pièce qui a pour titre la Veuve; il l'a prise tout entière, sauf quelques suppressions, de la Vedova de Nicolo Buonaparte, bourgeois florentin et l'un des ancêtres, dit-on, des Bonaparte: cette Vedova originale avait paru chez les Giunti de Florence, en 1568. Les Jaloux encore sont traduits de i Gelosi, comédie de Vincenzo Gabiani, gentilhomme de Brescia. De plus érudits, en y regardant, diraient sans doute la source des autres pièces, qui doivent être le produit facile d'une seule et même méthode[13]. Voilà certes Larivey fort rabaissé comme ancêtre de Molière; il lui reste l'honneur d'avoir été l'un des bons artisans du franc et naïf langage.
Mais, dira-t-on, c'est surtout l'école érudite, celle de la seconde moitié du XVIe siècle, qui procède ainsi; la génération antérieure, qui se rattache à Marot et à l'époque de François Ier, est moins sujette à cette préoccupation constante et à cet artifice. Je l'accorderai sans peine; et pourtant, là aussi, on marche à chaque pas sur des traductions et des imitations indiquées ou sous-entendues. Je prends le petit recueil des Poésies de Bonaventure dès Periers, le poëte valet de chambre de Marguerite de Navarre[14]; j'y cherche et j'y glane à grand'peine quelques bons vers ou du moins quelques vers passables; mais tout d'un coup une jolie pièce m'arrête et me réjouit: les Roses, dédiées à Jeanne, princesse de Navarre, qui sera la mère d'Henri IV. De prime abord, c'est d'un coloris neuf et charmant.
Note 13:[ (retour) ] C'est dans les comédies de Laurent de Médicis, de François Grazzini, de Jérôme Razzi, de Louis Dolce, dont les noms se trouvent mentionnés dans la dédicace de Larivey à M. d'Amboise, qu'on aurait le plus de chances de rencontrer les imitations et traductions qui restent encore à déterminer.
Note 14:[ (retour) ] A Lyon, Jean de Tournes, 1544.
Un jour de may, que l'aube retournée
Refraischissoit la claire matinée
D'un vent tant doulx....
un matin donc, le poëte se promène au grand verger, le long du pourpris; il y voit sur les feuilles les gouttes de rosée toutes fraîches, rondelettes, et il les décrit à ravir. Il nous rend en vers gracieux les nuances et les parfums d'un beau jour naissant:
L'aube duquel avoit couleur vermeille
Et vous estoit aux roses tant pareille
Qu'eussiez doublé si la belle prenoit
Des fleurs le tainet, ou si elle donnoit
Le sien aux fleurs, plus beau que nulles choses:
Un mesme tainat avoient l'aube et les roses.
Une réminiscence nous vient; mais c'est Ausone, ce sont ses Roses elles-mêmes, cette délicieuse idylle qu'il nous a léguée, lui, le dernier des anciens:
Ambigeres, raperetne rosis Aurora ruborem,
An darel, et flores tingeret orta dies.
Le vieux rimeur n'a pas indiqué son larcin, il l'a même recouvert assez ingénument quand il traduit le
Vidi Poestano gaudere rosaria cultu,
par
.......Là veis semblablement
Un beau laurier accoustré noblement
Par art subtil, non vulgaire ou commun,
Et le rosier de maistre Jean de Meun.
Les rosiers de Paestum traduits par celui de Jean de Meun, c'est ce qu'on peut appeler greffer la fleur antique sur la tige gauloise. La Fontaine usait heureusement de ce procédé-là.
Les derniers vers de la pièce ont été cités une fois par M. Nodier[15], qui s'est complu a y voir un caractère original; ils rappellent naturellement ceux de Ronsard: Mignonne, allons voir si la rose... L'un et l'autre poëte avaient chance de se rencontrer, puisqu'ils avaient en mémoire le même modèle. Bonaventure des Periers, après avoir décrit, mais bien moins distinctement qu'Ausone, les vicissitudes rapides de chaque âge des rosés, conclut comme lui:
.......Vous donc, jeunes fillettes,
Cueillez bien tost les roses vermeillettes
A la rosée, ains que le temps les vienne
A deseicher: et tandis vous souvienne
Que ceste vie, à la mort exposée,
Se passe ainsi que roses ou rosée.
Note 15:[ (retour) ] Article sur Bonaventure des Periers (Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1839).
Collige, virgo, rosas, dum flos novus et nova pubes,
Et memor esto aevum sic properare tuum.
La rosée ajoutée aux roses par le vieux poëte français est une grâce de plus, que la rime seule peut-être lui a suggérée. Bonaventure des Periers était moins heureux tout à côté, lorsque, essayant de traduire en vers blancs la première satire d'Horace: Qui fit, Moecenas..., il disait, en la dédiant à son ami Pierre de Bourg: «D'où vient cela, mon amy Pierre, que jamais nul ne se contente de son estat?» L'imitation de l'antique, au XVIe siècle, ne saurait durer bien longtemps sans détonner; et, bon gré mal gré, on se reprend à dire avec Voltaire: «Nous ne sommes que des violons de village auprès des anciens.»
Revenons à nos poésies. La protectrice de Bonaventure des Periers, la reine de Navarre, y tient une grande place. A tout instant elle adresse épîtres ou rondeaux à son frère, et celui-ci lui répond. Le talent de l'illustre soeur est incomparablement d'un autre ordre que celui du roi, et, chaque fois que c'est elle qui prend la plume, le lecteur le sent à la fermeté du ton et à une certaine élévation de pensée. Il ne faut pourtant pas s'attendre, même de sa part, à une délicatesse de goût qui n'existait pas alors, ni à une longue suite de bons vers, tels qu'il n'était donné d'en produire, à cette date, qu'à la seule veine fluide de Marot. Écrivant au roi pendant une grossesse, Marguerite débutera en ces mots:
Le groz ventre trop pesant et massif
Ne veult souffrir au vray le cueur naïf
Vous obeyr, complaire et satisfaire...
Dans les désastres et les rudes épreuves qu'eut à supporter son frère, elle le comparera tantôt à Énéas et tantôt à Jésus-Christ, de même qu'elle s'écriera, cri parlant de Madame d'Angoulême, leur mère, qui est restée courageusement au timon de l'État:
À-t-elle eu peur de mal, de mort, de guerre,
Comme Anchises qui délaissa sa terre?
Elle se dira elle-même aussi infortunée que Créuse dans l'incendie troyen, puisqu'elle s'est trouvée impuissante à suivre et à servir ceux qu'elle aime. D'heureux vers rachètent ces associations bizarres et ces images tirées de si loin. Toujours c'est aux meilleurs et aux plus généreux sentiments de son frère qu'elle s'adresse; c'est le culte de l'honneur qu'elle échauffe et qu'elle entretient en lui:
Mais toy, qui as toujours foy conservée
Et envers tous ta constance observée,
Rendant content Dieu et ta conscience
Par ta vertu, doulceur, foy, pacience,
Tenant à tous parole et vérité,
Honneur tu as, non ennuy mérité.
Elle le loue de sa clémence envers les révoltés de La Rochelle; elle l'admire avec exaltation surtout pour sa loyale conduite et ses chevaleresques représailles envers Charles-Quint, son grand ennemi, lorsqu'il le fêta si royalement durant ce hasardeux passage à travers la France:
L'Ytalien à grand peine l'a creu,
Car la bonté, qui de Dieu est venue,
De l'infidelle est tousjours incongnue.
Celluy qui est de la foy devestu
Ne peult louer en aultre sa vertu.
Or, dites-moi, qu'esse que Dieu demande?
Qu'esse que tant il loue et recommande?
C'est rendre bien pour mal, voire et aymer
Son ennemy: qui est le plus amer
Et dur morceau qui soit en l'Escripture,
D'autant qu'il est contre nostre nature.
Le Roy l'a faict, et si l'a accomply:
Ce dont le cueur, s'il n'est de Dieu remply,
Plustost mourroit que de s'y accorder.
Je me tairay du surplus recorder.
Qui faict le plus, il fera bien le moings:
Son cueur est pur et nettes sont ses mains.
François Ier répondait d'avance à ces dignes éloges, lorsque, de sa prison d'Espagne, il lui écrivait dans une chanson:
Cuer resolu d'aultre chose n'a cure
Que de l'honneur.
Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur[16].
Note 16:[ (retour) ]
Est-il besoin de faire remarquer l'intention de ces allitérations, assonances et consonnances: cuer, cure, corps, cueur, vainqueur? La poésie du XVIe siècle est pleine de ces vestiges d'une versification antérieure. On lit à la page 12 du présent Recueil:
Ne nul plaisir que nature nous donne
Ne nous est riens, si bientost ne retourne.
La rime n'y est pas, mais il y a assonance comme chez les anciens trouvères.
A défaut de beaux vers, ce sont là de hauts sentiments, et ils se font écho dans cette correspondance rimée entre le roi et sa soeur.
On s'est fort occupé de Marguerite dans ces derniers temps, et les publications réitérées dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus mise en lumière. Les railleries à la Brantôme et les demi-sourires, dont on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononçant le nom de l'auteur de l'Heptamèron, ont fait place peu à peu à une appréciation plus sérieuse et plus fondée. A travers les conversations galantes et libres qui étaient le bon ton du temps et où elle tenait le dé, on ne saurait méconnaître désormais en elle ce caractère élevé, religieux, de plus en plus mystique en avançant, cette faculté d'exaltation et de sacrifice pour son frère, qui éclate à tous les instants décisifs et qui fait comme l'étoile de sa vie. La duchesse d'Angoulême et ses enfants, Marguerite et François, s'aimaient tous les trois passionnément; c'était, comme le dit Marguerite, un parfait triangle, et une vraie trinité. Les expressions triomphantes dont est rempli le Journal de la mère du roi, et qui rappellent le Latonoe pertentant gaudia pectus, se reproduisent dans les lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles débordent sitôt qu'elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif comme madame de Sévigné à sa fille absente: «A ceste heure... je cuyde sentir en moy-mesme que vous seuffrez.» Marguerite se représente aussi comme une autre mère pour ce frère bien-aimé, quoiqu'elle n'ait que deux ans plus que lui; et, le revoyant après une séparation, elle croit lire dans son seul regard toute une tendre allocution, qu'elle se traduit de la sorte à elle-même:
........«C'est celluy que d'enfance
Tu as veu tien, tu le voys et verras;
Ainsy l'a creu et le croys et croirras.
Ne crains donc, soeur, par crainte ne diffère;
Je suis ton roy, aussy je suis ton frère.
Frère et petit n'as craint de me tenir
Entre tes bras; ne crains donc de venir
Entre les miens, qui suis grand et ton roy:
Car en croissant croist mon amour en moy.»
Ainsy parla l'oeil plain de charité,
Et voz deux bras dirent: C'est veritté[17].
Un éditeur instruit[18], qui, dans un premier travail, avait jugé fort sainement, selon nous, de Marguerite, a cru devoir revenir sur ce jugement dans une seconde publication, et il a été conduit par une interprétation laborieuse à dénoncer dans le coeur de cette princesse je ne sais quel sentiment fatal et mystérieux, dont son frère aurait été l'objet. Mais la lettre qui, par ses termes obscurs, avait fourni matière à l'équivoque, a été depuis lors éclaircie, rapportée à sa vraie date, et une explication naturelle l'a replacée au nombre des témoignages de dévouement que Marguerite prodigua à son frère durant sa captivité. Cette lettre n'offre rien d'ailleurs de plus expressif que ce qu'on lit en maint endroit du présent Recueil:
O quelle amour! et qui jamais l'eust creue!
Qui en absence est augmentée et creue;
Là où jamais changement n'ay trouvé;
Tel vous ay creu, tel vous ay éprouvé[19]!
Dans un voyage qu'elle faisait en litière durant la semaine sainte de 1547, accourant en toute hâte auprès de son frère malade, Marguerite accusait la lenteur du transport, et, dans une chanson composée le long du chemin, elle s'écriait d'un bond de coeur impétueux:
Avancés-vous, hommes, chevaulx,
Asseurés-moi, je vous supplye,
Note 17:[ (retour) ] Page 183.
Note 18:[ (retour) ] M. Génin. Il faut ajouter qu'il porta dans ses tergiversations et toute sa discussion sur Marguerite une passion singulière et cette humeur acariâtre qui lui était habituelle.
Note 19:[ (retour) ] Page 185.
Que nostre Roy, pour ses grands maulx,
A receu santé accomplie:
Lors seray de joye remplye.
Las! Seigneur Dieu, esveillés-vous,
Et vostre oeil sa doulceur desplye,
Saulvant vostre Christ et nous tous[20]!
De telles expressions de mysticité se mêlent perpétuellement à la profession de sa tendresse pour son frère. Il faut y faire la part du goût, et puis reconnaître aussi que, pour Marguerite, c'était une dévotion réellement que l'affection fraternelle. Comme mouvement bien sincère de piété non moins que de poésie, je signalerai un très-bel et très-vif élan de prière à Dieu, père de Christ (page 181); le jet de l'oraison s'y soutient d'un bout à l'autre; c'est un curieux exemple de verve puritaine à cette époque.
Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette Marguerite si fort en contraste avec la première idée qu'on se fait de l'auteur des Contes et nouvelles, nous répondrions que notre impression ne s'est formée que sur la lecture des pièces qui attestent la suite sérieuse de ses pensées. Nous n'ignorons pas que les plus confidentielles même de ces pièces écrites ne disent jamais tout; nous savons que le XVIe siècle particulièrement avait ses grossièretés, et que le coeur humain a, de tout temps, allié bien des contraires. Il serait donc téméraire et presque ridicule de venir répondre de l'ensemble d'une vie et d'en garantir après coup les accidents. Qu'il suffise d'avoir saisi la teneur et l'habitude élevée d'une âme durant les longues et définitives années[21].
Note 20:[ (retour) ] Page 58.
Note 21:[ (retour) ] Parmi les publications de date postérieure concernant Marguerite, je veux au moins indiquer celle du comte H. de La Ferrière-Percy, qui nous a donné le Livre de dépenses de la digne reine,—dépenses des plus honorables, des plus généreuses,—et une étude sur ses dernières années (Paris, Aubry, 1862). Tout examen un peu approfondi tourne en l'honneur de la bonne et belle nature de cette princesse.
Le Recueil publié par M. Champollion donne, à la suite des vers, une soixantaine de lettres en prose, écrites par François Ier ou à lui adressées, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un manuscrit attribue plusieurs de ces lettres à Diane de Poitiers. M. Champollion, en reproduisant ce nom de Diane, est le premier à faire remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance. Il n'y en a aucune en effet; Diane n'a jamais passé pour être avec François Ier dans de telles relations. De plus, les lettres de la maîtresse anonyme trahissent une situation menacée; il y est question de haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse; et celui de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine? Comme échantillon du style bizarre et alambiqué, je citerai une lettre de François Ier, que le Recueil met à l'adresse de la duchesse d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon. L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des précieuses:
«Un chascun se sçait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celuy qui l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticippé et occuppé toute demonstration, si qu'il se peult dire le sentir parfaictement. Par quoy, puisque par cette raison je ne puis, encores moins doibs-je faire tant d'injure à ma felicité que de l'obliger et soubsmettre à la foiblesse de ma pleume. Seullement le peult sçavoir vostre esprit et amour pour estre perpetuellement escripte au pappier de vostre chair, par l'ancre de vostre sang; commung à vous C. A.[22].»
Note 22:[ (retour) ] Je donne le texte de cette lettre d'après le manuscrit de M. Cigongne, non que ce texte soit plus intelligible que celui du Recueil imprimé, mais parce qu'il en diffère assez notablement. Les curieux, s'il en est, pourront comparer ensemble les deux galimatias.
Les Poésies de François Ier, fort louées de son vivant, rentrèrent dans l'obscurité après lui; elles y restèrent, et personne alors ne songea à les publier. M. Champollion a relevé cet oubli, qui tient à plus d'une cause. D'abord ces poésies, en général, sont décidément mauvaises, et les contemporains se doutent toujours bien un peu de ces choses-là, même quand ils ne le disent pas. Puis le goût changea brusquement à la mort de François Ier. Les beaux esprits de sa génération, les Marot, les Bonaventure des Periers, l'avaient précédé dans la tombe; sa soeur Marguerite le suivit de près. Le seul Mellin de Saint-Gelais survécut, mais il avait assez à faire de se maintenir lui-même contre le flot des poëtes survenants. Dans les dernières années de François Ier, l'influence de Marguerite, celle même de la duchesse d'Étampes, favorisaient à la cour une sorte de poésie semi-calviniste; les courtisans chantaient les psaumes de Marot; Diane de Poitiers, en arrivant à la pleine puissance, désira d'autres chansons, et le cardinal de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune école païenne de Ronsard s'offrait, et elle leur convint d'autant mieux par le contraste. Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est à cet égard le plus terne de tous les Valois; mais sa soeur, la seconde Marguerite, qui devint duchesse de Savoie, se déclara hautement protectrice de la jeune bande. Le passé fut rayé d'un trait et comme non avenu. Les Poésies de François Ier eussent reparu assez hors de propos en cette ère nouvelle. On mit en oubli bien d'autres productions de la veille plus dignes de survivre, et dans un recueil des Marguerites poétiques, espèce d'Anthologie finale qui résume la fleur du XVIe siècle[23], je ne vois point qu'à l'article Roses on ait daigné se souvenir de cette pièce si gracieuse de Bonaventure des Periers. La seconde moitié du siècle écrasa la première.
Note 23:[ (retour) ] Les Marguerites poétiques, tirées des plus fameux poëtes françois, tant anciens que modernes, par Esprit Aubert, 1613.
Aujourd'hui on doit des remerciements à M. Aimé Champollion, pour avoir exhumé et mis au jour cet ensemble des royales poésies. Historiquement, je l'ai dit, elles ont leur intérêt et même leur importance; au point de vue littéraire, je doute fort qu'elles ajoutent beaucoup à la réputation de François Ier. La discrétion, le choix, c'est là le secret de l'agrément en littérature, et l'esprit qui préside aux informations historiques obéit à des conditions différentes. Le moment serait pourtant venu, je le crois, de dresser une Anthologie française véritable, et d'y apporter à la fois la sévérité de l'érudition et celle du goût. Il y aurait avant tout à faire un travail philologique de révision; car il est incroyable à quel point les textes de ces vieilles poésies se sont corrompus; l'incorrection des copies ou des impressions s'est ajoutée à celle de la langue pour embrouiller le sens de certaines pièces, qui, bien rétablies, pourraient paraître ingénieuses. Nos Analecta auraient besoin par moments de la sagacité d'un Brunck ou d'un Jacobs; mais des esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y rabaisser? Quoi qu'il en soit, une honnête mesure d'exactitude et de finesse suffirait à l'oeuvre. En ce qui est du XVIe siècle, on ne saurait se flatter, dans une telle Anthologie, d'édifier un Temple du Goût, mais on y figurerait très-bien un Temple de la Grâce. Chaque auteur y entrerait, selon son rang, avec un bagage très-allégé. Pour le choix du bagage, on devrait être rigoureux, mais avec tact, et ne pas imiter ce compilateur[24] qui, en introduisant Rémi Belleau, n'eut d'autre soin que d'omettre la pièce d'Avril, précisément la perle du vieux poëte; il y a des faiseurs de bouquets qui ont la main heureuse! Dans un tel Temple de la Grâce, Marot présiderait le groupe entier de ses contemporains pour le règne de François Ier; Louise Labé, à côté de lui, tiendrait la guirlande, au-dessus même de Marguerite. Bonaventure des Periers n'y entrerait qu'avec une seule pièce, Gohorry, avec une seule stance[25]; le bon jurisconsulte Forcadel, un peu étonné, s'y verrait admis pour avoir une seule fois, je ne sais comment, réussi dans un dialogue rustique amoureux, traduit de Théocrite. François Ier y serait comme roi, pour l'esprit vivifiant qu'il répandit autour de lui, pour les sourires et les rayons qu'il prodigua avec grâce; mais, en fait de vers de sa façon, il n'en aurait guère présents qu'une vingtaine au plus, ce qu'il en pourrait écrire en se jouant sur une vitre, comme il fit une fois à Chambord.
Mai 1847.
Note 24:[ (retour) ] Auguis.
Note 25:[ (retour) ] La stance bien connue: La jeune fille est semblable à la rose, etc., etc. Vous croyez (et moi-même je l'ai cru) que cette stance est directement imitée du latin de Catulle? Non pas; c'est traduit de l'Amadis, où Gohorry, qui traduisait une partie de ce roman espagnol, l'a rencontrée.
Le
CHEVALIER DE MÉRÉ
ou
DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE..
Connaissez-vous le chevalier de Méré? Ce n'est pas que je vous conseille de le lire; il n'est bon à connaître que par extraits. Il passait pour plus aimable qu'il ne devait être, à en juger par ses lettres et par ses discours imprimés; il faisait profession de ce qui n'est bien que si on ne le professe pas, et que si l'on en use d'un air d'aisance et de naturel. Sa politesse est compassée, et je le soupçonne fort d'avoir été de ceux qui sont frivoles dans le sérieux et pédants dans le frivole; mais c'était certainement un homme de beaucoup d'esprit, établi sur ce pied-là dans le monde, ayant commerce avec ce qu'il y avait de plus considérable dans les lettres et à la cour, désigné par l'opinion, à un certain moment (de 1649 à 1664), pour un arbitre ou du moins pour un maître d'élégance. Son tort fut de prendre trop à la lettre et trop au sérieux ce rôle délicat, et de pousser à bout ce qui ne doit être qu'effleuré, ce qui doit être renouvelé toujours. On a dit de Benserade que c'était un Voiture trop prolongé: ç'a été l'inconvénient aussi du chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces défauts mêmes, le chevalier de Méré est un type; et si aujourd'hui on veut étudier un des caractères les plus en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux s'adresser ni surtout plus commodément qu'à lui.
Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous représentent et qui réalisent en eux l'idée de l'honnête homme, comme on l'entendait alors, bien mieux que le chevalier de Méré ne le sut faire dans sa personne, et lui-même, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu'il propose pour d'accomplis modèles. Il n'en est aucun pourtant qui ait plus réfléchi que lui sur cet idéal, qui se soit plus appliqué à le définir, à en fixer les conditions, à disserter sur l'ensemble des qualités qui le composent, étales enseigner en toute occasion. Un maître à danser n'est pas toujours celui (tant s'en faut) qui danse le mieux; mais si quelque ancien maître fameux en ce genre a écrit quelque chose sur son art, et que cet art soit en partie perdu, on doit recourir au traité. Le chevalier de Méré a été, à son heure, un maître de bel air et d'agrément, et il a laissé des traités.
Il ne s'exagère point d'ailleurs, autant qu'on le pourrait croire, l'effet des préceptes: «Eh! qui doute, dit-il quelque part [26], que si quelqu'un était aussi honnête homme que l'on dit que Pignatelle étoit bon écuyer, il ne pût faire un honnête homme comme Pignatelle un bon homme de cheval? D'où vient donc qu'il en arrive autrement?» Il va lui-même au-devant des objections que soulève le didactique en pareille matière, lorsqu'il dit: «En tous les exercices, comme la danse, faire des armes, voltiger, ou monter à cheval, on connoît les excellents maîtres du métier à je ne sais quoi de libre et d'aisé qui plaît toujours, mais qu'on ne peut guère acquérir sans une grande pratique; ce n'est pas encore assez de s'y être longtemps exercé, à moins que d'en avoir pris les meilleures voies. Les agréments aiment la justesse en tout ce que je viens de dire, mais d'une façon si naïve, qu'elle donne à penser que c'est un présent de la nature[27].» Je ne saurais mieux comparer les écrits de Méré qu'à ceux de Castiglione, auteur du livre du Courtisan (Cortegiano). Celui-ci a fait le code de l'homme de cour, l'autre a fait celui de l'honnête homme.
Note 26:[ (retour) ] Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.
Note 27:[ (retour) ] Discours de la Conversation.
Honnête homme, au XVIIe siècle, ne signifiait pas la chose toute simple et toute grave que le mot exprime aujourd'hui. Ce mot a eu bien des sens en français, un peu comme celui de sage en grec. Aux époques de loisir, on y mêlait beaucoup de superflu; nous l'avons réduit au strict nécessaire. L'honnête homme, en son large sens, c'était l'homme comme il faut, et le comme il faut, le quod decet, varie avec les goûts et les opinions de la société elle-même. L'abbé Prevost est peut-être le dernier écrivain qui, dans ses romans, ait employé le mot honnête homme précisément dans le beau sens où l'employaient, au XVIIe siècle, M. de La Rochefoucauld et le chevalier de Méré. Lorsque Voltaire disait en plaisantant:
Nos voleurs sont de très-honnêtes gens,
Gens du beau monde...[28],
il détournait déjà un peu le sens et le parodiait, en lui ôtant l'acception solide qui, au XVIIe siècle, n'était pas séparable de l'acception légère. C'est ainsi que Bautru, dès longtemps, avait dit, en jouant sur le mot, qu'honnête homme et bonnes moeurs ne s'accordoient guère ensemble; franche saillie de libertin! L'honnête homme alors n'était pas seulement, en effet, celui qui savait les agréments et les bienséances, mais il y entrait aussi un fonds de mérite sérieux, d'honnêteté réelle qui, sans être la grosse probité bourgeoise toute pure, avait pourtant sa part essentielle jusque sous l'agrément; le tout était de bien prendre ses mesures et de combiner les doses; les vrais honnêtes gens n'y manquaient pas.
Note 28:[ (retour) ] L'Enfant prodigue, acte III, scène II.
Les dames surtout savaient vite à quoi s'en tenir, et quand on avait tout dit, tout expliqué, elles demandaient quelque chose encore; ce quelque chose, dit Méré, «consiste en je ne sais quoi de noble qui relève toutes les bonnes qualités, et qui ne vient que du coeur et de l'esprit; le reste n'en est que la suite et l'équipage.» Le chevalier recommande beaucoup cet entretien des dames; c'est là seulement que l'esprit se fait et que l'honnête homme s'achève; car, comme il le remarque très-bien, les hommes sont tout d'une pièce tant qu'ils restent entre eus.
En revanche, vers le même temps (et ceci complète le chevalier), Mlle de Scudery observait de son bord que «les plus honnêtes femmes du monde, quand elles sont un grand nombre ensemble (c'est-à-dire plus de trois), et qu'il n'y a point d'homme, ne disent presque jamais rien qui vaille, et s'ennuyent plus que si elles étoient seules.» Au contraire, «il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer (avouait d'assez bonne grâce cette estimable fille), qui fait qu'un honnête homme réjouit et divertit plus une compagnie de dames que la plus aimable femme de la terre ne sauroit faire[29].» Quand on sent si vivement des deux côtés l'avantage d'un commerce mutuel, on est bien près de s'entendre ou plutôt on s'est déjà entendu, et la science de l'honnête homme a fait bien des pas.
Note 29:[ (retour) ] Conversations sur divers sujets, par Mlle de Scudery, article de la Conversation.
On sait bien peu de chose sur la vie du chevalier de Méré; la date de sa naissance est restée incertaine comme le fut longtemps celle de sa mort. Il était né, dit-on, vers la fin du XVIe siècle ou au commencement du XVIIe; mais je ne crois pas qu'il soit d'avant 1610, car il servait encore activement en 1664, et il ne mourut qu'en 1685, comme on l'apprend par hasard d'un mot échappé à la plume de Dangeau. Il était cadet d'une noble maison du Poitou. Son aîné, M. de Plassac-Méré, s'était aussi mêlé de bel-esprit, et il correspondait avec Balzac: c'est ce même M. de Plassac qui prétendait corriger le style de Montaigne. On a quelquefois confondu les deux frères[30]. Le chevalier ne commence à poindre dans les Lettres de Balzac qu'en l'année 1646; c'est bien à lui que ce grand complimenteur écrivait: «La solitude est véritablement une belle chose; mais il y auroit plaisir d'avoir un ami fait comme vous, à qui l'on pût dire quelquefois que c'est une belle chose[31].» Et encore: «Si je vous dis que votre laquais m'a trouvé malade, et que votre lettre ma guéri, je ne suis ni poëte qui invente, ni orateur qui exagère; je suis moi-même mon historien qui vous rend fidèle compte de ce qui se passe dans ma chambre[32].» Le chevalier, dans cette lettre, est traité comme un brave et comme un philosophe tout ensemble; il avait servi avec honneur sur terre et sur mer[33]. Avant même de s'être retiré du service et dans les intervalles des campagnes, il ne songeait qu'à vivre agréablement dans le monde, tantôt à la cour et tantôt dans sa maison du Poitou, par où il était assez voisin de Balzac. Celui-ci fut son premier modèle et son grand patron en littérature. En dédiant au chevalier ses Observations sur la Langue françoise, Ménage lui disait: «Quand je vins à Paris la première fois, vous étiez un des hommes de Paris le plus à la mode. Votre vertu, votre valeur, votre esprit, votre savoir, votre éloquence, votre douceur, votre bonne mine, votre naissance, vous faisoient souhaiter de tout le monde. Toutes ces belles qualités me furent un jour représentées par notre excellent ami monsieur de Balzac avec toute la pompe de son éloquence.» Cette pompe ne déplaisait pas au chevalier; il en tenait lui-même, et, sous ses airs d'homme du monde, il avait du collet-monté, comme disait de lui Mme de Sévigné. Entre Balzac et Voiture, le chevalier n'hésitait pas; il était pour le premier, et il se risqua souvent à critiquer le second, avec qui il était en commerce également. On peut conjecturer, par quelques passages des Lettres du chevalier, que Voiture, cet aimable badin, l'avait moins pris au sérieux que n'avait fait Balzac, et qu'il en était résulté quelque pique d'amour-propre entre eux. Balzac, dont les oeuvres subsistent bien plus que celles de Voiture, avait incomparablement moins d'esprit comme homme, et peu ou point de discernement des personnes. «Cet homme, qui faisoit de si belles lettres, dit quelque part le chevalier en parlant de Voiture, voulut être de mes amis en apparence; je voyois qu'il disoit souvent d'excellentes choses, mais je sentois qu'il étoit plus comédien qu'honnête homme; cela me le rendoit insupportable, et j'aimois Balzac de tout mon coeur, parce qu'il étoit tendre et plein de sentiments naturels[34].» On devine, sous ces beaux mots, ce que l'amour-propre ne sait pas voir ou ne veut pas dire. C'est, au reste, à la suite de ces deux épistolaires que vient se classer le chevalier et qu'il mérite d'avoir rang dans notre littérature. Ses Lettres participent de la manière de tous deux; il a beaucoup plus de finesse d'esprit et plus d'observation morale que Balzac; il sait par moments le monde tout autant que Voiture; son analyse est des plus nuancées; mais sa déduction est lente, sans légèreté, sans enjouement. Il écrivait un jour à quelqu'un:
Note 30:[ (retour) ] Voir dans les Éloges de quelques auteurs françois, par Jolly, l'article qui concerne M. de Méré; M. de Plassac y est confondu avec son frère. Le volume imprimé des Lettres de M. de Plassac est de 1648.
Note 31:[ (retour) ] Lettre du 6 juin 1646.
Note 32:[ (retour) ] Lettre du 24 août 1646.
Note 33:[ (retour) ] Il servait encore en 1664, et il fit partie de l'expédition navale contre les pirates de Barbarie, laquelle, après un assez brillant début, eut une triste fin. Dans la Gazette extraordinaire du 28 août 1664, qui annonce la prise de la ville et du port de Gigèrie en Barbarie par les armées du Roy, sous le commandement du duc de Beaufort, général de Sa Majesté en Afrique, le chevalier a l'honneur d'être mentionné. Après le détail du débarquement et de la prise de la place, on y lit que, le lendemain, les Maures, qui s'étaient retirés sur les hauteurs, vinrent assaillir une garde avancée; le duc de Beaufort, accouru au bruit de l'escarmouche, s'étant mis à la tête des Gardes, et le comte de Gadagne à la tête de Malte, repoussèrent vertement les assaillants: «Tous les officiers des Gardes qui étoient en ce poste, dit le bulletin, et ceux qui survinrent, tant de leur corps que de celui de Malle, s'y comportèrent très-dignement... Les chevaliers de Méré et de Chastenay y furent blessés des premiers. «On pourrait conjecturer, d'après la teneur de ce bulletin, que M. de Méré était chevalier de Malte et servait sur les galères de l'Ordre.
Note 34:[ (retour) ] Lettre 128e.
«Vous m'écrivez de temps en temps de ces lettres qu'on lit agréablement, et surtout quand on a le goût bon; mais elles coûtent toujours beaucoup, et je ne crois pas qu'on en puisse faire plus de deux en un jour. Balzac me dit une fois qu'avant que d'être content d'un certain billet au maire d'Angoulême, il y avoit passé plus de quatre matinées. Je ne trouve pourtant rien dans ce billet ni de beau ni de rare, et plus je le considère, moins j'en fais de cas. Voiture se plaignoit aussi de la peine que lui avoit donnée la lettre de la carpe, et, sans mentir, il en étoit à plaindre[35].»
Mais Voiture, quoi qu'il en dise, avait l'à-propos, la rapidité, le don du moment; ce qui n'empêche pas aujourd'hui les Lettres du chevalier d'être bien plus intéressantes et plus instructives pour nous que les siennes.
Les Lettres du chevalier, en effet, abondent en particularités qui touchent à la fois à l'histoire de la langue et à celle des moeurs, et qui nous y font pénétrer. Littérairement, elles sont antérieures à la révolution que fit Mme de Sévigné dans ce genre jusque-là si peu familier. Après Balzac, après Voiture, qui sont des épistolaires de profession, la charmante mère de Mme de Grignan sait être parfaitement naturelle et obéir à son propre génie, à son coeur, tout en soignant le détail plus qu'il n'y paraît, et en songeant bien un peu au monde qui attachait tant de prix alors à une lettre bien faite. Le chevalier de Méré, au contraire, est resté un épistolaire tout de profession; et de démon familier, il n'en a pas. C'est un précieux qui continue de l'être alors qu'il n'y avait déjà plus de précieuses, ou qu'il n'y avait plus que la vieille Mlle de Scudery qui l'était encore. Les Lettres du chevalier offrent un continuel exemple de cette espèce de finesse et de subtilité qu'on peut retrouver dans les Conversations et les Entretiens publiés vers la même date par l'auteur suranné de Clèlie. Comme pensée toutefois, comme coup d'oeil moral, il est très-supérieur à cette respectable demoiselle, et on ne saurait se figurer, avant de l'avoir lu, ce qui se rencontre parfois chez lui de délicat comme observation et comme langue.
Note 35:[ (retour) ] Lettre 99e.
Le chevalier a marqué assez bien lui-même le ton de ses lettres dans un endroit où il discute la question de savoir s'il faut écrire comme on parle et parler comme on écrit[36]. Il remarque finement que les choses qu'on ne prononce jamais et qui ne sont faites que pour être lues des yeux, comme une histoire ou quelque composition d'un genre rassis, ne doivent pas s'écrire comme l'on ferait un conte en conversation; l'histoire est plus noble et plus sévère, la conversation est plus libre et plus négligée. Et après avoir touché les harangues, il en vient aux lettres, lesquelles, dit-il, ne se prononcent point: «Car, encore qu'on en lise tout haut, ce n'est pas ce qu'on appelle prononcer; on ne les doit pas écrire tout à fait comme on parle.» Pour preuve de cela, continue-t-il, si l'on voit une personne à qui l'on vient d'écrire une lettre, fût-elle excellente, on ne lui dira pas les mêmes choses qu'on lui écrivait, ou pour le moins on ne les lui dira pas de la même façon. «Il est pourtant bon, lorsqu'on écrit, de s'imaginer en quelque sorte qu'on parle, pour ne rien mettre qui ne soit naturel et qu'on ne pût dire dans le monde; et de même quand on parle, de se persuader qu'on écrit, pour ne rien dire qui ne soit noble et qui n'ait un peu de justesse.» Ainsi, premièrement, il n'écrit point ses lettres comme il cause, et de plus même quand il cause, il parle un peu comme un livre; on voit d'ici le renchérissement qu'en doit prendre son style. Il se plaît à citer à ce propos son ami et son modèle, le maréchal de Clérembaut, «qui cherchoit autant d'esprit avec une femme de chambre entre deux portes que lorsqu'il parloit à la reine au milieu de toute la cour[37].» De même lui, quand il écrivait à un procureur, il ajustait son style comme quand il s'adressait à une duchesse. Cette manière d'écrire et cette manière de causer étaient celles qui eurent la vogue dans le meilleur monde, sous un certain régime de goût, entre l'Astrée et la Clélie; mais à quoi songeait-il de mener cela jusqu'après Mme de La Fayette et après Boileau?
Note 36:[ (retour) ] Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.
Note 37:[ (retour) ] Lettre 27e.
Les Lettres du chevalier parurent en 1682, quand le grand siècle n'attendait plus, pour nouveauté dernière qui l'excitât, que les Caractères de La Bruyère. Un premier ouvrage, les Conversations du M. de C. et du C. de M. (du maréchal de Clérembaut et du chevalier de Méré) avait paru en 1669, l'année même des Pensées de Pascal. L'auteur-amateur avait fait imprimer dans l'intervalle quelques petites dissertations sur la Justesse, sur l'Esprit, sur la Conversation, sur les Agréments; tout cela venait trop tard, et l'on conçoit que Dangeau, enregistrant dans son Journal la mort du chevalier, ait dit: «C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, qui avoit fait des livres qui ne lui faisoient pas beaucoup d'honneur.» Le goût de ces choses, et surtout de cette manière de les dire, avait passé, et, en matière légère comme bien souvent en matière plus grave, le moment est tout; on n'en rappelle pas. Aujourd'hui, pour nous intéresser aux oeuvres du chevalier, nous n'avons qu'à les remettre à leur vraie date, et à y étudier le goût et les prétentions des gens du monde qui étaient sur le pied de beaux-esprits aux environs de la Fronde, au temps de la jeunesse de Mme de Maintenon ou de Pascal.
Je cite ces deux noms à dessein, parce que le chevalier s'y est à jamais associé d'une manière fâcheuse et presque ridicule, et il serait trop rigoureux vraiment de le juger par là. Il y a de lui une lettre fort connue adressée à Pascal, et dans laquelle il prétend en remontrer à ce génie original, et cela ni plus ni moins que sur les mathématiques; c'est incroyable de ton:
«Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'êtes si obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par vos démonstrations, qui, le plus souvent, sont fausses. Ces longs raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le monde...»
Et plus loin, sur la division à l'infini:
«Ce que vous m'en écrivez me paroît encore plus éloigné du bon sens que tout ce que vous m'en dites dans notre dispute...»
Il n'en faudrait pas plus qu'une pareille lettre pour perdre celui qui l'a pu écrire dans l'opinion de la postérité, et Leibniz a traité le chevalier avec bien du ménagement quand il a dit:
«J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Méré s'est donnés dans sa lettre à M. Pascal... Mais je vois que le chevalier savoit que ce grand génie avoit ses inégalités, qui le rendoient quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes outrés et qui le dégoûtoient même par intervalles des connoissances solides[38]... M. de Méré en profitoit pour parler de haut en bas à M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens du monde qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils voudroient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez est peu de chose. Il auroit fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval. Il est vrai cependant que le chevalier avoit quelque génie extraordinaire pour les mathématiques, et j'ai appris de M. des Billettes, ami de M. Pascal, excellent dans les méchaniques, ce que c'est que cette découverte dont ce chevalier se vante ici dans sa lettre: c'est qu'étant grand joueur, il donna les premières ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit naître les belles pensées de alea de MM. Fermat, Pascal et Huyghens...»
Note 38:[ (retour) ] La lettre de M. de Méré doit être antérieure à la conversion de Pascal et à ce que Leibniz appelle son spiritualisme outré. Le chevalier de Méré, qui était du Poitou comme le duc de Roannez, avait dû connaître, par cette relation, Pascal, alors lancé dans le monde (1651-1654).—Sur ces rapports de, Pascal et de Méré, M. F. Collet a écrit un ingénieux article (dans la Revue, la Liberté de penser, 15 février 1848); mais la conjecture qu'il émet me paraît très-sujette à contestation, et elle reste, à mes yeux, tort douteuse.
Et Leibniz finit par conclure que le chevalier, dans ce qu'il dit contre la division à l'infini, se juge lui-même, et qu'un tel homme, évidemment, était beaucoup trop occupé des agréments du monde visible pour pénétrer fort avant dans ce monde supérieur que régit la pure intelligence[39]. Si l'on cherche maintenant ce que Pascal a pu penser de ce chevalier qui le régentait si rudement, il est difficile de ne pas croire qu'il a eu en vue M. de Méré dans la définition qu'il donne des esprits fins par opposition aux esprits géométriques, de ces «esprits fins qui ne sont que fins, qui, étant accoutumés à juger les choses d'une seule et prompte vue, se rebutent vite d'un détail de définition en apparence stérile et ne peuvent avoir la patience de descendre jusqu'aux premiers principes des choses spéculatives et d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage.» On retrouve presque en cet endroit de Pascal les termes mêmes du chevalier et sa prétention perpétuelle à dénigrer la géométrie, sous prétexte qu'un coup d'oeil habile suffît à tout[40].
Note 39:[ (retour) ] Leibnitii Opera omnia, au tome II, page 92.
Note 40:[ (retour) ] «Outre que cette méthode est lassante, et que jamais ce n'a été le langage d'aucune cour du monde, il me semble que tout ce qu'on dit de beau, de grand et de nécessaire, saute aux yeux quand on le dit bien.» (Seconde Conversation du chevalier de Méré avec le maréchal de Clérembaut.)
Si le chevalier s'est fort compromis par sa manière de traiter Pascal en écolier, il ne fut guère plus d'à-propos avec Mme de Maintenon, qu'il avait plus de motifs d'ailleurs d'appeler son écolière. Il l'avait connue jeune, lorsqu'elle était Mlle d'Aubigné, et l'avait aussitôt estimée à son prix. Il s'était même appliqué à la former au monde, car c'était évidemment la vocation de ce galant homme et son goût dominant d'avoir toujours, comme dit Mlle de Launay, à instruire et à documenter quelqu'un sur les grâces. La jeune Indienne, comme il l'appelait, lui dut sa première réputation dans le beau monde. Plus tard, après des années, il rappelait cela un peu pédantesquement à Mme de Maintenon, déjà poussée dans les grandeurs et à la veille d'enchaîner Louis XIV:
«En vérité, madame, lui écrivait-il, il seroit bien mal aisé d'avoir tant d'amis d'importance au milieu de la cour, et d'estimer constamment ceux qui n'y sont de rien, quand ce seroit les plus honnêtes gens qu'on ait jamais vus. Il ne faut attendre que d'une vertu bien rare une faveur si extraordinaire. Mais, du temps que j'avois l'honneur de de vous approcher, je m'apercevois que vous saviez toujours distinguer le vrai mérite parmi de certaines choses brillantes qui ne dépendent que de la fortune, et cela me fait espérer que vous ne désapprouverez pas la liberté que je prends de vous écrire. Je pense avoir été le premier qui vous ai donné de bonnes leçons [41]... Je me souviens que je vous instruisois à vous rendre aimable, et que dès lors vous ne l'étiez que trop pour moi...»
Note 41:[ (retour) ] Le chevalier oublie ici un de ses préceptes les plus essentiels, car il a dit: «Un jeune homme, pour apprendre à chanter, à danser, à monter à cheval, à voltiger ou à faire des armes, peut choisir de ces maîtres qui ne cachent pas leur science, parce que, s'ils excellent dans leur métier, ils s'en peuvent louer hardiment et sans rougir. Il n'en est pas ainsi de cette qualité si rare; on se doit bien garder de dire qu'on est honnête homme, quand on le seroit du consentement des plus difficiles... On ne trouve que fort peu de ces excellents maîtres d'honnêteté, et l'on n'en voit point qui se vantent de l'être.» (Discours de la vraie Honnêteté, Oeuvres posthumes.)
On a voulu voir dans la suite de la lettre une façon détournée de demande en mariage; c'est infiniment trop dire: le chevalier badine là-dessus et ne veut que recommander à son ancienne amie un honnête homme qui a besoin de protection. Il faut pourtant avoir bien du contre-temps pour aller faire la leçon à Pascal sur la géométrie, et pour avoir l'air (ne fût-ce que cela) de s'offrir pour mari à Mme de Maintenon vers l'année 1680.
Quand l'abbé Nadal publia, en 1700, les Oeuvres posthumes du chevalier, les choses étaient devenues autrement manifestes, et l'humble Esther siégeait sous le dais. Il faut voir aussi comme l'honnête éditeur, se met en frais au nom du chevalier, et comme celui-ci, pour cette fois, nous apparaît tout d'un coup aux pieds de son écolière. Les rôles sont complètement renversés. Après avoir nommé les personnes les plus considérables qui étaient de l'intimité de M. de Méré, l'abbé Nadal continue en ces termes:
«C'étoit là toute sa société, si on ose y ajouter encore une personne illustre dont le nom emporte toutes les idées les plus sublimes de l'esprit, de la vertu, de la grandeur d'âme et de tant d'autres qualités qui mettent encore-au-dessous d'elle tout ce que la fortune a de plus élevé et de plus éblouissant. Aussi jamais ne fit-elle naître d'admiration plus vive que la sienne. Elle a été l'objet de ses méditations dans sa retraite; on la retrouve partout dans ses idées. Selon lui, ses derniers préceptes ne sont que l'éloge et l'expression de ses vertus mêmes, et c'est dans l'honneur d'approcher Mme de Maintenon qu'il a trouvé la source de ces bienséances si délicates, réduites ici en règles et en principes.»
C'est ainsi que les choses s'accommodent avec un peu de complaisance; cet abbé Nadal faisait le prophète après coup. Les Lettres publiées en 1682 montrent assez que le chevalier se posa jusqu'à la fin en maître plus disposé à donner qu'à recevoir des leçons[42].
Je n'ai pas dissimulé les torts et infime les petits ridicules du chevalier, et j'ai le droit, ce me semble, d'en venir maintenant à ses mérites; ils sont très-réels, très-fins, et ce m'a été un si sensible plaisir de les découvrir que je voudrais le faire partager. Il n'y a pour cela qu'une manière, c'est de le citer avec choix, car on ferait un délicieux recueil de ses pensées et de quelques-unes de ses lettres. N'était-ce pas, en effet, un homme de beaucoup d'esprit que celui dont on rencontre de telles pensées à chaque page?
Note 42:[ (retour) ] Ainsi, à travers les fatuités de cette lettre qui nous paraît si étrange de ton, il savait très-bien indiquer le côté faible de Mme de Maintenon, lui dénoncer cet oubli où on l'accusait de laisser tomber insensiblement ses relations du passé: «On s'imagine que vos anciens amis ne tiennent pas en votre bienveillance une place fort assurée.» Il l'avertit qu'on lui reprochait à la cour de n'aimer à favoriser que des gens déjà élevés et par eux-mêmes en faveur. En même temps il reconnaissait son charme, qui faisait qu'on lui restait attaché malgré tout: «Si cela vous paroît peu vraisemblable à cause que vous m'avez extrêmement négligé, lui disait-il, je vous apprends qu'entre vos merveilleuses qualités qui font tant de bruit, vous en avez une que je regarde comme un enchantement: c'est que les gens de bon goût qui vous ont bien connue ne vous sauroient quitter, de quelque adresse que vous usiez pour vous en défaire, et j'en suis un fidèle témoin.» Tout cela est finement observé et n'est pas du tout ridicule. En somme, on ne connaîtrait pas bien Mme de Maintenon et surtout Mlle d'Aubigné, «belle et d'une beauté qui plaît toujours, douce, secrète, fidèle, modeste, intelligente...,» si on ne recourait au chevalier. (Lettres 38e, 6le, 48e, etc.) Je serais étonné si ce n'était pas d'elle aussi qu'il veut parler: «Une personne, la plus charmante que je connus de ma vie...» (Page 152 des Oeuvres posthumes.) La Beaumelle, ce chroniqueur si peu sûr, a romancé selon son usage le chapitre où figure le chevalier; il est temps qu'un noble et grave historien, M. le duc de Noailles, vienne remettre l'ordre et la justesse dans les choses de sa maison.
«On n'est plus du monde quand on commence à le bien connoître; au moins le voyage est bien avancé devant que l'on sache le meilleur chemin.»
«Comme la voix vient en chantant, et que l'on apprend à s'en bien servir quand on l'exerce sous un bon maître, l'esprit s'insinue et se communique insensiblement parmi les personnes qui l'ont bien fait. Il ne faut point douter que l'on en puisse acquérir lorsqu'un habile homme s'en mêle.»
«Ceux qui ont le coeur droit ont le sens de même, pour peu qu'ils en aient; et prenez garde que de certaines gens qui ont tant de plis et de replis dans le coeur n'ont jamais l'esprit juste: il y a toujours quelque faux jour qui leur donne de fausses vues.»
«On ne saurait avoir le goût trop délicat pour remarquer les vrais et les faux agréments, et pour ne s'y pas tromper. Ce que j'entends par là, ce n'est pas être dégoûté comme un malade, mais juger bien de tout ce qui se présente, par je ne sais quel sentiment qui va plus vite, et quelquefois plus droit que les réflexions.»
«Il faut, si l'on m'en croit, aller partout où mène le génie, sans autre division ni distinction que celle du bon sens.»
«Celui qui croit que le personnage qu'il joue lui sied mal ne le saurait bien jouer, et qui se défie d'avoir de la grâce ne l'a jamais bonne.»
«Pour bien faire une chose, il ne suffit pas de la savoir, il faut s'y plaire, et ne s'en pas ennuyer.»
«Ce qui languit ne réjouit pas, et quand on n'est touché de rien, quoiqu'on ne soit pas mort, on fait toujours semblant de l'être.»
«La plupart des gens avancés en âge aiment bien à dire qu'ils ne sont plus bons à rien, pour insinuer que leur jeunesse étoit quelque chose de rare.»
Cet honnête homme que le chevalier veut former, et qui est comme un idéal qui le fuit (car l'ordre de société que ce soin suppose se dérobait dès lors à chaque instant), lui fournit pourtant une inépuisable matière à des observations nobles, délices, neuves, parfois singulières et philosophiques aussi. Comme, selon lui, le propre de l'honnête homme est de n'avoir point de métier ni de profession, il pensait que la cour de France était surtout un théâtre favorable à le produire: «car elle est la plus grande et la plus belle qui nous soit connue, disait-il, et elle se montre souvent si tranquille que les meilleurs ouvriers n'ont rien à faire qu'à se reposer.» Ce parfait loisir constitue véritablement le climat propice: être capable de tout et n'avoir à s'appliquer à rien, c'est la plus belle condition pour le jeu complet des facultés aimables: «Il y a toujours eu de certains fainéants sans métier, mais qui n'étoient pas sans mérite, et qui ne songeoient qu'à bien vivre et qu'à se produire de bon air.» Et ce mot de fainéants n'a rien de défavorable dans l'acception, car «ce sont d'ordinaire, comme il les définit bien délicatement, des esprits doux et des coeurs tendres, des gens fiers et civils, hardis et modestes, qui ne sont ni avares ni ambitieux, qui ne s'empressent pas pour gouverner et pour tenir la première place auprès des rois: ils n'ont guère pour but que d'apporter la joie partout[43], et leur plus grand soin ne tend qu'à mériter de l'estime et qu'à se faire aimer.» Voilà les fainéants du chevalier. Être ce qu'on appelle affairé, c'est là proprement la mort de l'honnête homme. M. Colbert, par exemple, était affairé, et de nos jours, hélas! chacun ne ressemble-t-il pas plus ou moins en cela à M. Colbert[44]?
Note 43:[ (retour) ] Et non pas une joie de plaisants et de diseurs de bons mots, comme les Boisrobert, les Marigny, les Sarasin (M. de Méré les exclut nommément), mais une joie légère et insinuante.
Note 44:[ (retour) ]
M. Colbert était tel, occupé et le paraissant; mais le fils de Colbert, l'aimable M. de Seignelai, comme il savait tout concilier! On se rappelle ces vers de Chaulieu parlant de son rêve d'Élysée:
Dans un bois d'orangers qu'arrose un clair ruisseau,
Je revois Seignelai, je retrouve Béthune,
Esprits supérieurs en qui la volupté
Ne déroba jamais rien à l'habileté,
Dignes de plus de vie et de plus de fortune.
Seignelai, Béthune, M. de Lionne, on les reconnaît honnêtes gens jusque dans les affaires; ils portent le poids légèrement, et, à les voir, rien ne paraît.
Pour être honnête homme (selon le chevalier toujours), il faut prendre part à tout ce qui peut rendre la vie heureuse et agréable, agréable aux autres comme à soi. De même que le chrétien veut faire du bien même à ceux qui lui veulent du mal, le vrai honnête homme ne saurait négliger de plaire, même à ses ennemis, quand il les rencontre: «car celui qui croit se venger en déplaisant se fait plus de mal qu'il n'en fait aux autres.»—«Il y en a d'autres qui veulent bien plaire et se faire aimer; mais ni l'honneur, ni la vérité, ni le bien de ceux qui les écoutent, ne leur font jamais rien dire, s'ils n'y trouvent leur compte.» Ah! que cette vue sordide est bien loin du coeur du véritable honnête homme! Ne rien faire que par intérêt, même en ces choses légères, ne pas savoir être aimable, même gratuitement et en pure perte, M. de Méré appelle cela les mauvaises moeurs. Qu'aurait-il pensé de N., qui a tant d'esprit et qui se croit si moral, mais qui dès sa jeunesse, et jusque dans ses frais d'esprit, n'a jamais rien fait d'inutile? L'honnête homme est plus généreux; il cherche à plaire partout et à tous, même aux moindres que lui, et sans intérêt. Qui n'a rencontré dans le monde, depuis qu'on n'a plus le loisir d'y être parfaitement honnête homme, de ces gens qui sont charmants avec vous le soir, à condition d'être brusques s'ils vous rencontrent le matin, et de s'arranger, du plus loin qu'ils vous avisent, pour ne vous point reconnaître? Ces procédés-là (qui sont déjà les procédés américains) n'entrent pas dans l'idée du chevalier: au fond d'un désert comme au milieu de la cour, à l'écart, à l'improviste, à chaque heure, son honnête homme est le même, car il a son inspiration dans le coeur. Aussi la vraie honnêteté est indépendante de la fortune; comme elle s'en passe au besoin, elle ne s'y arrête pas chez les autres; elle n'est dépaysée nulle part: «Un honnête homme de grande vue est si peu sujet aux préventions que, si un Indien d'un rare mérite venoit à la cour de France et qu'il se pût expliquer, il ne perdroit pas auprès de lui le moindre de ses avantages; car, sitôt que la vérité se montre, un esprit raisonnable se plaît à la reconnoître, et sans balancer.» Mais ici il devient évident que la vue du chevalier s'agrandit, qu'il est sorti de l'empire de la mode; son savoir-vivre s'élève jusqu'à n'être qu'une forme du bene beateque vivere des sages; son honnêteté n'est plus que la philosophie même, revêtue de tous ses charmes, et il a le droit de s'écrier: «Je ne comprends rien sous le ciel au-dessus de l'honnêteté: c'est la quintessence de toutes les vertus.»
Vous êtes-vous jamais demandé quelle nuance précise il y a entre l'honnête homme et le galant homme? Le chevalier va vous le dire. Un galant homme a de certains agréments qu'un honnête homme n'a pas toujours; mais un honnête homme en a de bien profonds, quoiqu'il s'empresse moins dans le monde. On n'est jamais tout à fait honnête homme que les dames ne s'en soient mêlées; cela est encore plus vrai du galant homme. Cette dernière qualité plaît surtout dans la jeunesse; prenez garde qu'elle ne passe avec elle aussi, comme une fleur ou comme un songe. Le véritable galant homme ne devrait être qu'un honnête homme un peu plus brillant ou plus enjoué qu'à son ordinaire, un honnête homme dans sa fleur.
On confond quelquefois le bon air avec l'agrément; il y a pourtant beaucoup de différence. «Le bon air, dit le chevalier, se montre d'abord, il est plus régulier et plus dans l'ordre. L'agrément est plus flatteur et plus insinuant; il va plus droit au coeur, et par des voies plus secrètes. Le bon air donne plus d'admiration, et l'agrément plus d'amour. Les jeunes gens qui ne sont pas encore faits, pour l'ordinaire n'ont pas le bon air, ni même de certains agréments de maître.» Le chevalier revient plus d'une fois sur cette idée que «ce qu'on appelle le goût bon, il ne faut pas l'attendre des jeunes gens, à moins qu'ils n'y soient extrêmement nés ou que l'on n'ait eu grand soin de les y élever.» Les jeunes gens, par une impétuosité naturelle, vont d'abord à ce qui leur paraît le plus nécessaire, et le reste les touche fort peu. Il est besoin, selon une expression heureuse, de faire l'esprit, de faire le goût: l'étoffe un peu roide a besoin d'un certain usé pour acquérir toute sa souplesse et son délicat. Au reste, ceux et surtout celles qui sont dignes d'avoir du goût y arrivent assez tôt, et de bien des manières. On se rappelle cette charmante et toute jeune Mlle de Saint-Germain chez Hamilton, qui avait tout bien dans sa personne, hormis les mains: «Et la belle se consoloit de ce que le temps de les avoir blanches n'étoit pas encore venu.»
A cet égard, tout épicurien qu'il se montre en bien des endroits, le chevalier ne sait sans doute pas la recette aussi bien que les Grammont, les Hamilton, ces voluptueux rompus à l'art de plaire. Lui qui nous parle si souvent de Pétrone et de César, ces honnêtes gens de l'antiquité, il ne s'est peut-être jamais posé, dans toute sa portée morale, la question délicate et périlleuse: «A quel prix le goût se perfectionne-t-il? et quel mélange secret le mûrit le mieux?» Mais, dans sa méthode plus honnête et moins hasardée, il sait trouver de bons conseils. Avec les femmes il recommande les procédés qui servent à montrer l'esprit tout en favorisant le sentiment. Il a remarqué que celles qui ont le plus d'esprit, dit-il, préfèrent à trop d'éclat et à trop d'empressement je ne sais quoi de plus retenu. Selon lui, on est trop prompt à leur jeter son coeur à la tête, et on leur en dit plus d'abord que la vraisemblance ne leur permet d'en croire, et bien souvent qu'elles n'en veulent: «On ne leur donne pas le loisir de pouvoir souhaiter qu'on les aime, et de goûter une certaine douceur qui ne se trouve que dans le progrès de l'amour. Il faut longtemps jouir de ce plaisir-là pour aimer toujours, car on ne se plaît guère à recevoir ce qu'on n'a pas beaucoup désiré, et quand on l'a de la sorte, on s'accoutume à le négliger, et d'ordinaire on n'en revient plus.» Pour le coup, on reconnaît, tissez bien, ce me semble, le maître de Mme de Maintenon; et qui donc sut mettre en pratique, comme elle, cet art de douce et puissante lenteur?
Le chevalier sait bien l'antiquité latine et grecque; il en parle très-volontiers, d'une manière qui nous paraît bien d'abord un peu étrange, car il l'accommode, bon gré mal gré, à ses façons modernes; pourtant il y a de quoi profiter à l'entendre. Comme il cherche partout des honnêtes gens, il s'est avisé de découvrir que le premier en date était Ulysse: «Il connoissoit le monde, comme Homère en parle, dit-il; mais je crois qu'il n'avoit que bien peu de lecture.» Puis vient Alcibiade, autre honnête homme selon Platon. On est tout étonné de le voir prendre sérieusement à partie Alexandre, et le morigéner en deux ou trois circonstances, comme civil et galant hors de propos[45]; il essaye tout aussitôt de se justifier de l'étrange idée: «Que si l'on m'allègue que c'étoit la bienséance de ce temps-là, ce n'est rien à dire; les grâces d'un siècle sont celles de tous les temps. On s'y connoissoit alors à peu près comme aujourd'hui, tantôt plus, tantôt moins, selon les cours et les personnes; car le monde ne va ni ne vient, et ne fait que tourner.» L'erreur du chevalier se saisit bien nettement dans ce passage. Oui, le monde ne fait que tourner, mais les grâces, et surtout les bienséances, restent-elles les mêmes? Voilà ce qui ne saurait se soutenir, à moins d'être entiché; et, s'il est de certaines grâces naturelles et vraies qui, après des éclipses de goût, se maintiennent éternellement belles et restent jeunes toujours, sont-ce de ces grâces comme il l'entend, lui le bel-esprit et le raffiné?
Note 45:[ (retour) ] De même pour Scipion, de qui il a dit: «Je trouve Scipion si formaliste et si tendu, que je ne l'eusse pas cherché pour un homme de bonne compagnie.» (Oeuvres posthumes, page 63). Et sur Virgile, qui écrivoit plus en poëte qu'en galant homme, voir la lettre 22e à Costar.
Le chevalier, je le répète, était fort instruit; il avait présent à la pensée, sans doute, ce mot d'Hérodote: «Il y a longtemps que les hommes ont trouvé ce qui est bien, et ce qu'il importe de savoir.» Il avait assez d'étendue et de sagacité d'esprit pour deviner, chez ces hommes de l'antiquité, ceux qui réalisaient en eux quelque chose de l'idée subtile qu'il se faisait. En un sens, Pétrone et César lui paraissaient avec raison de vrais honnêtes gens, et ce Ménon le Thessalien, dont parle Xénophon dans sa Retraite, personnage qui avait tous les vices, surtout la fausseté, qui croyait exactement que la parole a été donnée pour déguiser sa pensée, même entre amis, et qui regardait tout net les gens vrais comme des êtres sans éducation[46], ce Ménon si avancé en moeurs lui eût paru un faux honnête homme et un roué de ce temps-là. Mais le travers était de vouloir suivre dans le détail ce qui ne se laissait entrevoir que dans un aperçu rapide. Le chevalier, en vieillissant et en devenant plus vertueux, faisait subir à son idée d'honnête homme une métamorphose graduelle qui le menait jusqu'à y comprendre tous les sages, Platon, Pythagore lui-même. A force d'y voir je ne sais quelle puissance de charmer et d'adoucir les coeurs farouches, peu s'en faut qu'il n'y ait fait entrer Orphée. Il était tombé évidemment dans la confusion.
Il n'y était pas encore, quand il parlait de Pétrone et de César, et quoiqu'il y ait dans le ton dont il disserte de ces fameux Romains un faux air de Clélie, il s'y trouve une connaissance incontestable du fond des choses et du caractère des personnages. Sur César, il sait très-bien accueillir par un éclat de rire un des faiseurs de romans d'alors qui, pour se venger de ce que le conquérant avait appelé les Gaulois des barbares, n'avait pas craint de décider que César était peu cavalier. Pour lui, il le juge assez au vrai, surtout son style, dont il marque ainsi la physionomie:
«On sent son mérite et sa grandeur aux plus petites choses qu'il dit, non pas à parler pompeusement, au contraire sa manière est simple et sans parure, mais à je ne sais quoi de pur et de noble qui vient, de la bonne nourriture[47] et de la hauteur du génie. Ces maîtres du monde, qui sont comme au-dessus de la fortune, ne regardent qu'indifféremment la plupart des choses que nous admirons, et, parce qu'ils en sont peu touchés, ils n'en parlent que négligemment. Dans un endroit où il raconte qu'il y eut deux ou trois de ses légions qui furent quelque temps en désordre, combattant contre celles de Pompée: On croit, dit-il, que c'étoit fait de César, si Pompée eût su vaincre. Cette victoire eût décidé de l'empire romain. Et, voilà bien peu de mots, et bien simples, pour une si grande chose.—César étoit né avec deux passions violentes: la gloire et l'amour, qui l'entraînoient comme deux torrents[48]...»
Note 46:[ (retour) ] Τών άπαιδεύτων: la noble chose que les Grecs appelaient πάιδεία, et dont ils étaient si fiers, est bien, en effet ce qui constituait chez eux l'honnête homme, pour parler le style de notre sujet.
Note 47:[ (retour) ] Nourriture pour éducation.
Note 48:[ (retour) ] Sixième Conversation avec le maréchal de Clérembaut. C'est de ces Conversations que j'ai tiré le plus grand nombre de mes citations, et aussi du premier des traités posthumes, qui a pour titre: de la vraie Honnêteté.
Quant à Pétrone, il était fort à la mode en ce moment. Les Saint-Évremond, les Ninon, les Saint-Pavin, les Mitton[49], tous gens aimables et de plaisir, avec qui correspond le chevalier, raffolaient du voluptueux Romain. Lui-même, en son bon temps, le chevalier était de cette secte; il en était à sa manière, épicurien un peu formaliste et compassé, rédigeant le code d'Aristippe plutôt que de s'y laisser doucement aller. On entrevoit dans ses Lettres tout un groupe plus naturel que lui, plus hardi et plus libre, toute une délicieuse bande qui précède en date et qui présage le groupe des Du Deffand, des Hénault et des Desalleurs, de ces contemporains de la jeunesse de Voltaire. Sous les airs réguliers du grand règne, si l'on sait y lire et y pénétrer, que de petites coteries ininterrompues, du XVIe siècle jusqu'au XVIIIe, qui ont eu ainsi pour patron Rabelais ou Pétrone!
Note 49:[ (retour) ] Mitton ne se connaît bien que dans les Lettres de M. de Méré: c'est là qu'on apprend que cet épicurien insouciant avait écrit quelques pages sur l'Honnêteté qui se sont trouvées comprises dans les Oeuvres mêlées de Saint-Évremond: «Vous savez dire des choses, Lui écrit M. de Méré, et vous devez être persuadé qu'il n'y a rien de si rare. Vous souvenez-vous que Mme la marquise de Sablé nous dit qu'elle n'en trouvoit que dans Montaigne et dans Voiture, et qu'elle n'estimoit que cela? Je m'assure que, si vous l'eussiez souvent vue, ou qu'elle eût eu de vos écrits, elle vous eût ajouté à ces deux excellents génies.»—Pascal avait fort connu Mitton, et, dans les ébauches de ses Pensées, il le nomme par moments et le prend à partie, quand il songe au type du libertin qu'il veut réfuter: «Le moi est haïssable. Vous, Mitton, le couvrez; vous ne l'ôtez pas pour cela...» En effet, selon Mitton, «pour se rendre heureux avec moins de peine, et pour l'être avec sûreté sans craindre d'être troublé dans son bonheur, il faut faire en sorte que les autres le soient avec nous;» car alors tous obstacles sont levés, et tout le monde nous prête la main. «C'est ce ménagement de bonheur pour nous et pour les autres que l'on doit appeler honnêteté, qui n'est, à le bien prendre, que l'amour-propre bien réglé.» C'est à cela que Pascal semble répondre directement dans son apostrophe à l'aimable égoïste.
Dans une lettre à la duchesse de Lesdiguières, qui était son héroïne tout comme le maréchal de Clérembaut est son héros, le chevalier traduit la Matrone d'Éphèse, qui amusera aussi la plume de Saint-Évremond. En traduisant Pétrone, et dans de certains détails de moeurs qui précèdent le récit de l'aventure, le chevalier l'arrange un peu: «Je le mets dans notre langue, dit-il, non pas toujours comme il est dans l'original, mais comme je crois qu'il y devroit être.» Il se trouve ainsi que Pétrone ne nous parle que de l'aimable Phryné et de Climène, au lieu de nous parler d'autre chose; mais ce n'est pas là un grave reproche que nous adresserons au chevalier; sa traduction du morceau est des plus agréables à lire en elle-même, et se peut dire dans tous les cas une belle infidèle.
Pétrone, livre charmant et terrible par tout ce qu'il soulève de pensées et de doutes dans une âme saine! Ce Satyricon est bien l'oeuvre d'un démon. Que la composition y soit absente, que l'intention générale reste énigmatique, eh! qu'importe? chaque morceau en est exquis, chaque détail suffit pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu toute l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le moins du monde; j'ai lu, j'ai glissé, et il m'a suffi de cet à-peu-près facile pour apprécier du moins, au milieu de tout ce qui m'échappait, la façon de dire vite et bien, la touche légère, l'élégante familiarité, cette nouveauté qui n'est pas tirée de trop loin et qui rencontre aisément ce qu'elle cherche (curiosa felicitas, comme Pétrone lui-même a dit d'Horace), en un mot, ce cachet qui a caractérisé de tout temps les écrivains maîtres en l'art de plaire. Quelques narrations, parmi lesquelles se détache le conte de cette Matrone tant célébrée, sont des pièces accomplies, et les vers que l'auteur s'est passé la fantaisie d'insérer à travers sa prose, à la différence de ce qu'offrent en français ces sortes de mélanges, ont une solidité et un brillant qui en font de vraies perles enchâssées. Pourtant cette jouissance du goût laisse après elle une impression inquiétante et soulève dans l'esprit un problème qui lui pèse. Que le goût ne soit pas la même chose que la morale, nous le savons à merveille; mais est-il possible qu'il s'en sépare à ce point, et que la perfection de l'un se rencontre dans la ruine et la perversion de l'autre? Quoi! se peut-il? Combien de corruption pour cette perfection! combien de fumier pour cette fleur! De quels éléments est-elle donc pétrie, cette grâce suprême et dernière qui n'a qu'un point et un moment? Car cette délicatesse-là, qui est celle de la fin, ressemble, on l'a dit, à ces viandes faites qui ne sauraient attendre un instant de plus. Disons vite qu'il est un certain goût primitif et sain, né du coeur et de la nature, plus rude parfois, mais tout généreux, et dont la franche saveur répare et ne s'épuise pas. Il y a Lucrèce enfin tout à l'opposé de Pétrone; il y en a quelques autres encore dans l'intervalle, et l'on n'est pas absolument tenu de choisir entre l'historien d'Eucolpe et le vertueux académicien Thomas.
Il y avait, si j'ose dire, un peu de ce dernier dans M. de Méré. J'ai fait assez voir qu'il n'a jamais su triompher de sa roideur. Si Pétrone et le chevalier de Grammont étaient les deux héros de Saint-Évremond, Pétrone et le maréchal de Clérembaut étaient ceux de notre chevalier, et, si habile de conduite que pût être ce maréchal au parler bègue[50], je le soupçonne sans injure d'avoir été un modèle un peu moins ravissant que le beau-frère d'Hamilton. Pour les idées aussi bien que pour les agréments, le chevalier peut bien n'être jamais allé au delà d'une certaine surface et n'avoir point percé la glace, même en fait d'épicuréisme. Je n'en voudrais qu'une petite preuve que je jette à l'avance ici. Les anciens avaient remarqué que de toutes les écoles de philosophie on passait dans celle d'Épicure, mais qu'une fois dans celle-ci on y restait et qu'on ne passait point à d'autres. Cela est encore vrai, même des modernes; les vrais épicuriens, ceux qui sont allés une fois au fond, m'ont bien l'air de vivre tels jusqu'au bout et de mourir tels, sauf les convenances. Or le chevalier vieillissant se convertit tout de bon, et ce ne fut pas, comme La Rochefoucauld, à l'extrémité, et pour faire une fin; il suffit de lire les écrits de ses dernières années pour voir quel bizarre amalgame se faisait, dans son esprit, de son ancien jargon d'honnête homme avec ses nouveaux sentiments de dévot. J'en conclus qu'il ne fut jamais à fond de la secte de La Rochefoucauld, de Saint-Évremond et de Ninon.
Note 50:[ (retour) ] Sur le maréchal de Clérembaut (Palluau), plus adroit courtisan que grand guerrier, on peut voir les Mémoires de Mme de Motteville, 31 mars 1649.—Je craindrais pourtant de ne pas donner une idée assez favorable du maréchal, si je n'indiquais un passage de Saint-Évremond dans un très-agréable morceau sur la Retraite, et encore dans la Conversation avec le duc de Caudale. Ninon paraît aussi avoir fait grand cas de l'esprit du maréchal. Mme Cornuel parlait de lui plus légèrement.
Le seul ouvrage de M. de Méré qui vaille aujourd'hui la peine qu'on s'y arrête avec détail, ce sont ses Lettres; l'on en pourrait tirer un certain nombre de singulières et d'intéressantes. J'en donnerai trois ici. La première est longue; mais, je ne sais si je m'abuse, elle me paraît charmante, et elle a semblé telle à de bons juges sur qui je l'ai essayée. C'est tout un petit roman finement touché, tendre et discret, un tableau peint de couleurs du temps, qui, à demi passées, font sourire et plaisent encore. Le chevalier écrit à la duchesse de Lesdiguières sur son sujet favori, sur les maîtres en fait d'usage et d'agréments. Mais où les trouver ces maîtres accomplis? Ils sont souvent si libertins qu'ils échappent et qu'on ne les a pas comme on veut:
«Le meilleur expédient, poursuit-il, pour apprendre une chose en peu de temps et sans maître, c'est de s'imaginer qu'on n'a que cette seule voie pour obtenir ce qu'on souhaite le plus. Les violents désirs sont industrieux, et c'est ce qu'on dit que, lorsqu'on aime, ou ne trouve rien d'impossible.
