M. RODOLPHE TOPFFER
Cinq ans à peine s'étaient écoulés depuis que, dans la Revue des Deux Mondes, nous annoncions, pour la première fois, M. Topffer alors peu connu en France[293], et, dans le Journal des Débats du 13 juin 1846, nous avions à écrire les lignes suivantes:
«M. Rodolphe Topffer, ce romancier sensible et spirituel, ce dessinateur plein de naturel et d'originalité, dont les Nouvelles et les Voyages avaient obtenu, dans ces dernières années, tant de succès parmi nous, vient de mourir à Genève, après une longue et cruelle maladie, le 8 juin, à l'âge de quarante-sept ans...» Et, après quelques détails biographiques rapides, nous ajoutions: «Pendant assez longtemps le nom de M. Topffer et sa vogue n'avaient pas franchi le bassin de son cher Léman; sans ambition, vivant de la vie domestique, dirigeant une institution qui ne faisait qu'élargir pour lui le cercle de la famille, il ne voyait dans ses écrits, comme dans ses croquis, que des jeux et des délassements avec lesquels il se contentait de charmer ou d'amuser ce qui l'entourait. Pourtant sa réputation s'était étendue insensiblement; les belles éditions qu'avait données ici M. Dubochet, et pour lesquelles l'éditeur s'était procuré le concours d'habiles artistes et particulièrement de l'excellent paysagiste genevois Calame, avaient nationalisé en France le nom de l'auteur.
Note 293:[ (retour) ] Voir au tome II des Portraits contemporains.
M. Topffer, sans rien changer à sa vie modeste, avait fini par percer, par obtenir son rang, et il jouissait avec douceur des suffrages de cette estime publique qui, même de loin, ne séparait pas en lui l'homme de l'artiste et de l'écrivain. C'est à ce moment de satisfaction légitime et de plénitude, comme il arrive trop souvent, que sa destinée est venue se rompre: une maladie cruelle a, durant des mois, épuisé ses forces et usé son organisation avant l'heure, mais sans altérer en rien la sérénité de ses pensées et la vivacité de ses affections. La douleur profonde qu'il laisse à ses amis de Genève sera ressentie ici de tous ceux qui l'ont connu, et elle trouvera accès et sympathie auprès de ces lecteurs nombreux en qui il a éveillé si souvent un sourire à la fois et une larme.»
Mais c'est trop peu dire, et ceux qui l'ont lu, qui l'ont suivi tant de fois dans ces excursions alpestres dont il savait si bien rendre la saine allégresse et l'âpre fraîcheur, ceux qui le suivront encore avec un intérêt ému dans les productions dernières où se jouait jusqu'au sein de la mort son talent de plus en plus mûr et fécond, ont droit à quelques particularités intimes sur l'écrivain ami et sur l'homme excellent. L'exemple d'une telle destinée d'artiste est d'ailleurs trop rare, et, malgré la terminaison précoce, trop enviable, en effet, pour qu'on n'y insiste pas un peu. Avoir vécu, dès l'enfance et durant la jeunesse, de la vie de famille, de la vie de devoir, de la vie naturelle; avoir eu des années pénibles et contrariées sans doute, comme il en est dans toute existence humaine, mais avoir souffert sans les irritations factices et les sèches amertumes; puis s'être assis de bonne heure dans la félicité domestique à côté d'une compagne qui ne vous quittera plus, et qui partagera même vos courses hardies et vos généreux plaisirs à travers l'immense nature; ne pas se douter qu'on est artiste, ou du moins se résigner en se disant qu'on ne peut pas l'être, qu'on ne l'est plus; mais le soir, et les devoirs remplis, dans le cercle du foyer, entouré d'enfants et d'écoliers joyeux, laisser aller son crayon comme au hasard, au gré de l'observation du moment ou du souvenir; les amuser tous, s'amuser avec eux; se sentir l'esprit toujours dispos, toujours en verve; lancer mille saillies originales comme d'une source perpétuelle; n'avoir jamais besoin de solitude pour s'appliquer à cette chose qu'on appelle un art; et, après des années ainsi passées, apprendre un matin que ces cahiers échappés de vos mains et qu'on croyait perdus sont allés réjouir la vieillesse de Goëthe, qu'il en réclame d'autres de vous, et qu'aussi, en lisant quelques-unes de vos pages, l'humble Xavier de Maistre se fait votre parrain et vous désigne pour son héritier: voilà quelle fut la première, la plus grande moitié de l'existence de Topffer. La seconde moitié n'est pas moins heureuse ni moins simple: quand la célébrité fut venue, il resta le même; rien ne fut changé à ses habitudes, à ses pensées. Si l'étude réfléchie s'y mêla un peu plus peut-être, s'il surveilla un peu plus du coin de l'oeil ce qui avait d'abord ressemblé à de pures distractions, on ne s'en aperçut pas auprès de lui: il demeura l'homme du foyer, de l'institution domestique, le maître et l'ami de ses élèves. On me dit, à propos de ces élèves, qu'ils ne voulaient jamais aller en vacances, tant il les attachait et les captivait par cette éducation vive, libre, naturelle, pourtant solide, sans mollesse ni gâterie. Ce merveilleux talent d'artiste ne se réservait en rien pour le public, et il continuait de se dépenser en nature autour de lui. Lui, de son côté, il y trouvait son compte en expérience continuelle, en observation naïve. Quand on est moraliste et qu'on n'observe que des hommes faits, on court risque de tourner au La Rochefoucauld et au La Bruyère; si le regard se reporte au contraire sur une jeunesse honnête et chaque jour renouvelée, on garde la fraîcheur du coeur jusque dans la connaissance du fond, la consolation dans les mécomptes, une vue plus juste de la nature morale dans ses ressources et dans son ensemble. Je ne sais qui a dit que l'expérience dans certains esprits ressemble à l'eau amassée d'une citerne: elle ne tarde pas à se corrompre. Pour Topffer, l'expérience ressemblait plutôt à une source courante et sans cesse variée sous le soleil.
Ainsi, heureux et sage, la célébrité n'avait introduit aucune agitation étrangère dans sa vie, aucune ambition dans son âme. Au dernier jour, comme il y a vingt ans, voué tout entier à ce qu'il appelait le charme obscur des affections solides, on l'eût vu accoudé, le soir, entre son vénérable père, sa digne compagne, ses nombreux enfants et quelques amis de choix, confondre le sérieux dans la gaieté, et faire éclore la leçon en passe-temps. Il continuait de vivre et de jouer sous ces mille formes que lui dictait un secret instinct; le crayon jouait sous ses doigts, et la saillie accompagnait le crayon, comme un air qu'on sait suit naturellement les paroles. Aussi, malgré ses souffrances des derniers temps, malgré les douleurs si légitimes et si inconsolables qu'il laisse en des coeurs fidèles, pourrait-on se risquer à trouver que cette fin même est heureuse, et que sa destinée tranchée avant l'heure a pourtant été complète, si un père octogénaire ne lui survivait: les funérailles des fils, on l'a dit, sont toujours contre la nature quand les parents y assistent.
Depuis quelques années, la santé de Topffer, longtemps florissante, paraissait décliner sans qu'il en sût la cause. Il n'accusait que ses yeux, dont l'état de douleur s'aggravait et ne laissait pas de l'alarmer. En 1842, il fit avec son pensionnat son dernier grand voyage alpestre au mont Blanc et au Grimsel. Nous en avons sous les yeux le récit et les dessins, que M. Dubochet se propose de publier comme un tome second des Voyages en zigzag. Jamais, selon nous, Topffer n'a mieux fait et n'a été davantage lui-même. Il semblait, dès le jour du départ, se dire que ce voyage serait le dernier; il embrassait, pour ainsi dire, d'une dernière et plus vivifiante étreinte cette grande nature dont il comprenait si bien les moindres accidents, les sévérités ou les sourires, l'âpreté d'un roc, comme il dit, la grâce d'une broussaille. Son triple talent d'observateur de caractères, de paysagiste expressif et d'humoriste folâtre, s'y croise et s'y combine presque à chaque page; le pressentiment fatal à demi voilé s'y fait jour aussi: «Cette fois, en déposant le bâton de voyageur, nous dit-il, celui qui écrit ces lignes se doute tristement qu'il ne sera pas appelé à le reprendre de sitôt... Pour voyager avec plaisir, il faut pouvoir tout au moins regarder autour de soi sans précautions gênantes, et affronter sans souffrance le joyeux éclat du soleil. Tel n'est pas son partage pour l'heure. Que si, par un bienfait de Dieu, cette infirmité de vue n'est que passagère, alors, belles montagnes, fraîches vallées, bois ombreux, alors, rempli d'enchantement et de gratitude, jusqu'aux confins de l'arrière-vieillesse il ira vous redemander cet annuel tribut de vive et sûre jouissance que, depuis tantôt vingt ans[294], vous n'avez pas cessé une seule fois de lui payer!»
