PROLOGUE
Il faut savoir entendre les conseils de l’Automne et se rendre aux lieux où il tient le plus somptueusement ses assises. De longs ans, ce fut, — pour moi, — en un coin de la forêt landaise que n’avait pas encore saccagé la stupidité de quelques nouveaux riches… Il y avait là, aux temps lointains dont je parle et dont nous sépare un affreux abîme de boue et de sang, il y avait là, dès la fin de septembre, une douceur de vivre perpétuellement exaltée par le prodigieux concert d’odeurs, de couleurs et de sons dont se veut accompagné le prince Automne aux lieux où il passe.
Le prince Automne, comme il est dit dans un conte gascon recueilli par J.-F. Bladé. Appellation qui est, me semble-t-il, une vraie trouvaille de poète. Faites résonner avec soin dans votre esprit et votre cœur l’harmonie de ces syllabes, et dites-moi si vous n’imaginez pas tout de suite un adolescent royal, plein de mélancolie et de langueur, qui passe sur un fastueux tapis de feuilles mortes ?
Donc, ce n’était pas encore la guerre, et la France n’y pensait pas plus que chacun de nous ne pense à sa propre mort dans l’ordinaire des jours… Un matin, Paris se réveilla sous une vilaine brume, terne, rougeâtre, tragique, une brume à couper au couteau, et qu’on eût effectivement coupée et tailladée comme pour la rendre sanglante… Depuis huit jours, je mourais d’envie de partir et j’inventais cent mille motifs de ne le point faire. Bénie fut la brume qui fit brusquement la balance pencher dans le sens que je souhaitais, sans oser me l’avouer à moi-même !…
I
LA FORÊT A L’AUTOMNE
Comment, si bonne que lui soit la vie à Paris, quelqu’un de notre Sud-Ouest peut-il respirer sans nostalgie, ailleurs que chez lui, l’odeur de l’automne ? L’odeur de l’automne ! Voici une expression qui aurait besoin d’être définie, mais par modestie ou par lâcheté, j’aime mieux ici n’en rien faire et me contenter d’en parler pour ceux qui, l’ayant éprouvée ou subie eux-mêmes, comprendront tout naturellement la sensation dont il s’agit.
Je retrouvai donc ma forêt, et le vent y respirait, avec l’odeur des mousses reverdissantes, une senteur, promenée sur des lieues et des lieues, de taillis détrempés, de fumée de bois vert et de pommes de pins en train de pourrir. Alors, les champignons émergent du sol sans crier gare et semblent quintessencier au pied des arbres le goût même de la forêt en menus sachets comestibles, gonflés de toutes les sèves du sol, riches de tout l’arome des feuillages. Voici les cèpes aux airs joufflus et cossus, au costume de velours sombre doublé de clair ; les chanterelles biscornues, en accoutrement de mardi gras ; les oreilles de loups, les bidaüs et les coulemelles qu’on appelle aussi sanguins, serins, coucoumetz ou encore pignatons, jaunets et morts de froid, et qui ne se plaisent que sous les pins ; les rougets couleur de trogne d’ivrogne ; les oronges, pareilles quand elles naissent à un œuf oublié sous le bois par une poule vagabonde, à un œuf dont le jaune ferait éclater la coque et s’épanouirait végétalement en ombelle quelques heures plus tard…
Il était inévitable qu’autour d’eux l’imagination campagnarde cultivât un opulent jardin de légendes. Les vieux paysans, qui savent le temps et la peine nécessaires à faire venir à bien les récoltes, ne pouvaient guère voir ces hôtes des prés et des bois naître et grandir en une seule nuit sans conclure qu’il y avait de la sorcellerie là-dessous.
Dans les pacages qui bordent les rivières du Sud-Ouest, quand les champignons des prés étoilent, au matin, la verdure de taches blanches, c’est que les fatilières, un peu plus tôt, ont déroulé leur ronde en cet endroit. Ces fatilières sont des déités bien originales de ma petite patrie et qu’il serait malséant de confondre avec de vulgaires sorcières : celles-ci sont de vilaines femmes, des mortelles promises aux feux éternels et qui, bonnes amies du général Satan, lui constituent en ce monde un régiment d’Amazones. Mais les fatilières, comme l’étymologie du mot l’indique (fatum), s’apparentent davantage aux fées et, par suite, à leurs lointaines cousines, les oréades, les dryades, les napées, les nymphes champêtres et bocagères. Ce sont des génies qui se montrent bienfaisants ou malfaisants au gré de leur humeur, mais qui travaillent toujours pour leur compte et sans qu’aucun pacte les lie à l’Ange déchu… Seulement, trait bien caractéristique de la race gasconne, plus amoureuse encore de comique que de beauté, loin de se présenter aux humains sous les espèces de belles et gracieuses jeunes femmes, les fatilières sont de burlesques carabosses avec lesquelles on ne sait trop sur quel pied danser, mais qui, elles, dansent toujours.