«Un de mes amis, fort galant homme, m'étant un jour venu voir, lisoit je ne sais quoi que j'avois écrit, et le lisoit d'une manière que j'en fus charmé, quoique je n'eusse jamais eu de plaisir à le lire. Je lui demandai comment il avoit acquis cette science.—«Ha! me répondit mon ami avec un profond soupir, de quoi m'allez-vous parler? En revenant de Rome, je passai par une ville de France; c'étoit sur la fin de mai, et le soir, prenant le frais dans un jardin où les dames se promenoient, j'en vis une qui me blessa dans la foule, sans dessein de me nuire, car elle ne m'avoit pas regardé, et je ne lui avois pu dire un seul mot. Cependant j'en devins, en moins de deux heures, si ardemment amoureux, que je fus toute la nuit sans dormir. Son visage et sa taille, son air à marcher et sa mine enjouée avec un sourire flatteur me repassoient devant les yeux, et ses paroles m'avoient tant plu qu'il me sembloit que je l'entendois encore discourir, et j'en étois enchanté, de sorte que, le lendemain, je la cherchois partout; et, comme je m'en informois, j'appris qu'il y avoit peu de temps qu'elle étoit mariée, et que, dès le matin, elle étoit partie pour retourner dans une maison de campagne, et que cette maison étoit dans un désert. Je sus aussi que son mari étoit inaccessible aux gens du monde, qu'il ne songeoit qu'à son ménage et qu'à goûter le repos et les douceurs de la retraite. Je ne cherchois que des personnes qui me pussent parler d'elle, et j'en trouvois assez, parce que tout le monde l'aimoit; et tant de choses qu'on m'en disoit augmentaient le désir que j'avois de la revoir et m'en ôtoient l'espérance. J'étois bien triste, et je ne savois par où me consoler; car de l'ôter de mon coeur, cela me sembloit impossible; et, quoique le peu d'apparence de pouvoir passer ma vie auprès d'elle m'eût désespéré, je me plaisois trop à m'en souvenir pour essayer de l'oublier.
«La maison où demeuroit cette dame étoit au milieu d'une grande forêt, et située entre deux collines par où passe une petite rivière dont l'eau est aussi claire et aussi pure que celle d'une source vive; et ce qui la rend bien considérable, c'est que cette dame s'y est quelquefois baignée. La ville où j'étois est à cinq lieues de cette maison, et j'allois souvent rôder de ce côté-là, non pas en espérance de voir cette aimable personne; mais, comme je ne me sentois malheureux que par son absence, il me sembloit que plus je m'approchois du lieu où elle étoit, moins j'étois à plaindre. Voilà, disois-je, l'endroit qui possède tout ce qui m'est cher au monde, et le seul qui m'est défendu! Plus je le considérois, plus j'étois vivement touché, et je ne pouvoir m'en éloigner sans redoubler mes soupirs et mes plaintes. Hélas! disois-je en soupirant, que ses domestiques sont heureux qui peuvent la regarder et lui parler! mais n'en pourrois-je pas être en me déguisant? Je ne puis vivre en l'état où je suis, et je n'ai plus à garder ni mesure, ni bienséance.—Je savois que son mari avoit deux enfants encore jeunes, d'une première femme, et je m'allai mettre dans l'esprit de feindre que j'étois de ces précepteurs libertins qui courent, le monde. Un jour que je n'en pouvois plus, un de mes gens, qui m'avoit suivi, m'avertit que la nuit s'approchoit et qu'il n'y avoit point de lune; je m'arrêtai dans un village à l'entrée de la forêt, et là, parce que cet homme étoit secret et fidèle, je lui communiquai mon dessein qui l'étonna; mais il fallut m'obéir. Je le fis partir tout à l'heure avec ordre de ce qu'il avoit à faire, d'envoyer mon équipage chez moi, de dire que j'avois pris une autre route, et de m'apporter un habit comme je le voulois (c'étoit lui qui m'habilloit), et je lui recommandai surtout de ne pas tarder.
»Je fus en ce lieu deux jours dans une grande impatience de commencer le rôle que j'allois jouer. Enfin mon homme revint sur le midi, et tout aussitôt je montai à cheval et perçai dans la forêt pour changer d'habit. J'avancois insensiblement du côté de la maison, et, n'en étant plus qu'à deux mille pas, je descendis de cheval dans une touffe d'arbres fort épaisse, et je fus longtemps à m'ajuster: car, encore que je me voulusse déguiser, je songeois beaucoup plus à prendre l'air et la mine d'un honnête homme. Quand je me fus mis le plus décemment que je pus, mon homme, prenant mon cheval, se retira du côté de la ville, et je demeurai seul avec un petit sac de hardes que je portai sous mon bras jusqu'à une ferme proche de la maison, et je priai la fermière de me le garder. Après, j'entrai dans la cour où il y avoit trois ou quatre dogues qui se vouloient déchaîner. Le maître vint à ce bruit, et je le saluai. C'étoit un homme avancé en âge, fort timide et d'une foible constitution; mais il aimoit à se faire craindre, et parce qu'il avoit cru que ces dogues m'avoient épouvanté, il me dit qu'il seroit bien dangereux de se promener la nuit autour de chez lui; et me faisant entrer dans une salle, il me demanda ce que je cherchois: Je suis, lui dis-je, un homme de lettres qui me mêle d'instruire les jeunes gens.—Vous êtes propre et leste, reprit-il; mais n'avez-vous ni bonnet ni chemise, et marchez-vous comme cela sans hardes?—Je lui répondis que j'avois laissé mon paquet chez une femme proche du château, pour me présenter plus respectueusement et pour offrir mon service de meilleure grâce.—C'est bien fait, me dit-il, et je me doute que vous savez chanter et faire quelques méchants vers. Tous vos confrères se mêlent de l'un et de l'autre; ce sont des vagabonds qui ne vont de çà, de là, que pour apporter du scandale et séduire quelque innocente, et quand on les pense tenir, ils ne manquent jamais de faire un trou à la nuit.—Je lui repartis que j'étois d'un esprit plus modéré, que j'avois passé deux ans et demi chez un gentilhomme de Normandie à élever ses enfants, et que je ne les avois point quittés qu'ils ne fussent bons latins et bons philosophes; du reste, qu'il n'avoit pas besoin d'un autre que de moi pour apprendre à messieurs ses enfants à faire des armes ni à danser, que je savois tous les exercices, parce que j'avois été cinq ans à Rome auprès d'un jeune homme de qualité qui m'aimoit et me faisoit instruire par ses maîtres;—et pour lui montrer mon adresse, je me mis en garde avec une canne que j'avois; j'allongeois et parois, j'avançois et reculois en maître, et puis, ayant quitté ma canne, je fis quelques pas forts de ballet et plusieurs caprioles qui le réjouirent; mais ce qui lui plut encore, je ne fus pas difficile pour mes appointements.
«Il m'ordonna de me reposer, et monta dans l'appartement de madame pour lui raconter cette aventure. Elle m'envoya querir tout aussitôt, et cette nouvelle, quoique je n'en dusse pas être surpris, m'ôta presque la respiration. Je ne pouvois vivre en l'absence de cette aimable personne, et je ne l'osois aborder; j'avois tant d'amour et de joie, tant de respect et de crainte, que quand je me voulus lever, il me prit, un tremblement comme d'un accès de fièvre. Enfin, m'étant remis le mieux que je pus, j'entrai dans un cabinet fort propre où je fis la révérence à la plus belle femme qu'on ait jamais vue; je me baissai avec beaucoup de respect pour lui baiser la robe, mais elle m'en empêcha et me voulut bien saluer aussi civilement que si je n'eusse pas été déguisé. Elle tenoit un livre d'Astrée entre ses mains, et sur ses genoux la Jérusalem du Tasse[51], car elle savoit parfaitement la langue italienne, et faisoit cas de ces deux livres comme une personne de bon goût, de sorte qu'elle aimoit à s'en entretenir, et même à les ouïr lire d'un ton agréable. Je m'en aperçus bien vite, parce qu'en s'informant de ce que je savois, elle me demanda si je savois lire; et comme son mari trouvoit cette question fort plaisante de s'enquérir d'un docteur s'il savoit lire, et qu'il en rioit à ne s'en pouvoir apaiser: Il y a, dit-elle, plus de mystère à lire qu'on ne pense;—et cela me fit bien connoître qu'elle s'y plaisoit et qu'elle avoit le sentiment délicat. Aussi, pour dire le vrai, c'étoit le principal divertissement qu'elle pût avoir dans une si grande solitude.
«On le vint avertir qu'on avoit servi à souper, et monsieur me fit mettre auprès de ses enfants et me dit qu'il souhaiteroit bien de les voir savants, mais de la science du monde plutôt que de celle des docteurs.—Autrefois, continua-t-il, j'étudiai plus que je n'eusse voulu, parce que j'avois un père qui, n'ayant pas étudié, rapportoit à l'ignorance des lettres tout ce qui lui avoit mal réussi. Cela l'obligea de me laisser jusqu'à l'âge de vingt-deux ans au collège, et lorsque j'en fus sorti, je connus par expérience qu'excepté le latin que j'étois bien aise de savoir, tout ce qu'on m'avoit appris m'étoit non-seulement inutile, mais encore nuisible, à cause que je m'étois accoutumé à parler dans les disputes sans entendre ni ce qu'on me disoit, ni ce que je répondois, comme c'est l'ordinaire. J'eus beaucoup de peine à me défaire de cette mauvaise habitude quand j'allai dans le monde, et même à ne pas user de ces certains termes qui n'y sont pas bien reçus, outre que je me trouvois si neuf et si mal propre à ce que les autres faisoient que je ne m'osois montrer en bonne compagnie. Je m'imagine donc que tout ce qu'on doit le plus désirer pour aller dans le monde, c'est d'être honnête homme et d'en acquérir la réputation; mais, pour y parvenir, que jugeriez-vous de plus à propos et de plus nécessaire?—Alors je m'écriai d'une façon modeste et respectueuse: Ah! monsieur, que vous parlez de bon sens et en habile homme! Si vous vouliez vous-même instruire ces messieurs, ils n'auroient que faire d'un autre précepteur ni d'un autre gouverneur pour se rendre aussi aimables par leur procédé que par leur présence...»
Note 51:[ (retour) ] La Jérusalem et l'Astrée, c'étaient les plus belles nouveautés d'alors.
Je supprime ici le discours de l'amoureux, dans lequel il ne manque pas de définir en détail les qualités de l'honnête homme, et de se faire valoir par là auprès de la dame en même temps qu'auprès du mari.
«Comme je discourais de la sorte (continue-t-il), madame m'écoutoit avec une attention qui témoignoit assez qu'elle se plaisoit à m'entendre. Monsieur, de son côté, prenant un visage riant, but à ma santé, et, me faisant goûter d'excellent vin, m'en demanda mon avis. Il aimoit la bonne chère, et sa table étoit bien servie. Madame aussi, qui plaisoit partout, étoit de bonne compagnie à la table, et nous y fûmes plus d'une heure sans qu'elle fît le moindre semblant d'en vouloir sortir. A la fin, s'étant levée, elle se retira dans son cabinet, et le maître en son appartement fort éloigné de celui de madame, où il n'alloit que bien peu, car on eût dit qu'il ne l'avoit épousée que pour l'ôter au monde. On me donna une chambre fort commode, et je m'étonnois qu'en un lieu si sauvage il y eût tant d'ordre et de propreté; mais j'admirois principalement qu'une si rare personne y fût cachée. Que je serois heureux, disois-je en soupirant d'amour et de joie, si je me pouvois insinuer dans son coeur! Le meilleur moyen qui s'en présente dépend de bien lire; il faut donc que je tâche de lui plaire en tirant la quintessence de tous les agréments qui la peuvent toucher par la meilleure manière de lire; elle consiste à bien prononcer les mots, et d'un ton conforme au sujet du discours, que ma parole la flatte sans l'endormir, qu'elle l'éveille sans la choquer, que j'use d'inflexions pour ne la pas lasser, que je prononce tendrement et d'une voix mourante les choses tendres, mais d'une façon si tempérée, qu'elle n'y sente rien d'affecté[52]. Je fis en peu de jours tant de progrès en cette étude qu'elle ne se plaisoit plus qu'à me faire lire et qu'à s'entretenir avec moi. Son mari en étoit fort aise, parce que je la désennuyois et qu'elle ne lui parloit plus d'aller dans les villes. Encore, pour la divertir, je lui contois souvent quelque aventure à peu près comme la mienne, et je voyois qu'elle étoit souvent attendrie, et que, pour m'en ôter la connoissance, elle se cachoit de son éventail, car je fus longtemps sans m'oser déclarer.»—Mon ami, après m'avoir dit ce qui l'avoit rendu si bon lecteur, se voyant quitte de ce que je lui avois demandé, se tint dans un morne silence. J'avois eu tant d'attention à son discours, que j'allois le prier de continuer, quand je vis dans ses yeux une tristesse si tendre et si profonde, que je crus qu'il étoit près de s'évanouir. Il commençoit à extravaguer, et je le remis le mieux qu'il me fut possible. Je sus depuis toute cette aventure, et je n'en fus guère moins touché que lui. Je voudrois vous la pouvoir conter tout d'une suite, car je crois que vous seriez bien aise de l'apprendre; mais, madame, outre que cela ne serait pas si tôt fait, et que je me lasse fort aisément, il me semble qu'il y a plus de huit heures que je vous écris, et je suis accablé de sommeil.»
Note 52:[ (retour) ] C'est aussi le précepte d'Ovide:
Elige quod docili molliter ore legas.
(Art d'aimer, liv. III.)
La suite de l'histoire ne vient pas et ne vint jamais, et n'est-ce point, en effet, sur ce propos brisé qu'il sied de finir? Ainsi coupé, l'aimable récit est plus délicat; un peu de malice s'y mêle; le conteur n'a voulu que faire valoir les avantages du bien lire; c'est un conseil et un encouragement qu'il donne aux jeunes gens pour s'y former: que lui demandez-vous davantage?
Ces pages, qui sont au plus tard de l'année 1656, puisqu'elles s'adressent à la duchesse de Lesdiguières[53], présagent déjà la réforme discrète qui va se faire dans le roman, et elles promettent madame de La Fayette. Elles sont si pures et si châtiées de ton, que Fléchier, jeune et galant, aurait pu les écrire.
Note 53:[ (retour) ] La duchesse mourut le 2 juillet 1656, l'année des Provinciales et du miracle de la Sainte-Épine, et elle eut même recours à cette relique, alors dans toute sa vogue, sans pouvoir guérir.
La seconde lettre que je veux citer est courte, mais fort bizarre; elle prouve, ce qu'on savait déjà beaucoup trop, combien ce raffinement de langage et ce précieux tant cherché se combinaient très-bien quelquefois avec un reste de grossièreté dans le procédé et dans les manières. La lettre est adressée à Madame la maréchale ***, qui est probablement Mme de Clérembaut, fille de M. de Chavigny, personne d'esprit et qui passait pour extrêmement savante:
«Puisque vous êtes si curieuse, madame, que de vouloir apprendre tout ce qui se passa au rendez-vous d'avant-hier, j'aurai tantôt l'honneur de vous voir et de vous en dire jusqu'aux moindres circonstances. Cependant vous saurez qu'il y eut un excellent concert, et qu'après que les musiciens furent las de chanter, on se mit à discourir. Il y avoit sept ou huit des plus belles personnes de la Cour, entre lesquelles la duchesse de Montbazon paroissoit fort parée et dans une grande beauté, de sorte qu'on n'avoit les yeux que sur elle. On avoit espéré que la duchesse de Lesdiguières[54] s'y trouveroit, et, comme on ne s'y attendoit plus, elle parut, et nous la vîmes poindre avec cet air fin et brillant que vous savez et qui plaît toujours. La duchesse de Montbazon, qui s'avança vers elle, lui parla tout bas et lui fit ensuite des compliments mêlés de louanges, et de la meilleure, foi du monde, comme vous pouvez juger. L'autre se couvroit de temps en temps de son manchon, et, d'un air modeste et même timide en apparence, faisoit semblant de n'oser paroître auprès d'une si belle personne; mais on sentoit bien, à la regarder, que ces façons ne tendoient qu'à vaincre plus-sûrement et de meilleure grâce. Sitôt que tout le monde fut assis: La conversation, dit monsieur le maréchal, a été fort agréable; mais, à cause de madame, il faut renouveler d'esprit[55]; elle mérite qu'on n'épargne rien de galant. La belle duchesse ne répondit qu'avec un doux sourire; mais elle parut si aimable, qu'on s'attacha plus que devant à dire de bons mots et de jolies choses. Ce dessein ne réussit pas toujours, et principalement lorsqu'on témoigne de le souhaiter, si bien que je ne laissai pas de vous trouver fort à dire. Aussi je m'en allois si l'on ne m'eût retenu, et je n'ose vous écrire combien la débauche fut grande; vous le pouvez conjecturer par l'emportement du sage ***, qui ne se contenta pas de nous parler des secrètes beautés de sa femme, et qui vouloit encore que nous en pussions juger par nous-mêmes. Elle s'en mit fort en colère, et les autres dames, les plus sévères, ne faisoient qu'en rire. Même il y en eut une qui, pour l'apaiser, lui représenta que son mari ne lui vouloit faire autre mal que de nous montrer qu'elle avoit la peau belle, qu'on n'en usoit pas autrement parmi les dames de conséquence et d'une excellente beauté, surtout un jour de réjouissance comme celui du carnaval. Ces raisons l'adoucirent bien fort, et je vis l'heure qu'elle étoit persuadée; mais enfin elle dit que cet homme, qui paroissoit si sage, n'étoit qu'un fou dans la débauche, et qu'elle ne désarmeroit point qu'on ne l'eût mis dehors, car elle avoit pris mon épée et menaçoit d'en tuer le premier qui s'approcheroit d'elle. On fit pourtant le traité à des conditions plus douces, et le tumulte finit agréablement.»
Note 54:[ (retour) ] Cette duchesse de Lesdiguières, qui revient à tout instant sous la plume du chevalier, la Reine des Alpes, comme il l'appelle, la même qui joua un certain rôle sous la Fronde et que Sénac de Meilhan a fort agréablement mise en jeu dans ses prétendus Mémoires de la Palatine, était Anne de la Magdeleine de Ragny, fille unique de Léonor de la Magdeleine, marquis de Ragny, et d'Hippolyte de Gondi. Par sa mère, elle se trouvait cousine germaine du cardinal de Retz, qui fit ce qu'il put pour qu'elle lui fût encore autre chose. Mariée en 1632, elle mourut, je l'ai dit, en 1656, laissant le chevalier de Méré dans tout son brillant d'homme à la mode. Tallemant des Réaux a consacré à la duchesse un petit article gaillard à la suite de M. de Roquelaure. Il ne faut pas confondre cette duchesse de Lesdiguières avec sa belle-fille, qui était une Gondi et nièce du cardinal de Retz.
Note 55:[ (retour) ] Renouveler d'esprit, comme on disait renouveler de jambes, se remettre en train de plus belle.
Ainsi voilà, en si beau monde, un sage mari qui, pour être en pointe de vin, se met à jouer un très-vilain jeu, et si au vif que la dame alarmée dégaine l'épée de quelqu'un de la compagnie pour se défendre. Il est vrai que tout cela se passait en carnaval[56].
Note 56:[ (retour) ] C'est dans un temps de carnaval aussi que le chevalier écrivait à une jeune dame une lettre incroyable (la 98e), dans laquelle il disserte à fond sur certaine syllabe que les précieuses trouvaient déshonnête. On noierait bien d'autres endroits encore où une sorte de grossièreté perce sous la quintessence et prend même le dessus; la lettre 195e, qui contient une théorie savante sur le mariage à trois; la 130e, où il fait, du bel-esprit sur des choses simplement malpropres; la 30e, où, à travers la gaudriole, les Filles de la Reine sont traitées fort lestement. Mais la 17e, qui est une lettre de rupture, ne saurait se qualifier autrement que de brutale, et elle paraîtrait aujourd'hui indigne d'un honnête homme. Ces taches fréquentes, jusque dans un homme aussi poli que l'était le chevalier, attestent les moeurs d'alentour et donnent raison à Tallemant des Réaux. C'est sur tous ces points que notre siècle, notre société moyenne, moins raffinée, se rachète pourtant et retrouve en gros ses avantages.
La dernière lettre que j'ai à produire, et qui est restée jusqu'ici enfouie dans le recueil qu'on ne lit pas, est d'un tout autre caractère que la précédente, et d'un intérêt moral tout particulier; elle nous rend la conversation d'un des hommes qui causaient le mieux, avec le plus de douceur et d'insinuation, de ce La Rochefoucauld qui n'avait de chagrin que ses Maximes, mais qui, dans le commerce de la vie, savait si bien recouvrir son secret d'une enveloppe flatteuse. La lettre du chevalier nous le montre devisant et moralisant dans l'intimité; si fidèle qu'ait voulu être le secrétaire, on sent, à le lire, qu'il n'a pu tout rendre, et l'on découvre bien par-ci par-là quelque solution de continuité dans ce qu'il rapporte: «Il y a, dit La Rochefoucauld, des tons, des airs, des manières qui font tout ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation.» Mais, quoique tout cela s'évanouisse dès qu'on écrit, on croit saisir dans le mouvement prolongé du discours quelque chose même de ces tons qui faisaient de ce penseur amer un si doux causeur, et qui attachaient en l'écoutant. Cette page du chevalier devrait s'ajouter, dans les éditions de La Rochefoucauld, à la suite des Réflexions diverses dont elle semble une application vivante. La lettre est adressée à une duchesse dont on ne dit pas le nom:
«Vous voulez que je vous écrive, madame, et vous me l'avez commandé de si bonne grâce et si galamment, que je n'ai pu vous le refuser... Et peut-être qu'il seroit encore de plus mauvais air de vous manquer de parole que de ne vous rien dire d'agréable. Quoi qu'il en soit, vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de l'autre, en m'ordonnant de vous rapporter la conversation que j'eus avant-hier avec M. de La Rochefoucauld, car il parla presque toujours, et vous savez comme il s'en acquitte. Nous étions dans un coin de chambre, tête à tête, à nous entretenir sincèrement de tout ce qui nous venoit clans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques rondeaux où l'adresse et la délicatesse s'étoient épuisées[57].—Mon Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces sortes de beautés! et ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans un temps où l'on ne se doit pas trop mêler d'écrire?—Je lui répondis que j'en demeurois d'accord, et que je ne voyois point d'autre raison de cette injustice, si ce n'est que la plupart de ces juges n'ont ni goût ni esprit. —Ce n'est pas tant cela, ce me semble, reprit-il, que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui fait mal prendre ce qu'on écrit de meilleur.—Ne vous l'imaginez pas, je vous prie, lui repartis-je, et soyez assuré qu'il est impossible de connoître le prix d'une chose excellente sans l'aimer, ni sans être favorable à celui qui l'a faite. Et comment peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et sans goût, que d'être insensible aux charmes de l'esprit?—J'ai remarqué, reprit-il, les défauts de l'esprit et du coeur de la plupart du monde, et ceux qui ne me connoissent que par là pensent que j'ai tous ces défauts, comme si j'avois fait mon portrait. C'est une chose étrange que mes actions et mon procédé ne les en désabusent pas.—Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable génie[58] qui laissa tant de beaux ouvrages, tant de chefs-d'oeuvre d'esprit et d'invention, comme une vive lumière dont les uns furent éclairés et la plupart éblouis; mais, parce qu'il étoit persuadé qu'on n'est heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur (ce qui me semble, à le bien examiner, plus clair que le jour), on l'a regardé comme l'auteur de la plus infâme et de la plus honteuse débauche, si bien que la pureté de ses moeurs ne le put exempter de cette horrible calomnie.—Je serais assez de son avis, me dit-il, et je crois qu'on pourroit faire une maxime que la vertu mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien ménagé n'est agréable[59].—Ah! monsieur, m'écriai-je, il s'en faut bien garder; ces termes sont si scandaleux, qu'ils feroient condamner la chose du monde la plus honnête et la plus sainte.—Aussi n'usé-je de ces mots, me dit-il, que pour m'accommoder au langage de certaines gens qui donnent souvent le nom de vice à la vertu, et celui de vertu au vice. Et parce que tout le monde veut être heureux, et que c'est le but où tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce qu'ils appellent vice soit ordinairement doux et commode, et que la vertu mal entendue soit âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que ce grand homme[60] ait eu tant d'ennemis; la véritable vertu se confie en elle-même, elle se montre sans artifice et d'un air simple et naturel, comme celle de Socrate. Mais les faux honnêtes gens, aussi bien que les faux dévots, ne cherchent que l'apparence, et je crois que, dans la morale, Sénèque étoit un hypocrite et qu'Épicure étoit un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse du coeur et la hauteur de l'esprit; c'est de là que procède la parfaite honnêteté que je mets au-dessus de tout, et qui me semble à préférer, pour l'heur de la vie, à la possession d'un royaume. Ainsi, j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vice; mais, selon mon sens, pour être effectivement vertueux, au moins pour l'être de bonne grâce, il faut savoir pratiquer les bienséances, juger sainement de tout, et donner l'avantage aux excellentes choses par-dessus celles qui ne sont que médiocres. La règle, à mon gré, la plus certaine pour ne pas douter si une chose est en perfection, c'est d'observer si elle sied bien à toutes sortes d'égards; et rien ne me paroît de si mauvaise grâce que d'être un sot ou une sotte, et de se laisser empiéter aux préventions. Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence: il faut les en payer et se bien garder de les approuver dans son coeur[61], de peur d'offenser la raison universelle qui les condamne. Et puis, comme une vérité ne va jamais seule, il arrive aussi qu'une erreur en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe qu'on doit souhaiter d'être heureux, les honneurs, la beauté, la valeur, l'esprit, les richesses et la vertu même, tout cela n'est à désirer que pour se rendre la vie agréable[62]. Il est à remarquer qu'on ne voit rien de pur et de sincère, qu'il y a du bien et du mal en toutes les choses de la vie, qu'il faut les prendre et les dispenser à notre usage, que le bonheur de l'un seroit souvent le malheur de l'autre, et que la vertu fuit l'excès comme le défaut. Peut-être qu'Aristide et Socrate n'étoient que trop vertueux, et qu'Alcibiade et Phédon ne l'étoient pas assez; mais je ne sais si, pour vivre content et comme un honnête homme du monde, il ne vaudrait pas mieux être Alcibiade et Phédon qu'Aristide ou Socrate. Quantité de choses sont nécessaires pour être heureux, mais une seule suffit pour être à plaindre; et ce sont les plaisirs de l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et plaisante, comme les douleurs de l'un et de l'autre la font trouver dure et fâcheuse. Le plus heureux homme du monde n'a jamais tous ces plaisirs à souhait. Les plus grands de l'esprit, autant que j'en puis juger, c'est la véritable gloire et les belles connoissances, et je prends garde que ces gens-là ne les ont que bien peu, qui s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps. Je trouve aussi que ces plaisirs sensuels sont grossiers, sujets au dégoût et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. Le plus sensible est celui de l'amour; mais il passe bien vite si l'esprit n'est de la partie. Et comme les plaisirs de l'esprit surpassent de bien loin ceux du corps, il me semble aussi que les extrêmes douleurs corporelles sont beaucoup plus insupportables que celles de l'esprit. Je vois, de plus, que ce qui sert d'un côté nuit d'un autre; que le plaisir fait souvent naître la douleur, comme la douleur cause le plaisir, et que notre félicité dépend assez de la fortune et plus encore de notre conduite.—Je l'écoutois doucement quand on nous vint interrompre, et j'étois presque d'accord de tout ce qu'il disoit. Si vous me voulez croire, madame, vous goûterez les raisons d'un si parfaitement honnête homme, et vous ne serez pas la dupe de la fausse honnêteté.»
Note 57:[ (retour) ] Sans doute le Recueil de Rondeaux imprimé en 1650, celui même d'où La Bruyère a tiré les deux rondeaux qu'on lit dans l'un de ses chapitres.
Note 58:[ (retour) ] Épicure.
Note 59:[ (retour) ] Je rétablis ici deux mots omis qui sont indispensables pour le sens.
Note 60:[ (retour) ] Toujours Épicure.
Note 61:[ (retour) ] On retrouve tout à fait ici cette pensée de derrière dont a parlé Pascal.
Note 62:[ (retour) ] Je rétablis cette phrase telle qu'elle est dans l'édition de 1682; elle a été corrigée maladroitement dans la réimpression de Hollande.
Dans ce curieux discours, qui semble renouvelé d'Aristippe ou d'Horace, on a pu relever au passage bon nombre de pensées toutes faites pour courir en maximes; on a dû sentir aussi par instants quelques-unes des idées familières au chevalier, qui se sont glissées comme par mégarde dans sa rédaction, mais tout aussitôt le pur et vrai La Rochefoucauld recommence. Par exemple, c'est bien La Rochefoucauld qui dit: «Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence: il faut les en payer et se bien garder de les approuver dans son coeur» Puis c'est le chevalier qui, pour arrondir sa phrase, ajoute: de peur d'offenser la raison universelle qui les condamne. Il ne s'est pas aperçu que cette raison universelle et tant soit peu platonicienne n'était pas compatible avec les idées de La Rochefoucauld. Et, en général, le chevalier ne paraît pas s'être bien rendu compte de la portée de cette doctrine insinuante: il ne pense qu'à l'extérieur et à la façon de l'honnête homme; La Rochefoucauld allait un peu plus avant et savait mieux le fin mot[63].
Note 63:[ (retour) ] M. de la Rochefoucauld était mort depuis le mois de mars 1680, quand le chevalier fit imprimer la lettre à la fin de 1681, et il ne paraît pas que cette profession, au fond si épicurienne, ait choqué personne, ni même qu'on l'ait seulement remarquée.
Cette lettre une fois connue, je n'ai plus guère longtemps affaire avec le chevalier; il était surtout bon, lui le maître des cérémonies, à nous introduire auprès des autres, de ceux qui valent mieux que lui. Il paraît s'être retiré à une certaine époque dans son manoir des champs et n'avoir plus été du monde. Il avait été gros joueur et s'était mis sur le corps force dettes, il en convient, et une foule de créanciers, quoiqu'il n'ait point fait entrer cette condition dans sa définition de l'honnête homme[64]. La piété, dit-on, de la marquise de Sevret, sa belle-soeur, contribua à déterminer sa conversion. Un mot d'une lettre de Scarron, si on y attachait un sens sérieux, ferait croire qu'il avait été hérétique dans sa jeunesse[65]. On ne sait d'ailleurs rien de précis. Ce qui reste pour nous bien certain, c'est qu'il était de ces esprits distingués d'abord, fins et déliés, mais qui se figent vite et qui ne se renouvellent pas. Les écrits sortis de sa plume dans ses dernières années sont insipides; il baisse à vue d'oeil, il se rouille; il parle de la Cour en bel-esprit redevenu provincial; il a des ressouvenirs d'épicurien qu'il amalgame comme il peut avec des visées platoniques, et, dans son type d'honnête homme qui est sa marotte éternelle, après avoir épuisé la liste des anciens philosophes, il va jusqu'à essayer en quelques endroits d'y rattacher... qui?... je ne sais comment dire: celui qu'il appelle le parfait modèle de toutes les vertus et qui n'est rien moins que le Sauveur du monde. Le chevalier vieillissant, avec ses airs solennels, n'est plus qu'une ruine, le monument singulier d'une vieille mode, un de ces originaux qu'il aurait fallu voir poser devant La Bruyère.
Note 64:[ (retour) ] Voir la lettre 11e, où il se montre comme assiégé par les créanciers, qui l'empêchaient, de sortir de chez lui et de faire des visites; la lettre 37e, sur le triste état de ses affaires; la lettre 8e, sur une dette de jeu. On reconnaît encore le joueur d'alors et le contemporain du chevalier de Grammont à de certaines anecdotes; en voici une qu'il entame en ces termes: «Il y avoit à la suite de Monsieur un fort galant homme qui ne laissoit pourtant pas d'user de quelque industrie en jouant...» (Oeuv. posth., p. 150). Cette petite industrie sert de texte à un bon mot et ne le scandalise pas autrement. Que les. plus honnêtes gens ont donc de peine à ne pas être de leur temps et à ne pas se sentir de la coutume!
Note 65:[ (retour) ] Ce qui cadrerait peu avec la conjecture précédente (page 87), qu'il aurait été chevalier de Malte. Je ne fais que poser ces petits problèmes pour les biographes futurs, s'il en vient.
Il obtint pourtant, à cette époque, une sorte de célébrité par ses écrits; on le trouve assez souvent cité par Bouhours, par Daniel, par Bayle, par ceux qui, étant un peu de province ou de collége et arriérés par rapport au beau monde, le croyaient un module du dernier goût. Il eut ce que j'appelle un succès de Hollande, lui à qui les manières de Hollande déplaisaient tant. Chez nous, Mme de Sévigné l'a écrasé d'un mot, pour avoir osé critiquer Voiture: «Corbinelli, dit-elle[66], abandonne le chevalier de Méré et son chien de style, et la ridicule critique qu'il fait, en collet-monté, d'un esprit libre, badin et charmant comme Voiture: tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas!» Ceci demande quelque explication et touche à un point très-fin de notre littérature. J'ai dit que M. de Méré était bon surtout à nous initier près des autres, et j'en profite jusqu'au bout.
Note 66:[ (retour) ] Lettre du 24 novembre 1679.—Mais, à propos de Mme de Sévigné et de ses rigueurs, je m'aperçois que j'ai omis de dire, sur la foi des meilleurs biographes modernes, que le chevalier de Méré en avait été autrefois amoureux; c'est que je n'en crois rien, et je soupçonne qu'il y a eu ici quelque méprise. Ménage, dans l'Épître dédicatoire de ses Observations sur la Langue françoise, disait à M. de Méré: «Je vous prie de vous souvenir que, lorsque nous fesions notre cour ensemble à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrois volontiers qu'elle vous aimât plus que moi, parce que je vous aimois aussi plus que moi-même.» C'est sur cette seule phrase que porte la supposition; on n'a pas mis en doute qu'il ne fût question de Mme de Sévigné, comme si Ménage ne connaissait pas d'autres grandes dames à qui il eut l'honneur de faire sa cour avec passion (style du temps). Il dit positivement ailleurs: «Ce fut moi qui introduisis le chevalier de Méré chez Mme de Lesdiguières... Il la vit jusqu'à sa mort, et, après elle, il passa à Mme la maréchale de Clérembaut.» (Menagiana, tome II.) Je crois tout à fait que c'est de cette duchesse, déjà morte, qu'il s'agit dans la phrase précédente. Mme de Lesdiguières, en effet, aima bientôt le chevalier plus que le bon pédant Ménage qu'il n'eut pas de peine à supplanter, et celui-ci, qui n'aurait pas si galamment proclamé sa défaite auprès de Mme de Sévigné, en prenait très-bien son parti pour ce qui était de la duchesse; car ici il n'y avait pas moyen de se faire illusion, et la préférence était plus claire que le jour. Notez que le nom de Mme de Sévigné ne revient jamais sous la plume du chevalier, qui ne se fait pas faute de citer à tout moment les dames de ses pensées. Je soumets ces observations à la critique attentive des deux excellents biographes MM. de Monmerqué et Walckenaer, qui ont dès longtemps comme la haute main sur ce beau domaine de notre histoire littéraire.
Dans une lettre à Saint-Pavin, le chevalier, en lui envoyant des remarques sur la Justesse dans lesquelles Voiture est critiqué, lui avait dit:
«Je ne sais si vous trouverez bon que j'observe des fautes contre la justesse en cet auteur. Je pense aussi que je n'en eusse rien dit sans Mme la marquise de Sablé, qui ne croit pas que jamais homme ait approché de l'éloquence de Voiture, et surtout dans la justesse qu'il avoit à s'expliquer. Et combien de fois ai-je entendu dire à cette dame: Mon Dieu! qu'il avoit l'esprit juste! qu'il pensoit juste! qu'il parloit et qu'il écrivoit juste! jusqu'à dire qu'il rioit si juste et si à propos, qu'à le voir rire elle devinoit ce qu'on avoit dit. J'ai connu Voilure: on sait assez que c'étoit un génie exquis et d'une subtile et haute intelligence; mais je vous puis assurer que dans ses discours ni dans ses écrits, ni dans ses actions, il n'avoit pas toujours cette extrême justesse, soit que cela lui vînt de distraction ou de négligence. Je fus assez étourdi pour le dire à Mme la marquise de Sablé, un soir que j'étois allé chez elle avec Mme la maréchale de Clérembaut; je m'offris même de montrer dans ses Lettres quantité de fautes contre la justesse, et vous jugez bien que cela ne se passa pas sans dispute. Mme la maréchale prit le parti de Mme la marquise, soit par complaisance ou qu'en effet ce fût son sentiment. Quelques jours après, je fis ces observations, où je ne voulus pas insulter; je me contentai d'apprendre à ces dames que je n'étois pas chimérique et que je n'imposois à personne. Un de mes amis fit voir à Mme la marquise les endroits que j'avois remarqués, et cette dame, que toute la Cour admire, me parut encore admirable en cela qu'elle ne les eut pas plutôt vus qu'elle se rendit sans murmurer. Je vous assure aussi que Mme de Longueville, que Voiture a tant louée, trouve que j'ai raison partout. Que si M. le Prince, comme vous dites, se montre un peu moins favorable à mes observations, c'est que, dès sa première enfance, il estime cet excellent génie, et que les héros ne reviennent pas aisément. Aussi je tiens d'un auteur grec que c'étoit un crime à la cour d'Alexandre de remarquer les moindres fautes dans les oeuvres d'Homère.»
Voiture et Homère! Mais, après avoir ri, on remarque pourtant cet accord singulier des personnes les plus spirituelles d'alors, de Mme de Sévigné, de Mme de Sablé, cette Sévigné de la génération précédente. Boileau lui-même ne parle de Voiture qu'avec égards et en toute révérence. Pour se rendre compte de la grande réputation du personnage, et, en général, pour s'expliquer ces hommes qui laissent après eux des témoignages d'eux-mêmes si inférieurs à la vogue dont ils ont joui, il faut se dire que les contemporains, surtout, dans la société, s'attachent bien plus à la personne qu'aux oeuvres du talent; là où ils voient une source vive, volontiers ils l'adorent, tandis que la postérité, qui ne juge que par les effets, veut absolument, pour en faire cas, que la source soit devenue un grand fleuve.
Qu'on soit Voiture ou Bolingbrock, la postérité vous demande ce que vous aurez laissé plutôt que ce que vous aurez été, et elle se montrera même d'autant plus exigeante que aurez eu plus de nom.
Pour la réputation du chevalier, il est à regretter, que dans ses beaux jours, il n'ait pas eu une place à l'Académie française; il en était très-digne à sa date. D'Olivet ensuite lui aurait consacré une de ses petites notices en deux ou trois pages d'un style si exact et si excellent, et qui l'aurait fixé à son rang littéraire. Si on me demandait, en effet, ce qu'était proprement et par-dessus tout le chevalier de Méré, je n'hésiterais pas à répondre: C'était un académicien. Ses écrits, surtout ses Lettres et ses Conversations avec le maréchal de Clérembaut, fourniraient matière à une infinité de remarques pour les définitions précises et pour les fines nuances des mots en usage dans le langage poli. Le chevalier est tout à fait un écrivain. Son style a de la manière; mais, entre les styles maniérés d'alors, c'est un des plus distingués, des plus marqués au coin de la propriété et de la justesse des termes. Il avait le sentiment du mieux et de la perfection dans l'expression, même en causant. Il aimait les choses bien prises. J'ai dit qu'il était précieux; il se sépare pourtant, par plus d'un endroit, des précieuses. «Quelques dames qui ont l'esprit admirable, écrit-il, et qui s'en devroient servir pour rendre justice à chaque chose, condamnent des mots qui sont fort bons, et dont il est presque impossible de se passer. Les personnes qui en usent trop souvent, et d'ordinaire pour ne rien dire, leur ont donné cette aversion; mais encore qu'il se faille soumettre au jugement et même à l'aversion de ces dames, je crois pourtant que l'on ne feroit pas mal de s'en rapporter quelquefois à tant d'excellents hommes qui jugent sainement et sans caprice, et qui sont assemblés depuis si longtemps pour décider du langage.» Il aurait eu voix au chapitre en bien des cas, s'il avait siégé parmi ces excellents hommes. Encore aujourd'hui, s'il s'agissait de bien fixer le moment où le terme d'urbanité, par exemple, fut introduit, non sans quelque difficulté, dans la langue, du monde, à quel témoignage pourrait-on recourir plus sûrement qu'à celui du chevalier, qui, dans une lettre à la maréchale de ***, écrivait: «J'espère, madame, qu'enfin vous donnerez cours à ce nouveau mot d'urbanité que Balzac, avec sa grande éloquence, ne put mettre en usage, car vous l'employez quelquefois... Il me semble que cette urbanité n'est point ce qu'on appelle de bons mots, et qu'elle consiste en je ne sais quoi de civil et de poli, je ne sais quoi de railleur et de flatteur tout ensemble.» Nous avons déjà au passage noté de ces locutions qu'il affectionne et qui avaient cours autour de lui: dire des choses; faire l'esprit. Ce sont des gallicismes attiques. Madame de Sablé usait volontiers de la première de ces expressions, dire des choses, donnant à entendre que la manière relève tout et fait tout passer; c'était sentir d'avance comme Voltaire:
La grâce, en s'exprimant, vaut mieux que ce qu'on dit.
Quant à cet autre mot: faire l'esprit, il était du maréchal de Clérembaut, et le chevalier le confirme aussitôt et l'explique de la sorte: «Je me souviens de quelques bons maîtres qui montroient les exercices dans une si grande justesse qu'il n'y avoit rien de défectueux ni de superflu; pas un temps de perdu, ni le moindre mouvement qui ne servît à l'action. Ces maîtres me disoient que, si une fois on a le corps fait, le reste ne coûte plus guère. Il me semble aussi que ceux qui ont l'esprit fait entendent tout ce qu'on dit, et qu'il ne leur faut plus après cela que de bons avertisseurs.» Quand le Dictionnaire de l'Académie, continué par nos petits-neveux, en sera au mot incompatible, quel meilleur exemple aura-t-on à citer, pour le sens absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffinés qui ne savent causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient toujours être en particulier, comme s'ils avaient à dire quelque mystère: «Je trouve d'ailleurs que d'être comme incompatible, et de ne pouvoir souffrir que des gens qui nous reviennent, c'est une heureuse invention pour se rendre insupportable à la plupart des dames, parce que, d'ordinaire, elles sont bien aises d'avoir à choisir.» Je pourrais continuer ainsi et varier les détails sur ce mérite d'écrivain et presque de grammairien du chevalier, qui s'en piquait tant soit peu; mais il ne faut pas abuser. Je crois en avoir bien assez dit pour montrer qu'il ne méritait pas le mépris et l'oubli total où il est tombé, et que c'est un de ces personnages du passé qu'il n'est pas inutile ni trop ennuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand on sait les prendre par le bon coté. Mme de Sablé et M. de La Rochefoucauld, en leur temps, trouvaient plaisir à s'entretenir avec lui: est-ce à nous d'être si difficiles?
Et puis, en relisant tout ceci, une pensée dernière me vient, qui remet chacun à sa place. Qu'est-ce que prétendre tirer de l'oubli? Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres, pour périr eux-mêmes l'instant d'après.
1er janvier 1848.
MADEMOISELLE AÏSSÉ[67]
L'imagination humaine a sa part de romanesque; elle a besoin dans le passé de se prendre au souvenir de quelque passion célèbre; de tout temps elle s'est complu à l'histoire, cent fois redite, d'un couple chéri, et aux destinées attendrissantes des amants. Quelques noms semés çà et là, donnés d'ordinaire par la tradition et touchés par la poésie, suffisent. Les choses politiques ont leurs révolutions et leur cours; les guerres se succèdent, les règnes glorieux font place aux désastres; mais, de temps à autre, là où l'on s'y attend le moins, il arrive que sur ce fond orageux, du sein du tourbillon, une blanche figure se détache et plane: c'est Françoise de Rimini qui console de l'enfer. La Renommée, ce monstre infatigable, du même vol dont elle a touché les ruines des empires, s'arrête à cette chose aimable, s'y pose un moment; elle en revient, comme la colombe, avec le rameau.
Note 67:[ (retour) ] Cette Notice a paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1846; elle a été reproduite en tête d'une édition des Lettres de Mademoiselle Aïssé (1846), non sans beaucoup d'additions et de corrections qui nous sont venues de bien des côtés. Pour ne pas faire une trop grande surcharge de notes, nous avons rejeté après la Notice celles qui sont plus étendues et qui contiennent des pièces à l'appui, en nous servant pour cet ordre d'indications des lettres [A], [B],[C], etc.
Dans les temps modernes, si la poésie proprement dite a fait défaut à ce genre de tradition, le roman n'a pas cessé; sous une forme ou sous une autre, certaines douces figures ont gardé le privilège de servir d'entretien aux générations et aux jeunesses successives. Que dire d'Héloïse? qu'ajouter à ce que réveille le nom de La Vallière? Vers 1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le Portugal contre l'Espagne, mais de le secourir indirectement; on fournit sous main des subsides, on favorisa des levées, une foule de volontaires y coururent. Entre cette petite armée commandée par Schomberg, et la pauvre armée espagnole qui lui disputait le terrain, il y eut là, chaque été, bien des marches et des contre-marches de peu de résultat, bien des escarmouches et de petits combats, parmi lesquels, je crois, une victoire. Qui donc s'en soucie aujourd'hui? Mais le lecteur curieux, qui ne veut que son charme, ne peut s'empêcher de dire que tout cela a été bon puisque les Lettres de la Religieuse portugaise en devaient naître.
La tendre anecdote que nous avons à rappeler n'a pas eu la même célébrité ni le même éclat; elle conserve pourtant sa gracieuse lueur, et ses pages touchantes ont mérité de survivre. À l'époque la moins poétique et la moins idéale du monde, sous la Régence et dans les années qui ont suivi, Mlle Aïssé offre l'image inattendue d'un sentiment fidèle, délicat, naïf et discret, d'un repentir sincère et d'une innocence en quelque sorte retrouvée. Entre ces deux romans si dissemblables, si comparables en plus d'un trait, qui marquent les deux extrémités du siècle, Manon Lescaut, Paul et Virginie, Mlle Aïssé et son passionné chevalier tiennent leur place, et par le vrai, par le naturel attachant de leur affection et de leur langage, ils se peuvent lire dans l'intervalle. Il est intéressant de voir, dans une histoire toute réelle et où la fiction n'a point de part, comment une personne qui semblait destinée par le sort à n'être qu'une adorable Manon Lescaut redevient une Virginie: il fallait que cette Circassienne, sortie des bazars d'Asie, fût amenée dans ce monde de France pour y relever comme la statue de l'Amour fidèle et de la Pudeur repentante.
Les Lettres de Mlle Aïssé, imprimées pour la première fois en 1787 (à la veille même de Paul et Virginie), ont eu depuis plusieurs éditions; elles étaient accompagnées dès l'abord de quelques courtes notes dues à la plume de Voltaire, qui les avait parcourues en manuscrit. On les réimprimait dès 1788. En 1800, elles reparurent avec une Notice bien touchée de M. de Barante, qui avait recueilli quelques détails nouveaux (dont un pourtant très-hasardé, on le verra) dans la société de M. Suard. C'est ainsi encore qu'elles ont été reproduites en 1823. Le style avait subi de petites épurations dans ces éditions successives; il y avait pourtant dans le texte bien d'autres points plus essentiels, ce me semble, à éclaircir, à corriger: on ne saurait imaginer la négligence avec laquelle presque tous les noms propres, cités chemin faisant dans ces Lettres, ont été défigurés; quelques-uns étaient devenus méconnaissables. De plus, un grand nombre des dates d'envoi sont fautives et incompatibles avec les événements dont il est question; il y a eu des transpositions en certains passages, et tel paragraphe d'une lettre est allé se joindre à une autre dont il ne faisait point d'abord partie. Enfin il est arrivé que des notes plus ou moins exactes, écrites en marge du manuscrit, sont entrées mal à propos dans le texte imprimé. À une première et rapide lecture, ces inconvénients arrêtent peu; on ne suit que le cours des sentiments de celle qui écrit. Une édition correcte n'en était pas moins un dernier hommage que méritait et qu'attendait encore cette mémoire charmante, si peu en peine de la postérité, et n'aspirant qu'à un petit nombre de coeurs. Un érudit bien connu par sa conscience, sa rectitude et sa sagacité d'investigation en ces matières, M. Ravenel, après s'être avisé le premier de tout ce qu'avaient de défectueux les éditions antérieures, a préparé dès longtemps la sienne, qui est en voie de s'exécuter. Un ami dont le nom reviendra souvent sous notre plume, et dont le talent animé d'un pur zèle fait faute désormais en bien des endroits de la littérature, M. Charles Labitte, devait s'y associer à M. Ravenel: c'est avec les notes de l'un, c'est moyennant les renseignements continus et les directions de l'autre, qu'il m'est permis ici de venir repasser sur cette histoire et d'en fixer quelques particularités avec plus de précision qu'on n'avait fait jusqu'à présent. L'érudition ou ce qui pourrait en avoir l'air, en s'appliquant à ces sujets qui en sont si éloignés par nature, change véritablement de nom et prend quelque chose de la piété qui se met en quête vers les moindres reliques d'un mort chéri.
M. de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople, vit un jour, parmi les esclaves qu'on amenait vendre au marché, une petite fille qui paraissait âgée d'environ quatre ans, et dont la physionomie l'intéressa: les Turcs avaient pris et saccagé une ville de Circassie, ils en avaient tué ou emmené en esclavage les habitants; l'enfant avait échappé au massacre de ses parents, lesquels étaient princes, dit-on, en leur pays. Du moins les souvenirs de la petite fille lui retraçaient un palais où elle était élevée, et une foule de gens empressés à la servir. M. de Ferriol acheta assez cher (1,500 livres) la petite Circassienne; il était coutumier d'acheter de belles esclaves, et ce n'était guère dans un but désintéressé[68]. Ici il ne paraît pas que son intention fût beaucoup plus pure ni exempte d'arrière-pensée: il songeait à l'avenir et à cultiver cette jeune fleur d'Asie. Étant revenu en France, il y amena l'enfant[69] et la plaça, en attendant mieux, chez sa belle-soeur Mme de Ferriol. Celle-ci, Tencin de son nom, soeur de la célèbre chanoinesse et du futur cardinal, était digne de la famille à tous égards, belle, galante et intrigante. Le mari, M. de Ferriol, receveur-général des finances du Dauphiné, et conseiller, puis président au parlement de Metz, ne joua dans la vie de sa femme qu'un rôle insignifiant et commode. La grande liaison de Mme de Ferriol fut avec le maréchal d'Uxelles. Les recueils du temps[70] donnent comme s'appliquant au premier éclat de leurs amours l'ode de J.-B. Rousseau imitée d'Horace:
Quel charme, beauté dangereuse,
Assoupit ton nouveau Pâris?
Dans quelle oisiveté honteuse
De tes yeux la douceur flatteuse
A-t-elle plongé ses esprits?
Note 68:[ (retour) ] Voici une petite anecdote à l'appui: «M. le comte de Nogent, qui s'appelle Bautru en son nom, est lieutenant-général des armées du roi, fils et peut-être petit-fils d'officier-général, frère de Mme la duchesse de Biron. C'est un homme qui toujours l'a porté fort haut et a fait le seigneur à la cour. Sa hauteur lui a attiré une scène fort déplaisante, en insultant à sa table, à Nogent-le-Roi, pendant les vacances, un officier de son voisinage au sujet d'un mariage pour sa fille. Il a même eu la sottise de demander une réparation devant les juges de Chartres. Cela a donné occasion à cet officier de faire ou faire faire un petit mémoire que l'on a trouvé parfaitement écrit, et qui a été répandu dans tout Paris... Dans le mémoire susdit, l'officier parle de la noblesse de la mère: on demanderait à propos de quoi. C'est une petite allusion sur ce que M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, ramena ici deux esclaves très-belles. Il en garda une pour lui; le comte de Nogent, qui peut-être était son ami, prit l'autre. Non-seulement il l'a gardée, mais il l'a épousée, et c'est d'elle que vient la fille à marier qui a fait le sujet de la dispute.» (Journal de l'avocat Barbier, avril 1732.)
Note 69:[ (retour) ] M. de Ferriol eut plusieurs missions et fit plusieurs voyages et séjours à Constantinople. Une première fois, en 1692, il fut envoyé auprès de l'ambassadeur de France, qui le présenta au grand-vizir, et celui-ci l'autorisa à le suivre à l'armée; M. de Ferriol fit ainsi les campagnes de 1692, 1693 et 1694, dans la guerre des Turcs et des Hongrois mécontents contre l'Empereur. Revenu en France au printemps de 1695, il reçoit en mars 1696 une nouvelle mission, et cette fois il est accrédité directement auprès du grand-vizir; il fait la campagne de 1696, celle de 1697, passe l'hiver et le printemps de 1698 à Constantinople, s'embarque pour la France le 22 juin 1698, et arrive à Marseille le 20 août.—C'est dans ce second voyage qu'il acheta et qu'il amena en France la jeune Aïssé.—En 1699, M. de Ferriol, qui n'avait eu jusque-là que des missions temporaires, remplaça à Constantinople, en qualité d'ambassadeur, M. Castagnères de Châteauneuf. Parti de Toulon dans les derniers jours de juillet 1699, il alla résider en Turquie durant plus de dix ans, ne fut remplacé qu'en novembre 1710 par M. Desalleurs, et ne rentra en France que le 23 mai 1711. Ces dates, que nous devons aux bienveillantes communications de M. Mignet, nous seront tout à l'heure précieuses.
Note 70:[ (retour) ] Bibliothèque du roi, mss., dans le Recueil dit de Maurepas (XXX, page 279, année 1716).—Voir ci-après la note [A].
La fin de l'ode semblait menacer l'amant crédule de quelque prochaine inconstance de la perfide:
Insensé qui sur tes promesses
Croit pouvoir fonder son appui,
Sans songer que mêmes tendresses,
Mêmes serments, mêmes caresses,
Trompèrent un autre avant lui!
Mais il ne paraît pas que le pronostic ait eu son effet: Mme de Ferriol comprit vite que son crédit dans le monde et sa considération étaient attachés à cette liaison avec le maréchal-ministre, et elle s'y tint. On voit, dans les lettres nombreuses que lord Bolingbroke adresse à Mme de Ferriol[71], qu'il n'en est aucune où il ne lui parle du maréchal comme du grand intérêt de sa vie. Il résulte du témoignage de mademoiselle Aïssé qu'il y avait dans cet état plus de montre que de fond, et que le crédit de la dame baissa fort avec l'éclat de ses yeux[72]. Tant qu'elle fut jeune pourtant, Mme de Ferriol parut fort recherchée, et elle eut rang parmi les femmes en vogue du temps. Ses deux fils, MM. de Font-de-Veyle et d'Argental, surtout ce dernier, furent élevés avec la jeune Aïssé comme avec une soeur. Les Registres de la paroisse Saint-Eustache, à la date du 21 décembre 1700, nous montrent damoiselle Charlotte Haidée[73] et le petit Antoine de Ferriol (Pont-de-Veyle), représentant tous deux le parrain et la marraine absents au baptême de d'Argental, «lesquels, est-il dit des deux enfants témoins, ont déclaré ne savoir signer.» Aïssé pouvait avoir sept ans au plus à cette date de 1700, ayant été achetée en 1697 ou 1698. L'éducation répara vite ces premiers retards. Un passage des Lettres semble indiquer qu'elle fut mise au couvent des Nouvelles Catholiques; mais c'est surtout dans le monde qu'elle se forma. Cette décadence de Louis XIV, où la corruption pour éclater n'attendait que l'heure, faisait encore une société bien spirituelle, bien riche d'agréments; cela était surtout vrai des femmes et du ton; le goût valait mieux que les moeurs; on sortait de Saint-Cyr, après tout, on venait de lire La Bruyère. On retrouverait jusque dans madame de Tencin la langue de madame de Maintenon. L'esprit d'Aïssé ne fut pas lent à s'orner de tout ce qui pouvait relever ses grâces naturelles sans leur ôter rien de leur légèreté, et la jeune Circassienne, la jeune Grecque[D], comme chacun l'appelait autour d'elle, continua d'être une créature ravissante, en même temps qu'elle devint une personne accomplie.
Note 71:[ (retour) ] Lettres historiques, politiques, philosophiques et littéraires de lord Bolingbroke; 3 vol. in-8°, 1808. Ces lettres sont une source des plus essentielles pour l'histoire d'Aïssé.
Note 72:[ (retour) ] «Tout le monde est excédé de ses incertitudes (il s'agissait d'un voyage à faire à Pont-de-Veyle en Bourgogne); le vrai de ses difficultés, c'est qu'elle ne voudrait point quitter le maréchal, qui ne s'en soucie point et ne ferait pas un pas pour elle. Mais elle croit que cela lui donne de la considération dans le monde. Personne ne s'adresse à elle pour demander des grâces au vieux maréchal...» (Lettre XI.)
Note 73:[ (retour) ] Elle s'appelait Charlotte, du nom de l'ambassadeur (Charles), qui fut sans doute son parrain. Haidée, Aïssé, paraissent n'être que des variantes de transcription d'un même nom de femme bien connu chez les Turcs. La plus adorable entre les héroïnes du Don Juan De Byron est une Haidée.—Voir ci-après les notes [B] et [C].
Une grave, une fâcheuse et tout à fait déplaisante question se présente: Quel fut le procédé de M. de Ferriol l'ambassadeur à l'égard de celle qu'il considérait comme son bien, lorsqu'il la vit ainsi ou qu'il la retrouva grandissante et mûrissante, tempestiva viro, comme dit Horace? Cette question semblait n'en être plus une depuis longtemps; on a cité un passage tiré d'une lettre de M. de Ferriol à Mlle Aïssé, trouvée dans les papiers de M. d'Argental, duquel il ressortait trop nettement, ce semble, qu'elle aurait été sa maîtresse; mais ce passage isolé en dit plus peut-être qu'il ne convient d'y entendre, à le lire en son lieu et en son vrai sens. Nous donnerons donc ici la lettre entière, qui n'a été publiée qu'assez récemment[74]; elle ne porte avec elle aucune indication de date ni d'endroit.
Note 74:[ (retour) ] Par la Société des Bibliophiles français, année 1828.
Lettre de M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, à mademoiselle Aïssé.
«Lorsque je vous retiray des mains des infidelles, et que je vous acheptay, mon intention n'estoit pas de me préparer des chagrins et de me rendre malheureux; au contraire, je prétendis profiter de la décision du destin sur le sort des hommes pour disposer de vous à ma volonté, et pour en faire un jour ma fille ou ma maistresse. Le mesme destin veut que vous soiés l'une et l'autre, ne m'estant pas possible de séparer l'amour de l'amitié, et des désirs ardens d'une tendresse de père; et tranquile, conformés vous au destin, et ne séparés pas ce qu'il semble que le Ciel ayt prit plaisir de joindre.
«Vous auriés esté la maistresse d'un Turc qui auroit peut estre partagé sa tendresse avec vingt autres, et je vous aime uniquement, au point que je veux que tout soit commun entre nous, et que vous disposiés de ce que j'ay comme moy mesme.
«Sur touttes choses plus de brouilleries, observés vous et ne donnés aux mauvaises langues aucune prise sur vous; soyés aussy un peu circonspecte sur le choix de vos amyes, et ne vous livrés à elles que de bonne sorte; et quand je seray content, vous trouverez en moy ce que vous ne trouveriés en nul autre, les noeuds à part qui nous lient indissolublement. Je t'embrasse, ma chère Aïssé, de tout mon coeur.»
Voilà une lettre qui certes est bien capable, à première lecture, de donner la chair de poule aux amis délicats de la tendre Aïssé; M. de La Porte, qui la publia en 1828, la prend dans son sens le plus grave, sans même songer à la discuter. Si alarmante qu'elle soit, elle se trouve pourtant moins accablante à la réflexion, et, pour mon compte, je me range tout, à fait à l'avis de M. Ravenel, que notre ami, M. Labitte, partageait également: cette lettre ne me fait pas rendre les armes du premier coup. Qu'y voit-on en effet? Raisonnons un peu. On y voit qu'à un certain moment M. de Ferriol fut jaloux de quelqu'un dont on commençait à jaser auprès d'Aïssé; qu'à cette occasion il signifia à celle-ci ses intentions, jusque-là obscures, et sa volonté, dont elle avait pu douter, se considérant plutôt comme sa fille: Le même destin veut que vous soyez l'une et l'autre... Cette parole, remarquez-le bien, s'applique à l'avenir bien plus naturellement qu'au passé. L'enfant est devenu une jeune fille; elle n'a pas moins de dix-sept ou dix-huit ans, alors que M. de Ferriol (je le suppose rentré en France) a soixante ans bien sonnés, car il ne rentre qu'en mai 1711[75]. Voilà donc qu'aux premiers noeuds, en quelque sorte légitimes; qui, dit-il, les lient déjà indissolublement, et qu'il a soin de mettre à part, le tuteur et maître croit que le temps est venu d'en ajouter d'autres. Il se déclare pour la première fois nettement, il se propose et prétend s'imposer: reste toujours à savoir s'il fut accepté, et rien ne le prouve. J'insiste là-dessus: la phrase qui, lue isolément, semblait constater une situation établie, accomplie, et sur laquelle on s'est jusqu'ici fondé, comme sur une pièce de conviction, pour rendre l'esclave à son maître, n'indique qu'un ordre pour l'avenir, un commandement à la turque; or, encore une fois, rien n'indique que l'aga ait été obéi.
Note 75:[ (retour) ] Lorsqu'il mourut en octobre 1722, il est dit dans les registres de Saint-Roch qu'il était âgé d'environ soixante-quinze ans.—Voir ci-après la note [E].
Je ne parle ici qu'en me réduisant aux termes mêmes de la lettre; mais il y a plus, il y a mieux: le caractère d'Aïssé est connu; sa noblesse, sa délicatesse de sentiments, sont manifestes dans ses Lettres et par tout l'ensemble de sa conduite. Il n'y avait pour elle de ce côté-là qu'un danger, c'était dans ces années obscures, indécises, où la puberté naissante de la jeune fille se confond encore dans l'ignorance de l'enfant, alors qu'on peut dire:
Il n'est déjà plus nuit, il n'est pas encor jour.
Or, ces années-là, ces années entre chien et loup, elle les passa à quatre cents lieues de M. de Ferriol, et rien n'est plus probant en telle matière que l'alibi[76]. Lorsqu'il revint dans l'été de 1711, elle avait déjà atteint à cet âge où l'on n'est plus abusée que lorsqu'on le veut bien; elle avait de dix-sept à dix-huit ans, et M. de Ferriol en avait environ soixante-quatre. Ce sont là aussi des garanties, surtout, je le répète, quand le caractère d'ailleurs est bien connu, et qu'on a affaire à une personne d'esprit et de coeur, qui va tout à l'heure résister au Régent de France.
Note 76:[ (retour) ] On a dit dans une note précédente qu'il résidait à Constantinople en qualité d'ambassadeur; il y était arrivé le 11 janvier 1700. Tandis qu'Aïssé, en France, cessait d'être un enfant, il avait maille à partir ailleurs; l'extrait suivant, puisé aux sources, ne laisse rien à désirer: «En 1709, des plaintes ayant été portées contre lui par divers membres de la nation française, il est rappelé le 27 mars 1710. Son rappel est fondé sur l'état de sa santé, dont il ne se plaint pas. Bien que remplacé par le comte Desalleurs, qui prend en main les affaires de l'ambassade le 2 novembre 1710, M. de Ferriol n'en continue pas moins de correspondre avec la Cour sur les affaires, se plaint vivement de M. Desalleurs, qui le lui rend bien, et enfin s'embarque le 30 mars 1711 pour la France, où il arrive le 23 mai.»—Voir ci-après la note [F].
À quelle date la lettre qu'on a lue fut-elle écrite? Dans quelle circonstance et à quelle occasion? Mlle Aïssé, en ses Lettres, a raconté avec enjouement l'histoire de ce qu'elle appelle ses amours avec le duc de Gèvres, amours de deux enfants de huit à dix ans, et dont elle se moquait à douze: «Comme on nous voyait toujours ensemble, les gouverneurs et les gouvernantes en firent des plaisanteries entre eux, et cela vint aux oreilles de mon aga, qui comme vous le jugez, fit un beau roman de tout cela.» Serait-ce à propos de ce bruit, commenté et grossi après coup, que la semence aurait été écrite? A-t-elle pu l'être de Constantinople même et en prévision du retour, ce qui serait une grossièreté de plus? Quoi qu'il en soit, dans cette même lettre où Mlle Aïssé raconte ses amours enfantines, elle ajoute, en s'adressant à son amie, Mme de Calandrini: «Quoi! madame, vous me croiriez capable de vous tromper! Je vous ai fait l'aveu de toutes mes faiblesses; elles sont bien grandes; mais jamais je n'ai pu aimer qui je ne pouvais estimer. Si ma raison n'a pu vaincre ma passion, mon coeur ne pouvait être séduit que par la vertu ou par tout ce qui en avait l'apparence.» Un tel langage dans une bouche si sincère, et de la part d'une conscience si droite, n'exclut-il pas toute liaison d'un certain genre avec M. de Ferriol? Il n'y en a pas trace dans la suite de ces lettres à Mme de Calandrini. Chaque fois qu'Aïssé, dans cette confidence touchante, se reproche ses fautes, ce n'est que par rapport à une seule personne trop chère, et il n'y paraît aucune allusion à une autre faiblesse, plus ou moins volontaire, qui aurait précédé et qu'elle aurait dû considérer, d'après ses idées acquises depuis, comme une mortelle flétrissure. Lorsqu'elle résiste aux instances de mariage que lui fait son passionné chevalier, parmi les raisons qu'elle oppose, on ne voit pas que la pensée d'une telle objection se soit présentée à elle; elle ne se trouve point digne de lui par la fortune, par la situation, et non point du tout parce qu'elle a été la victime d'un autre. Lorsqu'elle parle de l'ambassadeur défunt, elle le fait en des termes d'affection qui n'impliquent aucun ressentiment, tel qu'un pareil acte aurait dû lui en laisser. «Pour parler de la vie que je mène, et dont vous avez la bonté, écrit-elle à son amie[77], de me demander des détails, je vous dirai que la maîtresse de cette maison est bien plus difficile à vivre que le pauvre ambassadeur.» Parlerait-elle sur ce ton de quelqu'un qui lui rappellerait décidément une faute odieuse, avilissante? Pourquoi ne pas admettre que ce pauvre ambassadeur, déjà vieux et vaincu du temps, comme dit le poëte, finit par se décourager et par devenir bon homme?
Note 77:[ (retour) ] Lettre XIV.
Et en effet, jusqu'à la publication du fragment malencontreux, on avait cru dans la société que si M. de Ferriol avait eu à un moment quelque dessein sur elle, Mlle Aïssé avait dû à la protection des fils de Mme de Ferriol, et particulièrement à celle de d'Argental, de s'être soustraite aux persécutions de l'oncle. C'était le sentiment des premiers éditeurs, héritiers des traditions et des souvenirs de la famille Calandrini; personne alors ne le contesta[78]. L'Année littéraire, parlant d'Aïssé au sujet de cette publication, disait: «Elle se fit aimer de tout le monde; malheureusement tout autour d'elle respirait la volupté. Cette éducation dangereuse ne la séduisit cependant pas au point de la faire céder aux vues de M. de Ferriol, qui, peu généreux, exigeait d'elle trop de reconnaissance, et d'un grand prince qui voulait en faire sa maîtresse; mais elle la disposa à la tendresse, et le chevalier d'Aydie en profita[79].» Le récit de M. Craufurd[80] rentre tout à fait dans cette opinion qu'on avait généralement, et on sent qu'il ne change d'avis que sur la prétendue preuve écrite. Nous croyons avoir réduit cette preuve à sa juste valeur.
Note 78:[ (retour) ] On trouve dans le Journal de Paris, du 28 novembre 1787, une lettre signée Villars qui reproche à l'éditeur d'avoir mêlé à sa publication des anecdotes défavorables à la famille Ferriol; le témoignage de M. d'Argental, encore vivant, y est invoqué. Celle lettre, écrite dans un intérêt de famille, prouve une seule chose, c'est qu'on était loin de croire alors et qu'on n'avait jamais admis jusque-là qu'Aïssé eût été sacrifiée à l'ambassadeur.—Voir ci-après la note [G].
Note 79:[ (retour) ] Année littéraire, 1788. tome VI, page 209.
Note 80:[ (retour) ] Essais de Littérature française, tome 1er, page 188 (3e édition).
Le fait est qu'à dater d'un certain moment, qui pourrait bien n'être autre que celui de la tentative avortée, Mlle Aïssé eut son domicile habituel chez Mme de Ferriol, et ce ne fut plus ensuite que dans les deux dernières années de la vie de l'ambassadeur qu'elle retourna près de lui pour lui rendre les soins de la reconnaissance. Il mourut le 26 octobre 1722, à l'âge d'environ soixante-quinze ans. Est-il besoin d'ajouter que, durant ce dernier séjour[81], elle était plus que préservée par toutes les bonnes raisons et par l'amour même du chevalier d'Aydie, qui l'aimait dès lors, comme on le voit d'après certains passages des Lettres de lord Bolingbroke? Je transcrirai ici quelques-uns de ces endroits qui ont de l'intérêt à travers leur obscurité et malgré le sous-entendu des allusions.
Note 81:[ (retour) ] Mme de Ferriol, qui avait habité d'abord rue des Fossés-Montmartre, logeait en dernier lieu rue Neuve-Saint-Augustin, et l'ambassadeur demeurait dans le même hôtel; ainsi ces diverses installations pour Aïssé se réduisaient au plus à un changement d'appartement.
Bolingbroke écrivait à Mme de Ferriol, le 17 novembre 1721, en l'invitant à venir passer les fêtes de Noël à sa campagne de la Source, près d'Orléans: «Nous avons été fort agréablement surpris de voir que Mlle Aïssé veuille être de la partie et renoncer pendant quelque temps aux plaisirs de Paris. Peut-être ne fait-elle pas mal de visiter ses amis au fond d'une province, comme d'autres y vont visiter leurs mères. Quel que soit le motif qui nous attire ce plaisir, nous lui en sommes très-obligés...» Et sur une autre page de la même lettre, dans une apostille pour M. d'Argental: «N'auriez-vous pas contribué à nous procurer le plaisir d'y voir Mlle Aïssé? Je soupçonne fort que vos conseils, et peut-être le procédé d'une autre personne, lui ont inspiré un goût pour la campagne, que je tâcherais de cultiver, si j'avais quelques années de moins.»—Quel est ce procédé? et de quelle autre personne s'agit-il? Nous chercherons tout à l'heure.—Un mois après, Bolingbroke écrivait encore à Mme de Ferriol (30 décembre 1721): «Je compte que vous viendrez; je me flatte même de l'espérance d'y voir Mme du Deffand; mais, pour Mlle Aïssé, je ne l'attends pas. Le Turc sera son excuse, et un certain chrétien de ma connaissance, sa raison.» Ainsi, dès lors, Mlle Aïssé était aimée du chevalier d'Aydie (car c'est bien lui qui se trouve ici désigné); et si elle restait à Paris, sous prétexte de ne pas quitter M. de Ferriol, elle avait sa raison secrète, plus voisine du coeur.
A une date antérieure, le 4 février 1719, il est question, dans un autre billet de Bolingbroke à d'Argental, de je ne sais quel événement plus ou moins fâcheux survenu à l'aimable Circassienne; je donne les termes mêmes sans me flatter de les pénétrer: «Je vous suis très-obligé, mon cher monsieur, de votre apostille; mais la nouvelle que vous m'y envoyez me fâche extrêmement. Mademoiselle Aïssé était si charmante, que toute métamorphose lui sera désavantageuse. Comme vous êtes de tous ses secrets le grand dépositaire[82], je ne doute point que vous ne sachiez ce qui peut lui avoir attiré ce malheur: est-elle la victime de la jalousie de quelque déesse, ou de la perfidie de quelque dieu? Faites-lui mes très-humbles compliments, je vous supplie. J'aimerais mieux avoir trouvé le secret de lui plaire que celui de la quadrature du cercle ou de fixer la longitude.» Comme ce billet à d'Argental est écrit en apostille d'une lettre à Mme de Ferriol et à la suite de la même page, on ne doit pas y chercher un bien grand mystère. Cette métamorphose, qui ne saurait être que désavantageuse, pourrait bien n'avoir été autre chose que la petite vérole qu'aurait envoyée à ce charmant visage quelque divinité jalouse; dans tous les cas, il ne paraît point qu'elle ait laissé beaucoup de traces, et le don de plaire fut après ce qu'il était avant.
Note 82:[ (retour) ]
Tu seras de mon coeur l'unique secrétaire,
Et de tous nos secrets le grand dépositaire.
C'est Dorante qui dit cela dans le Menteur (acte II, scène VI). Bolingbroke savait sa littérature française par le menu.
La phrase qu'on a lue plus haut sur le procédé d'une certaine personne, lequel était de nature, selon Bolingbroke, à faire désirer à Mlle Aïssé un éloignement momentané de Paris, pourrait bien s'appliquer à ce qu'on sait d'une tentative du Régent auprès d'elle. Ce prince, en effet, l'ayant rencontrée chez Mme de Parabère, la trouva tout aussitôt à son gré et ne douta point de réussir; il chercha à plaire de sa personne, en même temps qu'il fit faire sous main des offres séduisantes, capables de réduire la plus rebelle des Danaë; finalement il mit en jeu Mme de Ferriol elle-même, peu scrupuleuse et propre à toutes sortes d'emplois. Rien n'y put faire, et Mlle Aïssé, décidée à ne point séparer le don de son coeur d'avec son estime, déclara que si on continuait de l'obséder, elle se jetterait dans un couvent. Une telle conduite semble assez répondre de celle qu'elle tint envers M. de Ferriol; les deux sultans eurent le même sort; seulement elle y mit avec l'un toute la façon désirable, tout le dédommagement du respect filial et de la reconnaissance.