Note 294:[ (retour) ] C'est, en effet, de 1823 que datait la première excursion pédestre de Topffer. Lorsqu'on aura publié ce dernier voyage de 1842, on aura sous les yeux la série de toutes ses courses depuis 1837. Il restera encore à publier quelques-unes de celles d'auparavant, qu'il avait également disposées pour l'impression.
En novembre 1843, il écrivait à une personne de Paris, et pourquoi ne le dirais-je pas tout simplement? il m'écrivait à moi-même ces lignes aimables et familières, dans lesquelles il s'exagérait beaucoup trop sans doute la nature du service dont il parlait; mais, même à ce titre, elles me sont précieuses, elles m'honorent, elles me vengeraient au besoin de certains reproches qu'on me fait parfois de m'aller prendre d'abord à des talents moins en vue; elles le peignent enfin dans sa modestie sincère et dans sa façon allègre de porter ses maux:
«Bonjour,... monsieur, vous ne me reconnaissez point! Je suis cet enfant de Genève dont vous voulûtes bien être parrain dans le temps. J'étais bien petit alors, et je ne suis pas plus grand aujourd'hui; néanmoins je ne vous ai point oublié, et c'est pourquoi, bien que je n'aie rien à vous dire, je n'éprouve pas que le silence soit l'expression convenable de la bonne amitié que je vous porte et de la reconnaissance que je vous ai vouée, à vous et à M. de Maistre, mon autre parrain[295].
Note 295:[ (retour) ] C'est bien à M. Xavier de Maistre, et à lui seul, que convient ce titre de parrain que lui donnait Topffer. C'est à M. de Maistre que nous dûmes nous-même de mieux fixer notre attention sur celui qu'il adoptait si ouvertement. M. de Maistre, qui vit à cette heure en Russie et qui s'y défend de son mieux, dit-il, contre l'âge et le climat, octogénaire comme le père de Topffer, aura eu la douleur, lui aussi, de voir disparaître ce filial héritier.
«Que vous dirai-je donc, monsieur, n'ayant rien à vous dire? Je vous dirai que M. R... m'a apporté des compliments que vous lui aviez remis pour moi et qui m'ont fait un bien grand plaisir. Il avait eu l'avantage. M. R..., de vous aller voir. Sur quoi je me suis informé auprès de lui de choses qui me tiennent à coeur. Devinez lesquelles? vous ne le pourriez pas. «Si vous êtes abordable, si vous êtes un homme avec lequel un provincial, qui irait à Paris, pourrait, tel quel, au coin du feu, s'entretenir bonnement, sans lorgnon ni manchettes; si vous êtes, etc., etc.» Sur tous ces points, M. R... m'a édifié si bien, et tout s'est trouvé être tellement à mon gré, qu'il n'y a aucun doute que je me promets d'aller quelque jour frapper à votre porte, monsieur, et vous demander la faveur d'un bout de soirée employé en causeries. Comme j'ai les yeux dans un état misérable, et que les docteurs inclinent de plus en plus vers un temps de repos complet et récréatif, j'espère les amener à m'ordonner de faire une pointe en Angleterre et un séjour à Paris que je n'ai pas revu depuis 1820 et que j'aimerais revoir de la même façon, c'est-à-dire perdu, flâneur, et, dans toute cette population entassée, connaissant seulement trois personnes choisies.
«Figurez-vous, monsieur, combien je suis malheureux: depuis près d'un an condamné à ne presque pas lire par mes yeux, à ne presque pas écrire aussi. Restent des leçons à donner: c'est une façon pas mauvaise de tuer le temps, mais ce n'est rien de plus. J'en suis à avoir envie d'apprendre à fumer: l'on dit qu'enveloppé de ces bouffées odorantes, les heures coulent vagues et rêveuses, et qu'avec de l'habitude on devient stagnant comme un Turc. Sûrement vous ne fumez pas, sans quoi je vous prierais de me dire bien franchement ce qu'il en est de cette doctrine, et si elle est fondée en raison...»
Malgré cette fatigue d'organes, il ne travaillait pas moins, quoi qu'il en dît; il ne travaillait que plus, et comme s'il eût voulu combler les instants. Calame, le sévère paysagiste, qui le premier abordait par son pinceau les hautes conquêtes alpestres tant rêvées par son ami, venait dîner les dimanches d'hiver avec lui; entre ces deux hommes de franche nature, auxquels se joignait quelquefois M. Topffer le père, non moins passionné qu'eux pour son art, c'était des joutes de dessins, de lavis, qui produisaient dans la soirée une foule de vivantes pages. On peut juger des Réflexions et menus propos qui s'y mêlaient et qui donnaient le motif, par le morceau de Topffer sur le paysage alpestre, inséré dans la Bibliothèque de Genève vers ce temps[296]. C'est en 1844 que l'état de maladie se déclara décidément et devint sérieux. Topffer venait à peu près de terminer le roman de Rosa et Gertrude, dont la donnée et les situations lui avaient été suggérées par un rêve, et qu'il composa d'abord tout d'une haleine. Il alla prendre les eaux de Lavey. Son séjour à ces tristes bains produisit un charmant cahier de paysages qui fut publié au bénéfice des pauvres baigneurs de l'endroit. Ces bains d'ailleurs n'avaient produit aucun résultat; l'affaiblissement, la maigreur augmentaient; une fatigue insurmontable enchaînait déjà le malade sur un canapé. Son courage, plus fort que ses misères, tenait bon, et ses collègues de l'Académie le virent jusqu'au terme des cours se traîner à son devoir[297]. Pour la première fois il renonça à son voyage annuel avec sa jeune bande, et il allait partir pour son cher Cronay[298], petit bien de famille appartenant à sa femme, où il se réjouissait de passer les vacances, quand le voile se déchira. Je ne fais que transcrire ici les témoignages les plus proches[299]. Ce n'était pas des yeux que venait son mal, mais d'un gonflement redoutable de la rate et du foie. Il fallut sur-le-champ partir pour Vichy. Il ressentit d'abord, en y arrivant, une grande impression de solitude; le bruit et la vanité qui, jusque dans la maladie, continuent de faire la vie apparente de ces grands rendez-vous, l'offusquaient; il avait, si l'on ose le dire, quelques préventions un peu exagérées contre ce qu'il appelait notre beau monde; nature genuine, comme disent les Anglais, il avait avant tout horreur du factice; mais il ne tarda pas à s'y lier d'un commerce en tout convenable à son caractère et à son esprit avec quelques personnes qui lui prodiguèrent un intérêt affectueux, et particulièrement avec M. Léon de Champreux, de Toulouse: «J'ai rarement vu, nous écrit M. de Champreux, autant de naïveté et de bonhomie réunies à un esprit plus piquant, plus original; chaque parole dans sa conversation était un trait; mais, bon et affectueux par-dessus tout, sa plaisanterie était toujours inoffensive. Rien, même dans ses écrits, ne peut donner idée du charme de son intimité. Les horribles douleurs qu'il endurait n'altéraient en rien son égalité d'humeur, et, entre deux plaintes sur ce qu'il souffrait, il laissait échapper une de ces adorables saillies qui en faisaient un homme tout à fait à part.»
Note 296:[ (retour) ] Septembre 1843.
Note 297:[ (retour) ] Il y était professeur de belles-lettres générales depuis 1832.
Note 298:[ (retour) ] Près d'Yverdun.
Note 299:[ (retour) ] Je les dois à M. Sayous, parent et ami de Topffer, et qui l'a si bien connu par l'esprit et par le coeur.