Dansent et plus que jamais aux nuits où les brumes d’octobre se déploient au-dessus des ruisselets. Alors, quelque enchanteur, commerçant bien avisé, déroule devant elles ses brouillards, merveilleux coupons de mousselines et de gazes, et c’est à son étalage que les vieilles coquettes vont choisir leurs robes de soirée… Les crapauds préludent sur leur flûte, la brise salée fait vibrer chaque être végétal, du plus majestueux au plus humble ; les chats-huants, sur un ton invariable et obstiné de pochards tristes, scandent inlassablement le refrain de la grande chanson… C’est le beau moment du bal, et, demain, en tout endroit où se seront appuyés les talons des cocasses ballerines, un champignon blanc dessus et rose dessous apparaîtra, baigné de rosée, saupoudré de sable et de brins de mousse.
Quantité de mes amis rustiques ont vu les fatilières comme je vous vois. Je me console de ne les point avoir vues en me sentant à peu près incapable de douter de leur existence.
C’est qu’à l’automne la nature déclinante est un peu comme ces bonnes vieilles en qui persistent seuls les souvenirs de leur toute petite enfance, et qui les racontent intarissablement ; par ces pâles et diaphanes journées qu’on prendrait volontiers pour les fantômes de leurs sœurs printanières, les légendes, qui furent la fraîche naïveté de la nature et l’adorable puérilité de l’esprit humain, ressuscitent. Leurs âmes mêmes semblent s’exhaler du sol toutes vivantes, avec l’odeur de l’herbe mouillée et du bois mort. Nul doute que le peuple des menus génies forestiers qui dansaient jadis avec les fées et les fatilières ne retrouve alors une fugitive existence, analogue à celle que les contes accordaient aux trépassés durant que sonnaient les douze coups de minuit.
Je ne vais jamais à la cueillette des champignons sans un vague espoir de découvrir, sous la coupole d’un de ces frustes et primitifs végétaux, quelque fadet ou quelque lutin qui, selon qu’il sera bon ou mauvais, aura, par sa présence, insufflé à la plante une succulence innocente ou une mortelle malignité.
II
RENCONTRE DE ZOMPETTE
« Celle-avec-qui-je-me-promenais-dans-la-Forêt » vit quelque chose de vert bondir à son approche, et grimper pataudement contre sa robe claire. Elle poussa un cri :
— Un crapaud !
Puis, ayant examiné la bestiole :
— Ce n’est pas un crapaud… c’est un bijou.
Ce n’était pas un crapaud, ce n’était pas un bijou ; c’était Zompette, grenouille verte, rainette. Pourquoi Zompette ? A cause que certains visages évoquent quasi fatalement certains prénoms ou surnoms et que le visage de la bestiole nous avait rappelé presque en même temps à l’un et à l’autre l’appellation de l’héroïne d’un conte d’Henri Duvernois qui nous avait fait bien rire le même matin.
Ainsi fut baptisée cette nouvelle petite amie qui, ce jour-là, aurait pu aussi avoir nom « légion » dans la forêt landaise. Ce n’est pas en vain que j’ai parlé de champignons, de leur pullulement mystérieux et équivoque pour les simples, quand le prince Automne entre dans son sylvestre palais. Zompette, ce jour-là, était aussi fréquente sur nos pas que le sont, en mai, les sauterelles dans les prés, où l’herbe croît et commence de mûrir, et cela n’allait pas sans provoquer en moi un étonnement assez légitime.
Car toutes ces Zompettes étaient visiblement des bébés-rainettes au plus tendre de leur âge, d’une superficie moindre que celle d’un jeton de vingt sous, évidemment très maladroites encore à procéder sur le sol par bonds ou autrement, tout de suite essoufflées et comme décontenancées d’avoir pris brusquement contact avec une vie qu’elles n’entrevoyaient la veille encore qu’à travers le partiel aveuglement larvaire de tous leurs sens… Oui, certainement, quelques heures plus tôt, Zompette et ses sœurs n’étaient que des têtards, habitants de mares ou de sources qu’elles ne retrouveraient désormais qu’adultes et dans la seule saison de leurs amours, petites choses équivoques et mal finies, pourvues de leurs quatre pattes, déjà, certes, mais aussi d’un reste de queue qui leur rappelait désobligeamment (j’imagine) leur cousinage avec les tritons et les salamandres, créatures vaseuses, fangeuses, dépourvues de toute aspiration vers les arbres et le ciel.
Or, ni mare, ni source n’existent là, à deux bonnes lieues à la ronde ; nulle provision d’eau douce dans cette longue presqu’île que bornent, au nord, des landes sèches et, par ailleurs, l’océan gascon sujet aux grands délires, ou le bel et vaste étang marin qu’un chenal fait communiquer avec lui.
Mystère qui déjà me rendait ma nouvelle pensionnaire sympathique ! Ainsi, un certain romanesque flottait autour de son origine… L’histoire de Zompette, mon héroïne, commence, somme toute, comme fait si souvent celle d’une héroïne humaine dans un roman-feuilleton construit selon les règles de l’art. On me concédera qu’il serait prématuré de faire, dès à présent, la lumière sur sa naissance à la vie, lumière dont je ne devais être éclairé moi-même que beaucoup plus tard.