L'ambassadeur mort (octobre 1722), Mlle Aïssé revint loger chez Mme de Ferriol, qui manqua de délicatesse jusqu'à lui reprocher les bienfaits du défunt. Indépendamment d'un contrat de 4,000 livres de rentes viagères, ce Turc, qui avait du bon, et dont l'affection pour celle qu'il nommait sa fille était réelle, bien que mélangée, lui avait laissé en dernier lieu un billet d'une somme assez forte, payable par ses héritiers. Cette somme à débourser tenait surtout à coeur à Mme de Ferriol, et elle le fit sentir à Mlle Aïssé, qui se leva, alla prendre le billet et le jeta au feu en sa présence.
Ce dut être en 1721 ou 1720 au plus tôt, que les relations de Mlle Aïssé et du chevalier d'Aydie commencèrent: elle le vit pour la première fois chez Mme du Deffand, jeune alors, mariée depuis 1718, et qui était citée pour ses beaux yeux et sa conduite légère, non moins que pour son imagination vive et féconde, comme elle le fut plus tard pour sa cécité patiente, sa fidélité en amitié et son inexorable justesse de raison. Le chevalier Blaise-Marie d'Aydie, né vers 1690, fils de François d'Aydie et de Marie de Sainte-Aulaire, était propre neveu par sa mère du marquis de Sainte-Aulaire de l'Académie française[83]. Ses parents eurent neuf enfants et peu de biens; trois filles entrèrent au couvent, trois cadets suivirent l'état ecclésiastique. Blaise, le second des garçons, qui avait titre clerc tonsuré du diocèse de Périgueuse, chevalier non profès de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, fut présenté à la Cour du Palais-Royal par son cousin le comte de Rions, lequel était l'amant avoué et le mari secret de la duchesse de Berry, fille du Régent. Rions avait la haute main au Luxembourg; il introduisit son jeune cousin, dont la bonne mine réussit d'emblée assez bien pour attirer un caprice passager de cette princesse, qui ne se les refusait guère. Le chevalier était donc dans le monde sur le pied d'un homme à la mode, lorsqu'il rencontra Mlle Aïssé, et, de ce jour-là, il ne fut plus qu'un homme passionné, délicat et sensible. Les premiers temps de leur liaison paraissent avoir été traversés; la résistance de la jeune femme, la concurrence peut-être du Régent, quelques restes de jalousie sans doute de M. de Ferriol, compliquèrent cette passion naissante. Le chevalier fit un long voyage, et on le voit au bout de la Pologne, à Wilna, en juin 1723; mais, à son retour, Mlle Aïssé était vaincue, et on n'en pourrait douter, lors même qu'on n'en aurait d'autre preuve que ce passage d'une lettre de Bolingbroke à d'Argental (de Londres, 28 décembre 1723): «Parlons, en premier lieu, mon respectable magistrat, de l'objet de nos amours. Je viens d'en recevoir une lettre: vous y avez donné occasion, et je vous en remercie. En vous voyant, elle se souvient de moi; et je meurs de peur qu'en me voyant elle ne se souvienne de vous. Hélas! en voyant le Sarmate, elle ne songe ni à l'un ni à l'autre. Devineriez-vous bien la raison de ceci? Faites-lui mes tendres compliments. J'aurai l'honneur de lui répondre au premier jour... Mille compliments à M. votre frère. J'adore mon aimable gouvernante[84]; mandez-moi des nouvelles de son coeur, c'est devant vous qu'il s'épanche.»
Note 83:[ (retour) ] J'emprunterai beaucoup, dans tout ce que j'aurai à dire du chevalier d'Aydie, à une Notice manuscrite dont je dois communication à la bienveillance de M. le comte de Sainte-Aulaire.
Note 84:[ (retour) ] Toujours Mlle Aïssé; il la désigne ainsi par suite de quelque plaisanterie de société et par allusion probablement au rôle où il l'avait vue dans les derniers temps de M. de Ferriol.
Ce passage en sous-entendait beaucoup plus qu'il n'en exprimait, et l'année précédente il s'était passé un événement dont bien peu de personnes avaient eu le secret. Mlle Aïssé, sentant qu'elle allait devenir mère, n'avait pu prendre sur elle de se confier à Mme de Ferriol, qui aurait trop triomphé de voir le naufrage d'une vertu naguère si assurée, et qui n'était pas femme à comprendre ce qui sépare une tendre faiblesse d'une séduction par intérêt ou par vanité. Dans son anxiété croissante, et les moments du péril approchant, la jeune femme recourut à Mme de Villette, qui, depuis un an ou deux ans, avait pris nom lady Bolingbroke. Cette dame aimable et spirituelle avait épousé en premières noces le marquis de Villette, proche parent de Mme de Maintenon [85], veuf et père déjà de plusieurs enfants, du nombre desquels était cette charmante madame de Caylus. Mme de Villette, à peu près du même âge que sa belle-fille et sortie également de Saint-Cyr, avait, dans son veuvage, contracté une union fort intime, fort effective, avec lord Bolingbroke, alors réfugié en France: tantôt il passait le temps chez elle, à sa campagne de Marsilly, près de Nogent-sur-Seine; tantôt elle habitait chez lui, à sa jolie retraite de la Source, près d'Orléans, où Voltaire les visitait. Dans un voyage qu'elle fit à Londres pour les intérêts de l'homme illustre et orageux dont elle avait su fixer le coeur, elle avait paru comme sa femme et elle en garda le nom, quoique de malins amis aient voulu douter que le sacrement ait jamais consacré entre eux le lien. Peu nous importe ici: elle était bonne, elle était indulgente; elle entra vivement dans les tourments de la pauvre Aïssé et n'épargna rien pour pourvoir à ses embarras. Elle fit semblant de l'emmener en Angleterre vers la fin de mai 1724: pendant ce temps, Bolingbroke, resté en France, écrivait de la Source à Mme de Ferriol, pour mieux déjouer tous soupçons (2 juin 1724): «Avez-vous eu des nouvelles d'Aïssé? La marquise (Mme de Villette) m'écrit de Douvres: elle y est arrivée vendredi au soir, après le passage du monde le plus favorable. La mer ne lui a causé qu'un peu de tourment de tête; mais pour sa compagne de voyage, elle a rendu son dîner aux poissons.»
Note 85:[ (retour) ] Philippe Le Valois, marquis de Villette, chef d'escadre, dont M. de Monmerqué vient de publier les Mémoires (1844).
On conjecture que ce fut à cette époque même qu'Aïssé, retirée dans un faubourg de Paris, entourée des soins du chevalier et assistée de la fidèle Sophie, sa femme de chambre, donna le jour à une fille, qui fut baptisée sous le nom de Célénie Leblond. On retrouve lady Bolingbroke de retour en France dès septembre 1724; probablement elle fut censée ramener sa compagne; les détails du stratagème nous échappent. Il est certain d'ailleurs qu'elle se chargea d'abord de l'enfant; elle put l'emmener en Angleterre, où elle retournait à la fin d'octobre, même année; quelque temps après, la petite fille reparut pour être placée au couvent de Notre-Dame à Sens, sous le nom de miss Black[86] et à titre de nièce de lord Bolingbroke. L'abbesse de ce couvent était une fille même de Mme de Villette, née du premier mariage. Tout cela, on le voit; concorde et s'explique à merveille; on a le cadre et le canevas du roman; mais c'est de la physionomie des personnages et de la nature des sentiments qu'il tire son véritable et durable intérêt.
Note 86:[ (retour) ] Ce nom de fantaisie, miss Black, semble avoir été donné pour faire contraste et contre-vérité à celui de Célénie Leblond.
Le chevalier d'Aydie, dans sa jeunesse, offrait plus d'un de ces traits qui s'adaptent d'eux-mêmes à un héros de roman; Voltaire, écrivant à Thieriot et lui parlant de sa tragédie d'Adélaïde du Guesclin à laquelle il travaillait alors, disait (24 février 1733): «C'est un sujet tout français et tout de mon invention, où j'ai fourré le plus que j'ai pu d'amour, de jalousie, de fureur, de bienséance, de probité et de grandeur d'âme. J'ai imaginé un sire de Couci, qui est un très-digne homme, comme on n'en voit guère à la Cour; un très-loyal chevalier, comme qui dirait le chevalier d'Aydie, ou le chevalier de Froulay.» Il avait dans le moment à se louer des bons offices de tous deux près du garde des sceaux; il y revient dans une lettre du 13 janvier 1736, à Thieriot encore: «Si vous revoyez les deux chevaliers sans peur et sans reproche, joignez, je vous en prie, votre reconnaissance à la mienne. Je leur ai écrit; mais il me semble que je ne leur ai pas dit assez avec quelle sensibilité je suis touché de leurs bontés, et combien je suis orgueilleux d'avoir pour mes protecteurs les deux plus vertueux hommes du royaume.»—La Correspondance de Mme du Deffand[87] nous donne également à connaître le chevalier par le dehors et tel qu'il était aux yeux du monde et dans l'habitude de l'amitié. Plusieurs lettres de lui nous le font voir après la jeunesse et bonnement retiré en famille dans sa province. Nous donnerons ici au long son portrait tracé par Mme du Deffand; elle soupçonnait, mais elle ne marque pas assez profondément (car le monde ne sait pas tout) ce qui était le trait distinctif de son être, la sensibilité, la passion et surtout la tendre fidélité dont il se montra capable: ce sera à Mlle Aïssé de compléter Mme du Deffand sur ces points-là.
Portrait de M. le Chevalier d'Aydie par madame la marquise du Deffand[88].
Note 87:[ (retour) ] Les deux volumes in-8° publiés en 1809.
Note 88:[ (retour) ] Grâce à une copie manuscrite qui provient des papiers mêmes du Chevalier, nous pouvons donner ce portrait, un peu différent de ce qu'il est dans la Correspondance de Mme du Deffand; on a fait subir à celui-ci, comme il arrive trop souvent, de prétendues petites corrections qui l'ont écourté.
«L'esprit de M. le Chevalier d'Aydie est chaud, ferme et vigoureux; tout en lui a la force et la vérité du sentiment. On dit de M. de Fontenelle qu'à la place du coeur il a un second cerveau; on pourrait croire que la tête du Chevalier contient un second coeur. Il prouve la vérité de ce que dit Rousseau, que c'est dans notre coeur que notre esprit réside[89].
Note 89:[ (retour) ]
Dans le portrait tel qu'il a été imprimé en 1809, cette phrase sur Rousseau est supprimée, et l'on y a mis l'observation sur Fontenelle au passé: On a dit de M. de Fontenelle qu'il avait... Il résulte, au contraire, de notre version plus exacte et plus complète, que Fontenelle vivait encore quand Mme du Deffand traçait ce portrait. Quant à Rousseau, il s'agit ici de Jean-Baptiste, qui a dit dans son Épître à M. de Breteuil:
Votre coeur seul doit être votre guide:
Ce n'est qu'en lui que notre esprit réside.
«Jamais les idées du Chevalier ne sont affaiblies, subtilisées ni refroidies par une vaine métaphysique. Tout est premier mouvement en lui: il se laisse aller à l'impression que lui font les sujets qu'il traite. Souvent il en devient plus affecté, à mesure qu'il parle; souvent il est embarrassé au choix du mot le plus propre à rendre sa pensée, et l'effort qu'il fait alors donne plus de ressort et d'énergie à ses paroles. Il n'emprunte les idées ni les expressions de personne; ce qu'il voit, ce qu'il dit, il le voit et il le dit pour la première fois. Ses définitions, ses images sont justes, fortes et vives; enfin le Chevalier nous démontre que le langage du sentiment et de la passion est la sublime et véritable éloquence.
«Mais le coeur n'a pas la faculté de toujours sentir, il a des temps de repos; alors le Chevalier paraît ne plus exister. Enveloppé de ténèbres, ce n'est plus le même homme, et l'ont croirait que, gouverné par un Génie, le Génie le reprend et l'abandonne suivant son caprice[90]. Quoique le Chevalier pense et agisse par sentiment, ce n'est peut-être pas néanmoins l'homme du monde le plus passionné ni le plus tendre; il est affecté par trop de divers objets pour pouvoir l'être fortement par aucun en particulier. Sa sensibilité est, pour ainsi dire, distribuée à toutes les différentes facultés de son âme, et cette diversion pourrait bien défendre son coeur et lui assurer une liberté d'autant plus douce et d'autant plus solide qu'elle est également éloignée de l'indifférence et de la tendresse. Cependant il croit aimer; mais ne s'abuse-t-il point? Il se passionne pour les vertus qui se trouvent en ses amis; il s'échauffe en parlant de ce qu'il leur doit, mais il se sépare d'eux sans peine, et l'on serait tenté de croire que personne n'est absolument nécessaire à son bonheur. En un mot, le Chevalier paraît plus sensible que tendre.
Note 90:[ (retour) ] L'imprimé de 1809 donne ici une version différente et qui mérite d'être reproduite, parce qu'elle ne laisse pas d'être heureuse et qu'elle semble de la plume même de l'auteur: «... Alors le Chevalier n'est plus le même homme: toutes ses lumières s'éteignent; enveloppé de ténèbres, s'il parle, ce n'est plus avec la même éloquence; ses idées n'ont plus la même justesse, ni ses expressions la même énergie, elles ne sont qu'exagérées; on voit qu'il se recherche sans se trouver: l'original a disparu, il ne reste plus que la copie.» Cette expression: il se recherche sans se trouver, nous paraît d'une trop bonne langue pour ne pas provenir de Mme du Deffand.
«Plus une âme est libre, plus elle est aisée à remuer. Aussi quiconque a du mérite peut attendre du Chevalier quelques moments de sensibilité. L'on jouit avec lui du plaisir d'apprendre ce qu'on vaut par les sentiments qu'il vous marque, et cette sorte de louanges et d'approbation est bien plus flatteuse que celle que l'esprit seul accorde et où le coeur ne prend point de part.
«Le discernement du Chevalier est éclairé et fin, son goût très-juste; il ne peut rester simple spectateur des sottises et des fautes du genre humain. Tout ce qui blesse la probité et la vérité devient sa querelle particulière. Sans miséricorde pour les vices et sans indulgence pour les ridicules, il est la terreur des méchants et des sots; ils croient se venger de lui en l'accusant de sévérité outrée et de vertus romanesques; mais l'estime et l'amour des gens d'esprit et de mérite le défendent bien de pareils ennemis.
Le Chevalier est trop souvent affecté et remué pour que son humeur soit égale; mais cette inégalité est plutôt agréable que fâcheuse. Chagrin sans être triste, misanthrope sans être sauvage, toujours vrai et naturel dans ses différents changements, il plaît par ses propres défauts, et l'on serait bien fâché qu'il fût plus parfait.»
Sans être un bel-esprit, comme cela devenait de mode à cette date, le chevalier d'Aydie avait de la lecture et du jugement; il savait écouter et goûter; son suffrage était de ceux qu'on ne négligeait pas. Lorsque d'Alembert publia en 1753 ses deux premiers volumes de Mélanges, Mme du Deffand consulta les diverses personnes de sa société; elle alla, pour ainsi dire, aux voix dans son salon, et mit à part les avis divers pour que l'auteur en pût faire ensuite son profit; c'est sans doute ce qui a procuré l'opinion du chevalier d'Aydie qu'on trouve recueillie dans les Oeuvres de d'Alembert[91]. Très-lié avec Montesquieu, il écrivait de lui avec une effusion dont on ne croirait pas qu'un si grave génie pût être l'objet, et qui de loin devient le plus piquant comme le plus touchant des éloges: «Je vous félicite, madame, du plaisir que vous avez de revoir M. de Formont et M. de Montesquieu; vous avez sans doute beaucoup de part à leur retour, car je sais l'attachement que le premier a pour vous, et l'autre m'a souvent dit avec sa naïveté et sa sincérité ordinaire: «J'aime cette femme de tout mon coeur; elle me plaît, elle me divertit; il n'est pas possible de s'ennuyer un moment avec elle.» S'il vous aime donc, madame, si vous le divertissez, il y a apparence qu'il vous divertit aussi, et que vous l'aimez et le voyez souvent. Eh! qui n'aimerait pas cet homme, ce bon homme, ce grand homme, original dans ses ouvrages, dans son caractère, dans ses manières, et toujours ou digne d'admiration ou aimable!» —Sans donc nous étendre davantage ni anticiper sur les années moins brillantes, on saisit bien, ce me semble, la physionomie du chevalier à cet âge où il est donné de plaire: brave, loyal, plein d'honneur, homme d'épée sans se faire de la gloire une idole, homme de goût sans viser à l'esprit, coeur naturel, il était de ceux qui ne sont tout entiers eux-mêmes et qui ne trouvent toute leur ambition et tout leur prix que dans l'amour.
Note 91:[ (retour) ] Oeuvres posthumes, an VII, tome Ier, page 117.
On ne possède aucune des lettres qu'Aïssé lui adressa; nous n'avons l'image de cette passion, à la fois violente et délicate, que réfléchie dans le sein de l'amitié et déjà voilée par les larmes de la religion et du repentir. La fille d'Aïssé et du chevalier avait deux ans; leur liaison continuait avec des redoublements de tendresse de la part du chevalier, qui bien souvent pensait à se faire relever de ses voeux pour épouser l'amie à laquelle il aurait voulu assurer une position avouée et la paix de l'âme. Il semblait, en effet, qu'une inquiétude secrète se fût logée au coeur de la tendre Aïssé, et qu'elle n'osât jouir de son bonheur. Les attendrissements mêmes que lui causaient les témoignages du chevalier étaient trop vifs pour elle et la consumaient. Elle n'aurait rien voulu accepter qui fût contre l'intérêt et contre l'honneur de famille de celui qu'elle aimait. Une sorte de langueur passionnée la minait en silence. C'est alors que, dans l'été de 1726, Mme de Calandrini vint de Genève passer quelques mois à Paris, et se lia d'amitié avec elle. Cette dame, qui, par son mariage, tenait à l'une des premières familles de Genève, était Française et Parisienne, fille de M. Pellissary, trésorier général de la marine; elle avait eu l'honneur d'être célébrée, dans son enfance, par le poëte galant Pavillon[92]. Une soeur de Mme de Calandrini avait épousé le vicomte de Saint-John, père de lord Bolingbroke, qu'il avait eu d'un premier lit: de là l'étroite liaison des Calandrin avec les Bolingbroke, les Villette et les Ferriol. Genève ainsi tenait son coin chez les tories et dans la Régence. Mme de Calandrini était à la fois une femme aimable et une personne vertueuse; elle s'attacha à l'intéressante Aïssé, gagna sa confiance, reçut son secret, et lui donna des conseils qui peuvent paraître sévères, et qu'Aïssé ne trouvait que justes. Celle-ci, née pour les affections, et qui les avait dû refouler jusque-là, orpheline dès l'enfance, n'ayant pas eu de mère et l'étant à son tour sans oser le paraître, amante heureuse mais troublée dans son aveu, du moment qu'elle rencontra un coeur de femme digne de l'entendre; s'y abandonna pleinement, elle éclata: «Je vous aime comme ma mère, ma soeur, ma fille, enfin comme tout ce qu'on doit aimer.» De vifs regrets aussitôt, des retours presque douloureux s'y mêlèrent: «Hélas! que n'étiez-vous madame de Ferriol? vous m'auriez appris à connaître la vertu!» Et encore: «Hélas! madame, je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je vous ai dit cent fois, je vous le répéterai: dès le moment que je vous ai connue, j'ai senti pour vous la confiance et l'amitié la plus forte. J'ai un sincère plaisir à vous ouvrir mon coeur; je n'ai point rougi de vous confier toutes mes faiblesses; vous seule avez développé mon âme; elle était née pour être vertueuse. Sans pédanterie, connaissant le monde, ne le haïssant point, et sachant pardonner suivant les circonstances, vous sûtes mes fautes sans me mésestimer. Je vous parus un objet qui méritait de la compassion, et qui était coupable sans trop le savoir. Heureusement c'était aux délicatesses mêmes d'une passion que je devais l'envie de connaître la vertu. Je suis remplie de défauts, mais je respecte et j'aime la vertu...» Cette idée de vertu entra donc distinctement pour la première fois dans ce coeur qui était fait pour elle, qui y aspirait d'instinct, qui était malade de son absence, mais qui n'en avait encore rencontré jusque-là aucun vrai modèle. Cette pensée se trouve exprimée avec ingénuité, avec énergie, en maint endroit des lettres; elles suivirent de près le départ de Mme de Calandrini, à dater d'octobre 1726. Mlle Aïssé cause avec son amie de ses regrets d'être loin d'elle, du monde qu'elle a sous les yeux et qu'elle commence à trouver étrange, et aussi elle touche en passant l'état de ses propres sentiments et de ceux du chevalier; c'est un courant peu développé qui glisse d'abord et peu à peu grossit. Après bien des retards, bien des projets déjoués, il y a un voyage qu'elle fait à Genève; il y en a un à Sens où elle voit au couvent sa fille chérie. Sa santé décroît, ses scrupules de conscience augmentent, la passion du chevalier ne diminue pas; tout cela mène au triomphe des conseils austères et à une réconciliation chrétienne en vue de la mort, conclusion douce et haute, pleine de consolations et de larmes.
Note 92:[ (retour) ] Voir dans les Oeuvres d'Etienne Pavillon (1750, tome Ier, page 169) la lettre, moitié vers et moitié prose, adressée à Mlle Julie de Pellissary, âgée de huit ans. Dans l'une des lettres suivantes (page 175), sur le mariage de mademoiselle de Pellissary avec M. Warthon, il faut lire Saint-John et non pas Warthon.
Ce qui fait le charme de ces lettres, c'est qu'elles sont toutes simples et naturelles, écrites avec abandon et une sincérité parfaite. «Il y règne un ton de mollesse et de grâce, et cette vérité de sentiment si difficile à contrefaire[93].» Je ne les conseillerais pas à de beaux-esprits qui ne prisent que le compliqué, ni aux fastueux qui ne se dressent que pour de grandes choses; mais les bons esprits, et qui connaissent les entrailles (pour parler comme Aïssé elle-même), y trouveront leur compte, c'est-à-dire de l'agrément et une émotion saine. Voltaire, qui avait eu communication du manuscrit pendant son séjour en Suisse, écrivait à d'Argental (de Lausanne, 12 mars 1758): «Mon cher ange, je viens de lire un volume de lettres de Mlle Aïssé, écrites à une madame Calandrin de Genève. Cette Circassienne était plus naïve qu'une Champenoise. Ce qui me plaît de ses lettres, c'est qu'elle vous aimait comme vous méritez d'être aimé. Elle parle souvent de vous comme j'en parle et comme j'en pense.» La naïveté de Mlle Aïssé n'était pourtant pas si champenoise que le malin veut bien le dire, ce n'était pas la naïveté d'Agnès; elle savait le mal, elle le voyait partout autour d'elle, elle se reprochait d'y avoir trempé; mais du moins sa nature généreuse et décente s'en détachait avec aversion, avec ressort. Elle commence par nous raconter des historiettes assez légères, les nouvelles des théâtres, les grandes luttes de la Pellissier et de la Le Maure, la chronique de la Comédie-Italienne et de l'Opéra (son ami d'Argental était très-initié parmi ces demoiselles); puis viennent de menus tracas de société, les petits scandales, que la bonne madame de Parabère a été quittée par M. le Premier[94], et qu'on lui donne déjà M. d'Alincourt. C'est une petite gazette courante, comme on en a trop peu en cette première partie du siècle. Mais que de certains éclats surviennent et réveillent en elle une surprise dont elle ne se croyait plus capable, comme le ton s'élève alors! comme un accent indigné échappe! «À propos, il y a une vilaine affaire qui fait dresser les cheveux à la tête: elle est trop infâme pour l'écrire; mais tout ce qui arrive dans cette monarchie annonce bien sa destruction.
Note 93:[ (retour) ] Article du Mercure de France, août 1788, page 181.
Note 94:[ (retour) ] Le premier écuyer, M. de Beringhen.
Que vous êtes sages, vous autres, de maintenir les lois et d'être sévères! il s'ensuit de là l'innocence.» N'en déplaise à Voltaire, cette petite Champenoise a des pronostics perçants; et ceci encore, à propos d'un revers de fortune qu'avait éprouvé Mme de Calandrini: «Quelque grands que soient les malheurs du hasard, ceux qu'on s'attire sont cent fois plus cruels. Trouvez-vous qu'une religieuse défroquée, qu'un cadet cardinal, soient heureux, comblés de richesses? Ils changeraient bien leur prétendu bonheur contre vos infortunes.»
Un trait bien honorable pour Mlle Aïssé, c'est l'antipathie violente et comme instinctive qu'elle inspirait à Mme de Tencin. Je ne veux pas faire de morale exagérée; c'est la mode aujourd'hui de parler légèrement des femmes du XVIIIème siècle; j'en pense tout bas bien moins de mal qu'on n'en dit. Tant qu'elles furent jeunes, je les livre à vos anathèmes, elles ont fait assez pour les mériter; mais, une fois qu'elles avaient passé quarante ans, ces personnes-là avaient toute leur valeur d'expérience, de raison, de tact social accompli; elles avaient de la bonté même et des amitiés solides, bien qu'elles sussent à fond leur La Bruyère. Mme de Parabère, une des plus compromises de ces femmes de la Régence, joue un rôle charmant dans les Lettres d'Aïssé, et, comme dit celle-ci, «elle a pour moi des façons touchantes.» C'est elle et Mme du Deffand qui, lorsque la malade désire un confesseur, se chargent de lui en trouver un; car il faut avant tout se cacher de Mme de Ferriol qui est entichée de molinisme, et qui aime mieux qu'on meure sans confession que de ne pas en passer par la Bulle. Mme du Deffand indique le Père Boursault, Mme de Parabère prête son carrosse pour l'envoyer chercher, et elle a soin pendant ce temps d'emmener hors du logis Mme de Ferriol. Il a dû être beaucoup pardonné à Mme de Parabère pour cette conduite tendre; dévouée, compatissante, pour cette oeuvre de Samaritaine. Mais Mme de Tencin, c'est autre chose, et je suis un peu de l'avis de cet amant qui se tua chez elle dans sa chambre, et qui par testament la dénonça au monde comme une scélérate. Cupide, rapace, intrigante, elle détestait en Mlle Aïssé un témoin modeste et silencieux; la vue seule de cette créature d'élite, et douée d'un sens moral droit, lui était comme un reproche; elle cherchait à se venger par des affronts, elle lui faisait fermer sa porte; chez sa soeur, elle prenait ses précautions pour ne la point rencontrer. Ennemie naturelle du chevalier, par cela même qu'elle l'est de sa noble amie, elle leur invente des torts, ils n'en ont d'autre que de la pénétrer et de la juger. Le cardinal, tout dépravé qu'il est, vaut mieux; il évite les tracasseries inutiles, il a des attentions et des complaisances pour Aïssé. Quelques passages des Lettres le donnent à connaître pour un de ces hommes qui (tel que nous avons vu Fouché) ne font pas du moins le mal quand il ne leur est d'aucun profit, et qui de près se font pardonner leurs vices par une certaine facilité et indulgence[95].
Note 95:[ (retour) ] Les lettres qu'on a publiées de Mme de Tencin au duc de Richelieu ne sont pas faites pour diminuer l'idée qu'on a de son ambition effrénée et de ses manéges, mais elles sont propres à donner une assez grande idée de la fermeté de son esprit. Le caractère apathique et nul de Louis XV ne paraît jamais plus méprisable que lorsqu'il lui mérite le mépris de Mme de Tencin. Parlant du relâchement et de l'anarchie croissante au sein du pouvoir, elle prédit la ruine aussi nettement qu'Aïssé l'a fait tout à l'heure: «À moins que Dieu n'y mette visiblement la main, il est physiquement impossible que l'État ne culbute.» (Lettre de Mme de Tencin au duc de Richelieu, du 18 novembre 1743.)
Mme du Deffand, malgré le beau rôle de confidente qu'elle partage avec Mme de Parabère et les louanges reconnaissantes de la fin, est jugée sévèrement dans cette correspondance d'Aïssé; rien ne peut compenser l'effet de la lettre XVI, où se trouve racontée cette étrange histoire du raccommodement de la dame avec son mari, cette reprise de six semaines, puis le dégoût, l'ennui, le départ forcé du pauvre homme, et l'inconséquente délaissée qui demeure à la fois sans mari et sans amant. Toute cette avant-scène de la vie de Mme du Deffand serait restée inconnue sans le récit d'Aïssé. Je sais quelqu'un qui a écrit: «Ce qu'était l'abîme qu'on disait que Pascal voyait toujours près de lui, l'ennui l'était à Mme du Deffand; la crainte de l'ennui était son abîme à elle, que son imagination voyait constamment et contre lequel elle cherchait des préservatifs et, comme elle disait, des parapets dans la présence des personnes qui la pouvaient désennuyer.» Jamais on n'a mieux compris cet effrayant empire de l'ennui sur un esprit bien fait, que le jour où, malgré les plus belles résolutions du monde, l'ennui que lui cause son mari se peint si en plein sur sa figure,—où, sans le brusquer, sans lui faire querelle, elle a un air si naturellement triste et désespéré, que l'ennuyeux lui-même n'y tient pas et prend le parti de déguerpir. Mme du Deffand, on l'apprend aussi par là, eut beaucoup à faire pour réparer, pour regagner la considération qu'elle avait su perdre même dans ce monde si peu rebelle. Elle y travailla, elle y réussit complètement avec les années; dix ou douze ans après cette vilaine aventure, elle avait la meilleure maison de Paris, la compagnie la plus choisie, les amis les plus illustres, les plus délicats ou les plus austères, Hénault, Montesquieu, d'Alembert lui-même. Plus les yeux qu'elle avait eus si beaux se fermèrent, et plus son règne s'assura. On le conçoit même aujourd'hui encore quand on la lit. Toute cette justesse, cet à-propos de raison, cette netteté d'imagination qu'elle n'avait pas su garder dans sa conduite, elle l'eut dans sa parole; et du moment qu'elle ne quitta guère son fauteuil, tout fut bien[96].
Note 96:[ (retour) ] Le genre de précision dans le bien-dire, que je trouve chez Mme du Deffand et chez les femmes d'esprit de la première moitié du XVIIIème siècle, me semble ne pouvoir être mieux défini en général que par ce que Mlle De Launay dit de la duchesse du Maine: «Personne, dit-elle, n'a jamais parlé avec plus de justesse, de netteté et de rapidité, ni d'une manière plus noble et plus naturelle. Son esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.» Voilà l'idéal primitif du bien-dire parmi les femmes du XVIIIème siècle, au moment où elles se détachent du pur genre de Louis XIV. Il y a eu des variations sans doute, des degrés et des nuances, mais on a le type et le fond. Mme du Deffand portait plus de feu, plus d'imagination dans le propos; pourtant chez elle, comme chez Mlle De Launay, comme chez d'autres encore, ce qui frappe avant tout, c'est le tour précis, l'observation rigoureuse, la perfection juste, ni plus ni moins. L'écueil est un peu de sécheresse.
Mais ce qui intéresse avant tout dans ce petit volume, c'est Aïssé elle-même et son tendre chevalier; la noble et discrète personne suit tout d'abord, en parlant d'elle et de ses sentiments, la règle qu'elle a posée en parlant du jeu de certaine prima donna: «Il me semble que, dans le rôle d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la modestie et la retenue sont choses nécessaires; toute passion doit être dans les inflexions de la voix et dans les accents. Il faut laisser aux hommes et aux magiciens les gestes violents et hors de mesure; une jeune princesse doit être plus modeste. Voilà mes réflexions.» L'aimable princesse circassienne fait de la sorte en ce qui la touche, sans trop s'en douter; elle se contient, elle se diminue plutôt. À la manière dont elle parle d'elle et de sa personne, on serait par moments tenté de lui croire des charmes médiocres et de chétifs agréments. Écoutez-la, elle prend de la limaille, elle est maigre; à force d'aller à la chasse aux petits oiseaux dans ses voyages d'Ablon, elle est hâlée et noire comme un corbeau. Peu s'en faut qu'elle ne dise d'elle comme la spirituelle Mlle De Launay en commençant son portrait: «De Launay est maigre, sèche et désagréable...» Oh! non pas! et n'allez pas vous fier à ces façons de dire, encore moins pour l'aimable Aïssé; elle était quelque chose de léger, de ravissant, de tout fait pour prendre les coeurs; ses portraits le disent, la voix des contemporains l'atteste, et le sans-façon même dont elle accommode ses diminutions de santé ressemble à une grâce[97].
Note 97:[ (retour) ] Ce négligé qui se retrouve dans son langage et sous sa plume la distingue encore des autres femmes d'esprit du moment, dont le style, avec tant de qualités parfaites de netteté et de précision, ne se sauvait pas de quelque sécheresse. Le tour d'Aïssé a gardé davantage du XVIIème siècle; elle court, elle voltige, elle n'appuie pas.
Au moral on la connaît déjà: de ce qu'elle a des scrupules, de ce que des considérations de vertu et de devoir la tourmentent, ne pensez pas qu'elle soit difficile à vivre pour ceux qui l'aiment; on sent, à des traits légèrement touchés, de quel enchantement devait être ce commerce habituel pour le mortel unique qu'elle s'était choisi; ainsi dans cette lettre XVIème (celle même où il était question de Mme du Deffand): «J'ai lieu d'être très-contente du chevalier; il a la même tendresse et les mêmes craintes de me perdre. Je ne mésuse point de son attachement. C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir de la faiblesse des autres: je ne saurais me servir de cette sorte d'art; je ne connais que celui de rendre la vie si douce à ce que j'aime, qu'il ne trouve rien de préférable; je veux le retenir à moi par la seule douceur de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable; je le vois si content, que toute son ambition est de passer sa vie de même[98].» Elle ne le voyait pas toujours aussi souvent qu'ils auraient voulu. Sa santé, à lui aussi, devenait parfois une inquiétude, et sa poitrine délicate alarmait. Ses affaires le forçaient à des voyages en Périgord; son service, comme officier des gardes, le retenait à Versailles près du roi; il accourait dès qu'il avait une heure, et surprenait bien agréablement, jouissant du bonheur visible qu'il causait. Le joli chien Patie, comme s'il comprenait la pensée de sa maîtresse, se tenait toujours en sentinelle à la porte pour attendre les gens du chevalier.—Cependant Aïssé était une de ces natures qui n'ont besoin que d'être laissées à elles-mêmes pour se purifier: elle allait toute seule dans le sens des conseils de Mme de Calandrini. Le chevalier, dans son dévouement, n'y résistait pas. Sans partager les vues religieuses de son amie, et pensant au fond comme son siècle, il consentait à tout, il se résignait d'avance à tous les termes où l'on jugerait bon de le réduire, pourvu qu'il gardât sa place dans le coeur de sa chère Sylvie, c'est ainsi qu'il la nommait. La pauvre petite, placée au couvent de Sens, faisait désormais leur noeud innocent, leur principal devoir à tous deux; ils se consacraient à lui ménager un avenir. Tout ce qu'on racontait de cet enfant était merveille, tellement qu'il n'y avait pas moyen de se repentir de sa naissance. Lors de la visite qu'Aïssé lui fit à son retour de Bourgogne, dans l'automne de 1729, on trouve de délicieux témoignages d'une tendresse à demi étouffée, le cri des entrailles de celle qui n'ose paraître mère. Enfin les tristes années arrivent, les heures du mal croissant et de la séparation suprême. Le chevalier ne se dément pas un moment; ce sont des inquiétudes si vraies, des agitations si touchantes, que cela fait venir les larmes aux yeux à tous ceux qui en sont témoins. Moins il espère désormais, et plus il donne; à celle qui voudrait le modérer et qui trouve encore un sourire pour lui dire que c'est trop, il semble répondre comme dans Adélaïde du Guesclin:
C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime!
Note 98:[ (retour) ] C'est le même sentiment, le même voeu enchanteur, à jamais consacré par Virgile:
... Hic ipso tecum cousumerer aevo!
«Il faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'état de douleur et de crainte où l'on est: cela vous ferait pitié; tout le monde en est si touché, que l'on n'est occupé qu'à le rassurer. Il croit qu'à force de libéralités il rachètera ma vie; il donne à toute la maison, jusqu'à ma vache, à qui il a acheté du foin; il donne à l'un de quoi faire apprendre un métier à son enfant; à l'autre, pour avoir des palatines et des rubans, à tout ce qui se rencontre et se présente devant lui: cela vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à quoi tout cela était bon, il m'a répondu: «À obliger tout ce qui vous environne à avoir soin de vous.»—C'est assez repasser sur ce que tout le monde a pu lire dans les lettres mêmes. Mlle Aïssé mourut le 13 mars 1733; elle fut inhumée à Saint-Roch, dans le caveau de la famille Ferriol. Elle approchait de l'âge de quarante ans[99].
Note 99:[ (retour) ] Nous voulons pourtant rappeler ici en note (ne trouvant pas moyen de le faire autrement) que dans cette dernière maladie (1732), Voltaire avait envoyé à Mlle Aïssé un ratafia pour l'estomac, accompagné d'un quatrain galant qui s'est conservé dans ses oeuvres. De loin (ô vanité de la douleur même!), tout cela s'ajoute, se mêle, l'angoisse unique et déchirante, l'intérêt aimable et léger, un trait gracieux de bel-esprit célèbre, et un coeur d'amant qui se brise. Même pour ceux qui ne restent pas indifférents, c'est devoir, dans cet inventaire final, de tenir compte de tout.—Voir ci-après les notes [H] et [I].
La fidèle Sophie, qui est aussi essentielle dans l'histoire de sa maîtresse que l'est la bonne Rondel dans celle de Mlle De Launay, ne tarda pas, pour la mieux pleurer, à entrer dans un couvent.
Mais le chevalier! sa douleur fut ce qu'on peut imaginer; il se consacra tout entier à cette tendre mémoire et à la jeune enfant qui désormais la faisait revivre à ses yeux. Dès qu'elle fut en âge, il la retira du couvent de Sens, il l'adopta ouvertement pour sa fille, la dota et la maria (1740) à un bon gentilhomme de sa province, le vicomte de Nanthia [J]. «Ma mère m'a souvent raconté, écrit M. de Sainte-Aulaire[100], que, lors de l'arrivée en Périgord du chevalier d'Aydie avec sa fille, l'admiration fut générale; il la présenta à sa famille, et, suivant la coutume du temps, il allait chevauchant avec elle de château en château; leur cortége grossissait chaque jour, parce que la fille d'Aïssé emmenait à sa suite et les hôtes de la maison qu'elle quittait et tous les convives qu'elle y avait rencontrés.» Ainsi allait, héritière des grâces de sa mère, cette jeune reine des coeurs. Nous retrouvons le chevalier à Paris l'année suivante (décembre 1741), adressant à sa chère petite, comme il l'appelle, toutes sortes de recommandations sur sa prochaine maternité [K], et il ajoutait: «M. de Boisseuil, qui doit retourner en Périgord au mois de janvier, m'a promis de se charger du portrait de votre mère. Je ne doute pas qu'il ne vous fasse grand plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne peut-on de même peindre les qualités de son âme!» Cependant, l'âge venant, pour ne plus quitter sa fille, il dit adieu à Paris et se fixa au château de Mayac, chez sa soeur la marquise d'Abzac. Vingt années déjà s'étaient écoulées depuis la perte irréparable. Les lettres qu'on a de lui, écrites à Mme du Deffand (1733-1754), nous le montrent établi dans la vie domestique, à la fois fidèle et consolé. La main souveraine du temps apaise ceux même qu'elle ne parvient point à glacer. C'est bien au fond le même homme encore, non plus du tout brillant, devenu un peu brusque, un peu marqué d'humeur, mais bon, affectueux, tout aux siens et à ses amis, c'est le même coeur: «Car vous qui devez me connaître, vous savez bien, madame, que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien rendu.» Que fait-il à Mayac? il mène la vie de campagne, surtout il ne lit guère: «Le brave Julien, dit-il, m'a totalement abandonné: il ne m'envoie ni livres, ni nouvelles, et il faut avouer qu'il me traite assez comme je le mérite, car je ne lis aujourd'hui que comme d'Ussé, qui disait qu'il n'avait le temps de lire que pendant que son laquais attachait les boucles de ses souliers. J'ai vraiment bien mieux à faire, madame: je chasse, je joue, je me divertis du matin jusqu'au soir avec mes frères et nos enfants, et je vous avouerai tout naïvement que je n'ai jamais été plus heureux, et dans une compagnie qui me plaise davantage.» Il a toutefois des regrets pour celle de Paris; il envoie de loin en loin des retours de pensée à Mmes de Mirepoix et du Châtel, aux présidents Hénault et de Montesquieu, à Formont, à d'Alembert: «J'enrage, écrit-il (à Mme du Deffand toujours), d'être à cent lieues de vous, car je n'ai ni l'ambition ni la vanité de César: j'aime mieux être le dernier, et seulement souffert dans la plus excellente compagnie, que d'être le premier et le plus considéré dans la mauvaise, et même dans la commune; mais si je n'ose dire que je suis ici dans le premier cas, je puis au moins vous assurer que je ne suis pas dans le second: j'y trouve avec qui parler, rire et raisonner autant et plus que ne s'étendent les pauvres facultés de mon entendement, et l'exercice que je prétends lui donner.» Ces regrets, on le sent bien, sont sincères, mais tempérés; il n'a pas honte d'être provincial et de s'enfoncer de plus en plus dans la vie obscure: il envoie à Mme du Deffand des pâtés de Périgord, il en mange lui-même[101]; il va à la chasse malgré son asthme; il a des procès; quand ce ne sont pas les siens, ce sont ceux de ses frères et de sa famille. Ainsi s'use la vie; ainsi finissent, quand ils ne meurent pas le jour d'avant la quarantaine, les meilleurs même des chevaliers et des amants.
Note 100:[ (retour) ] Dans la Notice manuscrite sur le chevalier d'Aydie, dont nous lui devons communication.
Note 101:[ (retour) ] Voir, dans le premier des deux volumes déjà indiqués (Correspondance de Mme du Deffand, 1809), pages 334 et 347, des passages de lettres du comte Desalleurs, ambassadeur à Constantinople; en envoyant ses amitiés au chevalier, il le peint très-bien et nous le rend en quelques traits dans sa seconde forme non romanesque, qui ne laisse pas d'être piquante et de rester très-aimable.—Il ne faudrait pas d'ailleurs prendre tout à fait au mot le chevalier (on nous en avertit) sur cette vie de Mayac et sur le bon marché qu'il a l'air d'en faire. Le château de Mayac était, durant les mois d'été, le rendez-vous de la haute noblesse de la province et de très-grands seigneurs de la Cour; on y venait même de Versailles en poste, et la vie était loin d'y être aussi simple que le dit le chevalier. Notre vénérable et agréable confrère, M. de Féletz, nous apprend là-dessus des choses intéressantes qui sont pour lui des souvenirs. Jeune, partant pour Paris en 1784, il fut conduit par son père à Mayac, où vivait encore l'abbé d'Aydie, frère du chevalier, et plus qu'octogénaire; il reçut du spirituel vieillard des conseils. Un jeune homme de qualité ne quittait point, en ce temps-là, le Périgord sans avoir été présenté à Mayac; c'était le petit Versailles de la province,—Voir ci-après la note [L].
Il mourut non pas en 1758, comme le disent les biographies, mais bien deux ans plus tard. Un mot d'une lettre de Voltaire à d'Argental, qu'on range à la date du 2 février 1761, indique que sa mort n'eut lieu en effet que sur la fin de 1760. Voltaire parle avec sa vivacité ordinaire des calomniateurs et des délateurs qu'il faut pourchasser, et il ajoute en courant: «Le chevalier d'Aydie vient de mourir en revenant de la chasse: on mourra volontiers après avoir tiré sur les bêtes puantes.» C'est ainsi que la mort toute fraîche d'un ami, ou, si c'est trop dire, d'une connaissance si anciennement appréciée, de celui qu'on avait comparé une fois à Couci, ne vient là que pour servir de trait à la petite passion du moment. Celui qui vit ne voit qu'un prétexte et qu'un à-propos d'esprit dans celui qui meurt [M].
Cependant la postérité féminine d'Aïssé prospérait en beauté et en grâce; je ne sais quel signe de la fine race circassienne continuait de se transmettre et de se refléter à de jeunes fronts. Mme de Nanthia n'eut qu'une fille unique qui fut mariée au comte de Bonneval, de l'une des premières familles du Limousin [N]; mais ici la tige discrète, qui n'avait par deux fois porté qu'une fleur, sembla s'enhardir et se multiplia. Il s'était glissé dans mon premier travail une bien grave erreur que je suis trop heureux de pouvoir réparer: j'avais dit que la race d'Aïssé était éteinte, elle ne l'est pas. Deux filles et un fils issus de Mme de Bonneval, à savoir, la vicomtesse d'Abzac, la comtesse de Calignon et le marquis de Bonneval, qu'on appelait le beau Bonneval à la Cour de Berlin pendant l'émigration, continuèrent les traditions d'une famille en qui les dons de la grâce et de l'esprit sont reconnus comme héréditaires; la vicomtesse d'Abzac fut la seule qui mourut sans enfants, et les autres branches n'ont pas cessé de fleurir. Mme d'Abzac [O], au rapport de tous, était une merveille de beauté. Parlant d'elle et de sa mère, ainsi que de son aïeule, un témoin bien bon juge des élégances, M. de Sainte-Aulaire, nous dit: «Un de mes souvenirs d'enfance les plus vifs, c'est d'avoir vu ces trois dames ensemble: les deux dernières (Mmes d'Abzac et de Bonneval), dans tout l'éclat de leur beauté, semblaient être des soeurs, et Mme de Nanthia, malgré son âge de plus de soixante ans, ne déparait pas le groupe.» Un autre témoin bien digne d'être écouté, une femme qui se rattache à ces souvenirs d'enfance par la mémoire du coeur, nous dit encore: «Mme de Nanthia était très-belle, fort spirituelle et d'un aspect très-fier. Sa fille, la marquise de Bonneval, qui n'était que jolie, était l'une des femmes les plus délicieuses de son temps. Sa grâce était incomparable; à soixante-dix ans, elle en mettait encore dans ses moindres actions, dans ses moindres paroles. Elle contait à ravir, et sa conversation était si attrayante, son esprit si charmant, que je quittais tous les jeux de mon âge pour l'aller entendre quand elle venait chez ma mère. Quoique j'aie bien peu de mémoire, j'ai encore sous mes yeux ce type de femme aussi présent que si je l'avais quittée hier, je l'ai cherché partout depuis, mais sans jamais le retrouver. Elle était à la fois si majestueuse et si affable, si bonne et si gracieuse à tous!... Aussi, petits et grands, tous l'adoraient. Mlle Aïssé devait lui ressembler. Mme de Calignon était peut-être plus capable de dévouement, car sa nature était plus exaltée. Elle avait autant d'esprit, beaucoup plus d'instruction, des qualités aussi solides. C'était aussi une très-grande dame dans toute sa personne. Dans toute autre famille elle eût passé pour fort jolie, et je l'ai vue encore charmante. Mais ce n'était plus ce je ne sais quoi de sa mère, qui captivait au premier instant et gagnait aussitôt les coeurs. Elle avait traversé la Révolution encore fort jeune; elle était moins femme de cour. Mme d'Abzac, sa soeur aînée, morte à quarante ans dans notre petit Saint-Yrieix, vers l'époque, je crois, du Consulat, était d'une si prodigieuse beauté, que bien peu de temps avant sa mort, alors qu'elle était hydropique, on s'arrêtait pour l'admirer lorsqu'on pouvait l'apercevoir. Je n'ai vu d'elle que ses portraits: c'est l'idéal de la beauté.» Voilà une partie des réparations que je devais à la vérité; j'en ai d'autres à faire encore au sujet du portrait et des sentiments. «Jamais, me dit le même témoin si bien informé, jamais la famille de Bonneval n'a renié Mlle Aïssé... En recueillant mes souvenirs d'enfance, je reste persuadée que sa mémoire était chère à sa petite-fille. Ce fut elle qui prêta ses Lettres à mon père, et son portrait, bien loin d'être relégué au grenier, resta dans le salon ou la galerie de Bonneval, jusqu'au moment où cette belle terre fut vendue à un parent d'une autre branche. Celui-ci se réserva les portraits des ancêtres, et les plus notables de la branche aînée; il eut celui du Pacha, celui même de Marguerite de Foix, grande alliance royale des Bonneval au XVe siècle, tandis que la belle Aïssé, moins historique, suivit son arrière-petit-fils à Guéret où elle était, je pense, bien affligée de se trouver.» Si de Guéret le portrait passa depuis à la campagne, ce fut pour être placé, non dans un salon, il est vrai, mais dans une chambre à coucher avec d'autres tableaux précieux. Je pourrais ajouter plus d'une particularité encore, toujours dans le même sens, notamment le témoignage que je reçois de M. Tenant de Latour, père de notre ami le poète Antoine de Latour: jeune, à l'occasion du portrait, il eut une longue conversation sur Mlle Aïssé avec Mme de Calignon, qui s'y prêta d'elle-même. Enfin les lettres de la marquise de Créquy que nous donnons au public pour la première fois, et dont nous devons communication à la parfaite obligeance de la famille de Bonneval, prouvent assez que Mme de Nanthia ne répugnait point au souvenir de sa mère, et que son coeur s'ouvrait sans effort pour s'entretenir d'elle avec les personnes qui l'avaient connue.
Cela dit, et cette justice rendue à une noble et gracieuse descendance au profit de laquelle nous sommes heureux de nous trouver en partie déshérités, on nous accordera pourtant d'oser maintenir et de répéter ici notre conclusion première; car, comme l'a dit dès longtemps le Poète, à quoi bon tant questionner sur la race? «Telle est la génération des feuilles dans les forêts, telle aussi celle des mortels. Parmi les feuilles, le vent verse les unes à terre, et la forêt verdoyante fait pousser les autres sitôt que revient la saison du printemps: c'est ainsi que les races des hommes tantôt fleurissent, et tantôt finissent [102].» Tenons-nous à ce qui ne meurt pas.
Note 102:[ (retour) ] Iliade, liv. VI, 146. Ces admirables paroles d'Homère devraient s'inscrire comme devise en tête de toutes les généalogies.
Il en est des amants comme des poëtes, ils ont surtout une famille, tous ceux qui, venus après eux, les sentent, tous ceux qui, ne les jugeant qu'à leurs flammes, les envient. Le jeune homme à qui ses passions font trêve et donnent le goût de s'éprendre des douces histoires d'autrefois, la jeune femme dont ces fantômes adorés caressent les rêves, le sage dont ils reviennent charmer ou troubler les regrets, le studieux peut-être et le curieux que sa sensibilité aussi dirige, eux tous, sans oublier l'éditeur modeste, attentif à recueillir les vestiges et à réparer les moindres débris, voilà encore le cortège le plus véritable, voilà la postérité la plus assurée et non certes la moins légitime des poétiques amants. Elle n'a point manqué jusqu'ici à l'ombre aimable d'Aïssé, et chaque jour elle se perpétue en silence. Son petit volume est un de ceux qui ont leurs fidèles et qu'on relit de temps en temps, même avant de l'avoir oublié. C'est une de ces lectures que volontiers on conseille et l'on procure aux personnes qu'on aime, à tout ce qui est digne d'apprécier ce touchant mélange d'abandon et de pureté dans la tendresse, et de sentir le besoin d'une règle jusqu'au sein du bonheur.
NOTES
Note A:[ (retour) ] Dans une lettre à M. Du Lignon, datée de Soleure, octobre 1712, Jean-Baptiste s'était justifié de l'imputation en ces termes: «... Pour l'ode qu'on a eu la méchanceté d'appliquer à Mme de Ferriol, pour me brouiller avec la meilleure amie et la plus vertueuse femme en tout sens que je connoisse dans le monde, vous savez ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire. Toutes les calomnies dont mes ennemis m'ont chargé ne m'ont point touché en comparaison de celle-là. Cette dame, à qui j'ai des obligations infinies, sait heureusement la vérité, et je n'ai rien perdu dans son estime. Quand je fis cette ode, je ne la connoissois pas, et elle ne connoissoit pas le maréchal d'Uxelles. Cette petite pièce a couru le monde plus de dix ans avant qu'on s'avisât d'en faire aucune application. C'est une galanterie imitée d'Horace, qui avoit rapport à une aventure où j'étois intéressé; et les personnages dont il y est question ne sont guère plus connus dans le monde que la Lydie et le Télèphe de l'original. Je l'avois fait imprimer, et j'en ai encore chez moi les feuilles, que je n'ai supprimées que depuis que j'ai su l'outrage qu'on faisoit, à l'occasion de cet ouvrage, aux deux personnes du monde que j'honore le plus. Il y a deux mille femmes dans Paris à qui elle pourroit être justement appliquée, et l'imposture a choisi celle du monde à qui elle convient le moins.»—Pour peu que ce qui concerne le sens de l'ode soit aussi exact et aussi vrai que ce qu'il dit de la vertu de Mme de Ferriol, on sera tenté de rabattre des assertions de Rousseau; mais peu nous importe! nous ne voulions que rappeler les bruits malins.
Note B:[ (retour) ] Voici l'extrait de baptême, tel qu'il se trouve aux Archives de l'Hôtel de Ville de Paris:
SAINT-EUSTACHE.
(Baptesmes.)
Du mardi 21e décembre 1700.
«Fut baptisé Charles-Augustin, né d'hier, fils de messire Augustin de Ferriol, escuyer, baron d'Argental, conseiller du Roy au Parlement de Metz, trésorier receveur général des finances du Dauphiné, et de dame Marie-Angélique de Tencin, son espouse, demeurant rue des Fossez-Montmartre. Le parrain, messire Charles de Ferriol, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, ambassadeur de Sa Majesté à la Porte Ottomane, représenté par Antoine de Ferriol[103], frère du présent baptisé: la marraine, dame Louise de Buffevant, femme de messire Antoine de Tencin, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, président à mortier au Parlement de Grenoble, cy-devant premier président du Sénat de Chambéry, représentée par damoiselle Charlotte Haidée[104], lesquels ont déclaré ne sçavoir signer.
«Signé: FERRIOL, J. VALLIN DE SÉRIGNAN.»
Note 103:[ (retour) ] C'est Pont-de-Veyle.
Note 104:[ (retour) ] Mlle Aïssé.
Note C:[ (retour) ] Nous avons beaucoup interrogé les savants sur l'origine de ce nom. D'après le dernier et le plus précis renseignement que nous devons à M. Maury, de la Bibliothèque de l'Institut, Haidé est un nom circassien que portent souvent les femmes qui viennent de ce pays, et qu'on leur conserve en les vendant. C'est ainsi qu'il se trouve répandu en Turquie, sans être pour cela ni turc ni arabe; car il ne doit point se confondre avec le nom de femme Aïsché, dont la prononciation arabe est Aïscha (Ayescha). De ce nom circassien d'Haidé, dénaturé et adouci selon la prononciation parisienne, on aura fait Aïssé.
Note D:[ (retour) ] Le nom de Grèce se mariait volontiers à celui d'Aïssé dans l'esprit des contemporains. Lorsque l'abbé Prevost publia l'Histoire d'une Grecque moderne, assez agréable roman où l'on voit une jeune Grecque, d'abord vouée au sérail, puis rachetée par un seigneur français qui en veut faire sa maîtresse, résister à l'amour de son libérateur, et n'être peut-être pas aussi insensible pour un autre que lui, on crut qu'il avait songé à notre héroïne. Mme de Staal (De Launay) écrivait à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que vous m'en dites: on croit en effet que Mlle Aïssé en a donné l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois ou quatre ans quand on l'amena en France.»
Enfin, voici des vers du temps sur mademoiselle Aïssé, à ce même titre de Grecque:
Aïssé de la Grèce épuisa la beauté:
Elle a de la France emprunté
Les charmes de l'esprit, de l'air et du langage.
Pour le coeur je n'y comprends rien:
Dans quel lieu s'est-elle adressée?
Il n'en est plus comme le sien
Depuis l'Age d'or ou l'Astrée.
Ces vers sont placés à la fin des Lettres de Mlle Aïssé, dans la première édition de 1787. On les retrouve en deux endroits de la nouvelle édition corrigée et augmentée du portrait de l'auteur (Lausanne, J. Mourer; et Paris, La Grange, 1788): d'abord au bas du portrait, puis à la fin du volume. Ici l'intitulé est:
Envoi à mademoiselle Aïssé, par M. le professeur Vernet, de Genève.
Note E:[ (retour) ] «Haut et puissant seigneur, messire Charles de Ferriol, baron d'Argental, conseiller du Roi en tous ses conseils, ci-devant ambassadeur extraordinaire à la Porte Ottomane, âgé d'environ 75 ans, décédé hier en son hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse, a été inhumé en la cave de la chapelle de sa famille, en cette église, présens Antoine de Ferriol de Pont-de-Veyle, écuyer, conseiller, lecteur de la chambre du Roi, et Charles-Augustin de Ferriol d'Argental, écuyer, conseiller du Roi en son Parlement de Paris, ses deux neveux, demeurants dit hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse.
Signé: DE FERRIOL DE PONT-DE-VEYLE,
DE FERRIOL D'ARGENTAL, BLONDEL DE GAGNY»
(Extrait des Archives de l'État civil.)
L'acte est du 27 octobre 1722.
Note F:[ (retour) ] Voulant de plus en plus m'assurer de cette absence essentielle de M. de Ferriol durant onze années consécutives, j'ai prié M. Mignet de vouloir bien la faire vérifier encore d'après les dépêches, et j'ai reçu la réponse suivante, qui confirme pleinement nos premières conjectures et y apporte l'appui de plusieurs circonstances très-importantes. On nous excusera de donner in extenso ces pièces tout à fait décisives.
«Il est certain que M. de Ferriol ne fit aucun voyage en France de 1699 à 1711, car sa correspondance avec la Cour est régulière. Pourtant elle présente deux interruptions; mais, loin qu'on puisse les attribuer à l'éloignement de l'ambassadeur, elles ne font au contraire que confirmer sa présence à Constantinople.
«La première, en 1703, est de trois mois. D'une part, elle est trop courte pour qu'à cette époque M. de Ferriol pût se rendre, dans cet intervalle, de Constantinople en France; d'autre part, elle est suffisamment expliquée par l'extrait suivant d'une lettre du Roi à M. de Ferriol:
«Extrait d'une lettre de Louis XIV à M. de Ferriol.
A Versailles, le 4 mai 1703.
Monsieur de Ferriol, les dernières lettres que j'ay reçues de vous sont du 24 décembre de l'année dernière et du 28 janvier de cette année; je suis persuadé qu'il y en aura eu plusieurs de perdues, car il y a lieu de croire que vous m'auriez informé des changements arrivés à la Porte (la déposition et la mort violente du grand-vizir) depuis votre lettre du mois de janvier. Je ne les ay cependant appris que par les nouvelles d'Allemagne. On craignoit à Vienne le caractère entreprenant du dernier visir; son malheur a été regardé comme une nouvelle asseurance de la paix, et la continuation en a paru d'autant plus certaine qu'elle est l'ouvrage du nouveau visir mis en sa place.»
«La seconde interruption dans la correspondance de M. de Ferriol a lieu en 1709; elle est le résultat d'une maladie dont l'ambassadeur indique lui-même la cause et les détails dans la première lettre qu'il écrit à la suite de cette maladie:
«M. de Ferriol à M. le marquis de Torcy.
«A Péra, le 27 août 1709.
«Monsieur,
«J'avois résolu de me raporter au récit qui vous seroit fait par M. le comte de Rassa que j'envoye en France, de la manière indigne dont j'ay été traité pendant ma maladie et ma prison, mais comme il s'agit de la suspression des actes injurieux à ma personne et au caractère dont j'ay l'honneur d'estre revêtu, vous me permettrés, monsieur, de vous informer le plus succinctement qu'il me sera possible de tout ce qui s'est passé dans cette malheureuse occasion.
«A la fin du mois de may dernier, je fus attaqué d'une espèce d'apoplexie dont la vapeur a occupé ma teste pendant quelques jours. Il n'y avoit qu'à se donner un peu de patience à attendre ma guérison; mais au lieu de prendre ce parti qui étoit le plus sage et le plus raisonnable, le chevalier Gesson, mon parent, par des veues d'intérest, et le sieur Belin, mon chancelier, pour s'aproprier toute l'autorité, avec quelques domestiques qui étoient bien aises de profiter du désordre, firent faire une consultation par quatre médecins sur ma maladie. Le lendemain, le sieur Belin, en qualité de chancelier, assembla la nation, les drogmans et quelques religieux, et fit signer une délibération par laquelle on me dépouilloit de mes fonctions pour en revêtir ledit sieur Belin, lequel, se voyant le maître avec le chevalier Gesson, se saisirent de ma personne le 27e, me mirent en prison dans une chambre, chassèrent mes domestiques affectionnés, et s'emparèrent de mes papiers et de mes effects, ne me donnant la liberté de voir personne que quelques religieux affidés. J'ay été dans ce triste estat plus d'un mois entier, d'où je crois que je ne serois pas sorti sans M. l'ambassadeur d'Holande, lequel m'ayant rendu visite et m'ayant trouvé avec ma santé et mon esprit ordinaires, fit tant de bruit du traitement qu'on me faisoit, qu'il me fut permis, après l'attestation que j'eus des médecins du parfait rétablissement de ma santé, d'assembler la nation, laquelle, sollicitée par le sieur Belin, et pour se mettre à couvert du blâme de la première délibération qu'elle avoit signée, ne voulut jamais me reconnoître qu'après m'avoir forcé d'aprouver ladite délibération par un acte que je fus obligé de signer le 1er du mois d'aoust dernier, pour obtenir ma liberté et reprendre les fonctions d'ambassadeur.
«Comme ces deux délibérations et la première attestation des médecins sont des actes injurieux non-seulement à ma personne, mais encore à l'honneur du caractère dont je suis revêtu, je vous supplie très humblement, monsieur, d'avoir la bonté de faire ordonner par Sa Majesté qu'ils soient annulés et déchirés. A l'égard de la réparation qui m'est deue, je me remets à ce qu'il plaira à Sa Majesté d'en ordonner. Les deux personnes dont j'ay le plus à me plaindre sont les sieurs Meinard, premier député de la nation, et le sieur Belin, mon chancelier: pour le chevalier Gesson, mon parent, je sauray bien le mettre à la raison.
«J'avois d'abord cru que le grand visir estoit entré dans cette affaire; mais j'ay appris au contraire qu'il avoit détesté le procédé de la nation et de mes domestiques; et depuis que je suis rentré dans les fonctions d'ambassadeur, il ne m'a rien refusé de tout ce que je luy ay demandé, tant pour l'extraction des bleds que pour les autres affaires que j'ay eu à traiter avec luy; et s'il en avoit toujours usé de même, je n'aurois eu aucun lieu de m'en plaindre.
«J'ay fait une espèce de procès verbal sur tout ce qui s'est passé sur cette affaire, que j'ay jugé à propos d'adresser à mon frère, de peur de vous fatiguer par une aussy longue et ennuyeuse lecture.
«Je suis, avec toute sorte d'attachement et de respect,
«Monsieur,
«Votre très humble et très obéissant serviteur,
«Signé: FERRIOL.»
Ainsi il résulte de ces pièces que lorsque M. de Ferriol revint en France dans l'été de 1711, âgé de soixante-quatre ans, il avait été déjà atteint d'apoplexie, et assez gravement pour être réputé fou et interdit pendant quelque temps: son rappel s'ensuivit aussitôt. Même lorsqu'il fut guéri, il resta toujours un vieillard quelque peu singulier, ayant gardé de certains tics amoureux, mais, somme toute, de peu de conséquence.
Le Journal inédit de Galland, publié dans la Nouvelle Revue encyclopédique (Firmin Didot, février 1847), rapporte de nouveaux détails sur la frénésie de M. de Ferriol, notamment cette particularité inimaginable:
«Lundi, 6 octobre (1710).—J'avois oublié de marquer le jour ci-devant, écrit le consciencieux Galland, ce que j'avois appris de M. Brue, qui est que M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, s'étoit mis en tête de devenir cardinal, et qu'il y avoit douze ans qu'il avoit donné une instruction à M. Brue, son frère, en l'envoyant à la Cour, pour passer ensuite en Italie, afin de jeter à Rome les premières dispositions de son dessein de parvenir à la pourpre romaine. C'est pour cela que Mme de Ferriol, qui savoit que son beau-frère étoit dans le même dessein plus fort que jamais, et qu'au lieu de revenir en France il méditoit d'aborder en Italie et de se rendre à Rome, étoit venue trouver M. Brue à onze heures du soir, la veille de son départ, et le prier de faire en sorte de se rendre maître de l'esprit de M. de Ferriol et de le ramener en France, afin de le détourner d'aborder en Italie.»
Il en fut de ce chapeau de cardinal comme de la beauté de Mlle Aïssé que convoitait également le malencontreux ambassadeur; il n'eut pas plus l'un que l'autre,—ni la fleur, ni le Chapeau.
Note G:[ (retour) ] Nous donnerons, pour être complet, le texte même de cette lettre:
«Aux auteurs du Journal de Paris.
«Paris, le 22 octobre 1787.
«MESSIEURS,
«Les Lettres de Mlle Aïssé, que vous annoncez dans votre journal du 13 de ce mois, ont donné lieu à quelques réflexions qu'il n'est pas inutile de communiquer au public. Il est trop souvent abusé par des recueils de lettres ou d'anecdotes que l'on altère sans scrupule; mais ces petites supercheries, bonnes pour amuser la malignité, ne sauraient être indifférentes à un lecteur honnête, surtout lorsqu'elles peuvent compromettre des personnages respectables et faire quelque tort aux auteurs dont on veut honorer la mémoire. Les Lettres de Mlle Aïssé se lisent avec plaisir; les personnes dont elle parle, les sociétés célèbres qu'elle rappelle à notre souvenir, sa sensibilité, ses malheurs causés par une passion violente et d'autant plus funeste qu'elle tue souvent ceux qui l'éprouvent sans intéresser à leur sort, tout cela, messieurs, devait sans doute exciter la curiosité de ceux qui aiment ces sortes d'ouvrages. Mais pourquoi l'éditeur de ces Lettres les a-t-il gâtées par de fausses anecdotes qui rendent Mlle Aïssé très-peu estimable? Pourquoi lui avoir fait tenir un langage qui contraste visiblement avec son caractère? A-t-elle pu penser de l'homme qui l'avait tirée du vil état d'esclave, et de la femme qui l'avait élevée, le mal que l'on trouve dans le recueil que l'on vient de publier? Non, messieurs, cela est impossible, et voici mes raisons: Mme de Ferriol servait de mère à Mlle Aïssé; elle avait mêlé son éducation à celle de ses enfants. Inquiète sur le sort de cette jeune étrangère, elle était sans cesse occupée du soin de faire son bonheur: de son côté, Mlle Aïssé, dont le coeur était aussi bon que sensible, avait pour M. et Mme de Ferriol les sentiments d'une fille tendre et respectueuse; sa conduite envers eux la leur rendait tous les jours plus chère: elle était bonne, simple, reconnaissante. Après cela, messieurs, comment ajouter foi à des Lettres où l'on voit Mlle Aïssé évidemment ingrate et méchante, et où l'on peint Mme de Ferriol, que tout le monde estimait, comme une femme capable de donner à sa fille d'adoption des conseils pernicieux, et de la sacrifier à sa vanité ou à son ambition?
«Je n'ajouterai, messieurs, qu'un mot pour répondre d'avance à ceux qui seraient tentés de douter des faits que je viens d'exposer: c'est que M. le comte d'Argental, dont le témoignage vaut une démonstration, et qui, comme l'on sait, a reçu dans son enfance la même éducation que Mlle Aïssé, m'a confirmé la vérité de tout ce que je viens de vous dire.
«Signé: VILLARS.»
(Journal de Paris, 28 novembre 1787, p. 1434.)
Note H:[ (retour) ] À Mlle Aïssé.
En lui envoyant du ratafia pour l'estomac.
1732.
Va, porte dans son sang la plus subtile flamme;
Change en désirs ardents la glace de son coeur;
Et qu'elle sente la chaleur
Du feu qui brûle dans mon âme!
Ces vers sont de Voltaire, selon Cideville.
(VOLTAIRE, éd. de M. Beuchot, XIV, 341.)
Note I:[ (retour) ] Extrait du registre des actes de décès de la Paroisse de Saint-Roch, année 1733.
Du 14 mars.
«Charlotte-Élisabeth Aïssé, fille, âgée d'environ quarante ans, décédée hier, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse, a été inhumée en cette église dans la cave de la chapelle de Saint-Augustin appartenante à M. de Ferriol. Présents messire Antoine Ferriol de Pont-de-Veyle, lecteur ordinaire de la Chambre de Sa Majesté, messire Charles-Augustin Ferriol d'Argental, conseiller au Parlement, demeurants tous deux dites rue et paroisse.
«Signé: Ferriol de Pont-de-Veyle, Ferriol d'Argental, Contrastin, vicaire.»
Note J:[ (retour) ] Le contrat de mariage de Mlle Célénie Leblond avec le vicomte de Nanthia fut signé au château de Lanmary le 10 octobre 1740.—Voici le passage de Saint-Allais qui spécifie les titres et qualités, ainsi que la descendance:
«Pierre de Jaubert, IIe du nom, chevalier, seigneur, vicomte de Nantiac[105], etc., qualifié haut et puissant seigneur, est mort en 17.., laissant de dame Célénie le Blond, son épouse, une fille unique, qui suit:
Marie-Denise de Jaubert épousa, par contrat du 12 mars 1760, haut et puissant seigneur messire André, comte de Bonneval, chevalier, seigneur de Langle, devenu depuis seigneur de Bonneval, Blanchefort, Pantenie, etc., lieutenant-colonel du régiment de Poitou, ensuite colonel du régiment des grenadiers royaux, et maréchal des camps et armées du Roi...»
(Saint-Allais, Nobiliaire universel de France, XVII, 402.)
Note 105:[ (retour) ] Quoiqu'on écrive communément Nantia ou Nanthia, on a adopté ici l'orthographe Nantiac, comme se rapprochant davantage du mot latin de Nantiaco.
Note K:[ (retour) ] Voici la lettre tout entière, et vraiment maternelle, du chevalier à Mme de Nanthia; elle est inédite et nous a été communiquée par la famille de Bonneval:
«Je souhaite, mon enfant, que vous soyez heureusement arrivée chez vous; je crois que vous ferez prudemment de n'en plus bouger jusqu'à vos couches, et quoique le terme qu'il faudra prendre après pour vous bien rétablir doive vous paraître long, je vous conseille et vous prie, ma petite, de ne pas l'abréger. Toute impatience, toute négligence en pareil cas est déplacée et peut avoir des conséquences très-fâcheuses, au lieu que, si vous vous conduisez bien dans vos couches, non-seulement elles ne nuiront pas à votre santé, mais au contraire vous en deviendrez plus forte et plus saine.
«M. de Boisseuil, qui doit retourner en Périgord au mois de janvier, m'a promis de se charger du portrait de votre mère; je ne doute pas qu'il ne vous fasse grand plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne peut-on de même peindre les qualités de son âme! Le tendre souvenir que j'en conserve doit vous être un sûr garant que je vous aimerai, ma chère petite, toute ma vie.
«Mille amitiés à M. de Nanthiac.
«Le Bailli de Froullay me charge toujours de vous faire mille compliments de sa part.
«J'ai reçu hier des nouvelles de Mme de Bolingbroke; elle m'en demande des vôtres. Mme de Villette se porte un peu mieux.
«À Paris, ce 15 décembre 1741.»
Note L:[ (retour) ] Nous ne saurions donner une plus juste idée de cette grande existence de Mayac dans son mélange d'opulence et de bonhomie antique, qu'en citant la page suivante empruntée à la Notice manuscrite de M. de Sainte-Aulaire: «Après la mort du Chevalier, y est-il dit, l'abbé d'Aydie, son frère, continua à résider dans ce château où se réunissait l'élite de la bonne compagnie de la province. L'habitation n'était cependant ni spacieuse ni magnifique, et la fortune du marquis d'Abzac, seigneur de Mayac, n'était pas très-considérable; mais les bénéfices de l'abbé, qui ne montaient pas à moins de 40,000 livres, passaient dans la maison, et d'ailleurs nos pères en ce temps-là exerçaient une large hospitalité à peu de frais. Mes parents m'ont souvent raconté des détails curieux sur ces anciennes moeurs. Il n'était pas rare de voir arriver à l'heure du dîner douze ou quinze convives non attendus. Les hommes et les jeunes femmes venaient à cheval, chacun suivi de deux ou trois domestiques. Les gens âgés venaient en litière, les chemins ne comportant pas l'usage de la voiture. Les provisions de bouche étaient faites en vue de ces éventualités, et la cuisine de Mayac était renommée; mais la place manquait pour loger et coucher convenablement tous ces hôtes. Les hommes s'entassaient dans les salons, dans les corridors; les femmes couchaient plusieurs dans la même chambre et dans le même lit. Ma mère, qui avait été élevée en Bretagne, où les coutumes étaient différentes, fut fort surprise lors de ses premières visites à Mayac. La comtesse d'Abzac (née Castine), qui faisait les honneurs, lui dit: «Ma chère cousine, je te retiens pour coucher avec moi.» Quelques instants après, Mlle de Bouillien dit aussi à ma mère: «Ma chère cousine, nous coucherons ensemble.»—«Je ne peux pas, répondit ma mère, je couche avec la comtesse d'Abzac.»—«Mais et moi aussi,» reprit Mlle de Bouillien.—Ces trois dames couchèrent ensemble dans un lit médiocrement large, et pour faire honneur à ma mère on la mit au milieu. Ces habitudes subsistèrent à Mayac jusqu'en 1790. L'abbé d'Aydie se retira alors à Périgueux avec sa nièce Mme de Montcheuil, dans une jolie maison que celle-ci a laissée depuis à MM. d'Abzac de La Douze; il était presque centenaire, et on put lui cacher les désastres qui signalèrent les premières années de la Révolution.» Mme de Montcheuil y mit un soin ingénieux, et elle masqua les pertes de son oncle avec sa propre fortune. L'abbé d'Aydie ne mourut qu'en 1792.