La fin du séjour à Vichy fut triste, le retour fut lamentable: après quelques jours pourtant, il sembla que le mal avait un peu cédé, et l'ardeur du malade pour le travail aurait pu même donner à croire qu'il était guéri. Durant ces mois d'automne et d'hiver (1844-1845), on le vit dessiner, en le refondant, M. Cryptogame, composer et publier son Histoire d'Albert en scènes, à la plume, puis son Essai de Physiognomonie. Après quoi il reprit la suite de son Traité du lavis à l'encre de Chine (Menus-Propos d'un Peintre Genevois) et en acheva une partie assez considérable et complètement inédite, dans laquelle, remuant et discutant à sa manière les plus intéressantes questions de l'esthétique, il a écrit, nous assurent de bons juges, des pages bien neuves et les plus sérieuses qui soient sorties de sa plume. Son ambition n'était pas de proposer une nouvelle théorie après toutes celles des philosophes; c'était en peintre et pour sa satisfaction comme tel, et pour l'intelligence de son art adoré, qu'il s'appliquait depuis des années à ce genre d'écrits, y revenant chaque fois avec une force d'application nouvelle. Ce qui redoublait son zèle en réjouissant son âme, c'était de voir que la nouvelle école de paysage, florissante à Genève, marchait hardiment dans cette voie dont il avait été, lui, comme un pionnier infatigable: cette haute couronne alpestre si belle de simplicité, de magnificence et de grandeur, il lui semblait qu'un art généreux, en la reproduisant, allait en doter deux fois sa patrie.
Ainsi il cherchait instinctivement dans ses travaux favoris, dans la poursuite de ses projets les plus chers, une défense énergique contre la tristesse qui menaçait de l'abattre. Dans la conversation même, il s'animait très-vite; l'intérêt des idées qu'elle faisait naître le rendait complètement à son état naturel, et jamais son entretien n'était sans quelques-uns de ces traits amusants, inattendus, qui lui étaient particuliers. Mais au fond, depuis la fatale découverte et la perspective mortelle, quelque chose de grave et de résigné, de religieux sans mots ni phrases du sujet, dominait dans sa pensée et se révélait indirectement dans ses discours par une plus grande douceur et une plus grande indulgence de jugement. Dès cette époque, le journal où il consignait les détails relatifs à ses affaires privées se remplit de pensées personnelles, qui permettraient de suivre l'enchaînement de ses impressions, de ses alarmes, de ses espérances, de ses consolations aussi. Ce journal est aux mains de M. Vinet, qui en saura tirer le miel savoureux et la salutaire amertume.
Mais pourquoi prolonger ces longs mois d'agonie? ils ne furent bientôt plus pour Topffer qu'une suite de pertes graduelles, de déchirements avant-coureurs. Vers la fin de l'hiver il dut renoncer à son pensionnat, dont le fardeau lui avait jusque-là été si léger. Quittant avec un serrement de coeur sa chère maison de la promenade Saint-Antoine, il alla à Mornex, tiède village du Salève, se préparer à un second voyage de Vichy. Avant de partir, il eut la douleur de voir mourir sa mère. Au retour de Vichy (août 1845) après divers essais de séjour aux champs, il revint à Genève. Hors d'état d'écrire, ou du moins de composer, encore moins de dessiner, il imagina alors de peindre, ce qu'il pouvait faire dans une posture encore possible. Appuyé sur les deux bras de son fauteuil, un petit chevalet placé devant lui, il peignait avec ardeur, avec un bonheur qui fut le dernier de sa vie; c'était la première fois, depuis un ou deux essais tentés à l'âge de dix-huit ans, qu'il lui arrivait de peindre à l'huile. Ses yeux, qui s'étaient opposés dès sa jeunesse à ce qu'il continuât, il n'avait plus à les ménager désormais, et il leur demandait comme une dernière sensation d'artiste ce jeu, cette harmonie des couleurs vers laquelle il se sentait irrésistiblement appelé; il s'enivrait d'un dernier rayon. Calame venait lui donner des conseils, et les petits tableaux assez nombreux qu'il a exécutés durant ces deux mois à peine attestent quelle était sa profonde vocation native. Mais bientôt cette dernière diversion cessa; et dès lors, durant les mois et les semaines du rapide déclin, il n'y aurait plus à noter que les délicatesses de son âme toujours ouverte et sensible à tout, les soins tendrement ingénieux d'une admirable épouse, la sollicitude unanime de tout ce qui l'approchait, jusqu'à ce qu'enfin à son tour, accompagné de la cité tout entière qui lui faisait cortége, ce qui restait de lui sur la terre s'achemina, le 11 juin, vers cette dernière allée de grands hêtres qui mènent au Champ du repos. C'est ainsi que lui-même nous les a montrés autrefois dans son gai récit de la Peur; c'est ainsi qu'il y revenait plus mélancoliquement dans son dernier roman de Rosa et Gertrude.
Il y a pour nous à dire quelque chose de ce roman qu'on va lire[300], et qui ne jurera en rien avec le récent souvenir funèbre. C'est une douce histoire, touchante, simple, savante pourtant de composition et sans en avoir l'air. Un bon pasteur y tient la plume et y garde jusqu'au bout la parole, M. Bernier, digne collègue de M. Prévère. Un jour, dans une rue écartée de Genève, par un temps de bise, en allant porter des consolations à un agonisant, M. Bernier a rencontré deux jeunes filles innocemment rieuses, qui se tenaient par le bras et se garaient de leur mieux contre les bouffées du vent. Comment il s'intéresse au premier aspect à ces deux jeunes personnes étrangères, comment il les remet dans leur chemin qu'elles avaient perdu, comment il les rencontre de temps en temps et se trouve peu à peu et sans le vouloir mêlé à leur destinée: tout cela est raconté avec une simplicité et un détail ingénu qui finit par piquer la curiosité elle-même. Le bon pasteur, dans son récit, garde parfaitement le ton qui lui est propre, et rien ne le fait s'en départir jamais. On peut dire de lui ce que l'auteur a dit de certains dessinateurs d'après nature, qu'il réussit à exprimer ses vues et ses impressions «sinon habilement, du moins avec une naïveté sentie, avec une gaucherie fidèle.» L'habileté est de la part de l'auteur qui se cache si bien derrière. Il y a un vrai charme à ce parler du bon vieillard, chez qui la candeur est toujours éclairée par la charité et par les lumières de l'Évangile. Si l'auteur a voulu montrer dans ce ministre (et il l'a voulu en effet) combien avec un esprit juste, avec un coeur pur et droit, exercé par la pratique chrétienne, guidé par les inspirations de l'Écriture, et muni d'une vigilance et d'une observation continuelles, on peut se trouver en fin de compte plus avisé que les malicieux, plus habile que les habiles, et véritablement un maître prudent et consommé dans les traverses les plus délicates de la vie comme dans les choses du coeur, il a complètement réussi. Les singuliers embarras de M. Bernier, chargé des deux nouvelles ouailles qu'il s'est données, ses tribulations croissantes et toujours consolées, depuis le moment où il sort de l'hôtel au milieu des rires en les tenant chacune sous un bras, jusqu'au jour où il les recueille chez lui dans sa propre chambre et où la grossesse de la pauvre Rosa se déclare, ces incidents survenant coup sur coup et l'un à l'autre enchaînés sont touchés avec un art secret, et ménagés avec une conduite qui fait l'intérêt du fond. Le Doyen de Killerine, ou le révérend Primerose, dans des situations analogues, ont une teinte assez prononcée de ridicule, que l'excellent M. Bernier sait mieux éviter. On sourit de lui, mais on n'a que le temps de sourire. Cet homme simple, et dont le lecteur croit devancer parfois la sagacité, se trouve toujours au niveau de chaque crise et la fait tourner à bien. Il y a des scènes parfaitement belles, celle, par exemple, du départ improvisé de M. Bernier, lorsque, tout sanglant de la chute qu'il vient de faire, il monte, de force et d'adresse, dans la voiture où le baron de Bulow enlevait les deux amies. Le moment où Gertrude lui apprend la grossesse de Rosa et où son premier sentiment, au milieu du surcroît d'anxiété qui lui en revient, est d'aller à la jeune mère et de la bénir, arrache des larmes par sa sublimité simple. Toutes les scènes qui se rapportent à la mort de Rosa sont d'une haute beauté morale; il sera sensible à tout lecteur que celui qui les a si bien conçues et représentées travaillait, lui aussi, en vue du sujet même, c'est-à-dire du suprême instant et qu'il peignait d'après nature.