III
PORTRAIT DE ZOMPETTE
Pour l’exposer au mieux, il ne le faut point isoler, mais le situer parmi d’autres qui seront, pour elle et le lecteur, comme ses portraits de famille. Puisqu’on l’appelle couramment la grenouille verte, notons tout de suite qu’elle est bien de la famille des batraciens, mais qu’elle appartient à un autre genre de cette catégorie de créatures et qu’elle est non point sœur autrement vêtue, mais tout juste cousine de la grenouille commune, immortalisée littérairement par Aristophane et comestiblement inoubliable à certains gourmets. De la grenouille commune et de la vraie sœur de celle-ci, la grenouille rousse, — la délicieuse hôtesse, satinée et aux bésicles d’or, des fossés forestiers, feuillus, moussus et secs, — Zompette se distingue essentiellement en ceci qu’elle est une raine (raine verte, hyla viridis seu vulgaris).
Sa vie ordinaire n’est pas aquatique ou marécageuse, comme celle de la grenouille comestible, ni sylvestre et pratiquée au ras du sol, comme celle de la grenouille rousse : elle est aérienne, un peu, mon Dieu, à la manière de celle des oiseaux. Zompette, sauf en diverses circonstances que nous découvrirons au cours de ce récit, vit « de branche en branche ». En liberté, ses petites manières, ses procédés de chasse, ses ruses, ses embuscades, provoqueraient, pour nos yeux, une fête aussi charmante que le manège des oiseaux. Aussi charmante, mais bien plus difficile à observer, tant sa couleur se marie à celle des feuillages.
Ce qui a permis à Zompette cette existence, non plus de naïade, mais de dryade, ce qui lui a autorisé partiellement le domaine de l’air, alors que ses cousines vertes ou brunes sont condamnées au sol, et à ne s’en séparer qu’à l’occasion d’un bond, c’est une particularité minuscule, où d’aucuns pourraient voir un privilège, où d’autres — dont je suis — ne déplorent qu’un navrant pis-aller, tout de même que dans les ailes précaires de la chauve-souris, ou les ailes et autres organes artificiels qu’a cru devoir s’inventer l’homme.
C’est un naturaliste du nom de Catesby qui s’aperçut que la rainette verte a, ainsi que toutes les autres raines, de petites plaques « visqueuses » sous ses doigts, lesquelles plaques lui permettent de s’attacher aux branches ou aux feuilles des arbres. Si j’ai mis le mot « visqueux » entre guillemets, c’est que Lacépède l’interpréta de la sorte, tout en accordant à son devancier que son interprétation à lui était excellente, ou, du moins, non pas à dédaigner.
Voici ce que dit Lacépède de la rainette, au chapitre intitulé : « Deuxième genre [de batraciens], quadrupèdes ovipares qui n’ont point de queue et qui ont sous chaque doigt une petite pelote visqueuse.
« Sa peau est si gluante et ses petites pelottes visqueuses se collent avec tant de facilité à tous les corps, quelque polis qu’ils soient (notez bien ce : « quelque polis »), que la raine n’a qu’à se poser sur la branche la plus unie, même sur la surface inférieure des feuilles, pour s’y attacher de manière à ne pas tomber… »
Jusqu’ici, une grenouille aux pattes enduites d’un de ces produits modernes qui collent tout, même le fer, ne se comporterait pas autrement que sa cousine et pourrait, elle aussi, devenir de vaseuse aérienne, et chasser aussi ses proies de branche en branche et de feuille en feuille.
Poursuivons :
« Catesby dit qu’elle a la faculté de rendre ces pelotes concaves, et de former par là un petit vide qui l’attache plus fortement à la surface qu’elle touche… »
On ne saurait expliquer mieux, sinon plus brièvement, que maman Nature a pourvu les doigts de Zompette, moins favorisée à d’autres points de vue que Brékex, sa cousine des marais, de petites ventouses quasi automatiques, qui lui permettent, d’où qu’elle chute ou saute, de rester fixe à l’endroit, — je ne dis pas qu’elle avait visé, mais où elle a abouti, après le happement aérien d’une proie ailée ratée ou conquise…
Prenez une pièce de dix centimes en bronze, qui ne soit pas trop usagée, entre le pouce et l’index ; faites-la glisser de haut en bas, vivement, sur n’importe quelle boiserie parfaitement plane, arrêtez cette descente en plaquant brusquement l’objet contre la paroi lisse (qu’elle soit de bois, de marbre ou de verre), et le décime y demeurera comme collé. C’est un phénomène de pneumatique si simple qu’il ne vaut pas la peine qu’on en fournisse l’explication : les « pelotes visqueuses » de Zompette et de ses sœurs européennes ou exotiques agissent ainsi contre les feuilles, et d’autant plus facilement que celles-ci sont absolument lisses, en la même manière que le décime traité comme j’ai dit : par la force de l’air comprimé. Pelotes visqueuses ? Non point. Mais ventouses.
J’ai promis un portrait de Zompette, à présent différenciée de ses cousines et installée à la place qui lui est due. En saurais-je prendre le soin, quand je le vois tracé sous mes yeux de main de maître.
