CHARLES DERENNES

LE BESTIAIRE SENTIMENTAL

III

EMILE ET
LES AUTRES

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS — 22, RUE HUYGHENS, 22, — PARIS

DU MÊME AUTEUR :

ROMANS

En préparation :

LE BESTIAIRE SENTIMENTAL

En préparation :

EN MARGE DU BESTIAIRE

POÈMES

En préparation :

Il a été tiré de cet ouvrage :

7 exemplaires sur Papier du Japon
numérotés à la presse
de 1 à 7

15 exemplaires sur Papier de Hollande
numérotés à la presse
de 1 à 15

35 exemplaires sur Vergé pur fil des Papeteries Lafuma
numérotés à la presse
de 1 à 35

Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.

Copyright 1924 by Albin Michel.

A CLAUDE FARRÈRE
A CAUSE DE
CHAT COMME ÇA,
ET
A PAUL LÉAUTAUD
A CAUSE
DE CHATI, DE PETITE CAFÉ, DE MINNE
ET DE RIQUET, ET DE BIBI, ET DE PITOU
… ET DE GOLO ET D’ÉMILE
… ET DES AUTRES

PRÉFACE
DE L’AMITIÉ ET DE L’ÉTUDE MAL ENTENDUES DES ANIMAUX

Je reçois constamment des lettres : « Vous qui aimez les bêtes… »

J’y réponds rarement, parce que je n’aurais plus le temps de m’occuper d’autre chose, et qu’elles dénotent, huit fois sur dix, une étrange inintelligence du but que je poursuis en faisant paraître de petites études naturelles, comme Vie de Grillon ou la Chauve-souris.

Tranchons le mot, soyons cyniques : j’aime les bêtes d’une façon intéressée, pour la joie que me valent l’observation et l’expérimentation exercées à propos d’elles, en savant d’occasion, donc en égoïste, et non pas, en la plupart des membres de la Société protectrice des animaux… Certes, j’approuve de tout cœur cette Société et la loi Grammont ; j’ai envie d’étrangler, aussi bien que le roulier qui brutalise ses chevaux sous l’influence d’un coup de vin, le charcutier qui pratique la vivisection intensive sous prétexte d’inspiration scientifique…

Mais…


… Mais je connais une charmante vieille dame qui, jusqu’à sa mort, a juré de porter, éternellement fixé à son poignet par un bracelet de cuir, le portrait sous médaillon d’un caniche qu’elle perdit il y a eu vingt ans aux pommes.

J’en sais une autre, — celle-ci beaucoup plus jeune, ma foi ! — qui va chaque mois au moins orner de fleurs la tombe d’un bull dans le cimetière canin d’Asnières, où il dort son dernier sommeil…

Tant pis pour moi si l’on m’en veut de protester contre de pareilles marques d’affection ! J’estime que, s’il faut aimer les bêtes, qui sont, en effet, infiniment aimables, il faut aussi que notre intérêt pour elles soit digne de nous et qu’il soit surtout — ce dont le prétendu ami des bêtes ne semble guère, à l’accoutumée, se douter — digne d’elles.

Par exemple, il est entendu que, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien. Soit ! Mais pourquoi ne pas transposer, quand il s’agit d’animaux domestiques ? Pourquoi ne pas dire : ce qu’il y a de plus mauvais dans le chien, c’est l’homme ? Le malheureux toutou, auquel nous devrions, par convenance pour nous et par amitié pour lui, concéder une valeur plus désintéressée, ne nous plaît en général que dans la mesure où il flatte notre orgueil, ou quelque autre de nos défauts.

Ainsi, les caresses serviles qu’il octroie si volontiers aux bipèdes permettent aux plus misérables de ceux-ci de posséder un serviteur et un courtisan. Mais il y a pire : ces pauvres bêtes, façonnées depuis des millénaires par une hérédité d’esclavage, parodient les tares (ou les vertus, mais c’est moins fréquent !), les allures et jusqu’aux grimaces de ceux dont elles ont fait leurs dieux Lares. Elles reflètent fidèlement, avec une facilité déplorable, celles des manies, ceux des tics, ceux des instincts qui nous sont les plus coutumiers. Je commenterai plus loin l’histoire de deux chiens que j’ai connus dans mon enfance : le dogue du boucher du coin ressemblait, museau et caractère, à son patron. Pourquoi ? Parce que celui-ci cultivait sa férocité et son goût professionnel de l’odeur du sang, ceci sans le savoir, peut-être, mais un peu comme Dieu fit quand il nous créa à son image (flatteur pour lui !)… Cependant, la levrette de la gentille modiste d’en face sautillait tout le long du jour sur le trottoir avec une coquetterie un peu niaise et tellement jumelle de celle même que sa patronne pratiquait !

Et le boucher du coin disait de son gros chien camus :

— Un travailleur, messieurs… et un gaillard !

Et la modiste d’en face disait de sa grêle chienne au museau pointu :

— Un amour, et si sensible, mesdames !

Ainsi n’admiraient-ils qu’eux-mêmes dans leurs frères inférieurs, ou prétendus tels. Une admiration de ce genre me semble, à le déclarer net, aussi peu flatteuse pour l’être humain qui l’éprouve et la chante à tout venant que pour l’animal qui la subit.

Il est vrai que ce dernier n’en peut mais. Et, « en l’espèce », je juge que, dans le cas du boucher et du bouledogue, de la modiste et de la levrette, les « frères inférieurs » n’étaient pas nécessairement ceux qu’on aurait cru pouvoir désigner de prime abord, sans hésitation possible.


La Science ne va plus aujourd’hui jusqu’à décider péremptoirement que l’homme descend du singe ; elle transige et explique que l’homme est un singe qui a réussi. Je me suis attiré toutes sortes de foudres pour avoir énoncé qu’il fallait aller plus loin, que l’homme était un singe qui avait mal tourné, — puisqu’il avait été obligé d’inventer le feu, et réalisé par la suite diverses autres conséquences du « Progrès » qui rendent les guerres et l’existence actuelles, la mort et la vie, si séduisantes dans leur ensemble…

Mais tenons-nous-en aux toutous. Car il en est aussi de « progressistes », ou plutôt de « perfectionnables ».

On dit d’eux qu’ils sont de luxe. Je les considère plutôt comme des loups qui ont mal tourné ; ceux-ci, par notre faute, ont partagé le mieux, presque à l’égal de nous, la male-chance des hommes par rapport à la chance, — relative, car tout est relatif ! — des singes et surtout des grands anthropomorphes…


A la vérité, ce qui fait le mérite des bêtes, c’est la valeur de l’intérêt que nous leur portons ; mais il ne faut pas les aimer bêtement, anthropomorphiquement : il faut les comprendre.

Ceci, au point de vue intellectuel.

Et, au point de vue moral : il faut que nous fassions tout pour que ces esclaves, qui ne sont esclaves que par notre faute, restent auprès de nous aussi rapprochés que possible de ce qu’ils seraient si nous n’existions pas.

Voilà, je crois, la vraie maxime de ceux qui s’intéressent aux bêtes autrement que d’une façon « anthropomorphique » et sensiblarde.

Je me souviens d’un jour de l’hiver dernier, où, près d’une fenêtre provinciale, je relisais je ne sais plus quelle page féroce, splendide (et cependant moins hallucinée qu’à l’ordinaire) de Mirbeau. Or, voici qu’à quelques pas de la maison maternelle, sur le trottoir, retentit soudain un miaulement lamentable.

Je regarde : c’était un malheureux chaton, sous la pluie, dans la boue ; un affreux petit animal, maigre, affamé, égaré. Et moi, je croyais comprendre très bien tout ce que son miaulement éperdu contenait de détresse. Je croyais comprendre… Que dis-je ? Je traduisais à mesure :

« Je suis terrifié, j’ai faim, j’ai froid… Je n’y suis pour rien, ce n’est pas de ma faute !… Si les hommes n’avaient pas domestiqué mes ancêtres, je serais déjà capable, même si petit, de chercher ma pitance dans quelque fourré lointain. Mais je suis dans la ville où il m’a fallu naître, devant ces divinités qui disposent de tout et qui vont certainement encore me chasser à coups de bottes ou de balai. »

Comme pour confirmer les sentiments que mon imagination prêtait à la bestiole (mais mon imagination s’égarait-elle beaucoup ?), une voisine s’écria :

— Il est encore là ?… C’est celui qui, ce matin, maraudait dans ma cuisine !… Sale bête !

Le petit chat miaula plus fort, supplia, ce qui parut irriter davantage encore la commère. Elle cria tant et si bien que son mari surgit sur le seuil…

— Flanque-lui donc Ravachol aux trousses ! glapit-elle.

L’homme eut un bon gros rire, siffla, puis :

— Au chat, Ravachol, au chat !

Un chien, un superbe berger alsacien (?), accourut… « Au chat !… » Ça ne traîna pas : deux ou trois bonds joyeux, un coup de mâchoire, — crac !… — et il n’y eut plus sur la chaussée, sous la pluie, dans la boue, qu’une petite boule de fourrure grise et sale qui gisait, les reins brisés, avec une fine langue rose recroquevillée aux bords des gencives brunes et des dents blanches. La femme montra un visage épanoui, triomphant : l’homme eut de nouveau son bon gros rire placide ; le chien revint vers ses Dieux Lares, satisfait, avec des aboiements victorieux, fit le beau, reçut des caresses… (Oui, Mirbeau eût admirablement conté cette histoire-là !)

C’était pourtant un bon chien… C’étaient pourtant de braves gens…


Non, sous aucun prétexte, il ne faut aimer les animaux en ce qu’ils nous rappellent de notre propre nature : tout esprit clair et débarrassé des préjugés ordinaires sait que nous risquerions d’apprécier presque uniquement en eux les sentiments que les moins intéressants de nos semblables ne constatent pas sans inquiétude dans leur propre cœur.

Il faut comprendre ce que le Pauvre des pauvres appelait, en ses Fioretti, l’adorable Sainteté des Bêtes. Les bêtes ont leur sainteté, que je nommerai, moins dévotement, leur dignité. Mais qu’est la dignité d’un animal domestique (oh ! non par sa faute, encore une fois !), à côté de celle d’une bête sauvage ? C’est à l’état sauvage que doivent, des ans et des ans, ceux qui prétendent chérir leurs frères inférieurs, les observer.

Les observer, oui, car on ne chérit véritablement pas une créature, quelle qu’elle soit, que l’on n’a pas longtemps observée et comprise. Il faut voir les animaux à l’œuvre, à leur œuvre ; et non à la nôtre — car, lorsque notre collaboration leur fait défaut, l’œuvre, je vous prie de le croire, n’en est pas moins belle et noble pour cela.


Quant aux « petits chienchiens à leurs mémères », ils ne seront jamais, d’ailleurs, — en plus sympathique généralement, — que les caricatures de ces dames.

Mais je n’aime plus guère à m’occuper d’humaine et surtout de féminine psychologie.

I
ÉMILE OU DE LA PERSONNALITÉ CHEZ LES BÊTES

LIVRE PREMIER
PSYCHOLOGIE HUMAINE ET PSYCHOLOGIE ANIMALE

1

Quiconque tente une étude de ce genre, et même aussi modeste d’intentions et d’effets que celle que voici, se doit de noter d’abord à quel point est impropre le terme psychologie, lorsqu’il s’agit de projeter quelques lueurs sur les mystères de l’âme animale.

D’autres écriraient : de ce qui sert d’âme aux bêtes ou leur constitue un semblant d’âme. Je préfère dire âme tout court, et ceux qui ont pris quelque intérêt à mes précédents essais du même genre[1] doivent connaître (même s’ils ne partagent point tout à fait mon avis), que, concédant une âme aux bêtes, ou plutôt ne voyant pas très clairement où finit l’instinct et où commence l’intelligence, je ne m’exprime pas de la sorte pour des motifs uniquement sentimentaux.

[1] La Vie de Grillon et La Chauve-Souris.

Terme impropre — dis-je, — que celui de psychologie appliqué à l’âme des animaux, terme non seulement impropre, mais dangereux, puisqu’il risquerait de nous inviter à étudier l’âme des bêtes comme nous faisons celle de nos semblables : méthode qui, dès le principe, serait défectueuse.

Mais, au fait, en quoi consiste l’œuvre de l’observateur de ses semblables, du psychologue humain ?

Nous sommes à peu près assurés que, pour la plupart des hommes, deux et deux font quatre et que la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits ; les phénomènes intellectuels, leur processus et leur exercice, grâce à la possibilité de communes mesures d’homme à homme, sont donc susceptibles d’être étudiés à peu près objectivement et de donner lieu à des lois provisoirement indiscutables. Mais, dès qu’il s’agit de phénomènes sensoriels ou sentimentaux, l’abîme déjà se creuse entre individus d’une même espèce, voire de la même famille, et l’on doit se rabattre, pour tenter d’y voir clair, sur la méthode introspective, faire de soi-même son objet d’expérience, l’objet d’expérience par excellence, celui à propos duquel on a le plus de chance de ne pas trop se tromper.

Nous pouvons parfaitement côtoyer toute notre vie des gens qui appellent le vert rouge, et réciproquement, sans nous en douter et sans qu’ils s’en doutent eux-mêmes.

Les miroirs des sens sont loin de refléter le monde extérieur de la même manière, et, si n’importe qui d’entre nous se trouvait logé brusquement dans la peau de son meilleur ami ou de son frère, et pourvu à l’improviste de ses machines à interpréter le monde, il y aurait chance qu’il se crût soudain éberlué, ou devenu dément, ou transporté dans une autre planète que cette terre.