Note M:[ (retour) ] La lettre suivante (inédite) de la marquise de Créquy à Jean-Jacques Rousseau vient confirmer, s'il en était besoin, celle de Voltaire à l'endroit de la date dont il s'agit:
«Ce jeudi (janvier 1761).
«On ne peut être plus sensible à l'attention et au souvenir de l'éditeur; mais on ne peut être moins disposée à récréer son esprit. Notre cher chevalier d'Aydie est mort en Périgord. Nous avions reçu de ses nouvelles le samedi et le mercredi, il y a huit jours. Son frère manda cet événement à mon oncle[106] sans nulle préparation. Mon oncle, écrasé, me fila notre malheur une demi-heure, et s'enferma. Lundi, la fièvre lui prit, avec trois frissons en vingt-quatre heures et tous les accidents. Jugez de mon état. Enfin une sueur effroyable a éteint la fièvre sans secours; mais il a eu cette nuit un peu d'agitation. Je suis comme un aveugle qui n'a plus son bâton.
«Je remets à un temps plus heureux à vous remercier et à vous parler de vous; car, aujourd'hui, je n'ai que moi en tête.»
C'est J.-J. Rousseau qui a mis à la suite des mots ce jeudi ceux que l'on trouve ici entre parenthèses. Il est évident, d'ailleurs, que la lettre est de 1761, puisque c'est en cette année que furent publiées les lettres de Julie dont Rousseau ne se donnait que comme simple éditeur. Le chevalier d'Aydie mourut donc dans les derniers jours de 1700, ou, au plus tard, dans les premiers de 1761.
Note 106:[ (retour) ]***put text here***
Le bailli de Froulay.]
Note N:[ (retour) ] Les Bonneval du Limousin sont de la plus vieille souche; il y a un dicton dans le pays: «Noblesse Bonneval, richesse d'Escars, esprit Mortemart.» Le célèbre Pacha en était. (Voir Moreri.)]
Note O:[ (retour) ] Pierre-Marie, vicomte d'Abzac, mourut à Versailles au mois de février 1827, n'ayant pas eu d'enfants de deux mariages qu'il avait contractés, dont le premier, à la date du 10 août 1777, avec Marie-Biaise de Bonneval, décédée pendant la Révolution (Voir COURCELLES, Histoire généal. et hérald. des Pairs de France, IX, d'Abzac, 87). Le vicomte d'Abzac était un écuyer très en renom sous Louis XV, sous Louis XVI, et depuis, sous la Restauration; c'était lui qui avait mis à cheval, comme il le disait souvent, les trois frères, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, ainsi que le duc d'Angoulême et le duc de Berry; si bon écuyer qu'il fût, il ne leur avait pas assez appris à s'y bien tenir.
P. S. Voici deux lettres inédites du chevalier d'Aydie à Mlle Aïssé, qui ont été recouvrées par M. Ravenel depuis notre Édition de 1846. Elles sont tout à fait inédites: ce sont les deux lettres dont parle la marquise de Créquy, page 317 de l'Édition; elles proviennent, en effet, des papiers de Mme de Créquy. Elles achèveront l'idée de cette liaison tendre, passionnée, délicate et légère. Le ton du chevalier y est pénétrant et naïf, soit qu'il se plaigne des caprices de sa scrupuleuse amie, soit qu'il jouisse du partage avoué de sa tendresse. La vraie passion y respire sans rien de violent ni de tumultueux, avec le sentiment profond d'une âme toute soumise et comme dévotieuse. Mais est-il besoin d'en expliquer le charme à ceux qui ont aimé?
«Vous me maltraitez, ma reine. Je n'en sais pas la raison, ni n'en puis imaginer le prétexte: mais, pour en venir là, vous n'avez apparemment besoin ni de l'un ni de l'autre. Le caprice, en effet, se passe de tout secours et n'existe que par lui-même. D'ailleurs peut-être jugez-vous qu'il est à propos d'éprouver de temps en temps jusqu'où va ma patience et ma dépendance. Eh! bien, n'êtes-vous pas contente? Voilà trois lettres que je vous écris sans que vous ayez daigné me faire réponse. Un exprès est allé de ma part savoir de vos nouvelles: vous l'avez renvoyé en me mandant sèchement que vous vous portez bien. Avouez qu'il faut avoir de la persévérance pour se présenter encore aux accords et en faire les avances. Je sens bien toute la misère de ma conduite; mais je vous aime, et à quoi ne réduit point l'amour! Permettez-moi de vous représenter que, pour votre gloire, vous devriez me traiter plus honorablement. Vous me rendrez si ridicule, que mon attachement n'aura plus rien qui puisse vous flatter. Laissez-moi, par politique, quelque air de raison et de liberté. On a toujours cru (et, sans doute, avec justice) que c'est par un choix très-éclairé que je vous aime plus que ma vie, et que la source de ma constance étoit beaucoup plus dans votre caractère que dans le mien. Or, si vous deveniez déraisonnable et capricieuse, l'idée qu'on a d'une Aïssé toujours juste, tendre, douce, égale, s'évanouiroit. Je ne vous en aimerois peut-être pas moins (ma passion fait partie de mon âme et je ne puis la perdre qu'en cessant de vivre), mais vous seriez moins aimable aux yeux des autres, et ce seroit dommage. Laissez au monde l'exemple d'une personne qui sait aimer avec fidélité et se faire toujours aimer sans aucun art, mais peut-être plus aimable que qui que ce soit.
«Que vous ai-je fait, ma reine? Dites-le, si vous pouvez. Rien, en vérité. Je jure que je n'ai pas cessé un moment de vous être uniquement attaché: vous n'avez pas à la tête un cheveu qui ne m'inspire plus de goût et de sentiment que toutes les femmes du monde ensemble, et je vous permets de le dire et de le lire à qui vous voudrez.»
(1746.)
«C'est aujourd'hui le sept d'octobre, et, selon ce que vous me mandez, ma chère Aïssé, vous devez être à Sens. J'y transporte toutes mes idées, mon coeur ne s'entretient plus que de Sens: c'est là que sont maintenant réunis les deux objets de toute ma tendresse. Ne m'écrivez-vous pas de longues lettres? Mandez-moi tout, ma reine: la peinture la plus naïve et la plus circonstanciée sera celle qui me plaira davantage. Faites-la-moi voir d'ici tout entière, s'il est possible: je ne veux point d'échantillon. Une réponse, un bon mot, qui doit souvent toute sa grâce à celui qui l'interprète, n'est point ce qu'il me faut: je veux le portrait de tout le caractère, de toute la personne ensemble, de la figure, de l'esprit et surtout du coeur. C'est le coeur qui nous conduit: l'instinct d'un coeur droit est mille fois plus sûr que toutes les réflexions d'un bel esprit: c'est du coeur que partent tous les premiers mouvements: c'est au coeur que nous obéissons sans cesse.
«Mais revenons. Pardonnez-moi les digressions, ma reine: je ne m'en contrains pas; elles ne m'éloignent jamais de vous. Je ne parle longtemps de la même chose que lorsque je la considère en vous. Alors je m'y arrête, je la tourne de tous les sens: j'oublie tout le reste, j'oublie que c'est une lettre que j'écris et qu'il est impertinent de faire des amplifications à tout propos. Mais voici qui est encore long; mon papier se remplira, et je ne vous ai point dit encore que je vous aime. C'est pourtant ce que je veux vous dire et vous redire mille fois: je ne puis assez vous le persuader. J'espère que vous penserez un peu à moi pendant votre séjour à Sens. Baisez-la souvent, et quelquefois pour moi. La pauvre petite! que je voudrois qu'elle fût heureuse! Elle le sera si elle vous ressemble: c'est de notre humeur que dépend notre bonheur. N'oubliez pas qu'il faut qu'elle sache la musique: c'est un talent agréable pour soi et pour les autres. On ne sauroit commencer trop tôt: on ne la possède bien que quand on l'apprend dans la première enfance.
«Vous m'avez fait grand plaisir de m'écrire vos amusements d'Ablon: mais je ne trouve pas trop à propos que vous alliez à la chasse au soleil, surtout si les chaleurs sont aussi grandes où vous êtes qu'ici. Vos coiffes garantissent mal la tête, et les coups de soleil sont dangereux et très-fréquents dans cette saison. La brutalité du garde qui trouve mauvais que vous tiriez, et la politesse du chien qui rapporte votre gibier, prouvent clairement que les hommes ont souvent moins de discernement que les bêtes. Si la métempsychose avoit lieu, je consentirois sans répugnance à devenir comme le chien qui vous a caressée, qui vous a rendu service; mais je serois au désespoir s'il me falloit quelque jour ressembler à cet homme farouche qui se formalise si durement et si mal à propos. Je me sens aujourd'hui plus de goût que jamais pour les chiens. J'ai beaucoup caressé tous les miens: je voudrois témoigner à toute l'espèce la reconnoissance que j'ai de l'honnêteté de leur confrère à votre égard.
«Je vous embrasse, ma très-aimable Aïssé. Vous êtes pour toujours la reine de mon coeur.»
BENJAMIN CONSTANT
ET
MADAME DE CHARRIÈRE[107]
Rien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres avant leur gloire, au moment où ils se forment, où ils sont déjà formés et où ils n'ont point éclaté encore; rien de plus instructif que de contempler à nu l'homme avant le personnage, de découvrir les fibres secrètes et premières, de les voir s'essayer sans but et d'instinct, d'étudier le caractère même dans sa nature, à la veille du rôle. C'est un plaisir et un intérêt de ce genre qu'on a pu se procurer en assistant aux premiers débuts ignorés de Joseph de Maistre; c'est une ouverture pareille que nous venons pratiquer aujourd'hui sur un homme du camp opposé à de Maistre, sur un étranger de naissance comme lui, parti de l'autre rive du Léman, mais nationalisé de bonne heure chez nous par les sympathies et les services, sur Benjamin Constant.
Note 107:[ (retour) ] Ce morceau a paru pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril 1844, et il a été joint depuis à une édition de Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne, roman de Mme de Charrière (Paris, 1845).
Il en a déjà été parlé plus d'une fois et avec développement dans cette Revue. Un écrivain bien spirituel, dont la littérature regrette l'absence, M. Loève-Veimars, a donné sur l'illustre publiciste[108] une de ces piquantes lettres politiques qu'on n'a pas oubliée. Un autre écrivain, un critique dont le silence s'est fait également sentir, M. Gustave Planche, a publié sur Adolphe[109] quelques pages d'une analyse attristée et sévère. Plus d'une fois Benjamin Constant a été touché indirectement et d'assez près, à l'occasion de notices, soit sur Mme de Staël, soit sur Mmes de Krüdner ou de Charrière; mais aujourd'hui c'est mieux, et nous allons l'entendre lui-même s'épanchant et se livrant sans détour, lui le plus précoce des hommes, aux années de sa première jeunesse.
Note 108:[ (retour) ] Revue des Deux Mondes, 1er février 1833.
Note 109:[ (retour) ] Revue des Deux Mondes, 1er août 1834.
Dans l'article que cette Revue a publié, si l'on s'en souvient, sur Mme de Charrière[110], sur cette Hollandaise si originale et si libre de pensée, qui a passé sa vie en Suisse et a écrit une foule d'ouvrages d'un français excellent, il a été dit qu'elle connut Benjamin Constant sortant de l'enfance, qu'elle fut la première marraine de ce Chérubin déjà quelque peu émancipé, qu'elle contribua plus que personne à aiguiser ce jeune esprit naturellement si enhardi, que tous deux s'écrivaient beaucoup, même quand il habitait chez elle à Colombier, et que les messages ne cessaient pas d'une chambre à l'autre; mais ce n'était là qu'un aperçu, et le degré d'influence de Mme de Charrière sur Benjamin Constant, la confiance que celui-ci mettait en elle durant ces années préparatoires, ne sauraient se soupçonner en vérité, si les preuves n'en étaient là devant nos yeux, amoncelées, authentiques, et toutes prêtes à convaincre les plus incrédules.
Note 110:[ (retour) ] 15 mars 1839; et dans mes Portraits de Femmes.
Un homme éclairé, sincèrement ami des lettres, comme la Suisse en nourrit un si grand nombre, M. le professeur Gaullieur, de Lausanne, se trouve possesseur, par héritage, de tous les papiers de Mme de Charrière. En même temps qu'il sent le prix de tous ces trésors, résultats accumulés d'un commerce épistolaire qui a duré un demi-siècle, M. Gaullieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrétion que cette possession délicate impose. En préparant l'intéressant travail dont il nous permet de donner un avant-goût aujourd'hui, il a dû choisir et se borner: «Il est, dit-il, dans les papiers dont nous sommes dépositaires, des choses qui ne verront jamais le jour; il existe tel secret que nous entendons respecter. Il est d'autres pièces au contraire qui sont acquises à l'histoire, à la langue française, comme aussi à la philosophie du coeur humain. Si la postérité n'a que faire des faiblesses de quelques grands noms, elle a droit de revendiquer les documents qui la conduiront sur la trace de certaines carrières étonnantes, qui lui dévoileront les vrais éléments dont s'est formé à la longue tel caractère historique controversé.»
Au nombre de ces pièces que la curiosité publique est en droit de réclamer, on peut placer sans inconvénient (et sauf quelques endroits sujets à suppression) la correspondance de Benjamin Constant avec Mme de Charrière. Elle comprend un espace de sept années, 1787-1795; Benjamin a vingt ans au début, il est dans sa période de Werther et d'Adolphe: s'il est vrai qu'il n'en sortit jamais complètement, on accordera qu'à vingt ans il y était un peu plus naturellement que dans la suite. Pour qui veut l'étudier sous cet aspect, l'occasion est belle, elle est transparente; on a là l'épreuve avant la lettre, pour ainsi dire.
Tout d'abord on voit le jeune Benjamin fuyant la maison paternelle, ou plutôt s'échappant de Paris, où il passait l'été de 1787, pour courir seul, à pied, à cheval, n'importe comment, les comtés de l'Angleterre. Il est parti, pourquoi? il ne s'en rend pas lui-même très-bien compte, il est parti par ennui, par amour, par coup de tête, comme il partira bien des fois dans la suite et dans des situations plus décisives. Des pensées de suicide l'assiégent, et il ne se tuera pas; des projets d'émigration en Amérique le tentent, et il n'émigrera pas. Tout cela vient aboutir à de jolies lettres à Mme de Charrière, à des lettres pleines déjà de saillies, de persifflage, de moquerie de soi-même et des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon blessé et traînant l'aile, assez mal reçu de sa famille pour son équipée, il va se refaire chez son indulgente amie à Colombier près de Neuchâtel; il passe là six semaines ou deux mois de repos, de gaieté, de félicité presque; il s'en souviendra longtemps, il en parlera avec reconnaissance, avec une sorte de tendresse qui ne lui est pas familière. Voilà le premier acte terminé.
Le second s'ouvre à Brunswick, à cette petite cour où sa famille l'a fait placer en qualité de gentilhomme ordinaire ou plutôt fort extraordinaire, nous dit-il; il y arrive en mars 1788, il y réside durant ces premières années de la Révolution; il s'y ennuie, il s'y marie, il travaille à son divorce, qu'il finit par obtenir (mars 1793); il s'est livré dans l'intervalle à toutes sortes de distractions et à un imbroglio d'intrigues galantes pour se dédommager de son inaction politique, qui commence à lui peser en face de si grands événements. Placé au foyer de l'émigration et de la coalition, il est réputé quelque peu aristocrate par ses amis de France qui l'ont perdu de vue, et tant soit peu jacobin par ceux qui le jugent de plus près et croient le connaître mieux; mais il nous apparaît déjà ce qu'il sera toujours au fond, un girondin de nature, inconséquent, généreux, avec de nobles essors trop vite brisés, avec un secret mépris des hommes et une expérience anticipée qui ne lui interdisent pourtant pas de chercher encore une belle cause pour ses talents et son éloquence.
L'astre de Mme de Charrière n'a pas trop pâli durant tout ce premier séjour; il lui écrit constamment, abondamment, et même de certains détails qu'il n'est pas absolument nécessaire de raconter à une femme. Il se reporte souvent en idée à ces deux mois de bonheur à Colombier, et il a l'air, par moments, de croire en vérité que son avenir est là. Un voyage qu'il fait en Suisse, dans l'été de 1793, dut contribuer à le détromper; quelques années de plus, quelques derniers automnes avaient achevé de ranger Mme de Charrière dans l'ombre entière et sans rayons. Il retourne encore à Brunswick au printemps de 1794, mais il n'y tient plus, il revient en Suisse, il y rencontre pour la première fois Mme de Staël, le 19 septembre de cette année. Un plus large horizon s'ouvre à ses regards, un monde d'idées se révèle; une carrière d'activité et de gloire le tente. Il arrive à Paris dans l'été de 1795, il y embrasse une cause, il s'y fait une patrie.
Le reste est connu, et l'on a raison de dire avec M. Gaullieur que «cette avant-scène de la biographie de Benjamin Constant est la seule dont il soit piquant aujourd'hui de s'enquérir: elle forme, dit-il, comme une contre-épreuve de la première partie des Confessions de Jean-Jacques. C'est le même sol et le même théâtre; ce sont d'abord les mêmes erreurs et les mêmes agitations, presque les mêmes idées, mais passées à une autre filière et reçues par un monde différent.»
On peut se demander avant tout comment une influence aussi réelle, aussi sérieuse que l'a été celle de Mme de Charrière, n'a pas laissé plus de trace extérieure dans la carrière de Benjamin Constant; comment elle a si complètement disparu dans le tourbillon et l'éclat de ce qui a succédé, et par quel inconcevable oubli il n'a nulle part rendu témoignage à un nom qui était fait pour vivre et pour se rattacher au sien. M. Gaullieur n'hésite pas à reconnaître un portrait de Mme de Charrière dans cette page du début d'Adolphe:
«J'avais, à l'âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir, et la vieillesse enfin l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout avec son esprit[111]. Pendant près d'un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout; et, après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux.»
Note 111:[ (retour) ] Un parent de Benjamin Constant, M. d'Hermenches, connu par la correspondance générale de Voltaire, était moins sévère ou plutôt moins injuste quand il écrivait à Mme de Charrière, plus jeune il est vrai: «Je voudrais, aimable Agnès, qu'avec la réputation d'une personne d'infiniment d'esprit, on ne vous donnât pas celle d'une personne singulière, car vous ne l'êtes pas. Vous êtes trop bonne, trop honnête, trop naturelle; faites-vous un système qui vous rapproche des formes reçues, et vous serez au-dessus de tous les beaux esprits présents et passés. C'est un conseil que j'ose donner à mon amie à l'âge de vingt-six ans. Adieu, divine personne.» (Note de M. Gaullieur.)
Quoiqu'il y ait quelque arrangement à tout ceci, que Benjamin Constant, à l'âge de vingt ans, n'ait peut-être pas trouvé d'abord Mme de Charrière une personne aussi âgée qu'Adolphe veut bien le dire, et qu'il ne l'ait pas vue précisément à son lit de mort, l'intention du portrait est incontestable, et on ne saurait y méconnaître celle qu'on a une fois rencontrée.—«J'avais, dit encore Adolphe, j'avais contracté, dans mes conversations avec la femme qui, la première, avait développé mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques.» On va voir, en effet, que les maximes communes n'étaient guère d'usage entre eux, et ce sont justement ces conversations inépuisables, ces excès même d'analyse, que nous sommes presque en mesure de ressaisir au complet et de prendre sur le fait aujourd'hui. Adolphe va en être mieux connu; ses origines morales vont s'en éclairer, hélas! jusqu'en leurs racines.
M. Gaullieur, dans son introduction, a eu le soin de s'arrêter sur quelques circonstances de la biographie de Mme de Charrière, de développer ou de rectifier plusieurs points où les renseignements antérieurs avaient fait défaut. La notice de la Revue des Deux Mondes avait dit d'elle qu'elle était médiocrement jolie; M. Gaullieur fournit des preuves très-satisfaisantes du contraire: «Son buste par Houdon, dit-il, et son portrait par Latour, que je possède dans ma bibliothèque, témoignent de l'étincelante beauté de Mme de Charrière. L'épithète est d'un de ses adorateurs[112].» On avait dit encore qu'elle avait eu quelque difficulté à se marier, étant sans dot ou à peu près. M. Gaullieur montre qu'elle reçut en dot 100,000 florins de Hollande et qu'à aucun moment les épouseurs ne manquèrent; qu'elle en refusa même de maison souveraine, et que si elle se décida pour un précepteur suisse, c'est que sa sympathie pour le Saint-Preux l'emporta.
Note 112:[ (retour) ] Oserons-nous, après cela, faire remarquer qu'il ne faut pas toujours prendre exactement au pied de la lettre ce que disent les Adorateurs? Dans un portrait d'elle par elle-même, Mme de Charrière semble être un un moins certaine de sa beauté: «Vous me demanderez peut-être si Zélinde est belle, ou jolie, ou passable? Je ne sais; c'est selon qu'on l'aime, ou qu'elle veut se faire aimer. Elle a la gorge belle, elle le sait et s'en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n'a pas la main blanche, elle le sait aussi et en badine, mais elle voudrait bien n'avoir pas sujet d'en badiner...»
Mais, laissant ces minces détails, nous introduirons sans plus tarder le personnage principal. La situation est celle-ci: Mme de Charrière, auteur célèbre de Caliste, et qui ne doit pas avoir moins de quarante-cinq ans, est venue passer quelque temps à Paris dans la famille de M. Necker, ou du moins dans le voisinage. Benjamin Constant y est venu de son côté; à ce moment, l'Assemblée des notables, les conflits avec le parlement, excitent un vif intérêt; la curiosité universelle est en jeu, et celle du nouvel arrivant n'est pas en reste. Il voit le monde de Mme Suard, il suit les cours de La Harpe au Lycée, il dîne avec Laclos. Cette vie oisive et sans but déplaît au père de Benjamin: il veut que son fils, qui aura dans quelques mois ses vingt ans accomplis, embrasse un état; il lui enjoint de quitter Paris et de venir le retrouver sur-le-champ dans sa garnison de Bois-le-Duc[113], où le jeune homme sera sommé de choisir entre la robe ou l'épée, entre la diplomatie ou la finance. Voici quelques-unes des premières lettres, où le caractère éclate tel qu'il sera toute la vie. Quant au style, il est ce qu'il peut, il n'est pas formé encore, mais l'esprit va son train tout au travers. Nous ne faisons qu'extraire le travail de M. Gaullieur, et y emprunter notes et éclaircissements.
Note 113:[ (retour) ] Le père de Benjamin Constant était au service des États-Généraux de Hollande.
«Douvres, ce 26 juin 1787.
«Il y a dans le monde, sans que le monde s'en doute, un grave auteur allemand qui observe avec beaucoup de sagesse, à l'occasion d'une gouttière qu'un soldat fondit pour en faire des balles, que l'ouvrier qui l'avait posée ne se doutait point qu'elle tuerait quelqu'un de ses descendants.
«C'est ainsi, madame (car c'est comme cela qu'il faut commencer pour donner à ses phrases toute l'emphase philosophique), c'est ainsi, dis-je, que lorsque tous les jours de la semaine dernière je prenais tranquillement du thé en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas que je ferais avec toute ma raison une énorme sottise; que l'ennui, réveillant en moi l'amour, me ferait perdre la tête, et qu'au lieu de partir pour Bois-le-Duc, je partirais pour l'Angleterre, presque sans argent et absolument sans but.
«C'est cependant ce qui est arrivé de la façon la plus singulière. Samedi dernier, à sept heures, mon conducteur et moi nous partîmes dans une petite chaise qui nous cahota si bien, que nous n'eûmes pas fait une demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous fûmes obligés de revenir sur nos pas. À neuf, de retour à Paris, il se mit à chercher un autre véhicule pour nous traîner en Hollande; et moi, qui me proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nous ne partions que le lendemain, je m'en retournai chez moi pour y chercher un habit que j'avais oublié. Je trouvai sur ma table la réponse sèche et froide de la prudente Jenny[114]. Cette lettre, le regret sourd de la quitter, le dépit d'avoir manqué cette affaire, le souvenir de quelques conversations attendrissantes que nous avions eues ensemble, me jetèrent dans une mélancolie sombre.
Note 114:[ (retour) ] Il s'agissait d'une demande en mariage faite quelques jours auparavant. Mlle Jenny Pourrat, vivement recherchée par Benjamin Constant, avait répondu de manière à laisser bien peu d'espérances, ou du moins sa réponse décelait beaucoup de coquetterie et de calcul.
«En fouillant dans d'autres papiers, je trouvai une autre lettre d'une de mes parentes, qui, en me parlant de mon père, me peignait son mécontentement de ce que je n'avais point d'état, ses inquiétudes sur l'avenir, et me rappelait ses soins pour mon bonheur et l'intérêt qu'il y mettait. Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué dans tous mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme aux yeux duquel, à vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs, ayant le morne silence de la passion concentrée sans se livrer aux élans de l'espérance qui nous raniment et nous donnent de nouvelles forces.
«J'étais abattu; je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon consolant opium, c'eût été le bon moment pour achever en l'honneur de l'ennui le sacrifice manqué par l'amour[115].
Note 115:[ (retour) ] Quelque temps auparavant, Benjamin Constant, contrarié dans une inclination, avait eu quelque velléité de suicide. Il en reparlera plus tard, il en reparlera sans cesse. C'est la même scène qui se renouvellera bien des fois dans sa vie, et qui, toujours commencée au tragique, se terminera toujours en ironie.—«Il avait l'habitude des menaces violentes sur lui-même, me dit quelqu'un qui l'a bien connu; il menaçait de se tuer, de se couper la gorge. Il fit ainsi auprès de Mme de Staël, à l'origine de leur liaison; il tenta ce même moyen auprès de Mme Récamier (1815); ou plutôt ce n'était pas chez lui calcul, mais violence fébrile et nerveuse. Une jeune enfant, qui se trouvait présente à certaines de ses visites, disait quelquefois lorsqu'il sortait: «Oh! ma tante, comme ce monsieur-là est malade aujourd'hui!»
«Une idée folle me vint; je me dis: Partons, vivons seul, ne faisons plus le malheur d'un père ni l'ennui de personne. Ma tête était montée: je ramasse à la hâte trois chemises et quelques bas, et je pars sans autre habit, veste, culotte ou mouchoir, que ceux que j'avais sur moi. Il était minuit. J'allai vers un de mes amis dans un hôtel. Je m'y fis donner un lit. J'y dormis d'un sommeil pesant, d'un sommeil affreux jusqu'à onze heures. L'image de Mlle P..., embellie par le désespoir, me poursuivait partout. Je me lève; un sellier qui demeurait vis-à-vis me loue une chaise. Je fais demander des chevaux pour Amiens. Je m'enferme dans ma chaise. Je pars avec mes trois chemises et une paire de pantoufles (car je n'avais point de souliers avec moi), et trente et un louis en poche. Je vais ventre à terre; en vingt heures je fais soixante et neuf lieues. J'arrive à Calais, je m'embarque, j'arrive à Douvres, et je me réveille comme d'un songe.
«Mon père irrité, mes amis confondus, les indifférents clabaudant à qui mieux mieux; moi seul, avec quinze guinées, sans domestique, sans habit, sans chemises, sans recommandations, voilà ma situation, madame, au moment où je vous écris, et je n'ai de ma vie été moins inquiet.
«D'abord, pour mon père, je lui ai écrit; je lui ai fait deux propositions très-raisonnables: l'une de me marier tout de suite; je suis las de cette vie vagabonde; je veux avoir un être à qui je tienne et qui tienne à moi, et avec qui j'aie d'autres rapports que ceux de la sociabilité passagère et de l'obéissance implicite. De la jeunesse, une figure décente, une fortune aisée, assez d'esprit pour ne pas dire des bêtises sans le savoir, assez de conduite pour ne pas faire des sottises, comme moi, en sachant bien qu'on en fait, une naissance et une éducation qui n'avilisse pas ses enfants, et qui ne me fasse pas épouser toute une famille de Cazenove, ou gens tels qu'eux[116], c'est tout ce que je demande.
Note 116:[ (retour) ] C'est encore une tribulation matrimoniale. Benjamin Constant, fait ici allusion à un mariage qu'on avait voulu lui faire contracter à Lausanne quelque temps auparavant. La famille Cazenove est aujourd'hui à peu près éteinte.
«Ma seconde proposition est qu'il me donne à présent une portion de quinze ou vingt mille francs, plus ou moins, du bien de ma mère, et qu'il me laisse aller m'établir en Amérique. En cinq ans je serai naturalisé, j'aurai une patrie[117], des intérêts, une carrière, des concitoyens. Accoutumé de bonne heure à l'étude et à la méditation, possédant parfaitement la langue du pays, animé par un but fixe et une ambition réglée, jeune et peut-être plus avancé qu'un autre à mon âge, riche d'ailleurs, très-riche pour ce pays-là, voilà bien des Avantages.
Note 117:[ (retour) ] Il est à remarquer que Benjamin Constant éprouva toujours une grande répugnance à s'avouer Suisse: cela tenait, en partie, comme on le verra, à l'antipathie que lui inspirait le régime bernois, dont la famille Constant eut souvent à se plaindre. L'affranchissement du pays de Vaud fut une des premières idées de Benjamin. Il est vrai qu'il ne se rendait pas trop compte de la manière de l'opérer. Quand le canton de Vaud fut formé, il ne crut pas d'abord à la durée de cette création démocratique.
«Peu m'importe quelle des deux propositions il voudra choisir; mais l'une des deux est indispensable. Vivre sans patrie et sans femme, j'aime autant vivre sans chemise et sans argent, comme je fais actuellement.
«Je pars dans l'instant pour Londres; j'y ai deux ou trois amis, entre autres un à qui j'ai prêté beaucoup d'argent en Suisse, et qui, j'espère, me rendra le même service ici. Si je reste en Angleterre, comptez que j'irai voir le banc de mistriss Calista à Bath[118]. Aimez-moi malgré mes folies; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi près de M. de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation: moi, je m'en amuse comme si c'était celle d'un autre[119]. Je ris pendant des heures de cette complication d'extravagances, et quand je me regarde dans le miroir, je me dis, non pas: «Ah! James Boswell[120]!» mais: «Ah! Benjamin, Benjamin Constant!» Ma famille me gronderait bien d'avoir oublié le de et le Rebecque; mais je les vendrais à présent three pence a piece. Adieu, madame.
«CONSTANT.»
«P. S. Répondez-moi quelques mots, je vous prie. J'espère que je pourrai encore afford to pay le port de vos lettres. Adressez-les comme ci-dessous, mot à mot:
«H. B. CONSTANT, esq.
«LONDON.
To be left at the post office
till called for.»
Note 118:[ (retour) ] C'est une allusion à un passage du meilleur des romans de Mme de Charrière, Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne: «Un jour, j'étais assis sur un des bancs de la promenade;... une femme que je me souvins d'avoir déjà vue vint s'asseoir à l'autre extrémité du même banc. Nous restâmes longtemps sans rien dire, etc.»
Note 119:[ (retour) ] Tout Benjamin Constant est déjà là; se dédoubler ainsi et avoir une moitié de soi-même qui se moque l'autre. Cette moitié moqueuse finira par être l'homme tout entier. Le refrain habituel de Benjamin Constant, dans toutes les circonstances petites ou grandes de la vie, était: «Je suis furieux, j'enrage, mais ça m'est bien égal.» Nous surprenons ici la disposition fatale dans son germe déjà éclos.
Note 120:[ (retour) ] Mme de Charrière, enthousiaste de Paoli, avait engagé Benjamin Constant à traduire de l'anglais l'ouvrage de James Boswell, intitulé An Account of Corsica, and Memoirs of Pascal Paoli, qui eut une très-grande vogue vers 1768. La traduction fut entreprise, puis abandonnée, comme tant d'autres choses, par l'inconstant (c'est ainsi qu'on désignait notre Benjamin dans la société de Lausanne).
«Chesterford, ce 22 juillet 1787.
«Vous aurez bien deviné, madame, au ton de ma précédente lettre (elle manque), que mon séjour à Patterdale était une plaisanterie; mais ce qui n'en est pas une, c'est la situation où je suis actuellement, dans une petite cabane, dans un petit village, avec un chien et deux chemises. J'ai reçu des lettres de mon père, qui me presse de revenir, et je le rejoindrai dans peu. Mais je suis déterminé à voir le peuple des campagnes, ce que je ne pourrais pas faire si je voyageais dans une chaise de poste. Je voyage donc à pied et à travers champs. Je donnerais, non pas dix louis, car il ne m'en resterait guère, mais beaucoup, un sourire de Mlle Pourrat, pour n'être pas habitué à mes maudites lunettes. Cela me donne un air étrange, et l'étonnement répugne à l'intimité du moment, qui est la seule que je désire. On est si occupé à me regarder, qu'on ne se donne pas la peine de me répondre. Cela va pourtant tant bien que mal. En trois jours, j'ai fait quatre-vingt-dix milles; j'écris le soir une petite lettre à mon père, et je travaille à un roman que je vous montrerai. J'en ai, d'écrites et de corrigées, cinquante pages in-8°; je vous le dédierai si je l'imprime[121].—J'ai rencontré à Londres votre médecin, je l'ai trouvé bien aimable; mais je ne suis pas bon juge et je me récuse, car nous n'avons parlé que de vous. Écrivez-moi toujours à Londres. On m'envoie les lettres à la poste de quelque grande ville par laquelle je Passe.
Note 121:[ (retour) ] Ce livre n'a jamais paru. Nous avons, dit M. Gaullieur, les feuilles manuscrites qui ont été mises au net, et l'ébauche du reste. C'est un roman dans la forme épistolaire.
«J'ai balancé comment je voyagerais; je voulais prendre un costume plus commun, mais mes lunettes ont été un obstacle. Elles et mon habit, qui est beaucoup trop gentleman-like, me donnent l'air d'un broken gentleman, ce qui me nuit on ne peut pas plus. Le peuple aime ses égaux, mais il hait la pauvreté et il hait les nobles. Ainsi, quand il voit un gentleman qui a l'air pauvre, il l'insulte ou le fuit. Mon seul échappatoire, c'est de passer, sans le dire, pour quelque journeyman qui s'en retourne de Londres où il a dépensé son argent, à la boutique de son maître. Je pars ordinairement à sept heures; je vais au taux de quatre milles par heure jusqu'à neuf. Je déjeune. A dix et demie je repars jusqu'à deux ou trois. Je dîne mal et à très-bon marché. Je pars à cinq. A sept, je prends du thé, ou quelquefois, par économie ou pour me lier avec quelque voyageur qui va du même côté, un ou deux verres de brandy. Je marche jusqu'à neuf. Je me couche à minuit assez fatigué. Je dépense cinq à six shellings par jour. Ce qui augmente beaucoup ma dépense, c'est que je n'aime pas assez le peuple pour vouloir coucher avec lui, et qu'on me fait, surtout dans les villages, payer pour la chambre et pour la distinction. Je crois que je goûterai un peu mieux le repos, le luxe, les bons lits, les voitures et l'intimité. Jamais homme ne se donna tant de peine pour obtenir un peu de plaisir.»
«Vous croirez que c'est une exagération; mais quand je suis bien fatigué, que j'ai du linge bien sale, ce qui m'arrive quelquefois et me fait plus de peine que toute autre chose, qu'une bonne pluie me perce de tous côtés, je me dis: «Ah! que je vais être heureux cet automne, avec du linge blanc, une voiture et un habit sec et propre!»
«Je réponds de mon père: il sera fâché contre moi et de mon équipée, quoiqu'il m'assure l'avoir pardonnée; mais je suis déterminé à devenir son ami en dépit de lui. Je serai si gai, si libre et si franc, qu'il faudra bien qu'il rie et qu'il m'aime[122].»
Note 122:[ (retour) ] C'est de son père que Benjamin Constant parle dans Adolphe, quand il dit: «Je ne demandais qu'à me livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent l'âme hors de la sphère commune... Je trouvais dans mon père, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique... Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles; mais à peine étions-nous en présence l'un de l'autre, qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi d'une manière pénible.»
«En général, mon voyage m'a fait un grand bien ou plutôt dix grands biens. En premier lieu, je me sers moi tout seul, ce qui ne m'était jamais arrivé. Secondement, j'ai vu qu'on pouvait vivre pour rien; je puis à Londres aller tous les jours au spectacle, bien dîner, souper, déjeûner, être bien vêtu, pour douze louis par mois. Troisièmement, j'ai été convaincu qu'il ne fallait, pour être heureux, quand on a un peu vu le monde, que du repos.
«Je vous souhaite tous ces bonheurs et mets le mien dans votre indulgence. Demain je serai à Methwold, un tout petit village entre ceci et Lynn, et au delà de Newmarket, dont Chesterford, d'où je vous écris ce soir, n'est qu'à cinq lieues. —Adieu, madame; ajoutez à ma lettre tous mes sentiments pour vous, et vous la rendrez bien longue.
«CONSTANT.»
«Westmoreland.—Patterdale, le 27 août 1787.
«Il y a environ cent mille ans, madame, que je n'ai reçu de vos lettres, et à peu près cinquante mille que je ne vous ai écrit. J'ai tant couru à pied, à cheval et de toutes les manières, que je n'ai pu que penser à vous. Je me trouve très-mal de ce régime, et je veux me remettre à une nourriture moins creuse. J'espère trouver de vos lettres à Londres, où je serai le 6 ou 7 du mois prochain, et je ne désespère pas de vous voir à Colombier[123] dans environ six semaines: cent lieues de plus ou de moins ne sont rien pour moi. Je me porte beaucoup mieux que je ne me suis jamais porté: j'ai une espèce de cheval qui me porte aussi très-bien, quoi qu'il soit vieux et usé. Je fais quarante à cinquante milles par jour. Je me couche de bonne heure, je me lève de bonne heure, et je n'ai rien à regretter que le plaisir de me plaindre et la dignité de la langueur[124].
Note 123:[ (retour) ] Près de Neuchâtel; Mme de Charrière y passait la plus grande partie de l'année.
Note 124:[ (retour) ] Un des premiers désirs de Benjamin Constant, à son adolescence, fut de voyager seul, à pied, vivant au jour le jour comme Jean-Jacques Rousseau; mais il y avait entre l'illustre Genevois et le gentilhomme vaudois cette différence, que celui-ci trouvait à peu près partout, grâce à son nom et au crédit de sa famille, des bourses ouvertes et un accueil que le pauvre Jean-Jacques ne put jamais rencontrer au début de sa carrière. On vient de voir comment le voyage pédestre s'est transformé en promenade à cheval. Le jeune Constant pouvait bien ressentir, grâce à son imprévoyance calculée, une gêne d'un moment, mais jamais les angoisses de la misère. Sa détresse était plus ou moins factice.
«Vous avez tort de douter de l'existence de Patterdale. Il est très-vrai que ma lettre datée d'ici était une plaisanterie; mais il est aussi très-vrai que Patterdale est une petite town, dans le Westmoreland, et qu'après un mois de courses en Angleterre, en Écosse, du nord au sud et du sud au nord, dans les plaines de Norfolk et dans les montagnes du Clackmannan, je suis aujourd'hui et depuis deux jours ici, avec mon chien, mon cheval et toutes vos lettres, non pas chez le curé, mais à l'auberge. Je pars demain, et je couche à Keswick, à vingt-quatre milles d'ici, où je verrai une sorte de peintre, de guide, d'auteur, de poëte, d'enthousiaste, de je ne sais quoi, qui me mettra au fait de ce que je n'ai pas vu, pour que, de retour, je puisse mentir comme un autre et donner à mes mensonges un air de famille. J'ai griffonné une description bien longue, parce que je n'ai pas eu le temps de l'abréger, de Patterdale. Je vous la garantis vraie dans la moitié de ses points, car je ne sais pas, comme je n'ai pas eu la patience ni le temps de la relire, où j'ai pu être entraîné par la manie racontante. Lisez, jugez et croyez ce que vous pourrez, et puis offrez à Dieu votre incrédulité, qui vaut mille fois mieux que la crédulité d'un autre.
«J'ai quitté l'idée d'un roman en forme. Je suis trop bavard de mon naturel. Tous ces gens qui voulaient parler à ma place m'impatientaient. J'aime à parler moi-même, surtout quand vous m'écoutez. J'ai substitué à ce roman des lettres intitulées Lettres écrites de Patterdale à Paris dans l'été de 1787, adressées à madame de C. de Z. (Mme de Charrière de Zoel). Cela ne m'oblige à rien. Il y aura une demi-intrigue que je quitterai ou reprendrai à mon gré. Mais je vous demande, et à M. de Charrière, qui, j'espère, n'a pas oublié son fol ami, le plus grand secret. Je veux voir ce qu'on dira et ce qu'on ne dira pas, car je m'attends plus au châtiment de l'obscurité qu'à l'honneur de la critique. Je n'ai encore écrit que deux lettres; mais, comme j'écris sans style, sans manière, sans mesure et sans travail, j'écris à trait de plume...»
«À dix-huit milles de Patterdale, Ambleside, le 31.
«Je suis resté jusqu'au 30 à Patterdale. Je n'ai point encore été à Keswick. Je n'y serai que ce soir, et j'en partirai demain matin pour continuer tout de bon ma route que les lacs du Westmoreland et du Cumberland ont interrompue. Je viens d'essuyer une espèce de tempête sur le Windermere, un lac, le plus grand de tous ceux de ce pays-ci, à deux milles de ce village. J'ai eu envie de me noyer. L'eau était si noire et si profonde[125], que la certitude d'un prompt repos me tentait beaucoup; mais j'étais avec deux matelots qui m'auraient repêché, et je ne veux pas me noyer comme je me suis empoisonné, pour rien. Je commence à ne pas trop savoir ce que je deviendrai. J'ai à peine six louis: le cheval loué m'en coûtera trois. Je ne veux plus prendre d'argent à Londres chez le banquier de mon père. Mes amis n'y sont point. I'll just trust to fate. Je vendrai, si quelque heureuse aventure ne me fait rencontrer quelque bonne âme, ma montre et tout ce qui pourra me procurer de quoi vivre, et j'irai comme Goldsmith, avec une viole et un orgue sur mon dos, de Londres en Suisse. Je me réfugierai à Colombier, et de là j'écrirai, je parlementerai, et je me marierai; puis, après tous ces rai, je dirai, comme Pangloss fessé et pendu: «Tout est bien.»
Note 125:[ (retour) ] Parodie de ce passage célèbre de la Nouvelle Héloïse. «La roche est escarpée, l'eau est profonde, et je suis au désespoir!...»
«À quatorze milles d'Ambleside, Kendal, 1er septembre.
«... C'est une singulière lettre que celle-ci, madame,—je ne sais trop quand elle sera finie,—mais je vous écris, et je ne me lasse pas de ce plaisir-là comme des autres.—Me voici à trente milles de Keswick, où j'ai vu mon homme.—J'ai vingt-deux milles de plus à faire. Je vous écrirai de Lancaster. La description de Patterdale est dans mon porte-manteau,—et je ne puis le défaire. Je vous l'enverrai de Manchester, où je coucherai demain;—je vais à grandes journées par économie et par impatience.—On se fatigue de se fatiguer comme de se reposer, madame.—Pour varier ma lettre, je vous envoie mon épitaphe.—Si vous n'entendez pas parler de moi d'ici à un mois, faites mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le Désert et la Chablière[126], et faites-y graver l'inscription suivante;—elle est en mauvais vers, et je vous prie de ne la montrer à personne tant que je serai en vie.—On pardonne bien des choses à un mort, et l'on ne pardonne rien aux vivants.
Note 126:[ (retour) ] Campagnes près de Lausanne, appartenant alors à la famille Constant.
EN MÉMOIRE
D'HENRI-BENJAMIN DE CONSTANT-REBECQUE,
Né à Lausanne en Suisse,
Le 25 nov. 1767[127].
Mort à *** dans le comté
De ***
en Angleterre,
Le septembre 1787.
Note 127:[ (retour) ] Benjamin Constant, comme bien des gens, se trompait sur la date précise de sa naissance. Voici ce qu'on lit dans les registres de l'état civil de Lausanne: «Benjamin Constant, fils de noble Juste Constant, citoyen de Lausanne et capitaine au service des États-Généraux, et de feu madame Henriette de Chandieu, sa défunte femme, né le dimanche 25 octobre, a été baptisé en Saint-François, le 11 novembre 1767, par le vénérable doyen Polier de Bottens, le lendemain de la mort de madame sa mère.» Ainsi, Benjamin Constant, orphelin de mère, pouvait dire avec Jean-Jacques Rousseau: «Ma naissance fut le premier de mes malheurs.» On sent trop, en effet, qu'à tous deux la tendresse d'une mère leur a manqué.
D'un bâtiment fragile, imprudent conducteur.
Sur des flots inconnus je bravais la tempête.
La foudre grondait sur ma tête,
Et je l'écoutais sans terreur.
Mon vaisseau s'est brisé, ma carrière est finie.
J'ai quitté sans regret ma languissante vie,
J'ai cessé de souffrir en cessant d'exister.
Au sein même du port j'avais prévu l'orage;
Mais, entraîné loin du rivage,
À la fureur des vents je n'ai pu résister.
J'ai prédit l'instant du naufrage,
Je l'ai prédit sans pouvoir l'écarter.
Un autre plus prudent aurait su l'éviter.
J'ai su mourir avec courage,
Sans me plaindre et sans me vanter.
«Pas tout à fait sans me vanter, pourtant, madame; voyez l'épitaphe...
À vingt-deux milles de Kendal, Lancaster, 1er septembre.
«Mes plans d'Amérique, madame, sont plus combinés que jamais. Si je ne me marie ni ne me pends cet hiver, je pars au printemps. J'ai parlé à plusieurs personnes au fait. Je compte aller sérieusement chez M. Adams[128], avant de quitter Londres, prendre encore de nouvelles informations; et si le démon de la contrainte et de la défiance ne veut pas quitter mon pauvre Désert, je lui céderai la place[129].—J'emprunterai d'une de mes parentes, qui m'a déjà prêté souvent et qui m'offre encore davantage (ce n'est pas madame de Severy), huit mille francs, si elle les a, et je me ferai farmer dans la Virginie. N'est-il pas plaisant que je parle de huit mille francs, quand je n'ai pas six sous à moi dans le monde?
Sur mon grabat je célébrais Glycère,
Le jus divin d'un vin mousseux ou grec,
Buvant de l'eau dans un vieux pot à bière.
Je cite tout de travers[130]; mais une de vos aimables qualités est d'entendre tout bien, de quelque manière qu'on parle. Je défigure encore cette phrase, et c'est bien dommage.—Si vous vous rappelez son auteur, c'est ma meilleure amie et la plus aimable femme que je connaisse[131]. Si je ne me rappelais votre amour pour la médisance, je me mettrais à la louer. Pardon, madame,—revenons à nos moutons,—c'est-à-dire à notre prochain, que nous croquons comme des loups.
Note 128:[ (retour) ] Le célèbre John Adams était alors en mission à Londres pour les États-Unis.
Note 129:[ (retour) ] Les ennuis domestiques de Benjamin Constant provenaient en grande partie de sa belle-mère.
Note 130:[ (retour) ] Voir le Pauvre Diable de Voltaire, d'où il tire sa réminiscence.
Note 131:[ (retour) ] La phrase défigurée est de Mme de Charrière.
«Même date, au soir.
«Je relis ma lettre après souper, madame, et je suis honteux de toutes les fautes de style et de français; mais souvenez-vous que je n'écris pas sur un bureau bien propre et bien vert, pour ou auprès d'une jolie femme ou d'une femme autrefois jolie[132], mais en courant, non pas la poste, mais les grands chemins, en faisant cinquante-deux milles, comme aujourd'hui, sur un malheureux cheval, avec un mal de tête effroyable, et n'ayant autour de moi que des êtres étranges et étrangers, qui sont pis que des amis et presque que des parents...»
Note 132:[ (retour) ] Ceci a bien l'air d'une épigramme échappée par la force de l'habitude. Mme de Charrière aurait pu être la mère de Benjamin Constant.
C'est assez de ce début; on en a plus qu'il n'en faut pour savoir le ton; Benjamin Constant continue de ce train railleur durant bien des pages, durant quinze grandes feuilles in-folio. Sa caravane pourtant tire à sa fin; il ne se tue pas, il ne meurt pas de fatigue; il arrive par monts et par vaux chez un ami de son père, qui lui refait la bourse et le remet sur un bon pied, sa monture et lui. Bref, dans une dernière lettre datée de Londres, du 12 septembre, il annonce à Mme de Charrière, par des vers détestables (il n'en a jamais fait que de tels), qu'en vertu d'un compromis signé avec son père, il va partir pour la cour de Brunswick, et y devenir quelque chose comme lecteur ou chambellan de la duchesse; mais il passera auparavant par le canton de Vaud et par Colombier, ce dont il a grand besoin, confesse-t-il un peu crûment; car, à la suite de ce beau voyage sentimental, il lui faut refaire tant soit peu sa santé et son humeur.
Ce qui a dû frapper dans ces premières lettres, c'est combien l'esprit de moquerie, l'absence de sérieux, l'exaltation factice, et qui tourne aussitôt en risée, percent à chaque ligne: nulle part, un sentiment ému et qui puisse intéresser, même dans son égarement; nulle part, une plainte touchante, un soupir de jeune coeur, même vers des chimères; rien de cet amour de la nature qui console et repose, rien de ce premier enchantement où Jean-Jacques était ravi, et qu'il nous a rendu en des touches si pleines de fraîcheur. Adolphe, Adolphe, vous commencez bien mal; tout cela est bien léger, bien aride, et vous n'avez pas encore vingt ans[133].
Note 133:[ (retour) ]
À vingt ans, Benjamin Constant se considérait déjà comme bien blasé, bien vieux, et il lui échappait quelquefois de dire: Quand j'avais seize ans, reportant à cet âge premier ce qu'on est convenu d'appeler la jeunesse. Et puisque nous en sommes ici à ses lettres, nous nous reprocherions de ne pas en citer une écrite par lui, à l'âge de douze ans, à sa grand'mère, pendant qu'il était à Bruxelles avec son gouverneur. M. Vinet l'a donnée dans les premières éditions de son excellente Chrestomathie, mais il l'a supprimée, je me demande pourquoi, dans la dernière. Celle lettre est très-peu connue en France; elle peint déjà le Benjamin tel qu'il sera un jour, avec sa légèreté, sa mobilité d'émotions, ses instincts de joueur et de moqueur, et aussi avec toute sa grâce. La voici:
«Bruxelles, 19 novembre 1779.
«J'avais perdu toute espérance, ma chère grand'mère; je croyais que vous ne vous souveniez plus de moi, et que vous ne m'aimiez plus. Votre lettre si bonne est venue très à propos dissiper mon chagrin, car j'avais le coeur bien serré; votre silence m'avait fait perdre le goût de tout, et je ne trouvais plus aucun plaisir à mes occupations, parce que dans tout ce que je fais j'ai le but de vous plaire, et, dès que vous ne vous souciez (sic) plus de moi, il était inutile que je m'applique (sic). Je disais: «Ce sont mes cousins qui sont auprès de ma grand'mère qui m'effacent de son souvenir; il est vrai qu'ils sont aimables, qu'ils sont colonels, capitaines, etc., et moi je ne suis rien encore: cependant je l'aime et la chéris autant qu'eux. Vous voyez, ma chère grand'mère, tout le mal que votre silence m'a fait: ainsi, si vous vous intéressez à mes progrès, si vous voulez que je devienne aimable, savant, faites-moi écrire quelquefois, et surtout aimez-moi malgré mes défauts; vous me donnerez du courage et des forces pour m'en corriger, et vous me verrez tel que je veux être, et tel que vous me souhaitez. Il ne me manque que des marques de votre amitié; j'ai en abondance tous les autres secours, et j'ai le bonheur qu'on n'épargne ni les soins ni l'argent pour cultiver mes talents, si j'en ai, ou pour y suppléer par des connaissances. Je voudrais bien pouvoir vous dire de moi quelque chose de bien satisfaisant, mais je crains que tout ne se borne au physique; je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que, si c'est tout, il ne vaut pas la peine de vivre. Je le pense aussi, mais mon étourderie renverse tous mes projets. Je voudrais qu'on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité, et lui donner une marche plus cadencée; j'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet: je joue des adagio, des largo, qui endormiraient trente cardinaux. Les premières mesures vont bien, mais je ne sais par quelle magie les airs si lents finissent toujours par devenir des prestissimo. Il en est de même de la danse; le menuet se termine toujours par quelques gambades. Je crois, ma chère grand'mère, que ce mal est incurable, et qu'il résistera à la raison même; je devrais en avoir quelque étincelle, car j'ai douze ans et quelques jours; cependant je ne m'aperçois pas de son empire: si son aurore est si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans? Savez-vous, ma chère grand'mère, que je vais dans le grand monde deux fois par semaine? J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens bien droit, et je fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et jusqu'à ce moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont tous l'air de ne pas s'aimer beaucoup. Cependant le jeu et l'or que je vois rouler me causent quelque émotion. Je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on traite de fantaisies. À propos d'or, j'ai bien ménagé les deux louis que vous m'avez envoyés l'année dernière, ils ont duré jusqu'à la foire passée; à présent il ne me manque qu'un froc et de la barbe pour être du troupeau de saint François; je ne trouve pas qu'il y ait grand mal: j'ai moins de besoins depuis que je n'ai plus d'argent. J'attends le jour des Rois avec impatience. On commencera à danser chez le prince-ministre tous les vendredis. Malgré tous les plaisirs que je me propose, je préférerais de passer quelques moments avec vous, ma chère grand'mère: ce plaisir-là va au coeur, il me rend heureux, il m'est utile. Les autres ne passent pas les yeux ni les oreilles, et ils laissent un vide que je n'éprouve pas lorsque j'ai été avec vous. Je ne sais pas quand je jouirai de ce bonheur; mes occupations vont si bien qu'on craint de les interrompre. M. Duplessis vous assure de ses respects; il aura l'honneur de vous écrire. Adieu, ma chère, bonne et excellentissime grand'mère; vous êtes l'objet continuel de mes prières. Je n'ai d'autre bénédiction à demander à Dieu que votre conservation. Aimez-moi toujours et faites-m'en donner l'assurance.»—On se demande involontairement, après avoir lu une telle lettre, s'il est bien possible qu'elle soit d'un enfant de douze ans. Quoi qu'on puisse dire, elle ne fait, pour le ton et pour le tour d'esprit, que devancer les nôtres, qui semblent venir exprès pour la confirmer.—(On m'assure, depuis que tout ceci est écrit, que la lettre n'est qu'un pastiche, du fait d'un M. Châtelain, de Rolle, habile en son temps à ces sortes de supercheries et d'espiégleries.)
Il est de retour en Suisse au commencement d'octobre 1787. Je crois bien qu'avant de se rendre à Lausanne il passa (et je lui en sais gré) par Colombier: il y arriva à pied, à huit heures du soir, le 3 octobre 1787; lui-même a noté presque religieusement cet anniversaire. Le lendemain 4, il était à Lausanne, et il écrit aussitôt: «Enfin m'y voici, je comptais vous écrire sur ma réception, mes amis, mes parents; mais on me donne une commission pour vous, madame, et je n'ai qu'un demi-quart d'heure à moi. Mon oncle, sachant que M. de Salgas[134] doit venir enfin chercher sa femme[135], voudrait que vous vinssiez avec lui. Vous trouveriez, dit-il, une famille toute disposée à vous aimer, à vous admirer, et, ce qui vaut mieux, le plus beau pays du monde. Mon manoir de Beausoleil est bien petit; mais si vous venez avec M. de Salgas, je vous demande la préférence sur mon oncle et sur sa résidence plus confortable; je le lui ai déjà déclaré. Ce n'est qu'une petite course, et si vous voulez m'admettre pour votre chevalier errant, nous retournerons ensemble à Colombier.»—Mme de Charrière vint en effet, et emmena au retour le jeune Constant, ou du moins celui-ci l'alla rejoindre. Ces deux mois de séjour, de maladie, de convalescence, auprès d'une personne supérieure et affectueuse, semblèrent modifier sa nature et lui communiquer quelque chose de plus calme, de plus heureux. Par malheur, l'aridité des doctrines gâtait vite ce que la pratique entre eux avait de meilleur, et on achevait, en causant, de tout mettre en poussière dans le même temps qu'on réussissait à se faire aimer. Mme de Charrière écrivait alors ses lettres politiques sur la révolution tentée en Hollande par le parti patriote, et Benjamin Constant, par émulation, se mit à tracer la première ébauche de ce fameux livre sur les religions qu'il fut près de quarante ans à remanier, à refaire, à transformer de fond en comble. L'esprit dans lequel il le conçut alors n'était autre que celui du XVIIIème siècle pur, c'est-à-dire un fonds d'incrédulité et d'athéisme que l'ambitieux auteur se réservait sans doute de raffiner. On lit dans une lettre de Mme de Charrière d'une date postérieure quelques détails singuliers sur cette composition primitive: «Après mon retour de Paris, dit-elle, fâchée contre la princesse d'Orange, j'écrivis la première feuille des Observations et Conjectures politiques, puis vinrent les autres; j'exigeais de l'imprimeur qu'il les envoyât, l'une après l'autre, à mesure qu'il les imprimait, à M. de Salgas, à M. Van-Spiegel, à M. Charles Bentinck. Je voulais qu'on les vendît à Paris comme tout autre ouvrage périodique[136]. Benjamin Constant survint, il me regardait écrire, prenait intérêt à mes feuilles, corrigeait quelquefois la ponctuation, se moquait de quelques vers alexandrins qui se glissaient parfois dans ma prose. Nous nous amusions fort. De l'autre côté de la même table, il écrivait sur des cartes de tarots, qu'il se proposait d'enfiler ensemble, un ouvrage sur l'esprit et l'influence de la religion ou plutôt de toutes les religions connues. Il ne m'en lisait rien, ne voulant pas, comme moi, s'exposer à la critique et à la raillerie. Mme de Staël en a parlé dans un de ses livres. Elle l'appelle un grand ouvrage, quoiqu'elle n'en ait vu, dit-elle, que le commencement, quelques cartes sans doute, et elle invite la littérature et la philosophie à se réunir pour exiger de l'auteur qu'il le reprenne et l'achève. Mais elle ne nomme point cet auteur, ne donne point son adresse, de sorte que la littérature et la philosophie eussent été bien embarrassées de lui faire parvenir une lettre.»
Note 134:[ (retour) ] On trouve dans quelques catalogues du temps ces Observations attribuées à Mirabeau, Avis à M. Quérard et aux bibliographes.
Note 135:[ (retour) ] Le baron de Salgas, gentilhomme protestant de la maison de Pelet, dont les ancêtres avaient quitté la France à la révocation de l'Édit de Nantes; il avait passé des années à la cour d'Angleterre en qualité de gouverneur d'un des jeunes princes de la maison de Hanovre. Retiré à Rolle, dans le pays de Vaud, il y vivait étroitement lié avec M. de Charrière.
Note 136:[ (retour) ] La femme de M. de Constant, la générale de Constant, comme on disait.
Voilà de l'aigreur qui perce un peu vivement et sans but, nous en sommes fâché pour Mme de Charrière. Le fait est que l'ouvrage dont parlait Mme de Staël ne devait déjà plus être le même que celui qui s'esquissait sur un jeu de cartes à Colombier. Benjamin Constant était le premier à plaisanter de ces transformations de son éternel ouvrage, de cet ouvrage toujours continué et refait tous les cinq ou dix ans, selon les nouvelles idées survenantes: «L'utilité des faits est vraiment merveilleuse, disait-il de ce ton qu'on lui a connu; voyez, j'ai rassemblé d'abord mes dix mille faits: eh bien! dans toutes les vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m'ont suffi à tout; je n'ai eu qu'à m'en servir comme on se sert de soldats, en changeant de temps en temps l'ordre de bataille[137].»
Note 137:[ (retour) ] Il disait aussi, d'un tour plus vif et avec geste, en tenant et faisant jouer entre ses doigts les cartes de son livre: «J'ai 30,000 faits qui se retournent à mon commandement.»
Une circonstance caractéristique de cette première ébauche, c'est qu'elle ait été écrite au revers de cartes à jouer: fatal et bizarre présage!—On raconte qu'un jour, une nuit, peu de temps avant la publication de l'ouvrage, quelqu'un rencontrant Benjamin Constant dans une maison de jeu, lui demanda de quoi il s'occupait pour le moment: «Je ne m'occupe plus que de religion,» répondit-il. Le commencement et la fin se rejoignent[138].
Note 138:[ (retour) ] Tout à la fin, il n'avait plus d'émotion que celle de joueur; sa santé délabrée ne lui permettait plus même de manger; il disait à M. Molé qui lui demandait somment il allait: «Je mange ma soupe aux herbes et je vas au tripot.»—MM. Laboulaye et Lanfrey n'en font pas moins un très-grand citoyen à ce même moment.
En réduisant même ces accidents, ces légèretés de propos à leur moindre valeur, en reconnaissant tout ce qu'a d'éloquent et d'élevé le livre de la Religion dans la forme sous laquelle il nous est venu, on a droit de dénoncer le contraste et de déplorer le contre-coup. L'esprit humain ne joue pas impunément avec ces perpétuelles ironies; elles finissent par se loger au coeur même et comme dans la moelle du talent, elles soufflent froid jusqu'à travers ses meilleures inspirations. Un je ne sais quoi circule qui avertit que l'auteur a beau s'exalter, que l'homme en lui n'est pas touché ni convaincu. Ainsi, tout ce livre de la Religion laisse lire à chaque page ce mot: Je voudrais croire,—comme le petit livre d'Adolphe se résume en cet autre mot: Je voudrais aimer[139].
Note 139:[ (retour) ] En politique de même, il perce au fond de tous les écrits de Benjamin Constant un grand désir de convaincre, si toutefois l'auteur était convaincu. Après son équipée des Cent-Jours, quelques amis lui conseillèrent d'adresser un mémoire, une lettre au roi. Il fit remettre cette lettre par M. Decazes, et Louis XVIII, après l'avoir lue, le raya, de sa main, de la liste des proscrits. On lui en faisait compliment le soir: «Eh bien! votre lettre a réussi, elle a persuadé le roi.»—«Je le crois bien; moi-même, elle m'a presque persuadé!» C'est ainsi qu'il se raillait et se calomniait à plaisir. Les hommes se font pires qu'ils ne peuvent, a dit Montaigne.
Quant à la conjecture sur l'esprit originel du grand ouvrage, ce n'en est pas une, à vrai dire, et tout ce qui trahit les sentiments philosophiques de l'auteur à cette époque ne laisse pas une ombre d'incertitude. Nous en pourrions citer cent exemples; un seul suffira. Voici une lettre écrite de Brunswick à Mme de Charrière dans un moment d'expansion, de sincérité, de douleur: mais l'irrésistible moquerie y revient vite, amère et sifflante, étincelante et légère, telle que Voltaire l'aurait pu manier en ses meilleurs et en ses pires moments. Cette lettre nous représente à merveille ce que pouvaient être les interminables conversations de Colombier, ces analyses dévorantes qui avaient d'abord tout réduit en poussière au coeur d'Adolphe.
«Ce 4 juin 1790.
«J'ai malheureusement quatre lettres à écrire, ce matin, que je ne puis renvoyer. Sans cette nécessité, je consacrerais toute ma matinée à vous répondre et à vous dire combien votre lettre m'a fait plaisir, et avec quel empressement je recommence notre pauvre correspondance, qui a été si interrompue et qui m'est si chère. Il n'y a que deux êtres au monde dont je sois parfaitement content, vous et ma femme[140]. Tous les autres, j'ai, non pas à me plaindre d'eux, mais à leur attribuer quelque partie de mes peines. Vous deux, au contraire, j'ai à vous remercier de tout ce que je goûte de bonheur. Je ne répondrai pas aujourd'hui à votre lettre: lundi prochain, 7, j'aurai moins à faire, et je me donnerai le plaisir de la relire et d'y répondre en détail. Cette fois-ci, je vous parlerai de moi autant que je le pourrai dans le peu de minutes que je puis vous donner. Je vous dirai qu'après un voyage de quatre jours et quatre nuits je suis arrivé ici, oppressé de l'idée de notre misérable procès[141], qui va de mal en pis, et tremblant de devoir repartir dans peu pour aller recommencer mes inutiles efforts. Je serais heureux sans cette cruelle affaire; mais elle m'agite et m'accable tellement par sa continuité, que j'en ai presque tous les jours une petite fièvre et que je suis d'une faiblesse extrême qui m'empêche de prendre de l'exercice, ce qui probablement me ferait du bien. Je prends, au lieu d'exercice, le lait de chèvre, qui m'en fait un peu. Mon séjour en Hollande avait attaqué ma poitrine, mais elle est remise. Si des inquiétudes morales sur presque tous les objets sans exception ne me tuaient pas, et surtout si je n'éprouvais, à un point affreux que je n'avoue qu'à peine à moi-même, loin de l'avouer aux autres, de sorte que je n'ai pas même la consolation de me plaindre, une défiance presque universelle, je crois que ma santé et mes forces reviendraient. Enfin, qu'elles reviennent ou non, je n'y attache que l'importance de ne pas souffrir. Je sens plus que jamais le néant de tout, combien tout promet et rien ne tient, combien nos forces sont au-dessus de notre destination, et combien cette disproportion doit nous rendre malheureux. Cette idée, que je trouve juste, n'est pas de moi; elle est d'un Piémontais, homme d'esprit dont j'ai fait la connaissance à La Haye, un chevalier de Revel, envoyé de Sardaigne. Il prétend que Dieu, c'est-à-dire l'auteur de nous et de nos alentours, est mort avant d'avoir fini son ouvrage; qu'il avait les plus beaux et vastes projets du monde et les plus grands moyens; qu'il avait déjà mis en oeuvre plusieurs des moyens, comme on élève des échafauds pour bâtir, et qu'au milieu de son travail il est mort; que tout à présent se trouve fait dans un but qui n'existe plus, et que nous, en particulier, nous sentons destinés à quelque chose dont nous ne nous faisons aucune idée; nous sommes comme des montres où il n'y aurait point de cadran, et dont les rouages, doués d'intelligence, tourneraient jusqu'à ce qu'ils se fussent usés, sans savoir pourquoi et se disant toujours: Puisque je tourne, j'ai donc un but. Cette idée me paraît la folie la plus spirituelle et la plus profonde que j'aie ouïe, et bien préférable aux folies chrétiennes, musulmanes ou philosophiques, des Ier, VIIème et XVIIIème siècles de notre ère. Adieu; dans ma prochaine lettre, nous rirons, malgré nos maux, de l'indignation que témoignent les stathouders et les princes de la Révolution française, qu'ils appellent l'effet de la perversité inhérente à l'homme. Dieu les ait en aide! Adieu, cher et spirituel rouage qui avez le malheur d'être si fort au-dessus de l'horloge dont vous faites partie et que vous dérangez. Sans vanité, c'est aussi un peu mon cas. Adieu. Lundi, je joindrai le billet tel que vous l'exigez. Ne nous reverrons-nous jamais comme en 1787 et 88?»
Note 140:[ (retour) ] Benjamin Constant s'était laissé marier à Brunswick, en 1789, avec une jeune personne attachée à la duchesse régnante. À cette date de juin 1790, ses tribulations conjugales n'avaient pas encore commencé. Il cherchait à faire partager à Mme de Charrière sur son mariage des illusions qu'elle paraissait peu disposée à adopter.
Note 141:[ (retour) ] Au moment où durait encore le premier charme, si passager, de l'union avec sa Wilhelmine, Benjamin Constant avait reçu la nouvelle foudroyante que son père, au service de Hollande, dénoncé par plusieurs officiers de son régiment, était sous le coup de graves accusations. Ces plaintes des officiers suisses contre leurs supérieurs, dans les régiments capitulés, étaient alors, comme elles le sont encore, assez fréquentes. Les ennemis que M. de Constant avait à Berne, où on lui reprochait son peu de propension et de déférence pour le patriciat régnant, travaillèrent activement à le perdre. Il y avait dans les faits qu'on lui imputait plus de désordre que de malversation réelle. Néanmoins le gouvernement hollandais, financier rigide, exigea des comptes et prit l'hésitation à les produire pour un indice de culpabilité. Des enquêtes commencèrent; des mémoires scandaleux furent publiés contre M. de Constant, qui perdit un moment la tête, et crut devoir se dérober par une fuite momentanée à la haine de ses ennemis. En cette rude circonstance, Benjamin Constant se montra parfait de dévouement filial. Laissant toute autre préoccupation, s'arrachant d'auprès de sa jeune femme, il courut en Hollande pour faire tête à l'orage. C'est au retour de ce voyage qu'il écrit.
On a souvent dit de Benjamin Constant que c'était peut-être l'homme qui avait eu le plus d'esprit depuis Voltaire; ce sont les gens qui l'ont entendu causer qui disent cela, car, si distingués que soient ses ouvrages, ils ne donnent pas l'idée de cette manière; on peut dire que son talent s'employait d'un côté, et son esprit de l'autre. Comme tribun, comme publiciste, comme écrivain philosophique, il arborait des idées libérales, il épousait des enthousiasmes et des exaltations qui le rangeaient plutôt dans la postérité de Jean-Jacques croisée à l'allemande[142]. Mais ici, dans cette lettre qui n'est qu'une conversation, cet esprit à la Voltaire nous apparaît dans sa filiation directe et à sa source, point du tout masqué Encore.
Note 142:[ (retour) ] Par contraste avec cette lettre de 1790, il faut lire ce Qu'écrivait en 1815 le même Benjamin Constant, au sortir de ses entretiens mystiques avec Mme de Krüdner; toutes les diversités de cette nature mobile en rejailliront. (Article sur Mme de Krüdner, dans la Revue des Deux Mondes du 1er juillet 1837, et dans mes Portraits de Femmes.)
Voltaire, à son retour de Prusse et avant de s'établir à Ferney, passa trois hivers à Lausanne (1756-1758); il s'y plut beaucoup, en goûta les habitants, y joua la comédie, c'était dix ans avant la naissance de Benjamin Constant; il y connut particulièrement cette famille. Sa nièce, Mme de Fontaine, ayant appelé en Parisienne M. de Constant un gros Suisse: «M. de Constant, lui répondit Voltaire tout en colère, n'est ni Suisse ni gros. Nous autres Lausannais qui jouons la comédie, nous sommes du pays roman et point Suisses. Il y a Suisses et Suisses: ceux de Lausanne diffèrent plus des Petits-Cantons que Paris des Bas-Bretons[143].» Benjamin Constant s'est chargé de justifier aux yeux de tous le propos de Voltaire, et de faire valoir ce brevet de Français délivré à son oncle ou à son père par le plus Français des hommes.
Note 143:[ (retour) ] Voir un piquant opuscule intitulé: Voltaire à Lausanne, par M. J. Olivier (1842).
Nous revenons au séjour de Benjamin à Colombier; il y concevait donc son livre sur les religions, il donnait son avis sur les écrits de Mme de Charrière et en épiloguait le style. Souvent, quoique porte à porte, dit M. Gaullieur, ils s'adressaient des messages dans lesquels ils échangeaient leurs observations de chaque heure, et continuaient sans trêve leurs conversations à peine interrompues. Bien des incidents de société y fournissaient matière. On faisait des vers satiriques sur l'ours de Berne, on se prêtait les Contemporaines de Rétif. Le Rétif était alors très en vogue à l'étranger. Le Journal littéraire de Neuchâtel en raffolait; l'honnête Lavater en était dupe. Ces Contemporaines m'ont tout l'air d'avoir eu le succès des Mystères de Paris. Benjamin Constant, qui en empruntait des volumes à M. de Charrière pour se former l'esprit et le coeur, en parlait avec dégoût, s'en moquait à son ordinaire, et ne les lisait pas moins avidement. On aura le ton par les deux billets suivants:
«... Je n'ai pu hier que recevoir et non renvoyer les CC. (Contemporaines). Je ne suis pas un Hercule, et il me faut du temps pour les expédier. En voici cinq que je vous remets aujourd'hui, en me recommandant à M. de Charrière pour la suite. C'est drôle après avoir dit tant de mal de Rétif. Mais il a un but, et il y va assez simplement; c'est ce qui m'y attache. Il met trop d'importance aux petites choses. On croirait, quand il vous parle du bonheur conjugal et de la dignité d'un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus sérieuses, et qui doivent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes! qu'est-ce que le bonheur ou la dignité[144]? Plus je vis et plus je vois que tout n'est rien. Il faut savoir souffrir et rire, ne serait-ce que du bout des lèvres. Ce n'est pas du bout des lèvres que je désire (et que je le dis) de me retrouver à Colombier le 2 de janvier.