Ecoutez, regardez : c’est signé Lacépède et pourrait être sous-intitulé : A la manière de mon maître M. de Buffon…
« Tout ce que nous avons dit de l’instinct (?), de la souplesse, de l’agilité de la grenouille commune appartient encore davantage à la raine verte ; et, comme sa taille est toujours beaucoup plus petite que celle de la grenouille commune, elle joint plus de gentillesse à toutes les qualités de cette dernière. La couleur du dessus de son corps est d’un beau vert ; le dessous, où l’on voit de petits tubercules, est blanc… (N’imaginez aucun tubercule, grand ou petit, et ne voyez là que soie granitée de la couleur indiquée par le maître…) Une raie jaune, bordée de violet, s’étend de chaque côté de la tête et du dos, depuis le museau jusqu’aux pieds de derrière, et une raie semblable règne (ce n’est pas moi, en cet instant, qui écris !) depuis la mâchoire supérieure jusqu’aux pieds de devant… »
(Ceci n’est vrai que pour les adultes et dans les mois de l’an qui vont d’un avril à un octobre normaux.)
Mais le complément du portrait est admirable, irrétouchable :
La tête est courte, aussi large que le corps, un peu rétrécie par-devant ; les mâchoires sont arrondies, les yeux élevés. Le corps est court, presque triangulaire, très élargi vers la tête, convexe par-dessus et plat par-dessous. Les pieds de devant, qui n’ont que quatre doigts, sont assez courts et épais ; ceux de derrière, qui en ont cinq, sont au contraire déliés et très longs ; les ongles sont plats et arrondis…
La raine verte saute avec plus d’agilité que les grenouilles, parce qu’elle a les pattes de derrière plus longues en proportion de la grandeur du corps…
Irrétouchable, ai-je dit ; mais, à peine quelques lignes plus loin Lacépède ajoute, citant de nouveau Catesby : Les raines vertes franchissent quelquefois un intervalle de douze pieds…
… Outre que vous me feriez dire !…
IV
POURQUOI SI PEU DE RÉVÉRENCE VIS-A-VIS DE MES ILLUSTRES DEVANCIERS
Car il faut bien que je réponde à ceux qui m’ont accusé, dans l’ordre d’études que je poursuis ici, d’avoir dénigré tour à tour Buffon et Fabre dans les deux premiers volumes de mon Bestiaire : Vie de Grillon et la Chauve-Souris[9]. Je n’ai dénigré ni l’un ni l’autre ; j’ai relevé, chapeau bas, quelques erreurs. J’ai dit : « Vérité dans l’hermas de Sérignan, erreur parfois au delà… » Ou encore : « Le savant aux manchettes ne reproduisit guère que des relations de correspondants… ou de correspondants de correspondants… » C’est même miracle qu’il ait pu bâtir de la sorte une œuvre qui s’est imposée comme un monument aux fondements inébranlables et sur lesquels toute l’histoire naturelle, en France et à l’étranger aussi, semble s’être assise soudain, une fois pour toutes, comme atteinte d’irrémédiable infirmité : des noms de bêtes et un semblant de style… et allez-y ! La science enregistrera et perpétuera les erreurs que vous avez pu commettre de bonne foi ou par négligence. Tenons-nous-en à la bonne foi. Comme il est rare qu’elle rende ici ce que son plus fervent amoureux attend d’elle ! Car nous sommes ici en face d’un désert survolé de légendes (c’est même ce côté légendaire qui m’a, dès mon enfance, inspiré l’envie « d’y aller voir »…) et où, d’autre part, foisonnent les mauvaises herbes de l’ignorance. Fabre fut un prodigieux défricheur, dans la partie entomologique du désert sus-indiqué. Les moyens lui ont manqué, d’autant plus qu’il voulut embrasser trop, et il ne demeure plus à nos yeux déjà qu’un charmeur par le style et les roueries de parlage (comme Buffon !) ; les petits enfants provençaux l’ont contredit par devers moi en ce qu’il conte de maintes bestioles ; et moi-même, qui n’ai rien tant aimé, depuis que je suis né à ce monde, que de me pencher vers la terre ou de contempler les bas-fonds du ciel, je savais, par avance, que le véridique, entre le vieillard admirable et le groupe des petits enfants dont les yeux attisaient une innocente et perspicace lumière, ce n’était pas toujours, hélas ! celui-là, mais celui-ci.
[9] Albin Michel, éditeur.
Il est triste que notre pays n’ait rendu les honneurs au héros de Sérignan qu’au moment où, nonagénaire, sourd et à demi aveugle, il parut ne comprendre qu’à peine (j’étais là !) tout ce que ce beau monde, venu de Paris ou d’ailleurs, semblait réclamer de lui… Heure pénible ! Heure atroce ! Mais l’homme aux manchettes mourut comblé de fortune et de gloire, et en somme, c’est bien plus la méthode que les régimes ou les époques qu’on doit ici incriminer.
Il ne faut pas lire… Il faut voir. Il ne faut pas voir une fois, mais mille, mais dix mille, et encore n’est-on pas sûr alors que l’on ait vu vrai… Il ne faut pas rêver de connaître toutes les bêtes, mais se contenter d’en aimer une dizaine, d’être familier avec elles, et de relater aussi nûment que possible ce que l’on croit savoir d’elles, et avec pudeur, et avec prudence, et avec une modestie sans défaut.
Voilà ce que je me disais à peu près, tandis que je rapportais Zompette vers ma maison.
Celle-qui-était-avec-moi-dans-la-forêt me dit tout à coup :
— Comme tu vas lentement !… Tu rumines… A quoi penses-tu ? Et cette pauvre bête, entre ta tête et ton chapeau… Elle va mourir ! Si on lui rendait la liberté ?