2

Quand nous disons des autres hommes « nos semblables », c’est une expression qui a sans conteste son charme social, mais qui est indubitablement inexacte et insuffisante dès qu’il s’agit de la vie psychique. Chaque homme est aux autres hommes un monde clos et mes semblables peuvent bien me raconter ce qui se passe en eux-mêmes, que je les y invite ou non, sans que je me juge obligé de les croire pour cela.

Non que l’on soit tenu par principe de suspecter leur bonne foi. Mais, pour les croire scientifiquement, il faudrait, comme l’on dit, pouvoir y aller voir… Les erreurs que nous faisons sur notre compte sont fréquentes, et si un mur opaque et infranchissable nous sépare des autres âmes, combien de fois des nuées et des voiles ne s’interposent-ils pas, fallacieux, entre notre intelligence condamnée à l’impuissance et nos sentiments devenus pour elle étrangement confus et obscurs ?

Freud, étudiant avec la précision et la subtile logique que l’on sait les phénomènes si troublants du sommeil et du songe, n’attribue aux expériences faites sur les autres ou aux informations documentaires bénévolement fournies par ceux-ci, qu’une valeur très relative.

Il est bien évident qu’en pareil cas le sujet peut, non seulement se tromper en toute sincérité, se souvenir mal, défectueusement s’expliquer, mais aussi conter d’énormes blagues au plus savant, au plus averti des spécialistes… Bref, l’humaine psychologie, pour une immense part de l’ordre d’études qu’elle embrasse, est condamnée à se fonder sur une base subjective, presque uniquement subjective, à laquelle on ne saurait dénier quelque incertitude et quelque instabilité.

3

La psychologie animale se heurte, bien entendu, à des difficultés de méthode encore plus considérables.

Elles proviennent d’abord de ce fait que le mur, si souvent opaque et infranchissable d’homme à homme, devient encore plus décourageant d’homme à bête.

En second lieu, il ne saurait être question ici, sinon exceptionnellement, de ces phénomènes intellectuels auxquels je faisais allusion tout à l’heure, et grâce auxquels certaines échelles peuvent être lancées par-dessus le mur, quelques fenestrelles pratiquées en lui : l’âme de l’animal est avant tout un monde de sentiments et de sensations qui ne sauraient naître et se développer d’une manière analogue aux nôtres qu’à titre d’exception et absolument par hasard. Entre ses sentiments ou sensations et nos sensations, il n’y a même pas une apparence de possibilité de commune mesure.

Nous voici donc dans l’obligation d’inférer, de traduire, — de traduire avec des chances perpétuelles de trahir.

4

Le pire des écueils que ménage aux hommes qui s’intéressent aux bêtes l’étude de leur mentalité et de leur moralité, écueil que je tenterai d’éviter avec le plus de soin, est celui vers lequel tend perpétuellement à nous conduire ou nous ramener la manie invétérée de juger nos « frères inférieurs », ou prétendus tels, selon nous-mêmes.

Lorsque Buffon, à propos du cheval, parle de noblesse, il n’y a là qu’association d’idées assez puériles, en tout cas superficielles et peu solides, dans l’esprit et sous la plume du pompeux écrivain ; l’idée de cheval a évoqué pour lui d’autres idées ou images nobles et brillantes, que désignent des mots comme chevalerie, chevauchée, cavalerie, cavalcade.

Ajoutez à cela l’expression d’une reconnaissance égoïste, l’exposé des services que rend à l’homme « sa plus noble conquête », la louange de son endurance au labeur, de sa fidélité à son maître, de sa reconnaissance envers celui qui le nourrit et le caresse, et Buffon ne doutera pas de nous avoir suffisamment éclairés sur la psychologie hippique.

Ainsi d’ailleurs le voyons-nous, d’un bout à l’autre de la part descriptive de son œuvre, — et qui en est bien la plus caduque, — juger toutes bêtes sauvages ou domestiquées en raison de considérations strictement humaines, d’ordre plutôt esthétique quand ce sont les bêtes sauvages et surtout les grands fauves qui sont en cause, d’ordre plutôt utilitaire et vaguement moral quand il traite d’animaux devenus nos auxiliaires ou nos familiers.

Mais, pour nous en tenir au cheval, et à ne le juger qu’en hommes, nous aurions pu tout aussi justement dire de lui qu’il est un animal assez stupide, gourmand, sujet à des épouvantements ridicules, volontiers capricieux ou têtu. Certes, nous n’en serions pas plus avancés dans la connaissance foncière et profonde de son être, et, probablement, au lieu de verser dans cet anthropomorphisme que j’ai maintes fois dénoncé, dans cette infirmité intellectuelle de ramener à nous toutes les créatures, aurions-nous agi avec plus de logique et de raison en nous demandant, par exemple, si les vertus que nous lui attribuons ne sont pas des défauts ou de navrants pis-aller, selon lui, et si, au contraire, il ne conçoit pas quelque fierté obscure de cette stupidité et de cette poltronnerie qui le caractérisent également ?

LIVRE DEUXIÈME
DU PLAGIAT OU DE LA « SINGERIE » CHEZ LA PLUPART DE NOS FAMILIERS

1

Il faudra donc nous débarrasser de cet anthropomorphisme tel que je viens une fois de plus de le définir.

Ceci posé, je m’empresse de reconnaître, que, lorsqu’il s’agit d’animaux domestiques, et c’est ici le cas, ceux-ci ne nous facilitent guère une besogne déjà compliquée et scabreuse. Car la domestication leur fait adopter quantité de nos manières et même de nos manies.

Il n’y a pas que les romanciers, les poètes et les planteurs de choux à se plagier les uns les autres, parfois bien involontairement. L’imitation est une grande loi naturelle, une loi universelle, une loi générale ; et tout objet ou tout être pour qui cette loi resterait par hasard lettre morte serait considéré justement comme une anomalie, une monstruosité.

Chacun de nous, dans la vie courante, et tout aussi longtemps qu’il respire, regarde, écoute, touche, goûte et sent, chacun de nous est plagiaire sans qu’il s’en doute, un peu de la même façon que M. Jourdain était prosateur.

Qu’est-ce en effet qui saurait mieux qu’un miroir répondre à la définition du plagiaire ?

Or, tout homme, grâce aux modestes miroirs des sens par lesquels il reflète le monde, est le plagiaire partiel d’une réalité dont l’ensemble lui échappe.

Dieu créa l’homme à son image, dit la Genèse. Nous, nous nous créons et recréons perpétuellement à l’image de Pan, pourrait-on dire aussi.

L’une de ces formules est sacrée, l’autre profane ; mais, en fin de compte, toutes deux s’accordent et concordent admirablement.

2

Traitant des dons d’imitation dont font preuve les bêtes, je ne m’attarderai pas sur ces phénomènes de mimétisme, aujourd’hui bien connus de tous, qui font le caméléon varier de teintes selon celles des lieux ou des heures où il promène sa pataude paresse, qui imposent à mon amie Zompette, la grenouille verte, de passer par toute la gamme des verts selon qu’on garnit son bocal de sombre laurier ou de pâle mimosa.

Il est généralement admis que cette faculté que possèdent certains êtres de changer de couleur comme à volonté est une arme naturelle à eux concédée pour leur permettre de se dérober plus facilement aux yeux de leurs ennemis…

Explication qui sent un peu bien son Bernardin de Saint-Pierre, lequel voyait en toutes choses la sollicitude d’une Providence vraiment précautionneuse, tatillonne et en tout cas romanesque à l’excès.

A la vérité, ce mimétisme doit être d’ordre esthétique plutôt que pratique. Je n’y vois point l’effet d’une sollicitude supérieure, encore moins un procédé de défense, mais art instinctif, coquetterie involontaire ou jeu inconscient.

Oui, un jeu que l’animal se donne à lui-même pour son plaisir obscur, une fête dans son royaume clos, une satisfaction à cet appétit d’imitation que je signalais tout au long de l’échelle des êtres, une récréation analogue à celle de la parure masculine ou féminine, à quoi l’on voit que se complaisent tant de bêtes, de préférence dans la saison des amours, mais maintes fois aussi de la manière la plus désintéressée.

Ceci, du reste, est une autre histoire…

3

— Car, parlant d’imitation de la part de nos familiers, j’entends ici imitation voulue, consciente, exécutée par commodité naturelle, par obéissance à la loi générale, mais aussi dans un but agréable ou profitable à l’individu.

Cette tendance à l’imitation est observable déjà chez quantité d’animaux sauvages. Je n’en citerai qu’un exemple, que j’ai d’ailleurs apporté en d’autres circonstances et pour illustrer une suite de raisons d’ordre différent.

Contrairement à ce que nous pourrions croire, tous les castors ne sont pas ces étonnants constructeurs de huttes et de cités lacustres qu’on nous apprit à admirer dès notre enfance : il en est de vagabonds, gîtant et fondant famille au hasard, en des logements de fortune offerts par la nature ; mais si ces vagabonds rencontrent des congénères plus civilisés, plus avisés et laborieux, « on les voit », nous conte Buffon parfaitement informé (pour une fois), par un de ses correspondants, « on les voit qui les observent et qui ne tardent pas à faire de même… »

Notons au passage qu’une telle adaptation, précédée d’observation, implique incontestablement le raisonnement dans l’esprit du castor, et une éducation rapide, vivement menée, ne participant en rien de cette science et de cette habileté héréditaires et routinières, par quoi l’on a coutume de séparer l’animal de l’homme et l’instinct de l’intelligence… Mais, ceci aussi est une autre histoire, pour le moment du moins.

4

Comme il est facile de le prévoir, en passant des animaux sauvages ou libres aux domestiques, on constatera un notable accroissement des facultés de plagiat, et, bien entendu, le modèle choisi par ces imitateurs résolus sera de préférence l’homme, le patron, le maître.

Non pas toujours, néanmoins.

Un de mes amis me contait l’hiver dernier que ses poules, dont il possède une fort remarquable collection, lorsqu’il les logeait dans l’enclos des pintades, ne tardaient pas à imiter l’allure et les manières particulières à celles-ci, comme si elles les avaient jugées plus imposantes ou distinguées.

Je me suis méfié un peu, cet ami étant Gascon, — comme moi-même, — mais j’ai constaté par la suite l’exactitude absolue de la chose et il est facile à n’importe qui d’en faire autant.

D’autre part, divers journaux ont mentionné il y a quelques mois une chatte allaitant et, par la suite, chérissant un rat blanc devenu le compagnon de jeu de ses fils.

Je savais de tels faits parfaitement possibles, les ayant expérimentés moi-même de la part de ma siamoise Nique, ainsi que je l’ai conté ailleurs[2], de Nique dont on trouvera plus loin la biographie détaillée. Si je parle ici de rats, c’est du reste pour cette seule raison que j’ai connu un autre rongeur, un lapin, qui, nourri, lui aussi, par une chatte et ayant grandi avec les chatons, ne procéda jamais par bonds, à la façon des autres Jeannots. Non !… Il s’insinuait d’une allure féline, avisée et réfléchie, le long des murs ou entre les caisses du vaste grenier qu’on lui avait assigné pour domicile, copiant ainsi les manières de ses frères de lait.

[2] La Chauve-Souris (A. Michel).

5

Quand c’est le bipède prétendu supérieur que plagient les animaux familiers, cela se dénomme singerie ; mais, comme nous venons de le voir, on aurait tort de croire que la singerie est le fait des seuls singes. Il y a dans les Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet une bien jolie phrase à propos de deux très vieux époux : « Chose touchante, ils se ressemblaient… » Encore cette grande loi naturelle de l’imitation, ou, pour mieux dire, du modelage réciproque, dont l’individualisme humain atténue maintes fois les effets, mais auquel se prête beaucoup mieux la plasticité animale… Qu’on me permette de revenir ici sur tels souvenirs d’enfance que j’ai utilisés déjà dans ma préface : le boucher du coin possédait un dogue bordelais, la modiste d’en face une levrette ; celle-ci allait et venait d’un trottinement dansant, un peu prétentieux, faisant mille coquetteries ou minauderies en l’honneur de tout et de rien ; celui-là demeurait assis de longues heures sur le seuil de son patron, les babines retroussées sur ses crocs féroces, le gosier grondant, les prunelles sanglantes…

De ma fenêtre, admirant combien le bouledogue ressemblait au boucher, la levrette à la modiste, j’imaginais vaguement qu’il était fatal, prévu, ordonné qu’il en fût ainsi, partout et toujours, entre les êtres humains et leurs familiers.

Mon opinion actuelle n’est pas évidemment si absolue. Pourtant, que nos familiers adoptent volontiers, non seulement nos tics et nos manies, mais notre allure, nos façons d’agir et jusqu’à certains traits de nos caractères, cela me semble incontestable. Laisse-moi observer ton chien, et déjà j’en saurai long sur ton compte. Un bon chien peut être la propriété d’un bandit, mais il est rare qu’un mâtin hargneux appartienne à un homme courtois. Oui, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien… peut-être, après tout !… Mais, à coup sûr, ce qu’il y a maintes fois de pire chez le chien, c’est l’homme, le maître qu’il plagie, dont il s’inspire et qu’il nous révèle innocemment, — le don de se dissimuler aux autres et, par occasion, à soi-même, demeurant jusqu’à nouvel ordre notre apanage exclusif.

LIVRE TROISIÈME
INDIVIDUALITÉ ET PERSONNALITÉ

1

Aux difficultés que présente l’abord de la psychologie animale (et il demeure bien entendu que j’emploie ce mot de psychologie par paresse, commodité ou faute de mieux), s’en adjoint donc une nouvelle, dont il me semble qu’on ne s’était pas encore suffisamment méfié : croyant étudier une bête familière, c’est encore de nous que nous nous occupons, comme reproduits et réédités à sa manière, caricaturés, — ou embellis.