Note 300:[ (retour) ] Ces pages ont été écrites pour être publiées d'abord en tête du roman même.
Il y a quelques défauts dans la forme, dans le style, et nous les dirons sincèrement. Topffer, on le sait, a une langue à lui; il suit à sa manière le procédé de Montaigne, de Paul-Louis Courier. Profitant de sa situation excentrique en dehors de la capitale, il s'était fait un mode d'expression libre, franc, pittoresque, une langue moins encore genevoise de dialecte que véritablement composite; comme l'auteur des Essais, il s'était dit: «C'est aux paroles à servir et à suivre, et que le gascon y arrive, si le françois n'y peut aller.» Cette veine lui est heureuse en mainte page de ses écrits, de ses voyages; il renouvelle ou crée de bien jolis mots. Qui n'aimerait chez lui, par exemple, l'âne qui chardonne, le gai voyageur qui tyrolise aux échos? Mais le goût a parfois à souffrir aussi de certaines duretés, de rocailles, pour ainsi dire, que rachètent bientôt après, comme dans une marche alpestre, la pureté de l'air et la fraîcheur. On rencontre de ces duretés ainsi rachetées dans le charmant récit de Rosa et Gertrude. En voulant conserver à M. Bernier le ton exact d'un ministre évangélique, l'auteur a, en quelques endroits, multiplié les termes familiers aux réformés, et qui ne les choquent pas comme étant tirés des vieilles traductions de la Bible qu'ils lisent journellement. Cela, pour nous, ne laisse pas de heurter et de faire disparate en plus d'un lieu; il y aurait eu certainement moyen, sans rien altérer, de mieux fondre. En nous permettant, même en ce moment, cette libre critique, nous avons voulu témoigner l'entière sincérité de notre jugement et nous maintenir le droit de dire bien haut, comme nous nous plaisons à le faire, que l'histoire de Rosa et Gertrude est une des lectures les plus douces, les plus attachantes et les plus saines qui se puissent goûter.
1er octobre 1846.
MORT DE M. VINET[301]
Note 301:[ (retour) ] Cet article et le suivant doivent se joindre à celui que j'ai précédemment consacré à M. Vinet, et qui se trouve au tome II des Portraits contemporains.
Le canton de Vaud et la Suisse française viennent de perdre leur écrivain le plus distingué, l'un de ceux qui faisaient le plus d'honneur à notre littérature. M. Alexandre Vinet est mort le 4 mai (1847) à Clarens; il n'avait guère que cinquante ans. Profondément estimé en France de tous ceux qui avaient lu quelques-uns de ses morceaux de morale et de critique dans lesquels une pensée si forte et si fine se revêtait d'un style ingénieux et savant, il laisse un vide bien plus grand que la place même qu'il occupait, et il serait impossible de donner idée de la nature d'une telle perte à quiconque ne l'a pas vu au sein de ce monde un peu extérieur à la France, mais si étendu et si vivant, dont il était l'une des lumières. En Allemagne, en Angleterre, en Écosse, M. Vinet était connu, consulté; le protestantisme dans ses différentes formes, et à proportion que la forme y offusquait moins l'esprit, le vénérait comme un des maîtres et des directeurs les plus consommés dans la science et dans la pratique évangéliques. Ce n'était pourtant pas un théologien que M. Vinet. Il n'avait rien de ce que ce titre fait d'abord supposer, rien surtout de dogmatique; et c'est en moraliste principalement, c'est par les voies pratiques du coeur qu'il avait approfondi la foi. Le plus modeste, le plus humble des hommes, il offrait en lui cette union si rare d'une expérience clairvoyante et précise, et d'une naïveté d'impressions, d'une sorte d'enfance merveilleusement conservée; cela donnait à sa personne, à sa conversation, un grand charme, que sa parole écrite ne rendait pas. Comme orateur, comme professeur, il avait également une puissance, une spontanéité de mouvement, un jet qui était dans sa nature, et que l'écrivain en lui s'interdisait. Toutes ses qualités précises et fines ont passé dans ses écrits, mais il restera de lui une plus haute encore et plus chère idée à ceux qui l'ont entendu. Si nous avions besoin d'une autorité pour appuyer notre sentiment, nous ne craindrions pas d'invoquer celle même de M. le duc de Broglie, qui, dans les séjours de chaque année à Coppet, recherchait et goûtait vivement ses entretiens.
En laissant de côté ce qu'il a publié depuis vingt ans sur des questions religieuses familières à son pays bien plus qu'au nôtre, on aura encore dans M. Vinet un critique littéraire du premier ordre, et c'est à ce titre qu'il nous touche particulièrement. Il n'est pas un prosateur ni un poëte de renom parmi nos contemporains dont M. Vinet n'ait examiné et pesé les ouvrages; le plus grand nombre de ses articles ont paru dans le Semeur, signés de simples initiales. Chateaubriand, Mme de Staël, Lamartine, Victor Hugo, Béranger, plusieurs de nos historiens, enfin presque tous nos illustres ont tour à tour fixé l'attention du plus scrupuleux et du plus bienveillant des juges; il a même consacré quelques-uns de ses Cours d'Académie à une suite de leçons régulières sur la littérature française du XIXe siècle. L'ensemble de ces travaux, que l'amitié, nous l'espérons, se fera un devoir de recueillir, formerait l'ouvrage le plus ingénieux et le plus complet sur ce sujet délicat. La distance où il vivait du monde de Paris aidait et enhardissait M. Vinet dans son rôle de juge; il ne connaissait personnellement aucun de ceux dont il avait à parler; leurs livres seuls lui arrivaient, et il en tirait ses conclusions jusqu'au bout avec sagacité, avec discrétion, et en penchant plutôt, dans le doute, pour l'indulgence. Indulgence même n'est pas ici le vrai mot, et c'est charité qu'il faudrait dire. Oui, il y avait en ce temps-ci un critique sagace, précis, clairvoyant, et, quand il le fallait, sévère, qui obéissait en tous ses mouvements à un esprit chrétien de charité. Il en est résulté à de certains moments, sous sa plume, des pages pleines de pathétique et d'effusion.
Mais ce n'était pas aux contemporains seulement que M. Vinet réservait l'application de sa haute faculté critique. Nos moralistes, nos sermonnaires, ont exercé plus d'une fois son analyse. Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Bourdaloue, lui ont fourni le sujet de considérations neuves et pénétrantes. Pascal surtout était son auteur de prédilection et d'étude; les publications récentes qui ont réveillé la curiosité autour de ce grand nom avaient été pour M. Vinet une occasion naturelle de développer ses propres vues, et d'exposer dans Pascal l'homme et le chrétien. On n'a rien écrit sur ce sujet de plus intimement vrai et de plus justement senti. La totalité des articles de M. Vinet sur Pascal, si on les réunissait dans un petit volume, présenterait, selon moi, les conclusions les plus exactes auxquelles on puisse atteindre sur cette grande nature tant controversée. Au reste, si M. Vinet comprenait si bien Pascal, il ne sentait pas moins vivement les esprits d'une autre famille, et il y eut un jour où lui, l'un des pasteurs du christianisme réformé, il songea à écrire l'Histoire de saint François de Sales. Et c'était le même homme qui, dans la Revue Suisse, laissait échapper les pages les plus aimables et les plus fraîches sur Robinson Crusoé.