— C’est notre fille, répliquai-je, et tu as dit toi-même que Zompette serait son nom. On va tâcher de la rendre heureuse.
Il n’y avait rien à répondre à d’aussi fortes paroles. Zompette demeura captive sur mes cheveux, herbage étrange, au-dessous de la ridicule voûte céleste que lui infligeait momentanément le dôme ajouré d’un vieux panama…
V
DE L’HABITAT QUI SIED A ZOMPETTE CAPTIVE
De même que, pour répondre à la question et aux reproches de Celle-qui-se-promenait-dans-la-forêt, j’interrompis, voici bientôt quinze ans, une esquisse mentale de méthodologie en sciences naturelles, de même en ferai-je sur le papier, pour le moment du moins…
Une heure plus tard, Zompette était installée dans sa nouvelle demeure. Celle où elle vivra aussi heureuse qu’en liberté, plus heureuse peut-être, est peu coûteuse à établir. Vous rincez soigneusement un de ces grands bocaux de verre blanc où l’on conserve traditionnellement, de mère en fille, en Gascogne ma patrie, les piments, les cornichons, les oignons et les aulx dans le vinaigre, les cerises, les pruneaux ou de beaux grains de raisin de malaga dans l’eau-de-vie ; deux centimètres d’eau, tout au fond du bocal, suffisent ; et encore est-ce un luxe, une concession à cette habitude mentale qui nous fait considérer Zompette comme une grenouille ; un tapis de mousse humide, en cette place, suffirait parfaitement à son bonheur ; après quoi, vous coupez à n’importe quel arbre une branche dont vous étêtez les ramifications de telle façon que celles-ci puissent ensuite, leurs bouts coincés contre les parois du bocal, maintenir l’ensemble en équilibre stable ; vous laissez autant de feuilles qu’il plaît à votre fantaisie, non point trop, toutefois, car vous risqueriez de ne plus commodément observer votre pensionnaire, mais sans oublier que ce sera là son perchoir habituel, son fauteuil, son lit de repos, et qu’il sied qu’il soit confortable… C’est tout, à cela près que vous donnerez comme clôture à cet aimable asile, afin que votre pensionnaire ne s’en évade pas en sautant après une mouche, ou par distraction, un lambeau de mousseline, de tulle ou d’étamine, fixé par une ficelle circulaire à l’orifice du bocal.
Un trou aménagé dans cette clôture en écartant les mailles du tissu vous permettra d’introduire et d’emprisonner dans la maison de Zompette les mouches dont elle fera sa plus ordinaire alimentation.
C’est bien simple, vous dis-je ! J’ajoute qu’on vend, chez les naturalistes des quais, de gentils papillons de verre, de style vaguement chinois, au toit pointu de toile métallique, qui sont de véritables cages à rainettes et où celles-ci vivent également dans une captivité heureuse. Le fond est compris de façon à contenir les quelques centimètres cubes que je vous conseillais tout à l’heure de verser dans le bocal ; les commerçants qui vous vendront cet article ajouteront :
— Quelques tiges de cresson qui continueront à pousser, les pieds dans l’eau… Votre raine sera là-dedans heureuse… comme une reine. Et, par-dessus le marché, voici la petite échelle, monsieur…
VI
RÉPUTATION USURPÉE DE ZOMPETTE
C’est la minuscule échelle de bois, soi-disant barométrique, à larges échelons plats, où se peut installer confortablement l’hôtesse de céans, occupant son temps à de mystérieuses méditations, ou guettant les mouches que la générosité de son gardien lui dispense. Les bonnes gens vous diront que, si Zompette grimpe vers le sommet de l’échelle, c’est que le temps va se mettre au beau, et tout le contraire, si elle s’installe sur un des bas échelons, qu’il vaudrait mieux, du reste, en l’espèce, dénommer paliers.
Les bonnes gens vous diront cela, ou vous l’ont dit et nombreux sont ceux qui leur demeurent crédules. En dépit du chagrin que j’ai à détruire une innocente légende, les bonnes gens ont tort, et nous aurions tort d’attribuer un caractère utilitaire à l’encagement de Zompette ; sa grâce, sa couleur, son aspect de bijou animé et sa gentillesse méritent que nous l’aimions pour elle-même, et sans qu’il soit besoin de lui attribuer des compétences météorologiques dont, soit dit à son excuse, je ne sache pas qu’elle se soit jamais targuée personnellement.
Zompette n’annonce pas le temps par ses allées et venues au long de l’échelle, mais profite de lui dans sa cage exactement en la même manière que le ferait un humble retraité plein de loisirs ; à cela près que c’est le soleil qui attire le vieux homme au banc de son seuil, la brume et le froid qui le font se confiner à l’âtre, tandis que, pour Zompette, il en va un peu différemment : j’ai dit qu’elle pouvait se passer d’eau dans sa cage, mais le climat idéal est pour elle une atmosphère gorgée de vapeur aqueuse et ensoleillée tout ensemble. Lorsque le temps est beau et qu’un rayon de soleil frappe sa demeure, c’est évidemment dans la partie supérieure de celle-ci que son idéal se trouve, hygrométriquement, réalisé pour le mieux ; quand le temps est mauvais ou quelconque, quiconque connaît bien Zompette avouera qu’elle s’installe un peu au hasard en tel ou tel endroit de sa demeure.