Nous ne nous sommes débarrassés de notre naïf anthropomorphisme que pour devenir les jouets de nos objets d’étude, qui nous bernent sans le vouloir, en versant eux-mêmes, à leur façon, dans un anthropomorphisme instinctif.

Autre conclusion assez troublante à ce que j’ai tenté de dégager jusqu’ici : cette personnalité, cette différenciation d’être à être d’une même race qui rend précaires les bases de toute psychologie, mais sans laquelle il ne serait plus de psychologie possible, ne devient-elle pas dès lors illusoire ?

Il est sûr que, si les animaux qui nous approchent ne témoignaient d’une personnalité propre que dans la mesure où ils obéissent à la loi d’imitation, il n’y aurait plus lieu de parler du caractère propre à tel chien ou à tel chat ; et, par un chemin détourné, nous les ramènerions à cet état de machines où, d’autorité, les a relégués Descartes ; ils ne seraient plus des automates, mais des appareils enregistreurs, et la psychologie animale en serait, une fois de plus, simplifiée, certes, et éclaircie, mais bornée aussi à un point qui offense la raison.

2

Chez le dogue bordelais du boucher, comme chez la levrette de la modiste, comme chez la plupart des chiens, des chats, des animaux du foyer, de l’écurie, des étables et même de la basse-cour, il y a une personnalité naturelle qui continue de vivre et de se développer à côté de la personnalité occasionnelle ou de pastiche.

Je disais tout à l’heure qu’un bon chien, un chien honnête, peut être la propriété d’un bandit… Kroumir, le chien du vieux Piocq, un chemineau qui vagabondait jadis entre Dax et Mugron-en-Chalosse, imitait (personnalité occasionnelle) les allures louches et sournoises de son maître, se faufilait au long des venelles, chérissait l’approche de la nuit et de passer inaperçu, était à la fois piteux, arrogant, et, en outre, sale et puant comme le Piocq lui-même.

Mais, alors que Piocq passait, à juste titre, pour un fieffé maraudeur, Kroumir, dans les instants où il travaillait pour son compte, faisait preuve d’une amabilité modeste et d’une scrupuleuse honnêteté ; jamais il ne serait entré qu’on ne l’y eût dûment convié dans la cuisine où les servantes de mon oncle préparaient les repas, toutes portes et fenêtres ouvertes sur la rue qu’illuminaient les beaux soleils d’août et de septembre. Il apparaissait sur le seuil, et s’arrêtait là humblement, avec de légers frétillements de queue et des yeux qui parlaient (personnalité naturelle ou, tout au moins, effets d’expériences acquises au cours de sa vie propre, particulière). Quelques rogatons et quelques croûtons engloutis, il remerciait à sa manière, d’un curieux petit hochement de tête et d’une sorte de glapissement que je n’ai jamais entendu que de sa part, avant d’aller poursuivre l’accomplissement de son devoir auprès du Piocq, endormi, digérant ou cuvant son vin dans un fossé du voisinage.

Et c’était ce même Kroumir qui n’avait pas son pareil pour pénétrer sans crier gare dans une basse-cour, y étrangler sans fracas une volaille et la rapporter toute chaude et pantelante encore à son maître, lequel allait la plumer et la cuisiner dans quelque bois ou boqueteau peu fréquenté du pays !

En quoi Kroumir continuait de faire son devoir, de se comporter en chien honnête, sous les injonctions obscures de la double personnalité évidente chez la plupart de ses pareils…

C’est bien l’homme qui représente ce qu’il y a de plus mauvais dans le chien, je ne me lasserai pas de le répéter…

3

— Si j’attache une telle importance à la personnalité animale, c’est que, si simple à définir et si commode à élucider que soit cette notion, ceux qui s’intéressent aux bêtes, sentimentalement ou scientifiquement, n’en ont guère tenu compte jusqu’à ce jour.

Toute étude de ce genre s’inspirant d’une méthode sensée se doit de différencier d’abord, pour classer et cataloguer ensuite, ce qui revient à dire : à unifier.

J’ai dit que les notions d’instinct et d’intelligence me semblaient insuffisantes à diviser l’animalité en deux grands groupes élémentaires, et que ces mots me choquaient à cause de leur infime signification ou, ce qui revient au même, à cause du peu de différenciation que l’on peut faire entre les phénomènes, si souvent confondus et enchevêtrés dans la réalité, qu’ils sont censés caractériser l’un et l’autre.

Ils me choquent encore de ce fait qu’ils semblent ériger l’espèce humaine, dans une solitude orgueilleuse (et imaginaire), en face de tous les autres êtres qui naissent, respirent, et meurent, en face de cet omne genus animantium auquel, dès le début de son poème, Lucrèce reconnaissait plus lucidement tant de consanguinité avec les créatures exceptionnelles que nous ne sommes qu’en apparence, ou par la vertu d’une superbe, mais bien puérile et désuète illusion.

C’est pourquoi, méditant ces questions qui désormais m’intéressent plus que tout au monde, je me demande depuis quelques années si la notion de personnalité ne contribuerait pas à nous renseigner sur la vie psychique des bêtes mieux que celle de l’intelligence opposée à l’instinct, celui-ci fût-il ou non complété par le tropisme, forme d’activité psychique ou psycho-organique qui est, selon la théorie à laquelle je pense, au-dessous de l’instinct comme celui-ci est au-dessous de l’intelligence. Une récente étude de Lucien Fabre[3], très avertie et très poussée, a largement tenu compte des excellents travaux poursuivis par Georges Bohn sur le tropisme, que les amibes et même les végétaux sont capables de manifester.

[3] Revue Universelle (1923).

Mais, cette troisième forme d’activité interne parmi les êtres qui naissent et meurent, ajoute-t-elle une bougie de plus à la lampe qui se doit d’être hautement illuminante ?

Et nous, qui nous demandons avec une angoisse quelque peu mêlée d’agacement où finit l’instinct, où commence l’intelligence, ne sommes-nous pas les victimes de cette décevante lumière, laquelle n’éclaire qu’un point d’interrogation de plus : où finit le tropisme, où commence l’instinct ?

4

Je n’entends point tenter en cet ordre d’études une révolution qui serait bien au-dessus de mes forces. Si je m’habitue peu à peu à classer les êtres vivants en deux grandes catégories, selon que les individus des diverses espèces sont ou non capables de montrer de la personnalité ou de n’en montrer point, c’est sans la moindre prétention ambitieuse, c’est une petite invention à mon usage personnel, une commodité pour mettre quelque ordre dans mes pensées et dans mes raisonnements familiers.

Révolution qui ne saurait d’ailleurs être radicale et qui n’aurait, pour conséquence, que la nouveauté de ne pas laisser l’homme absolument isolé parmi les autres êtres de ce monde : à la notion clairement définie de la possibilité de caractères distincts chez tels ou tels individus de telle ou telle espèce viennent s’adjoindre naturellement les notions de responsabilité, de choix, de libre arbitre, de discernement, de raisonnement, d’intelligence que nous accueillons si fièrement quand il s’agit de nous et de nos semblables.

Un cheval vicieux ou un chien méchant (et il en est de foncièrement tels, sans que le pastiche que fait l’animal du maître ou l’éducation que celui-ci impose à celui-là y soient intervenus pour rien), nous pouvons dès lors ne plus les considérer comme irresponsables.

Nous possédons, nous aussi, de mauvais sujets et des assassins qui, lorsqu’on les juge, font couler beaucoup de salive : il est alors fortement question d’hérédité fâcheuse, de mauvais instincts ; je ne prends parti ni pour le ministère public ni pour la défense ; je constate qu’on parle en pareil cas d’instinct ou d’instincts à propos de l’homme encombrant pour la société, exactement en la même manière — et c’est justice ! — que lorsqu’il s’agit d’une mauvaise bête dont le propriétaire tient à se débarrasser provisoirement ou pour toujours.

5

Pour mieux connaître les animaux et nous connaître nous-mêmes, ce qui demeure le but essentiel de la science générale, de celle que le Démon de Socrate appelait musique en son langage, il conviendra donc moins d’étudier les origines de l’intelligence sur « l’échelle des êtres », — sur l’échelle sans commencement ni fin et qui, par conséquent, n’en est pas une… — que de rechercher à quel échelon, à quel stade, où et dans quelles conditions, commencent à se manifester chez les êtres vivants la personnalité et l’individualité[4].

[4] Ce sera l’objet principal d’une prochaine série de portraits de bêtes : Les Porte-Bonheur.

Quand nous regardons passer un de nos semblables dans la rue, son image est accompagnée inévitablement en notre esprit d’autres images accessoires que traduisent des épithètes comme vieux ou jeune, beau ou laid, antipathique ou sympathique, etc. S’il s’agit de quelqu’un que nous connaissons bien, surtout d’une personne intimement liée à notre propre existence, c’est à l’infini que se multiplient des épithètes de ce genre pour lui constituer, dans un des innombrables casiers de notre mémoire, une fiche personnelle et nettement distinctive, qui le classe et le mette à part avec d’autant plus ou moins de rigueur que notre cerveau est plus ou moins bien organisé pour un travail de ce genre.

En revanche, considérez une prairie ou une cage peuplée de grillons… Aucune épithète les départageant et les distinguant ne viendra corser l’intérêt que vous prenez à observer leur vie et leurs manèges : ils se ressemblent tous, manifestent les mêmes goûts ; ils se portent tous également bien, accidents ou mutilations à part ; dans leurs combats singuliers, ce n’est pas leur force personnelle, mais leur position sur le terrain, leur chance et le hasard qui provoquent la victoire ; pour comble, il ne saurait être question, à propos d’eux, de vieillesse ou de jeunesse : ils sont nés à la même époque, ils mourront en même temps et dans les mêmes conditions ; raisonneraient-ils par ailleurs d’une façon absolument identique à la nôtre, l’idée de jeunesse et de vieillesse leur serait aussi inintelligible que doit être pour eux, logiquement, l’idée de mort[5].

[5] Cf. Vie de Grillon, liv. III, chap. III.

Personnalité chez l’homme, absence de personnalité absolue chez l’insecte. Si j’ai choisi ces deux catégories d’êtres dont l’une est infiniment plus évoluée que la nôtre et a réalisé cette égalité dont certains d’entre nous souhaitent l’avènement, mais qui n’est momentanément proclamable qu’aux frontons des monuments publics et notamment de la Morgue, c’est afin de mieux montrer, en opposant deux extrêmes, combien la différenciation que je veux établir entre les divers animaux terrestres risque d’être plus précise et raisonnable que celle qui se base sur une intelligence et un instinct indéfinissables, ou du moins bien mal définis jusqu’à ces jours.

6

En outre, l’existence ou la non-existence de la personnalité chez les individus d’une espèce est un fait d’expérience, à la portée des esprits les plus humbles.

L’observation suffit à la reconnaître ou à la nier ; de la sorte, la première différenciation dans la foule des animaux s’appuie sur une donnée en quelque sorte palpable, tangible, et non plus sur les brouillards d’un don sublime fait par Dieu à sa créature privilégiée.

Je ne négligerai jamais de remettre le « parvenu orgueilleux » à sa place, laquelle ne devient honorable que lorsqu’il prend conscience de ce qu’elle est exactement. Si je supposais que nous sommes réellement à part des autres êtres, j’en serais peiné à la fois pour mes convictions scientifiques et pour mes croyances religieuses, lesquelles n’ont d’ailleurs rien à voir ensemble : mais Dieu, en sauvant Noé, ne lui enjoignit-il pas de placer dans l’Arche des couples de toutes les espèces d’animaux, prouvant ainsi qu’il s’intéressait à eux aussi bien qu’aux hommes ?

Je craindrais même de douter par instant de mon âme immortelle, j’entends de ma survivance personnelle, si les animaux susceptibles de personnalité étaient condamnés à ne point partager cette espérance avec moi… Béni soit donc ici Francis Jammes d’avoir conçu un Paradis des Bêtes, encore qu’il l’ait par endroit édifié à leur usage selon l’esthétique traditionnelle des images d’Epinal, et assez lourdement entaché de cet anthropomorphisme que je réprouve de la part de quiconque prétend aimer ses « frères inférieurs ».

En outre, si l’intelligence (opposée à l’instinct) ne demeure en définitive explicable que par l’existence en nous d’un reflet divin, on n’en saurait dire autant de la personnalité dont l’origine n’est pas de celles qui se dissimulent dans les mystères de la création ou des ténébreuses volontés d’un Deus ex machina. Mais avant d’expliquer la personnalité chez certaines bêtes, d’élucider les raisons qui en provoquent l’avènement, poursuivons, comme il sied, la constatation de son existence, en essayant, au passage, de sourire amicalement, fraternellement à ses manifestations.

7

On peut dès à présent se demander les raisons pourquoi j’ai élu l’animal Chat comme parangon et comme témoin en pareil sujet. Je m’explique en hâte, soucieux d’en arriver vite aux faits et aux documents.

Je l’ai élu, je le dis en toute simplicité, parce que je n’en connais pas d’autre mieux que lui. Nul instant de ma vie ne s’est passé que je n’aie eu un ami, ou des connaissances de cette sorte.