Les dernières années de M. Vinet ont été remplies de peines sensibles, et il est à croire que sa vie en a été abrégée. On ne sait pas assez en France qu'il y a eu en février 1845, dans le petit canton de Vaud, une révolution du genre de celle dont Genève s'est vue le théâtre en octobre 1846, mais une révolution plus radicale et sans aucun contre-poids. Ce petit canton heureux et florissant, qui depuis quinze ans était un modèle d'ordre, de bien-être, de culture intellectuelle et morale, a été brusquement bouleversé. Quand on voit renverser au nom de la démocratie une république qui possédait déjà à très-peu près le suffrage universel, on se demande ce qu'on peut vouloir y introduire de nouveau, et quel genre de progrès avouable il existe par delà? En fait, c'a été dans le canton de Vaud le triomphe brutal de la force et des cupidités grossières mises en lieu et place de l'esprit, du droit et de la liberté. Quelques hommes plus éclairés, et d'autant plus infidèles, je ne dirai pas à leur conscience, mais à leur intelligence, menaient à l'assaut la plèbe aveugle[302]. Par un juste instinct, la violence s'attaqua d'abord à ce qu'il y avait de plus moral et de plus intellectuel. Le corps des pasteurs et le corps académique furent les premiers frappés. M. Vinet personnellement était résigné à tous les sacrifices; mais, bien qu'il plaçât autre part que dans le monde sa patrie véritable, il dut souffrir et saigner au dedans pour sa chère patrie vaudoise ainsi ravagée et rabaissée. Lorsque nous venions parler, il y a quelques mois, de la mort de Rodolphe Topffer, enlevé à la veille même de la révolution de Genève, nous aurions pu dire qu'il y avait eu une opportunité du moins dans cette mort si prématurée, et, rappelant d'immortels et classiques passages, nous aurions pu, sans parodie, nous écrier qu'il n'avait pas eu du moins la douleur de voir le Sénat assiégé et les magistrats réduits par les armes: Non vidit obsessam Curiam et clausum armis Senatum... En parlant de la sorte, nous n'aurions rien dit d'exagéré. Le cadre ici était petit, mais le patriotisme ne se mesure pas au cadre. Il n'est point de petites patries, et le coeur surtout n'y bat ni moins vite ni moins fort que dans les grandes. M. Vinet n'a pas eu le même bonheur que Topffer; il a vu son cher pays en proie aux violents, la culture de quinze années détruite en un jour, ses meilleurs amis dispersés; il a bu tout le calice d'amertume dont était capable sa nature tendre, et il est à croire que, tout en sentant qu'il en souffrait et qu'il en mourait, sa belle âme en tirait un nouveau sujet de rendre grâces et de bénir. Je demande pardon, en parlant de lui, d'emprunter presque son langage; mais quel autre moyen de faire comprendre un ordre de pensées si loin de nous?
17 mai 1847.
Note 302:[ (retour) ] M. Druey, par exemple, homme d'une intelligence puissante et un peu grossière, d'une forte éducation allemande, une espèce de sanglier hégélien: les autres étaient purement socialistes et radicaux dans le sens politique et non philosophique. Mais le cours des destinées humaines est tel, et l'ironie des événements, l'indifférence du sort est si parfaite en soi et si profonde que, de cette révolution essentiellement mauvaise dans son principe, est sorti, après quelque temps, un nouvel état de choses paisible, animé et assez reflorissant pour qu'à dix-sept ans de distance, et en nous relisant aujourd'hui, cet excès de plaintes nous étonne un peu nous-même et amène sur nos lèvres un triste sourire (1864).
ÉTUDES SUR BLAISE PASCAL
PAR M. A. VINET.
Il s'est établi depuis quelques années un vrai concours sur Pascal. Le docteur Reuchlin dans son ouvrage sur Port-Royal, l'Académie française en proposant l'Éloge de l'auteur des Pensées, M. Cousin par son célèbre Mémoire qui mettait l'ancien texte en question, M. Faugère par son Édition nouvelle, d'autres encore, ont ouvert une controverse à laquelle ont pris part les critiques étrangers les plus compétents: Néander à Berlin, la Revue d'Édimbourg par un remarquable article de janvier 1847[303], sont entrés dans la lice: il n'a pas fallu moins que la Révolution de Février pour mettre fin au tournoi. Aujourd'hui le débat peut être considéré comme à peu près clos; et, sans parler de l'état des esprits qui ont assez à faire ailleurs, toutes les raisons, tous les arguments sont sortis tour à tour, tellement que la question semble épuisée.
Note 303:[ (retour) ] L'auteur de cet article est M. Henry Rogers.
Un des volumes les plus faits pour conduire à une conclusion satisfaisante est certainement celui que les amis de M. Vinet viennent de recueillir, et qui se compose des leçons et des articles qu'il a donnés en différents temps sur ce sujet. Personne n'a pénétré plus avant que M. Vinet dans la nature morale de Pascal, et n'a fait voir plus sensiblement que sous le héros chrétien il y avait l'homme. Pour ceux qui lisent les Pensées, le génie de l'écrivain a quelquefois donné le change sur la méthode et sur le fond. L'éclat soudain de cette vive parole, l'impétuosité et presque la brusquerie du geste et de l'accent, font croire à quelque chose d'excessif, et même de maladif, qui tient à une singularité de nature. On se sent en présence d'un individu extraordinaire. Le travail de M. Vinet consiste à montrer qu'en mettant à part la qualité si incomparable du talent, tout homme a dans Pascal un semblable et un miroir, s'il sait bien s'y regarder. Il y a un Pascal dans chaque chrétien, de même qu'il y a un Montaigne dans chaque homme purement naturel. Creusez en vous-même, étudiez et sondez votre propre duplicité, plongez en tous sens au fond de l'abîme de votre coeur, et vous n'y trouverez pas autre chose que ce que Pascal vous a rendu en des traits si énergiques et si saillants. La théologie de l'auteur des Pensées, à la bien voir et en la dégageant des accessoires qui n'y tiennent pas essentiellement, porte en plein sur la nature morale de l'homme; c'est là sa force et son honneur. On pourrait dire de M. Vinet lui-même, considéré dans son oeuvre et dans sa vie, qu'il offrait en quelque sorte l'image d'un Pascal réduit et modéré, d'un Pascal plus aisément circoncis dans ses essors et dans ses désirs, mais dont le centre moral était le même et dont le coeur était comme taillé sur le coeur de l'autre.
J'indique l'esprit du travail de M. Vinet; il serait difficile d'analyser ici une série de leçons et d'articles critiques qui sont déjà des analyses. Une idée qui est particulière à M. Vinet et à ses amis, et que les théologiens protestants ont volontiers accueillie, c'est que les Pensées de Pascal, dans l'état où les a mises la controverse récente, et ramenées plus que jamais à l'état de purs fragments grandioses et nus, sont par là même plus propres à un genre de démonstration chrétienne qui prend l'individu au vif, et peuvent devenir la base d'une apologétique véritable, tout entière fondée sur la nature humaine. Sans me permettre de contredire cette vue, qui se lie étroitement à la croyance, je ferai seulement remarquer que tel n'était point exactement le dessein primitif de Pascal, et que, tout en insistant au début sur les preuves morales intérieures, il n'aurait rien négligé, dans son ouvrage, de ce qui pouvait saisir l'imagination des hommes et déterminer indirectement leur persuasion. Il n'aurait point sans doute, comme le fit plus tard l'illustre auteur du Génie du Christianisme, porté ses principales couleurs sur le côté magnifique ou touchant du catholicisme, considéré surtout dans ses rapports avec la société; il n'aurait pas cependant négligé les grandeurs et les beautés aimables de la religion. Son livre, en un mot, s'il l'avait exécuté comme il l'avait conçu, n'aurait pas été seulement destiné aux moralistes et aux penseurs; il aurait eu pour objet d'acheminer et d'entraîner tout un peuple moins relevé de lecteurs par l'attrait, par le mouvement graduel et l'émotion presque dramatique d'une marche savamment concertée. La nouvelle apologétique qu'on pourrait déduire des Pensées de Pascal, telles qu'on les possède actuellement, ne saurait s'adresser en réalité qu'à un petit nombre d'esprits et de coeurs méditatifs; et elle mériterait moins le nom d'apologétique que de s'appeler tout simplement une forte étude morale et religieuse faite en présence d'un grand modèle.
Quelque nom qu'on lui donne, cette étude ne peut s'entreprendre désormais en compagnie d'un auxiliaire plus utile et plus sûr que ne l'est M. Vinet, d'un guide connaissant mieux les profondeurs du monde moral, ses défilés étroits et ses détours, ses abîmes et même ses orages cachés.