Zompette n’annonce pas le soleil en gagnant les étages supérieurs ; elle le suit aux lieux où ses effets lui paraîtront particulièrement agréables.
Elle prendra, de temps à autre, volontiers, un bain, surtout dans les premiers jours, lorsque votre approche l’épouvante encore et qu’elle n’est pas accoutumée à votre aspect ou à vos gestes.
VII
LES MENUS DE ZOMPETTE
C’est le gibier ailé, avons-nous dit, qui constitue en captivité la base de l’alimentation de Zompette, la plus agréable pour elle et la plus commode pour son gardien. Deux à trois mouches par jour lui suffisent largement ; c’est une méditatrice, une contemplative qui ne fait pas beaucoup d’exercice physique, qui, en conséquence, ne brûle pas beaucoup de graisse et qui, surtout dans la sécurité de la cage, se contente de très peu. Mais elle est aussi une prévoyante, et si la fantaisie vous prend de faire bourdonner en son bocal une poignée de mouches, vous la verrez en gober une quantité qui vous paraîtra prodigieuse pour un si petit estomac : on ne sait pas de quoi demain sera fait, profitons de l’instant présent !… Et notre amie de bondir en tous sens, frénétiquement, dardant sa langue qu’enduit une sorte de glu naturelle dont ne peut se dépêtrer le « volatile ailé », si peu qu’il en ait été atteint.
La précision des bonds de Zompette chassant est d’ailleurs remarquable, et impayable sa mimique, lorsqu’elle tourne sa tête dans la direction du bourdonnement. Il lui arrive pourtant de manquer son coup et de retomber pesamment n’importe où, sans en paraître d’ailleurs affectée ou vexée outre mesure… En liberté, ces chutes peuvent parfois être considérables, ce qui justifierait en partie cet intervalle de douze pieds dont Catesby fait mention à propos de ses facultés de saut. Mais, à ce compte-là, un homme prenant son élan du sommet de la tour Eiffel serait parfaitement capable de battre tous les records, y compris celui du saut en longueur, étant donnée l’importance du tremplin et de la trajectoire.
Il faut noter, à propos de l’alimentation de Zompette, un fait qui a son intérêt au point de vue de la façon dont fonctionnent ses organes visuels. Zompette ne s’attaque pas aux proies immobiles, d’où la plupart des naturalistes concluent que toute proie autre que vivante lui répugne. Cela est parfaitement inexact ; plus tard, quand Zompette n’aura plus peur de vous, ou, pour mieux dire, de votre main, installez-la sur le dos de celle-ci et, de l’autre, avancez sous ses narines une mouche écrasée, voire une parcelle de viande crue, et vous constaterez que les papilles gustatives de Zompette, après les olfactives, agréeront et apprécieront bel et bien votre présent. La conclusion à tirer du fait que la bestiole ne bondit jamais sur une proie immobile est autrement plus importante et troublante pour quiconque s’intéresse à la psychologie comparée ; les yeux, les beaux yeux de Zompette, à peu près aveugles aux formes et aux couleurs telles que nous les percevons, sont surtout, sinon uniquement, sensibles au mouvement.
Imaginez dès lors ce que peut être l’univers aux yeux de Zompette : une immensité désertique, incolore ou grise, de temps en temps rayée ou marquée par des lignes et des points alimentaires… Tels sont les horizons que peuvent ouvrir parfois nos humbles études. Ces yeux, qui sont pour la plupart de nous les organisateurs de tant de belles fêtes, devant les merveilles artistiques ou naturelles de notre monde, ne sont plus chez Zompette (et d’ailleurs chez tous les autres batraciens) que des guides, des indicateurs, des viseurs, des instruments de chasse, des armes.
En dehors des mouches, Zompette avalera tout ce que vous lui présenterez de remuant et de proportionné à la dimension de ses mâchoires, tout et y compris un fragment de chiffon rouge ou jaune au bout d’un fil balancé. On sait que de la sorte, et à la condition de dissimuler sous le fragment de chiffon un hameçon à trois becs, les pêcheurs adroits peuvent attraper maintes cousines de Zompette, des grenouilles comestibles, — pêche autrement amusante, du reste, que celles qui se pratiquent au filet ou à la chandelle, et qui sont interdites aux rhumatisants… Donc, Zompette n’est pas difficile sur la qualité des mets qu’on lui présente : un ver de terre, un papillonnet, un moustique, une petite limace exciteront également son appétit. Nous parlions de la dimension, ou plutôt de la faculté d’absorption de ses mâchoires (et, en conséquence, de son gosier et de son estomac) ; celle-ci est relativement considérable : Zompette adulte peut engloutir d’un coup un grillon, qui représente pour son estomac une pièce au moins aussi importante que le serait pour le nôtre un mouton de moyenne taille. La belle indigestion qui s’ensuivrait ! Mais qu’on ne croie pas Zompette à l’abri d’incommodités de ce genre, et que ses véritables amis se gardent bien de la gaver à l’excès. A la suite de débauches alimentaires, on la voit perdre sa vivacité, son entrain à aller d’un point à l’autre de son bocal, et qui est le même que celui d’un fifi sautant de perchoir en perchoir dans sa cage ; elle somnole lourdement, comme un goinfre repu ; le rythme de sa respiration, qui se décèle si bien sur sa blanche gorge, devient irrégulier, saccadé, pénible.