Je l’ai élu aussi parce qu’il est celui de nos familiers chez lequel la personnalité naturelle se laisse observer le plus facilement et, pour ainsi dire, à l’état pur. Non qu’il ne subisse en aucune manière notre influence : il est bien évident que le chat d’une dévote ou celui de Sylvestre Bonnard n’ont pas le même caractère qu’un chat pauvre, vagabond dans les villes, ou braconnier aux champs, et que c’est la personnalité de pastiche (ou occasionnelle) qui est la cause de cette différence ; mais il n’en demeure pas moins que la domestication et l’hérédité n’ont presque pas d’influence sur lui et sur sa descendance ; chaque individu chat est bien lui-même : il naît, vit et meurt sans se corriger des vertus ou des vices que la nature et son étoile lui ont donnés en lot.

C’est ce qui fait dire des chats, par de bonnes et sensibles personnes, sur un ton d’affectueux reproche, qu’ils sont indifférents, égoïstes, sournois ; qu’ils ne connaissent pas leur maître, tandis que le chien est affectueux, tendre, franc et se laisse volontiers mourir de faim sur la tombe de celui qui l’a nourri. Je ne peux entendre porter de pareils jugements et écouter de tels propos sans penser à des choses comme : « Corneille est plus moral, Racine est plus naturel… » ou encore : « Le vrai fumeur ne fume que du caporal. »

Vérités premières… Tendons nos rouges tabliers, à tout hasard, mais ne redoutons pas trop le poids dont nous accablera le butin ainsi recueilli, tandis que nous l’emporterons à notre domicile, ni l’encombrement de la manne intellectuelle à emmagasiner en notre esprit. Avant de l’installer dans ces greniers ou réserves, nous en aurons, Dieu merci, laissé tomber une bonne part en chemin, pour peu que nous soyons pourvus d’un grain de sens critique ou tout simplement de bon sens.

Les vérités premières ressemblent aux femmes faciles et aux plats abondants et frustes : il y a toujours, évidemment, quelque chose à prendre en elles, sans grande peine, mais encore plus à en laisser, ce qui est d’ailleurs moins commode, puisqu’ici l’effort et la réflexion doivent intervenir.

LIVRE QUATRIÈME
ÉMILE ET…

1

Au printemps de l’an 1913, le café Vachette, local « en angle », avait déjà cédé la place à une banque, et le bruissement du papier vil, où se mêlaient encore quelques tintements d’argent ou d’or, avait remplacé en ces lieux longtemps chéris des Muses le murmure intérieur du laurier dans quelques jeunes cœurs, la « voix de cigale cuivrée » de Moréas, les nigauderies voulues de l’ineffable garçon Isidore, les doctes ou spirituelles conversations de quelques-uns, et les braîments plus fréquents de beaucoup d’autres.

Cette fermeture avait quelque peu désaxé et désorienté la compagnie qui avait pris coutume de se reformer là presque quotidiennement, pour agiter vers la treizième heure les plus graves questions philosophiques, esthétiques, grammaticales, — ou pour (plus sagement, à tout prendre) s’adonner de 20 à 2 heures aux distractions du bridge et du poker, gentiment accompagnées d’un petit souper au Tavel dont les frais étaient à la charge des gagnants.

Le Vachette relégué au rang de souvenir littéraire, l’existence de cette compagnie devint errante. Nous fûmes quelques-uns à tenter l’hospitalité de divers autres endroits publics bien tranquilles, de tout repos.

Hélas ! ce n’était plus cela ! Je ne crois pas avoir été le seul à pressentir, vers cette époque, que quelque chose finissait, qu’une douceur de vivre et une joie de jeunesse se disposaient à nous dire adieu pour toujours. Les vieillards de la bande n’avaient pas de beaucoup dépassé la trentaine, et ce n’était pas la guerre encore ; mais nous nous surprenions, dès ce jour, à mesurer le passé, à compter nos disparus et nos morts.

2

… Le printemps n’était pas lointain, mais l’hiver s’obstinait encore à Paris, avec cet air bougon et décidé de gérontocrate qui ne veut pas prendre sa retraite, non que l’envie lui en manque, mais par horreur de faire place à un jeune.

La rue Falguière, assez morose en toute saison (on y frôle un Institut qui nous rappelle que nos meilleurs amis peuvent nous communiquer la rage), l’était particulièrement ce soir-là.

Un jeune ami m’accompagnait vers mon assez lointain domicile, et, comptant l’un et l’autre, comme j’ai dit que c’en était déjà la mode, nos disparus et nos morts, nous parlions d’un disparu qui ne devait trouver que deux ans plus tard un trépas héroïque à la guerre : Emile Despax.

— En somme, me disait le jeune homme qui me faisait escorte, il était le plus grand poète de ce temps-ci… Crois-tu qu’il écrira encore des vers ?

Les chemins du songe m’avaient déjà conduit très loin, — et bien au delà d’un article d’Ernest-Charles disant : « Charles Derennes et Emile Despax sont deux jeunes poètes charmants, mais ils se ressemblent trop et il faut à toute force que l’un d’eux entre dans l’administration… » ou quelque chose comme ça.

La conséquence de cette plaisanterie, en principe bien innocente, fut que Despax, sous les galeries de l’Odéon, me dit un jour :

— Sois content, j’entre dans l’administration et je te ficherai la paix.

Il partit effectivement pour l’Indochine, non pas à la manière d’un Curnonsky ou d’un Toulet, toutes voiles au vent, mais en jeune bourgeois soucieux d’une humble carrière.

C’est de ceci que j’avais, que nous avions le cœur déchiré, mon ami qui m’accompagnait au long de la rue Falguière et moi, en pensant que l’adolescent délicieux, qui était non point poète, mais la poésie même, avec tous ses éblouissements et ses perfidies, ses blandices et ses trahisons, allait nous revenir sous-préfet, en récompense d’une quelconque servitude coloniale auprès des dieux lares d’un très vague proconsul.

3

— Je te connaissais devant que de t’avoir vu, me disait l’ami qui m’accompagnait le long de la rue Falguière, puisque Despax était ton ami et le mien. Il est triste que nos temps contraignent de telles possibilités musicales à cet « autre métier » dont les résultats d’une enquête un peu superflue proclameront l’obligation d’ici quelque dix ans. L’anarchisme littéraire a permis le droit à l’existence de tant de médiocres, qu’on confond volontiers dans la même grandeur un Samain, cette oie, avec un Charles Guérin, ce cygne, et qu’on ne comprend pas qu’en nommant Despax sous-préfet, on est en train de guillotiner une fois de plus André Chénier. Parlons de lui : comme il sied à toute jeune âme digne de ce nom, il a, dès son avènement au monde sensible, rêvé d’amour et de gloire, séduit des femmes avec des roueries de courtisane, ce que lui permettait son beau visage… Mais il a reçu au cœur l’effroyable blessure de cette gloire qui, sous la troisième République, était encore plus courtisane que lui… Et, en disant courtisane, je suis poli… Il n’aimait qu’elle, pourtant et l’aimait d’une manière désintéressée, presque sublime : pour l’amour et l’orgueil du langage de France, comme le dit un de ses vers qui, entre quelques autres, restera immortel aussi longtemps qu’il existera un parler français et des gens capables d’écrire ou de penser à l’aide de ses mots et de ses tournures. Dieu nous aide, Charles ! Il a pris probablement la meilleure part ; ni la gloire ni même la célébrité ne sont pour aucun de notre âge…

J’étais tellement de son avis !

Je lui répondis :

— Bien sûr.

Le jeune ami qui m’accompagnait le long de la rue Falguière, en cette nuit d’avant-guerre, s’appelait Pierre Benoit.

4

Il y a toujours des ombres qui nous font escorte quand nous ne sommes pas satisfaits de nous et du destin (c’est la même chose !) — et que l’on se sent vieillir avant que de s’être épanoui. Toutes les espérances, toutes les possibilités nous reviennent avec d’invisibles figures de larves, font derrière nous un bruit de pas qui ne s’entend que dans le silence, de par son indicible mollesse de chose avortée et déjà pourrie, de virtualité avide de prendre sa place au soleil, — toutes choses qui me font beaucoup moins plaindre les morts que ceux qui sont encore à naître !

Pierre Benoit ne m’apprit pas grand’chose en me disant :

— On nous suit.

Je lui répondis :

— Avant même que détourner la tête, je puis te le dépeindre : c’est un type dans le genre des poètes sous la troisième République. Beau ou laid, sympathique ou antipathique, bien doué ou non, cela n’a aucune importance. Il est jeune, né de cet hiver sans doute ; sans le voir, je sens qu’il a cette attitude résolue, prête à tout, que manifestent, inquiètes d’un repas ou d’un gîte, les plus superbes des bêtes, dont il est. Ne te détourne pas. C’est un petit garçon qui a rêvé trop tôt de vagabondage, de folles équipées et qui maintenant n’aspire qu’à devenir sous-préfet, ou quelque chose d’approchant. S’il nous suit jusque chez moi, c’est entendu : je l’adopte, et même si mon chat Golo, qui est, selon Larguier, aussi célèbre que Magre, doit en mourir de dépit…

— Comment l’appelleras-tu ?

— Comme tu voudras…

— Ma grand’mère en avait un qui s’intitulait Adolphe… J’aime beaucoup les prénoms d’hommes pour les chats…

— J’en ai connu un, à Chelles, qu’on avait nommé Jacques, et cela lui allait, ma foi, comme un gant !

— Nous appellerons donc celui-ci : Emile.

— S’il me suit jusque chez moi.

Il me suivit jusque chez moi. Et voilà comment Emile eut pour parrain un écrivain illustre.

5

Golo, à propos de qui Léon Lafage me demandait volontiers : « Vous êtes sûr que ce n’est pas un tigre ?… » reçut fort mal cet intrus, lui administra une tripotée mémorable, et tout se passa comme si cet animal aussi célèbre que Magre avait été offusqué par la réputation naissante d’un Jean Cocteau. Il mourut d’une maladie de foie, dans un âge encore tendre, et dont le nouveau venu supporte allégrement le double, au jour que j’écris.

Emile était, dès ce moment, lui-même : patience et sapience, résignation et bonté. Il accepta sans broncher la correction du tigre en miniature et dévora placidement les reliefs d’un poulet et un morceau d’omelette froide.

Il est devenu beaucoup plus difficile par la suite…

Mais ce sont là des façons d’agir qui ouvrent à n’importe qui une belle carrière de sous-préfet.

LIVRE CINQUIÈME
… LES AUTRES

1

J’entends par là tous ceux qui, depuis que je suis né à ce monde, ont été mes protégés, amis, connaissances. Traitant ici de la personnalité chez les bêtes, que puis-je faire de mieux que d’esquisser quelques biographies, de façon fruste, mais avec la plus scrupuleuse exactitude ?

Pauvres âmes des bêtes, auxquelles, avant Francis Jammes, nul paradis n’était promis après la mort ! Où êtes-vous à présent, où m’attendez-vous ? La nuit tombe. Comptant les disparus une fois encore, je ne peux ne point penser à vous, si mêlés à une race dont je m’honore d’être, mais à laquelle je n’ai pas demandé d’appartenir !

Vous êtes dans le présent et dans ma mémoire des êtres à part ; vous êtes le jeu griffu et la caresse péremptoire, le charme des mauvaises heures ; vous êtes ceux avec qui l’on s’explique quand on n’a rien à dire ou à penser ; une tiédeur contre la main ; un ronronnement au bord de l’oreille ; un égoïsme qui nous fait trouver le nôtre charmant ; un exemple de fierté, vertu dont nous avons toujours que faire et dont nous ne trouvons pas à nous approvisionner à chaque coin de rue.

Je ne saurais concevoir ma vie sans la compagnie d’un des vôtres.

2

J’en étais à peu près là, dans mon esprit sinon encore par l’écriture, de mes réflexions concernant la personnalité chez les bêtes, lorsque j’éprouvai à la lecture du numéro d’août 1922 de la Nouvelle Revue française une forte sensation de plaisir et (tous les gens du métier me comprendront…) d’horreur, presque de détresse…

Sensation de plaisir parce que la prose de Maurice Boissard est de celles dont l’éloge n’est plus à faire ; d’horreur parce qu’il était en train d’exprimer, excellemment et sans user d’aucun point et virgule, — ce qu’on sait qu’il a en dégoût, — toutes sortes d’idées qui me paraissaient à divulguer, parce qu’assez peu courantes et pourtant justes ; et, alors que leur forme ne s’imposait pas encore à mon esprit, je les voyais brusquement jetées sous mes yeux, réalisées par un autre !