Ce volume publié par les amis de M. Vinet n'est que le premier de ceux qui paraîtront successivement, et qui nous offriront les Oeuvres complètes du savant et pieux auteur. Les volumes suivants contiendront quelques parties d'un Cours qui embrassait la littérature du dix-septième siècle et celle du dix-huitième. Les moralistes français y sont l'objet d'un examen approfondi, et l'on pourra reconnaître dans le critique qui les juge le coup d'oeil de leur égal et de leur pareil. Parlant du grand sermonnaire Bourdaloue, et de son existence cachée, en apparence si calme, si régulière, et d'où il ne nous est parvenu qu'une parole éloquente, M. Vinet a dit: «Quels Mémoires seraient plus intéressants que ceux de ce religieux, s'il eût pu songer à les écrire? Voir, c'est vivre, et Bourdaloue, ayant beaucoup vu, a beaucoup vécu. Et que savons-nous encore s'il ne vécut que par les yeux? Sa robe n'était pas cette doublure de chêne ou ce triple airain à travers lequel aucun dard ne peut pénétrer jusqu'au coeur. Le mouvement de ses artères n'était pas aussi calme et aussi régulier que l'ordonnance de ses discours. Bourdaloue était vif, il était prompt, impatient peut-être; quelques mots de son biographe, qui paraît l'avoir bien connu, laissent entrevoir qu'il y avait de la fougue dans son tempérament, et que, dans l'art de maîtriser son coeur, il déploya plus de force encore que dans l'art de maîtriser sa pensée. La régularité sévère, la facture savante d'une oeuvre d'art n'est qu'au regard superficiel le signe d'un équilibre imperturbable de l'âme; les plus passionnés sont quelquefois les plus austères, et la force qui règle peut avoir le même principe que la passion qui entraîne et que l'enthousiasme qui crée.»—Si M. Vinet disait cela de Bourdaloue par manière de conjecture, on peut le lui appliquer plus sûrement à lui-même: il était de ceux qui vivent d'une vie complète au dedans, et qui, sans rien laisser éclater, arrivent à savoir par expérience tout ce qu'il a été donné à l'homme de sentir.
Je lui ai dû, pour mon compte, une des plus vives et des plus sérieuses impressions que j'aie éprouvées, et que ce nom de Bourdaloue réveille en moi. Il y a neuf ans[304], je revenais de Rome,—de Rome qui était encore ce qu'elle aurait dû toujours être pour rester dans nos imaginations la ville éternelle, la ville du monde catholique et des tombeaux. J'avais vu dans une splendeur inusitée cette reine superbe: Saint-Pierre m'avait apparu avec un surcroît de baldaquins et d'or, avec de magnifiques tentures et des tableaux où figuraient les miracles d'un certain nombre de nouveaux saints qu'on venait de canoniser. J'avais admiré surtout, d'un des balcons du Vatican, les horizons lointains d'Albano, vers quatre heures du soir. En présence de l'Apollon du Belvédère, j'avais vu notre guide, l'excellent sculpteur Fogelberg[305], qui le visitait presque chaque jour depuis vingt ans, laisser échapper une larme; et cette larme de l'artiste m'avait paru, à moi, plus belle que l'Apollon lui-même. Un bateau à vapeur me transporta en deux jours de Civita-Vecchia à Marseille, et de là je courus à Lausanne, où j'étais six jours après avoir quitté Rome. Le lendemain de mon arrivée, au matin, j'allai à la classe de M. Vinet pour l'entendre,—une pauvre classe de collége, toute nue, avec de simples murs blanchis et des pupitres de bois. Il y parlait de Bourdaloue et de La Bruyère. L'Écossais Erskine (le même qu'a traduit la duchesse de Broglie) était présent comme moi. J'entendis là une leçon pénétrante, élevée, une éloquence de réflexion et de conscience. Dans un langage fin et serré, grave à la fois et intérieurement ému, l'âme morale ouvrait ses trésors. Quelle impression profonde, intime, toute chrétienne, d'un christianisme tout réel et spirituel! Quel contraste au sortir des pompes du Vatican, à moins de huit jours de distance! Jamais je n'ai goûté autant la sobre et pure jouissance de l'esprit, et je n'ai eu plus vif le sentiment moral de la pensée.
Note 304:[ (retour) ] Juin 1839.
Note 305:[ (retour) ] Le sculpteur suédois Fogelberg est mort à Trieste le 21 décembre 1854.
Aujourd'hui tout cela n'est que souvenir; tant de choses ont péri, tant d'autres sont en train de s'abîmer en se transformant, que c'est à peine convenable de venir ainsi rappeler ce qui est déjà si loin de nous.—Remercions du moins, en courant, les amis et les éditeurs de M. Vinet de recueillir ce qu'il avait laissé d'épars, et engageons-les, malgré tout, à continuer de nous donner ce qui reste de son précieux héritage.
Octobre 1848.
J'ai tant de fois parlé de M. Vinet, que j'ai peut-être le droit de mettre ici une lettre de lui, la première que j'ai reçue et qui m'est si honorable. Elle servira en même temps à bien fixer le point de départ de nos rapports, sur lesquels des critiques estimables (M. Saint-René Taillandier entre autres) ont parlé un peu au hasard. Je n'ai pas besoin de faire remarquer que, dans la lettre qu'on va lire, M. Vinet se montre d'une modestie excessive, et qui va jusqu'à l'humilité. C'était une de ses faiblesses ou, comme on le voudra, de ses vertus. Dans un premier voyage que j'avais fait en Suisse pendant l'été de 1837, j'avais appris à le connaître (sans le voir personnellement) et à l'apprécier. À mon retour à Paris, je m'empressai de donner à la Revue des Deux-Mondes une étude dont il était le sujet et qui parut le 15 septembre 1837[306]. C'est à cette occasion que M. Vinet m'écrivit:
«Monsieur, on vient de m'envoyer la livraison de la Revue des Deux-Mondes, où se trouve l'article que vous avez bien voulu me consacrer. Il me serait difficile de vous exprimer tous les sentiments que j'ai éprouvés en le lisant; je ne les démêle pas très-bien moi-même. Je ne veux pas vous dissimuler l'espèce d'effroi qui m'a saisi en me voyant tirer du demi-jour qui me convenait si bien vers une lumière si vive et si inattendue; ce sentiment est excusable: il y va de trop pour moi, sous toutes sortes de sérieux rapports, d'être jugé avec une si extrême bienveillance dans un article dont vous êtes l'auteur et que vous avez signé. Il faudrait un bien grand fonds d'humilité pour en prendre facilement et vite mon parti. Cependant, monsieur, je ferais tort à la vérité, si je ne disais pas que j'ai éprouvé, au milieu de ma confusion, un vif plaisir, et je me ferais tort à moi-même si je dissimulais ma reconnaissance, qui a été plus vive encore, et qui a fait la meilleure partie de mon plaisir. C'en est un encore, dût-il en coûter à l'amour-propre (et certes vous avez trop ménagé le mien), que de se voir étudié avec un soin si attentif; tant d'attention ressemble un peu a de l'affection; et quel profit d'ailleurs n'y a-t-il pas à être l'objet d'une si pénétrante critique? Vous semblez, monsieur, confesser les auteurs que vous critiquez; et vos conseils ont quelque chose d'intime comme ceux de la conscience. Je ferais plaisir peut-être à votre esprit de délicate observation, si je vous disais le secret historique de certains défauts de mon style et même de certaines erreurs de mon jugement. Mais vous m'avez trop généreusement donné de votre temps pour que je veuille vous en dérober; et j'aime mieux, monsieur, employer le reste de cette lettre à vous dire combien, sous d'autres rapports que ceux qui frapperont tout le monde, il m'est précieux d'avoir un moment arrêté votre attention. La mienne s'attache à vous depuis longtemps, c'est-à-dire à vos ouvrages; et quoique vous m'accusiez avec douceur de juger des hommes par leurs livres, je veux bien vous donner lieu de me le reprocher encore, et vous avouer que c'est votre pensée intime, votre vrai moi, qui m'attache souvent dans vos écrits. Il me semble qu'après beaucoup d'éloges un peu de sympathie doit vous plaire; j'offre la mienne à l'emploi que vous faites de votre talent, qui ne s'est pas contenté d'intéresser l'imagination et d'effleurer l'âme, mais qui veille aux intérêts sacrés de la vie humaine; et moi, qu'une espérance sérieuse a pu seule faire écrivain, je suis heureux que vous ayez reconnu en moi cette intention, que vous l'ayez aimée; et j'accepte avec reconnaissance les voeux par où vous terminez votre article. Oui, je désire être lu, et je vous remercie de m'avoir aidé à l'être; il ne m'est pas permis d'être modeste aux dépens de la cause que je sers; d'ailleurs on verra bientôt, si l'on y regarde, que ces doctrines, qui font la vraie valeur de mon livre, ne sont pas à moi.