«H. B.»
Note 144:[ (retour) ] Qu'est-ce que le bonheur ou la dignité? Fatale parole! celui qui l'a dite à vingt ans ne s'en guérira jamais.—La dignité touche De bien près à la probité même: «En fait de probité, disait Duclos au précepteur d'un jeune enfant, tenez-lui la dragée très-haute; l'usage du monde en rabat assez.»
«Je me porte bien, madame, et je me trouve bien bête de ne pas vous aller voir; mais je résiste comme vous l'ordonnez. Mon Esculape Leschot est tout plein d'attention pour moi. Cependant je puis vous assurer que si ma tête n'est pas blanche, elle sera bientôt chauve.
«J'attends qu'on m'apporte de la cire et je continue:
«Je lis Rétif de La Bretonne, qui enseigne aux femmes à prévenir les libertés qu'elles pourraient permettre, et qui, pour les empêcher de tomber dans l'indécence, entre dans des détails très-intéressants[145], et décrit tous les mouvements à adopter ou à rejeter. Toutes ces leçons sont supposées débitées par une femme très comme il faut, dans un Lycée des moeurs! Et voilà ce qu'on appelle du génie, et on dit que Voltaire n'avait que de l'esprit, et d'Alembert et Fontenelle du jargon. Grand bien leur fasse!
Note 145:[ (retour) ] On aimerait mieux lire: très-indécents.
«Quant à moi, et malgré l'enthousiasme de votre Mercure indigène pour Rétif, je serai toujours rétif à l'admirer. Ma délicate sagesse n'aime pas cette indécence ex professo, et je me dis: «Voilà un fou bien dégoûtant qu'on devrait enfermer avec les fous de Bicêtre.» Et quand on me dira: «L'original Rétif de La Bretonne, le bouillant Rétif, etc.,» je penserai: C'est un siècle bien malheureux que celui où on prend la saleté pour du génie, la crapule pour de l'originalité, et des excréments pour des fleurs. Quelle diatribe, bon Dieu!
«Trêve à Rétif! Votre nuit, madame, m'a fait bien de la peine. La mienne a été bonne, et tout va bien.
«Imaginez, madame, que je fais aussi des feuilles politiques ou des pamphlets à l'anglaise; les vôtres par leur brièveté m'encouragent. Il faut que je m'arrange, si je parviens à en faire une vingtaine, avec un libraire. Je lui payerai ce qu'il pourra perdre pour l'impression des trois premières. S'il continue à perdre, basta, adieu les feuilles! S'il y trouve son compte, il continuera à ses frais, à condition qu'il m'enverra cinq exemplaires de chacune à Brunswick.
«Mais, pour vendre la peau de l'ours,
Il faut l'avoir couché par terre.»
«Il est une heure et je finis: presque point de phrases.
«H. B. C.»
Pourtant il a fallu partir, il a fallu quitter ce doux nid de Colombier au coeur de l'hiver et se mettre en route pour Brunswick. Aux premières lettres de regrets et de plaintes, on sent chez le voyageur, qui a tant de peine à s'arracher, un ton inaccoutumé d'affection et de reconnaissance qui touche; en reconnaît que ce qui a manqué surtout, en effet, à cette jeunesse d'Adolphe pour l'attendrir et peut-être la moraliser, ç'a été la félicité domestique, la sollicitude bienveillante des siens, le sourire et l'expansion d'un père plus confiant. Aux persécutions, aux tracasseries intérieures dont il est l'objet, on comprend ce que ce jeune coeur a dû souffrir et comment l'esprit chez lui s'est vengé. Il y a d'ailleurs dans toutes ces lettres bien de l'amabilité et de la grâce; celle par laquelle il réclame de Mme de Charrière son audience de congé, à son passage de Lausanne à Berne, est d'un tour léger, à demi coquet, qui trahit un certain souci de plaire. Nous donnons, d'après M. Gaullieur, cette série curieuse à laquelle il ne manque pas un anneau.
«Madame,
«Je partis hier de Lausanne pour venir vous faire mes adieux; mais je suis si malade, si mal fagoté, si triste et si laid, que je vous conseille de ne pas me recevoir[146]. L'échauffement, l'ennui, et l'affaiblissement que mon séjour à Paris a laissé dans toute ma machine, après m'avoir tourmenté de temps en temps, se sont fixés dans ma tête et dans ma gorge. Un mal de tête affreux m'empêche de me coiffer; un rhume m'empêche de parler; une dartre qui s'est répandue sur mon visage me fait beaucoup souffrir et ne m'embellit pas. Je suis indigne de vous voir, et je crois qu'il vaut mieux m'en tenir à vous assurer de loin de mon respect, de mon attachement et de mes regrets. La sotte aventure dont vous parlez dans votre dernière lettre m'a forcé à des courses et causé des insomnies et des inquiétudes qui m'ont enflammé le sang. Un voyage de deux cent et tant de lieues ne me remettra pas, mais il m'achèvera, c'est la même chose. Je vous fais des adieux, et des adieux éternels. Demain, arrivé à Berne, j'enverrai à M. de Charrière un billet pour les cinquante louis que mon père a promis de payer dans les commencements de l'année prochaine, avec les intérêts au cinq pour cent. Je le supplie de les accepter, non pour lui, mais pour moi. En les acceptant, ce sera me prouver qu'il n'est pas mécontent de mes procédés; en les refusant, ce serait me traiter comme un enfant ou pis.
Note 146:[ (retour) ] C'est ainsi qu'on parle quand on est sûr d'être reçu.
«Si vous avez pourtant beaucoup de taffetas d'Angleterre pour cacher la moitié de mon visage, je paraîtrai. Sinon, madame, adieu, ne m'oubliez pas.»
Il obtint assurément la permission de paraître, et sans taffetas d'Angleterre encore. Le lendemain il était définitivement en route, et à chaque station il écrivait.
«Bâle.
«Je n'ai que le temps de vous dire quelques mots, car je ne couche point ici, comme je croyais. Les chemins sont affreux, le vent froid, moi triste, plus aujourd'hui qu'hier, comme je l'étais plus hier qu'avant-hier, comme je le serai plus demain qu'aujourd'hui. Il est difficile et pénible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est une peine ajoutée aux précédentes. Je me suis si doucement accoutumé à la société de vos feuilles, de votre piano-forte (quoi qu'il m'ennuyât quelquefois), de tout ce qui vous entoure; j'ai si bien contracté l'habitude de passer mes soirées auprès de vous, de souper avec la bonne Mlle Louise, que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me manque, et que tous les charmes d'un mauvais temps, d'une mauvaise chaise de poste et d'exécrables chemins ne peuvent me consoler de vous avoir quittée. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J'ai un rhume affreux seulement d'avoir été bien enfermé dans ma chaise: jugez de ce que j'aurais souffert si, comme le voulaient mes parents alarmés sur ma chasteté[147]..., j'étais parti coûte que coûte. Je vous dois donc sûrement la santé et probablement la vie. Je vous dois bien plus, puisque cette vie qui est une si triste chose la plupart du temps, quoi qu'en dise M. Chaillet[148], vous l'avez rendue douce, et que vous m'avez consolé pendant deux mois du malheur d'être, d'être en société, et d'être en société avec les Marin, Guenille et compagnie; je recompte ainsi dans ma chaise ce que je vous dois, parce que ce m'est un grand plaisir de vous devoir tant de toutes manières. Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je me trouve: Il y a un Colombier dans le monde. Avant de vous connaître, je me disais: Si on me tourmente trop, je me tuerai. À présent je me dis: Si on me rend la vie trop dure, j'ai une retraite à Colombier.
Note 147:[ (retour) ] Il est évident que la famille de Benjamin Constant s'était fort alarmée de ce séjour à Colombier et y avait vu plus de mystère qu'il n'y en avait peut-être au fond; on le croyait dans une île de Calypso, et on en voulait tirer au plus vile ce Télémaque, déjà bien endommagé d'ailleurs.
Note 148:[ (retour) ] Le ministre Chaillet, rédacteur du Journal littéraire de Neuchâtel, homme d'esprit, un peu trop admirateur de Rétif, ce qui ne l'a pas empêché de laisser cinq volumes d'édifiants sermons.
«Que fait mistriss? Est-ce que je l'aime encore? Vous savez que ce n'est que pour vous, en vous, par vous et à cause de vous que je l'aime. Je lui sais gré d'avoir su vous faire passer quelques moments agréables, je l'aime d'être une ressource pour vous à Colombier; mais si elle est saucy avec vous;
Then she may go a packing to England again.
Adieu tout mon intérêt alors, car ce n'est pas de l'amitié; vous m'avez appris à apprécier les mots.
«Je lis en route un roman que j'avais déjà lu et dont je vous avais parlé: il est de l'auteur de Wilhelmina Ahrand[149]. Il me fait le plus grand plaisir, et je me dépite de temps en temps de ne pas le lire avec vous.
Note 149:[ (retour) ] Il s'agit sans doute du roman de Herman und Ulrica.
«Adieu, vous qui êtes meilleure que vous ne croyez (j'embrasserais Mme de Montrond sur les deux joues pour cette expression). Je vous écrirai de Durbach après-demain, ou de Manheim dimanche.
«H. B.
«... Dites, je vous prie, mille choses à M. de Charrière. Je crains toujours de le fatiguer, en le remerciant. Sa manière d'obliger est si unie et si immaniérée, qu'on croit toujours qu'il est tout simple d'abuser de ses bontés.»
«Rastadt, le 23 (février).
«Un essieu cassé au beau milieu d'une rue me force à rester ici et m'obligera peut-être à y coucher. J'en profite. Le grand papier sur lequel je vous écris me rappelle la longue lettre que je vous écrivais en revenant d'Écosse, et dont vous avez reçu les trois quarts. Que je suis aujourd'hui dans une situation différente! Alors je voyageais seul, libre comme l'air, à l'abri des persécutions et des conseils, incertain à la vérité si je serais en vie deux jours après, mais sûr, si je vivais, de vous revoir, de retrouver en vous l'indulgente amie qui m'avait consolé, qui avait répandu sur ma pénible manière d'être un charme qui l'adoucissait. J'avais passé trois mois seul, sans voir l'humeur, l'avarice et l'amitié qu'on devrait plutôt appeler la haine, se relevant tour à tour pour me tourmenter; à présent faible de corps et d'esprit, esclave de père, de parents, de princes, Dieu sait de qui! je vais chercher un maître, des ennemis, des envieux, et, qui pis est, des ennuyeux, à deux cent cinquante lieues de chez moi: de chez moi ne serait rien; mais de chez vous! de chez vous, où j'ai passé deux mois si paisibles, si heureux, malgré les deux ou trois petits nuages qui s'élevaient et se dissipaient tous les jours. J'y avais trouvé le repos, la santé, le bonheur. Le repos et le bonheur sont partis; la santé, quoique affaiblie par cet exécrable et sot voyage, me reste encore. Mais c'est de tous vos dons celui dont je fais le moins de cas. C'est peu de chose que la santé avec l'ennui, et je donnerais dix ans de santé à Brunswick pour un an de maladie à Colombier.
«Il vient d'arriver une fille française, qu'un Anglais traîne après lui dans une chaise de poste avec trois chiens; et la fille et ses trois bêtes, l'une en chantant, les autres en aboyant, font un train du diable. L'Anglais est là bien tranquille à la fenêtre, sans paraître se soucier de sa belle, qui vient le pincer, à ce que je crois, ou lui faire quelque niche à laquelle son amant répond galamment par un... prononcé bien à l'anglaise.—Ah! petit mâtin! lui dit-elle, et elle recommence ses chansons. Cette conversation est si forte et si soutenue, que je demanderai bientôt une autre chambre, s'ils ne se taisent... Heaven knows I do not envy their pleasures, but I wish they would leave...[150].
Note 150:[ (retour) ] Les mots qui suivent sont usés dans le pli du papier, mais reviennent à dire: Je ne leur demande qu'une chose, c'est de me laisser les sombres plaisirs d'un coeur mélancolique.
«Je lis toujours mon roman: il y a une Ulrique qui, dans son genre, est presque aussi intéressante que Caliste; vous savez que c'est beaucoup dire: le style est très-énergique, mais il y a une profusion de figures à l'allemande qui font de la peine quelquefois. J'ai été fâché de voir qu'une lettre était une flamme qui allumait la raison et éteignait l'amour, et qu'Ulrique avait vu toutes ses joies mangées en une nuit par un renard. Si c'était des oies, encore passe! Mais cela est bien réparé par la force et la vérité des caractères et des détails.
«Adieu, madame. Mille et mille choses à l'excellente Mlle Louise, à M. de Charrière et à Mlle Henriette; mais surtout pensez bien à moi. Je ne vous demande pas de penser bien de moi, mais pensez à moi. J'ai besoin, à deux cents lieues de vous, que vous ne m'oubliiez pas. Adieu, charmant Barbet. Adieu, vous qui m'avez consolé, vous qui êtes encore pour moi un port où j'espère me réfugier une fois. S'il faut une tempête pour qu'on y consente, puisse la tempête venir et briser tous mes mâts et déchirer toutes mes voiles!»
Darmstadt, le 23.
«Du thé devant moi, Flore à mes pieds, la plume en main pour vous écrire, me revoilà comme en Angleterre, et celui qui ne peindrait que mon attitude me peindrait le même qu'alors. Mais combien mes sentiments, mes espérances et mes alentours sont changés! A force de voir des hommes libres et heureux, je croyais pouvoir le devenir: l'insouciance et la solitude de tout un été m'avaient redonné un peu de forces. Je n'étais plus épuisé par l'humeur des autres et par la mienne. Deux mois passés à Beausoleil, trop malade en général (quoique pas de manière à en souffrir) pour qu'on pût s'attendre à beaucoup d'activité de ma part, trop retiré pour qu'on me tourmentât souvent, me disant toutes les semaines: Je monterai à cheval et j'irai à Colombier,—j'avais goûté le repos: deux mois ensuite passés près de vous, j'avais deviné vos idées et vous aviez deviné les miennes; j'avais été sans inquiétudes, sans passions violentes, sans humeur et sans amertume. La dureté, la continuité d'insolence et de despotisme à laquelle j'ai été exposé, la fureur et les grincements de dents de toute cette..., parce que j'étais heureux un instant, ont laissé en moi une impression d'indignation et de tristesse qui se joint au regret de vous quitter, et ces deux sentiments, dont l'un est aussi humiliant que l'autre est pénible, augmentent et se renouvellent à chaque instant. Je vous l'écrivais de Bâle: je serai chaque jour plus abattu et plus triste; et cela est vrai. Je me vois l'esclave et le jouet de tous ceux qui devraient être non pas mes amis (Dieu me préserve de profaner ce nom en désirant même qu'ils le fussent!), mais mes défenseurs, seulement par égard et par décence. Malade, mourant, je reste chez la seule amie que j'aie au monde, et la douceur de souffrir près d'elle et loin d'eux, ils me l'envient. Des injures, des insultes, des reproches. Si j'étais parti faible au milieu de l'hiver, je serais mort à vingt lieues de Colombier. J'ai attendu que je pus [151] sans danger faire un long voyage que je n'entreprenais que par obéissance, et contre lequel, si j'avais été le fils dénaturé qu'on m'accuse d'être, j'aurais, à vingt ans, pu faire des objections. J'ai voulu conserver à ce père l'ombre d'un fils qu'il pourrait [152] aimer. Vous avez vu, madame, ce qu'on m'écrivait. Je sais que je suis injuste, mais je suis si loin de vous, que je ne puis plus voir avec calme et avec indifférence les injustices des autres. Quand je suis auprès de vous, je ne pense point aux autres, et ils me paraissent très-supportables; quand je suis loin de vous, je pense à vous, et je suis forcé de m'occuper d'eux: or, la comparaison n'est pas à leur Avantage.
Note 151:[ (retour) ] Que je pusse: on sent que Benjamin Constant n'est pas encore tout à fait naturalisé Français. Ces fautes, au reste, sont en bien petit nombre, et presque toutes les lettres autographes d'écrivains en offriraient autant. Le voyageur n'a pas pris le temps de se relire, ou, s'il s'est relu, il s'est dit: «Qué que ça fait?»
Note 152:[ (retour) ] Pouvait.
«Je relis ma lettre et je meurs de peur de vous ennuyer. Il y a tant de tristesse et d'humeur et de jérémiades, que vous en aurez un surfeit, et peut-être renoncerez-vous à un correspondant de mon espèce. Je vous conjure à genoux de me supporter: ne plus vous être rien qu'une connaissance indifférente serait bien pis que les persécutions des sottes gens qui font le sujet de cette sotte lettre. Aussi faut-il avouer qu'il est bien sot à moi de tant vous en occuper. Dans une lettre à vous, pourquoi nommer Cerbère et les Furies? Mais j'ai des moments d'humeur et d'indignation qui ne me laissent pas le choix de les contenir. Je répète tous les jours plus sincèrement le voeu qui terminait ma dernière lettre, et j'attends la tempête comme un autre le port.
«A propos, madame, j'ai pensé au moyen de vous écrire de la cour où je vais tout ce que je croirai intéressant ou tout ce que j'aurai envie de vous dire. C'est à l'aide de vos petites feuilles. Je prendrai le numéro de la page, etc. (suit un détail de chiffre). Je vous prouverai ce que mes lettres ne doivent pas vous avoir fait soupçonner jusqu'ici, et ce qui m'est très-difficile quand je vous écris, que je sais être court. Si cependant cela vous fatigue, écrivez-moi seulement: «Plus de numéros.»
«Adieu, madame. A genoux je vous demande votre amitié et, en me relevant, une petite lettre à poste restante. En vous écrivant, je me suis calmé. Votre idée, l'idée de l'intérêt que vous prenez à moi, a dissipé toute ma tristesse. Adieu, mille fois bonne, mille fois chère, mille fois aimée.»
La moquerie pourtant et le sentiment du ridicule ne font jamais faute longtemps avec lui; tout ce qui y prête et qui passe à sa portée est vite saisi. Et en même temps on notera cette continuelle mobilité d'impressions d'un homme qui, à cet âge, semble déjà avoir vécu de tous les genres de vie, qui va devenir courtisan et chambellan, qui a peu à faire pour achever d'être le plus consommé des mondains, et qui tout d'un coup, par accès, se reprend à l'idée de ces doctes et vénérables retraites telles qu'il les a pratiquées dans ses années d'études à Erlang ou à Édimbourg; car tour à tour il a été étudiant allemand, et il s'est assis à la table à thé de Dugald Stewart.
«Goettingue, le 28 février 1789.
J'ai failli rester ici; le goût de l'étude m'a repris dans cette ville universitaire, et, si je n'avais couru la poste, j'eusse planté là mes projets de courtisan.—Il est encore une autre circonstance qui aurait pu déterminer mon changement de plan. J'ai fait une visite au professeur Heyne [153] et j'ai vu sa fille.
Note 153:[ (retour) ] Le célèbre philologue.
«Mon entrée chez celle-ci fait tableau: imaginez une chambre tapissée de rose avec des rideaux bleus, une table avec une écritoire, du papier avec une bordure de fleurs, deux plumes neuves précisément au milieu, et un crayon bien taillé entre ces deux plumes, un canapé avec une foule de petits noeuds bleu de ciel, quelques tasses de porcelaine bien blanche, à petites roses, deux ou trois petits bustes dans un coin; j'étais impatient de savoir si la personne était ce que cet assemblage promettait. Elle m'a paru spirituelle et assez sensée.
«Il faut toujours faire des allowances à une fille de professeur allemand [154]. Il y a des traits distinctifs qu'elles ne manquent jamais D'avoir: mépris pour l'endroit qu'elles habitent, plainte sur le manque de société, sur les étudiants qu'il faut voir, sur la sphère étroite ou monotone où elles se trouvent, prétention et teinte plus ou moins foncée de romanesquerie, voilà l'uniforme de leur esprit, et Mlle Heyne, prévenue de ma visite, avait eu soin de se mettre en uniforme. Mais, à tout prendre, elle est plus aimable et beaucoup moins ridicule que les dix-neuf vingtièmes de ses semblables... On parle toujours beaucoup en Allemagne de J.-J. Rousseau; aussi ne saurais-je trop vous encourager à travailler à son Éloge [155]...
Note 154:[ (retour) ] Il veut dire qu'il faut toujours leur passer quelques travers, en prendre son parti d'avance avec elles.
Note 155:[ (retour) ] Mme de Charrière, en apprenant par les journaux que l'Académie française proposerait probablement l'Éloge de Jean-Jacques Rousseau pour sujet de concours, écrivit à Marmontel, secrétaire perpétuel de l'Académie, pour s'enquérir du fait. Marmontel répondit: «Pour vous répondre, madame, il a fallu attendre et observer l'effet «de la seconde partie des Confessions. La sensation qu'elle a produite a été diverse, selon les esprits et les moeurs; mais, en général, nous sommes indulgents pour qui nous donne du plaisir. Rien n'est changé dans les intentions de l'Académie, et Rousseau est traité comme la Madeleine: Remittuntur illi peccata multa, quia dilexit multum.» Mme de Charrière concourut, en effet, pour l'Éloge de Jean-Jacques Rousseau; elle n'eut pas le prix. C'est un de ses points de contact avec Mme de Staël d'avoir traité le même sujet; mais cette concurrence littéraire entre ces deux dames fut précisément une des causes de leur brouillerie. (Note de M. Gaullieur, comme le sont au reste un grand nombre des précédentes et des suivantes. Je n'avertis plus.)
«Je vous écrirai de Brunswick; adieu, je vous aime bien, vous le savez.»
Mme de Charrière a lieu de croire, en effet, qu'il l'aime; si sceptique qu'elle soit de son côté, il doit lui être difficile de ne pas se laisser ébranler un moment aux témoignages multipliés qu'il lui envoie de ses regrets, de ses souvenirs. A peine arrivé à Brunswick, il lui adresse l'épître suivante, que nous donnons dans toute sa longueur, et qui ressemble à un journal, ou plutôt à un heural[156], comme ils disaient; c'est une image intéressante et fidèle, et très-curieuse pour la rareté, de ce qu'était l'âme de Benjamin Constant à ses meilleurs moments. Nous y trouvons aussi, sauf deux ou trois points, une finesse de ton bien agréable et bien légère.
Note 156:[ (retour) ] Heural, journal heure par heure.
«Brunswick, le 3 mars 1788.
«Me voici enfin à ma destination. Tout à l'heure je vous ferai part de mes impressions; mais pour l'instant je suis pressé de vous donner des nouvelles de vos compatriotes que j'extrais de la Gazette de Brunswick, le premier objet qui me tombe sous la main. Est-ce une prédestination?
(Extrait de la Gazette de Brunswick)[157].
Note 157:[ (retour) ] Dans ce qui suit, on devra aussi reconnaître la prédisposition opposante de Benjamin Constant, ses opinions libérales Préexistantes, ses instincts de justice politique, le tout exprimé, il est vrai, avec une parfaite irrévérence et avec cette pointe finale d'impiété qui caractérise en lui sa période voltairienne.
«Les États de Hollande ont cédé aux magnanimes Représentations du stathouder et accordé une amnistie générale. On n'a excepté que: 1º tous les régents, membres et administrateurs de la justice qui ont séduit par des promesses ou effrayé par des menaces; 2° ceux qui ont eu des correspondances non permises, unerlaubte; 3° ceux qui ont attiré des troupes étrangères ou abusé du nom du souverain; 4° ceux qui ont effrayé la nation par la fausse nouvelle d'une attaque de la part du roi de Prusse; 5° ceux qui ont eu part au traité de 1786; 6° ceux qui ont guidé les mécontents et eu part à l'assemblée de 1787; 7° ceux qui, tant régents que bourgeois, ont participé à l'expulsion des magistrats; 8° les chefs, commandants et secrétaires des corps francs; 9° ceux qui ont menacé indécemment les magistrats; 10° ceux qui ont voulu rompre les digues nonobstant l'ordre du magistrat; 11º ceux qui ont résisté aux magistrats; 12°ceux qui se sont emparés des portes; 13°tous les ministres et ecclésiastiques qui ont suivi les corps francs ou participé à l'opposition des soi-disant, patriotes (pflichtvergessene Prediger); 14° les directeurs et écrivains des gazettes historiques, patriotiques, etc., etc., etc.; 15° tous ceux qui se sont rendus coupables de meurtres, de violences ouvertes ou d'autres excès graves.»
«J'ai retranché toutes les épithètes, et la pièce a perdu dans ma traduction beaucoup de beautés originales. Quelle superbe amnistie! Il n'y a pas un stathoudérien qui n'y soit compris. Quel beau supplément à la générosité et aux princes! Cela me rappelle un psaume[158] où on célèbre tous les hauts faits du Dieu juif: il a tué tels et tels, dit-on, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a noyé Pharaon et son armée, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a frappé d'Égypte les premiers-nés, car sa divine bonté, etc., etc., etc. Monseigneur le stathouder est un peu juif.
Note 158:[ (retour) ] Voici le mauvais goût du temps et de la jeunesse, la petite fanfaronnade d'impiété qui commence.
«3 au soir.
Il y a précisément quinze jours, madame, qu'à cette heure-ci, à dix heures et dix minutes, nous étions assis près du feu, dans la cuisine, Rose derrière nous, qui se levait de temps en temps pour mettre sur le feu de petits morceaux de bois qu'elle cassait à mesure, et nous parlions de l'affinité qu'il y a entre l'esprit et la folie. Nous étions heureux, du moins moi. Il y a une espèce de plaisir à prévoir l'instant d'une séparation qui nous est pénible. Cette idée, toute cruelle qu'elle est, donne du prix à tous les instants; chacun de ceux dont nous jouissons est autant d'arraché au sort, et on éprouve une sorte de frémissement et d'agitation physique et morale qu'il serait également faux d'appeler un plaisir sans peine ou une peine sans plaisir. Je ne sais si je fais du galimatias; vous en jugerez, mais je crois m'entendre.
J'ai été présenté ce matin plus particulièrement à toutes les personnes à qui j'avais été présenté hier en courant. J'ai été très-bien reçu; je croirais presque qu'ils s'ennuient.
Si l'on pouvait s'ennuyer à la cour.
«Le 4.
«J'ai pris un logement aujourd'hui, et je veux lui donner un agrément et un charme de plus en y relisant vos lettres et en vous y écrivant. J'espérais recevoir une de vos lettres aujourd'hui; mais les infâmes chemins que le Ciel a destinés à me tourmenter et à me vexer de toute façon ont arrêté le porteur de votre lettre, j'espère, et il n'arrivera que demain matin. Pour m'en dédommager, je relis donc vos anciennes lettres, et je vous écris. Vous êtes la seule personne à qui je n'écrive pas pour lui donner de mes nouvelles, mais pour lui parler. Je vous écris comme si vous m'entendiez; je ne pense pas du tout, à la nécessité ni au moment d'envoyer ma lettre. Je l'ai parfaitement oublié hier, par exemple. Je ne songe qu'à m'occuper de vous, et de moi avec vous. Je crois que si l'on me disait que vous ne liriez ma lettre que dans un an, je vous en écrirais tout de même, tantôt quelques lignes, tantôt quelques pages, et presque avec le même plaisir. La seule différence qu'il y aurait, ce serait qu'en finissant de vous écrire, je craindrais que ma lettre ne fût une vieille guenille peu intéressante au bout de l'année; mais, hors de là, je vous écrirais tout aussi fleissig[159] qu'à, présent. Vous êtes si bien faite pour le bonheur de vos amis, que l'on a, lorsqu'on vous a bien connue et qu'on vous a quittée, plus de plaisir en pensant à vous que de peine en vous regrettant. Mais ce n'est qu'en vous écrivant qu'on a ce plaisir. Penser à vous dans de grandes assemblées est fort pénible et fort désobligeant pour les autres: aussi j'ai pris le parti d'avoir toujours une lettre commencée que je continue sans ordre et où je verse, jusqu'au jour du courrier, tout ce que j'ai besoin de vous dire, tantôt une demi-phrase, tantôt une longue dissertation, n'importe. Pourvu que j'écrive à celle avec qui j'ai été si heureux pendant deux courts mois, c'est assez[160].
Note 159:[ (retour) ] Assidûment, régulièrement.
Note 160:[ (retour) ] Cette longue lettre, que celui qui l'écrivait trouvait encore trop courte à son gré, est toute chamarrée aux marges de post-scriptum; en voici un qui se rapporte à cet endroit: «Vous voyez par tout ceci que je rève et que je subtilise pour tâcher de rattraper les plaisirs passés. C'est tout comme vous: j'aime à vous ressembler, je me trouve moins seul: aussi je m'accroche aux plus petites ressemblances.
«J'ai le plus joli appartement du monde. J'ai une chambre pour recevoir ceux qui viendront faire leur cour au gentilhomme de Son Altesse; j'ai un petit boudoir à l'allemande où l'on ne voit pas clair, mais cela est quelquefois très-heureux; j'ai une très-jolie chambre pour écrire et un clavecin mauvais, mais sur lequel je joue continuellement depuis Pour vous j'ai soupiré, je voulus, etc., jusqu'à L'amant le plus tendre, dont j'ai parfaitement oublié l'air en me souvenant parfaitement des paroles[161].
Note 161:[ (retour) ] C'étaient des romances de Mme de Charrière.
«J'ai un bureau[162] (je suis si accoutumé aux titres que j'avais écrit baron) où j'ai fait un arrangement qui me fait un plaisir extrême. Dans quelques-uns des tiroirs j'ai mis toutes les parties et introductions de mes grands et magnifiques ouvrages; dans l'un des deux autres, j'ai mis toutes vos lettres, tous vos billets et tous ceux de mon ami d'Ecosse. Il s'y est aussi fourré, et je vous en demande pardon, trois billets de ma belle Genevoise, de Bruxelles. J'ai longtemps hésité, niais enfin cédé. Cette femme m'aimait vraiment, m'aimait vivement, et c'est la seule femme qui ne m'ait pas fait acheter ses faveurs par bien des peines. Je ne l'aime plus, mais je lui en saurai éternellement bon gré. Or, où mettre ses billets? Sûrement pas dans l'autre tiroir, avec les oncles, cousins, cousines et tout le reste de l'enragée boutique. Il a donc bien fallu les mettre au paradis, puisque je ne pouvais les mettre en enfer et qu'il n'y avait point de purgatoire; mais si vous les voyiez, modestement roulés et couverts d'une humble poussière, se tapir en tremblant dans les recoins obscurs de ce bienheureux tiroir, pendant que vos billets s'y pavanent et s'y étendent, vous pardonneriez aux monuments d'un amour passé d'avoir usurpé une place en si bonne compagnie.
Note 162:[ (retour) ] Il y a en effet une rature à ce mot.
«Le 5.
Point de lettres de vous, madame. J'avais bien prévu, en calculant, que je ne pouvais pas en recevoir avant vendredi; mais ce calcul ne m'arrangeait pas, et j'ai éprouvé un nouveau dépit en apprenant ce que je savais déjà. En revanche, j'en ai reçu une de mon pauvre père, qui est bien tendre et bien triste. Votre conseil a produit un très-bon effet, et ma lettre a été fort bien reçue. Les affaires de mon père vont très-mal, à ce qu'il dit; il est bien sûr que, dans notre infâme et exécrable aristocratie, que Dieu confonde (je lui en saurais bien bon gré!) on ne peut avoir longtemps raison contre les ours nos despotes. Je n'ai jamais douté que la haine et l'acharnement de tant de puissants misérables ne finit par perdre mon père. Si jamais je rencontre l'ours May, fils de l'âne May; hors de sa tanière, et dans un endroit tiers où je serai un homme et lui moins qu'un homme, je me promets bien que je le ferai repentir de ses ourseries. Ce n'est pas le tout de calomnier, il faut encore savoir tuer ceux qu'on calomnie[163].
Note 163:[ (retour) ] Benjamin Constant prévoyait déjà les graves ennuis que son père allait rencontrer dans son service militaire. La jalousie des patriciens bernois contre les officiers du pays de Vaud, leurs sujets, les passe-droits et les vexations auxquelles ceux-ci étaient en butte, entrèrent pour beaucoup dans la révolution helvétique.—Les May étaient des patriciens bernois: il y avait le régiment de May, dont un May de Buren était colonel, et le père de Benjamin Constant lieutenant-colonel.—L'ours, on le sait, figure dans les armes de Berne.
«Le 6.
«J'ai été hier d'office à une redoute où je me suis passablement ennuyé. Toute la cour y allait, il a bien fallu y aller. Pendant sept mortelles heures, enveloppé dans mon domino, un masque sur le nez et un beau chapeau avec une belle cocarde sur la tête, je me suis assis, étendu, chauffé, promené. «Vous ne tanze pas, monsieur le baron?—Non, madame. —Der Herr Kammerjunker danzen nicht[164]?—Nein, Eure Excellenz.»—Votre Altesse sérénissime a beaucoup «dansé.—Votre Altesse sérénissime aime beaucoup la danse.—Votre Altesse sérénissime dansera-t-elle encore?—Votre Altesse sérénissime est infatigable.» A une heure à peu près, je pris une indigestion d'ennui, et je m'en allai avant les autres. Mon estomac est beaucoup plus faible que je ne croyais; mais, en doublant peu à peu les doses, il faut espérer qu'il se fortifiera.
Note 164:[ (retour) ] «Monsieur le chambellan ne danse pas?—Non, Votre Excellence.»
«Le 6 au soir.
«Que faites-vous actuellement, madame? Il est six heures et un quart. Je vois la petite Judith qui monte et qui vous demande: Madame prend-elle du thé dans sa chambre? Vous êtes devant votre clavecin à chercher une modulation, ou devant votre table, couverte d'un chaos littéraire, à écrire une de vos feuilles[165]. Vous descendez le long de votre petit escalier tournant, vous jetez un petit regard sur ma chambre, vous pensez un peu à moi. Vous entrez. Mme Cooper bien passive, et Mlle Moulât bien affectée[166], vous parlent de la princesse Auguste ou des chagrins de miss Goldworthy. Vous n'y prenez pas un grand intérêt. Vous parlez de vos feuilles ou de votre Pénélope. M. de Charrière caressé Jaman; on lit la gazette, et Mlle Louise[167] dit: Mais! mais! Mais!—Moi, je reviens d'un grand dîner, et je ne sais que diable faire. Je pourrais bien vous écrire, mais ce serait abuser de votre patience et de celle du papier. Ma lettre, si je n'y prends garde, deviendra un volume. Heureusement que la poste part demain. J'espère aussi que demain au soir ou après-demain matin elle m'apportera une de vos lettres. Pour à présent, il n'y a plus de calcul qui tienne, et petit Persée[168] doit paraître, ou ce sera la faute de celle qui le porte. Charmant petit Persée, tu me procureras un moment bien agréable. Aussi je t'en témoignerai ma reconnaissance: j'ouvrirai avec tout le soin possible la lettre que tu fermes, pour ne pas défigurer ton joli visage. Si cette lettre pouvait être aussi longue que ce bavardage-ci! Mais c'est ce qu'elle se gardera bien d'être. Mme de Charrière a des opéras, des feuilles, des Calistes à faire, et un pauvre diable, à deux cents lieues d'elle, ne peut manquer d'être oublié. Quand elle recevra ceci, jamais elle ne pensera à m'écrire longuement. Elle attendra le jour du courrier, elle prendra une feuille, écrira trois pages, à lignes bien larges, et l'adresse sur la quatrième. (Je vous fais réparation avec bien du plaisir et de la reconnaissance.)
Note 165:[ (retour) ] Toujours les feuilles sur la révolution de Hollande.
Note 166:[ (retour) ] Ces deux dames avaient été gouvernantes dans de grandes maisons en Angleterre.
Note 167:[ (retour) ] Mlle Louise de Penthaz, soeur de M. de Charrière.
Note 168:[ (retour) ] C'était le cachet de Mme de Charrière.
«Le 7.
«Adieu, madame, je ferme ma lettre. Puissent tous les bonheurs vous suivre! Puisse votre santé être on ne peut pas meilleure! Puissent toutes les modulations se présenter à vous assez tôt pour ne pas vous fatiguer, et assez tard pour que vous ayez du plaisir en les trouvant! Puissent les souverains de l'Europe (vous n'écrivez du moins jusqu'ici, à ce que je crois, que pour l'Europe et pour les nations favorisées), puissent, dis-je, les souverains de l'Europe s'éclairer en lisant vos feuilles et se conformer en partie à vos sages vues (je dis en partie, parce que, pour les dédommager d'être rois et princes, il faut bien leur laisser l'exercice de leur pouvoir et la jouissance de quelques-unes de leurs fautes)!
«Une lettre de vous! Dieu ou le sort, ou plutôt ni Dieu ni le sort (que diable ont-ils à faire dans notre correspondance?), mais l'amitié soit bénie! Comme la poste part dans une ou deux heures, je n'ai pas le temps d'y répondre; mais je vous en remercie. Quant au conte de Mlle Moulat, j'en ai ri; mais je n'ai pas pardonné à la jérémisante donzelle: pardonner, c'était bon à Colombier; j'étais près de vous, je me souciais bien de tous ces clabaudages! j'étais Jean qui rit, je suis Jean qui pleure, et Jean qui pleure ne pardonne pas. J'ai écrit à Mlle Marin, de Bâle et d'ici, deux petitissimes lettres, et je lui ai dit, en lui donnant mon adresse, que j'espérais qu'elle m'écrirait ici. C'est tout ce que je puis faire. Le ton de sa première lettre me guidera pour mes réponses. Quant à mon oncle, qui a eu sa part dans ces clabauderies, je lui ai aussi écrit un bref billet de Rastadt, d'où je vous écrivis aussi. Je le remercie dans ce billet des amitiés qu'il m'a faites, etc., etc., et j'ajoute: Les inquiétudes même que vous avez eues sur mon séjour à Colombier, quoique absolument sans fondement, n'en étaient pas moins flatteuses, puisqu'elles prouvaient l'intérêt que vous daignez prendre à moi. Voilà à peu près ma phrase, du moins quant au sens. J'en ai ri bien de mauvaise humeur en l'écrivant.
«Une chose qui me fait plaisir, c'est de voir que nous avons, pour nous dédommager de ne plus nous voir, recours aux mêmes consolations, ce qui prouve les mêmes besoins. Si vous lisez les marges de mes Grecs, je lis et conserve les adresses même des petits billets adressés chez mon Esculape.
«Une chose m'a fait rire dans votre lettre. Je la copie sans commentaire. Si c'est une naïveté, je l'aime; si c'est une raillerie, je la comprends. Vous intéressez ici tout le monde, et M. de Ch. (Charrière) vous fait ses compliments.
«Adieu, madame, votre lettre m'a mis in very good and high spirits. Puisse la mienne vous rendre le même service! Mille choses à tout le monde, mais cent mille à l'excellente Mlle Louise.»
«Je recommence une nouvelle ( «Adressez
lettre qui partira le 11 ) A monsieur
ou le 14. Je suis toujours en (monsieur le baron DE CONSTANT),
compte ouvert de cette manière gentilhomme à la cour de S.A.S.
avec vous. C'est pour (monseigneur le duc régnant.)
moi le seul moyen de supporter
notre éloignement.»
A BRUNSWICK.»
On croit que cette longue lettre est finie; elle ne l'est pas encore. Benjamin Constant trouve moyen d'y ajouter de plus, aux marges, je l'ai dit, et aux moindres angles du papier, des post-scriptum de tous genres, sur les feuilles politiques de Mme de Charrière qu'il attend, sur la confiance presque absolue qu'elle peut avoir que les lettres ne seront pas ouvertes à la poste. Mais de tous ces post-scriptum, on ne saurait omettre celui-ci à cause de son extrême importance: «Flore a soutenu le voyage on ne peut pas mieux; elle n'a point encore accouché, mais son terme avance. Dites-le à Jaman. Je garderai celui de ses petits qui ressemblera le plus à ce digne chien, et je ne négligerai rien pour lui donner la noble insolence de son père.»
Certes, une telle lettre, dans toute son étendue, est, à mon sens, le meilleur témoignage qu'Adolphe, quoi qu'on puisse dire, a été sensible, qu'il aurait pu l'être, qu'il était surtout parfaitement aimable et presque bon quand il s'oubliait et se laissait aller à la nature. Une telle lettre doit lui faire beaucoup pardonner.
Le post-scriptum précédent a tellement sa gravité, qu'il se rattache au début de la prochaine lettre; il faut se donner encore pendant quelque espace l'entier spectacle de cette libre pensée qui court, qui s'ébat, qui se prend atout sujet, qui a en un mot tout le mouvement varié d'une intime conversation. Avoir entendu causer Benjamin Constant, maintenant qu'il ne vit plus, n'est pas une chose indifférente. Eh bien! ici, portes closes, nous l'entendons causer. «Pardonnez-moi le style désultoire de ma lettre,» écrit-il quelquefois à Mme de Charrière: pour nous, bien plutôt nous l'en remercions.
«Ce 9 mars.
«Flore a accouché avant-hier au soir de cinq petits, dont un ressemble à Jaman, à l'exception des taches noires de cet illustre chien sur le dos, que son fils n'a pas. Il est tout blanc et n'a de noir que les deux oreilles. Je l'ai appelé Jaman, du nom de son père, et je lui destine the most libéral éducation...
«Je vous prie de m'envoyer le livre de M. Necker[169] par les chariots de poste, Berne, Bâle, Francfort et Cassel. Il n'y a rien de plus aisé. Cela me coûtera peut-être un peu de port; mais, comme j'ai beaucoup plus envie que mes remarques sur cet ouvrage paraissent bientôt que je ne désire garder un louis dans ma bourse, je vous prie instamment de me l'envoyer. Si j'avais votre talent, je vous dirais: Faites brocher le livre de M. Necker, mettez-le entre deux poids pendant deux heures, déchirez la couverture et envoyez-la-moi: je la considérerai bien des deux côtés, je jugerai le livre et j'imprimerai[170].
Note 169:[ (retour) ] Le livre de l'Importance des Idées religieuses, qui parut en 1788: il voulait le réfuter, d'après ses idées religieuses ou antireligieuses à lui.
Note 170:[ (retour) ] Il paraît que Mme de Charrière avait le talent de critiquer les livres en prenant tout juste la peine d'y jeter les yeux: «J'en ai lu dix moitiés de pages au moins, disait-elle de je ne sais quel ouvrage: ainsi, vous ne m'accuserez pas, comme à propos des Opinions religieuses, de juger sur la couverture du livre.»
«Mais, comme je ne l'ai pas, je vous supplie de m'envoyer vulgairement tout l'ouvrage. L'idée que vous me donnez de prendre occasion d'esquisser mes propres idées me paraît excellente. Si vous vouliez donc faire partir le Necker tout de suite, vous me feriez le plus grand plaisir. Dans six mois il ne sera plus temps, au lieu qu'à présent mes observations pourraient faire quelque sensation.
«On continue toujours ici à me traiter assez bien. Je dîne presque tous les jours ou à la cour régnante ou à l'une des deux autres cours. Du reste, je ne m'amuse ni ne m'ennuie. J'ai fait connaissance, aujourd'hui 10, avec quelques gens de lettres, et je compte profiter de leurs bibliothèques beaucoup plus que de leur conversation. Les Allemands sont lourds en raisonnant, en plaisantant, en s'attendrissant, en se divertissant, en s'ennuyant. Leur vivacité ressemble aux courbettes des chevaux de carrosse de la duchesse: they are ever puffing and blowing when they laugh, et ils croient qu'il faut être hors d'haleine pour être gai, et hors d'équilibre pour être poli.»
Nous supprimons (ne pouvant tout donner) une assez drôle histoire d'un professeur de français, Boutemy, un pédagogue bien arriéré, bien réfugié, et qui veut faire le Parisien du dernier genre; il est moqué et drapé sur toutes les coutures. Benjamin Constant excellait à ce jeu-là. On sait que Mme de Staël écrivait de lui, pendant leurs excursions et leurs séjours en province: «Le pauvre Schlegel se meurt d'ennui; Benjamin Constant se tire mieux d'affaire avec les bêtes.» Les bêtes et les sots, il avait appris de bonne heure à en tirer parti et plaisir: cette petite cour de Brunswick lui fournit une ample matière; mais, à la façon dont il y débute, on voit qu'il n'en était plus depuis longtemps à ses premières armes.
«J'ai passé mon après-dînée à faire des visites, et j'avais passé ma matinée à acheter, angliser, arranger, essayer un cheval. C'est le seul plaisir coûteux que je veuille me permettre; encore ai-je contrived de le rendre aussi peu coûteux que possible: mon cheval, qui n'est pas mauvais pourtant, ne me coûte que dix louis.
«Pour en revenir à mes visites, l'exactitude allemande m'a bien tristement diverti: je dis tristement, parce que c'est comme cela qu'on se divertit dans ce pays. Il y a à la cour un grand et roide jeune homme, gentilhomme de la chambre comme moi, qui, selon l'humeur froide et inhospitalière des Brunswickois, m'avait fait une belle révérence et laissé dans mon coin, sans se soucier de moi, ce que je trouve assez naturel. Une petite dame d'honneur de la duchesse, parente de ce froid monsieur, m'ayant pris tout à coup très-vivement sous sa protection, lui recommanda de me faire faire des connaissances, et de me présenter partout où il croirait que je pourrais m'amuser. Voilà que le monsieur, depuis quatre jours, vient tous les jours à quatre heures et demie chez moi, me dit: «Monsieur, il nous faut faire des visites;» et chapeau bas, l'épée au côté, le pauvre homme me mène dans cinq ou six maisons où nous ne sommes d'ordinaire point reçus, grelottant et glissant à chaque pas, car il continue toujours le matin à neiger, et le reste du jour à geler à pierre fendre. A six heures et demie, il me remène jusqu'à ma porte et me dit: «Monsieur, j'aurai l'honneur de fenir vous prendre «temain à quatre heures et temie.» Il n'y manque pas, et nous recommençons le lendemain nos froides et silencieuses expéditions.
«Je reçois une de vos lettres et j'y réponds article par article.
«Vous savez combien j'aime les détails, même des indifférents, et vous me demandez si votre heural me fatigue. Cette question est sans exagération la chose la plus extraordinaire que vous ayez dite, pensée ou écrite de votre vie: elle mériterait un long sermon et une plus longue bouderie; mais je suis trop paresseux pour prêcher par lettre et trop égoïste pour vous bouder. Si j'étais plus près de vous, vous n'en seriez pas quitte à si bon marché, et il y a, outre cette hérésie absurde, bien d'autres choses qui mériteraient un châtiment exemplaire. Vous êtes comme mon oncle, dont j'ai reçu, en même temps que votre lettre, une lettre bien aigre-douce, bien ironique, bien sentimentale, à laquelle j'ai répondu par une lettre de deux pages très-sérieuse, très-honnête et très-propre à me mettre avec lui sur le pied décent et poli qui convient entre des gens qui ne s'aiment qu'à leur corps défendant, pour ne pas être ou ne pas paraître, l'un insensible et un peu ingrat, l'autre entraîné par son humeur acariâtre;—vous êtes, dis-je, comme mon oncle. Il ne veut jamais croire que je l'aime: j'ai eu beau, pendant deux grands mois, le lui dire de la manière la moins naturelle et la plus empruntée deux fois par jour, il n'en veut rien croire. Vous venez me faire semblant de croire que votre manière d'écrire m'ennuie. Vous et mon oncle, mon oncle et vous, vous mériteriez que je vous répondisse: Vous avez raison. Ce qui me fâche le plus, c'est que je crois que c'est par air. D'abord, quant à mon oncle, j'en suis très-sûr. Il fait des phrases sur mon insensibilité. Vous avez la bonté, me dit-il, de me faire des remerciements et des compliments: ce n'était pas ce que je souhaitais de vous; nous aurions bien voulu pouvoir vous inspirer un peu d'amitié, parce que nous en avons beaucoup pour vous; mais vous n'êtes point obligé de nous la rendre; tout de même, nous vous aimerons parce que vous êtes aimable; tout de même, nous nous intéresserons tendrement à vous parce que vous êtes intéressant; je suis seulement fâché que vous vous soyez cru obligé de nous faire des remerciements; vous vous êtes donné là un moment d'ennui qui aura ajouté à votre fatigue; vous aurez maudit les parents et l'opinion des devoirs; je vous prie de ne pas nous en rendre responsables; nous sommes bien loin d'exiger et d'attendre rien. Avouez que voilà une agréable et amicale correspondance. C'est uniquement pour avoir quelque chose à dire et un canevas sur lequel broder. Passe encore. Mon oncle et moi nous aimerions assez à nous aimer, et, comme nous ne le pouvons pas tout simplement et tout uniment, nous voulons au moins avoir l'air de nous quereller comme si nous nous aimions: Nous suppléons à la tendresse par les bouderies et les pointilleries des amants; et comme, à seize ans, je disais: Je me tue, donc je m'amuse[171], mon oncle et moi nous disons: Nous nous faisons d'amers reproches; les reproches sont quelquefois tendres, les nôtres ne le sont pas, mais ils pourraient l'être; donc nous nous aimons très-tendrement.
Note 171:[ (retour) ] Autre forme et variante de son refrain favori: ainsi, il ne s'en faisait faute dès l'âge de seize ans.
«Mais vous, madame, qui n'avez pas besoin de tordre le col à de pauvres arguments pour croire à notre amitié, pourquoi me dire: Si mes longs et minutieux détails vous ennuient...?[172] Vous êtes drôle avec vos minuties: c'est dommage que vos lettres ne soient pas des résumés de l'histoire romaine, et que dans ces lettres vous parliez de vous. Que n'abrégez-vous la vie d'Alexandre et de César? cela serait amusant et point minutieux.
Note 172:[ (retour) ]Benjamin Constant a bien de la peine à persuader à ses amis qu'il les aime; ceux-ci pressentent qu'il lui sera impossible de ne pas leur échapper bientôt. Il s'ennuie si vite, il se distrait si aisément! Mais peut-être ont-ils tort de le lui dire; il est tel blâme (lui-même l'a remarqué avec finesse) qui ne devient juste que parce qu'il fut prématuré. Toutes ces pages datées de Brunswick sont autant de pièces justificatives et explicatives du début d'Adolphe.
«Le 12, à midi.
«J'arrive d'une promenade à cheval où j'ai cru cent fois me casser le cou. Il gèle toujours plus fort, et toutes les rues sont des mers de glace. Mon cheval, qui avait peur d'avancer, sautait et se cabrait, tout en glissant à chaque pas, et, pour comble de malheur, j'ai eu toute la ville à traverser. Brunswick est un cercle presque aussi exact qu'on pourrait en tracer un sur du papier. Et moi qui ne connais pas trop les rues et qui ai toujours la fureur de ne pas demander le chemin, j'ai erré ce matin au moins une heure et demie dans la ville sur ces rues glacées, et je ne me suis approché de chez moi qu'en tournoyant. Depuis les remparts, dont, j'avais fait le tour, voilà comme j'ai été chez moi. Le cheval est bon au reste, et me servira beaucoup cet été. Il est un peu vif, mais point ombrageux, et je connais tant de bêtes ombrageuses et point vives, que ce contraste me prévient en faveur de la mienne plus que je ne saurais dire[173].
Note 173:[ (retour) ] Benjamin revient à diverses reprises sur ce cheval et sur les mérites qu'il lui trouve: «Mon cheval et mes projets de chevaux m'amusent et me tiennent lieu des ânes. Ce sont d'excellentes bêtes que les chevaux; je leur veux tant, tant de bien! ils sont si bonne compagnie!»
«A deux heures.
«J'arrive de chez Son Excellence M. le grand-maréchal de la cour, conseiller privé et principal ministre, le baron de Münchausen, qui m'a remis ma patente de gentilhomme de la chambre; demain je serai proclamé en cour, et toutes mes ambitions brunswickoises seront gratifiées....
«Le 13 à minuit.
«J'arrive de la cour où j'ai eu la plus singulière distraction qui ait jamais eu lieu. J'avais été depuis dix heures du matin en staat, tout galonné, toujours la tête et les épaules en mouvement; et Barbet de cour était plus fatigué de ses grands tours que jamais Barbet de Colombier ne l'a été, même quand l'Académie est venue assister à quelque représentation[174]. Je fis la partie d'un des princes cadets qui jouait!!! et causait!!! et je m'ennuyais suffisamment. Au milieu de la partie, j'oubliai parfaitement que j'étais à Brunswick ou plutôt que vous n'y étiez pas; je me dis: Je reverrai cette personne (ce qu'il y a de drôle, c'est que je ne pensais pas directement à vous par votre nom, mais que je n'avais que l'idée vague d'une personne avec qui j'aimais à Être, et avec laquelle je me dédommagerais de la contrainte et de la fatigue de la cour). Cette idée se fortifia, je supportais paisiblement l'ennui du jeu, l'ennui du souper, et j'attendais avec toute l'impatience imaginable le moment où je rejoindrais la personne indéterminée que je désirais si vivement. Tout d'un coup je me demandai: Mais qui est donc cette personne? Je repassai toutes mes connaissances ici, et il se trouva que cette amie qui devait me consoler, avec qui I was to unbosom and unburthen myself le même soir, était vous, à deux cent cinquante lieues de l'endroit de mon exil. Je m'étais si fortement persuadé que je ne pouvais manquer de vous retrouver au sortir de la cour, que j'eus toute la peine du monde à me rapprivoiser avec l'idée de notre séparation et de l'immense distance où nous étions l'un de l'autre. Cette espèce de distraction me prend quelquefois. Quand je me dis: J'aurai un moment très-ennuyeux, ou je me trouverai dans un petit embarras, ou j'éprouverai une sensation désagréable, je me réponds: J'ai une personne avec qui je m'en consolerai bien vite; et puis il se trouve que je suis à un bout du monde et que vous êtes à l'autre. Bonsoir, madame, à demain [175].
Note 174:[ (retour) ] Ce Barbet de Colombier a tout l'air d'être Mme de Charrière en personne, qu'il appelle souvent de ce petit nom de Barbet, par allusion sans doute à la fidélité d'amitié qu'ils s'étaient promise. Mme de Charrière faisait souvent représenter chez elle de petites comédies de sa composition.
Note 175:[ (retour) ] Tout ceci et ce qui suit est sans doute très-aimable, très-spirituel, d'un tour infiniment galant et séduisant, mais il y manque je ne sais quoi pour convaincre. On sent trop qu'au fond il s'agit, en effet, d'une personne indéterminée, qui n'a pas de nom, ou qui peut en clianger, qui peut être aujourd'hui l'une et demain l'autre. On conçoit que de si flatteuses paroles n'aient pourtant pas persuadé celle à laquelle il les adressait. Dans toutes ces lettres, si gracieuses de ton et si fines de manière, il n'y a, après tout, ni flamme, ni jeunesse, ni amour, ni même le voile d'illusion et de poésie. Adolphe eut beau faire, il fut toujours ira peu étranger à ces choses.
«Vous aurez ri de cette distraction qui m'a fait croire une fois que je vous retrouverais en sortant de la cour. Elle ne dure pas toujours aussi longtemps, mais elle me reprend assez fréquemment. Ce soir, en jouant au loto, j'ai pensé à vous, comme vous le croyez bien. Votre idée s'est apprivoisée, amalgamée, pour mieux dire, avec la chambre où nous étions, et, en me déshabillant il y a un moment, je me demandai: Mais qui ai-je donc trouvé si aimable ce soir chez la duchesse? Et, après un moment, il se trouva que c'était vous. C'est ainsi qu'à deux cent cinquante lieues de moi vous contribuez à mon bonheur sans vous en douter, sans le vouloir[176].—Mille et mille pardons encore une fois de ma vilaine lettre; mais voyez-y pourtant combien vous me faites de peine par cette défiance continuelle; pensez à ce que les reproches vagues et répétés entraînent de gêne, de picoteries, de peines de toute espèce. C'est comme cela que mon père et moi nous ne sommes jamais bien, et c'est aussi, je crois, de là que viennent beaucoup de mauvais ménages. On se reproche vaguement un tort indéterminé; on s'accoutume à se le reprocher. On ne sait qu'y répondre, et ces reproches séparent et éloignent plus de maris de leurs femmes et de femmes de leurs maris que de beaucoup plus grands torts ne pourraient faire. Vous, madame, devriez-vous avoir avec moi ce ton vulgaire et si affligeant pour moi? Je vous conjure de me dire quels petits mystères vous me reprochez. Je conviendrai de tout ce qu'il y aura de vrai, et je ne vous fatiguerai pas d'une longue justification sur ce qu'il y aura de faux. Je vous dirai: «Vous vous êtes trompée,» et j'ose espérer que vous me croirez...
Note 176:[ (retour) ] Toujours je ne sais quel tour de plaisanterie qui peut faire douter les coeurs un peu sceptiques.
«Le 16, au matin.
«... C'est après-demain seulement que vous recevrez ma première lettre. J'attends ce jour avec impatience, et toujours en me reprochant bien vivement de ne vous avoir rien écrit plus tôt. Je n'imaginais pas quelle monstrueuse lacune l'omission de deux courriers faisait à deux cent cinquante lieues l'un de l'autre. Si vous avez voulu, vous avez pu vous venger bien cruellement. Avant le 3 (si vous ne m'avez pas écrit avant la réception de ma lettre), je n'ai rien à espérer de vous. Je vous avouerai que je trouve bien un peu dur que vous ayez passé tout d'un coup du charmant heural à une correspondance ordinaire, et que vous ne commenciez vos lettres qu'en recevant les miennes et pour les faire partir tout de suite. Si nous nous mettons à attendre mutuellement que des lettres qui restent douze jours en chemin arrivent, pour nous y répondre, ce sera une triste et mince consolation pour moi que de recevoir une fois tous les mois des lettres de trois pages, pendant que j'espérais en recevoir de six au moins toutes les semaines. Vous devriez bien me traiter aussi charitablement que le public [177]. Vous lui avez écrit quinze fois en douze semaines, et vous ne voulez m'écrire que douze fois par an.—Comme je me suis fait une loi de répondre à tout ce que vous me dites ou me demandez (loi que j'espère que vous voudrez bien adopter aussi), je relis vos lettres sans ordre et répondrai à chaque article comme il se présente... Vous ne pouvez rien cacher de votre esprit sans y perdre, me dites-vous. Eh! qu'est-ce que j'y perdrai, je vous en prie? J'espère ne jamais passer pour un imbécile; mais, du reste, que m'importe que l'on dise: Il afait [178] beaucoup de l'esprit, ou il afait métiokrement de l'esprit? Croyez-vous qu'en ne paraissant pas un aigle, je paraîtrai beaucoup au-dessous de tous les oisons d'alentour? Croyez-vous qu'en me montrant autant aigle que je puis, j'en sois beaucoup plus recherché par ces oisons? Croyez-vous enfin que l'opinion que j'ai de moi-même dépende beaucoup de celle que l'on aura de moi à la cour? Je vous l'ai dit il y a longtemps, je ne veux point faire sensation, je veux végétailler décemment. Cependant je vous dirai bien en confidence que je ne suis pas parvenu à un atmosphère bien imposant [179]. Il y a quelques jours que la duchesse, en parlant du service de gentilhomme de la chambre, qui ne consiste qu'à faire asseoir les gens selon leur rang, dans l'absence du grand-maréchal, dit, à mon grand étonnement et scandale: «Ce sera bien drôle de voir Constant faire son service.» Que diable y aura-t-il donc de si drôle?...»
Note 177:[ (retour) ] L'épigramme s'échappe malgré lui, et il donne un petit coup de griffe à la femme auteur.
Note 178:[ (retour) ] Il avait, prononcé à l'allemande.
Note 179:[ (retour) ] Il se trompe de genre pour atmosphère, comme le font, au reste, beaucoup de Français eux-même.
Au milieu de ces sottes fonctions, de ses ennuis, de ses bavardages épistolaires, il se remet à l'étude; car, qu'on ne l'oublie pas, l'étude a toujours ses heures réservées au fond de ces existences qui plus tard marqueront; il avait entrepris une Histoire de la Civilisation en Grèce, il relit ses classiques sur le conseil de Mme de Charrière, laquelle les lisait elle-même dans les textes, au moins les latins. La lettre se termine ainsi par une dernière feuille datée du 17 au matin:
«... J'ai repris mes petits Grecs qui grossissent à vue d'oeil. Quand ils seront arrivés à grandeur naturelle, je les envoie dans le monde to shift for themselves. J'ai tout plein de ressources; mais, comme je vous le disais vendredi, je n'en fais que peu d'usage. Suivant votre conseil, je compte prendre une heure avec un professeur ici pour relire tous mes classiques. C'est un plaisir de faire quelque chose d'utile que vous avez conseillé. Adieu, madame. Mille et mille choses à tous ceux qui veulent bien penser au diable blanc [180]. Le petit Jaman est superbe, voilà pour Mlle Louise. Les sapins de ce pays-ci sont tordus, petits et vilains: je ne conseille pas à Mlle Henriette d'envoyer jamais de traîneau en prendre ici. Adieu, madame. Barbet, le plus aimé qui fut jamais au monde, adieu.»
Note 180:[ (retour) ] C'était apparemment son sobriquet à Colombier.
Le moment où Benjamin Constant peut réfuter avec une entière sincérité les petites méfiances de Mme de Charrière et où il continue d'être pleinement sous le charme du souvenir est si court et si prompt à s'envoler, que nous donnerons encore quelques pages qui en sont la vive et bien affectueuse expression.
«Brunswick, ce 19 mars 1788.
«Que béni soit l'instant où mon aimable Barbet est né! Que béni soit celui où je l'ai connu! Que bénie soit l'influence perfide qui m'a fait passer deux mois à Colombier et quinze jours chez M. de Leschaux [181]! Le courrier qui arrive ordinairement le mardi n'est arrivé qu'aujourd'hui, et, en ne recevant point de lettres de vous hier, je m'étais résigné et j'attendais vendredi avec crainte et impatience. Jugez de mon plaisir quand, à mon réveil, mon fidèle de Crousaz [182] m'a présenté le petit Persée.
Note 181:[ (retour) ] Ou Leschot; c'était le docteur qui logeait à côté de Colombier.
Note 182:[ (retour) ] Son domestique.
«Il y a un bien mauvais raisonnement dans cette lettre dont je vous remercie si vivement, et je ne sais si ce raisonnement ne mériterait pas que j'étouffasse ma reconnaissance. Dans quelques semaines, dans peu de jours peut-être, vous aurez des habitudes et des occupations avec lesquelles vous vous passerez très-bien de ces fréquentes lettres. Qu'est-ce, s'il vous plaît, que cela veut dire? Aussi longtemps que vous aurez des visites à faire, des devoirs de société à remplir, des terrains à sonder, des arrangements à prendre, vous aurez besoin de mes lettres, parce que vous n'aurez pas d'intérêt assez vif pour que vous m'oubliiez; mais quand vous aurez fait toutes vos visites, que vous n'aurez plus rien à faire, que votre curiosité, si vous en avez, sera rassasiée jusqu'au dégoût, que vous saurez d'avance ce qu'on vous dira, et que votre journée de demain sera la soeur et la jumelle la plus ressemblante de l'ennuyeuse journée d'aujourd'hui, oh! alors je ne vous écrirai plus si souvent, parce que les vifs plaisirs de votre manière de vivre vous tiendront lieu de mon amitié. Barbet, Barbet, vous êtes bien aimable et je vous aime bien tendrement; mais vous raisonnez bien mal, et vos raisonnements me font de la peine pour vous et pour moi.
«Dites-moi un peu, singulière et charmante personne, où tend cette modestie? Croyez-vous réellement que j'aie tant de penchant à la confiance et à l'ingratitude qu'au bout de trois ou quatre semaines je me sois formé quelque douce habitude avec quelque fraulein allemande ou quelque hofdame qui me tienne lieu de vous et de votre amitié! Croyez-vous que tant de douceur, de bonté, de charme (je ne puis exprimer autrement ce que vous avez pour moi) soit aisément remplacé et aisément oublié? Croyez-vous que, quand même je ne serais point susceptible d'amitié, quand ce serait sans reconnaissance et sans tendresse que je pense à notre séjour de deux mois ensemble, à cette espèce de sympathie qui nous unissait, à l'intérêt que vous preniez à moi malade, maussade, abandonné, exilé, persécuté, je sois assez bête pour ne pas regretter cette intelligence mutuelle de nos pensées qui circulait, pour ainsi dire, de vous à moi et de moi à vous? Est-ce un air? est-ce un ton? est-ce pour me dire quelque chose? Je suis porté à le croire. Entre beaucoup d'amis, les reproches et les doutes reviennent à mes: Eh bien! madame? c'est pour relever la conversation qui tombe. Mais en avons-nous besoin? Croyez, madame, que rien ne me fera moins regretter ni moins désirer votre amitié et notre réunion (voilà une sotte et singulière phrase; mais vous la comprenez, et je vous demande pardon du croyez, madame, et de l'équivoque). Rien ne me fera oublier combien j'ai été heureux près de vous; je ne formerai jamais d'habitude qui vous rende moins chère, et jamais occupation quelconque ne me tiendra lieu de vous. C'est pour la dernière fois que je l'écris, parce que me justifier m'afflige. J'ai un grand plaisir à vous dire: Je vous aime, mais j'ai encore plus de peine à imaginer que vous en doutez. Désormais toutes les pages où vous vous livrerez à cette défiance et à cette modestie d'acquit, je les regarderai comme blanches, et je me dirai: Mme de Charrière m'aime encore assez pour me faire savoir qu'elle ne m'a pas oublié entièrement, et pour cela elle a proprement plié une feuille de papier blanc et l'a cachetée du petit Persée; je lui en suis bien obligé, mais je suis bien fâché qu'elle n'ait rien eu à m'écrire, et que du papier blanc soit la marque de souvenir qu'elle ait cru devoir m'envoyer.
«Le 20 de mars et le dix-neuvième jour de mon ennuyeuse résidence dans cet ennuyeux pays.
À dix heures du matin.
«Je travaille à mes petits Grecs de toutes mes forces, et je les trouve, quelque médiocres qu'ils soient, beaucoup meilleure compagnie que les gros Allemands qui m'environnent. Mais ce ne sont plus les petits Grecs que vous connaissez; c'est un tout autre plan, un autre point de vue, d'autres objets à considérer. Ce que vous avez lu n'était qu'une traduction faite à la hâte pour plaire à mon père, et que je n'avais jamais revue, lorsqu'il voulut à toute force la faire imprimer[183]. Ce que je fais sera une histoire de la civilisation graduelle des Grecs parles colonies égyptiennes, etc., depuis les premières traditions que nous avons sur la Grèce jusqu'à la destruction de Troie, et une comparaison des moeurs des Grecs avec les moeurs des Celtes, des Germains, des Écossais, des Scandinaves, etc. Vous sentez que vos critiques sur les phrases enchevêtrées me seraient un peu inutiles; mais je vous enverrai des demi-feuilles bien serrées de mes Grecs actuels lorsqu'ils seront un peu plus avancés, et je vous demanderai les critiques les plus sévères: vous garderez les demi-feuilles, parce que vous aurez ainsi plus présent et plus net l'ensemble de tout l'ouvrage, et vous ne m'enverrez que les remarques. Je suis très-orgueilleux que M. Chaillet s'intéresse à quelque chose que je fais, et cet orgueil me rendra peut-être moins docile, mais non pas moins reconnaissant. Pourrez-vous m'envoyer le Necker? Cela me ferait un bien grand plaisir. Mais si cela était bien difficile et que cela vous donnât bien de la peine, ou que cela ne vous plût pas, j'y renoncerais avec regret, mais sans murmurer...
Note 183:[ (retour) ] Benjamin Constant, nous apprend M. Gaullieur, avait entrepris une traduction de l'Histoire de la Grèce, par Gillies (History of the ancient Greece, its Colonies and Conquests); mais, prévenu par un autre écrivain, comme pour l'Histoire de la Corse, il renonça à son projet. Cependant, pour ne pas perdre entièrement le fruit de ses veilles, comme on dit, il se décida à publier un spécimen de sa traduction (à Londres, et à Paris chez Lejay, 1787): «Il existe, dit-il dans sa préface, un autre ouvrage en anglais dont le sujet n'est pas moins intéressant et dont les vues sont plus vastes et plus importantes, qui sera désormais l'objet de tous mes efforts; je veux parler de l'Histoire de la Décadence et de la Chute de l'Empire romain, par M. Gibbon. Mais comme il ne faut pas défigurer les chefs-d'oeuvre des grands maîtres, je veux, avant de me livrer à ce travail, consulter le public et savoir si mon style et mes connaissances dans les deux langues pourront y suffire. C'est dans ce dessein, et non pour être comparé au traducteur de M. Gillies (Carra), que je publie cet essai.» Cet opuscule, intitulé Essai sur les Moeurs des temps héroïques de la Grèce, est bien certainement la première publication imprimée de Benjamin Constant. Tous les bibliographes jusqu'ici l'ont ignoré. Barbier attribue fautivement l'Essai à Cantwell. Quant à la traduction de Gibbon, Benjamin Constant ne sut pas non plus arriver à temps; il fut devancé par Leclerc de Sept-Chênes et son royal collaborateur, Louis XVI; leur premier volume parut en 1788. Gibbon, qui vivait à Lausanne, avait fort encouragé Benjamin Constant à traduire son livre, et il regretta beaucoup ce peu de fixité, qui fit manquer le jeune auteur à une sorte d'engagement envers le public.
«Le 21.
«Je puis vous jurer qu'en vous supposant au milieu de Neuchâtel, dans une grande assemblée, chez Mme du Peyrou, jouant au tricette, ou dans une assemblée de savants Lausannois, au samedi de Mme de Charrière de Bavoie, vous n'aurez pas une adequate idea de l'ennui de cette ville. Il y a quelque chose de si morne dans son aspect même, quelque chose de si froid dans ses habitants, quelque chose de si languissant dans leur intercourse together, quelque chose de si unsociable dans leur manière de se voir; ils n'ont ni intrigues de cour, ni intrigues de coeur, ni intrigues de libertinage; il y a des femmes de la cour qui couchent avec leurs laquais; il y a des street-walkers qui sont à l'usage des soldats et des gentilshommes de la cour qui en veulent. Il y a bien encore des filles entretenues que les Anglais, entre autres, logent, nourrissent et habillent pour aller tuer le temps; mais toute cette tuerie de temps est si maussade, c'est avec tant de peine qu'on parvient à le tuer tout à fait, et il a des moments d'agonie si pénibles pour son bourreau! Il y a bien aussi tous les quinze jours un opéra italien, où trois acteurs et trois actrices, dont l'une est borgne et a une jambe de bois, nous jouent des farces auxquelles personne ne comprend rien (car il n'y a pas deux personnes qui sachent l'italien ici). Il y a aussi des remparts où il y a un pied de boue, des fossés où les égouts de la ville se déchargent des deux côtés, des sentinelles a chaque pas, et on peut s'y promener et y enfoncer à cheval jusqu'à mi-jambe. Il y a aussi des Anglais qui s'enivrent et qui jouent au pharaon.
«À propos de pharaon, j'y ai joué deux fois: j'ai perdu peu de chose; mais je crains de m'y laisser entraîner, et, pour prévenir toute séduction, je vous envoie un engagement solennel de ne plus jouer aucun jeu de hasard ni de commerce entre hommes d'ici à cinq ans. Vous verrez tout ce que j'y atteste et tout ce que j'y prends à témoin de ma résolution. Un engagement où je consens à perdre votre amitié si je le romps, je ne le violerai sûrement pas[184].
Note 184:[ (retour) ]
Voici le texte anglais de ce singulier engagement, dont nous conservons, dit M. Gaullieur, l'original écrit sur une carte (un valet de coeur), et dûment signé. Pour qui connaît la vie ultérieure de Benjamin Constant, la pièce a tout son prix: «By all that is deemed honorable and sacred, by the value I set upon the esteem of my acquaintance, by the gratitude I owe to my father, by the advantages of birth, fortune and education, which distinguish a gentleman from a rogue, a gambler and a blackguard, by the rights I have to the friendship of Isabella and the share I have in it, I hereby pledge myself, never to play at any chance game, nor at any game, unless forced by a lady, from this present date to the 1st of january 1793: which promise if I break, I confess myself a rascal, a liar, and a villain, and will tamely submit to be called so by every man that meets me.—Brunswick, the 19th of march 1788.
«H. B. DE CONSTANT.»
«Je relis ma lettre, et dans la seconde page je vois un de toutes mes forces, à propos de mes Grecs, qui n'est malheureusement pas tout à fait vrai. J'y travaille, mais ce n'est pas de toutes mes forces, c'est languissamment.»