Ceci, notamment :

« Il n’y a pas un animal qui ressemble à un autre. Ce sont les serins ou les gens qui les ignorent totalement qui se figurent que toutes les bêtes sont pareilles. Pour eux, un chat ou un chien sont ni plus ni moins qu’un autre chat ou un autre chien. Les animaux sont comme nous. Ils ont chacun leur individualité. Celui-ci n’est pas celui-là, qui, à son tour, n’est pas cet autre. Je le vois bien dans ma petite troupe de chats. Il y a les vagabonds et les sédentaires, les indifférents et les démonstratifs, les hardis et les timides, ceux qui vont par groupe et ceux qui préfèrent être seuls — même pour manger. J’ai de mes chats, par exemple, qui, d’eux-mêmes, entièrement libres et toutes les portes ouvertes, ne sont jamais montés au premier étage du pavillon que j’habite, d’autres qui m’y suivent aussitôt que j’arrive. Je vous nommerai, par exemple, la chatte Mme Minne, la doyenne, qui a de l’esprit plein sa frimousse, la chatte Lolotte, une petite pimbêche, qui ne connaît que moi, ne quitte pas mon cabinet de travail, ne fréquente personne, me suit partout, bavarde sans cesse, avec des manières de petite précieuse, les chats Riquet, Laurent, Bibi et Pitou, ce dernier que j’ai ramassé au marché Saint-Germain, gros comme le poing, sachant à peine boire tout seul, et qui arrivé à la maison, quand je l’eus posé sur un canapé, soufflait après tout le monde. Je les ai tous six depuis bientôt dix ans. A cause de ce temps, et d’eux-mêmes, ils ont pris des habitudes plus intimes. Ils m’attendent, rangés sur la table de l’antichambre, à l’heure à laquelle j’arrive. Ils sont sur la table, autour de mon assiette, quand je dîne. Ils se tiennent avec moi, dans mon cabinet, quand je lis, paresse, ou écris. Rien ne pourrait faire, quand je suis là, qu’ils ne soient pas autour de moi, sur mes genoux, mes épaules, me prodiguant leurs démonstrations affectueuses, si je ne fais rien, en parlant, — car les animaux, et surtout les chats, ont un langage et parlent, — ou me regardant, immobiles et silencieux, si je suis occupé. Je parle là du caractère. Il en est de même pour le physique. Sur ce point encore, les animaux sont comme nous. Ils ont comme nous, deux yeux, un nez, une bouche et des oreilles, mais quelque chose dans l’expression les différencie chacun. Trois chats, — puisque je parle de chats, — noirs, tigrés, blancs ou jaunes, ne sont pas du tout, quand on regarde bien leur physionomie, trois chats noirs, tigrés, blancs ou jaunes, mais bien un chat, un autre chat, et encore un autre chat noir, tigré, blanc ou jaune. Des gens riront de ce que j’écris là, peut-être ? Ce sont des gens qui passent sans rien voir à rien. »

3

On concevra que je me sois quelques minutes senti enclin au découragement et tenté de me débarrasser, comme de coureuses se frottant à d’autres que moi, des réflexions avec qui je vivais en amitié et familiarité depuis bon nombre de semaines.

C’eût été lâche, peu courtois et, surtout, profondément illogique.

Maurice Boissard, certes, m’a fait aimer Chati et Petite Café, à présent partis pour le Paradis des Bêtes, et Minne la doyenne, et Lolotte qui se nomme comme une de mes cousines, et Riquet, Laurent, Bibi et Pitou, qui, bien que leurs noms ne soient pas classés par ordre alphabétique et inscrits sur le cahier de correspondance, m’apparaissent désormais comme des camarades de Lycée…

Mais… mais ses chats n’étaient pas les miens, morts ou vifs, et les miens sont autres ; comme moi-même, en dépit de sympathies communes évidentes, je suis autre que Maurice Boissard, lequel n’a peut-être rien de commun, après tout, avec Paul Léautaud.

LIVRE SIXIÈME
LES AUTRES… ET ÉMILE

1

La Vieille. — Elle n’avait jamais eu de nom et n’avait plus d’âge, lorsque ce sobriquet lui fut attribué avec la complicité des temps.

Dès celui où mon grand-père Cassan vint habiter à Villeneuve-en-Agenois la maison que lui léguait Vidalone Vidal, fille de son grand-oncle Vidal (Calixte), la Vieille était déjà là, protégeant caves et greniers de la gent ratonne, et donnant à téter, comme il lui arrivait deux fois l’an au moins, à une bonne demi-douzaine d’enfants-chats…

Or, la servante, dont mon grand-père héritait en même temps que de la maison, et qui gardait au moins un chaton de chaque portée de la Vieille, lui donnait déjà ce titre, à ce que j’ai appris par la suite.

Car je ne devais naître à ce monde que sept ans plus tard et j’étais déjà en âge de sourire aux jeunes filles quand mourut la Vieille : c’est le plus curieux exemple de longévité que j’aie constaté, sans tromperie possible, chez un animal de cette espèce. Il suffit à nous démontrer deux erreurs nouvelles de nos naturalistes classiques dont un (Buffon), énonce que la durée de la vie, pour les animaux, est en proportion directe — et ceci à peu près absolument — de la durée de la gestation de la mère ; d’autres déclarent : les animaux qui vivent le plus longtemps sont ceux dont les femelles sont les moins fécondes ou portent le plus rarement. On ne sait en vérité où des esprits loyalement résolus à être scientifiques sont allés chercher des rapports ou proportions de ce genre, que tout contredit, à commencer par l’expérience quotidienne d’un humble, ou l’observation élémentaire d’un enfant.

J’en avais pour des ans encore à ignorer en quelle façon les mammifères (dont je suis au même titre que les chats), se reproduisent ; mais j’éprouvais déjà une sorte d’effarement à penser que la Vieille, depuis qu’elle était née et à raison d’une bonne dizaine de petits par an, en avait produit pour le moins « vingt fois gros comme elle »…

Comme il arrive, en pareil cas, aux âmes sans détours et toutes neuves, j’avais fini par en faire presque un mérite à la Vieille, l’admiration pour un tour de force se substituant en moi à la stupéfaction provoquée par les prodiges.

Les prodiges sont certains postulats que les amateurs d’études naturelles établissent quand ils n’ont pas envie d’aller voir les faits de trop près, et qu’ils invoquent ensuite à peu près constamment hors de propos, comme si tout, dans les études naturelles, ne devait pas d’abord se réclamer de la Nature ! Mais on croit faire hommage à celle-ci, en dépit du nom qui l’honore, en laissant entendre qu’elle a du goût pour l’extraordinaire, trouble domaine où naissent pourtant et se fixent la plupart des inventions industrielles et intellectuelles des hommes.

La Vieille mit au monde vingt fois gros comme elle de petits, sans pour cela croire insulter à des ombres glorieuses, et ne devint ombre à son tour que passé le double de la limite d’âge à elle assignée par les compétences.

C’était une créature timide et tendre, d’une remarquable humilité. Elle se montrait volontiers, comme il arrive à tant de chats, en compassion momentanée ou durable avec certaines souffrances des gens de sa maison. Quand j’avais l’âge où certains jeunes hommes peuvent sans trop de mauvaise grâce chagriner celles qui les aiment, cette brute féroce de Golo devenait tendre en leur faveur et leur prodiguait toutes les consolations qu’il savait : ce tigre manqué avait le cœur amolli par une larme de femme… Ce doit être qu’il leur ressemblait.

La Vieille, elle, ressemblait à mon arrière grand-père, au pépé Cassan, et ne s’humanisait guère que sur ses genoux, les rares fois où elle se sentait l’audace d’y grimper. J’ai la conviction qu’il y avait alors entre eux d’immenses bavardages silencieux, une communion de sentiments profonde, ce que j’ai tenté tout à l’heure de signifier par un mot comme compassion, faute de mieux.

2

Pépé Cassan avait ruiné les siens après lui-même, pour avoir conjugué la manie bien innocente de jouer du violon sur les toits, par les nuits de lune (afin d’évoquer les Elémentals), à celle de vouloir accaparer la production de blé de l’Europe, manie beaucoup plus dangereuse, celle-ci, et surtout en un temps où le mot trust, n’ayant pas même été inventé dans le Nouveau Monde, avait encore moins de raison de rien signifier dans l’ancien.

Manies contradictoires, et dont l’une l’avait dégoûté de l’autre, contrairement à ce qui advient à l’accoutumée…

Il renonça à jouer du violon sur les toits dans l’époque même de sa vie où cette occupation, de sa part, eût pu, somme toute, être tenue pour admissible, raisonnable… Ce grand enfant était nonagénaire et la Vieille avait plus de vingt ans… Elle aussi avait cessé d’aller faire à sa manière de la musique sur les toits, les nuits de lune ou autres. Ils avaient atteint tous deux cet âge où la somme des espérances se montre cruellement inégale à balancer le poids des souvenirs, et où, hommes et chats, femmes et chattes, nous n’adressons plus de secrets recours qu’à la grande Amie ténébreuse qui est là pour remettre les choses en place, rééquilibrer la balance en supprimant les souvenirs et l’espérance, ou en renforçant celle-ci sans enlever aucun prix à ceux-là, en nous priant d’avoir confiance en Elle ou en nous invitant goguenardement à nous aller faire pendre ailleurs.

La Vieille mourut comme d’autres entreprennent une série de pensées ou inaugurent un rêve, sans en avoir trop l’air, en s’immobilisant et en se repliant sur elle-même. Ce fut même pourquoi on ne la porta très longtemps que comme disparue. Elle avait tant procréé qu’elle semblait, quand on retrouva son cadavre auprès d’une pile de vieux sacs, n’avoir ajouté que sa propre vie aux innombrables autres dont le monde avait été accru par elle…

Elle était « exténuée », comme l’on dit, un peu au sud de chez nous, des vieux pins saignés à blanc et dont la résine est désormais tarie. Nulle putréfaction. Sa dépouille ressemblait à un sac mince et plat de fourrure miteuse, râpée, qui avait — ô ironie du sort pour les animaux comme pour les hommes ! — servi de gîte confortable à un ménage de souris et à leurs souriceaux aveugles encore…

Ceux-ci furent jetés à l’égout en même temps que la carcasse pelucheuse de la Vieille

Durant les jours qui suivirent cet événement, je fis une assez piteuse figure, à cause de ce massacre d’innocents souriceaux ; les miens s’en inquiétèrent ; mais j’ai toujours eu, du ridicule, un sentiment aigu, et qui m’en a inspiré une inguérissable horreur : il me parut bien plus honorable, puisque j’étais dans l’âge où l’on se doit d’aimer les sourires des filles, de laisser vaguement soupçonner dans mon entourage que je souffrais d’une passion contrariée.

3

Roussotte. — Des innombrables descendants de la Vieille, une seule chatte demeurait dans la maison, les autres ayant été sacrifiés aux nymphes du Lot ; ou bien, n’ayant pas été soupçonnés, ils s’étaient offert la fantaisie de récupérer l’état sauvage, tout au moins vagabond.

Ce fut un peu par hasard que la Roussotte tenta de franchir, dans son monde, l’étape, telle que l’a définie M. Paul Bourget ; fille d’une misérable et touchante pauvresse, elle était devenue le jouet de deux petits enfants très gâtés et très capricieux ; elle dédaigna la chasse aux rats et connut l’usage des lits et des fauteuils… Une pimbêche, dans le fond, et une mijaurée !

Mais elle était bonne mère, même avec les petits des autres chattes, et je lui en garde beaucoup de tendresse.

Quand elle devint « sale », ce qui n’est permis qu’aux hommes et aux chats vagabonds, il fallut bien se débarrasser de cette parvenue, de cette personne qui s’était cru trop tôt permis l’abord et la fréquentation des lits et des fauteuils.

Un client campagnard de mon grand-père lui dit qu’elle ferait parfaitement son affaire, car elle avait l’air d’être bouno ratairo

Mon grand-père, qui était un ironiste, lui expliqua qu’elle avait en effet toutes les caractéristiques de la parfaite pourchasseuse et destructrice de rats, et qu’elle tenait cette physionomie de sa mère, laquelle avait été connue et tenue pour la meilleure ratairo de l’arrondissement.

Ainsi, à franchir l’étape quand on n’en est pas digne, perd-on des qualités sans en acquérir d’autres, et devient-on une sorte de néant sans intérêt pour soi-même et pour les autres êtres. Mais Roussotte n’était pas de notre race, et elle eut du moins le mérite de me prouver quelques réalités que je tenais pour des légendes, et que je tiendrais pour telles à ce jour encore, si cette pimbêche ne me les avait démontrées.

Emportée dans un panier clos au lieu dit Romas par le client de mon grand-père, lieu distant de trois bons kilomètres de chez nous, elle s’était réinstallée dès l’aurore du lendemain sur notre seuil, le ventre au soleil, et pleinement contente d’elle-même, à la façon des gens qui accomplissent des miracles sans se douter qu’ils ont ce pouvoir-là.

Miracle pour nous, et qui se renouvela par trois fois. Après quoi, le client fut découragé et mon grand-père ému. Et la mijaurée acheva paisiblement sa vie en notre maison. Miracle pour nous que ce don d’orientation des animaux, puisqu’il force notre intelligence et notre raison à admettre chez certains d’entre eux des sens que nous ne pouvons définir ou nommer qu’à l’aide de niaises pétitions de principes, ainsi que je viens de le faire moi-même.

Qu’est-ce que nous savons ? Les chats « entendent » peut-être les lignes et les couleurs, « touchent » la chaleur et « goûtent » la lumière ; cela expliquerait ce nom de « petits sphinx » que tant de leurs plus intelligents amis leur ont donné et ces attitudes qui parfois, quand nous les regardons attentivement, font trébucher nos pensées comme des ivrognesses dans une nuit noire…

Je n’ai rien éprouvé de plus déconcertant pour mon amour de connaître et d’y voir clair avec des mots (tout récemment, dans une calme maison provinciale), que le spectacle d’un gros chat, choyé et gâté, qui, couché jusque-là devant un beau feu de corsier, se leva soudain, hérissa ses poils, et s’en fut dans un coin sombre cracher au visage du vide.

Il n’y avait là que moi à m’occuper, dans l’ordinaire de l’existence, de travaux d’imagination et de pensée, travaux qui font suspecter, parfois non sans raison, les sensations les plus sincères de ceux qui ne se veulent pas ou ne se connaissent pas d’autre métier sur la terre… Mais j’affirme que le gentilhomme-campagnard, le député et deux charmantes femmes, avec qui je perpétrais ce soir-là un petit poker honnête, se sentirent froid dans le dos, comme s’ils étaient devenus poètes tout à coup…

On parla spiritisme (ce qui d’ailleurs n’était indiqué par les événements en aucune manière)… Et l’on ne joua pas plus avant au poker.