Et elle vomit… « comme un homme », ainsi que disait alors en la considérant une de mes domestiques. Pas tout à fait comme un homme, car ce qu’elle évacue de la sorte, ce ne sont point des fragments de la bête trop grosse avalée, mais des filaments blanchâtres, visqueux, qu’un spirite traiterait volontiers d’ectoplasme, et dont elle se hâte de se dépêtrer avec ses petites mains à quatre doigts, si préhensiles et presque humainement conformées ; elle s’en dépêtre avec un dégoût manifeste… Sucs gastriques formés à l’excès dans sa poche stomacale, sucs de réaction nettement acides, appelés en hâte par la présence d’une nourriture excessive, qui demeurent eux-mêmes excessifs et dont il convient de se débarrasser au plus tôt…
Contrairement à ce qui arrive chez les goinfres, on voit, après des événements aussi déplorables que ceux que je conte, Zompette résister à toutes les tentations alimentaires et observer, trois ou quatre jours de suite, un jeûne résolu.
VIII
L’AUTOMNE ET LE SOMMEIL
Maintenant, c’était bien la superficie d’un jeton de 2 francs ou d’une pièce d’argent de 40 sous, qu’eût pour le moins, au repos, occupée Zompette. Et je ne trouverai jamais occasion plus belle de vous parler de sa naissance et de sa vie qu’à ce propos…
Les rainettes ne sont aériennes et amies des arbres, parfois les plus hauts, que pendant le printemps et l’été, — saisons où elles vivent en oisives, dépourvues de tous sentiments, et uniquement occupées de méditer à leur manière et de se nourrir. Mai passé, elles délaissent les ruisseaux, les étangs et les mares où elles sont allées consommer leurs amours, puis se hâtent, en personnes sages, de rejoindre les habitacles des arbres, comme si elles désiraient plus vite, de la fange, regagner les hauteurs.
… Mais Zompette n’est encore qu’une toute jeune personne, jouvenceau ou demoiselle, quand vient le temps, pour moi, de regagner Paris. Elle est installée dans une petite caisse tapissée de coton hydrophile bien imbibé, et mise aux bagages, comme mes papiers et mes manuscrits eux-mêmes. N’oublions pas que c’est la première fois que je l’observe et que j’apprends à l’aimer… Je n’ai jamais si mal dormi dans un train qu’en cette nuit d’automne de 1913, où j’emmenais, comme un colis, Zompette vers Paris, depuis Dax, dans un wagon de bagages… De vagues remords s’appesantissaient sur moi ; j’aurais pu, devant que de quitter la forêt landaise, lui rendre sa liberté, comme j’avais fait pour tout un clan de musaraignes et diverses tribus d’insectes… Mais Zompette était Zompette, et je l’aimais, ce qui ne va jamais sans cruauté, surtout de la part de qui aime.
Un grave souci me sollicitait en outre : comment allais-je désormais pourvoir à sa nourriture ? Les mouches étaient bien rares dans ma maison de Paris, et la cuisinière aurait-elle vraiment la chance de rencontrer à peu près quotidiennement un ver de terre ou une limace en épluchant les légumes ou la salade ? Cet automne fut le plus beau de ceux que j’ai connus. Les mouches abondèrent dans mon rez-de-chaussée, et les limaces dans les salades… Zompette embellissait comme on dit en Gascogne, ou forcissait, comme on dit en Avignon, pour parler d’une jeune personne qui profite. Un jour, je me décidai à fabriquer avec une règle, un bout de fil de fer et un capuchon de tulle, une réduction de filet à papillons, destiné à capturer pour ma captive les dernières mouches. Jean Giraudoux et Francis Carco n’hésitaient pas, munis de cet engin, à les pourchasser jusques au boulevard Pasteur. Loués soient-ils ici pour cela ! Ils faisaient, ma foi, bonne chasse, et attrapaient bien les mouches.
Celle-qui-s’était-promenée-avec-moi-dans-la-forêt — c’était l’hiver, et Giraudoux nous avait quittés pour l’Amérique, et Carco pour des destinations ou des destinées inconnues — me dit un soir :
— Il vaudrait mieux porter au Bois cette pauvre bête. Elle saura se débrouiller…
Je crois que c’est la première fois que j’ai lu des livres traitant d’animaux ; j’appris, d’après ces livres, et pour ne pas entrer dans des détails oiseux, que les raines, « quand le ciel leur refuse leur pâture », vont s’engourdir dans la vase des étangs. Je n’avais pas un étang sous la main. Je n’avais qu’un pot de vieux rouen garni de mousse encore vivante, tout au moins susceptible d’être arrosée ; et ce fut là que j’installai Zompette, quand il n’y eut décidément plus moyen de la nourrir.