Au sein de cette Béotie brunswickoise, comme il l'appelle, Benjamin Constant ne tarde pourtant pas à faire quelque trouvaille de personnes assez distinguées. Il y rencontre, il y apprécie M. de Mauvillon, l'ami et le collaborateur de Mirabeau, «ou, pour mieux dire, le seul auteur de l'ouvrage sur la Monarchie prussienne;» Mme de Mauvillon elle-même est une femme de mérite et spirituelle. Mais bientôt il se dissipe ailleurs, il se répand; il s'applique à justifier les reproches de Mme de Charrière. Il a beau lui écrire encore de profondes et désespérées tristesses, comme celle-ci: «Je me suis livré à une paresse mélancolique qui m'empêche de faire des visites, et, quand j'en fais, de parler[185]. En tout je suis (je ne sais si vous ne croirez pas que je vous trompe pour mes menus plaisirs) très-malheureux. Mais enfin la vie se passe, et mourir après s'être amusé ou s'être ennuyé dix ou vingt ans, c'est la même chose. Il y a déjà quarante-quatre jours que je suis ici, et cinquante-sept que je ne vous ai pas vue. Quand il y en aura cent quatorze, ce sera toujours le double de gagné, et le tiers d'une année will have been crept through[186]. Que font, à propos, vos pauvres petits orangers que vous vouliez planter? l'avez-vous fait? sont-ils venus? vivent-ils encore? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux rien voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant, fané[187]...» Il lui dit encore: «Adieu, vous que j'aime autant que je vous aimais, mais qui avez détruit la douceur que je trouvais à vous aimer, et qui m'avez arraché les pauvres restes de bonheur qui me rendaient la vie supportable.» Il cherche pourtant à retrouver ces pauvres restes et à ne pas tout perdre, quoi qu'il en dise. L'aveu lui en échappe à la lettre suivante qui est de sept semaines ou deux mois tout au plus après: «9 juin 1788. Vous demandez ce que j'ai produit d'effet à la cour: je m'y suis fait quatre ennemis, entre autres deux A. S. (altesses sérénissimes), par de sottes plaisanteries dans des moments de mauvaise humeur. Je m'y suis fait sept à huit amis, mais de jeunes filles, une bonne et aimable femme, voilà tout. Les circonstances ont changé mon goût: à Paris, je cherchais tous les gens d'un certain âge, parce que je les trouvais instruits et aimables; ici, les vieux sont ignorants comme les jeunes, et roides de plus. Je me suis jeté sur la jeunesse, et, quoi qu'on die, je ne parle presque plus à des femmes de plus de trente ans. Au fond, quand j'y pense, tout ceci est indigne de vous et de moi: médire un peu, bâiller beaucoup, se faire par-ci par-là des ennemis, s'attacher par-ci par-là quelques jeunes filles, se voir faner dans l'indolence et l'obscurité, voir jour après jour et semaine après semaine passer, Kammerjunker[188], et quoi encore? Kammerjunker, quelle occupation! Enfin vous êtes au fait. Virginibus puerisque canto.»
Note 185:[ (retour) ] Il est très-certain que, dans cette première partie de sa vie, Benjamin Constant était volontiers taciturne: ceux qui l'avaient vu à Lausanne et même à Colombier, et qui le revirent à Paris dans l'été de 1795, ne le trouvaient pas le même homme, tant il leur parut brillant de conversation dans le salon de Mme de Staël, tenant tête avec entrain et saillie aux personnages divers et de tous bords qui s'y pressaient. On peut dire que jusque-là l'air et le stimulant lui manquaient. «On me demandait hier pourquoi je ne parlais pas, C'est, ai-je répondu, que rien ne m'ennuie tant que ce qu'on me dit, excepté ce que je réponds.»
Note 186:[ (retour) ] Cette habitude qu'a Benjamin Constant d'emprunter à l'anglais et quelquefois à l'allemand pour relever ses phrases rappelle ce qu'il dit dans Adolphe: «Les idiomes étrangers rajeunissent les pensées et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées.» Il use abondamment de la recette. On sent qu'à cette période de sa vie il est entre trois langues, et comme entre trois patries; il n'a pas encore fait son choix. Cette facilité de recourir familièrement à une langue étrangère, dès qu'elle vous offre un terme à votre convenance, est attrayante, mais elle a son écueil; il en résulte que, lorsqu'on s'y abandonne, on néglige de faire rendre à une seule langue tout ce qu'elle pourrait donner.
Note 187:[ (retour) ] Ces dernières paroles pourraient servir d'épigraphe à Adolphe, qui est, en effet, un livre triste et fané, d'une teinte grise. Je ne veux rien voir fleurir près de moi! le voeu a été rempli.
Note 188:[ (retour) ] Chambellan.
Qu'il lui répète, après cela, qu'il l'aime, elle sait ce que ce mot veut dire; c'est pour d'autres qu'il chante désormais. Les confidences qui suivent ne lui laisseraient guère d'illusion, si elle était femme à en garder[189]. Benjamin Constant voit beaucoup dès lors une jeune personne (Wilhelmina ou Minna) attachée à la duchesse régnante, et songe sérieusement à l'épouser; il mêle d'une façon étrange ces espérances nouvelles aux souvenirs de fidélité qu'il prétend garder, et il fait du tout un hommage très-bigarré à Mme de Charrière. Ainsi, après de longs détails sur sa santé, de plus en plus chétive et nerveuse: «Mon humeur, écrit-il, comme cela est tout simple, se ressent beaucoup de ces variations. Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol, d'autres fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant une demi-heure. Si vous voyiez comme Minna me console, me supporte, me plaint, me calme, vous l'aimeriez. Vous l'aimez déjà, n'est-ce pas? Il y aura bientôt un an que j'arrivai à pied à huit heures du soir à Colombier, le 3 octobre 1787. J'avais de jolis moments qui m'attendaient sans que je le susse...» On se demande si c'est sans ironie qu'il poursuit de la sorte, si un nuage de germanisme, comme il arrive trop souvent en ces liaisons mixtes d'au delà du Rhin, lui dérobe à lui-même l'indélicatesse de l'accommodement, ou s'il n'y a pas dans son fait une pointe de cruauté très-française, comme de quelqu'un qui sait trop bien son Laclos.
Note 189:[ (retour) ] Elle en gardait très-peu, il est le premier à l'attester: «Je veux faire rougir une personne que j'aime de sa disposition à prendre ma plus simple, ma plus naïve pensée pour un mensonge prémédité...» Une pensée naïve! elle ne pouvait admettre en lui cela.
On n'a pas les réponses de Mme de Charrière, ou du moins nous n'en avons sous les yeux que quelques-unes; ces réponses existent pourtant, elles sont en d'autres mains. Qu'y verrait-on? Nous ne croyons pas nous tromper ni même deviner trop au hasard, en affirmant que, sur un fonds d'indulgence et sous un air d'enjouement, des accents douloureux en sortiraient. Ces lettres, d'un ton parfaitement vrai, d'une impression profondément triste, seraient celles, à coup sûr, d'une femme qui parle avec un coeur généreux et froissé, d'une pauvre personne supérieure à qui l'esprit, la distinction, la sensibilité, n'ont été qu'un tourment de plus. Benjamin Constant semble lui-même reconnaître ce qu'elle souffre lorsque, dans cette lettre où il prodigue de si équivoques épanchements, il lui échappe de dire à propos des égards qui sont une triste manière de réparer: «Une cruelle expérience dont je suis bien fâché que vous soyez la victime m'a trop prouvé que des égards ne suffisent pas.» Elle souffrait de bien des manières, elle manquait de secours et d'appui dans ses alentours, elle en venait à douter tout à fait d'elle-même: «Vous n'avez pas comme moi ces moments où je ne sais plus seulement si j'ai le sens commun, mais encore faudrait-il être connue et entendue!» Et faisant allusion à ce qu'elle avait pu espérer d'être un moment pour lui, elle disait encore: «On ne veut pas seulement que quelqu'un s'imagine qu'il pouvait être aimé et heureux, nécessaire et suffisant à un seul de ses semblables. Cette illusion douce et innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détruire.»
Certes, Mme de Charrière ne fut jamais pour Benjamin Constant une Ellénore; elle n'en eut jamais la prétention, je crois; son âge était trop disproportionné. Elle eut toujours assez de raison pour se dire, sans avoir besoin que d'autres le lui rappelassent, que si elle avait su garder, posséder presque durant ces six semaines le jeune M. de Constant, c'est qu'il était malade, qu'il ne pouvait se distraire ailleurs, qu'autrement il se serait vite ennuyé. Pourtant le coeur a des contradictions tellement inexplicables, qu'elle put amèrement souffrir de voir s'échapper sans retour ce qu'elle n'avait jamais ni espéré ni réclamé de lui. On peut dire de l'Ellénore de Benjamin Constant comme de cette Vénus de l'antiquité, qu'elle est encore moins un portrait particulier qu'un composé de bien des traits, un abrégé de bien des portraits dont chacun a contribué pour sa part. Mme de Charrière fut peut-être la première à lui faire entendre, même en l'étouffant, ce genre de reproche et de plainte, à lui faire comprendre cette souffrance qui tient à l'inégalité d'un noeud.
C'est à ce moment qu'un grave incident survint dans l'existence de Benjamin Constant. L'affaire de son père éclata en Hollande; nous avons déjà indiqué que M. de Constant père, accusé par des officiers de son régiment, crut devoir, dans le premier instant, se dérober par la fuite à l'animadversion et aux manoeuvres de ses ennemis. Cette catastrophe soudaine, dans laquelle Benjamin se montra un fils dévoué et ne songea plus qu'à défendre l'honneur de son nom, vint troubler et empoisonner les préliminaires et les premiers mois de son mariage, qui eut lieu au commencement de 1789. Il fit le voyage de La Haye; il s'y retrouvait en présence de la famille de Mme de Charrière. Celle-ci lui donna apparemment quelque conseil trop particulier, elle crut pouvoir toucher, en amie confiante et sûre, le point douloureux; au lieu de modérer, elle irrita. Elle reçut de La Haye la lettre la plus étrange, la plus dure, la plus offensante: «Votre manière mystérieuse d'écrire m'ennuie et me fatigue; je n'aime pas les sibylles. Il faut parler clair ou se taire; d'autant plus que j'ai à peine le temps de vous répondre et encore moins celui de vous deviner. Je n'ai rien à atténuer... La conduite de mon père, dans toutes ses parties, a été légale, excepté lorsque la force ouverte l'a écarté d'ici. Dans plusieurs points, elle a été infiniment méritoire. Si vous me disiez ce qu'on vous a raconté, je pourrais vous éclairer; mais, avec votre affectation de brièveté que vous croyez si majestueuse, je ne puis rien vous dire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde, etc. Ce 14 septembre 1789.» La réponse ou le projet de réponse qu'elle lui adressait est sous nos yeux, sur le papier même et au revers de la lettre d'injure: «Faites-moi la grâce de me dire si vous êtes bien ingrat et bien mauvais, ou si vous n'êtes qu'un peu fou. Il se pourrait même que ce ne fût qu'une folie passagère, et en ce cas-là je la compterais pour peu de chose...» Suivent plus de détails qu'on n'en pourrait désirer. Elle garda cette réponse et ne l'envoya pas. Au jour de l'an 1790, Benjamin Constant lui récrivit, elle fut transportée de plaisir; la correspondance se rengagea dans les mois suivants[190]; il était marié, il était occupé à suivre ce procès pour son père, ses affaires se dérangeaient; il répondait, après avoir reçu d'elle quelque lettre de clémence et de tristesse: «Votre dernière lettre m'a fait grand plaisir, un plaisir mêlé d'amertume comme de raison, un plaisir qui fait dire à chaque mot: C'est bien dommage! Effectivement c'est bien dommage que le sort nous ait si entièrement, et pour jamais séparés. Il y a entre nous un point de rapprochement qui aurait surmonté toutes les différences de goûts, de caprices, d'engouements qui auraient pu s'opposer à notre bonne intelligence; nous nous serions souvent séparés avec humeur, mais nous nous serions toujours réunis. C'est bien dommage que vous soyez malheureuse à Colombier, moi ici; vous malade, moi ruiné; vous mécontente de l'indifférence, moi indigné contre la faiblesse, et si éloignés l'un de l'autre que nous ne pouvons mettre ni nos plaintes, ni nos mécontentements, ni nos dédommagements ensemble. Enfin vous serez toujours le plus cher et le plus étrange de mes souvenirs. Je suis heureux par ma femme, je ne puis désirer même de me rapprocher de vous en m'éloignant d'elle, mais je ne cesserai jamais de dire: C'est bien dommage! Votre idée me rend toujours une partie de la vivacité que m'ont ôtée les malheurs, la faiblesse physique, et mon long commerce avec des gens dont je me défie. On ne peut pas me parler de vous sans que je me livre à une chaleur qui étonne ceux qui souvent ne m'en parlent que par désoeuvrement ou faute de savoir que me dire. À des soupers où je ne dis pas un mot, si quelqu'un me parle de vous, je deviens tout autre. On dit que le Prétendant, abruti par le malheur et le vin, ne se réveillait de sa léthargie que pour parler des infortunes de sa famille... (11 mai 1790).»
Note 190:[ (retour) ] Nous avons donné, à la suite de Caliste (édition de 1847), quelques lettres de Mme de Charrière à Benjamin Constant, dont la première se rapporte à ce moment de reprise.
Quoi qu'il en soit de cette reprise, qui dure sans interruption pendant les trois années suivantes, il y a eu, depuis la lettre de La Haye, un déchirement, un accroc notable dans leur liaison. Si peu idéale, si peu riche d'illusion qu'on la fasse à aucun moment, elle achève dès lors de perdre sa lueur, elle se décolore de plus en plus; entre eux, à partir de ce jour (septembre 1789), comme entre Adolphe et Ellénore, des mots irréparables avaient été prononcés. Pour l'observateur, pour le moraliste qui étudie curieusement le fond des caractères, celui de Benjamin Constant ne se dessine sans doute que mieux; ce mélange d'égoïsme et de sensibilité, qui se combine dans la nature d'Adolphe pour son malheur et celui des autres, n'est plus désormais masqué par rien; il se remet à écrire à Mme de Charrière comme à l'esprit le plus supérieur qu'il connaisse; il lui dit tout et plus que tout, il s'analyse et se dénonce impitoyablement lui-même, il ne craint plus d'offenser en elle cette première délicatesse ni même cette pudeur de l'amitié qu'il a violée une fois; les confidences les plus étranges, les plus particulières, se multiplient et s'entre-croisent; il sait être encore aimable, encore touchant par accès, spirituel toujours[191], mais aussi il ose avoir toute sa sécheresse, tout son ennui désolant; il y a du cynisme parfois. Et ici ce n'est pas à lui que nous en ferons le reproche, c'est à elle pour l'avoir permis, pour avoir été philosophe et de son siècle au point d'oublier combien elle favorisait l'aridité de ce jeune coeur en se faisant la confidente de son libertinage d'esprit.
Note 191:[ (retour) ] La jolie lettre que nous avons donnée précédemment, à l'appui de ses opinions anti-religieuses d'alors, et où il parle d'un chevalier de Revel qu'il a vu à La Haye, se rapporte aux premiers temps de cette reprise (4 juin 1790).
On n'attend pas des preuves, on a déjà des échantillons. Nous avons hâte d'arriver à la politique, qui va devenir sa distraction, son recours, et à laquelle il essaiera de se prendre pour s'étourdir. Comme explication nécessaire toutefois, comme image complète de sa situation malheureuse en ces années de Brunswick, il faut savoir que ce premier mariage qu'il venait de contracter si à la légère tourna le plus fâcheusement du monde; que, dès juillet 1791, il en était à reconnaître son erreur; qu'il résumait son sort en deux mots: l'indifférence, fille du mariage, la dépendance, fille de la pauvreté; que l'indifférence bientôt fit place à la haine; qu'après une année de supplice, il prit le parti de tout secouer: «On se fait un mérite de soutenir une situation qui ne convient pas; on dirait que les hommes sont des danseurs de corde.» Le divorce était dans les lois, il y recourut; ce n'avait été qu'à la dernière extrémité: «Si elle eût daigné alléger le joug, écrivait-il, je l'aurais traîné encore; mais jamais que du mépris!... Ah! ce n'est pas l'esprit qui est une arme, c'est le caractère. J'avais bien plus d'esprit qu'elle, et elle me foulait aux pieds.» Le procès qui devait amener le divorce traîna en longueur. Le 25 mars 1793, dans son impatience d'en finir, il s'écriait: «Hymen! Hymen! Hymen! quel monstre!» Le 31 mars, six jours après, en apprenant la décision, il écrivait: «Ils sont rompus, tous mes liens, ceux qui faisaient mon malheur comme ceux qui faisaient ma consolation, tous, tous! Quelle étrange faiblesse! Depuis plus d'un an je désirais ce moment, je soupirais après l'indépendance complète; elle est venue et je frissonne! je suis comme atterré de la solitude qui m'entoure; je suis effrayé de ne tenir à rien, moi qui ai tant gémi de tenir à quelque chose...» Ainsi allait ce triste coeur mobile, ainsi va le pauvre coeur humain.
Il était temps, on le voit, que la politique vînt jeter quelque variété et quelque ressource, susciter un but, même factice, à travers ces misères obscures où il se consumait. Il l'aborde du premier jour avec inconséquence; même avant 89, il est démocrate, il rêve à dix-neuf ans la république américaine et je ne sais quel âge d'or de pureté et d'égalité au delà des mers, tandis qu'en attendant il se ruine de toute façon à Paris, qu'il pratique de son mieux le vers de Voltaire:
Dans mon printemps j'ai hanté les vauriens,
et mène la vie d'un jeune patricien assez dissolu. Ces inconséquences sont ordinaires de tout temps; elles l'étaient surtout à la veille de 89. Sa condition à Brunswick ne fait que le rejeter plus avant dans le mépris des grands et des cours, mais elle n'est guère propre à lui rendre cette estime sérieuse et ce respect de l'humanité qui est pourtant le fond de toute politique généreuse et libérale. Son esprit nous étale tour à tour sur ce point toutes ses vicissitudes: «Je crois que je me livrerai à la botanique, écrit-il le 17 septembre 1790, ou à quelque science de faits. La morale et la politique sont trop vagues, et les hommes trop plats et inconséquents. Tout en prenant cette résolution, je suis à faire un ouvrage politique qui doit être achevé en un mois pour de l'argent. Je me suis mis en tête qu'avec les restes de mon esprit je pourrais payer mes dettes, et j'ai fait avec un libraire l'accord de lui faire un petit ouvrage d'environ cent pages (anonyme, comme vous le sentez bien) sur la révolution du Brabant...» Ces projets, ces ébauches d'ouvrages démocratiques se succèdent rapidement sous sa plume et occupent ses loisirs de chambellan. Nous le retrouvons occupé plus sincèrement à réfuter Burke dans la lettre suivante, qui est bien assez jolie pour être citée en entier; elle est de sa meilleure et de sa plus voltairienne manière. Il a repris, en l'écrivant, ses high spirits, comme il dit.
«Ce 10 décembre 1790.
«Je relis actuellement les lettres de Voltaire. Savez-vous que ce Voltaire que vous haïssez était un bon homme au fond, prêtant, donnant, obligeant, faisant du bien sans cet amour-propre que vous lui reprochez tant? Mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Il s'agit qu'en relisant sa correspondance, j'ai pensé que j'étais une grande bête et une très-grande bête de me priver d'un grand plaisir parce que j'ai de grands chagrins, et de ne plus vous écrire parce que des coquins me tourmentent. C'est-à-dire que, parce qu'on me fait beaucoup de mal, je veux m'en faire encore plus, et que parce que j'ai beaucoup d'afflictions, je veux renoncer à ce qui m'en consolerait. C'est être trop dupe. Je mène ici une plate vie, et, ce qui est pis que plat, je suis toujours un pied en l'air, ne sachant s'il ne me faudra pas retourner à La Haye, pour y répéter à des gens qui ne s'en soucient guère qu'ils sont des faussaires et des scélérats. Cette perspective m'empêche de jouir de ma solitude et de mon repos, les deux seuls biens qui me restent. Elle m'a aussi souvent empêché d'achever des lettres que j'avais commencées pour vous. Ma table est couverte de ces fragments qui ont toujours la longueur d'une page, parce qu'alors je suis obligé de m'arrêter, et quelque chienne d'idée vient à la traverse; je jette ma lettre, et je ne la reprends plus. Dieu sait si celle-ci sera plus heureuse. Je le désire de tout mon coeur. Je m'occupe à présent à lire et à réfuter le livre de Burke contre les levellers français. Il y a autant d'absurdités que de lignes dans ce fameux livre; aussi a-t-il un plein succès dans toutes les sociétés anglaises et allemandes. Il défend la noblesse, et l'exclusion des sectaires, et l'établissement d'une religion dominante, et autres choses de cette nature. J'ai déjà beaucoup écrit sur cette apologie des abus, et si le maudit procès de mon père ne vient pas m'arracher à mon loisir, je pourrais bien pour la première fois de ma vie avoir fini un ouvrage. Mes Brabançons[192] se sont en allés en fumée, comme leurs modèles, et les 50 louis avec eux. Le moment de l'intérêt et de la curiosité a passé trop vite. Vous ne me paraissez pas démocrate. Je crois comme vous qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur; mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui renversent les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises de cette espèce, mettent sur un pied égal toutes les rêveries religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la férocité ignorante des Vandales. Le genre humain est né sot et mené par des fripons, c'est la règle; mais, entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux Barnave plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil... Je serais bien aise de revoir Paris, et je me repens fort, quand j'y pense, d'avoir fait un si sot usage, quand j'y étais, de mon temps, de mon argent et de ma santé. J'étais, n'en déplaise à vos bontés, un sot personnage alors avec mes... et mes... etc., etc. (Il indique deux ou trois noms de femmes.) Je suis peut-être aussi sot à présent, mais au moins je ne me pique plus de veiller, de jouer, de me ruiner, et d'être malade le jour des excès sans plaisir de la nuit. Si une fois le hasard pouvait nous réunir à l'hôtel de la Chine, dût Schabaham[193], qui est au fond une bonne femme, et Mme Suard, qui est plus ridicule et n'est pas si bonne, nous ennuyer quelquefois!... Ma lettre est une assez plate et décousue lettre, mais mon esprit n'est pas moins plat ni moins décousu. La vie que je mène m'abrutit. Je deviens d'une paresse inconcevable, et c'est à force de paresse que je passe d'une idée à l'autre. Je voudrais pouvoir me donner l'activité de Voltaire. Si j'avais à choisir entre elle et son génie, je choisirais la première. Peut-être y parviendrai-je quand je n'aurai plus ni procès ni inquiétudes. Au reste, je m'accroche aux circonstances pour justifier mes défauts. Quand on est actif, on l'est dans tous les états, et quand on est aussi paresseux et décousu que je suis, on l'est aussi dans tous les états. Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi par là.»
Note 192:[ (retour) ] Il s'agit de ce petit ouvrage sur la révolution du Brabant dont il parlait tout à l'heure.
Note 193:[ (retour) ] Mme Saurin, à laquelle ils avaient donné ce sobriquet.
Il revient à tout moment sur cette idée du néant des efforts et de la volonté; il répète de cent façons qu'il n'existe plus. Il y a des jours (comme dans la lettre précédente) où il le dit avec tant d'esprit et d'antithèses, que Mme de Charrière a raison de lui répondre qu'elle n'en croit rien. Il le dit d'autres fois d'un ton de langueur si expressif et si abandonné[194], avec une obstination d'analyse si désespérante[195], qu'elle s'effraie pour lui et lui prodigue d'affectueux, de salutaires conseils: «N'étudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de l'histoire. Lisez de Thou, lisez Tacite; ne vous embarrassez d'aucun système; ne vous alambiquez l'esprit sur rien, et peu à peu vous vous retrouverez capable de tout ce que vous voudrez exiger de vous.»
Note 194:[ (retour) ] «... Si je pouvais m'astreindre à suivre un régime, ma santé se remettrait, mais l'impossibilité de m'y astreindre fait partie de ma mauvaise santé; de même que si je pouvais m'occuper de suite à un ouvrage intéressant, mon esprit reprendrait sa force; mais cette impossibilité de me livrer à une occupation constante fait partie de la langueur de mon esprit. J'ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht (un ami): Je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'ennui! (17 septembre 1790.)»
Note 195:[ (retour) ] «(2 juin 1791.)... Ce n'est pas comme me trouvant dans des circonstances affligeantes que je me plains de la vie: je suis parvenu à ce point de désabusement, que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne le suis. Cette conviction et le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j'étudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre, que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de whist...»
Certes, il avait bien de la peine à prendre avec sérieux et d'une manière un peu suivie à la politique, à l'histoire, et à réfuter Burke sans faiblir, celui qui écrivait dans le même moment:
«Brunswick, ce 24 décembre 1790.
«... Plus on y pense, et plus on est at a loss de chercher le cui bono de cette sottise qu'on appelle le monde. Je ne comprends ni le but, ni l'architecte, ni le peintre, ni les figures de cette lanterne magique dont j'ai l'honneur de faire partie. Le comprendrai-je mieux quand j'aurai disparu de dessus la sphère étroite et obscure dans laquelle il plaît à je ne sais quel invisible pouvoir de me faire danser, bon gré, mal gré? C'est ce que j'ignore; mais j'ai peur qu'il n'en soit de ce secret comme de celui des francs-maçons, qui n'a de mérite qu'aux yeux des profanes. Je viens de lire les Mémoires de Noailles, par Millot, ouvrage écrit sagement, un peu longuement, mais pourtant d'une manière intéressante et philosophique. J'y ai vu que vingt-quatre millions d'êtres ont beaucoup travaillé pour mettre à la tête de je ne sais combien de millions de leurs semblables un être comme eux. J'ai vu qu'aucun de ces vingt-quatre millions d'êtres, ni l'être qui a été placé à la tête des autres millions, ni ces autres millions non plus, ne se sont trouvés plus heureux pour avoir réussi dans ce dessein. Louis XIV est mort détesté, humilié, ruiné; Philippe V, mélancolique et à peu près fou; les subalternes n'ont pas mieux fini; et puis voilà à quoi aboutit une suite d'efforts, du sang répandu, des batailles sans nombre, des travaux de tout genre; et l'homme ne se met pas une fois pourtant en tête qu'il ne vaut pas la peine de se tourmenter aujourd'hui quand on doit crever demain. Thompson, l'auteur des Saisons, passait souvent des jours entiers dans son lit, et quand on lui demandait pourquoi il ne se levait pas: I see no motive to rise, man, répondait-il. Ni moi non plus, je ne vois de motifs pour rien dans ce monde, et je n'ai de goût pour rien.»
Ce qui fait que Benjamin Constant est bien véritablement ce que j'ai appelé un girondin de nature, un inconséquent qui obéit non pas à des principes, mais à des instincts, et qui ne cherchera guère jamais dans les luttes publiques que de plus nobles émotions, c'est qu'il persiste, au milieu de ces dégoûts et de ces anéantissements, à être libéral et démocrate quand il est quelque chose. «Que la morale soit vague, que l'homme soit méchant, faible, sot et vil, et de plus destiné à n'être que tel,» il le croit très-habituellement, il ose l'écrire, et pourtant... Voici des pages beaucoup trop démonstratives de ce que nous avançons:
«Vendredi, ce 6 juillet 1791.
«... La politique, qui est la seule chose qui pique encore un peu ma faible curiosité, me persuade plus tous les jours ces vérités affligeantes. Croiriez-vous que les gens les plus violents dans l'Assemblée nationale, ceux qui affichent le républicanisme le plus outré, sont de fait vendus à l'Autriche? Merlin, Bazire, Guadet, Chabot, Vergniaud, le philosophe Condorcet[196], sont soudoyés pour avilir l'Assemblée, et les démarches incroyables dans lesquelles ils l'entraînent sont autant de pièges qu'ils lui tendent; ils se déshonorent pour la déshonorer. Ce Dumouriez que je croyais fol, mais de bonne foi, est du parti des émigrés. C'est pour quelque argent qu'il a fait déclarer la guerre, qu'il sacrifie des millions d'hommes. Ces gueux-là ne sont pas même des scélérats par ambition, ou des enthousiastes de liberté: ils sont démagogues pour trahir le peuple. Cet excès d'infamie, dont j'ai vu les preuves, m'a inspiré un tel dégoût, que je n'entends plus les mots d'humanité, de liberté, de patrie, sans avoir envie de vomir...»
Note 196:[ (retour) ] Il est inutile de remarquer qu'il se trompe au moins pour quelques-uns de ces noms; il subit l'influence des fausses informations dont on se repaissait à Brunswick; il va tout à l'heure se rétracter.
Nous continuons de démontrer le pour et contre en ce grand et mobile esprit du futur tribun:
«(1792.) Je crois bien qu'à deux cents lieues d'ici l'argument que je suis à Brunswick fait un effet superbe contre mon prétendu jacobinisme. Si l'on savait que je ne vais point à la cour, que je ne sors que pour me promener et pour voir Mme Mauvillon, qu'on ne m'invite jamais, qu'on ne me fait pas même faire mon service, enfin que je suis ici comme si je n'y étais pas, et que les démocrates prudents évitent de me voir de peur de passer pour jacobins, cet argument ferait peut-être moins d'effet...»
«(17 mai 1792.) Si nous parlons de gouvernement, je crois que vous serez contente de moi. En raisonnement, je suis encore très-démocrate, il me semble que le sens commun est bien visiblement contre tout autre système; mais l'expérience est si terriblement contre celui-ci, que si, dans ce moment, je pouvais faire une révolution contre un certain gouvernement dont vous savez que nous n'avons guère à nous louer[197], je ne la ferais pas...»
Note 197:[ (retour) ] Celui de Berne.
On a, sous le Directoire, lancé contre Benjamin Constant, qui venait de se déclarer républicain en France, une imputation absurde et calomnieuse: on l'a accusé d'avoir rédigé la Proclamation du duc de Brunswick; ce sont là de ces inventions de parti comme celle de l'assassinat d'André Chénier contre Marie-Joseph; c'est ce qu'on appelle jeter à son adversaire un chat-en-jambes[198]. Or nous lisons à la date du 5 novembre 1792: «Voilà nos armées qui s'en reviennent, non pas comme elles sont allées... Voilà Longwy et Verdun, ces deux premières et seules conquêtes, rendues aux Français, et 20,000 hommes et 28 millions jetés par la fenêtre sans aucun fruit. Quand je dis sans aucun fruit, je me trompe, car la paix va se faire, au moins entre la Prusse et la France, et c'est un grand bien... J'espère que le parti de Roland, qui est mon idole, écrasera les Marat, Robespierre, et autres vipères Parisiennes...»
Note 198:[ (retour) ] L'expression est de Michaud l'académicien, très-bon journaliste, mais qui aussi, comme tel, savait, employer au besoin contre l'adversaire l'arme de la calomnie. Il appliqua un jour ce mot de chat-en-jambes, précisément à propos de l'accusation forgée par lui et par les autres écrivains royalistes sous le Directoire contre Marie-Joseph: «Ah! disait-il en souriant et s'applaudissant, nous lui avions lâché là un fameux chat-en-jambes.» Les Sauvages aussi se servent sans scrupule de flèches empoisonnées.
Nous retrouvons là Benjamin Constant revenu à son vrai point; il est girondin avec Roland, ou plutôt encore avec Vergniaud, avec Louvet, avec les moins puritains du parti; il abhorre Robespierre; mais, même lorsqu'il voit celui-ci menaçant, il ne rend pas les armes, il ne dit pas que tout est perdu: «Je vois beaucoup de mal (4 mai 1792), je vois une distance immense et de nombreux et profonds abîmes entre le bien et l'époque actuelle; mais il est sûr que nous marchons. Est-ce vers le bien? je l'ignore; mais je n'en désespérerai que lorsque nous nous serons arrêtés au mal.» Remarquez ce nous par lequel il s'associe tout à fait à la France; il me semble dans tout ceci que le politique, le tribun se dégage et commence à poindre. Il nous révèle beaucoup trop pourtant le secret du rôle politique dans le passage suivant. Il s'agit de je ne sais quel travail dont il avait raconté le projet à Mme de Charrière:
«Ce 7 juin (1792).
«... Je vous ai déjà marqué que l'insertion ne peut avoir lieu, 1° parce que l'ouvrage n'est pas fait; 2° parce qu'il ne sera pas de nature à être inséré. Du reste, nous ne sommes pas du même avis sur les livres, et nous différons de principe. J'aimerais l'insertion pour la raison même pour laquelle vous ne l'aimez pas. Croyez-moi, nos doutes, notre vacillation, toute cette mobilité qui vient, je le crois, de ce que nous avons plus d'esprit que les autres, sont de grands obstacles au bonheur dans les relations et à la considération, qui, si elle n'est pas toujours flatteuse, est toujours utile et très-souvent nécessaire. Qu'est-ce que la considération? Le suffrage d'un nombre d'individus qui, chacun pris à part, ne nous paraissent pas valoir la peine de rien faire pour leur plaire, j'en conviens; mais ces individus sont ceux avec qui nous avons à vivre. Il faut peut-être les mépriser, mais il faut les maîtriser, si l'on peut, et il faut pour cela se réunir à ce qui se rapproche le plus de nos vues, quitte à penser ce qu'on veut, et à le dire à une personne tout au plus, à vous; car si je ne vous avais pas, je n'aurais pas mis cette restriction. Nous sommes dans un temps d'orage, et quand le vent est si fort, le rôle de roseau n'est point agréable. Le rôle de chêne isolé n'est pas sûr, et je ne suis d'ailleurs pas un chêne. Je ne veux donc point être moi, mais être ce que sont ceux qui pensent le plus comme moi, et qui travaillent dans le même sens. Les partis mitoyens ne valent rien; dans le moment actuel, ils valent moins que jamais. Voilà ma profession de foi, que j'abrége, parce que je suis sûr que vous ne serez jamais de mon avis, dont je ne suis guère. Réservons cette matière pour une conversation; il est impossible de s'expliquer par lettres. Quant à l'incognito, c'est très-fort mon idée de le garder. Je serai deviné, soit, mais pas convaincu...»
Ceux qui se laissent éblouir par ces grands rôles sonores et ces représentations publiques des Gracchus et des tribuns de tous les bords et de tous les temps ne sauraient trop méditer ces tristes aveux d'un homme qui, lui aussi, a été une idole et un drapeau. Je ne veux certes pas dire que tous les personnages qui obtiennent les ovations populaires soient tels, mais beaucoup le sont, et il y a une grande part de ce calcul, de cette fiction dans chacun, même dans les meilleurs [199].
Note 199:[ (retour) ] Dans cette même lettre, si pleine d'aveux, Benjamin Constant en fait un autre encore que nous ne pouvons manquer d'enregistrer au passage, bien qu'il n'ait pas trait à la politique. Souvent il s'était moqué avec Mme de Charrière de la littérature allemande; Mme de Charrière, dans sa hardiesse d'idées, avait plutôt l'esprit français, le tour du XVIIIème siècle; Benjamin Constant visait déjà au XIXème, et il avait des instincts plus larges, plus flottants, plus aisément excités à toute nouveauté. «Un sujet de plaisanterie que nous aurons perdu, c'est la littérature allemande. Je l'ai beaucoup parcourue depuis mon arrivée. Je vous abandonne leurs poëtes tragiques, comiques, lyriques, parce que je n'aime la poésie dans aucune langue; mais, pour la philosophie et l'histoire, je les trouve infiniment supérieurs aux Français et aux Anglais. Ils sont plus instruits, plus impartiaux, plus exacts, un peu trop diffus, mais presque toujours justes, vrais, courageux et modérés. Vous sentez que je ne parle que des écrivains de la première classe.» Mais ce qui est plus vrai que tout, c'est qu'il n'aime la poésie en aucune langue.
À de certains moments, lui-même il se relève le mieux qu'il peut, il est tenté de s'améliorer, de croire à l'inspiration morale; il s'écrie (17 mai 1792): «... Une longue et triste expérience m'a convaincu que le bien seul faisait du bien, et que les déviations ne faisaient que du mal, et je combats de toutes mes forces cette indifférence pour le vice et la vertu qui a été le résultat de mon étrange éducation et de ma plus étrange vie, et la cause de mes maux. Comme elle est opposée à mon caractère, je la vaincrai facilement. Je suis las d'être égoïste, de persifler mes propres sentiments, de me persuader à moi-même que je n'ai plus ni l'amour du bien ni la haine du mal. Puisque avec toute cette affectation d'expérience, de profondeur, de machiavélisme, d'apathie, je n'en suis pas plus heureux, au diable la gloire de la satiété! Je rouvre mon âme à toutes les impressions, je veux redevenir confiant, crédule, enthousiaste, et faire succéder à ma vieillesse prématurée, qui n'a fait que tout décolorer à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me rende le bonheur.»
Ces reprises heureuses, ces secousses de printemps passent vite; ils retombent, et la fin de cette année 1792 ne nous le livre pas dans une disposition plus vivante, plus ranimée: il continue de s'analyser en tous sens et de se dénoncer lui-même. Il se voit à la veille de l'arrêt de divorce, il est résolu à quitter Brunswick, il flotte entre vingt projets:
«Brunswick, ce 17 décembre 1792.
«... Je l'ai senti à dix-huit ans, à vingt, à vingt-deux, à vingt-quatre ans, je le sens à près de vingt-six; je dois, pour le bonheur des autres et pour le mien, vivre seul; je puis faire de bonnes et fortes actions, je ne puis pas avoir de bons petits procédés. Les lettres et la solitude, voilà mon élément. Reste à savoir si j'irai chercher ces biens dans la tourmente française ou dans quelque retraite bien ignorée. Mes arrangements pécuniaires seront bientôt faits... Quant à ma vie ici, elle est insupportable et le devient tous les jours plus. Je perds dix heures de la journée à la cour, où l'on me déteste, tant parce qu'on me sait démocrate que parce que j'ai relevé les ridicules de tout le monde, ce qui les a convaincus que j'étais un homme sans principes[200]. Sans doute tout cela est ma faute. Blasé sur tout, ennuyé de tout, amer, égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu'à me tourmenter, mobile au point d'en passer pour fol, sujet à des accès de mélancolie qui interrompent tous mes plans, et me font agir, pendant qu'ils durent, comme si j'avais renoncé à tout; persécuté en outre par les circonstances extérieures, par mon père à la fois tendre et inquiet,... par une femme amoureuse d'un jeune étourdi, platoniquement, dit-elle, et prétendant avoir de l'amitié pour moi; persécuté par toutes les entraves que les malheurs et les arrangements de mon père ont mises dans mes affaires, comment voulez-vous que je réussisse, que je plaise, que je vive?...»
Note 200:[ (retour) ] Ce sont exactement les mêmes expressions qu'au début d'Adolphe: «... Je me donnai bientôt par cette conduite une grande réputation de légèreté, de persiflage, de méchanceté... On disait que j'étais un homme immoral, un homme peu sûr: deux épithètes heureusement inventées pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas.»
Il deviendrait fastidieux d'assister plus longuement à ces vicissitudes sans terme, mais on n'aurait pas sondé tout l'homme si nous en avions moins dit. Nous serons rapide sur ce qui nous reste à parcourir, bien que les ressources de cette correspondance ne soient pas moindres en avançant et qu'elles renaissent volontiers à chaque page. Nous trouvons Benjamin Constant à Lausanne, en juin 93; il y revint avec une véritable joie; il s'étonnait de se sentir attiré vers ce beau lac et vers ces montagnes. «Il serait singulier, disait-il, et pourtant je le crois presque, que moi qui ai toujours mis une sorte de vanité à détester mon pays, je fusse atteint du heimweh[201].» Il revoit tout d'abord Mme de Charrière; mais l'idéal des jours anciens ne se recommence jamais; ce rapprochement ne se passe point sans des brouilleries nouvelles, des explications, des refroidissements à perte de vue; on assiste aux derniers sanglots d'une amitié vive qui s'éteint, ou, pour parler plus poliment, qui s'apaise pour se régler finalement dans une affectueuse indifférence. Il revoit sa famille, ses tantes et ses cousines, qui le traitent comme un très-jeune homme sans conséquence; il les laisse dire et les raille; il raille les Lausannois comme il a fait les Brunswickois; il ne ménage pas à la rencontre les émigrés français qu'il trouve installés partout comme chez eux: aucun de leurs ridicules ne lui échappe, et il n'a pas de peine à se garantir de leurs opinions. Sa ligne girondine s'établit et se dessine de plus en plus: il s'obstine à croire une république possible sans la Terreur, et il ne veut des recettes de restauration à aucun prix. Les Mallet du Pan, les Ferrand, ne sont en rien ses hommes, et plus d'une de ses lettres s'exprime sur leur compte assez plaisamment[202]. Pressé pourtant, persécuté de nouveau par sa famille, il repart en novembre pour cet éternel Brunswick. Arrêté à la frontière allemande par les opérations militaires, il est heureux d'un prétexte et s'en revient. Il ne se remet en route pour l'Allemagne qu'en avril 1794, et arrive encore une fois à sa destination; mais cette condition de domesticité princière lui est devenue trop insupportable, il jette sa clef de chambellan, et le voilà décidément libre et de retour à Lausanne dans l'été de cette même année. C'est durant ce dernier séjour seulement, le 19 septembre, qu'il rencontre pour la première fois Mme de Staël, ou du moins qu'il fait connaissance avec elle. Il avait conçu quelques préventions contre sa personne, contre son genre d'esprit, et obéissait en cela aux suggestions de Mme de Charrière, qui était alors en froid avec l'ambassadrice, comme elle l'appelait[203]. Une lettre de Benjamin Constant à Mme de Charrière, publiée par la Revue Suisse[204], a donné le récit de cette première rencontre, de ces premiers entretiens; il ne s'y montre pas encore revenu de ses impressions antérieures: «30 septembre 1794... Mon voyage de Coppet a assez bien réussi. Je n'y ai pas trouvé Mme de Staël, mais l'ai rattrapée en route, me suis mis dans sa voiture, et ai fait le chemin de Nyon ici (à Lausanne) avec elle, ai soupé, déjeuné, dîné, soupé, puis encore déjeuné avec elle, de sorte que je l'ai bien vue et surtout entendue. Il me semble que vous la jugez un peu sévèrement. Je la crois très-active, très-imprudente, très-parlante, mais bonne, confiante, et se livrant de bonne foi. Une preuve qu'elle n'est pas uniquement une machine parlante, c'est le vif intérêt qu'elle prend à ceux qu'elle a connus et qui souffrent, Elle vient de réussir, après trois tentatives coûteuses et inutiles, à sauver des prisons et à faire sortir de France une femme, son ennemie, pendant qu'elle était à Paris, et qui avait pris à tâche de faire éclater sa haine pour elle de toutes les manières. C'est là plus que du partage. Je crois que son activité est un besoin autant et plus qu'un mérite; mais elle l'emploie à faire du bien...» Ce qu'il y a d'injuste, de restrictif dans ce premier récit se corrige généreusement, trois semaines après, dans la lettre suivante, qui nous rend son impression tout entière, et qui mérite d'être connue, parce qu'elle a en elle un accent d'élévation et de franchise auquel tout ce qui précède nous a peu accoutumés, parce qu'aussi elle représente avec magnificence et précision, en face d'une personne incrédule, ce que presque tous ceux qui ont approché Mme de Staël ont éprouvé. Qu'on ne demande pas au témoin qui parle d'elle d'être tout à fait impartial, car on n'était plus impartial dès qu'on l'avait beaucoup vue et entendue.
Note 201:[ (retour) ] Le mal du pays.
Note 202:[ (retour) ] «Je ne comprends pas bien, écrit-il, ce que vous voulez dire par votre incertitude entre Ferrand et Mallet. Je suis très-décidé, moi, et le choix ne m'embarrasse pas, car je ne veux ni de l'un ni de l'autre. Grâce au ciel, le plan de Ferrand est inexécutable. Si par le malade vous entendez la royauté, le clergé, la noblesse, les riches, je crois bien que l'émétique de Ferrand peut seul les tirer d'affaire; mais je ne suis pas fâché qu'il n'y ait pas d'émétique à avoir. Je ne sais pas quel est le plan de Mallet. Peut-être est-ce ma faute. Je sais qu'en détail il conseille une annonce de modération, fût-ce, dit-il, par prudence! mots qui ont un grand sens, mais qui certes ne sont pas prudents. Enfin je désire que Mallet et Ferrand, Ferrand et Mallet, soient oubliés, la Convention bientôt détruite, et la république paisible. Si alors de nouveaux Marat, Robespierre, etc., etc., viennent la troubler et qu'ils ne soient pas aussitôt écrasés qu'aperçus, j'abandonne l'humanité et j'abjure le nom d'homme.»
Note 203:[ (retour) ] On trouve dans l'édition de Caliste (Paris, 1845), à la fin du volume, quelques lettres tout aimables de Mme de Staël à Mme de Charrière, qui prouvent bien que la froideur entre elles deux vint d'un seul côté.
Note 204:[ (retour) ] N° du 15 mars 1844.
«Lausanne, ce 21 octobre 1794.
«... Il m'est impossible d'être aussi complaisant pour vous sur le chapitre de Mme de Staël que sur celui de M. Delaroche. Je ne puis trouver malaisé de lui jeter, comme vous dites, quelques éloges. Au contraire, depuis que je la connais mieux, je trouve une grande difficulté à ne pas me répandre sans cesse en éloges, et à ne pas donner à tous ceux à qui je parle le spectacle de mon intérêt et de mon admiration. J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi: vous savez quelle a été la première. Mme de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi ne pensions; elle sent l'esprit des autres avec autant de plaisir que le sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.»
Ce qui frappe d'abord ici, c'est combien le ton diffère de celui de tant de pages précédentes: on entre dans une sphère nouvelle; il y a dignité, élévation. Le dirai-je? ces qualités sont précisément ce qui manquait à la relation de Benjamin Constant et de Mme de Charrière. L'excès d'analyse, la facilité de médisance et d'ironie, une habitude d'incrédulité et d'épicuréisme, venaient corrompre à tout instant ce que cette influence pouvait avoir d'affectueux et de bon; Mme de Charrière était le XVIIIème siècle en personne pour Benjamin Constant; il rompit à un certain moment avec elle et avec lui. Homme singulier, esprit aussi distingué que malheureux, assemblage de tous les contraires, patriote longtemps sans patrie, initiateur et novateur jeté entre deux siècles, tenant à l'un, à l'ancien, par les racines, hélas! et par les moeurs, visant au nouveau par la tête et par les tentatives, il fut heureux qu'à une heure décisive, un génie cordial et puissant, le génie de l'avenir en quelque sorte, lui apparût, lui apprît le sentiment, si absent jusqu'alors, de l'admiration, et le tirât des lentes et misérables agonies où il se traînait. Il eût été guéri à coup sûr par ce bienfaisant génie, s'il eût pu l'être; il fut convié du moins et associé aux nobles efforts; il put se créer et poursuivre le fantôme, parfois attachant, d'une haute et publique destinée.
Les opinions politiques de Benjamin Constant durant cette fin d'année 1794 se poussent, s'acheminent de plus en plus dans le sens indiqué, et concordent parfaitement avec celles qu'il produira deux ans plus tard, en 96, dans ses premières brochures:
«La politique française, écrit-il agréablement à Mme de Charrière (14 octobre 1794), s'adoucit d'une manière étonnante. Je suis devenu tout à fait talliéniste, et c'est avec plaisir que je vois le parti modéré prendre un ascendant décidé sur les jacobins. Dubois-Crancé, en promettant la paix dans un mois, si l'unanimité pouvait se rétablir dans l'assemblée, et Bourdon de l'Oise, en appelant la noblesse une classe malheureuse et opprimée qui a eu des torts, mais qui doit s'attacher à la république, oublier ses ressentiments, reprendre de l'énergie, m'ont fait une impression beaucoup plus douce que je ne l'aurais attendu d'un démocrate défiant et féroce tel que je me piquais de l'être. Je sens que je me modérantise, et il faudra que vous me proposiez anodinement une petite contre-révolution pour me remettre à la hauteur des principes... Si la paix se fait, comme je le parie, et que la république tienne, comme je le désire, je ne sais si mon voyage en Allemagne ne sera pas dérangé de cette affaire-là, et si je n'irai pas voir, au lieu des stupides Brunswickois et des pesants Hambourgeois, les nouveaux républicains;
Ce peuple de héros et ce sénat de sages!»
Il fit en effet le voyage de Paris dans le courant de 1795; il y revint et s'y établit en 1796. Nous rejoignons ici le début du piquant article de M. Loève-Veimars. Benjamin Constant n'a pas vingt-neuf ans; il passe au premier abord pour un jeune Suisse républicain et très-candide, il vient de perdre à peine son air enfantin. Quelques lettres d'un émigré rentré et ami de Mme de Charrière nous le peignent alors sous son vrai jour extérieur; nous savons mieux que personne le dedans:
«Paris, 11 messidor (30 juin 1795.)
«J'ai vu notre compatriote Constant[205]; il m'a comblé d'amitiés... Vous avez vu de son ouvrage dans les Nouvelles politiques du 6, 7, 8 messidor... Benjamin est de tous les muscadins du pays le plus élégant sans doute[206]. Je crois que cela est sans danger pour sa fortune. On fait bien des choses avec un louis de Lausanne quand il vaut 800 francs, et que les denrées ne sont point en raison de la valeur de l'or... Il me paraît conserver ici la même existence d'esprit que M. Huber lui avait vue à Lausanne. Il ne dit rien. On ne le prend pourtant pas pour un sot... Tout cela voit beaucoup un jeune Riouffe, qui est auteur des Mémoires d'un Détenu, qui ont eu de la célébrité. Ce Riouffe est extrêmement aimable... Benjamin est logé dans la rue du Colombier; j'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental.»
Note 205:[ (retour) ] L'émigré qui écrit ces lettres à Mme de Charrière s'était fait naturaliser en Suisse; c'est pour cela qu'il dit notre compatriote.
Note 206:[ (retour) ] Tant qu'avait duré la tendre relation de Benjamin Constant avec Mme de Charrière, la toilette n'avait guère été un article de rigueur; elle lui passait volontiers le négligé. Lorsque plus tard elle le vit devenir muscadin, elle lui dit un jour tristement: «Benjamin, vous faites votre toilette, vous ne m'aimez plus!»
«23 messidor.
«... L'aimable jeune homme! car il est vraiment aimable, vu avec beaucoup de monde. Le salon de l'ambassade lui vaut mieux que le petit cabinet de Colombier. Quand on est entouré de beaucoup, on veut plaire à beaucoup et on plaît beaucoup plus. Vous ne serez pas fâché contre moi, n'est-ce pas? Si vous n'étiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans votre cabinet vingt-cinq personnes, que l'un fût girondin, l'autre thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un autre jacobin, dix autres rien, alors j'aimerais à voir Constant écouté de tous à Colombier et goûté par tous. Le salon d'ici lui va mieux. S'il n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure étude. Mais, hélas! il y passe dix-huit heures, il ne vit plus que dans ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa santé se délabre, son physique si grêle souffre déjà; cette taille, qui était tout à coup devenue élégante, reprend aujourd'hui cette courbure que Mlle Moulat[207] a si bien saisie. Il dit qu'il pense à la retraite: il soupire après la douce solitude de l'Allemagne... Je sors de chez lui. J'ai mangé des cerises avec lui,... il s'est endormi au milieu de notre déjeuner. Nous avons reparlé de la soirée d'hier et de ce Riouffe dont je vous ai déjà parlé. Il est impossible d'avoir plus d'esprit que ce jeune homme et une expression plus heureuse. Ce jeune homme a été persécuté comme girondin, et il est l'admirateur zélé des grands talents qu'a produits ce parti. Il disputait avec un constituant sur le mérite de la gironde. Le constituant, comme de raison, l'attaquait, mais sans raison lui refusait de grands talents. Tout cela voulait dire: J'ai plus de talent que vous, monsieur le girondin.—Riouffe, au milieu d'une discussion très-orageuse, a ainsi analysé les révolutions de France depuis cinq ans:—«Il y a eu en France trois révolutions: une contre les privilèges, vous l'avez faite; une contre le trône, nous l'avons faite; une contre l'ordre social, elle fut l'ouvrage des jacobins, et nous les avons terrassés. Vous ébranlâtes le trône et n'eûtes pas le courage de le renverser. Nous soutenions l'ordre social, et nous le rétablissons.»
Note 207:[ (retour) ] Elle faisait fort bien les silhouettes.*
L'excellent Riouffe se donne à lui et à ses amis un rôle qui pourra bien paraître un peu flatté: on assiste là, du moins, aux conversations du jour et au premier début de Benjamin Constant dans le monde politique. De retour en Suisse dans les derniers mois de cette année (1795), il n'avait de pensée que pour les affaires publiques et pour Paris. Il fit ses premières armes de publiciste en 1796, et lança la brochure intitulée De la Force du Gouvernement actuel et de la Nécessité de s'y rallier. On y trouverait bien de l'ingénieux et aussi du sophisme; nous sommes trop dans le secret pour ne pas en trouver avec lui. J'aime mieux y noter une sorte de sincérité relative, un accord incontestable entre les opinions qu'il y professe et celles qu'il nourrissait depuis quelques années. Il parle comme un républicain, comme un constitutionnel franchement rattaché au régime du Directoire; mais nous n'avons plus à le suivre désormais. Pour clore le chapitre de sa relation avec Mme de Charrière, il suffira d'ajouter que celle-ci lui pardonna toujours, lui écrivit jusqu'à la fin (elle mourut en décembre 1805); il lui répondait quelquefois. Elle recevait ses lettres avec un plaisir si visible, que cela faisait dire à une personne d'esprit présente: «Certains fils sont fins et deviennent imperceptibles, cependant ils ne rompent pas.» Il se mêlait bien à ce commerce prolongé un peu de littérature, au moins de sa part à elle, quelques commissions pour ses ouvrages; elle le chargeait de lui trouver à Paris un libraire. Il y réussissait de temps en temps, il lui arrivait d'autres fois de garder ou de perdre les manuscrits.
La dernière lettre de lui à elle que nous ayons sous les yeux est du 26 mars 1796, à la veille de son départ pour la France dont il va devenir décidément citoyen; elle se termine par ces mots et comme par ce cri: «Adieu, vous qui avez embelli huit ans de ma vie, vous que je ne puis, malgré une triste expérience, imaginer contrainte et dissimulante, vous que je sais apprécier mieux que personne ne vous appréciera jamais. Adieu, adieu[208]!»
Note 208:[ (retour) ] La Bibliothèque universelle de Genève des années 1847 et 1848 a donné depuis, in extenso, beaucoup de ces Lettres dont on vient d'avoir l'extrait et l'esprit.
Nous n'avons pas besoin d'excuses, ce semble, pour avoir si longuement entretenu le lecteur d'une relation si singulière et si intime, pour avoir profité de la bonne fortune qui nous venait, et des lumières inattendues que cette correspondance projette en arrière sur les origines d'une existence célèbre. Benjamin Constant n'est plus à connaître désormais; il sort de là tout entier, confessant le secret de sa nature même: Habemus confitentem reum. On se demande, on s'est demandé sans doute plus d'une fois comment, avec des talents si éminents, une si noble attitude de tribun, d'écrivain spiritualiste et religieux, de vengeur des droits civils et politiques de l'humanité, avec une plume si fine et une parole si éloquente, il manqua toujours à Benjamin Constant dans l'opinion une certaine considération établie, une certaine valeur et consistance morale, pourquoi il ne fut jamais pris au sérieux autant que des hommes bien moindres par l'esprit et par les services rendus. On peut répondre aujourd'hui en parfaite certitude: C'est que tout cet édifice public si brillant, si orné, était au fond destitué de principes, de fondements; c'est que le tout était bâti sur l'amas de poussière et de cendre que nous avons vu. Il passa sa vie à faire de la politique libérale sans estimer les hommes, à professer la religiosité sans pouvoir se donner la foi, à chercher en tout l'émotion sans atteindre à la passion. Il assista toujours par un coin moqueur au rôle sérieux qui s'essayait en lui; le vaudeville de parodie accompagnait à demi-voix la grande pièce; il se figurait que l'un complétait l'autre; il avait coutume de dire, et par malheur aussi de croire qu'une vérité n'est complète que quand on y a fait entrer le contraire. Il y réussit trop constamment; de là, malgré de nobles essors et des secousses généreuses, une ruine intime et profonde. Il a le triste honneur d'offrir le type le plus accompli de ce genre de nature contradictoire, à la fois sincère et mensongère, éloquente et aride, chaleureuse et terne, romanesque et antipoétique, insaisissable vraiment: telle qu'elle est, on n'en saurait citer aucune de plus distinguée et de plus rare. C'est bien moins le blâmer avec dureté que nous voulons en tout ceci, que l'étudier moralement et pousser jusqu'au bout l'exemple. Il a commencé à le retracer, nous achevons. Qu'on relise maintenant Adolphe.
15 avril 1844.
NOTE
Ce travail sur Benjamin Constant, publié d'abord en avril 1844, a eu des conséquences qu'il n'est pas inutile de noter. Il produisit de l'émotion dans le cercle charmant et distingué de l'Abbaye-aux-Bois, et Mme Récamier, qui avait été fort rigoureuse à Benjamin Constant vivant, crut devoir à sa mémoire de le justifier contre des vérités sévères. Le résultat de cette première émotion fut la Biographie de Benjamin Constant dans la Galerie des Contemporains illustres, par un Homme de rien. M. de Loménie prit en main avec courtoisie la cause de Benjamin Constant, et il fut en cela l'organe de l'Abbaye-aux-Bois. J'ai répondu quelques mots à M. de Loménie, et cette réponse peut se lire au tome III, page 373, de mes Portraits contemporains (1846). Mais, non satisfaite encore de cette première apologie de Benjamin Constant qu'elle avait inspirée, Mme Récamier songea à faire publier les lettres qu'elle avait reçues de cet homme distingué, autrefois fort amoureux d'elle; elle confia à cet effet un choix de ces lettres à Mme Louise Colet, qui devenait ainsi l'avocate officielle de l'ancien tribun. La publication de ces Lettres de Benjamin Constant, commencée dans le journal la Presse après la mort de Mme Récamier, a été interrompue par un procès dans lequel l'avocat de Mme Colet s'est fait à son tour le défenseur de Benjamin Constant contre ce qu'il appelait nos interprétations trop fines et subtiles. Certain comme je le suis d'être dans le vrai relativement à ce caractère célèbre, sur lequel j'ai recueilli nombre de témoignages intimes, j'avoue avoir éprouvé quelque impatience en entendant ce concert de choses fausses et convenues, dites et répétées par des gens qui n'étaient pas tous juges au même degré. Il est pénible de venir tout d'abord récuser le témoignage de Mme Récamier; son raisonnement, qui est bien celui d'une femme, revient à dire: «Benjamin Constant m'a aimée, donc il était sensible.» Mais, en vérité, de ce qu'un homme a été amoureux d'une femme et l'a désirée ardemment, de ce qu'il lui a écrit mille choses vives, spirituelles et en apparence passionnées, pour tâcher de l'attendrir et de la posséder, qu'est-ce qu'on en peut raisonnablement conclure pour la sensibilité véritable de cet homme? Ce n'est pas ce qu'on écrit avant qui compte. L'homme qui désire se pare de toutes ses couleurs, il veut plaire; cela ne prouve rien. Mais quand Benjamin Constant eut échoué, que fit-il? que dit-il, et comment jugea-t-il alors ses premiers empressements et la conduite qu'on avait tenue envers lui? Or, nous le savons de Benjamin Constant lui-même; voici un passage textuel tiré de son Carnet, que j'ai eu entre les mains, et que M. Loève-Veimars avait vu également: le passage répond à tous ces semblants de tendresse et à toutes ces déclamations sentimentales dont on n'est dupe que quand on le veut bien. Benjamin, sur ce carnet, traçait pour lui, pour lui seul, le canevas et, pour ainsi dire, la table des matières des Mémoires qu'il projetait d'écrire. Arrivé à l'année 1814, il disait (je copie toute la page sans en rien retrancher):
«Départ avec le corps de Bernadotte pour Bruxelles, avril 1814. Départ pour Paris avec Auguste de Staël. Article du 21 avril dans les Débats, cet article exprimant ma façon de voir la Restauration. État de l'opinion. Constitution du Sénat repoussée. Toujours la même opposition irréfléchie, sous le Directoire, sous le Consulat, à la Restauration; nous la retrouverons aux Cent-Jours. Pouvoir royal neutre, idée féconde tout à fait étrangère alors en France.—Jeu. Je gagne. Achat avec mon gain de la maison rue Neuve-de-Berry, première cause de mon éligibilité.—Mme Récamier se met en tête de me rendre amoureux d'elle. J'avais quarante-sept ans. Rendez-vous qu'elle me donne, sous prétexte d'une affaire relative à Murat, 31 août. Sa manière d'être dans cette soirée: Osez! me dit-elle. Je sors de chez elle amoureux fou. Vie toute bouleversée. Invitation à Angervilliers. Coquetterie et dureté de Mme Récamier. Je suis le plus malheureux des hommes. Inouï qu'avec ma souffrance intérieure j'aie pu écrire un mot qui eût le sens commun. Jeu commençant à m'être défavorable, parce que je ne pense qu'à Mme Récamier. Débarquement de Bonaparte. Pas l'effet d'une conspiration, mais une conspiration à côté. 5 mars 1815. Je me jette à corps perdu du côté des Bourbons.—Mme Récamier m'y pousse.—Chateaubriand prétendait que tout serait sauvé, si on le faisait ministre de l'intérieur. Sottises des royalistes. Leur refus de rien faire pour regagner l'opinion. Je ne m'obstine que plus à repousser Bonaparte. Mon article du 19 mars. Le roi part le même jour. Bonaparte arrive le soir (20). Je me cache chez le ministre d'Amérique. Je pars pour Nantes avec un consul américain. Troubles de la Vendée. J'apprends à Ancenis que Nantes est aux bonapartistes, et Barante (le préfet) en fuite. Je retourne à Paris, 28 mars. Mme Récamier au milieu de tout cela. Entrevue avec Bonaparte, je crois le 10 avril. Travail à l'Acte additionnel.—Montlosier. Duel. Cour Bonapartiste. Publication de l'Acte additionnel. Mauvais effet sur l'opinion. Révolte universelle de cette opinion. Ma nomination au Conseil d'État, 22 avril. Indignation publique, lettres anonymes, mon entrée au Conseil d'État; je n'y manque point. Mes entrevues avec l'Empereur. Amour au milieu de tout cela. Départ de l'Empereur pour Waterloo. Défaite. Trahison morale universelle. Abdication. Envoi à Hagueneau. Retour à Paris. Trahisons accumulées de Fouché. Mon inscription sur la liste du 24 juillet. Mémoire rédigé à tout hasard. Radiation de la liste. Dureté et indifférence de Mme Récamier durant cette espèce de persécution. Mon amour persiste. Intimité intermittente. Confidence sur Lucien et sur Auguste, le prince Auguste de Prusse. Je pars pour l'Angleterre par Bruxelles, 31 octobre 1815, etc., etc.»
Et maintenant, quand on publiera les lettres d'amour de Benjamin Constant à Mme Récamier, quand on relira la biographie flatteuse qu'il a tracée d'elle pour lui plaire et la charmer, quand on le verra prodiguer les larmes, les soupirs, faire jouer les feux follets de l'imagination et même les légères vapeurs du mysticisme (car tout est bon pour s'insinuer), on aura le revers; on saura ce qu'il était avant et après; avant, tant qu'il eut le désir, et après, quand il eut cessé d'espérer.
CE QU'EN AURAIT DIT SAINT-ÉVREMOND
VIE DE MADAME DE KRÜDNER, PAR M. CHARLES EYNARD
Il y a déjà plus de douze ans que la Revue [209] s'est occupée de Mme de Krüdner, et que nous avons classé à son rang l'auteur de Valérie parmi les aimables romanciers du siècle. Nous n'avions pas prétendu retracer toute l'histoire de cette femme brillante et diversement célèbre; nous ne nous étions attaché qu'à bien saisir l'expression de sa physionomie en deux ou trois circonstances principales, et à la montrer sous son vrai jour. Ayant eu l'occasion depuis de faire réimprimer ce premier travail, nous en disions: «Comme biographie, ce simple pastel, dans lequel on s'est attaché à l'esprit et à la physionomie plus encore qu'aux faits, laisse sans doute à désirer; un de nos amis, M. Charles Eynard, à qui l'on doit déjà une Vie du célèbre médecin Tissot, prépare depuis longtemps une biographie complète de Mme de Krüdner. Renseignements intimes, lettres originales, rien ne lui aura manqué, surtout pour la portion religieuse. Nous hâtons de tous nos voeux cette publication.»
Note 209:[ (retour) ] La Revue des Deux Mondes, livraison du 1er juillet 1837; et dans les Portraits de Femmes.—Cette nouvelle et dernière Mme de Krüdner dément et déjoue l'autre sur quelques points; je le regrette, mais, en ce qui me semble vrai, je n'ai jamais été à une rétractation ni à une rectification près.
C'est ce travail, fruit de plusieurs années d'une recherche suivie et d'un culte patient, qui paraît aujourd'hui et qui justifie amplement notre promesse. La mémoire de Mme de Krüdner est désormais assurée contre l'oubli, et, ce qui vaut mieux, contre le dénigrement facile qui naissait d'une demi-connaissance. On la suit dès le berceau, on assiste à ses jeux, à ses rêveries d'enfance, à son mariage, à sa première vie diplomatique, à ce premier débordement d'imagination qui cherchait un objet idéal, même dans son sage mari; on la voit, à Venise (1784-1786), laissant s'exalter près d'elle la passion d'Alexandre de Stakieff, le jeune secrétaire d'ambassade, dont elle fera plus tard le Gustave de Valérie, ne favorisant pas ouvertement cette passion, ne la partageant pas au fond, mais en jouissant déjà et certainement reconnaissante. M. Eynard établit très-bien, d'ailleurs, que Mlle de Wietinghoff, mariée à dix-huit ans au baron de Krüdner, qui avait juste vingt ans plus qu'elle, qui était veuf ou plutôt qui avait divorcé deux fois, s'efforça sérieusement de l'aimer et de trouver en lui le héros de roman qu'elle s'était de bonne heure créé dans ses rêves. C'était dans les premiers temps un parti pris chez elle d'aimer, d'admirer son mari: «On ne sait d'abord, écrivait-elle, ce qu'on aime le plus en lui, ou de sa figure noble et élevée, ou de son esprit qui est toujours agréable et qui s'aide encore d'une imagination vaste et d'une extrême culture; mais, en le connaissant davantage, on n'hésite pas: c'est ce qu'il tire de son coeur qu'on préfère; c'est quand il s'abandonne et se livre entièrement qu'on le trouve si supérieur. Il sait tout, il connaît tout, et le savoir en lui n'a pas émoussé la sensibilité. Jouir de son coeur, aimer et faire du bonheur des autres le sien propre, voilà sa vie.» Quoique M. de Krüdner fût un homme de mérite, sa jeune femme lui prêtait assurément dans ce portrait flatté; toute leur relation peut se résumer en deux mots: elle était romanesque, et il était positif. Ajoutons qu'il avait quarante ans quand elle en avait vingt. Durant ce séjour à Venise, «sans cesse occupée de lui, dit M. Eynard, elle passait sa vie à lui prouver sa tendresse par des attentions infructueuses à force de délicatesse. Elle entreprenait des courses lointaines et fatigantes pour lui procurer des fleurs et des fraises dans leur primeur. D'autres fois, la vue d'un danger, les caprices d'un cheval fougueux que son mari se plaisait à monter; lui causaient de si vives terreurs qu'elle en perdait connaissance...» Toutes ces recherches et ces inventions de sensibilité étaient peine perdue. Un jour, le baron de Krüdner était allé faire une visite à la campagne; vers le soir, un orage éclate. Mme de Krüdner s'inquiète; les heures s'avancent, l'orage ne cesse pas; sa tête se monte: elle se figure le sentier qui longe la Brenta envahi par les eaux, son mari luttant avec le péril; elle veut l'en arracher. La voilà sortie au milieu de la nuit, allant à la découverte, interrogeant les rares passants, puis raccourant au logis pour faire lever sa femme de chambre, et se mettant en route à l'aventure. M. de Krüdner, qu'elle finit par rencontrer, s'étonne, la rassure, la gronde: «Mais quelle folie, ma chère amie! Pouviez-vous croire que je courusse le moindre danger? Vous auriez dû vous coucher. Vous vous tuerez avec une pareille sensibilité.» M. Eynard, qui raconte très-bien cette petite scène, ajoute que ces mots pleins de raison plongeaient un poignard dans le coeur de Mme de Krüdner: «Hélas! pensait-elle, à ma place il se serait couché, et il aurait dormi!»
Elle cherchait évidemment l'amour; elle cherchait à le ressentir, surtout à l'inspirer; elle en aimait la montre et le jeu. Je suis très-frappé, en lisant M. Eynard et les pièces qu'il produit, de ce besoin et aussi de ce talent inné de Mme de Krüdner, et combien elle s'entend de bonne heure à la mise en scène du sentiment: j'en suis presque effrayé à certains endroits, quand je songe à combien de choses cet art secret a pu se mêler insensiblement depuis, sans qu'elle-même s'en rendît peut-être bien compte. Elle ne devait pourtant pas être tout à fait sans se rendre compte et sans jouir déjà de son premier succès dans cette vie de Venise; et lorsque son biographe nous l'y représente entourée, encensée du monde, mais sans s'en apercevoir, il la suppose un peu trop absorbée, je le crois, par son affection pour son mari. Elle ne se serait pas si bien souvenue après coup de tant de circonstances flatteuses dans Valérie, si elle n'y avait fait attention au moment même. Le coeur des personnes romanesques, de celles qui aiment le raffinement et l'amalgame, est capable de plus d'une attention à la fois.
Quoi qu'il en soit, il paraît bien que ce ne fut qu'à Copenhague, où elle alla en quittant Venise, que la jeune ambassadrice fut entièrement éclairée sur le genre de sentiment qu'elle avait inspiré à M. de Stakieff. Celui-ci, en sincère et véritable amant, avait pu se contenir tant qu'il avait vu l'objet de son adoration rester dans une sphère de pureté et d'innocence; mais lorsqu'en arrivant à Copenhague la jeune femme, a bout de son essai de roman conjugal et comme en désespoir de cause, se fut lancée dans les dissipations du monde et le tourbillon de la vanité, l'humble adorateur n'y tint pas, et, en prenant la résolution de s'éloigner, il fit sa déclaration, non pas à madame, mais à M. de Krüdner lui-même. «Ce qui est inexplicable, ce qui est vrai pourtant, lui écrivit-il, c'est que je l'adore parce qu'elle vous aime. Dès l'instant où vous lui seriez moins cher, elle ne serait plus pour moi qu'une femme ordinaire, et je cesserais de l'aimer.» M. de Krüdner, touché de cette lettre comme un galant homme pouvait l'être, fit avec gravité une chose imprudente: il montra cette déclaration à sa femme; et, en croyant stimuler sa vertu, il ne fit qu'irriter sa coquetterie. Dès ce jour, Mme de Krüdner se mit sur le pied de ne pouvoir rien ignorer de ce qu'on éprouvait pour elle.
Au milieu de cette vie d'excitation et d'élourdissement, se voyant atteinte de crises nerveuses et menacée d'une maladie de poitrine, Mme de Krüdner part pour Paris au mois de mai 1789; elle n'y était venue que tout enfant, à l'âge de treize ans: c'est donc pour la première fois qu'elle va juger de cette ville, qui était bien véritablement alors la capitale du monde. M. Eynard a très-bien résumé ces premières phases du développement de Mme de Krüdner, quand il dit: «Encore enfant, à Millau, elle ne cherchait que l'amusement; à Venise, son coeur parle; à Copenhague, sa vanité s'éveille; mais c'est à Paris que son intelligence semble réclamer ses droits.» A peine y est-elle arrivée en effet, que Mme de Krüdner recherche les savants et les gens de lettres en renom, l'abbé Barthélémy, Bernardin de Saint-Pierre. M. Eynard s'étonne trop, selon nous, du goût de la curieuse étrangère pour les Voyages du jeune Anacharsis et pour leur aimable auteur. Il ne paraît pas soupçonner combien ce jeune Anacharsis, qu'il appelle un Scythe glacé, dut paraître agréable à son début; et quand il fait de celui qui conçut cet ingénieux ouvrage un vieil abbé, membre de l'Académie des Inscriptions, il méconnaît l'hôte spirituel de Chanteloup, le savant supérieur qui, entre autres choses, savait vivre, savait écrire et causer. Quant à Bernardin de Saint-Pierre, on s'explique aisément l'enthousiasme avec lequel Mme de Krüdner le chercha d'abord et l'espèce de culte qu'elle lui garda toujours. Il avait beaucoup connu autrefois en Russie le maréchal de Münnich, dont elle était la petite-fille; mais surtout il résumait en soi, comme écrivain, les qualités et les défauts, la forme de sentimentalité naturelle dont elle était alors idolâtre. Avec lui, elle se disait et se croyait de plus en plus voisine de la nature, et, dans le même temps, elle trouvait moyen de faire un compte de 20,000 francs chez la marchande de modes de la Reine, Mme Bertin.
Durant ces années et toutes celles qui suivent, M. Eynard, très-différent en cela du vulgaire des biographes, n'a nullement flatté son héroïne; il ne craint pas de nous la montrer dans la contradiction et le désordre des sentiments qui l'agitent et qui, plus d'une fois, l'égarent. Il est si sûr de nous la présenter ensuite parfaitement convertie, qu'il s'inquiète peu de nous la voiler avec grâce comme pécheresse. L'avouerai-je? en le lisant, j'ai senti la Mme de Krüdner que j'aimais perdre quelque chose de son attrait et de son mystère. M. Eynard a sans doute ajouté à l'idée qu'on peut prendre d'elle sous sa dernière forme et à son importance comme prêcheuse, mais il a ôté à son premier charme.