4

La Jaune et la Blanche. — La Jaune et la Blanche, si je parle ici d’elles, c’est que, données dans les mêmes conditions que la Roussotte, elles ne revinrent jamais chez nous. En fait de personnalité, elles ne montrèrent que celle de ne pas me reconnaître ou de me dédaigner, et de témoigner ce dédain ostensiblement, les fois où il m’advint de les rencontrer en leurs nouvelles demeures.

La Jaune eut un malheur.

Un jour qu’elle somnolait sur la grand’route, en face de la maison de ses nouveaux maîtres, la roue d’un muletier qui dormait sur son bros (on sait que c’est là l’essentiel, et comme la noblesse du métier de muletier, entre deux auberges) lui passa sur le corps et la laissa presque aussi plate que l’était la Vieille quand on la retrouva morte.

Contrairement à toute prévision, elle survécut, après avoir durant des semaines promené un pitoyable arrière-train de paralytique.

Elle guérit pourtant, à la longue, mais n’enfanta plus dès lors que des chatons morts ; elle était touchante à la regarder les lécher désespérément, comme acharnée à les ranimer ; mais, avec le genre humain, elle était devenue méchante et c’était toute une affaire que de lui enlever ses pitoyables rejetons. Ses maîtres durent se résigner à la supprimer. Il faut craindre beaucoup des gens qui ont eu des malheurs et des vieux poètes qui ne sont plus créateurs que de poèmes mort-nés.

5

Pierrot, lui, était un drôle de bonhomme ; un rustique, mais un malin. Il connaissait le secret de toutes les serrures, et seuls les moyens matériels lui manquaient pour ouvrir une porte de buffet fermée à clef.

Il vivait à Jolibeau, en cet endroit où je parvins un soir à capturer Noctu[6] dans un remous des bas-fonds du ciel. Il avait l’air blafard et hagard de l’amoureux de Colombine, et c’est là, sans doute, ce qui lui avait valu son nom, mais je ne crois pas avoir jamais connu un animal aussi intelligent que lui. J’emploie cette épithète dans son sens fort, et strictement comme s’il s’agissait d’un de mes semblables. Il comprenait de manière incontestable d’assez subtiles nuances dans l’expression des physionomies humaines, et, plutôt sauvage à l’ordinaire, s’empressait de sauter sur mes genoux si je simulais une silencieuse douleur.

[6] La Chauve-souris.

Il donnait aussi l’impression de savoir compter et d’effectuer divers raisonnements élémentaires, notamment quand je lâchais en terrain clos et en sa présence quelques-unes de mes souris. Sa tactique et sa stratégie différaient du tout au tout selon que les souris étaient plus ou moins nombreuses.

Il ne jouait d’ailleurs pas avec elles pour les martyriser puis s’en nourrir, mais simplement pour les réduire à sa merci, comme pour se prouver à lui-même son adresse. Il les immobilisait sous ses pattes antérieures et ne témoignait aucun regret quand je les lui enlevais pour les replacer dans leur cage, — intactes.

Un artiste. Un étrange bonhomme, je vous dis ! Ainsi il adorait la salade bien vinaigrée… Vous imaginez ce qu’on pouvait penser de lui dans un pays où l’on appelle une platée de viande ou un fastueux rôti « une salade de chat » !

6

Kiki vivait vers la même époque, mais « en ville », comme nous disions dans notre famille, par opposition avec la maison déjà campagnarde de Jolibeau.

Kiki, physiquement, ressemblait comme un frère à cet Emile qui, durant que j’écris, ronronne à mes pieds ; mais, moralement, quelle différence ! Un mauvais sujet… un don Juan de bas étage ! Et, avec cela, fourbe, gourmand, voleur.

Ma grand’mère l’appelait le Coureur et — pauvre chère femme, si pieuse et sainte ! — elle passait de bien cruels moments, quand il disparaissait, vers février, pour aller « faire carnaval avec le diable », comme on dit chez nous des chats dans la saison pré-printanière de leurs amours.

Ma grand’mère avait cependant une affection particulière pour cet agneau égaré ; dans les discours qu’elle lui tenait, après l’avoir maintes fois cru perdu, corps et biens et moralement en outre, son indignation dissimulait mal une infinie tendresse. Ce chat magnifique, coiffé de stricts et quasi virginaux bandeaux noirs, — à la Cléo, comme on disait alors… — revenait affamé, sordide, les oreilles déchiquetées, traînant sur lui comme l’affreux relent de tous les péchés du monde.

Il n’y avait pas que ma grand’mère à s’inquiéter de lui : il y avait encore Mitte, sa mère à lui…

Quel obscur instinct avertissait celle-ci du retour de l’enfant prodigue, dans la nursery où, vers cette époque, elle s’occupait déjà, presque toujours, d’autres bébés ? A peine ma grand’mère avait-elle crié triomphalement : « Le voilà ! » que Mitte apparaissait, comme si son cœur et ses sens plus affinés que les nôtres avaient discerné à distance, le long des trottoirs ou des gouttières, l’approche feutrée du mauvais sujet.

Alors, elle lui parlait doucement, léchait ses plaies, lui faisait sa toilette… Et l’on put, plusieurs printemps de suite, assister à l’effarant spectacle de ce voyou de deux ans ou plus qui revenait téter sa maman ravie…

— Au fond, disait ma grand’mère, il n’est pas si mauvais qu’il en a l’air…

7

Emile, encore. — Que d’autres histoires j’aurais à conter ! Est-ce par peur d’importuner que je me borne ? N’est-ce point plutôt par une sorte de pudeur de parler de moi, tant ces charmantes et moelleuses vies me semblent se mêler à la mienne ?…

Regagnez le paradis des bêtes, petits disparus à quatre pattes que je m’honore d’avoir compris et chéris. Tous les humains qui vous ont aimés connaissent à propos de vous des faits et des traits encore plus émouvants et personnels que ceux que je pourrais raconter encore.

Adieu donc, ou au revoir, Nique, petite siamoise qui étranglais tes enfants quand ils n’étaient pas les fils de Sim, ton mari légitime ; et toi, Poupée, qui prenais les tiens pour des jouets, et les détruisais à force de t’amuser d’eux, comme si ton nom avait influé sur tes goûts ; et toi, Golo-le-Tigre qui, gavé comme un seigneur, refusais les plats que tu adorais pour voler ceux dont tu faisais fi, quand ils étaient offerts par nous…

Ces bêtes-là sont comme nous autres… « Aucun chat ne ressemble à un autre chat », et, je le répète, il en est parmi eux à propos desquels on ne saurait parler de manque de franchise, d’ingratitude, etc. Celui qui somnole à mes pieds n’est que fidélité et loyauté.

Je l’appelle :

— Emile !

Il me regarde bien en face et miaule avec une tendresse enrouée. On ne saurait dire de lui qu’il est un félin de luxe. Il est important par la taille, plaisant par l’embonpoint et confortable par la fourrure, mais il n’a rien de rare, louche quand il rêve et offre à mon observation un angle facial aussi dénué d’importance que celui d’un cochon d’Inde. C’est peut-être parce qu’il a un sentiment très exact de sa piètre valeur qu’il se montre, dans l’ordinaire de l’existence, humble, tendre, — et d’une scrupuleuse honnêteté.

Sa joie, lorsque je le nomme et que je lui parais avoir des loisirs, c’est, éveillé de son perpétuel demi-sommeil de vieux chat, de prendre des poses d’enfant gâté… Puis, s’étant étiré, il grimpe le long de mon bras et va s’installer — tour-de-cou au bruit de rouet ou de bouilloire, dit Tristan Derème — sur mes épaules qu’il pétrirait sans jamais se lasser, voluptueusement, surtout si je voulais bien le véhiculer et lui faire faire une petite promenade d’une pièce à l’autre…

Personnellement, je me lasse de ce jeu assez vite, mais, quand je sacque Emile, j’éprouve presque du remords, tant il me semble reconnaissant de l’honneur que je lui ai fait.

Il n’a jamais volé, jamais griffé, jamais mordu ; et, avant d’attaquer son repas, il manifeste un véhément désir de se voir confirmer que c’est bien pour lui. Il faut que quelqu’un de nous lui porte son assiette sous le nez, encore, avant qu’il se risque, voyons-nous que ses yeux verts nous interrogent.

Une nuit qu’une panne d’auto nous avait retenus à la campagne, se sentant affamé, il développa, dans l’office, le paquet qui contenait son repas du soir, en mangea une bouchée, puis, pris de scrupules ou terrifié de son audace, il alla se cacher dans le sommier d’un lit, d’où il ne sortit qu’au bout de quelque vingt-quatre heures, et comme nous commencions à le pleurer…

C’est à coup sûr un chat d’origine très modeste… Bien que devenu nouveau riche dans son monde, il manifeste sa mauvaise humeur à la façon des pauvres honnêtes, en allant bouder ou grogner tout seul dans un coin. Quand il nous suivit, Pierre et moi, le long de la rue Falguière, sa toison contenait des poux de poules, ce qui m’oblige à croire — les poux des gallinacés ne vivant qu’un temps infime dans les toisons des mammifères — qu’il était né et avait été nourri jusque-là, chichement et sévèrement, dans l’arrière-boutique d’une marchande de volaille ou d’un rôtisseur du quartier.

Ce n’est pas sans préméditation que je montre ici un chat en face d’une pâtée.

Jamais vous n’en verrez aucun se comporter comme son voisin, à la différence des chiens d’un même chenil ou d’une même maison.

Avec l’âge, Emile est devenu à la fois difficile et sobre. Il aime les caresses à la condition de les rendre, le feu et le sommeil. Jadis, il a été un étonnant chasseur ; maintenant, il ne regarde même plus les moineaux qui viennent sur mes fenêtres.

Mais, contrairement à ce qui advient pour la plupart de nos familiers, il s’intéresse vivement à tous les quadrupèdes qui passent sous les fenêtres de mon rez-de-chaussée, converse avec eux, chien ou chat, et, quand il le peut, leur témoigne une sympathie touchante. Il n’a aucune jalousie et cela doit se sentir si bien, dans le monde de ceux qui vont à quatre pattes et la tête penchée vers le sol, que jamais un chien ne lui a dit de sottises…

LIVRE SEPTIÈME
LE TEMPS ET LES BÊTES

1

Emile a environ douze ans.

C’est un âge beaucoup moins auguste qu’on ne le croit en général, pour ceux de sa race. La Vieille, dont j’ai esquissé plus haut la biographie, sa longévité fut probablement exceptionnelle ; mais les chats et surtout les chattes qui soutiennent avec honneur le poids de trois ou quatre lustres ne sont pas rares.

Là aussi s’impose cette idée de « différenciation » qui les rend tellement ressemblants à nous, et qui m’a fait çà et là, en dépit de tous mes efforts, retomber dans cet « anthropomorphisme » que je redoute.

Pour eux comme pour nous, la longévité est fonction de leur hygiène et de leur moralité. A dix ans, n’importe quel chien est vieux ; à quatre ans, n’importe quelle chauve-souris est épuisée… Mais ce mauvais diable de Golo-le-Tigre fut emporté à six ans par une maladie de foie due à son incomparable gloutonnerie, tandis qu’Emile, âgé du double, a des chances de ne mourir que dans douze ans encore, — et peut-être après moi.

Dieu me garde de tirer de ces faits des conclusions qui voudraient être à notre utilité. Ni Golo, ni Emile n’ont jamais lu de traités de morale, écouté de conférences, ni adhéré à des ligues végétariennes ou contre l’alcool…

Les animaux nous donnent d’ailleurs sur ce point une grande leçon : les progrès des thérapeutes n’ont pas fait varier depuis des siècles la durée de la vie humaine et, plus que tous les traitements ou régimes, ce sont certaines qualités personnelles d’esprit et de cœur, d’intelligence ou de moralité qui font durer ou abrègent notre étape en ce monde. Je ne sais plus qui disait : « On ne meurt que quand on le veut bien… » Et je crois que c’est une vérité, une réalité hygiénique à méditer dès notre enfance.

Emile n’est pas vieux, puisqu’il est très loin de vouloir mourir…

Je le regarde, sur la chaise trop étroite pour lui qu’il a adoptée je ne sais pourquoi, depuis quelque temps, et d’où ses pattes et sa queue pendent, comme à la dérive du navire-sommeil. Ne nous y trompons pas : sommeil n’est qu’un mot humain, et dormir, pour un chat, c’est simuler de le faire, — et méditer, et réfléchir.

Sur quoi ?…

A propos de quoi ?…

Quel rideau sombre se déroule aussitôt devant qui, tâchant de penser clairement, se pose de pareilles interrogations à lui-même.

2

Le passé existe pour les bêtes, et surtout pour celles dont je parle, comme pour nous, mieux que pour nous, car leur mémoire est formidable comparée à la nôtre, car nous n’avons, à côté d’elles, que de très précaires facilités dans cette « dimension » ou dans ce « sens » du temps.

Celui-ci est un monstre à trois têtes dont nous regardons plus volontiers, nous autres hommes, celles qui sont les plus inconsistantes et les plus vaines : le présent et l’avenir. Au contraire, la méditation d’un chat est un substantiel festin de souvenances.

Je ne rêve point ici, ni ne m’exprime par métaphore : mille expériences, si simples qu’elles ne paraîtraient pas avoir d’intérêt, m’en ont fourni la preuve… Ainsi, un bruit de papier froissé tire de sa torpeur un vieillard gris et roux à qui j’allais porter, voici bien dix ans, des os et d’humbles pitances, alors qu’il était misérable, avant que des amis landais se fussent chargés de lui…

— Il n’y a qu’à froisser du papier pour qu’il s’éveille, me disent mes amis landais…

Après dix ans !