Note 306:[ (retour) ] Voir au tome II des Portraits contemporains.
«J'apprends, monsieur, que notre Lausanne espère obtenir de vous un Cours de littérature pour cet hiver, et ce Cours aura pour sujet Port-Royal! Il y a longtemps que je me réjouissais de vous lire; avec quel intérêt ne vous entendrai-je pas sur une école que je connais trop peu, mais qui m'est si chère par le peu que j'en connais!
«Veuillez agréer, monsieur, avec mes remerciements, l'hommage de ma considération respectueuse,
VINET.
«Montreux, 27 septembre 1837.»
RELATION INÉDITE
DE
LA DERNIÈRE MALADIE
DE LOUIS XV.
La pièce suivante est de celles qui appartiennent au genre de Suétone, de Dangeau et de Burchard; c'est un feuillet des historiens de l'Histoire Auguste, une page de Procope ou de Lampride, page précieuse, bien qu'elle soit incomplète et à moitié déchirée. L'auteur, appelé par les devoirs de sa haute charge domestique à assister à la dernière maladie de Louis XV, en note tous les détails et les alentours avec cette vérité entière et inexorable qui ne fait grâce de rien; le sentiment qui l'anime n'est pas une curiosité pure, et, dans ce qui semblerait même repoussant, sa probité s'inspire à une source plus haute: témoin de l'agonie d'un monarque et d'une monarchie, il veut flétrir ce qui en a corrompu la sève et ce qui en pourrit le tronc. Ainsi ce grave personnage, Du Vair, ne craignait pas de raconter à Peiresc, qui les a notées, les particularités les plus infamantes des règnes de Charles IX et de Henri III. C'est de la sorte seulement qu'on s'explique bien la chute des vieilles races, et la facilité avec laquelle, au jour soudain des colères divines et populaires, l'orage les déracine, sans que la voix tardive des sages, sans que les intentions les plus pures des innocentes victimes, puissent rien conjurer.
Qu'était-ce que Louis XV? On l'a beaucoup dit, on ne l'a pas assez dit: le plus nul, le plus vil, le plus lâche des coeurs de roi. Durant son long règne énervé, il a accumulé comme à plaisir, pour les léguer à sa race, tous les malheurs. Ce n'était pas à la fin de son règne seulement qu'il était ainsi; la jeunesse elle-même ne lui put jamais donner une étincelle d'énergie. Tel on le va voir au sortir des bras de la Dubarry, dans les transes pusillanimes de la maladie et de la mort, tel il était avant la Pompadour, avant sa maladie de Metz, avant ces vains éclairs dont la nation fut dupe un instant et qui lui valurent ce surnom presque dérisoire de Bien-aimé. Il existe un petit nombre de lettres curieuses de Mme de Tencin au duc de Richelieu, écrites dans le courant de 1743; informée par son frère, le cardinal, de tout ce qui se passe dans le Conseil, cette femme spirituelle et intrigante en instruit le duc de Richelieu, alors à la guerre. Rien que ses propres phrases textuelles ne saurait rendre l'idée qu'elle avait du roi; il est bon d'en citer quelque chose ici comme digne préparation à la scène finale qui eut lieu trente ans plus tard.
«Versailles, 22 juin 1743... Il faudrait, je crois, dit-elle, écrire à Mme de La Tournelle (Mme de Châteauroux) pour qu'elle essayât de tirer le roi de l'engourdissement où il est sur les affaires publiques. Ce que mon frère a pu lui dire là-dessus a été inutile: c'est, comme il vous l'a mandé, parler aux rochers. Je ne conçois pas qu'un homme puisse vouloir être nul, quand il peut être quelque chose. Un autre que vous ne pourrait croire à quel point les choses sont portées. Ce qui se passe dans son royaume paraît ne pas le regarder: il n'est affecté de rien; dans le Conseil, il est d'une indifférence absolue; il souscrit à tout ce qui lui est présenté. En vérité, il y a de quoi se désespérer d'avoir affaire à un tel homme. On voit que, dans une chose quelconque, son goût apathique le porte du côté où il y a le moins d'embarras, dût-il être le plus mauvais.» Et plus loin: «Les nouvelles de la Bavière sont en pis... On prétend que le roi évite même d'être instruit de ce qui se passe, et qu'il dit qu'il vaut encore mieux ne savoir rien que d'apprendre des choses désagréables. C'est un beau sang-froid!» Elle rappelle au duc de Richelieu la démarche que tenta Frédéric au commencement de la guerre: ce prince engageait la France à attaquer la reine de Hongrie au centre, en même temps que, lui, il entrerait en Silésie. «Vous devez vous ressouvenir que, quand vous vous fîtes annoncer à Choisy, dans un moment où il était en tête-à-tête avec Mme de La Tournelle pour lui faire part des propositions du roi de Prusse, il ne montra aucun empressement pour recevoir l'envoyé, qui voulait lui parler sans conférer avec les ministres. Ce fut vous qui le pressâtes de vous donner une heure pour le lendemain; vous fûtes étonné vous-même, mon cher duc, du peu de mots qu'il articula à cet envoyé, et de ce qu'il était comme un écolier qui a besoin de son précepteur. Il n'eut pas la force de se décider; il fallut qu'il recourût à ses Mentors.... Le roi de Prusse jugeait Louis XV d'après lui;... mais il avait mal vu, et ne tarda point d'abandonner un allié dont il reconnaissait la nullité, quand il eut retiré tous les avantages qu'il attendait de la campagne.»
Le roi ira-t-il ou non à l'armée? Il fallut monter à cet effet toute une machine: «Mon frère, écrit Mme de Tencin, ne serait pas très-éloigné de croire qu'il serait très-utile de l'engager à se mettre à la tête de ses armées. Ce n'est pas qu'entre nous il soit en état de commander une compagnie de grenadiers; mais sa présence fera beaucoup; le peuple aime son roi par habitude, et il sera enchanté de lui voir faire une démarche qui lui aura été soufflée. Ses troupes feront mieux leur devoir, et les généraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur...» On touche là les ficelles de la campagne tant célébrée de 1744.
Nous pourrions multiplier ces citations accablantes: «Rien dans ce monde ne ressemble au roi,» écrit-elle en le résumant d'un mot. Tel était Louis XV dans toute sa force et dans toute sa virilité, à la veille de ce qu'on a appelé son héroïsme: ce qu'il devint après trente années encore d'une mollesse croissante et d'un abaissement continu, on le va voir lorsque, dans sa peur de la mort, il tirera la langue quatorze fois de suite pour la montrer à ses quatorze médecins, chirurgiens et apothicaires[307].
Note 307:[ (retour) ] Ce que j'ai lu de plus favorable à Louis XV est dans un petit écrit intitulé: Portraits historiques de Louis XV et de Mme de Pompadour, faisant partie des oeuvres posthumes de Charles-Georges Leroy, pour servir à l'histoire du siècle de Louis XV; Paris, chez Valade, imprimeur, rue Coquillière, au X (1802). L'auteur, qui avait eu l'occasion de voir continuellement Louis XV dans ses chasses dont il était lieutenant, parle de ce roi d'un ton de vérité plutôt bienveillante; mais il insiste autant que personne sur sa timidité; sa défiance de lui-même, son impuissance totale de s'appliquer, et cette inertie, cette apathie incurable qui ne fit que croître avec les années.
On ne peut s'empêcher de penser, à bien regarder la situation de la France au sortir du ministère du cardinal de Fleury, que si le duc de Choiseul et Mme de Pompadour elle-même n'étaient venus pour s'entendre, et redonner quelque consistance et quelque suite à la politique de la France, la révolution, ou plutôt la dissolution sociale, serait arrivée trente ans plus tôt; tant les ressorts de l'État étaient relâchés! Et la nation, les hommes de 89, qui se formaient à l'amour du bien public, à l'aspect de toutes ces bassesses, n'auraient pas été prêts pour ressaisir les débris de l'héritage et donner le signal d'une ère nouvelle.