Dussé-je me juger moi-même et trahir mon faible, ce n'est pas précisément la sainte que je m'étais accoutumé à aimer dans Mme de Krüdner: la sainte, chez elle, je ne voudrais ni la railler ni la serrer de trop près, mais je ne puis non plus la prendre tout à fait au sérieux; la part d'illusion y est trop manifeste. Sa charité me touche, sa facilité et parfois sa puissance de parole mystique m'étonne et me séduit; mais, tout en me prêtant à la circonstance et en ayant l'air de suivre le torrent, je me réserve le sourire. Ce que décidément j'aimais dans Mme de Krüdner, c'est l'auteur et le personnage de Valérie, la femme du monde qui souffre, qui cherche quelque chose de meilleur, qui aura un jour sa conversion, sa pénitence, sa folie mystique; qui ne Fa pas encore, ou qui n'en a que des lueurs; qui n'a renoncé ni au désir de plaire; ni aux élégances, ni à la grâce, dernière magie de la beauté; qui se contredit peut-être, qui essaie de concilier l'inconciliable, mais qui trouve dans cette impossibilité même une nuance rapide et charmante dont son talent se décore. La prophétesse, la sainte dans le lointain ne nuisait pas, mais dans le lointain seulement. La figure de Valérie, encore belle, se détachait sur ce fond de vapeur.
Cette figure de Valérie, qui nous était surtout chère, se trouve sacrifiée chez M. Eynard, qui se soucie moins que nous de l'intérêt poétique, et qui croit que l'aimable romancier a fini par guérir radicalement de sa chimère, par obtenir en don l'entière vérité. Il raconte d'une manière intéressante, mais intéressante à regret, en s'attachant à marquer son dégoût et à exciter le nôtre, la grande aventure de coeur de Mme de Krüdner, durant son séjour à Montpellier (1790), sa première faute éclatante, sa passion pour M. de Frégeville, alors officier brillant de hussards, et que plus tard il rencontra lieutenant-général cassé de vieillesse. J'ai vu en tête d'une édition des Lettres portugaises un portrait de M. de Chamilly, devenu maréchal de France, qui représentait bien ce grand et gros homme dont parle Saint-Simon: M. de Chamilly était certes, à cette époque, aussi peu romanesque d'apparence, aussi peu ressemblant au jeune lui-même d'autrefois que dut le paraître le général de Frégeville à M. Eynard, quand celui-ci le rencontra à l'improviste dans un salon de Paris. «Je fus présenté au général, dit M. Eynard; je le vis plusieurs fois et toujours s'attendrissant au souvenir de Mme de Krüdner. Je m'étais imposé une entière réserve sur des faits qui pouvaient humilier un vieillard...» Que l'excellent biographe me permette de l'arrêter ici pour un simple mot: humilier un vieillard! et pourquoi donc? Je conçois le sentiment de discrétion et de délicatesse qui fait qu'on hésite à toucher à de vieilles blessures et à remuer les cicatrices d'un coeur; mais ce mot humilier en pareil cas n'est pas français: tant que la dernière source, la dernière goutte du vieux sang de nos pères n'aura pas tari dans nos veines, tant que notre triste pays n'aura pas été totalement régénéré comme l'entendent les constituants et les sectaires, il ne sera jamais humiliant pour un homme, même vieux, d'avoir aimé, d'avoir été aimé, fût-ce dans un moment d'erreur. On pouvait hésiter à prononcer le nom de Mme de Longueville devant M. de La Rochefoucauld, mais au pis cela ne l'humiliait pas. M. Eynard me dira que c'est dans le sens chrétien qu'il parle; je le sais; mais je ne voudrais pas que, dans une vie comme celle qu'il nous expose si bien, l'expression même la plus rigoureuse parût choquer une nuance sociale, une nuance féminine. Je vais continuer de lui paraître bien léger en telle matière; mais je suis persuadé que Mme de Krüdner, déjà convertie, eût été choquée elle-même, au milieu de tous ses repentirs, qu'on vînt dire que l'homme qu'elle avait un jour aimé pût être humilié à ce souvenir.
Et puisque j'en suis sur cet ordre de critiques, je me permettrai de trouver encore que M. Eynard traite bien durement le spirituel comte Alexandre de Tilly, «un homme que ses ridicules Mémoires, dit-il, ont livré au mépris des uns et à la pitié des autres.» On a assez le droit d'être sévère pour le comte de Tilly, sans qu'il soit besoin d'en venir à ces extrémités de dédain qui passent la justice; d'autres diraient, qui blessent la charité. J'ai rencontré des gens de goût moins sévères. Les jolis Mémoires qu'a laissés Tilly peuvent bien ne pas être très-édifiants, ils ne sont certainement pas ridicules. Mais c'est au sujet du prince de Ligne surtout que M. Eynard me paraît sortir du vrai. On a dit de cet aimable vieillard qu'il n'avait jamais eu que vingt ans; il avait quatre-vingt-un ans qu'il se croyait jeune encore. Un jour, une nuit de décembre, à Vienne, après quelques heures passées dans l'attente de je ne sais quel rendez-vous, il rentra chez lui avec la fièvre, et l'idée de la mort se présenta brusquement à lui. Il essaya d'abord de chasser l'apparition funèbre, de l'exorciser gaiement; il rappela en plaisantant les vers badins que l'empereur Adrien mourant adressait à sa petite âme. Mais vers le milieu de la nuit sa tête se prit; il eut un accès de délire, durant lequel il proféra quelques mots sans suite, qui semblaient se rapporter aux propos de la veille: «Fermez la porte! va-t'en!... La voilà qui entre! mettez-la dehors, la camarde... la hideuse!...» Puis il mourut une heure après. M. Eynard n'a pas de termes assez forts pour flétrir ce qu'il appelle cette épouvantable mort, et il y voit un tableau aussi lugubre que saisissant. C'est ainsi que parlerait Nicole; c'est ainsi que Bossuet parle de l'horrible fin de Molière. Je conviendrai sans peine qu'il est de plus belles morts que celle du prince de Ligne; mais, à moins de se placer au point de vue de l'éternité (chose toujours rare), on devra convenir aussi qu'il est peu de morts plus aisées et plus douces. Évitons les exagérations. Il est deux points qui m'ont toujours choqué chez mes meilleurs amis jansénistes, c'est quand ils insistent sur la damnation des enfants morts sans baptême, et sur celle des vieillards morts sans confession. M. Eynard, qui est peut-être choqué de ces deux duretés autant que nous, n'a pas besoin à son tour, pour nous toucher, de recourir aux couleurs outrées ni aux contrastes. Pour nous convier à bien mourir, qu'il nous peigne une belle mort, et qu'il ne nous présente pas surtout comme affreuse une fin que beaucoup d'honnêtes gens non croyants seraient plutôt tentés d'envier.
Je me laisse aller à dire la vérité comme moi-même au fond je la sens. M. Eynard me le pardonnera, il m'y a presque obligé en se plaçant sur ce terrain d'exacte vérité et en m'y appelant avec lui. Je ne demande pas mieux, en général, quand je fais un portrait de femme, et, en particulier, un portrait comme celui de Mme de Krüdner, de ne pas pousser à bout les choses, de respecter le nuage et de me prêter à certaines illusions; je crois, en cela, être fidèle encore à mon modèle. Cette discrétion devient aujourd'hui hors de propos; M. Eynard a chassé le nuage où la figure de Mme de Krüdner se dessinait: s'il y a lieu de discuter sur quelques points avec l'excellent et complet biographe, je ne craindrai donc pas de le faire. J'ai dit qu'à l'aide de ses très-curieux documents il m'a gâté un peu mon idéal de Valérie. Je ne le lui reproche pas; je l'en loue, tout en le regrettant. Grâce à lui, on sait maintenant à point nommé le dessous de cartes, car il y en avait un, et chacun va en juger. Mme de Krüdner, après l'éclat de son épisode avec M. de Frégeville, après avoir franchement déclaré à son mari que le lien conjugal était rompu, et s'être vue l'objet de sa clémence, habite le Nord pendant quelques années, et ne revient en Suisse, puis à Paris, que vers 1801, à cette époque d'une renaissance sociale universelle. Elle n'a pas alors moins de trente-sept ans; elle les déguise avec art sous une grâce divine que les femmes mêmes sont forcées d'admirer; mais elle sent que le moment est venu d'appeler à son aide les succès de l'esprit et de prolonger la jeunesse par la renommée. C'est un parti pris chez elle; elle était forte pour les partis pris, et son imagination ensuite, sa faculté d'exaltation et de sensibilité tenaient la gageure. La tête commençait, le coeur après entrait en jeu. Elle se dit donc qu'il est temps pour elle d'ajouter, de substituer insensiblement un attrait à un autre; elle veut devenir célèbre par le talent, et elle ne ménage pour cette fin aucun moyen. Liée avec Mme de Staël, avec Chateaubriand, qui venait de donner Atala, no négligeant point pour cela son vieil ami Saint-Pierre, accueillant les poëtes et n'oubliant pas les journalistes, elle dresse ses batteries pour atteindre du premier coup à un grand succès. Le roman de Valérie était à peu près achevé; elle en confiait sous main le manuscrit, elle en faisait à demi-voix des lectures; elle demandait des conseils et essayait les admirateurs. Tout était près pour la publication désirée, quand M. de Krüdner dérangea des mesures si bien prises en mourant brusquement d'apoplexie le 14 juin 1802.
Après deux mois de deuil et de retraite à Genève, Mme de Krüdner se rendit à Lyon pour y passer l'automne et l'hiver de cette même année. Elle était déjà très-consolée; elle revoyait peu à peu le monde, recommençait à danser cette danse du schall qu'elle dansait si bien, et ressongeait à Paris, son vrai théâtre. Mais elle ne voulait pas y revenir comme une simple mortelle, et puisqu'elle avait été forcée de le quitter au moment d'obtenir son succès littéraire, elle voulait que le retard servît du moins à rendre le retour plus éclatant. M. Eynard, sur ce point, ne nous laisse rien ignorer, et ce chapitre de son ouvrage est un des plus piquants que nous offre l'histoire secrète de la littérature. Mme de Krüdner se trouvait très-liée avec le docteur Gay, médecin homme d'esprit[210], et très-propre au manège qu'elle désirait. Il s'agissait pour elle de revenir à Paris le plus tôt possible, sans plus tenir compte de son deuil, et en y paraissant comme forcée par ses nombreux amis et par ses admirateurs. Pour monter à souhait celle rentrée en scène, elle imagina de faire faire à Paris, par les soins du docteur Gay, des vers à sa louange dont elle envoyait de Lyon le canevas: ces vers adressés à Sidonie (Sidonie, c'était, comme Valérie, l'héroïne d'un de ses romans, c'était elle-même), ces vers devaient se trouver insérés comme par hasard dans quelque journal de Lyon ou de Paris. Voici, au reste, la lettre qu'elle adressait à l'habile docteur; j'en rougis pour mon héroïne, mais M. Eynard a déchiré le voile, et il est désormais inutile de dissimuler: «J'ai une autre prière à vous adresser, lui écrivait-elle; faites faire par un bon faiseur des vers pour noire amie Sidonie. Dans ces vers que je n'ai pas besoin de vous recommander, et qui doivent être du meilleur goût, il n'y aura que cet envoi: A Sidonie. On lui dira: Pourquoi habites-tu la province? Pourquoi la retraite nous enlève-t-elle tes grâces, ton esprit? Tes succès ne t'appellent-ils pas à Paris? Tes grâces, tes talents y seront admirés comme ils doivent l'être. On a peint ta grâce enchanteresse[211], mais qui peut peindre ce qui te fait remarquer?—Mon ami, c'est à l'amitié que je confie cela: je suis honteuse pour Sidonie, car je connais sa modestie; vous savez qu'elle n'est pas vaine: j'ai donc des raisons plus essentielles pour elle qu'une misérable vanité pour vous prier de faire faire ces vers, et bientôt: dites surtout qu'elle est dans la retraite, et qu'à Paris seulement on est apprécié. Tâchez qu'on ne vous devine pas. Faites imprimer ces vers dans le journal du soir... Envoyez-moi bien vite le journal où cela sera imprimé... Si le journal ne voulait pas s'en charger ou qu'il tardât trop, envoyez-moi-les écrits à la main, et on les insérera ici dans un journal...» Puis vient le prêté-rendu, la récompense offerte au bon docteur, la promesse de contribuer à lui faire acquérir en retour cette réputation que méritent ses talents et ses vertus: «Oui, digne et excellent homme, j'espère bien y travailler; j'attends avec impatience le moment où, rendue à Paris, mon temps, mes soins et mon zèle vous seront consacrés: vous me ferez connaître La Harpe, auprès duquel est déjà un de vos amis. Je travaillerai auprès de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, d'une foule d'étrangers de ma connaissance, et nous réussirons, car les intentions pures réussissent toujours.»
Note 210:[ (retour) ] Les médecins, quand ils se mêlent d'être charlatans, ne le sont pas à demi; ils connaissent mieux que d'autres la trame humaine. M. Eynard cite à ce sujet le docteur Portal et son procédé si souvent raconté pour se créer, à son arrivée à Paris, une réputation et une clientèle; mais, en rapportant ce trait de charlatanisme aux premières années du siècle, il commet un anachronisme de plus de trente ans. Portai était membre de l'Académie des sciences et professeur au Collège de France dès 1770.
Note 211:[ (retour) ] Mme de Staël, dans le roman de Delphine, qui venait de paraître.
Là est surtout ce qui me choque, le jargon de pureté et de piété qui se mêle à de tels manèges. C'est, je le répète, ce qui m'effraie un peu pour l'avenir de Mme de Krüdner: lorsqu'on s'est livré une fois à de pareilles combinaisons et qu'on y excelle, est-on bien sûr, même en changeant de matière, de se guérir jamais? M. Eynard est de ceux qui croient qu'il y a un remède efficace et souverain par qui l'homme vraiment se régénère et parvient à se transformer du tout au tout. Des physiologistes et des moralistes plus positifs pensent seulement que celui qui a l'air de se convertir se retourne, et qu'à la bien suivre, la même nature, aux divers âges et dans les divers emplois, se retrouverait au fond jusque sous le déguisement.—Dans toutes ses lettres au docteur Gay, Mme de Krüdner continue de commander instamment les vers désirés et de varier l'inépuisable thème cher à son amour-propre; elle continue de faire l'article, comme on dit: «Je vous ai prié d'envoyer des vers à Sidonie, nous les ferons insérer ici. Mais, tout en disant qu'on avait peint son talent pour la danse, il ne faut pas dire simplement on, mais dire: Un pinceau savant peignit ta danse, tes succès sont connus, tes grâces sont chantées comme ton esprit, et tu les dérobes sans cesse au monde: la retraite, la solitude, sont ce que tu préfères. Là, avec la piété, la nature et l'étude, heureuse, etc., etc...Voilà, mon cher ami, ce que je vous demande pour elle, et je vous expliquerai pourquoi.» Cependant les vers arrivent; elle en est enchantée, mais non satisfaite encore; elle veut plus et mieux. «Je vous remercie de vos vers, ils sont charmants. Si vous pouviez, par vos relations, en avoir encore du grand faiseur Delille? N'importe ce qu'ils diraient, ce serait utile à Sidonie. Vous savez comme je l'aime!» Et elle ajoute, avec une crudité dont je ne l'aurais jamais crue capable: «Le monde est si bête! C'est ce charlatanisme qui met en évidence et qui fait aussi qu'on peut servir ses amis. Je brûle de savoir votre projet et de travailler, comme je l'espère, de toutes mes forces à vous être utile.» Le docteur doit se tenir pour bien averti: le prix de ses services lui est à chaque instant offert comme à bout portant; qu'il soit utile avec zèle, et on le lui sera en retour. On sent le trafic. Tout cela n'est ni délicat ni beau. Dans ce même temps, Mme de Krüdner écrivait à une amie plus simple, à Mme Armand, restée en Suisse, et elle lui parlait sur le ton de l'humilité, de la vertu, en faisant déjà intervenir la Providence: «Quel bonheur, mon amie! Je ne finirais pas si je vous disais combien je suis fêtée. Il pleut des vers; la considération et les hommages luttent à qui mieux mieux. On s'arrache un mot de moi comme une faveur; on ne parle que de ma réputation d'esprit, de bonté, de moeurs. C'est mille fois plus que je ne mérite; mais la Providence se plait à accabler ses enfants, même des bienfaits qu'ils ne méritent pas...» Le malin fabuliste avait dit précisément la même chose:
...........Dieu prodigue ses biens
A ceux qui font voeu d'être siens.
Ce voyage à Paris, qu'elle désire de toute son âme et qu'elle vient de provoquer, elle le présente comme une obligation sérieuse et plutôt pénible; peu s'en faut qu'elle n'en parle presque déjà comme d'une mission sacrée: «Je regarderais comme une lâcheté, écrit-elle à Mme Armand, de ne pas produire un ouvrage qui peut âtre utile (son roman), et voilà comme mon voyage à Paris devient un devoir, tandis que mon coeur, mon imagination, tout m'entraîne au bord de votre lac où je brûle d'aller, dégoûtée du séjour de Paris, blasée sur ses succès, n'aimant que le repos et les affections douces.» En produisant de telles lettres, M. Eynard (qu'il y prenne garde) ouvre, sur l'intérieur de Mme de Krüdner, tout un jour profond qu'il suffit de prolonger désormais pour donner raison à plus d'un sceptique. M. Eynard croit qu'à une certaine heure Mme de Krüdner s'est soudainement convertie et corrigée; pour moi, j'aurais encore plus de confiance dans la sainte, s'il ne m'avait appris si bien à connaître la mondaine. Comment ne me resterait-il pas dans l'esprit un léger nuage sur le rôle que remplira près d'elle le pasteur Empeytaz, depuis qu'on me l'a fait voir prenant si résolument le docteur Gay pour compère?
Dès cette époque, elle avait l'habitude de mêler Dieu à toutes choses, à celles même auxquelles sans doute il aime le moins à être mêlé. Parcourant dernièrement les papiers de Chênedollé, j'y trouvais quelques passages relatifs à Mme de Krüdner, et je remarquais qu'à cette date de 1802, dans le monde de Mme de Beaumont et de M. Lonbert, on la traitait un peu légèrement[212]. Mais voici une parole plus grave, que je n'ai plus aucune raison pour dérober; elle est de M. de Lézay, de celui même qui est une des autorités qu'on invoque le plus volontiers quand il s'agit de sa fervente amie. «Lézay prétend (dit Chênedollé) que Mme de Krüdner, dans les moments les plus décisifs avec son amant, fait une prière à Dieu en disant: Mon Dieu, que je suis heureuse! Je vous demande pardon de l'excès de mon bonheur! Elle reçoit ce sacrifice comme une personne qui va recevoir sa communion.» Le mot est vif, il est sanglant, venant d'un ami intime; mais il marque quelle était alors la disposition mystico-mondaine de la sainte future, ce que j'appelle l'amalgame, et le trait s'accorde bien avec les révélations que nous devons à M. Eynard sur cette époque de transition. Ai-je donc eu raison de dire que le trop de connaissance du dedans me gâtait désormais le personnage de Valérie, et que l'idéal y périssait?
Note 212:[ (retour) ] Revue des Deux Mondes, livraison du 15 juin 1849, page 919; et dans Chateaubriand et son Groupe littéraire, tome II, page 254.
Il y a lieu pourtant de trouver que c'est bien dommage, car le talent de Mme de Krüdner, à l'heure dont nous parlons, s'était dégagé des vagues déclamations de sa première jeunesse, et devenait un composé original d'élévation et de grâce. Sa plume, comme sa personne, avait de la magie. Pendant cet automne de 1802, entre autres manières de se rappeler au public de Paris, elle eut soin de faire insérer (peut-être par l'entremise de M. Michaud, alors très-monté pour elle) quelques pensées détachées dans le Mercure[213]; le rédacteur disait en les annonçant: «Les pensées suivantes sont extraites des manuscrits d'une dame étrangère, qui a bien voulu nous permettre de les publier dans notre journal. Quand on pense avec tant de délicatesse, on a raison de choisir pour s'exprimer la langue de Sévigné et de La Fayette.» Voici quelques-unes de ces pensées, qui sont en effet délicates et fines; l'esprit du monde s'y combine avec un souffle de rêve et de Poésie.
Note 213:[ (retour) ] 10 vendémiaire an XI.
«Les gens médiocres craignent l'exaltation, parce qu'on leur a dit qu'elle pouvait avoir des suites nuisibles; cependant c'est une maladie qu'on ne peut pas leur donner.
«Il y a des gens qui ont eu presque de l'amour, presque de la gloire, et presque du bonheur.
«On cherche tout hors de soi dans la première jeunesse; nous faisons alors des appels de bonheur à tout ce qui existe autour de nous, et tout nous renvoie au dedans de nous-même peu à peu.
«Les âmes froides n'ont que de la mémoire; les âmes tendres ont des souvenirs, et le passé pour elles n'est point mort, il n'est qu'absent.
«Le meilleur ami à avoir, c'est le passé.
«Dire aux hommes ne suffit pas, il faut redire, et puis redire encore; l'enfance n'écoute pas, la jeunesse ne veut pas écouter, et si la vérité est enfin accueillie, c'est que de sa nature elle est infatigable, et qu'après avoir été tant rebutée, elle trouve enfin accès par sa persévérance.
«Les âmes fortes aiment, les âmes faibles désirent.
«La vie ressemble à la mer, qui doit ses plus beaux effets aux orages.
«C'est un bel éloge à faire de quelqu'un, au milieu de la corruption du monde, que de le croire digne d'être appelé romanesque. Ce sont des titres de chevalerie où chacun ne ferait pas facilement ses preuves.
«Il y a des femmes qui traversent la vie comme ces souffles du printemps qui vivifient tout sur leur passage.»
Elle était elle-même une de ces femmes: dans le monde comme dans la pénitence, toute son ambition fut qu'on la prît pour une de ces brises vivifiantes du printemps; et quand il n'y eut plus moyen de se faire illusion sur le printemps terrestre, elle aspira, elle avisa à paraître dès ici-bas un souffle et un soupir du printemps éternel.
Ces quelques pages du Mercure se terminaient par cette pensée, qui exprimait à ravir son rêve et sa prétention du moment: «La mélancolie des âmes tendres et vertueuses est la station entre deux mondes. On sent encore ce que cette terre a d'attachant, mais on est plus près d'une félicité plus durable.» Cette sorte de station intermédiaire est précisément l'état dans lequel elle se plaisait à se dessiner alors, et dans lequel nous nous plaisions nous-même à la considérer, en nous prêtant à sa coquetterie à demi angélique. Il n'y a plus moyen, après les révélations récentes, de s'en tenir à ce demi-jour douteux entre le boudoir et le sanctuaire. Nous savons trop bien de quoi il retournait dans la coulisse, et on nous a fait toucher du doigt les ficelles.
Valérie parut en décembre 1803. «Toutes les batteries de Mme de Krüdner, dit M. Eynard, étaient montées pour saluer son apparition. Aucune ne manqua son effet. Amis dévoués, journalistes, littérateurs indépendants, adversaires, envieux, chacun à sa manière s'occupa de Mme de Krüdner et de son livre. Elle-même ne se fit pas défaut, et pendant plusieurs jours, se dévouant avec la plus persévérante ardeur à assurer son triomphe, elle courut les magasins de modes les plus en vogue pour demander incognito tantôt des écharpes, tantôt des chapeaux, des plumes, des guirlandes, des rubans à la Valérie. En voyant cette étrangère, belle encore et fort élégante, descendre de voiture, d'un air si sûr de son fait, pour demander les objets de fantaisie qu'elle inventait, les marchands se sentaient saisis d'une bienveillance inexprimable et d'un désir si vif de la contenter qu'il fallait bien qu'on parvînt à s'entendre... Grâce à ce manège, elle parvint à exciter dans le commerce une émulation si furieuse en l'honneur de Valérie, que pour huit jours au moins tout fut à la Valérie.» On est aux regrets d'apprendre de telles choses, si piquantes qu'elles soient. En les apprenant hier, une admiratrice de Valérie, qui avait pleuré en la lisant autrefois, disait spirituellement: «Ah! que je voudrais reprendre mes larmes!»
Par cette page si agréablement écrite, M. Eynard nous montre que s'il avait voulu appliquer dans tout son ouvrage le même esprit de critique, il s'en fût acquitté très-finement; mais dès qu'il aborde la vie religieuse de Mme de Krüdner, lui qui a été si adroit à pénétrer la personne mondaine, il croit tout d'abord à la sainte: il s'arrête saisi de respect, n'examinant plus, et ne voulant pas admettre que, même sur un fond incontestable de croyance et d'illusion, c'est-à-dire de sincérité, il a dû se glisser bien des réminiscences plus ou moins involontaires de ce premier jeu, bien des retours de cet ancien savoir-faire. Quand on a été une fois excellente comédienne, cela ne se perd jamais. Remarquez que dès lors elle entrait dans sa seconde veine; elle commençait à voir partout le doigt de Dieu; et, même après avoir monté de la sorte ce-succès de Valérie, elle est toute disposée après coup à s'en émerveiller et à y dénoncer un miracle: «Le succès de Valérie, écrivait-elle à Mme Armand, est complet et inouï, et l'on me disait encore l'autre jour: Il y a quelque chose de surnaturel dans ce succès. Oui, mon amie, le Ciel a voulu que ces idées, que cette morale plus pure se répandissent en France, où ces idées sont moins connues...» En écrivant ainsi, elle avait déjà oublié ses propres ressorts humains, et elle rendait grâce de tout à Dieu. Mais cette facilité d'oubli et de confusion me rend méfiant pour l'avenir. Qui me répond qu'elle n'ait pas fait plus d'une fois de ces confusions, qu'elle n'ait pas eu plus tard de ces oublis-là?
Parmi les témoignages d'admiration en l'honneur de Valérie, M. Eynard cite le passage d'une lettre d'Ymbert Galloix, jeune homme de Genève, mort à Paris en 1828, et il le proclame un jeune poète plein de génie. Puisque j'en suis aux sévérités et à montrer que M. Eynard, sur quelques points, n'a pas eu toute la critique qu'on aurait pu exiger, je noterai (et le biographe du médecin Tissot me comprendra) qu'Ymbert Galloix, que nous avons beaucoup connu et vu mourir, n'avait réellement pas de génie, mais une sensibilité exaltée, maladive, surexcitée, et qu'il est mort s'énervant lui-même. Il suffirait que sur quelques autres articles le biographe eût apporté la même complaisance et facilité de jugement, pour que nous eussions le droit de modifier certaines de ses conclusions.
Malgré tout, c'est chez lui désormais, et nulle part ailleurs, qu'il faut apprendre à connaître la vie religieuse de Mme de Krüdner; journaux manuscrits, correspondance intime, entretiens de vive voix avec les principaux personnages survivants, il a tout recherché et rassemblé avec zèle, et, dans la riche matière qu'il déroule à nos yeux, on ne pourrait se plaindre, par endroits, que du trop d'abondance. Les événements de 1815 surtout, et le rôle qu'y prit Mme de Krüdner par son influence sur l'empereur Alexandre, sont présentés sous un jour intéressant, dans un détail positif et neuf, emprunté aux meilleures sources. M. Eynard a été guidé, pour le fil de cette relation délicate, par une personne d'un haut mérite, initiée dès l'origine à la confidence de Mme de Krüdner et de l'empereur, Mme de Stourdza, depuis comtesse Edling. Sur quelques points chemin faisant, M. Eynard, qui veut bien tenir compte avec indulgence de notre ancienne esquisse de Mme de Krüdner, a pris soin d'en rectifier les traits qu'il trouve inexacts, et de réfuter aussi l'esprit un peu léger où se jouait notre crayon. Il a raison assez souvent, je le lui accorde; en deux ou trois cas seulement; je lui demanderai la permission de ne pas me rendre à ses autorités. Par exemple, j'ai raconté une visite de Mme de Krüdner à Saint-Lazare, l'effet que la prêcheuse éloquente produisit sur ces pauvres pécheresses, la promesse qu'elle leur fit de les revoir, et aussi son oubli d'y revenir. M. Eynard s'autorise, à cet endroit, du témoignage de M. de Gérando, qui avait conduit Mme de Krüdner à Saint-Lazare, et il me réprimande doucement du sourire que j'ai mêlé à mon éloge; mais cette critique, qu'il le sache bien, ce n'est pas moi qui l'ai faite: c'est M. de Gérando lui-même, qui, interrogé par moi, me répondit en ce sens. Il y a différentes manières d'interroger les témoins, même les plus véridiques. Quand j'interrogeai M. de Gérando sur Mme de Krüdner, cet homme de bien me répondit comme à une personne qui ne désirait à l'avance aucune réponse plus ou moins favorable, et qui se bornait à écouter avec curiosité. Quand M. Eynard l'interrogea, M. de Gérando vit en sa présence une personne qui désirait avant tout savoir tout le bien, et lui-même (qui d'ailleurs par nature souriait peu) il supprima son sourire. C'est ainsi que M. Eynard range parmi ses autorités bien des témoins qui faisaient leurs réserves, et qui même n'épargnaient pas la raillerie quand il leur arrivait de causer en liberté. La duchesse de Duras, qu'il a l'air de ranger parmi les adhérents, était de ce nombre.—Dans le récit que j'ai fait du voyage de Mme de Krüdner en Champagne, pour la grande revue de la plaine de Vertus, M. Eynard me suppose plus d'imagination que je n'en ai en réalité; il se croit trop sûr de m'avoir réfuté à l'aide du Journal de Mme Armand. J'ai pour garant de mon récit un témoin oculaire, très-spirituel, appartenant à la famille chez qui Mme de Krüdner avait logé pendant le peu d'heures qu'elle passa en ces lieux. Ce peu d'heures avait tout à fait suffi pour que la prédication commençât auprès des hôtes. Les personnes enthousiastes qu'un beau zèle anime n'y mettent pas tant de façons. A peine arrivée le soir au château où elle devait coucher, Mme de Krüdner et son monde se mirent donc à prêcher et le maître et les gens; et, comme il y avait menace d'orage ce soir-là, le bon gentilhomme de campagne, qui craignait que le vent n'enlevât sa toiture, et qui avait hâte d'aller fermer les fenêtres de son grenier, se voyant arrêté sur l'escalier par une prédication, trouvait que c'était mal prendre son heure. J'aurais, de la sorte, bien des petites réponses à faire à M. Eynard; mais c'est assez d'en indiquer l'esprit essentiel et le principe.
Là, en effet, est entre nous la dissidence, et il faut oser l'articuler. Il croit à une transfiguration et à une régénération complète, là où je ne vois guère qu'une métamorphose. Un spirituel et sage moraliste, Saint-Évremond, qui avait vu en son temps bien des conversions de femmes du grand monde, a écrit d'agréables pages pour expliquer et démêler les secrets motifs et les ressorts qu'il continuait de suivre sous ces changements[214]. Une vie comme celle de Mme de Krüdner, et de la façon dont vient de l'écrire M. Eynard, serait la pièce à l'appui la plus commode dans laquelle un moraliste de l'école de Saint-Évremond et de Fontenelle trouverait à justifier son point de vue. Voici, j'imagine, à peu près comme il raisonnerait, et j'emprunterai le plus que je pourrai les paroles mêmes des maîtres:
«Les dames galantes qui se donnent à Dieu lui donnent ordinairement une âme inutile qui cherche de l'occupation, et leur dévotion se peut nommer une passion nouvelle, où un coeur tendre, qui croit être repentant, ne fait que changer d'objet à son amour[215].
Note 214:[ (retour) ] Voir, dans les Oeuvres de Saint-Évremond, la Lettre à une dame
Note 215:[ (retour) ] Saint-Évremond.
«A qui voyons-nous quitter le vice dans le temps qu'il flatte son imagination, dans le temps qu'il se montre avec des agréments et qu'il fait goûter des délices? On le quitte lorsque ses charmes sont usés, et qu'une habitude ennuyeuse nous a fait tomber insensiblement dans la langueur. Ce n'est donc point ce qui plaisait qu'on quitte en changeant de vie, c'est ce qu'on ne pouvait plus souffrir; et alors le sacrifice qu'on fait à Dieu, c'est de lui offrir des dégoûts dont on cherche, à quelque prix que ce soit, à se défaire[216].
Note 216:[ (retour) ] Idem.
«La patience, a-t-on dit[217], est l'art d'espérer. L'art du bonheur dans la dévotion est de se donner une dernière illusion plus longue que la vie, et dont on ne puisse se détromper avant la mort.
Note 217:[ (retour) ] Vauvenargues.
«La vie ordinaire des hommes est semblable à celle des saints: ils recherchent tous leur satisfaction, et ne diffèrent qu'en l'objet où ils la placent[218].—Le coeur humain se retrouve partout avec les mêmes mobiles; partout c'est le désir du bien-être, soit en espoir, soit en jouissance actuelle, galante qui voulait devenir dévote, et le petit Essai Que la dévotion est le dernier de nos amours. et le parti qui le détermine est toujours celui où il y a le plus à gagner[219].
Note 218:[ (retour) ] Pascal.
Note 219:[ (retour) ] Volney, Voyage en Egypte et en Syrie, tome II, chap. vii.
«La dévotion, a dit Montesquieu, est une croyance qu'on vaut mieux qu'un autre;—ou du moins qu'on possède ce qui vaut mieux, qu'on est plus heureux, qu'on peut indiquer aux autres le chemin du plus gras pâturage. Si humble qu'on soit, l'amour-propre est flatté de cette idée de connaissance singulière et de privilège.—Une séduction secrète nous fait voir de la charité pour le prochain là où il n'y a rien qu'un excès de complaisance pour notre opinion[220].
Note 220:[ (retour) ] Saint-Évremond.
«Mme de Krüdner flottait entre quarante et cinquante ans, âge ingrat pour les femmes, quand elle se convertit décidément: avec ses goûts tendres, avec sa complexion sentimentale et mystique, qu'avait-elle de mieux à faire? Du moment surtout qu'elle eut découvert en elle cette faculté merveilleuse de prédication qui pouvait lui rendre l'action et l'influence, tout fut dit, elle eut un débouché pour son âme et pour son talent; sa vocation nouvelle fut trouvée. Elle n'avait jamais été une nature bien sensuelle: elle n'avait que l'ambition du coeur et l'orgueil de l'esprit. Elle avait un immense besoin que le monde s'occupât d'elle: sous une forme inattendue, ce besoin allait être satisfait. Elle aimait à parler d'amour; ce mot chéri allait déborder plus que jamais de ses lèvres, et des foules entières affluaient déjà à ses pieds.
«Où est dans tout cela le secret mobile? C'est l'amour-propre, toujours l'amour-propre, dont le ressort se rêvât, se retourne, et a l'air de jouer en sens inverse contre lui-même. Mais tout dépend en définitive du même cordon de sonnette que tire le moi.
«En doutez-vous? Elle va nous l'avouer elle-même et laisser échapper son orgueil, son ivresse de sainte, sous les semblants de l'humilité: «On ne peut méconnaître, écrivait-elle «d'Aaran (en avril 1816), les grandes voies de miséricorde du Dieu qui veut, avant les grands châtiments, faire avertir son peuple et sauver ce qui peut être sauvé. Il donne à tout ce monde un tel attrait pour moi, un tel besoin de m'ouvrir leur coeur, de me demander conseil, de me confier toutes leurs peines, enfin un tel amour, qu'il n'est pas étonnant que les gouvernements qui ne connaissent pas l'immense puissance que le Seigneur accorde aux plus misérables créatures qui ne veulent que sa gloire et le bonheur de leurs frères, n'y comprennent rien. Plus la terre s'enfuit sous nos pas, plus je méprise, plus je hais ce que les hommes ambitionnent, et plus j'ai de pouvoir sur leur coeur.» La voilà telle qu'elle était dès l'origine: régner sur les coeurs, en se déclarant une misérable créature; voir à sa porte servantes et duchesses, comme elle dit, et empereur; se croire en toute humilité l'organe divin, l'instrument choisi, à la fois vil et préféré, que lui faut-il de plus? et n'est-ce pas la gloire d'amour dans son plus délicieux raffinement?»
C'est à peu près ainsi, j'imagine, que raisonnerait, en lisant les volumes de M. Eynard, un moraliste qui saurait les tours et les retours, les façons bizarres de la nature humaine; mais je ne puis qu'indiquer le sens et l'intention de l'analyse, aimant peu pour mon compte à pousser à bout ces sortes de procès. Seulement, à voir les excès de dévouement et de charité auxquels s'épuisait de plus en plus en vieillissant cette femme fragile, il faudrait, pour être juste, conclure avec Montesquieu: «J'appelle la dévotion une maladie du coeur qui donne à l'âme une folie dont le caractère est le plus aimable de tous.»
Le livre de M. Eynard est dédié A mes amis Alfred de Falloux et Albert de Rességuier, avec une épigraphe tout onctueuse tirée de saint Paul, ce qui semblerait indiquer que la jeune Rome et la jeune Genève ne sont pas si brouillées qu'autrefois; mais ces exceptions entre natures affables et bienveillantes, ces avances où il entre autant de courtoisie que de christianisme, ne prouvent rien au fond. Je me plais du moins à noter ce procédé-ci à titre de bon goût et de bonne grâce.
15 septembre 1849.
M. DE RÉMUSAT
(PASSÉ ET PRÉSENT, mélanges)
A voir ce que deviennent sous nos yeux certains personnages historiques célèbres, et comme tout cela se grossit et s'enlumine, se dénature ou (disent les habiles) se transfigure à l'usage de cette niasse confuse et passablement crédule qu'on appelle la postérité, on se sent ramené, pour peu qu'on ait le sentiment du juste et du fin, à des sujets qui, en dehors des tumultueux concours, offrent à l'observation désintéressée un fond plus calme, un sérieux mouvement d'idées et le charme infini des nuances. Les nuances se confondent et s'évanouissent à mesure qu'on s'éloigne. Que reste-t-il alors de cet ensemble de particularités vraies qui distinguaient une physionomie vivante et qui la variaient dans un caractère unique, non méconnaissable? A quelles chances une figure dite historique n'est-elle pas soumise, sitôt qu'échappant aux premiers témoins, elle passe aux mains des commentateurs subtils, des érudits sans jugement, ou, qui pis est, des tribuns et des charlatans de place, des rhéteurs et sophistes de toutes sortes qui trafiquent indifféremment de la parole? Si nous-mêmes nous avons été témoins et que nous puissions comparer nos premières impressions sincères avec l'idole usurpatrice, le dégoût nous prend, et l'on se rejette plus que jamais vers le naturel et le réel, vers ce qui fait qu'on cause et qu'on ne déclame pas. On s'attache surtout à l'élite, à ce qui est apprécié de quelques-uns, des meilleurs, à ce qui nous fait sentir à sa source la vie de l'esprit. Heureux si on peut le rencontrer non loin de soi! Il y a, sachons-le bien, dans chaque génération vivante quelque chose qui périt avec elle et qui ne se transmet pas. Les écrits ne rendent pas tout, et, des qu'on a affaire à des pensées délicates, le meilleur est encore ce qui s'envole et qui a oublié de se fixer. On sait qu'il y a des langues d'Orient dans lesquelles toute une portion vocale ne s'écrit point; il en est ainsi de chaque littérature. Tout ce qui a vécu d'une vie sociale un peu compliquée à son esprit à soi, son génie léger, qui disparaît avec les groupes qu'il anime. Les successeurs sont tentés d'en tenir peu de compte, même quand ils s'en portent les héritiers. Lorsque vient le lendemain, on ramasse le fruit d'hier, mais on n'a pas eu la fleur; et ce fruit même, on ne l'a pas vu, on ne l'a pas cueilli sur l'arbre dans sou velouté et dans sa fraîcheur de duvet. Une fois à distance, on parle des choses en grand, c'est-à-dire le plus souvent en gros. Même lorsqu'on croit les savoir le mieux, on court risque de tomber dans des confusions qui feraient hausser les épaules à ceux dont on parle, s'ils revenaient au monde. Tel qui, dans le temps, n'aurait pas été admis à l'antichambre chez Mme de La Fayette ou chez Mme de Maintenon, est homme à célébrer intrépidement les élégances du grand siècle. Le XVIIIe siècle est depuis longtemps en proie à des amateurs et soi-disant connaisseurs qui n'ont pas l'air d'eu distinguer les divers étages, de soupçonner ce qui, par exemple, sépare Dorât de Rulhière. L'à-peti-prés et le péle-mele se glissent partout.
Cela fait souffrir. Mais quand il s'agit de morts déjà anciens, et dont la dépouille est à tout le monde, comment venir prétendre qu'on les possède mieux, qu'on a la tradition de leur manière et la clef de leur esprit, plutôt que le premier venu qui en parlera avec aplomb et d'un air de connaissance? Avec les vivants du moins, on a des juges, des témoins de la ressemblance, un cercle rapproché qui peut dire si, au milieu de tout ce qu'on a sous-entendu ou peut-être omis, on a pourtant touché l'essentiel, et si l'on a saisi l'idée, l'air du personnage.
Aujourd'hui donc, en dépit de ce qu'il y a d'un peu plat où d'un peu gros dans les vogues du jour, consolons-nous avec un des hommes qui sont le plus faits pour intéresser et pour piquer la curiosité de ceux qui ont le plaisir d'être leurs contemporains; car s'il a beaucoup écrit, il n'a publié qu'une moitié de ses oeuvres et n'a livré qu'une des faces de son talent; car, eût-il tout publié, il aurait encore plus d'idées qu'il n'en aurait produit dans ses livres. Il est le libre causeur par excellence; il a de l'ancienne société le ton, le goût, les façons déliées, avec tous les principes (y compris les conséquences) de la nouvelle; il a de bonne heure épousé et professé les doctrines généreuses de son temps, et il n'en a pris aucun lieu commun. A dix-huit ans il était le plus précoce et le plus formé des esprits sérieux, et il se retrouve le plus jeune à cinquante.
M. Charles de Rémusat est né à Paris sous le Directoire (14 mars 1797); ses parents tenaient à l'ancien régime par les manières, par les habitudes, mais sans aucun de ces liens de naissance ou de préjugé qui enchaînent. Nous avons dit et montré ailleurs quelle était sa mère[221]. Le jeune enfant grandit auprès d'elle dans une liberté aimable, dans une familiarité qui l'initiait aux réflexions de cette femme distinguée, sur laquelle il devait bientôt agir à son tour. Cette enfance heureuse se pourrait presque comparer à une promenade dans laquelle un très-jeune frère rejoint, à pas inégaux, sa soeur aînée qui lui fait signe et qui l'attend. Pour le jeune Rémusat, le salon précéda le collège. Il y entendait parler de bien des choses, surtout de littérature, de Corneille et de Racine, de Geoffroy et de Voltaire, des Grecs et des Romains, de tout ce dont on causait volontiers alors, après les excès de la Révolution, avant le réveil de 1814, à l'ombre du soleil de l'Empire, «à cette époque, nous dit-il, où l'on avait de l'esprit, mais où l'on ne pensait pas.»
Note 221:[ (retour) ] Voir l'article sur Mme de Rémusat (Portraits de Femmes).
Penser, en effet, c'est n'être jamais las, c'est recommencer toujours, et l'on avait horreur de rien recommencer. Après de telles secousses, la société tout entière fait comme un homme qui a éprouvé de grands malheurs et qui n'aspire plus qu'au repos, aux douceurs d'une vie commode, et, s'il se peut, agréablement amusée. Les plus délicats se rejettent sur les distractions de l'esprit; mais du fond des choses, il en est question aussi peu que possible; on craindrait de rouvrir l'abîme et d'y revoir les monstres.
Cette tiédeur d'opinion, cette paresse et presque cette peur de penser, du moment qu'il s'en rendit compte, devint une des antipathies du jeune homme et l'ennemi principal qu'il se plut tout d'abord à harceler. Ce fut comme le premier but de son sarcasme et de son dédain, dès que sa propre nature se déclara; ce fut le jeu de ses premières armes. Depuis lors, et sous quelque forme qu'il l'ait retrouvée, il n'a cessé de guerroyer contre, de combattre cette lâche indifférence, et il ne lui fait pas plus de grâce sous sa lourde et matérielle enveloppe de 1847 que sous sa légèreté frivole de 1817. A l'élégance près, c'est bien la même à ses yeux; et lorsque tant d'autres, et des plus vaillants, se sont lassés à la peine et ont renoncé dans l'intervalle, il semble avoir conservé contre elle sa jeune et chevaleresque ardeur. C'est que M. de Rémusat, par instinct comme par doctrine, croit que la stagnation est mortelle à la nature de l'homme; il pense qu'elle corrompt autant qu'elle ennuie, et il prendrait volontiers pour sa devise cette parole du grand promoteur Lessing, laquelle peut se traduire ainsi: «Si l'Être tout-puissant, tenant dans une main la vérité, et de l'autre la recherche de la vérité, me disait: Choisis, je lui répondrais: O Tout-Puissant, garde pour toi la vérité, et laisse-moi la recherche de la vérité.»—Marcher vaillamment et toujours, dût-on même ne jamais arriver, c'est encore après tout une haute destination de l'homme[222].
Note 222:[ (retour) ] Voir, pour les curieux, et comparer avec le mot de Lessing l'épigramme XXXIIIe de Callimaque, et aussi ce que dit Pascal de la chasse et du lièvre: «On n'en voudrait pas s'il étoit offert.»
Mais, si précoce que fût le jeune Rémusat, nous l'avons un peu devancé. Un jour il sort assez à contre-coeur du salon de sa mère, et le voilà qui entre au collége. Il fit d'excellentes études au Lycée Napoléon, sans pourtant obtenir plus de deux accessits au Concours. Durant la dernière année, en rhétorique, il avait eu d'assez grands succès en discours français pour être le candidat le plus désigné à la couronne universitaire; mais les événements politiques de 1814 lui firent quitter le collége avant la fin de l'année. Ce fut un autre brillant élève de la même classe, M. Dumon, qui remporta le prix.
Tout en suivant ses études, le jeune homme, on le pense bien, ne s'y astreignait pas. Son esprit sortait du cadre et se jouait à droite et à gauche sur toutes sortes de sujets. Pourtant il était, durant ce temps-là, sous la direction spéciale d'un maître bien docte et de la bonne école, M. Victor Le Clerc. M. Le Clerc a composé, comme chacun sait, de savants ouvrages; il en a fait de spirituels. M. de Rémusat peut en partie s'ajouter à ces derniers[223]. Sous ce régime d'une instruction forte qui laissait subsister l'élan naturel, il se développait sans contrainte; tout en acquérant un solide fonds d'études, son esprit se tenait au-dessus et s'émancipait. Mais il a dû à cette nourriture première, si bien donnée et si bien reçue, son goût marqué pour les nobles sources de l'antiquité, sa connaissance approfondie de la plus belle et de la plus étendue des langues politiques, cet amour pour Cicéron qui est comme synonyme du pur amour des lettres elles-mêmes; et, quelques années après (1821), il payait à M. Le Clerc sa dette classique, en traduisant pour la grande édition de l'Orateur romain le traité De Legibus. Une préface, non-seulement érudite, mais philosophique, d'un ordre élevé, y met en lumière les divers systèmes des anciens sur le principe du droit, et témoigne d'un esprit devenu maître en ces questions, et qui s'entend avec Chrysippe comme avec Kant.
Note 223:[ (retour) ] Comme souvenir littéraire du temps de cette éducation, j'ai entre les mains une rare brochure, un petit poëme (Lysis) censé trouvé par un jeune Grec sous les ruines du Parthénon, et dont M. J. V. Le Clerc se donnait pour éditeur (chez Delalain, 1814). Ce poème est, en quelque sorte, dédié par l'épilogue à Mme de Rémusat la mère: Θεά γάρή μοι γ΄έλπίς ήδεϊ εΰρετο.... C'est ainsi que les Ménage, les Boivin et les La Monnoyc avaient autrefois célébré Mme de La Fayette ou Mme d'Aguesseau.
Dès le collége une vocation chez lui s'était déclarée très-vive. Il faisait des vers, surtout des chansons. J'en ai parcouru tout un recueil manuscrit, duquel je ne me crois permis de rien détacher. Les premières remontent à 1812. Le jour qu'il a quinze ans, le jour qu'il en a dix-sept, il chante, il jette au vent son gai refrain à travers les grilles du lycée, dans les courts intervalles du tambour. Il parcourt sa vie passée et note déjà ce qu'il appelle ses âges. Sa jeune veine a, pour tous les événements qui l'émeuvent, des couplets très-naturels et très-aimables. Quelquefois c'est une épître à la Gresset qu'il adresse à sa mère du fond de sa pédantesque guérite; il vient de lire la Chartreuse. Quelquefois c'est une romance plaintive qui s'échappe, ou bien quelque élégie inspirée par le sentiment, et qui me rappelle sans trop d'infériorité la belle pièce de Parny sur l'absence. Mais la forme habituelle et facile pour lui, celle à laquelle il revient de préférence et qui se présente d'elle-même, c'est la chanson. Plus tard, dans un article sur Béranger, il nous en a donné la théorie d'après nature. Dans cette page charmante, il n'a eu qu'à se ressouvenir et à nous raconter son propre secret:
«Mais qui mieux que l'auteur lui-même, nous dit-il, ressent cette harmonie mutuelle du langage et du chant? Demandez-lui compte de son travail, à peine saura-t-il vous en faire le récit. Un jour, pourra-t-il vous dire, il se trouvait dans une disposition vague de rêverie et d'émotion, il éprouvait le besoin d'adoucir un chagrin ou de fixer un plaisir. Des sensations à peine commencées se pressaient en lui, des images informes et riantes passaient devant ses yeux. Peu à peu il s'anime davantage; une image plus précise se retrace à lui, et il veut la saisir et la chanter. Ou bien c'est un sentiment qui se prononce et qui bientôt demande et inspire une expression poétique et musicale; peut-être un air connu, dans un secret accord avec sa disposition présente, vient comme par hasard errer sur ses lèvres et lui dicte un refrain qui semble traduire la note par la parole; parfois enfin quelques mots fortuitement rassemblés, qui représentent une image, qui forment un vers, lui viennent à l'esprit, et bientôt rappellent un air qui les relève et les anime. Alors la chanson commence; on l'écrit presque sans la juger, avec peine ou facilité, mais toujours avec une sorte d'émotion, une certaine accélération dans le mouvement du sang, qui, tant qu'elle dure, fait l'illusion du talent et ressemble à la verve. Sûrement ici l'art et le bon sens, recommandés par Boileau même en chanson, jouent leur rôle, et surtout à présent que le style de ce petit poème doit être si travaillé et la composition si remplie. Mais, malgré le soin de l'élégance, de la propriété, de la rime, jamais le poète ne rentre complètement dans son sang-froid; l'émotion première persiste; l'air sans cesse fredonné, le refrain sans cesse redit, suffisent pour la soutenir, et la chanson, eût-elle coûté tout un jour de travail, semble toujours faite d'un seul jet. On ne sait quelle douceur s'attache à cette sorte de composition si frivole, si commune, si peu estimée. On rendrait mal cet oubli de toutes choses et de soi-même où elle jette un instant celui qui s'y livre, cette rêverie, ce trouble, cet abandon où l'âme, uniquement préoccupée d'une image, d'un sentiment, d'une sensation même, perd un moment le souvenir et la prévoyance, et se berce elle-même du chant qui lui échappe. Encore une fois on croirait qu'il y a dans la chanson quelque chose qui vient apparemment de la musique, et qui donne à un divertissement de l'esprit la vivacité d'un plaisir des sens. Peut-être l'imagination seule opére-t-elle ce prestige, l'imagination qui sait tout embellir, la douleur qu'elle adoucit, comme le plaisir qu'elle relève....»
Doué de la sorte et sentant comme il sentait, il était impossible qu'il contînt sa chanson aux simples sujets d'amour ou de table et à la camaraderie de collége [224]; les intérêts de gloire, de patrie, les événements publics, devaient y retentir aussi, et, en un mot, lui qui chantait depuis 1812, devait naturellement, inévitablement, entrevoir et pressentir dans ses refrains les mêmes horizons que découvrait vers le même temps Béranger. C'est en effet ce qui arriva. Sa chanson adolescente était en train de se transformer, d'enhardir son aile, quand la publication du premier recueil de Béranger, à la fin de 1815, vint faire une révolution dans l'art et dans son esprit: «Je ne crois pas, nous dit M. de Rémusat, qu'aucun ouvrage d'esprit m'ait causé une émotion plus vive que la chanson Rassurez-vous, ma mie, ou Plus de politique.» De lui-même il en avait fait une à cette époque, dans le même sentiment, intitulée Dernière Chanson, ou le 20 novembre (1815) [225]. Une autre intitulée le Vaudeville politique, et dans laquelle il retrace toute l'histoire du noël satirique en France, montre à quel point il comprit dès le premier jour le rôle de la chanson représentative.
Note 224:[ (retour) ] Bon nombre des plus anciens couplets de M. de Rémusat furent composés pour un diner de camarades de collége, auquel assistaient tous les mois MM. Victor Le Clerc, Naudet, Odilon Barrot, Germain, et Casimir Delavigne, M. Scribe à partir de 1817; etc, etc.
Note 225:[ (retour) ]
Ce mois néfaste de novembre 1815 fut l'époque duprocès de Ney, du procès de Lavalette, du projet de loi sur les juridictions prévôtales présenté à la Chambre des députés par le duc de Feltre, du projet d'amnistie avec catégories proposé par M. de La Bourdonnaye. Le procès de M. de Lavalette commença le 20 novembre, et celui du maréchal Ney le 21.—Le refrain du jeune Rémusat était presque le même que celui de Béranger, par exemple:
Mais comment offrir à nos belles
Des coeurs flétris, des bras vaincus?
Nos chants seraient indignes d'elles:
Français, je ne chanterai plus!
Mais ici le refrain allait dans le sens direct du couplet. Le refrain de Béranger, au contraire, qui tombait presque dans les mêmes termes, allait en sens inverse du reste des paroles, et de ce contraste sortait l'amère ironie:
Oui, ma mie, il faut vous croire,
Faisons-nous d'obscurs loisirs:
Sans plus songer à la gloire,
Cette émotion qu'éprouvait le jeune homme, ce premier tressaillement qui, dans une pensée depuis si sérieuse et si diversement remplie, a laissé une trace si vive, qu'était-ce donc? C'était surprise et joie de voir réalisée à l'improviste une forme de ce qu'il avait lui-même plus confusément rêvé, c'était de rencontrer sous cette forme légère un idéal déjà à demi connu. Chaque fois qu'un génie favorisé trouve ainsi à point une de ces inspirations fécondes qui doivent pénétrer et remuer une époque, il arrive d'ordinaire, qu'au début plus d'un esprit distingué se reconnaît en lui, et s'écrie, et le salue aussitôt comme un frère aîné qui ouvre à ses puînés l'héritage. Ce génie heureux ne fait qu'achever le premier et devancer avec éclat ce que plusieurs autres cherchaient tout bas et soupçonnaient à leur manière. De quelque nouveau monde qu'il s'agisse, petit ou grand, quand le Christophe Colomb le découvre, bien d'autres étaient déjà en voie de le chercher. Ainsi Béranger, ainsi Lamartine, dans les oeuvres premières qui, seules encore, quoi qu'ils fassent, resteront l'honneur original de leur nom, apparurent comme l'organe soudain et comme la voix d'un grand nombre qui crurent tout aussitôt reconnaître et qui applaudirent en eux des échos redoublés de leurs propres coeurs. Tout concert unanime est à ce prix. Cette explication que je crois vraie, si elle intéresse jusqu'à un certain point les admirateurs dans la gloire du poète admiré, n'ôte pourtant rien, ce me semble, à la beauté du sentiment, et elle ramène le génie humain à ce qu'il devrait être toujours, à une condition de fraternité généreuse et de partage.
Dormons au sein des plaisirs.
Sous une ligue ennemie
Les Français sont abattus:
Rassurez-vous, ma mie,
Je n'en parlerai plus.
J'ai cru devoir insister sur ce premier coin de l'esprit de M. de Rémusat. Chacun plus ou moins a son défaut qu'il avoue et son défaut qu'il cache, et ce dernier le plus souvent n'est pas le moindre. Chez quelques-uns, il en est ainsi des talents: on a son talent public, avoué, et son talent confidentiel, intime, lequel, chez les gens d'esprit, n'est jamais le moins piquant, ni surtout le moins naturel. Ceux qui n'ont connu de M. de Lally-Tolendal que ses plaidoyers pathétiques et ses effusions oratoires, et qui n'ont pas entendu ses délicieux pots-pourris tout pétillants de gaieté, n'ont vu que le personnage et n'ont pas su tout l'homme. L'esprit de M. de Rémusat se manifeste sans doute avec bien de la diversité dans ses écrits présentement publiés; on l'apprécie tout à la fois comme critiqué, comme philosophe, comme moraliste non moins élevé qu'exquis et pénétrant; mais il y a autre chose encore, il y a en lui un certain artiste rentré qui n'a pas osé ou daigné se produire, ou plutôt il n'y a rien de rentré, car il s'est, de tout temps, passé toutes ses fantaisies d'imagination, il s'est accordé toutes ses veines. Seulement il n'a pas mis le public dans sa confidence; il a fait avec ses bonnes fortunes littéraires comme l'élégiaque conseille de faire en des rencontres plus tendres:
Qui sapit, in tacito gaudeat ille sinu;
il a été discret et heureux avec mystère, ou du moins il n'a laissé courir et s'ébattre ces enfants de son plaisir que dans un petit nombre de cercles enviés qui en ont joui avec lui. Les anciens avaient de ces propos charmants qui ne se tenaient qu'à la fin des banquets, entre soi, sub rosa, comme ils disaient, et qui ne se répétaient pas au dehors. Une partie du talent de M. de Rémusat ne s'est ainsi produite, en quelque sorte, que sous la rose. Voilà une manière d'épicuréisme qu'il faut dénoncer. Il en est résulté que ceux à qui un heureux hasard n'a pas fait entendre quelqu'une de ses jolies chansons, par exemple le Guide, le Néophyte doctrinaire;—que ceux surtout qui n'ont pas assisté aux lectures de sa pièce d'Abélard, où cette vivacité première se retrouve, associée à de hautes pensées, à de la passion profonde et à un puissant intérêt dramatique, ne le connaissent pas encore tout entier. Nous tâchons ici, sans indiscrétion, de trahir une partie de ce qui se dérobe, et de hâter l'heure où ce rare esprit se verra forcé de se livrer à tous dans tout son talent.
Le jeune Rémusat était encore au collège qu'une autre vocation bien autrement grave, mais aussi irrésistible chez lui, se prononçait. Son goût semblait ne le porter d'abord que vers la littérature proprement dite, vers l'érudition grecque et latine; l'histoire en particulier l'attirait peu. Il se plaisait à traduire pour s'exercer au style; la forme le préoccupait plus que le fond, et il se sentait même une sorte de prévention contre la pensée et les systèmes. Mais tout d'un coup, étant en seconde, il entra un jour par curiosité dans la classe de philosophie. La philosophie formait alors un cours accessoire et facultatif pour les élèves de seconde et pour ceux de rhétorique. Un M. Fercoc, homme distingué, ami de M. de La Romiguière et resté plus condillacien que lui, y enseignait d'une manière attachante Locke et Condillac, avec un certain reflet moral et sentimental du Vicaire savoyard. Le jeune homme fut aussitôt saisi d'un attrait invincible; il était venu par curiosité, il revint par amour, et se jeta à corps perdu dans cette source nouvelle de connaissances. Méthode, opinions, il embrassa tout avec ardeur. Il eut aussitôt du succès, et obtint, dès cette année, une mention de philosophie au Concours. C'est de cette époque, dit-il, qu'il commença à penser, à contracter un goût constant pour la philosophie, et qu'il prit l'habitude d'employer pour son propre compte les procédés analytiques recommandés dans l'école expérimentale.
Cette impression si vive, cette émotion presque passionnée qu'il est assez rare d'éprouver en entrant dans une classe de philosophie, il l'a rendue plus tard en quelque manière dans la personne de son Abélard[226] entrant pour la première fois dans l'école du cloître; mais Abélard, du premier jour, y entrait en conquérant, pour détrôner Guillaume de Champeaux, et lui il resta d'abord, et encore assez longtemps après, le disciple fervent et condillacien de cette première école. Ce ne fut qu'à quelques années de là qu'il se retourna contre elle. Et même lorsqu'il l'eut abandonnée, même depuis qu'il a marqué si haut sa place parmi les défenseurs d'un autre système, prenez garde! si on insiste sur de certains points, si on appuie, on retrouve aisément en lui un fond de philosophie du XVIIIe siècle.
Note 226:[ (retour) ] L'Abélard du drame.
On ne retrouve pas moins, à l'occasion, un ancien fond de libéralisme beaucoup plus net et plus marqué, s'il m'est permis de le dire, que chez aucun des hommes distingués qui ont passé par la nuance doctrinaire. C'est que M. de Rémusat à son début, et de 1814 à 1818, fut d'abord un libéral pur et simple, sans tant de façons. Sur ce fond solide et uni il a, depuis, brodé toutes sortes de délicatesses; un esprit comme le sien ne saurait s'en passer. Mais dès qu'on se met à appuyer, dès qu'une circonstance le presse, la fibre première a tressailli: on a l'ami franc et résolu de la liberté et le philosophe qui tire la pensée comme une arme, en jetant le fourreau.
Dans toute nature éminente, pour la bien connaître, l'étude des origines et de la formation importe beaucoup; ici elle est plus essentielle que jamais, quand il s'agit de quelqu'un dont le premier caractère a été une maturité prodigieusement précoce, et qui, bien que si multiple et si fin dans ses éléments, se montrait déjà à vingt ans ce qu'il est aujourd'hui. Dans la préface de ses récents Mélanges[227], M. de Rémusat a tracé quelque chose de cette histoire, mais il l'a fait d'une manière plutôt abstraite, en la généralisant et en l'étendant à ses jeunes amis d'alors et à ses contemporains; il a évité le je aussi soigneusement que les philosophes d'autrefois l'évitaient; on dirait qu'il a eu peur du moi. Nous prendrons sur nous de le lui restituer ici.
Note 227:[ (retour) ] Page 23.
Il sortait donc du collège et il entrait décidément dans le monde, l'année même de la Restauration; il avait tout juste dix-sept ans. Son horizon politique en était au crépuscule. La Restauration le rendit subitement libéral; il lui sembla qu'un voile tombait de devant ses yeux et que la Révolution s'expliquait pour lui. Cet éveil fut si puissant, que l'amertume de la victoire de l'étranger s'en adoucit un peu dans son coeur, et que le souvenir de cette époque lui est demeuré surtout comme celui d'une émancipation intellectuelle: «C'est pour cela, dit-il avec ce tour d'esprit qui est le sien et où le sérieux et la raillerie se mêlent, c'est pour cela que je n'ai jamais eu un grand fonds d'aigreur contre la Restauration; je lui savais gré en quelque sorte de m'avoir donné les idées que j'employais contre elle.»
Il faudrait se bien représenter ici la physionomie du monde où vivaient ses parents, une variété du grand monde, aimable, polie, distinguée de manières et de goût, mais fort tempérée d'idées, et sans mouvement à cet égard, sans initiative. Enfant de ce monde-là, pour avoir grandi au milieu, pour y être né, il en a tout naturellement le ton, la légèreté, la causerie sur tout sujet, le sentiment du ridicule; mais il fait tout bas ses réserves, il a ses idées de derrière la tête (comme les appelle Pascal), et il ne les dit pas. Voltairien, libéral, métaphysicien in petto, croyant à la vérité, disposé à écrire, il sent très-bien que ce n'est point là le lieu pour étaler toutes ces choses de nature si vive et si entière, et qui vont mal avec la transaction perpétuelle dont la bonne grâce sociale se compose: «C'était son plaisir, nous dit-il, son orgueil, que de sentir fermenter secrètement en lui les idées et même les passions du siècle, au milieu de ces salons conservateurs, à opinions royalistes et religieuses modérées, mais superficielles.» De cette philosophie, en particulier, qu'il avait trop à coeur pour la risquer devant tous, il aurait dit volontiers alors ce que le poète a dit du culte de la muse:
My shame in crowds, my solitary pride!
Lui, il aurait plutôt montré ses chansons, bien sûr qu'on les lui aurait plus facilement pardonnées.
Cependant, même à cette époque de travail solitaire et de logique presque absolue, même avant aucune initiation doctrinaire, cette fine nature était toute seule assez avertie, assez curieuse d'impartialité et assez difficile sur les conclusions, pour s'efforcer de concilier ses idées avec la modération véritable, et pour se garder de ce qu'avaient naturellement d'âpre et d'un peu grossier la politique et la philosophie révolutionnaires. C'était à la fois instinct d'un goût délicat, ennemi du commun, et sentiment d'un esprit équitable, qui lient compte des choses. Aussi, en même temps qu'il n'hésitait pas à mettre ses principes au-dessus des dynasties et des gouvernements, le jeune démocrate philosophe savait s'interdire l'espérance de rien renverser pour la pure satisfaction de ses principes, et il ne rejetait pas le voeu honorable qu'on pût ramener peu à peu le fait, comme on disait, sous l'empire du droit. En un mot, il s'évertuait à concilier dans sa pensée les institutions avec les théories. A aucune époque (c'est une justice qu'il peut se rendre), il n'a regardé le renversement comme un but; mais il l'a toujours accepté comme une chance.
Qu'une remarque ici, une conjecture me sait permise. Le monde même où il vivait, et contre lequel il était en garde, dut, ce me semble, l'aider en ce travail de modération plus que l'éminent jeune homme ne le crut peut-être. Habitant en quelque sorte dans deux atmosphères, il portait et gardait, sans y songer, de l'une dans l'autre. Il serait injuste de ne juger un milieu que par l'endroit où l'on s'en sépare, et d'omettre tout ce qu'il nous a insensiblement communiqué. La tiédeur d'opinions de la société pouvait sans doute l'impatienter souvent, l'irriter même un peu, et il aspirait à des régions plus franches; mais aussi, à peine rentré dans cet air plus vif de l'intelligence pure, il conservait un liant que l'école ne connut jamais, il cherchait un tempérament, il concevait des distinctions, des transitions, qui étaient autant de ressouvenirs de ce qu'il venait de quitter. L'homme d'esprit et l'homme du monde gardaient encore à vue le théoricien, et le sentiment du réel ne l'abandonnait pas. Dans ce monde d'ailleurs qu'il savait si bien, et parmi les amis particuliers de sa mère, se trouvaient deux hommes qu'il ne saurait avoir été indifférent à aucun bon esprit d'avoir connus et pratiqués dès la jeunesse. Ceux qui n'ont eu l'honneur d'aborder que tard M. Molé et M. Pasquier peuvent bien apprécier tout ce qu'on apprend à les voir et à les entendre, et que la théorie moderne ne supplée pas. Sans me permettre d'entrer ici dans les différences qui les caractérisent et en laissant de côté ce qu'il y a de particulier dans chacun d'eux, j'avoue pour mon compte avoir ignoré jusque-là, avant de l'avoir considéré dans leur exemple, ce que c'est que la justesse d'esprit en elle-même, cette faculté modérée, prudente, vraiment politique, qui ne devance qu'autant qu'il est nécessaire, mais toujours prête à comprendre, à accepter sagement, à aviser, et qui, après tant d'années, se retrouve sans fatigue au pas de tous les événements, si accélérés qu'ils aient pu être. Entouré de leur amicale bienveillance, prenant part à leur intimité, le jeune Rémusat, bien que poussé par sa nature à se chercher d'autres guides, dut gagner dans ce commerce un fonds de notions réelles, d'observations précises, qui servaient de point d'appui à la contradiction même, et qu'étaient loin de posséder, de soupçonner au départ, tous ceux qui, comme lui, allaient à la découverte. Ainsi informé et prémuni, il eut beau se lancer ensuite, il eut de l'abstraction, jamais du vague; il eut de l'audace, et il ne donna pas dans l'aventure.
Si rien n'est plus rare et plus profitable dans la jeunesse que d'apprendre à faire cas du jugement et de l'esprit de ceux dont on ne partage pas les opinions, rien aussi n'est calmant comme de voir ses propres opinions rencontrer quelque alliance et quelque bon accord autour de soi. M. de Rémusat éprouva de cette consolation en vivant dans la société de M. de Barante. Cet esprit élevé et fin, et qui a droit d'être difficile sur la qualité des autres, finit par le distinguer; il trouvait que c'était dommage qu'ainsi doué on ne fit rien, c'est-à-dire qu'on n'écrivît pas. Il lui ouvrit un premier jour sur les idées politiques ou même littéraires de la société de Coppet, et le jeune homme s'aperçut avec joie qu'il existait encore un lieu où le libéralisme était d'assez bonne compagnie, où se retrouvait quelque chose du mouvement de 89, et que ses opinions n'étaient point exclusivement reléguées dans les écoles ou les estaminets. Cela l'éclaira, dit-il, et par là même le modéra.
Il écrivait déjà beaucoup et pour lui seul. Tout en faisant son droit (1814-1817), il composa un certain roman de Sidney, dont le patriote de ce nom était le héros; il y avait déposé toutes ses idées sur la politique, la société, la vie, l'amour, et il en dit un peu sévèrement peut-être, sans nous mettre à même de le vérifier, que c'était une vraie déclamation. Mais les pages sur la jeunesse (1817), qui ouvrent les volumes de Mélanges, nous le représentent bien à cette date, dans sa lutte muette contre la société, aspirant à un idéal non encore défini, avec le sentiment d'une supériorité qui cherche son objet, avec une amertume d'ironie qui se retourne contre elle-même. Ce qui est surtout curieux à noter, c'est combien déjà il se juge, il se gourmande, il se châtie; tout ce qu'on serait tenté de lui opposer, il est le premier à se le dire, et bien plus durement et bien plus finement aussi. On le sent, cette roideur d'un premier stoïcisme est dès lors en voie de se détendre, de même que ce style, déjà tout formé et si subtil, s'assouplira. L'auteur nous peint là un Cléon qu'il a l'air de copier d'après nature. Tous, plus ou moins, nous avons ainsi en nous un premier type que nous aimons à détacher, à figurer en l'exagérant un peu, à faire poser devant nous et devant les autres; nous y jetons nos qualités, nos défauts; nous le caressons, nous le malmenons et finissons le plus souvent, dans notre impatience de tout ou rien, par l'immoler de désespoir et le faire mourir. Qu'on se rassure pourtant: Cléon ne meurt pas; il se transforme en vivant, il se perfectionne, il fait presque tout ce qu'il a dit qu'il ne fera pas, et son portrait, longtemps après retrouvé, ne paraît plus à nos yeux surpris qu'un des profils évanouis de notre jeunesse. En le revoyant, on ne peut que s'écrier comme Montaigne devant ses anciens portraits: C'est moi, et ce n'est plus moi!
«Ne vous obstinez pas, concluait le peintre de Cléon en s'adressant aux jeunes gens, à poursuivre un je ne sais quoi plus grand que vous-mêmes ou que votre époque; ou, si vous voulez absolument chercher quelque chose de grand, sachez quoi.» Pour lui, il ne tarda plus guère à le savoir. L'ouvrage posthume de Mme de Staël sur la Révolution parut; il l'émut vivement et lui causa un véritable enthousiasme. Un dernier rideau se leva de devant ses yeux, et ce nouveau monde politique et philosophique, qu'il n'avait encore vu que dans les nuages, se dessina désormais comme une terre promise et comme une conquête. On peut dire que sa formation complète et définitive date de ce moment, et qu'en posant le livre, tout l'homme en lui se sentit achevé.
Nous avons affaire à un esprit de nature très-complexe, et dans laquelle est entré déjà plus d'un élément. Une leçon métaphysique de M. Fercoc l'a ému, comme elle eût pu faire pour un Malebranche naissant; une chanson l'a fait tressaillir, comme s'il était une de ces choses légères et sacrées dont parle Platon, et voilà que l'intelligence politique le saisit comme un futur émule des Fox et des Russell. Nous ne prétendons pas compter dans cette riche et fine organisation toutes les impressions et les influences; mais nous tenons évidemment les principales, celles qui, en se croisant, ont formé la trame subtile, très imbris torti radios...
Toutes les idées et les vues que lui suggéra la lecture du livre de Mme de Staël, il les écrivit pour lui seul d'abord; mais, un jour, dans l'été de 1818, se trouvant à la campagne [228], il remit le morceau à M. de Barante, qui le questionnait sur ses études. M. de Barante en fut très-frappé, et dit qu'il le voulait garder pour le donner comme article à M. Guizot, qui dirigeait alors les Archives. Peu après [229], l'article parut en effet sous ce titre: De l'influence du dernier ouvrage de madame de Staël sur la jeune opinion publique; il était précédé de quelques lignes dues à la plume de M. Guizot:
Note 228:[ (retour) ] Au château du Marais, chez Mme de La Brîche, belle-soeur de la célèbre Mme d'Houdetot et belle-mère de M. le comte Molé. C'est au Marais aussi que, l'année précédente, il avait lu, pour la première fois, quelque chose de lui, le morceau sur la jeunesse, qui commence les Mélanges. Sur cette société d'un goût délicat, il n'avait pas craint de faire le premier essai d'une production de son esprit; mais, pour le morceau politique sur Mme de Staël, il ne s'ouvrit qu'à M. de Barante.