Un coup de fusil (ou le bruit qu’on provoque avec un sac gonflé et crevé d’un coup de poing) faisait bondir Golo hors de son fauteuil, non point par terreur, mais avec une sorte d’allégresse avide. Jadis, — et c’était sur quoi était en train de méditer ce vorace, — je livrais à sa gourmandise les agaçantes corneilles qui avaient cru devoir s’installer aux environs de ma bicoque sylvestre et maritime, et que j’abattais sans pitié vaine dès que l’occasion m’en était donnée.

Vous me lisez bien : il méditait ; et je n’aurais pu écrire décemment il se souvenait.

Pour nous, l’esprit et les années défuntes représentent un magasin en désordre, une provision au hasard entassée de ces pelotes de fil, de soie ou de laine multicolore que nous appelons, faute de mieux, « associations d’idées » ou « d’images », et dont les bouts, fil, soie ou laine, et quelle que soit leur valeur ou leur couleur, traînent un peu à l’aventure, hors des tiroirs, hors du comptoir, souvent même hors du magasin, sur le trottoir…

Les animaux et surtout les chats ont, au contraire, l’esprit en ordre ; et cet esprit, je l’entrevois (le Temps n’existant guère en la façon dont nous le concevons pour des êtres qui ne vivent que dans une des « dimensions » de cette catégorie de l’entendement), je l’entrevois assez bien sous l’espèce d’une carte d’état-major soignée, riche en cotes et en points de repère… Ou bien sous celle d’un « état » perpétré par un adjudant plein de génie, et où tout ce que l’on a à savoir ou à faire connaître pour que les choses aillent bien et que l’existence soit belle, serait calligraphié et disposé harmonieusement sur une considérable, mais unique et étale page de beau papier…

3

Le présent n’est pour Emile qu’un ensemble de phénomènes à côté, un détail, un accessoire plaisant ou haïssable…

Il ne fait pas partie de la pensée, de la vie spirituelle ; il s’y ajoute un peu comme une distinction de laurier en papier peint ou un bonnet d’âne à la tête d’un enfant ; qu’il soit désir de nourriture, d’amour ou de jeu, il n’est que désir ; il va même plus loin : il annihile momentanément la vie spirituelle et la pensée, qui ne reprendront leur cours réel que tout à l’heure, quand nous recommencerons, sur notre chaise élue, pattes et queue flottantes dans le vide, à faire croire à ce bon nigaud d’homme que nous sommes en train de dormir…

Quant à l’avenir, qui n’est fondé pour nous que grâce à des séries d’inductions scabreuses, issues des plus mesquins événements de la vie, il est probable qu’il est à peu près inexistant pour les bêtes même les plus rapprochées de nous.

En tout cas, il n’y a aucune raison (humaine) de croire à la réalité chez les bêtes de cette dimension de la catégorie Temps. La soupe qu’on flaire de loin et l’oiseau qu’on guette sont eux-mêmes du présent, — du passé peut-être, — avant que d’être goûtés ou capturés. Et pourtant, comme nous, les bêtes se savent mortelles sur cette terre. En la même façon que nous ? c’est peu vraisemblable… Elles sentent que le passé n’est pas infiniment enrichissable et que le présent n’est pas éternel…

Mais sous quel aspect la notion de vieillesse et de mort leur apparaît-elle ?

4

Cela doit commencer par une impression de détresse et d’injustice comme nous n’en éprouverons jamais, — trop compliqués que nous sommes ! — et cela si rigoureux que se montre notre destin personnel.

Mais il n’est pas très difficile d’imaginer et de reproduire les sentiments qu’un animal familier doit ressentir en face de la maladie et des déchéances qu’elle comporte. La satisfaction de sa faim étant, dans la fleur de sa jeunesse et la prospérité de sa santé, le remède sûr à toutes ses souffrances physiques et morales, il généralise à sa manière et devient d’autant plus vorace qu’il souffre davantage, même et surtout quand la diète serait l’unique traitement qui pourrait empêcher la progression du mal.

Ainsi en alla-t-il de Golo-le-Tigre.

Il avait le foie volumineux, comme les oies que l’on gave pour leur infliger cette maladie, au profit de notre gourmandise. Souffrant cruellement, il dévorait en proportion, pensant que cela apporterait un soulagement à ses misères.

Ce qui prouve que les bêtes familières sont intelligentes au point de perpétrer des sophismes, comme nous-mêmes !

Un sophisme d’induction, de la catégorie fallacia accidentis, laquelle comporte encore une plus grande subtilité de « raisonnement dévoyé » que ceux de la catégorie non causa pro causa. Golo concluait de l’essence à l’accident, peut-être même de l’accident à l’essence, ce qui me paraîtrait plus troublant encore :

Un tel est bon médecin, donc il guérira tel malade…

Ou :

Un tel a guéri tel malade, donc il est un bon médecin.

Ainsi, exactement, raisonnait Golo :

L’apaisement de la faim est un remède à tous les maux, donc je dois manger d’autant plus que je souffre davantage.

Ou bien :

L’apaisement de ma faim ayant de tout temps (c’est-à-dire dans la dimension PASSÉ), provoqué mon bien-être, je dois manger plus que jamais puisque j’ai davantage à lutter contre la douleur.

Il en mourut.

Pour nous aussi, la mort prématurée ou non accidentelle est presque uniquement une conséquence tragique ou non de nos sophismes familiers, moraux ou viscéraux…

LIVRE HUITIÈME
LA MORT

1

Nombre de légendes courent sur la façon dont nos bêtes amies accueillent la sombre Déesse. On conte volontiers qu’elles en ont la pudeur, alors que la plupart des hommes n’en éprouvent que l’effroi.

Ceci est les ennoblir vainement et de manière perfide, car il n’en est rien. Je ne puis jamais penser sans sourire à un poème du cher François Coppée, qui, s’étonnant d’errer dans les bois avec son amoureuse de l’année sans y trouver de « délicats squelettes » d’oisillons, se demandait :

Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?

Le bon poète ignorait, ainsi que je l’ai noté ailleurs[7], l’existence des nécrophores, de ces macabres mais prévoyants insectes pour qui toute bestiole morte, emplumée ou velue, est une trouvaille si précieuse que, faute de cette rencontre, il ne saurait être question pour eux de se perpétuer, — de prévoir pour leurs larves, ce qui est leur façon à eux de croire à l’immortalité, ou plutôt d’estimer absurde l’idée de mort.

[7] Vie de Grillon.

Non, les oiseaux ne se cachent pas pour mourir, non plus que les mulots, les musaraignes et les taupes ; mais leur mort, par une industrie subtile, sert immédiatement à préparer de la vie. Un menu cadavre, pour un nécrophore, c’est la même chose que de l’air respirable autour des berceaux de nos nouveau-nés.

2

Revenons-en à nos familiers, chiens ou autres et surtout chats, puisque je les ai choisis en exemple.

La mort, ils la reniflent de très loin, de beaucoup plus loin que nous ne la pressentons nous-mêmes.

Il est curieux d’observer chez les hommes, je parle de ceux qui ont conquis quelque tranquillité intellectuelle et morale, combien la présence de la sombre Déesse, quand elle les guette avec des chances de succès et dans les conditions normales (vieillesse ou maladie), leur est insoupçonnée ou leur semble insignifiante.

J’en parle par expérience personnelle, n’ayant peut-être jamais éprouvé plus de bien-être que lorsque je manquai de mourir, voici trois ans. Je n’ignorais rien de la gravité de ma grippe compliquée de congestion pulmonaire et d’urémie. Un prêtre était venu : je savais pourquoi…

On m’a dit depuis que j’avais souffert beaucoup, et je n’ai gardé pourtant aucun souvenir de souffrance, bien qu’en ayant manifesté les signes extérieurs pour tant de sollicitudes attentives et empressées à mon chevet. On m’a conté que je grattais mon drap et tentais de le ramener sur ma face, comme on le fait quand il s’agit de s’accoutumer au linceul, mais aucune de mes facultés de sentir ou de comprendre n’était amoindrie ; je jouissais au contraire d’un repos actif et conscient, si je puis dire, et absolument pareil à ceux dont on se délecte lorsque l’on a quinze ans et que l’on se laisse, quelque splendide jour d’été, flotter en « faisant la planche » au gré de sa rivière natale…

Ma vie passée ne redéfilait pas frénétiquement et comme cinématographiquement devant moi, ainsi que racontent tant de gens qui ne sont pas allés y voir ou qui n’ont pas su regarder. Je me baignais dans le Lot, j’avais quinze ans… C’était pour toujours que je me baignais, — sans avoir l’ennui de me rhabiller et de risquer une gronderie si j’arrivais en retard chez nous.

Nos souffrances physiques, en pareil cas, n’existent probablement plus que pour les nôtres et, tout en gardant d’elles, dans nos attitudes et nos gestes, les expressions et les traductions ordinaires, nous nous en sommes déjà débarrassés, comme d’une vêture inutile, ou comme un musulman dépose ses babouches au seuil de la mosquée où il s’est rendu de loin en pèlerinage.

La mosquée est belle et flatteuse…

O chère rivière où je me baignais au printemps de la vie et dans l’été de l’année !

3

Parmi les bêtes familières dont il n’est pas dans nos coutumes de nous nourrir, et qui n’ont jamais été maltraitées ou négligées par leurs maîtres ou leurs hôtes, je n’ai jamais constaté cette pudeur devant la mort qui nous fait ramener le drap devant notre face, comme si nous redoutions de ne pas être assez beaux vis-à-vis de semblable douceur.

Tous les chats ou chiens qui furent miens, en leurs derniers instants, se sont pour ainsi dire cramponnés à moi ; ils estimaient sans doute que, dispensateur de leur vie, distributeur de nourriture et de joie, je pouvais quelque chose pour eux en cet instant critique, en cette épreuve qu’ils estiment à coup sûr moins définitive que nous ne le faisons pour la plupart, mais qui les inquiète de plus loin que nous.

Crainte qui s’ajoute aux « accessoires » détestables du présent (et qui ne saurait provoquer chez eux la réalité in extremis de la dimension avenir du Temps) ; crainte qui les rend affectueux jusqu’à se montrer importuns, ce dont résulte pour eux, qui nous agacent, le fait de subir sous une autre apparence encore cette injustice dont l’âge ou la maladie leur a déjà fourni la notion ; crainte qui semble les inciter alors à exagérer leurs défauts ou à caricaturer leurs vertus, en guise de protestation contre les injustices dont ils accusent le destin et nous-mêmes, qui représentons sans doute le destin à leurs yeux…

Encore un sophisme de leur part ? Mais ceci serait décidément raisonner en homme… Et, peut-être, renforçant à l’approche de la mort leur personnalité, leurs tics, leurs petites manières, se montrent-ils non pas pratiquement, mais métaphysiquement plus malins que nous. En effet, par « immortalité de l’âme », le consensus omnium, le jugement des non-croyants comme des croyants de toute confession, entend ou veut dire la prolongation d’une personnalité au delà de ce monde, selon des catégories de l’espace et du temps que nous ne pouvons scientifiquement entrevoir ou définir ici-bas à notre usage, sur lesquelles pourtant l’observation de nos frères inférieurs, vus non pas d’en haut (car il n’y a ici ni haut ni bas), mais d’en face, peut et doit projeter quelque lumière.

LIVRE NEUVIÈME
IMMORTALITÉ ET PERSONNALITÉ

1

Une créature respirante n’existe pas réellement, au sens humain du mot, si faculté ne lui est concédée de se réaliser à part, d’acquérir des signes qui la différencient des autres créatures de sa race. Elle « n’existe pas », au sens courant de cette expression, n’existe pas plus dans le langage du raisonnement humain que ne le font individuellement l’atome ou la cellule.

Où il n’y a pas d’existence, il ne saurait y avoir d’immortalité concevable. Où l’immortalité devient absurde, l’idée de mort l’est déjà !

Les insectes ont atteint ce stade égalitaire et cette organisation mécanique dont quelques hommes rêvent intempestivement encore pour leurs semblables, — sinon pour eux-mêmes. Il n’y a donc, logiquement, pour un grillon par exemple, ni possibilité d’idée de mort, ni entrevision d’immortalité. Notre personnalité est le lien mystérieux par quoi sont réunis les atomes et les cellules qui nous composent ; le resserrement volontaire de ce lien, qu’un grand écrivain appela naguère culte du moi, et que je nommerais ici plus volontiers « désir quasi religieux de personnalisation », est l’acte indispensable pour vivre ici, puis ailleurs.

A quel degré de l’échelle sans commencement ni fin le resserrement du lien devient-il possible pour une créature respirante ? Ici, je redescends avec joie vers les plus humbles expériences et les faits que n’importe qui peut constater… La personnalité commence chez les êtres dont les physionomies et les attitudes ou les accentuations de la voix sont capables d’exprimer des sentiments que nous puissions, humainement, à peu près homologuer[8].

[8] Ceci sera plus longuement étudié dans le prochain volume du Bestiaire : Les Porte-Bonheur.

2

Je voudrais aussi éclairer rapidement (et il serait vain de tenter de le faire mieux et plus subtilement qu’en me rappelant les leçons de vieux maîtres en logique formelle) la notion de personnalité, de différenciation, de distinction.