Il y avait, rappelons-le pour ne pas être injuste dans notre sévérité, il y avait, au sein de ce Versailles d'alors et de cette Cour si corrompue, un petit coin préservé, une sorte d'asile des vertus et de toutes les piétés domestiques dans la personne et dans la famille du Dauphin, père de Louis XVI. Ce prince estimable et tout ce qui l'entourait, sa mère, son épouse, ses royales soeurs, toute sa maison, faisaient le contraste le plus absolu et le plus silencieux aux scandales et aux intrigues du reste de la Cour. Il serait touchant de rapprocher les détails de sa fin prématurée, et sa mort si courageusement chrétienne, de la triste agonie du roi son père. On raconte qu'à son dernier automne (1765), ayant désiré revoir à Versailles le bosquet qui portait son nom et dans lequel s'était passée son enfance, il dit avec pressentiment, en voyant les arbres à demi dépouillés: «Déjà la chute des feuilles!» Et il ajouta aussitôt: «Mais on voit mieux le ciel!» Nous avons en ce moment sous les yeux une suite d'anecdotes et de particularités intéressantes sur ce fils de Louis XV, qu'a rassemblées M. Varin, conservateur à la bibliothèque de l'Arsenal, et nous y reviendrons peut-être quelque jour; mais aujourd'hui il nous a paru utile de présenter isolément, et sans correctif, le spectacle d'une mort beaucoup moins belle, et qui, dans ses détails les plus domestiques (c'est le lot des monarchies absolues), appartient de droit à l'histoire.
Le Dauphin, fils de Louis XV, quelque hommage qu'on soit disposé à rendre à ses qualités et à ses vertus, n'était pas de ceux desquels on peut dire autrement que par une fiction de poète: Tu Marcellus eris; tout en lui révèle un saint, mais c'était un roi qu'il eût fallu à la monarchie et à la France. Louis XVI, héritier des vertus de son père, ne sut pas être ce roi, et rien n'autorise à soupçonner que le père lui-même, s'il eût vécu, eût été d'étoffe à l'être. Il reste clair pour tous qu'avec Louis XV mourant, la monarchie était condamnée déjà, et la race retranchée. Voyons donc comment Louis XV était en train de mourir.
On ne dira pas: Voilà comment meurent les voluptueux, car les voluptueux savent souvent finir avec bien de la fermeté et du courage. Louis XV ne mourut pas comme Sardanapale, il mourut comme mourra plus tard Mme Dubarry, laquelle, on le sait, montée sur l'échafaud, se jetait aux pieds du bourreau en s'écriant, les mains jointes: «Monsieur le bourreau, encore un instant!» Louis XV disait quelque chose de tel à toute la Faculté assemblée.
Et quel était donc celui qui va épier et prendre ainsi sur le fait les pusillanimités et les misères du maître durant sa maladie suprême? Dans cette ancienne monarchie, les rois et les grands ne songeaient pas assez à qui ils se révélaient ainsi dans leur déshabillé et dans leur ruelle. Parmi cette foule de courtisans qui se livraient au torrent de chaque jour, et qui songeaient à profiter de ce qu'ils observaient sans le dire, il se rencontrait parfois des écrivains et des peintres, des moralistes et des hommes. Qu'on relise les surprenantes et incomparables pages de Saint-Simon où revivent les scènes si contrastées de la mort du grand Dauphin: les princes avaient parfois de tels historiographes à leur Cour sans s'en douter. Les Condé logeaient dans leur hôtel La Bruyère. La duchesse du Maine avait parmi ses femmes cette spirituelle Delaunay qui a écrit: «Les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces, qu'on voit le jour au travers; c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.» Et encore: «Elle (la duchesse du Maine) a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que les princes étaient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres hommes.» C'est en effet dans cet esprit qu'il faut étudier les grands, surtout depuis qu'on a appris à connaître les petits: ce n'est pas tant comme grands que comme hommes qu'il convient de les connaître. De tout autres qu'eux à leur place auraient fait plus ou moins de même. La vraie morale à en tirer, c'est, sans s'exagérer le présent, et tout en y reconnaissant bien des grossièretés et des vices, de ne jamais pourtant regretter sérieusement un passé où de telles monstruosités étaient possibles, étaient inévitables dans l'ordre habituel.
L'homme qui a écrit les pages qu'on va lire n'est pas difficile à deviner et à reconnaître: son grand-père (lui-même nous l'indique) était collègue d'un duc de Bouillon durant la maladie du roi à Metz, en 1744, et le voilà qui se trouve à son tour côte à côte d'un duc de Bouillon dans cette maladie royale de 1774. Il nomme chacun des principaux seigneurs qui sont en fonction autour de lui, et s'en distingue; il n'est donc ni le grand-chambellan (M. de Bouillon), ni le premier gentilhomme de la chambre (M. d'Aumont); ce ne peut être que leur égal, le grand-maître de la garde-robe en personne, M. le duc de Liancourt, qui avait alors la survivance du duc d'Estissac, son père, et qui en exerçait la charge; c'est celui même que tout le monde a connu et vénéré sous le nom de duc de La Rochefoucauld-Liancourt, et qui n'est mort qu'en mars 1827. Voilà le témoin, un des plus vertueux citoyens, un homme de 89, tel qu'il s'en préparait à cette époque dans tous les rangs, et particulièrement au sein de la jeune noblesse éclairée et généreuse. De pareils spectacles, il faut en convenir, étaient bien propres à exciter de nobles coeurs et à leur donner la nausée des basses intrigues. Si l'on veut connaître le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, sa vie est partout, son souvenir revit dans de nombreuses institutions de bienfaisance. Ce fut lui qui, grâce à cette intime charge de grand-maître de la garde-robe, pénétrant de nuit jusqu'à Louis XVI, le faisant réveiller pour lui apprendre la prise de la Bastille, et lui entendant dire comme première parole: C'est une révolte! lui répondit: Non, Sire, c'est une révolution! Tel est l'homme qui, jeune et condamné par les devoirs de sa charge à subir le spectacle des derniers moments de Louis XV, eut l'idée de nous en faire profiter. Ami de M. de Choiseul, ennemi du ministère d'Aiguillon et de la maîtresse favorite, il eût pu dire aux approches du danger, comme Saint-Simon à la nouvelle de la mort de Monseigneur: «La joie néanmoins perçoit à travers les réflexions momentanées de religion et d'humanité par lesquelles j'essayois de me rappeler.» A nos yeux comme aux siens, est-il besoin d'en avertir? de pareils récits et les turpitudes mêmes où ils font passer ont un sens sérieux: la nécessité et la légitimité de 89 sont au bout, comme une conséquence irrécusable. La scène où l'on réveille Louis XVI est le contre-coup fatal de celles où, quinze ans auparavant, on suivait la fin honteuse de Louis XV. L'enseignement historique ressort avec toute sa gravité. C'est dans cette conviction qu'en livrant ces pages au public, nous sommes assuré de ne manquer en rien ni à la mémoire ni à la pensée de celui qui les a écrites.
Nous reproduisons la copie qui est entre nos mains, sans chercher à y apporter même la correction, ni à plus forte raison, l'élégance. M. Lacretelle, qui fut attaché au duc de Liancourt, comme secrétaire intime pendant les premières années de la Révolution, a raconté, dans un intéressant chapitre de ses Dix années d'épreuves, comment on vivait à Liancourt, en cette sorte de paradis terrestre, et quelles occupations rurales, bienfaisantes ou littéraires y variaient les heures: «Après de laborieuses recherches, écrit M. Lacretelle, après avoir dépouillé une vaste et touchante correspondance, il (le duc de Liancourt) rédigeait ses Mémoires[308], les soumettait à ma critique, à ma révision. J'avoue que ce fut d'abord pour moi une torture que de chercher des embellissements à un travail tout uni, mais parfaitement conforme au sujet. Mon style me paraissait à moi-même trop ambitieux et trop fleuri. Je voyais bien que l'auteur en portait tout bas le même jugement. Il me dit un jour: Ma prose fait tache dans la vôtre. Ce compliment plus ou moins sincère fut pour moi un avertissement d'user avec réserve de mon métier de polisseur. Plus j'y mis de discrétion et d'économie, et mieux nous nous entendîmes.» Nous ne nous sommes pas même cru en droit de nous permettre ce soin si sobre; à part un ou deux endroits où la copie était évidemment fautive, nous en avons respecté tout le négligé. Cette copie provient de celle que possède la Bibliothèque de l'Arsenal, et qui, perdue dans la masse des papiers de M. de Paulmy, a été récemment retrouvée par M. Varin.
15 février 1846.
Note 308:[ (retour) ] Ils ont, par malheur, été détruits.