Note 229:[ (retour) ] Archives philosophiques, politiques et littéraires, tome V, 1818.
«Nous avons rendu compte, disait-on, du dernier ouvrage de Mme de Staël; nous n'avons pas hésité à affirmer qu'il exercerait une grande et salutaire influence. Nous avons dit que cette influence se ferait surtout sentir dans cette jeune génération, l'espoir de la France, qui naît aujourd'hui à la vie politique, que la Révolution et Bonaparte n'ont ni brisée ni pervertie, qui aime et veut la liberté sans que les intérêts ou les souvenirs du désordre corrompent ou obscurcissent ses sentiments et son jugement, à qui, enfin, les grands événements dont fut entouré son berceau ont déjà donné, sans lui en demander le prix, cette expérience qu'ils ont fait payer si cher à ses devanciers. Qu'il nous soit permis d'apporter ici, à l'appui de notre opinion, un exemple que nous ne saurions nous empêcher de trouver fort remarquable; c'est le petit écrit qu'a inspiré à un jeune homme la lecture de l'ouvrage de Mme de Staël; sans doute les semences que contient cet ouvrage trouveront rarement une terre aussi promptement, aussi richement féconde. Mais l'exemple n'en a que plus de valeur; ce qui a pu exciter dans un esprit naturellement distingué tant d'idées saines, tant de sentiments nobles, ne manquera pas, à coup sûr, de les propager dans un grand nombre d'autres esprits. Ces sentiments et ces idées forment déjà notre atmosphère morale, et il faut que les gouvernements s'y placent aussi, car, hors de là, il n'y a point d'air vital.»
Suivaient les pages sur la Révolution française qu'on peut lire en partie reproduites au tome Ier des Mélanges[230]. L'article fit du bruit, et même un peu de scandale, dans les cercles où vivait le jeune auteur. Il y avait à cela plusieurs raisons, et non pas toutes frivoles. Le fils jugeait l'Empire, et ses parents l'avaient servi. Depuis la Restauration, M. de Rémusat père était préfet, le fils lui-même semblait destiné alors à une carrière au sein de l'ordre établi[231]. Juger de si haut le régime d'hier, tracer si décidément la marche à celui d'aujourd'hui, c'était une grande hardiesse assurément dans un jeune homme. Et puis faire un article de journal! passe encore si c'eût été une chanson. En revanche, M. Auguste de Staël cherchait, pour le remercier, l'admirateur de sa mère; Mme de Broglie lui écrivait pour l'appeler; M. Guizot l'attirait chez lui, et M. Royer-Collard qu'il y rencontrait un soir, et devant qui on parlait de je ne sais quel ouvrage nouveau, se prit à dire de ce ton qu'on lui connaît: Je ne le relirai pas, et se retournant aussitôt vers le jeune Rémusat: Je vous ai relu, monsieur[232].
Note 230:[ (retour) ] Pages 92-102.
Note 231:[ (retour) ] M. Molé, à ce moment ministre de la marine, l'avait admis à travailler dans la Direction des Colonies.
Note 232:[ (retour) ] M. Royer-Collard lui-même avait reçu une vive impression de cet ouvrage posthume de Mme de Staël; jusque-là il avait toujours eu contre elle d'assez fortes préventions; mais en lisant ces Considérations si hautes, si viriles et à la fois si prudentes, sur la Révolution française, il rendit les armes et s'avoua vaincu. Le doyen du groupe ne sentit pas autrement que le plus jeune initié.
Chacun a son destin qui, tôt ou tard, se fait jour: fata viam invenient. Cela est vrai des individus comme des empires. Voilà donc M. de Rémusat auteur, et le voilà du groupe doctrinaire. Son étoile l'y conduisait. C'était bien le monde qui lui convenait le mieux comme exercice et développement de la pensée, un monde aussi ennemi du commun populaire que du convenu des autres salons, qui ne craint point les idées, pas même les systèmes; où tout fait question, où tout se discute, s'analyse, se généralise; où l'esprit n'a pas trop de tous ses replis, ni l'entendement de toutes ses formes; où les lectures solides, les considérations élevées se résument toujours et s'aiguisent eu une rédaction ingénieuse; où cette ingéniosité de tour est un cachet non moins distinctif que la haine du médiocre. On a depuis appliqué la qualification de doctrinaire à tant de choses et à tant de gens, que c'est à faire pitié, quand on sait combien ce terme se restreignait primitivement à une élite, presque à une secte d'esprits éminents qui ne se pouvaient confondre avec les plus proches. Le gros public n'en fait jamais d'autres; mais c'est assurément la plus lourde injure qu'il ait pu infliger aux vrais doctrinaires que de les envelopper dans cet à-peu-près. Durant les dernières années, quand il entendait prodiguer l'appellation devenue banale, M. Royer-Collard disait: «Que veulent-ils parler de doctrinaires? Ce que je sais, c'est que nous étions trois d'abord, M. de Serre, Camille Jordan et moi.» Sans remonter si haut, sans nous reporter à cet âge presque mythologique du parti doctrinaire, nous trouvons, au moment où M. de Rémusat y fit son entrée, que la tête du groupe se composait exactement de M. Royer-Collard, du duc de Broglie, de M. de Barante et de M. Guizot. En se liant avec tous, et plus particulièrement encore avec M. Guizot, dont il se plaît à dire qu'aucun esprit n'a plus agi sur le sien, M. de Rémusat garda, comme on peut croire, sa propre originalité. Bien jeune, il apportait des idées et même des convictions déjà faites, un fonds de pure gauche en politique, le culte philosophique de la raison et de la vérité; il se doctrinarisa pour la forme et pour l'agrément.
Dans le même temps, sa métaphysique s'éclairait d'un nouveau jour en rencontrant celle de M. Cousin, et tout d'abord il marqua dans l'école philosophique au premier rang des amateurs, en attendant qu'il y fît sa place comme un maître. Cette veine plus tard se retrouvera.
Une question se présente qu'autant vaut peut-être agiter ici et qu'aussi bien nous ne saurions éluder. En présence d'une nature si complexe, mais si loyale et si franche, qu'avons-nous après tout à craindre de pousser jusqu'au bout l'étude? Et d'ailleurs, sous l'oeil d'un esprit si clairvoyant, n'est-ce pas le seul digne hommage? M. de Rémusat a certes en lui du sceptique, il a du railleur, et de plus il aime la vérité, et il eut à de certains jours, il a pour elle de ces merveilleux amours dont parle Cicéron après Platon. Or lequel des deux en lui domine? lequel, en définitive, se rencontre le plus avant pour qui le sonde? Est-ce le fond solide ou l'ondoyant? Vous croyez que c'est l'ondoyant; mais n'y a-t-il pas un fond plus solide par-delà? Vous croyez que c'est le solide; mais n'y a-t-il point par-delà un fond plus fuyant encore? Là est le noeud du problème. Qui peut dire ce dernier mot des autres? Le sait-on soi-même de soi? Souvent (si je l'osais dire) il n'y a pas de fond véritable en nous, il n'y a que des surfaces à l'infini.
En nous tenant pourtant à notre objet, que voyons-nous? qu'avons-nous vu déjà? Jeune homme, il aimait la métaphysique, et tout à côté il faisait des chansons; il avait ses opinions, ses idées chères, intimes, et tout à côté il les analysait, il s'en rendait compte. Dans cette mesure, nous le possédons au complet, ce me semble. Tel il est, tel il sera. Chez lui, la chanson, ou, si vous aimez mieux, la raillerie fine s'en va accoster la métaphysique, la prendre sous le bras dans ses heures de récréation, si bien qu'on ne sait par moments laquelle devance et a le pas sur l'autre. Et d'autre part l'analyse aussi, l'inexorable analyse, accoste toujours sa conviction ou sa passion, et l'observe et la décompose chemin faisant, au point de la déconcerter, si celle-ci n'était bien ferme et bien décidée à persister quand même. Tout cela marche et coexiste sans se détruire. Figurons-nous bien le cortége: la plus pénétrante des analyses à droite, la plus fine des railleries à gauche; et pourtant, il y a une ardeur, une conviction qui, chez cette nature élevée, a la force de cheminer entre ce double accompagnement.
On le comprend toutefois, pour atteindre jusqu'ici à toute sa destinée, soit politique, soit littéraire, pour remplir, comme on dit, tout son mérite, qu'a-t-il manqué à une supériorité si constante? Rien qu'un défaut peut-être. Mais, certainement, une qualité de moins aurait mis ses autres qualités plus à l'aise. Elles se sont tenues en échec l'une l'autre. Et qu'importe? dirons-nous, et dira comme nous quiconque ne se règle pas sur le paraître. Ce qui a pu nuire ainsi à l'entier développement extérieur et à l'effet solennel de l'ensemble aura tourné plus sûrement au profit de la distinction exquise, de la connaissance infinie et de l'agrément. Il y a en un seul plusieurs hommes qui pensent, qui jouent, qui s'animent, qui se prennent à partie, qui se répondent, (chose plus rare!) qui vous écoutent et qui vous répondent aussi, et le tout fait une réunion délicieuse, totam suavissimam gentem, disait Voltaire en parlant de la plus aimable des sociétés philosophiques de sa jeunesse.
Quoi qu'il en soit de ce charme intérieur, M. de Rémusat a beaucoup agi au dehors, beaucoup influé, beaucoup écrit, sans parler de l'avenir ouvert qui lui reste. Voyons-le à l'oeuvre dans le passé; il s'y est mis de bonne heure, et voilà près de trente ans. Son début fut du côté de la politique. Depuis la fin de 1816, la Restauration marchait dans le sans de la Charte et se rapprochait lentement du libéralisme. L'ordonnance du 5 septembre, en brisant la Chambre de 1815, avait rendu au gouvernement de Louis XVIII la liberté de son action. Pendant les quatre années qui suivirent, il y eut une tentative sérieuse, sincère, pour poser les bases du régime constitutionnel, et le mettre en équilibre au milieu des violences des partis. Ce furent même, à les envisager de loin, les seules années durant lesquelles la Restauration aurait pu réellement se fonder par ses propres mains et s'affermir. Le ministère Villèle, en venant, dès 1821, reprendre à sa manière l'oeuvre de la Chambre de 1815 et en se prolongeant six ans, perdit tout; il mit la méfiance et la désaffection dans tous les rangs. Il n'y eut plus, après ce long et détestable ministère, qu'une courte halte sous M. de Martignac, une halte en apparence triomphante, mais inquiétée au fond et compromise par le souvenir de tout ce qui avait précédé. Le terrain était miné sous les pieds, et, quoique l'atmosphère générale des esprits fût alors fort calmée et presque libre d'orages, une Cour aveugle ne le croyait pas, et on ne croyait guère en elle. La Restauration se divise donc naturellement en deux portions, celle qui précède le ministère Villèle, et celle qui en provient. M. de Rémusat, qui prit une part si brillante aux luttes de la seconde moitié et qui fut, vers la fin, un des chefs de la jeune garde militante, combattit aussi dans la période antérieure comme un actif et vaillant soldat. Le premier ministère de M. de Richelieu, en se dissolvant de lui-même à la fin de 1818, avait fait place au cabinet présidé par M. Dessoles, qui fut le plus libéral de tous ceux de la Restauration. Le jeune Rémusat y devint ministériel, et ce fut son seul temps de ministérialisme avant 1830. Tout récemment lié par son article des Archives avec les chefs doctrinaires qui étaient les conseillers intimes du cabinet, il suivit M. Guizot, alors directeur général à l'intérieur, et pendant toute l'année 1819 il servit de sa plume une politique qui tendait à réaliser ses voeux. On l'employa utilement à ces sortes d'écrits destinés à la circonstance, et qui ne lui survivent pas. De cette quantité de publications officielles ou semi-officielles, exposés de motifs, brochures explicatives des projets de loi, etc., etc., nous n'en indiquerons qu'une sur la responsabilité des ministres, et une autre sur la liberté de la presse. Cette dernière, qui avait pour objet de motiver et d'appuyer les projets de loi présentés sur la définition des délits de presse et sur leur mode de jugement par le jury [233], se recommande encore aujourd'hui par des idées générales très-hautes, très-fermes, exprimées non sans éclat. Il m'est impossible d'y rien noter de juvénile, si ce n'est peut-être une certaine forme condensée, un enchaînement parfois si serré qu'il peut paraître obscur, en un mot une légère exagération de la maturité. L'auteur y embrasse et y résume d'un coup d'oeil philosophique les différentes phases par lesquelles a passé la liberté de la presse en France. L'opinion sur ce chapitre devança toujours les lois, et les éluda. Ce fut seulement dans la première moitié du XVIIIe siècle que l'opinion commença à devenir une puissance:
«Dès cette époque, disait M. de Rémusat, la liberté de penser, suite naturelle de cette oisiveté de la civilisation, qui, suspendant le cours des passions violentes, force l'esprit à se replier sur lui-même, à scruter ses propres conceptions, et remet ainsi les croyances sous le contrôle du raisonnement; la liberté de penser, gênée par la double barrière que lui opposaient le pouvoir et l'usage, cherchait de toutes parts une issue, impatiente de se produire au dehors. Comme elle aspirait à la notoriété, elle ne tarda pas à regretter l'absence de la liberté d'écrire et s'efforça de la rejoindre partout où elle eut l'espoir de la trouver. Quoique celle-ci ne fût nulle part établie, chaque État cependant la recélait par rapport aux États voisins. Il suffisait, pour en jouir, de passer deux fois la frontière; la pensée qui sortait manuscrite revenait imprimée dans son pays natal. Un livre hardi était alors poursuivi comme contrebande, et les auteurs cherchaient moins à éluder les tribunaux que la douane.»
Note 233:[ (retour) ] Voici le titre exact: De la Liberté de la Presse, et des Projets de loi présentés à la Chambre des Députés dans lu séance du lundi 22 mars 1819.
«La prohibition produisit son effet ordinaire; elle encouragea la fraude. La France fut couverte d'ouvrages, dont le plus grand mérite était d'être défendus. L'impossibilité de les saisir tous amena quelque tolérance, et les exceptions se multiplièrent, malgré les édits et les arrêts; car les ministres, qui se piquaient d'être à la mode, se montrèrent moins rigoureux que le parlement. La prohibition ne servait, en effet, que l'ordre établi, dont on commençait à se soucier très-peu; la liberté plaisait à la bonne compagnie, la première puissance de cette époque. Les livres qui flattaient son esprit furent donc accueillis avec empressement. Tel qui en requérait la lacération eût rougi de ne pas les avoir dans sa bibliothèque, et plus d'un lisait par goût les pages qu'il faisait brûler par convenance.»
Note 233:[ (retour) ] Voici le titre exact: De la Liberté de la Presse, et des Projets de loi présentés à la Chambre des Députés dans lu séance du lundi 22 mars 1819.
On ne saurait mieux dire ni rendre plus fidèlement l'esprit d'un siècle. L'auteur rapporte à M. Turgot l'honneur d'avoir l'un des premiers, le premier peut-être, fait entrer la publicité dans ce qu'on avait jusqu'alors assez singulièrement nommé les affaires publiques. L'abbé Morellet, un écrivain que l'on a toujours rencontré, disait M. de Rémusat, dans la route de la vérité et de la justice [234], avait composé, en 1764, des réflexions sur les avantages de la liberté d'écrire et d'imprimer sur les matières de l'administration; son livre ne put être imprimé que dix ans après, sous le ministère de M. Turgot. Depuis lors, et malgré les efforts restrictifs, la liberté politique de la presse ne cessa de gagner du terrain: elle existait de fait au moment de la convocation des États-généraux. Proclamée alors plutôt que constituée, elle partagea, sous les régimes qui suivirent, le sort de toutes les autres libertés; la faction dominante se l'adjugea, et elle devint, un des privilèges du plus fort.
Note 234:[ (retour) ] Notez ces traces directes du XVIIIe siècle, plus marquées que ne les admet en général l'école doctrinaire.
«Toujours est-il vrai de dire, ajoutait l'auteur, que, même alors, en qualité d'instrument de publicité, la presse fut regardée comme un moyen de gouvernement, et le dernier maître qui a possédé la France le reconnut lui-même à son tour. Dans le grand nombre des nécessités politiques qu'impose le temps où nous vivons, il n'y en a guère qui aient échappé à sa pénétration, hors la nécessité d'être juste. Véritable usurpateur des forces de la société, il s'en arrogea l'emploi pour s'en approprier le bénéfice, espèce de grand monopole qu'il voulut étendre sur l'Europe entière. C'est ainsi que, remarquant la puissance actuelle de la presse, il la confisqua au profit de son empire, et la contraignit à devenir complice de son système de déception; mais cet abus même indique qu'en cela, comme en tout, il comprit son siècle; et la preuve qu'il le comprit, c'est qu'il ne chercha pas moins à le corrompre qu'à le comprimer. Non content d'effrayer par la force, d'entraîner par le succès, d'éblouir par la gloire, il jugea qu'il fallait encore s'adresser à l'esprit des hommes et le séduire; il se mit à plaider lui-même, dans le Moniteur, la cause qu'il gagnait avec son épée. Je ne sache pas de signe plus frappant de la nature du temps où nous sommes, que cette obligation où se crut un conquérant de se faire sophiste; singulière combinaison, qui semble à la fois une insulte et un hommage à la raison humaine!»
Poursuivant ses déductions, l'auteur s'appliquait à montrer que la liberté reconnue aux citoyens de communiquer entre eux et de prendre acte de leurs opinions (ce qui, dans un grand empire, ne peut se faire que par la presse) était le seul moyen de créer une pensée commune fondée sur un commun intérêt, de hâter la formation des masses, et, en dissipant les fantômes nés du conflit des souvenirs, d'éclairer la société entière sur son état réel, sur les forces qui avaient grandi et s'étaient développées chez elle en silence; pour les faire tout aussitôt apparaître, il ne fallait qu'un gouvernement libre: la Restauration, disait-il vivement, a mis la France au grand jour.
Et repoussant les évocations du passé qui défigurent le présent et qui empêchent de le reconnaître dans ce qu'il a d'essentiel et de nouveau, il signalait cet autre genre d'illusion tournée vers l'avenir, et qui consiste à rêver toujours au delà, à chercher plus loin vaguement ce que déjà l'on possède si l'on sait bien en user: «Est-il donc si difficile, concluait-il, de voir ce qui est, et de sentir qu'il n'y a plus lieu d'appréhender des événements qui sont aujourd'hui consommés, ni de désirer des résultats qui maintenant sont obtenus?»
C'est ainsi qu'il cherchait à convaincre la Restauration du bienfait qu'elle recelait et à le lui faire rendre sans contrainte. Le publiciste éclairé dégageait à merveille les idées et les intérêts; mais alors on avait à compter avec les passions.
Toujours et partout on a plus ou moins à compter avec elles, avec les entêtements ou avec les rêves, avec un faux imprévu qui déjoue. Lorsqu'on est jeune, qu'on a l'esprit élevé comme le coeur, et qu'on croit à la raison universelle, si clairvoyant et si avisé d'ailleurs qu'on puisse être, on est d'abord tenté de se dire que la sottise humaine a fait son temps et que le règne du vrai commence, tandis qu'en réalité cette sottise ne fait que changer de costume avec les âges, et que, sous une forme ou sous une autre, elle est notre contemporaine toujours.
M. de Rémusat, jeune, luttait contre de semblables idées, et, toutes les fois que l'occasion s'en représente, nous le retrouvons qui lutte encore. Il n'admet pas que l'humanité soit dupe. Qui mieux que lui, avec sa finesse, sait pénétrer les préjugés et les travers de son temps, ceux de l'espèce même? Il se fait assurément toutes les objections. Et pourtant il a foi, il se confie volontiers en l'instinct public, en la raison croissante des masses. Ce n'est pas pour la forme, c'est en conscience que cet esprit d'élite fait appel au voeu des majorités, qu'il leur accorde non-seulement une puissance de fait, mais comme une faculté de justesse. Il est bien peu d'hommes, depuis vingt-cinq ans, dont le libéralisme ne se soit usé, découragé ou perverti; le sien a tenu bon et a gardé de sa flamme. Chez un esprit de cette qualité, c'est une sorte de phénomène. On peut dire de lui qu'il a une religion politique.
Nous en retrouverions l'idée et presque le dogme proclamé dans une brochure, la première à laquelle il ait mis son nom, et qu'il publia en 1820 sous le titre: De la Procédure par jurés en matière criminelle. Le ministère de 1819 préparait sur cette matière une loi, dont M. de Broglie, déjà le plus savant des légistes politiques, était l'inspirateur. Une commission avait été nommée; M. de Rémusat, qui en faisait partie comme secrétaire, évoqua à lui la question et composa une espèce d'ouvrage, de traité, qui avait pour but d'éclairer et de sonder l'opinion, mais qui ne parut qu'au lendemain de la circonstance et d'un air de théorie.
Dans les premières pages, l'auteur trace à la politique, à la science de la société (comme il la définit), une sorte de voie moyenne entre l'utopie et l'empirisme, entre l'idée pure et la pratique trop réelle:
«Si la politique, disait-il, ne voit dans les événements que de vaines formes, dans les noms propres que de vains signes, elle ne sait qu'inventer des lois chimériques pour un monde supposé; si elle n'aperçoit ici-bas que des accidents et des individus, elle gouverne le monde par des expédients: placée entre la République de Platon et le Prince de Machiavel, elle rêve comme Harrington ou règne comme Charles-Quint.»
S'attachant à dégager le droit sous le fait et à maintenir la part de la raison à travers le hasard, il estime qu'à toutes les époques de la civilisation il est possible et il serait utile de revendiquer la vérité, mais cela lui paraît surtout vrai du temps présent:
«On peut juger diversement le passé, dit-il, mais on doit du moins reconnaître que le temps présent a cet avantage que nulle idée n'a la certitude d'être inutile: la raison n'est plus sans espérance; comme une autre, elle a ses chances de fortune. Si elle n'est pas sûre de vaincre, toujours peut-elle se présenter dans la lice. Comme le berger de Virgile, la liberté l'a regardée tard, mais enfin la liberté est venue et ne l'a point trouvée oisive comme lui.»
Libertas, quae sera tamen respexit inertem.
On reconnaît là une de ces allusions classiques comme les aime la plume de M. de Rémusat. L'ingénieuse finesse du talent littéraire se décèle jusque dans ces matières un peu sombres[235].
Note 235:[ (retour) ] C'est ainsi qu'au début de sa brochure sur la Liberté de la Presse il montrait cette liberté invoquée tour à tour de chaque parti dans la disgrâce, mais le plus souvent repoussée des mêmes gens sitôt qu'ils la voient paraître: «Au triste accueil qu'elle reçoit d'eux, disait-il, on serait tenté de penser qu'ils l'invoquaient comme le bûcheron de la fable invoquait la Mort; elle ne les aide qu'à recharger leur fardeau, et ils la prient de repartir.» Ce genre d'agrément détourné est un des cachets de sa manière.
Continuant de plaider la cause de la raison émancipée et des conséquences toutes nouvelles qui en découlent, il pose d'une façon absolue certains principes, il se complaît à dérouler certaines maximes générales qu'il est piquant, après tant d'années, de pouvoir confronter avec les résultats et de contrôler:
«Les événements, écrivait-il, semblent avoir préparé la France pour l'application des théories, et les faits ont en quelque sorte travaillé pour les principes. Jamais société ne s'est trouvée, pour ainsi dire, dans une disposition plus rationnelle. Les opinions ne demandent aujourd'hui qu'à devenir des lois, et ces lois n'ont point à briser des habitudes, des préjugés, des intérêts, toutes ces entraves inévitables et souvent légitimes qui gênent presque en tous lieux l'essor de la vérité. Telle est notre situation, que ce qui exposerait d'autres peuples nous rassure: nous attendons comme une garantie ce qu'ils ambitionneraient comme une conquête; l'esprit de conservation sollicite chez nous ce que réclame ailleurs l'esprit de nouveauté. La liberté politique n'est plus pour nous une affaire de goût, mais de calcul... Loin d'exposer aucune existence, elle les tranquillise toutes; loin d'irriter les passions, elle les pacifie... Encouragée par cette disposition générale des esprits, la pensée individuelle se sent à l'aise et ne craint plus de se livrer à elle-même;... sur quelque point de l'ordre politique qu'elle se porte, elle trouve presque toujours qu'elle a été prévenue par l'opinion, disons mieux, par l'instinct public, qui d'avance signale les abus, dénonce les besoins, demande les réformes. La tâche des publicistes en devient plus facile; il ne s'agit plus pour eux de deviner, mais d'entendre; ils ne provoquent plus, ils répondent.»
Il fallait être doué à la fois d'une grande puissance de discernement et d'abstraction pour voir ainsi à la fin de 1819. Le fait est que si l'on peut se figurer le corps social d'alors sans les accidents et les symptômes qui masquaient sa disposition fondamentale, il demandait plutôt à être traité dans ce sens; mais ces accidents, ces symptômes ne faisaient-ils pas une complication grave, qui devenait par moments l'objet principal et qui contrariait la méthode pure? En essayant d'appliquer directement leurs principes sous le ministère Dessoles, en se préoccupant plus des choses que des hommes, et en se persuadant trop que le rôle de l'homme d'État se réduisait désormais à celui de législateur, des esprits éclairés tinrent-ils assez de compte de toute cette situation réelle, et n'eurent-ils pas trop de confiance en un malade qui n'était pas assez calmé? Ils discernaient avec une rare supériorité de coup d'oeil le fond du tempérament du malade, qui était excellent, mais ils faisaient abstraction de la fièvre qui lui restait, et dont les accès allaient redoubler. Ils se flattaient d'interroger le pays indépendamment des partis; les partis s'en mêlèrent et répondirent. L'élection de l'abbé Grégoire, par exemple, ne nous effraie pas aujourd'hui, mais elle ne pouvait point ne pas effrayer les régnants d'alors, et elle semblait un défi que devaient exploiter avec fureur ceux qui avaient pour cri: la Charte et les honnêtes gens. La division se mit dans le cabinet et au sein du groupe doctrinaire lui-même. L'assassinat du duc de Berry trancha le noeud et rejeta loin la mise en oeuvre des théories. Le second ministère de M. de Richelieu, en essayant de s'interposer dans cette crise, et en le faisant avec une sincérité, avec un dévouement incontestables de la part de plusieurs d'entre, ses membres, ne put que retarder par des biais et mitiger par des palliatifs un résultat prévu. La santé de Louis XVIII, qui s'affaissait à vue d'oeil et entraînait sa volonté, la fixité étroite et opiniâtre du comte d'Artois, qui convoitait cette fin de règne, c'étaient là des données matérielles et presque fatales dans la politique du moment, et tout l'art humain n'y pouvait rien. Il arriva donc en définitive ce qui arrive si souvent dans les choses humaines: la raison n'eut pas tout à fait tort, elle ne fut qu'en partie déjouée. Elle eut, comme une autre, ses chances de fortune, selon que le remarquait spirituellement M. de Rémusat, c'est-à-dire qu'elle obtint dix ans plus tard, et par l'auxiliaire d'un fait instantané, un régime dont la société eût réclamé l'application graduelle et ménagée dix ans plus tôt. Mais, le jour où les réformes furent conquises, la société, de nouveau remuée, n'y répondit pas comme elle aurait fait en temps plus utile. Des passions nouvelles se dessinèrent; des désirs confus, un vague malaise ont succédé, qui, chez une nation mobile, sont peut-être pires que les passions mêmes. Ces ennuis et ces désirs compliquent la situation présente, tout comme les passions d'alors compliquaient cette disposition rationnelle d'autrefois; et si l'on voulait prêter l'oreille aujourd'hui à l'instinct public pour savoir au juste ce qu'il demande, on serait vraiment fort embarrassé de le dire et de lui répondre. Et c'est ainsi que le règne de la raison s'ajourne toujours.
Ces réflexions s'adressent bien plutôt à la théorie doctrinaire primitive qu'à M. de Rémusat lui-même, dont j'ai indique les diversités particulières; mais, dans cet écrit de 1820, il a payé un plus large tribut que partout ailleurs au pur doctrinarisme pour le fond comme pour la forme. Si l'ensemble de l'ouvrage prouve une grande force d'analyse, le style, par son caractère abstrait et scientifique, y jure un peu avec ce que cet élégant esprit a naturellement de souple et de dispos jusque dans sa fermeté.
Ajoutons pour mémoire un écrit sans nom d'auteur, composé pendant les orages de la loi des élections, en juin 1820[236], et distribué aux Chambres, et l'on aura idée de la part très-active que prit M. de Rémusat à la politique dans cette première période de la Restauration. Une chanson de lui, pleine de sentiment, intitulée le Retour ou le mois de juin 1820, nous le montrerait abandonnant, abjurant à cette heure une querelle qu'il jugeait désespérée, et se retournant vers des dieux-plus indulgents:
Je le sens trop, les jours de mon jeune âge
A de faux dieux étaient sacrifiés;
Deux ans d'erreur m'ont enfin rendu sage,
Et la raison me ramène à tes pieds.
Note 236:[ (retour) ] Sous ce titre: Amendements à la loi des élections.
Mais c'est dans la littérature que nous devons suivre seulement et saluer son retour.
Un mot pourtant encore, avant de prendre congé avec lui de cette première époque. M. de Rémusat a beaucoup de projets pour l'avenir; de ce nombre il en est un très-simple, très-facile à réaliser, et qui mérite bien d'occuper sa plume quelque matin: c'est de tracer un portrait de M. de Serre, de cette figure si élevée, si intéressante, de cet orateur à la voix noble et pure, et qui, même lorsqu'il se trompait, ne cédait qu'à des illusions généreuses. En revenant sur un sujet si bien connu de lui, M. de Rémusat retrouverait ses jeunes impressions, ses premières flammes, et il les saurait tempérer de cette lumière plus adoucie qui naît de la perspective. Ce serait une occasion heureuse de résumer et de concentrer autour d'une figure brillante tant de souvenirs personnels devenus sitôt de l'histoire[237].
Note 237:[ (retour) ] M. Royer-Collard me fit l'honneur une fois de me parler de M. de Serre, son ami, «le seul homme, disait-il, avec qui il ait vécu durant des années en intimité et en communication parfaite, profonde. Camille Jordan n'était pas un esprit aussi sérieux, c'était plutôt un homme charmant et du monde. Mais M. de Serre sérieux, imagination, éloquence, il avait tout; il y joignait seulement la faculté de se faire des illusions. C'est ce qui l'a perdu à la fin. Il a cru sincèrement qu'il allait sauver la monarchie, et il a rompu avec ses antécédents.—Il s'étonnait que je ne le suivisse pas, ajoutait M. Royer-Collard: Moi, lui ai-je dit, je ne suis pas, je reste. Mais je ne lui en ai jamais voulu. Il y avait-entre nous de l'ineffaçable.»
Même en 1819, et dans le moment où il se livrait le plus à l'entraînement politique, M. de Rémusat n'avait pas tout à fait laissé la littérature. C'est en cette année que fut fondé le Lycée, où Charles Loyson et M. Villemain l'appelèrent. Les opinions exprimées dans ce recueil étaient en général classiques, mais modérées, ouvertes, conciliantes; elles avaient une couleur de centre droit littéraire. M. de Rémusat y forma une sorte de côté gauche. Les deux articles qu'il a recueillis dans ses Mélanges (sur Jacopo Ortis et sur la Révolution du théâtre)[238] nous le montrent, dès l'entrée, critique aguerri et résolu novateur. Les pages dans lesquelles il compare ensemble Werther et René, à l'occasion du héros très-secondaire de Foscolo, sont d'un voisin de cette famille et qui s'est autrefois assez inoculé de ces maladies pour ne plus s'arrêter au coloris littéraire et pour ne s'attacher qu'au germe caché. Le passage sur René pourtant doit sembler sévère, en ce que, pour la juger, il commence par dépouiller une nature poétique de tous ses rayons. Quant aux pages de pronostic sur la révolution du théâtre, on y sent, à travers toutes les politesses, un témoin hardi et ennuyé qui, pour peu que cela traîne, est tout prêt à se mettre de la partie, et qui, en attendant, harcèle avec grâce les retardataires. Quelle plus fine et plus piquante raillerie que celle qu'il fait de ces honnêtes bourgeois de la république des lettres, gens à idées rangées, bornés d'ambition et de désirs, satisfaits du fonds acquis, et trouvant d'avance téméraire qu'on prétende y rien ajouter: «Ce sont, dit-il en demandant pardon de l'expression, des esprits retirés, qui ne produisent et n'acquièrent plus; mais ils ont cela de remarquable qu'ils ne peuvent souffrir que d'autres fassent fortune.» Relevant le besoin de nouveauté qui partout se faisait sourdement sentir, et qui s'annonçait par le dégoût du factice et du commun, ces deux grands défauts de notre scène: «Qu'il paraisse, s'écriait-il, une imagination indépendante et féconde, dont la puissance corresponde à ce besoin et qui trouve en elle-même les moyens de le satisfaire, et les obstacles, les opinions, les habitudes ne pourront l'arrêter.» Bien des années se sont écoulées depuis, non pas sans toutes sortes de tentatives, et le génie, le génie complet, évoqué par la critique, n'a point répondu: de guerre lasse, un jour de loisir, M. de Rémusat s'est mis, vers 1836, à faire un drame d'Abélard, qui, lorsqu'il sera publié (car il le sera, nous l'espérons bien), paraîtra probablement ce que la tentative moderne, à la lecture, aura produit de plus considérable, de plus vrai et de plus attachant. Avoir su trouver l'intérêt, l'émotion, la bonne plaisanterie, l'action enfin, dans la dialectique, dans les catégories, dans la scolastique, le détour assurément doit sembler original et neuf. Il est curieux de suivre tout ce dont est capable un grand esprit piqué au jeu, et de voir, en désespoir de cause, la philosophie se faisant drame, la critique, à ce degré de puissance, devenue créatrice. Mais n'anticipons point le moment.
Note 238:[ (retour) ] J'en noie un troisième, qui n'a pas été recueilli, sur les Oeuvres de madame de Staël (Lycée, tome III, page 156).
Les doctrinaires disgraciés, après s'être donné la satisfaction de voir tomber le second ministère Richelieu et d'y aider pour leur part, revinrent à la littérature, à la philosophie, à l'histoire; ils reportèrent leur mouvement d'idées dans ces champs féconds où ils étaient maîtres, et où les défauts de leur politique devenaient presque des qualités de leur étude. Dans toutes les branches, excepté la poésie, ils laissèrent des traces profondes, et contribuèrent plus que personne à fertiliser la dernière moitié de la Restauration, de même que leur rentrée en masse aux affaires après juillet 1830, en voulant doter le régime actuel de sa politique, l'a trop déshérité de la haute culture intellectuelle.
M. de Rémusat suivit ou devança ces divers mouvements du groupe avec activité, avec aisance et à son plaisir. On vient de le voir préludant au mouvement romantique dans le Lycée. Il apprenait l'allemand pour lire Kant, et il s'en servit pour traduire avec son ami, M. de Guizard, le théâtre presque entier de Goethe[239], dans la collection des Théâtres étrangers. On trouverait dans ce même recueil des notices de lui sur quelques-unes des pièces de Goethe, ainsi que sur le 24 Février de Werner, sur l'Emilia Galotti de Lessing (1821-1822).—C'était le moment où il faisait pour l'édition de Cicéron, publiée par M. Victor Le Clerc, la traduction du De Legibus dont nous avons parlé. La remarquable préface qu'il mit en tête, à côté du cachet métaphysique moderne dont elle est empreinte, offre des traces de sa préoccupation politique récente. En montrant le parti aristocratique dont était Cicéron, il songe évidemment au côté droit arrivant aux affaires, et il peint l'un dans l'autre, trait pour trait[240].
Note 239:[ (retour) ] Tout le théâtre,—hors le Faust, traduit par M. de Sainte-Aulaire.
Note 240:[ (retour) ] «Point de nouveauté si nécessaire et si légitime, écrivait-il, qu'ils ne crussent de leur devoir de repousser; point d'usage reçu, point d'abus infime, pourvu qu'il fût ancien, qu'on ne les vît s'efforcer à tout prix de conserver ou de restaurer. L'antiquité, la sagesse de leurs pères, étaient pour eux la règle infaillible. Ils ne négligeaient aucune occasion d'assurer le moindre droit, le moindre privilège à l'ordre sénatorial et au corps des patriciens, comme aux défenseurs des moeurs et des lois du passé. Le maintien ou le rétablissement du gouvernement aristocratique, le retour à ce qu'ils regardaient comme l'ancien régime, était leur seul effort et leur unique doctrine. Elle aurait pu se réduire à ces deux mots: les douze Tables et les honnêtes gens.» (Préface du De Legibus, page 15.) Pour bien entendre l'allusion, il faut se rappeler la devise royaliste du Conservateur et de la Monarchie selon la Charte.
Cependant, à la fin de 1821, M. de Rémusat avait perdu sa mère; un des premiers actes du ministère Villèle fut de destituer son père: le jeune homme se trouva tout à fait libre. Si dans les trois dernières années, en effet, il s'était émancipé politiquement, il ne l'avait fait encore que dans une certaine mesure et avec des égards pour les désirs respectés. Il put désormais se jeter sans balancer dans l'opposition militante. Tout en conservant des liens intimes avec les doctrinaires, il suivit plus hardiment la pente de son âge et de ses opinions qui l'inclinaient vers la gauche.
Les Tablettes se fondèrent (1823); il a raconté, dans l'article sur M. Jouffroy, comment ce recueil périodique devint le point de réunion des trois groupes, des trois pelotons, comme il les appelle, qui formaient le corps de la jeune milice: 1° M. Thiers et son ami Mignet, ne faisant qu'un à eux deux et semblant plusieurs; 2° M. Jouffroy et les proscrits de l'École normale; 3° enfin, les volontaires sortis des salons, et Parisiens pour la plupart. Dans le portrait qu'il a tracé de ces derniers[241], il s'est peint lui-même avec une grande vérité, sauf un point seulement: quand il dit de la troisième classe de combattants, qu'ils étaient moins populaires que les uns, que les jeunes historiens de la Révolution française, il a raison; mais quand il ajoute qu'ils étaient moins originaux que les autres, c'est-à-dire que l'élite universitaire, il fait trop bon marché de ce qu'il possède. Et qu'est-ce donc que cette fusion de qualités et de nuances sans nombre, sinon la plus rare et la plus distinguée des originalités?
Note 241:[ (retour) ] «Dans une région sociale différente, des hommes du même âge, etc., etc.» (Voir au tome II des Mélanges, page 204.) C'est de même qu'à la page 202, sous ligure collective, il a peint expressément M. Thiers.
En prenant décidément la plume comme une épée, pour ne la plus quitter qu'au lendemain de la victoire, celui qui se faisait franchement journaliste crut devoir justifier de ses motifs auprès de ses amis du monde, toujours prompts à se scandaliser. L'article intitulé Du choix d'une opinion, qui contient une véritable profession de principes, s'adressait aux salons bien plus qu'au public. C'est en ce sens qu'il le faut lire et comprendre aujourd'hui. Ces Mélanges, ainsi interprétés, sont une suite de chapitres composant des mémoires intellectuels.
«Qu'on cesse donc de s'étonner, écrivait M. de Rémusat en terminant, si ceux que tourmente l'amour de ce qu'ils croient la justice ont consacré publiquement, leur voix à répandre dans tous les coeurs le sentiment qui les anime. Ni les injures de la malveillance, ni le blâme des indifférents, ni les anxiétés de l'amitié timide, ne sauraient leur persuader qu'ils n'aient point choisi la meilleure part. Et de quel prix serait la vie, avec les passions qui la corrompent et les chagrins qui la désolent, de quel intérêt serait la société que l'erreur égare et que la force ravage, sans le besoin de chercher la vérité et le devoir de la dire? De quoi serviraient à l'homme ces notions ineffaçables, qu'il trouve en lui-même, de son origine et de sa fin, si elles ne donnaient à sa destinée les caractères d'une mission?... La liberté, la dignité nationale, cette conséquence de la liberté, de la dignité de l'espèce humaine, est une croyance assez grande et assez belle pour remplir un coeur et relever toute une vie...»
Voilà des accents. Ils trouvaient alors écho dans toutes les jeunes âmes. C'était un moment plein de solennité que celui où l'on consacrait ainsi à une juste cause un feu et un talent qu'on croyait inépuisables comme elle. Cela était vrai en politique, en littérature, en art, en tout.
Le temps a marché, et il s'est trouvé (chose remarquable!) que les causes que l'on épousait ont moins duré que la vie des hommes, moins que leur jeunesse même, moins que leur talent! Si l'on prenait des noms propres parmi les plus éminents de nos jours en religion, en poésie comme en politique, on serait frappé de cette rapidité avec laquelle les sujets et les trains d'idées se sont usés en peu d'espace. Il a fallu de la sorte, pour les esprits infatigables, comme une suite de relais successifs, et tel, sa vie durant, se trouve avoir eu deux ou trois idées tuées sous lui. Autrefois les choses allaient moins vite; les régimes politiques, aussi bien que les restaurations morales, moins battus en brèche, se maintenaient d'ordinaire au delà d'une vie; il n'y avait pas tant de ces changements à vue sur la scène du monde. Les grandes intelligences avaient devant elles de longues carrières où se développer. Elles s'y enfermaient bien souvent; dans tout ce qui les entourait, elles trouvaient plutôt alors trop de garanties contre elles-mêmes. Nous sommes tombés aujourd'hui dans l'inconvénient contraire. Les barrières ayant été renversées et les hauteurs rasées, tout le monde est en plaine, l'air du dehors excite, l'examen pénètre partout; le pouf et le contre sollicitent chaque matin; à ce jeu, l'esprit s'aiguise vite, en même temps que les convictions s'épuisent. Les grands talents surtout sont comme aux abois et ne savent que devenir; à bout de leurs premiers motifs, et depuis que les grandes causes ont fait défaut, ils cherchent des thèmes. Ils en trouvent d'étranges parfois, car ils en prennent partout, et chez le voisin et jusque chez l'ancien adversaire. Il en résulte les plus singuliers mélanges[242]. A ne voir que certaine surface, on pourrait se croire arrivé, dans l'ordre des esprits, à un carnaval de Venise universel.
Non pas tout à fait universel; Il est des intelligences qui résistent, qui protestent contre cette défaillance ou cette mobilité d'alentour, et ne se laissent pas volontiers entamer.
Note 242:[ (retour) ] «De, nos jours; disait un railleur, Jurieu aurait fini par souper à la guinguette avec Chaulieu, et Fénelon n'aurait pas manqué de filer un système humanitaire avec Ninon.»
M. de Rémusat est de ceux du moins qui ne sauraient se faire à l'indifférence en matière de vérité; c'est sous cette forme plutôt philosophique qu'il combat le mal présent. Lui qui comprend tout et qui est tenté d'excuser beaucoup, lui dont souvent le goût s'amuse et qui, à ce prix, deviendrait peut-être trop indulgent, il a ses points fixes, ses hauteurs naturelles où il se reprend en idée. Il continue, en toute rencontre, de porter respect aux pensées et aux voeux de sa jeunesse.
En ce temps-là, on était loin de la promiscuité d'opinions; les camps restaient tranchés; chacun combattait sous son drapeau et savait que l'adversaire en avait un qu'il fallait ravir. C'était l'heure aussi des nobles amitiés, des intimes alliances. Dans cette collaboration des Tablettes, M. de Rémusat connut M. Thiers, et se trouva aussitôt lié avec lui d'un lien beaucoup plus étroit qu'il ne semblait. Quand les Tablettes disparurent, M. Thiers essaya de fonder avec M. Mignet un autre recueil périodique, et il vint trouver d'abord M. de Rémusat en lui disant: «Sachez que je ne ferai jamais rien sans vous demander d'en être.» Et il a tenu parole depuis en toute occasion. Cette sorte d'avance et d'attention honore celui de qui elle partait et qui ne la prodigue pas. C'est ici le goût vif de l'esprit pour l'esprit, qui se déclare, car on peut certes avoir de l'esprit autrement, et sous bien des formes différentes, et justes et fines; mais en prenant le mot comme jet, comme source, comme fertilité continuelle, il n'est pas d'homme en France qui, d'emblée et à tout propos, ait plus d'esprit que ces deux-là. Joignez-y M. Cousin.
Dans cette prompte alliance pourtant, ainsi formée, de M. Thiers à M. de Rémusat, indépendamment du seul esprit, il y avait encore un sentiment public élevé, une chaleur de bonne intelligence politique qui s'y joignait et qui scella le lien.
Je n'énumérerai pas les divers articles que M. de Rémusat donna aux Tablettes et qu'il n'a pas recueillis. J'y relève seulement une sorte de manifeste romantique sous le nom de Revue des théâtres qui fit du bruit. De tels articles d'initiative, à cette date, eurent beaucoup d'effet. Bien des lettrés alors plus en vue, et qui occupaient le devant de la scène, s'en tinrent pour avertis et se mirent au pas. Combien de gens distingués de ce temps-ci qui se croient les chefs du mouvement, qui le sont jusqu'à un certain point, et qui ont été traînés à la remorque depuis vingt-cinq ans dans leurs jugements littéraires! M. de Rémusat, par sa critique hardie et inventive, ou par sa conversation qui en tenait lieu, a été un de ces constants remorqueurs, et que le plus souvent le public n'apercevait pas.
Très-partage encore au commencement de 1824 par l'activité politique, secrétaire du comité directeur des élections générales et se multipliant sous l'influence de ce comité dans les divers journaux de la gauche, il se retrouva tout d'un coup disponible après les élections de cette année qui laissèrent sur le carreau le parti libéral, déjà bien blessé par la guerre d'Espagne et par l'éclat du carbonarisme. Il fallut cesser de s'occuper de politique active; il revint à la philosophie et à la littérature. C'est alors (dans l'automne de 1824) que le Globe fut fondé. Il s'y porta avec sa richesse d'idées, avec son expérience et son tact qui corrigeait l'âpreté de certaines autres plumes vaillantes. Une partie de la contribution littéraire et philosophique qu'il y fournit, mais un simple choix seulement et qu'il aurait pu beaucoup étendre, remplit la seconde moitié du premier volume des Mélanges.
Ce qui caractérise la critique littéraire de M. de Rémusat, c'est à la fois la finesse et l'étendue. Pour être un parfait critique sans prédilection ni prévention exclusive, le plus sûr serait, je crois l'avoir dit ailleurs[243], de n'avoir en soi que la faculté judiciaire, avec absence de tout talent spécial qui vous constituerait juge et partie: ainsi se réaliserait la souveraine balance. Ou bien, si le critique se mêle une fois d'avoir ses talents d'auteur, oh! alors il n'a guère qu'une manière de s'en tirer: qu'il n'ait pas un talent seul, mais qu'il les ait tous, au moins en germe. C'est le vrai moyen de comprendre tout ce qu'on juge, presque en homme du métier et sans les inconvénients du métier. Le parfait critique, ainsi considéré, serait, donc celui qui aurait la faculté d'être tour à tour, ne fût-ce qu'un moment, artiste dans tous les genres, et de nous offrir en lui l'amateur universel. Tel est aussi M. de Rémusat. Voyez plutôt: s'il se prend à la chanson, il n'a qu'à se ressouvenir pour nous raconter comment elle naît; s'il parle d'élégie, il a tout bas soupiré la sienne; s'il apprécie le drame, il l'a pratiqué et a eu ses répétitions à son usage; en philosophie, il est expert. Ainsi nous le trouvons le critique le plus ouvert et le plus sympathique, pénétrant les objets et s'en détachant, d'une impartialité qui n'est pas de l'indifférence, et qui n'est qu'une sensibilité très-étendue et rapidement Diverse.
Note 243:[ (retour) ] Dans l'article sur M. Magnin, Portraits contemporains (1846), tome II, page 314.
Sur les hommes en particulier, sur les auteurs, il se prononce peu et ne tranche pas. Sa politesse, son goût d'homme du monde, lui ont de tout temps interdit les jugements trop directs et qui entrent dans le vif; mais, sous forme abstraite, il jette bien des choses. Sur l'auteur des Méditations, par exemple, il en a dit qui étaient fort justes et dont toutes ne sont pas si démenties qu'on le pourrait croire; il ne s'agirait que de les prolonger et de les poursuivre, sans se laisser arrêter à la superficie des métamorphoses.
Quand le Globe se fit politique, la collaboration de M. de Rémusat devint très-active; quand ce fut un journal quotidien, il en écrivit peut-être les deux tiers. La chute du ministère Villèle avait rouvert le champ à la presse libre; l'avènement du ministère Polignac l'arma tout entière. A la première idée qu'il eut de fonder le National, M. Thiers, docile à cette sympathie secrète que nous avons dite, fit part de son projet à M. de Rémusat, en lui offrant d'être sur le même pied que lui-même. M. de Rémusat se croyait lié au Globe. On essaya un moment de voir si l'on ne pourrait pas réunir les deux entreprises; mais, sans parler des questions de personnes, il y avait des divergences de principes sur quelques points, notamment en économie politique. Il fut donc convenu qu'on irait chacun de conserve, sans se nuire et comme pouvant se réunir un jour. Je ne m'attacherai pas à suivre M. de Rémusat dans cette polémique de 1829-1830; sa vie de journaliste, il en convient, a été excessivement active, et il est des instants où il le regrette, se disant que ce qu'il a peut-être donné de mieux est perdu et oublié dans ces catacombes. C'est à lui de voir s'il ne pourrait pas faire un jour pour sa critique politique ce qu'il a fait pour sa critique littéraire dans ces deux volumes, c'est-à-dire sauver et rassembler les principales pages en les éclairant. Au reste, si l'homme littéraire en lui a des regrets, l'homme politique n'en doit point avoir; car ses articles d'alors ont eu tout leur effet, ils ont été des actes. Dans les manifestations de presse qui donnèrent le signal à la révolution de juillet, M. de Rémusat compta de la façon la plus marquée, la plus directe. Il prêta résolument la main à M. Thiers dans la réunion des journalistes du 26, et poussa aux décisions irrévocables. Le Globe du mardi 27, qui publiait les ordonnances avec la protestation, commençait par ces mots: Le crime est consommé;... tout ce numéro du Globe est de lui. Il a fait encore en partie un Globe-affiche publié et placardé le jeudi. Si l'on ajoute un article du lendemain, où le nom du duc d'Orléans est présenté comme offrant (moyennant garanties) une solution possible, on aura son dernier mot de ce coté. Depuis lors il n'a plus écrit dans le Globe, ni dans aucun journal quotidien politique.
La vie publique de M. de Rémusat, depuis 1830, ne nous appartient plus; elle tient à un ordre de choses qui n'a pas atteint son développement et qui est, si l'on peut ainsi parler, en cours d'exécution. Allié de Casimir Périer et de La Fayette, tour à tour il paya tribut à ces deux alliances; mais par doctrine, par goût, il semble qu'il penche plutôt du côté de la dernière. Toute son ambition, après juillet, était de devenir député. Ce point obtenu, placé au coeur du mouvement politique, ami personnel de tous les hommes dirigeants, il fut longtemps avant de se décider aux fonctions officielles; même quand il appuie et quand il conseille le pouvoir, c'est encore le rôle libre qui lui va le mieux. Une première fois sous-secrétaire d'État à l'intérieur dans le ministère du 6 septembre (1836), puis ministre avec M. Thiers dans le cabinet du 1er mars (1840), il est sorti de là de cet air de bonne grâce et d'aisance qui ne surprend personne, et on n'a pas même l'idée de louer en lui le désintéressement, tant cette élévation de coeur lui semble facile. C'est depuis ces cinq années seulement, et dans son loisir très-animé, qu'il a publié les ouvrages préparés ou composés auparavant: 1° ses Essais de philosophie (1842); 2° Abélard(1845); 3° un Rapport lu à l'Académie des sciences morales sur la philosophie allemande, qui forme tout un volume (1845); 4° enfin les mélanges sous le titre de Passé et présent (1847). Nous dirons quelque chose de ceux de ces ouvrages dont nous n'avons point parlé.
On voit combien la philosophie est allée prenant chaque jour plus de place dans ses études; ce qui avait été longtemps un culte secret a fini par éclater. Il s'y était fort remis durant la trêve de 1824 à 1828; mais sa philosophie alors était surtout de la métaphysique politique. Il rêvait, soit par manière d'examen critique, soit sous forme de traité dogmatique, une réfutation de M. de Bonald, de M. de La Mennais, surtout de l'Essai sur l'Indifférence. Ce qu'il a écrit, nous dit-il, de notes, de plans d'ouvrages ou de projets de chapitres, en ce sens, est considérable. Il a même fait, 1° un examen suivi et page à page, avec critique et discussion, du livre de M. de La Mennais, travail qui ne fournirait pas moins de deux-volumes; 2° un Essai sur la nature du Pouvoir, qui est un livre terminé. En même temps, il traduisait et extrayait Kant.—En 1832, au lendemain du ministère Périer et pendant les ravages du choléra, sentant le besoin d'une occupation forte, il se remit à Kant, comme on se mettrait à la géométrie. Il fut conduit par cette étude à faire plusieurs mémoires détachés, qui pouvaient cependant se ranger dans un certain ordre, et il songea à rallier le tout au moyen d'une introduction. C'est ainsi que se formèrent ses deux volumes d'Essais, qui, souvent repris ou quittés, selon le mouvement des affaires publiques, parurent enfin dans l'hiver de 1842, et ouvrirent à l'auteur les portes de l'Académie des sciences morales en remplacement de Jouffroy.
Dans cette suite d'Essais qui s'enchaînent assez exactement, M. de Rémusat s'applique à démontrer que la philosophie existe; qu'elle est une science ayant pour objet les idées essentielles de l'intelligence humaine; qu'une critique attentive et sévère des grands systèmes philosophiques modernes fournit déjà la méthode et les principales données; qu'une conciliation raisonnée entre Descartes, Reid et Kant, constitue, à proprement parler, l'éclectisme moderne. Puis, après avoir réfuté quelques systèmes exclusifs sortis du dernier siècle, l'auteur aborde sur deux ou trois questions, tant spéciales que générales, l'analyse du fond, et nous montre à l'oeuvre cette science à laquelle il voudrait nous convertir. Enfin, rassemblant dans un dernier Essai toutes ses forces contre le scepticisme, contre cet ennemi intime dont il peut dire: Nous nous sommes vus de près, le poursuivant dans ses divers genres et à travers ses plus récents déguisements, sous sa forme pratique et positive comme dans son raffinement mystique, il cherche à le convaincre de contradiction, d'inconséquence, et à maintenir jusqu'au sein du grand inconnu qui nous assiège quelques vérités fondamentales. Toute cette tentative est noble, grave, prudemment menée et pas à pas; M. de Rémusat, en instituant le rôle de la raison, prêche d'exemple; et j'ai entendu remarquer sans ironie que ce livre d'Essais est peut-être le seul livre de philosophie et de métaphysique où l'on ne rencontre jamais rien qui effarouche le bon sens.
Un grand talent littéraire recommande l'ensemble de l'ouvrage; l'Introduction, les Essais I et XI, sont des morceaux d'un travail achevé et où l'on peut admirer ce mélange de l'abstraction et de l'imagination dans le style, originalité singulière de M. de Rémusat. Une foule de vues justes, indépendantes de la philosophie même, portent sur l'époque présente et ouvrent des jours sur l'état des esprits. Dans son Introduction, comme dans son Essai final, l'auteur se montre avec raison très-préoccupé de ce sensualisme pratique qui envahit la société française, disposition fort différente du système dit sensualiste, lequel s'alliait très-bien, chez les philosophes du dernier siècle, avec de hautes qualités morales et avec des vertus. Aujourd'hui on étale moins ses vrais principes; au besoin on en a même de solennels pour les jours de montre; l'époque est à la fois épicurienne de fait et ampoulée de langage. La postérité aura fort à faire pour y démêler le réel. Elle trouvera de bons indices dans cette fin des Essais de M. de Rémusat.
L'Essai VIII, qui traite du jugement considéré à la fois comme opération et comme faculté de l'esprit, est bien technique, mais je dois dire qu'il a paru à des juges excellents un parfait modèle de la saine méthode analytique fortement appliquée. Ajouterai-je que ces mêmes juges, qui estiment cet Essai la perfection même, trouvent que tout à coté, dans les deux morceaux suivants, l'auteur s'est trop ingénié à toutes sortes de démonstrations et de questions concernant la matière et l'esprit? M. de Rémusat a beau faire, sa curiosité se porte aisément aux limites, et lorsqu'elle signale les écueils, elle aime pourtant à s'y pencher. Il est de ceux qui, même s'ils avaient saisi la vérité, ne sauraient ni ne voudraient peut-être pas uniquement s'y tenir, et qui regarderaient encore derrière pour voir s'il n'y a pas autre chose de caché.
Benjamin Constant disait qu'il avait sur chaque sujet une idée de plus qui faisait déborder le reste. M. de Rémusat, lui aussi, de quoi qu'il s'agisse, n'est jamais sans cette idée de plus; mais, bien autrement sérieux et soucieux du vrai, il tient bon; il combine les principes et le caractère; la digue est ferme, élevée; qu'importe? l'esprit trouve encore moyen de passer par-dessus.
L'ouvrage sur Abélard, qui contient une admirable vie de ce philosophe et un exposé définitif de son, épineuse doctrine, exige quelque explication préalable et nous oblige à revenir un peu sur le passé. M. de Rémusat, avons-nous dit, eut toujours un goût vif pour les drames, et il en a écrit plusieurs qui n'ont été ni représentés ni imprimés. C'est en 1824, si je ne me trompe, dans l'été qui suivit la défaite électorale, qu'étant seul à la campagne, assez ennuyé, il se mit à improviser ses deux coups d'essai en ce genre; le premier, le Croisé ou le Fief, dont la scène était au moyen âge, se ressentait i'Ivanhoè et un peu de Goetz de Berlichingen. L'autre, intitulé l'Habitation de Saint-Domingue ou l'Insurrection, lui avait été suggéré par des recueils sur la traite qu'il compulsait pour M. de Broglie; l'idée philanthropique prit tout d'un coup la forme de son Toussaint-Louverture. Tout cela s'exécuta très-vite, très-lestement; chaque drame avait cinq actes; les dix actes furent enlevés en douze jours: ce qui fait un acte par jour, et, après chaque drame, un jour pour se relire. On ne saurait entrer d'un pied plus léger dans la rapidité romantique. Pendant l'hiver de 1824-1825, ces drames, lus dans le salon de Mme de Broglie, de Mme de Catelan, eurent beaucoup de succès et furent des espèces de lions de la saison. L'auteur ne se laissa pourtant pas entraîner à la tentation de les livrer au grand jour. Facile de talent, difficile de goût, il se disait que, pour les oeuvres d'imagination, il ne faut produire que de l'excellent. Et puis la pensée politique le retint aussi; il avait droit de pressentir son avenir, il pouvait être ministre un jour; c'était inutile de rien publier que ce qui serait compatible avec cette carrière-là. Il jouit donc de son succès de société et remit ses drames en portefeuille. Cependant, ayant pris goût au jeu, il se passa encore la fantaisie de faire une Saint-Barthélemy (1826), dans le genre des scènes publiées cette même année par M. Vitet[244].
Note 244:[ (retour) ] Dans un article du Globe (6 juin 1829), M. de Rémusat Appréciait la Mort d'Henri III de M. Vitet: là encore le critique Savait d'original le secret du genre, et il en avait causé très au long Avec lui-même auparavant.
Maintenant on comprend sans peine comment, en 1836, l'auteur, se retrouvant de loisir, médita d'aborder le vrai drame et d'y développer une sérieuse pensée philosophique. Il agitait en lui une question très-familière à quiconque réfléchit, et qu'il était appelé plus que tout autre à se poser: «Que devient la nature morale de l'homme dans un temps où l'intelligence prévaut sur tout le reste?» Seulement, pour traduire en action cette lutte et lui donner tout son relief, il s'agissait de la rejeter dans le passé et de la personnifier dans quelque figure historique connue, dans un homme célèbre en qui l'esprit, supérieur au caractère, aurait eu à lutter et contre lui-même et contre le monde d'alentour. Il s'agissait, en un mot, de trouver un grand précurseur à cette disposition générale d'aujourd'hui. C'est dans cette veine d'idées que M. de Rémusat, jetant un jour les yeux, à un coin de rué, sur une affiche de spectacle, vit l'annonce d'une pièce d'Héloïse et Abélard, qu'on donnait à l'Ambigu-Comique; il se dit à l'instant: Voilà l'homme que je cherchais, et il se mit au drame d'Abélard.
Le drame fait et achevé, il devint ministre, et ce ne fut qu'au sortir de là qu'il put essayer des lectures, vers le temps précisément où il publiait ses Essais de philosophie. Il ne hait pas ces sortes de diversions qui donnent le change à la curiosité oisive et qui déjouent la louange banale. A cause de sa publication, on allait se croire obligé dans le monde de lui parler philosophie à tout propos, et, par égard pour les gens, il se mit à lire son Abélard. Le succès fut grand, prodigieux; durant deux hivers l'intérêt se soutint, et la conversation vécut presque uniquement là-dessus; mais, cette fois, ce n'était pas un intérêt passager dû à la nouveauté du genre, à la vivacité de quelques tableaux; le sérieux du fond, l'amusant du détail, l'ampleur et la variété du développement, le caractère passionné et dramatique qui pénétrait jusque dans les portions les plus élevées du sujet, tout attestait une oeuvre durable. L'auteur fut mis en demeure de publier.
Il s'y préparait ou en avait l'air, et, pour s'en donner le prétexte, il se mit à faire des recherches plus particulières sur les ouvrages et sur les doctrines d'Abélard. Il voulait adjoindre cette introduction au drame, comme s'il y avait eu besoin d'un passe-port auprès des érudits et des personnes graves ainsi, se disait-il, Raynouard avait annexé aux Templiers une dissertation sur le procès de l'Ordre; mais peu à peu il se trouva avoir fait un nouvel ouvrage qui ne cadrait plus de tout point avec le premier, et qui surtout ne pouvait lui servir d'accompagnement. Il fallait les deux à part et à la fois, ou bien il fallait choisir entre les deux. L'auteur se trouvait placé dans une perplexité piquante: d'un côté, tous ses talents secrets et son culte le plus cher, la philosophie, résumés dans une oeuvre étendue, attachante, et où il donnait enfin son entière mesure; de l'autre, sa philosophie encore, mais toute nue et appliquée dans sa mâle austérité à une investigation difficile. Il fut sévère; entre ses amis, il alla consulter et il écouta le plus sévère, le seul rigoureux peut-être[245]; il sacrifia l'oeuvre de l'imagination. Mais non; il ne peut l'avoir sacrifiée, il l'a seulement dérobée. Isaac n'est pas mort; Iphigénie tôt ou tard reparaîtra.
Note 245:[ (retour) ] M. de Broglie.
Lorsque M. Mérimée publia son théâtre de Clara Gazul, il n'avait pas encore vu l'Espagne, et je crois qu'il lui est depuis échappé de dire que s'il l'avait vue auparavant, il n'aurait pas imprimé son ouvrage. Il aurait eu grand tort, et nous y aurions tous perdu. Il est de ces premières inspirations que l'observation elle-même ne remplace pas. Quand M. de Rémusat se fut mis à étudier de près la scolastique et à lire au long les traités originaux, il a pu ainsi se dégoûter un moment de son premier Abélard et le trouver moins ressemblant que celui qu'il restaurait de point en point. Le premier Abélard, en effet, était surtout deviné, et c'est bien pour cela qu'il a la vie.
Au reste, l'auteur n'est pas précisément dégoûté de cet Abélard premier-né; il en rougirait plutôt comme d'un brillant délit romanesque et comme d'une licence heureuse, car il ne peut ignorer au fond que c'est ce qu'il a fait de mieux, et il a raison s'il le pense. Je remarquerai pourtant que le premier livre de l'ouvrage imprimé, celui qui contient la vie d'Abélard, est peut-être supérieur au drame comme perfection. M. de Rémusat n'a rien travaillé autant que cette vie, et pour le style, et pour l'exactitude. La rigueur érudite s'y combine avec la pensée, avec l'imagination, avec l'émotion même, et le style, expression et résultat de tant d'alliances, forme une sorte de métal de Corinthe, dans lequel on n'est guère habitué à voir resplendir les statues redressées du Moyen-Age; mais rien n'est de trop pour l'incomparable Héloïse. Après cela, le drame d'Abélard est plus complet, plus vaste, et donne seul l'idée entière de M. de Rémusat, auteur et homme. L'artiste enhardi (car il y est devenu artiste) a pris en quelque sorte des portions, des démembrements de lui-même, et les a personnifiés dans des êtres distincts; il leur a prêté non-seulement ses facultés, mais ses désirs, ses rêves. Tout cela vit et se meut sous des costumes tranchés, dans des physionomies originales, où le ton de l'époque est suffisamment observé. La nôtre pourtant se reconnaît au travers. Le dernier mot d'Abélard mourant qu'on entend à peine, est: Je ne sais. Le dogmatique, comme le sceptique, en revient à ce suprême Que sais-je? C'est sur ce fatal et sincère aveu que finit ce drame, où s'agite la raison humaine. Les diverses solutions du mystérieux problème y sont tour à tour comprises et mises en présence, mais aucune n'y apparaît la meilleure ni la vraie. Ce qui en ressort, c'est le besoin qu'a cette raison humaine d'aller en avant toujours et d'aspirer vers la vérité, coûte que coûte, dût-elle ne jamais l'atteindre et rencontrer pour tout prix le martyre. Ce moderne Abélard, en ses heures d'angoisse, a de l'antique Prométhée.
Mais, à côté d'Abélard, il y a les écoliers; à côté du maître, de celui qui cherche l'émancipation sérieuse de l'esprit, il y a ceux qui préludent à la légère et en gaussant. On rencontre surtout au premier rang et l'on ne peut s'empêcher d'aimer un certain Manegold, un charmant et vaillant écolier, qui par gageure, au sortir d'une nuit passée à la taverne, est le premier à entrer dans la classe en criant: En avant et du nouveau! qui, narguant l'anachronisme, fait des chansons déjà, comme, trois siècles plus tard, en fera Villon, et dont l'esprit, même aux instants sérieux, a l'air (passez-moi le mot) de polissonner toujours. Imaginez un drôle spirituel et dévoué tel qu'il s'en présente en France à chaque insurrection intellectuelle ou autre, un enfant de Paris malgré son nom alsacien, aide-de-camp prédestiné pour toutes les journées de barricades. Manegold précède Abélard en chantant. En France, la chanson précède volontiers le raisonnement. Elle l'a aussi précédé, si nous nous en souvenons bien, au sein de l'esprit de M. de Rémusat.
Et tandis que l'écolier libertin chante tout plein d'ivresse et de folie, le maître se lève, jeune aussi et beau, mais au front pâle: «Folâtre jeune homme, est-ce que tu ne sais pas que tout est sérieux?...» Écoutez! c'est l'Abélard éternel, la voix triste et grave que toute haute intelligence porte en soi.
Ce Manegold traverse et anime heureusement tout le drame; il est tout à fait absent-dans la vie imprimée d'Abélard. L'érudition n'a point de prise sur ces évocations-là, et la fantaisie qui les crée se retrouve plus vraie que la science. Mais je m'aperçois que, si je n'y prends garde, je me laisse aller à parler de ce qui n'est point connu du public. Je coupe court et je me résume en répétant que si l'Abélard qu'on a (la vie imprimée) est plus parfait comme ouvrage, l'Abélard-drame, qu'on aura un jour, paraîtra une plus vraie et plus entière expression du talent que nous nous sommes ici efforcé de peindre.
Le Rapport lu à l'Académie des sciences morales sur la philosophie allemande, et qui forme tout un volume, sort de notre compétence. La préface, où l'auteur a rassemblé les points principaux de l'examen et a présenté la génération des divers systèmes, de Kant à Hégel, est fort appréciée des gens du métier. C'est dans le temps de ce travail et des discussions approfondies d'où il est né, que M. de Rémusat a passé définitivement lui-même à l'état de maître et d'homme du métier, au lieu d'amateur très-distingué qu'il était auparavant. Est-ce donc qu'en philosophie, comme en bien des choses, il n'y aurait pas moyen, avec quelque avantage, de rester amateur toujours,
Ami de la vertu, plutôt que vertueux?
Il est temps d'arriver au succès public le plus brillant, au jour de triomphe et de soleil de M. de Rémusat; je veux parler de son discours de réception à l'Académie française. Dès que M. Royer-Collard eut disparu, une sorte de suffrage rapide et de murmure universel désigna à l'instant M. de Rémusat pour lui succéder et pour le célébrer. Dans un temps où chacun se croit des titres à toute espèce d'héritage, il ne s'éleva pas un seul concurrent. N'est-ce pas là un unique hommage rendu à la mémoire du mort et aussi au talent approprié du vivant? M. de Rémusat répondit hautement à cette attente. La séance du 7 janvier 1847 restera mémorable entre celles du même genre. Le successeur de Royer-Collard fut éloquent, égal à son sujet, le dominant presque, et s'y mouvant avec aisance et grandeur. Il eut, tant qu'il le fallut, de l'élévation, il eut de la grâce. On a remarqué que tout est bien touché dans ce discours, hormis peut-être l'éloquence parlementaire de M. Royer-Collard, qui aurait pu être caractérisée plus sensiblement. A côté de l'orateur grave et presque auguste[246], pourquoi n'aurait-on pas dessiné, par exemple, M. de Serre, son grand ami, l'orateur passionné, qui faisait naturellement pendant? Dans une circonstance autre qu'une solennité académique, il y aurait eu sans doute manière de prendre autrement le sujet, une manière plus expressive et plus réelle; c'eût été de ne pas donner tant de place et de saillie aux considérations historiques, aux diverses époques de la Révolution, et de s'attacher plus uniquement d'abord à la figure de M. Royer-Collard, à ce personnage original, mordant, élevé, mais abrupt, en un mot d'éteindre les fonds historiques et d'accuser à tout moment d'avantage le profil singulier. Ce que M. de Rémusat a si bien fait vers la fin, on aurait pu le faire durant tout le morceau, et c'eût été, biographiquement, plus vivant. Mais l'éloge oratoire a sa loi, sa convenance, son choix à faire entre les divers traits, et M. de Rémusat a su, en les indiquant, les adoucir, les idéaliser avec finesse, les subordonner à la majesté. Et puis l'orateur était dans son élément et dans son droit en ne négligeant pas une occasion si naturelle de juger les époques successives de notre histoire contemporaine. Il a parlé de toutes, et de la Restauration en particulier, avec impartialité, avec générosité même. Après les charmantes définitions qu'il avait données de M. Royer-Collard comme homme et comme écrivain, je ne sais si je me trompe, mais j'aurais préféré qu'il terminât sans rentrer dans cette thèse générale, plus que douteuse, de l'alliance de la philosophie et de la politique, sans se croire tenu de faire la péroraison obligée. Voilà (pour varier la monotonie de la louange) les seules observations du lendemain sur un discours dont l'ensemble et toutes les parties ont constamment réussi auprès de l'assemblée la plus choisie et la plus attentive. C'a été là un de ces beaux jours où le talent, au moment où il la reçoit, justifie magnifiquement sa Couronne.
Note 246:[ (retour) ] «Respondit Cornélius Tacitus eloquensissime et, quod eximium orationi ejus inest, σεμνως.» Ce que Pline dit là de Tacite avocat et orateur, on le pourrait appliquer à M. Boyer-Collard, excepté le respondit. M. Royer-Collard à la tribune ne parlait qu'en premier et ne répondait pas.
Une étude du genre de celle-ci a ses limites, et un portrait n'est pas un tableau. C'est encore moins une description à l'infini et un catalogue détaillé des moindres productions. Nous nous arrêtons sans avoir épuisé notre sujet. M. de Rémusat en est un des plus fertiles, on l'a vu, et qui sait trop bien se multiplier pour qu'on n'ait pas l'occasion de le retrouver maintes fois en avançant. Il a plusieurs plans d'ouvrages pour l'avenir, et ceux qu'il ne prévoit pas seront peut-être les principaux. Mais, quoi qu'il publie ou de tout nouveau ou de composé déjà, il ne fera certainement par ses écrits qu'entrer en possession de la place qui lui est dès longtemps reconnue dans l'opinion. Le lieu qu'il tient est au premier rang parmi les esprits de cet âge; il l'étend chaque jour, et, pour l'agrandir encore, il n'a qu'à le faire tout à fait égal à son mérite. Au reste, il aura beau se soustraire par portions et vouloir se dérober, il est de ceux qui laisseront plus de trace qu'ils ne se l'imaginent et que les contemporains eux-mêmes ne le pensent. La vraie supériorité, jointe à la finesse, survit à bien des renommées bruyantes. On se remet à l'écouter, à lui découvrir des grâces nouvelles, quand on est las du convenu ou du trop connu. Son autorité gagne à n'être point de profession. Et pour ceux mêmes qui se mêlent ici de juger M. de Rémusat et de l'expliquer aux autres, un de leurs précieux titres pourrait bien être un jour s'ils avaient eu, à leur début, l'honneur d'être remarqués et publiquement recommandés par lui[247].
Note 247:[ (retour) ] M. de Rémusat voulut bien parler dans le Globe, en 1828, de mon premier ouvrage, le Tableau de la Poésie française au XVIe siècle.
1er octobre 1847.