Autant qu’il m’en souvienne, ils accordaient en logique une importance capitale à la considération de généralité. Entre Emile et les Autres, il y a la même opposition qu’entre un terme concret et un terme abstrait. A première vue, certes, il semble, même en dehors de toute étude de psychologie animale, que pareille distinction ne doive pas s’imposer, puisque ce que l’on entend par terme concret représente une réalité matérielle, corporelle — un ensemble défini par l’usage ordinaire de nos cinq sens. Mais envisageons (entre autres !) des termes comme âme ou île enchantée ; ils désignent bien des réalités ou des possibilités, en tout cas des ensembles ; mais des ensembles qui n’ont aucune existence dans le domaine de nos sens.

Le mieux, pour éclairer ici notre lanterne, c’est d’en revenir décidément à ce qu’on m’apprenait jadis en ce qui concerne l’idée et le terme, à leur connotation et à leur dénotation, comme écrivait Stuart Mill qui avait l’excuse de n’être pas Français. Traduisons classiquement : compréhension et extension des idées. Exemple : Homme.

A ce substantif, on peut immédiatement adjoindre certaines épithètes, comme bipède ou encore comme raisonnable (je ne prends ce dernier attribut qu’avec quelque méfiance… mais passons !). De ces idées de bipède ou de raisonnable, plus simple que l’idée d’Homme, apparaît la signification même du mot compréhension : la compréhension d’une idée correspond à l’ensemble des idées simples, mais constructives, qui servent de fondement, de forme et de couleur à une idée plus générale.

Passons à l’extension : l’idée d’Homme (ou le substantif Homme) peut recevoir à son tour l’attribut ou l’épithète de Français ou de Prussien, et dès lors chacune des idées que suggèrent ces derniers termes est plus complexe que celle qui se reflète dans le mot Homme…

a) L’extension ou l’étendue d’une idée est l’ensemble des idées plus complexes desquelles cette idée peut être affirmée à titre d’attribut.

b) L’extension des idées et des termes est en raison inverse de leur compréhension. — Homme a plus d’extension que français, puisqu’il y a des hommes qui ne sont pas des Français, mais français a plus de compréhension qu’homme, puisque le Français possède tous les attributs par quoi l’on a coutume de définir l’homme, et en plus tous ceux qui le distinguent des bipèdes qui ne sont pas français.

3

Qu’y a-t-il de plus étendu, mais d’aussi peu compréhensif que l’idée de L’ÊTRE ? Même quand certains inventeurs lui ont adjoint l’attribut suprême, ils sont demeurés dans une étrange imprécision à côté de ce qu’explique, à propos de l’idée de Dieu et d’éternité, le plus humble des catéchismes entre les mains d’un petit villageois.

Un jour, peut-être, tenterai-je une introduction à la méthode en sciences naturelles ; mais qu’on ne croie pas que j’aie voulu un peu plus haut faire du fleuret avant de batailler pour de bon.

J’ai — je le répète — tenu simplement à éclairer de mon mieux la notation de personnalité, essentielle pour qui s’intéresse aux bêtes, aux hommes et à lui-même.

Il ne faut voir dans les considérations scolastiques qui précèdent qu’un côté du diptyque que figure toujours une métaphore. Emile est concret, les Autres sont abstraits ; et voilà tout, — pour m’exprimer « en raccourci », et provisoirement.

Pour être, il faut rechercher l’extension et non la compréhension. Pour être, c’est-à-dire pour ne pas mourir, même quand notre dépouille sera retournée à la terre. Certes, les créatures impersonnelles ne meurent pas, ou du moins elles ne vivent pas davantage qu’elles ne meurent : la vie sans la possibilité de la mort ou la mort sans la certitude d’une autre vie sont deux zéros additionnés, et qui en égalent un autre.

Pourquoi y aurait-il sur la terre, ou ailleurs dans l’espace ou le temps, des créatures intelligentes, pourvues d’âmes immortelles, et d’autres qui ne seraient qu’instinctives et vouées à l’abolition définitive ?

Ici, le paradis des bêtes, qu’il soit imaginé par Francis Jammes ou par n’importe qui, ressemble à celui dont nous rêvons pour notre usage personnel, nous autres hommes, et dont nous avons tous le pouvoir d’être assurés. La religion et la science (qui n’ont nul besoin de se rejoindre) n’ont pas du moins à prendre la peine de s’opposer, de se considérer hostilement.

Comme le Pauvre entre les pauvres, allons demander leur avis aux animaux, qui voient Dieu face à face, comme ils voient peut-être la mort lorsqu’ils sont chats et qu’ils témoignent de la terreur ou de la colère, dans des coins d’ombre où, pour nos yeux, il n’y a personne ni rien.

4

Croire aux choses, c’est les rendre réelles.

Je ne voudrais point, parlant de bêtes, avoir l’air d’ajouter ici une moralité à une fable ; mais l’exemple d’Emile, et des Autres, — de beaucoup d’autres, et qui n’étaient pas nécessairement chats, — me convainc chaque jour davantage que notre immortalité doit dépendre surtout de nous-mêmes, et de la réalisation plus ou moins heureuse que nous faisons de notre personne, patiemment.

Certaines races animales n’y ont plus droit. La nôtre et celle d’Emile peuvent escompter ce privilège sur la planète Terre, aussi longtemps que nous sauvegarderons cette personnalité sans laquelle une créature vivante n’a plus l’orgueil de soi-même et perd la croyance, qui est le souverain passeport pour notre prochain voyage.

Vivre et mourir ne devraient avoir de sens pour nous que tout à fait provisoirement. C’est sur des trésors dont nous pouvons à chaque instant nous enrichir, arbre ou minéral, chat ou homme, que se fonde notre future fortune, notre licence à durer et même à ne plus jamais mourir… La mort n’est qu’une association en enfilade d’images sinistres, momentanément valables pour nous, qui vont de l’image souffrance à celle d’un pourrissement où nous ne sommes plus pour rien.

La mort, c’est un mot qui ne devrait pour nous correspondre à rien, comme pour tant d’Autres, comme pour la plupart des autres.

A plus forte raison ne me semble-t-il encore impliquer ni l’enfer, qui, pour les êtres sans individualité, doit être quelque chose d’horrible comme un néant dont on aurait conscience, ni le paradis, où ceux qui tentèrent loyalement d’être eux-mêmes obtiennent, j’imagine, un délai hors du temps pour se réaliser et se personnifier encore mieux…

....... .......... ...

Oui, viens sur mes genoux, Emile, pauvre bête honnête et tendre, puisque ce geste te ressemble, te réalise, te personnifie ; voici l’heure où les feux achèvent de se consumer, où les chars des maraîchers, d’un roulement ininterrompu, annoncent le lugubre avènement sur Paris d’une aurore d’arrière-automne…

Viens sur mes genoux, grimpe contre mon bras, installe-toi sur mes épaules… C’est la place que tu as choisie, la meilleure part de ce que je puis t’offrir… Tes griffes s’enfoncent terriblement dans ma peau, mais que m’importe à moi, puisque tu continues à m’instruire ?


Tout à l’heure, j’irai comme font mes semblables m’instruire de la mort à l’école du sommeil, du sommeil qu’un réveil a toujours suivi jusqu’ici pour M. de la Palisse et pour moi… Mais il est certainement, ailleurs, des réveils qui valent mieux que ceux de cette vie ; je le comprends dans tes yeux verts qui louchent un peu et qui, pour l’instant, me signifient :

— C’est entendu ; dans trois heures la bonne arrivera et je lui réclamerai ma pitance, avec fracas, s’il le faut… C’est entendu, j’écourterai ton précaire sommeil, mais tu n’as qu’à dormir comme nous le faisons, nous autres, dans notre monde : d’un œil. Je suis Emile, et fier de moi en dépit de mon apparente humilité… Dépêche-toi, la bouillotte de ton lit — et j’en aime la tiédeur autant, sinon plus, que celle de tes épaules, — va être froide…

… Viens donc, pauvre vieux chat, et éveille-moi dès qu’il te plaira… comme il me serait doux qu’on m’éveillât un jour ou l’autre, — pour tout de bon, ailleurs !

… Viens. Je suis sûr que vous avez encore infiniment de choses à m’apprendre, Toi et les Autres…

II
COCO, CACATOIS

Des gens content que nous vieillissons ou mourons ? Quelle blague ! Nous sommes arrivés hier à Jolibeau et tout était en place, et Noctu dans le ciel, et Filon le Gris dans sa lézarde de la troisième marche du seuil, et son cousin Filon le Vert dans le trou de taupe du talus d’en face qu’il a accommodé à l’usage de sa paresse, comme chaque an. Evidemment, ce ne sont plus les mêmes… Et après ? Suis-je moi-même identique à ce que j’étais, durant que j’écrivais la précédente ligne ?


Toutes les bêtes sont là : la soixantaine de pigeons, les cinq ou six chats, les lapins bleus et gris, et les noirs, et la petite ânesse poilue et frisée, dont il semble que la mère ait trompé le père avec un épagneul. La chienne, hier hostile, se rappelle soudain que celle dont elle est née m’adorait, et la voici qui vient vers moi en rampant, un bout de satin rose entre ses babines de négresse. Midi bientôt. Seul le maître à danser des poules n’est plus là : il est allé leur enseigner la musique au paradis des bêtes. Et M. l’aumônier, autre voisin, a beaucoup vieilli : son mécréant de docteur en est réduit à réciter pour lui des chapelets.

Les rossignols sont certainement, eux, les mêmes. En tout cas leur voix n’a pas changé, ni mes oreilles, à cela près que quelques crins blancs du plus charmant effet frisent au-dessus de leurs ourlets… Mais il y a incontestablement du neuf devant ma vieillesse en herbe.


Ce neuf s’appelle Coco et d’après les estimations les plus sérieuses, il doit avoir tout près de deux cents ans.

Un perroquet. Non. Un kakatoès, un cacatois comme on écrivait quand il est né. C’est la femme de mon cousin qui l’a emmené de Languedoc en Aquitaine gasconne ; là-bas, dans sa famille, on ne se souvenait pas de ne point l’avoir vu. Un cacatois blanc, dont la huppe arbore des brindilles rouges lorsqu’on le caresse ou l’agace, lorsqu’il est heureux ou furieux. Enorme. Des gamins qui ont dû depuis beau temps aller voir comment on fume la pipe de l’autre côté de la vie, lui ont, jadis, crevé un œil et cassé une aile. Ce borgne compliqué de manchot ne s’en porte pas plus mal pour cela. Il a un appétit charmant, un cœur tendre, et tient des discours pleins d’intérêt.


Car, ne nous y trompons pas : il se peut qu’un jeune perroquet répète sans y rien entendre les mots et les sons qu’on lui serine ; mais il n’en saurait être de même pour un patriarche de l’importance de Coco.

Un patriarche, je m’explique mal, car Coco est une femelle cacatois, qui pond de temps en temps un bel œuf blond et le déguste suavement, n’ignorant pas qu’elle est veuve depuis deux siècles bientôt et que les qualités de l’objet sont uniquement nutritives.

Mais avant de manger son œuf, Coco s’extasie et répète : « C’est bon ! C’est bon !… Viens me voir, papa !… » Aujourd’hui, il (ou elle) m’a accueilli avec une gravité inaccoutumée : « Temps orageux, monsieur… » Et, le comble, c’est que c’est vrai !… Allez parler de psittacisme à propos d’un animal qui, lorsqu’on lui offre un biscuit, vous déclare froidement : « Non, j’ai soif… Une orange, bien tirée, une orange !… » Et il ne se trompe jamais sur la pronostication du temps… Ce matin, il m’a dit : « Prends ton pépin… » Une ondée est tombée, comme j’allais sortir. Durant que j’écris, il grommelle, — j’allais dire : entre ses dents ! — il grommelle : « Charmante journée. Beau temps pour la campagne !… » Et, cette fois encore, il a raison. Tout va bien. Tout est dans l’ordre. L’ondée n’aura pas de conséquences graves ; à peine suis-je aspergé quand je secoue les lilas et les cognassiers pour en faire choir les hannetons, régal des poules. Les libellules célèbrent leurs noces au-dessus des bassins ; les petits escargots noirs et roses ou jaunes et bruns sont tous dehors, lustrés, repeints à neuf, — comme la tortue qui vient me regarder sous le nez avec une déplorable insolence, un manque de timidité qui semble écœurant à mon orgueil humain.

Tout est dans l’ordre, ai-je dit… Toujours à l’excès optimiste ! Midi vient de sonner à la tour rose de l’église ; j’admettais le caquetage des passereaux, les coassements des grenouilles… Mais ce rossignol, à pareille heure. Que nous veut-il ? Et c’est qu’il en met ! Nous n’y couperons pas, c’est une ode !…


Je regarde : avec une pierre dans l’arbre, je pourrais sans doute envoyer ce troubadour se faire pendre ailleurs. Impossible de le repérer. Et, tout à coup, une stupéfaction énorme m’immobilise. Le rossignol, c’est Coco… Coco qui s’est reconnu poète sur le tard et qui imite les maîtres au point de les surpasser en virtuosité. Il peine, il travaille, il y va fort, il est beau. Son œil crevé a l’air d’un monocle posé sur un œil normal… Je n’y tiens plus. J’applaudis. Il me rappelle quelqu’un ou quelque chose…

Il me sourit (il n’y a pas d’autre mot), puis, de son accent le plus tendre :

— Si vous ne la savez pas, je vous la copierai.

… J’en suis retombé le derrière dans l’herbe, comme au temps où j’y verdissais mes pantalons de coutil blanc.

Pauvre vieux qu’il y a là ! Personne n’osera plus le gronder, s’il se tache…

III
ZOMPETTE
LA GRENOUILLE VERTE