Peu après, il fallut bien reconnaître ceci, que Zompette criait famine, — simple façon de parler, — s’agitait, poursuivait d’inexistantes ombres de mouches ; ceci de ce fait seul que mon appartement gardait une température où, décemment, les insectes eussent dû pulluler. Il n’y avait pas de solution autre que de prier ma concierge de colloquer le vase de Zompette à côté de ceux qui servaient de piédestal aux plantes vertes de divers locataires, en plein air, dans la cour… Plantes vertes et grenouille verte…
En plein air, dans la cour… Alors, Zompette, bien qu’élevée en captivité depuis sa naissance à sa vraie vie, comprit ce qui se passait sous le ciel et ne se comporta pas autrement que si elle avait de tout temps été libre et à elle-même livrée. Le vase de vieux rouen était circulaire, haut d’environ vingt centimètres, garni de sable sec et de mousse mourante. Zompette fit ce qu’elle eût fait en pareille saison dans la forêt landaise, lorsque les insectes sont morts et que le froid va venir : elle s’installa pour dormir entre la mousse et le sable…
Un matin, ma concierge vint me dire :
— On ne voit plus votre grenouille… Ça ne m’étonnerait pas que le petit chat du 4, qui est si malin…
L’avant-veille, j’avais aperçu encore, dans une fissure du tapis de mousse, Zompette et son museau triangulaire et ses deux mains quasi humaines en dépit qu’elles n’aient que quatre doigts. La veille, une seule de ces mains apparut au bord de la lacune moussue… Le jour où la concierge m’entretint en la manière que j’ai dit, il faisait très froid et, dans le pot en vieux rouen, il n’y avait visiblement plus ni Zompette, ni son museau, ni ses mains à quatre doigts, ni rien, ni personne…
— Ce chat du 4, qui est si malin…, reprenait ma concierge…
Vaines paroles ! J’avais déjà, comme Zompette entre la mousse et le sable, une si solide impression de sécurité !…
IX
LE PRINTEMPS
Au contraire de l’automne, qui semble tomber des branches, le printemps paraît monter du sol. Le thermomètre n’accuse pas une température plus élevée qu’hier, les servantes s’affairent encore autour des foyers, et, cependant, il est là. Il s’annonce par une odeur qui n’est qu’à lui, et que les végétaux, qui l’ont perçue avant nous, consentent à nous transmettre après s’en être voluptueusement imprégnés.
Zompette, qui participait entre la mousse et le sable à une vie alanguie et comme végétative, a éprouvé le retour du jeune dieu à la manière des plantes. Ses sens, depuis des semaines inutilisés, s’éveillent et se recréent ; le monde visuel va être riche de lignes, de points et de mouvements alimentaires ; les oreilles aussi se préparent à entendre le concert immense, et une humeur visqueuse suinte abondamment sur la membrane qui les recouvre, les dérouillant, pour ainsi dire, les nettoyant de la terre et du sable qui s’y sont collés durant l’hibernation ; ces organes auditifs renferment dans leurs cavités une corde élastique que Zompette peut tendre à volonté et qui doit lui transmettre, avec une précision inimaginable pour nous, les vibrations aériennes et les sonorités terrestres.
Dans le grand concert printanier, c’est l’enfant amour qui est chef d’orchestre ; mais Zompette ne se préoccupera guère de ses gestes avant un an encore ; car, à en croire les compétences, l’entier développement des raines, comme d’ailleurs celui des grenouilles et des crapauds, ne s’effectue qu’avec lenteur. Citons Lacépède, dont les observations, sur ce point, me semblaient exactes : « De même qu’elles demeurent longtemps dans leurs véritables œufs, c’est-à-dire sous l’enveloppe qui leur fait porter le nom de têtards… »
Arrêtons. Ceci est d’un analyste précis et clairvoyant ; car il n’y a guère de rapprochements à faire entre les métamorphoses des batraciens et celles des insectes, par exemple. Les transformations de ces derniers représentent véritablement des vies successives, aux buts différents, certes, mais qui n’en sont pas moins des existences parfaites, nettement caractérisées : la chenille mange, rampe, mais possède son modus vivendi, tout un jeu d’actions et de réactions qui lui sont propres, bref, une personnalité qui se suffit à elle-même et à qui manque seule la possibilité de perpétuer l’espèce ; il en est de même du papillon, avec cette différence que c’est justement cette possibilité qui le distingue, et qu’il aime et vole, au lieu de manger et de ramper.
Considérons, au contraire, des œufs de rainette nouvellement pondus et fécondés : nous y verrons un petit globule noir d’un côté et blanchâtre de l’autre, placé au centre d’un autre globule, dont la substance glutineuse et hyaline doit servir de nourriture à l’embryon ; deux enveloppes membraneuses et concentriques le contiennent : ce sont ces membranes qui représentent à peu de chose près la coque de l’œuf.
Après un temps plus ou moins long, suivant la température, et qui varie aussi, nous le verrons en éclaircissant le mystère de la naissance de mon héroïne, quand la nécessité l’exige, le globule noirâtre d’un côté et blanchâtre de l’autre se développe et prend le nom de têtard ; cet embryon déchire alors les enveloppes qui l’emprisonnaient mollement ; il nage dans la liqueur hyaline qui l’environne et qui s’étend et se délaie peu à peu dans l’eau. Il conserve pendant quelques jours son cordon ombilical, lequel est attaché à sa tête. Il sort de temps en temps de la matière gluante, comme pour essayer ses forces, mais, au début, ne s’aventure guère et se hâte de rentrer dans cette petite masse flottante, qui peut le soutenir ; il y revient non seulement pour se reposer, mais pour s’y nourrir ; comme le futur poussin dans sa coquille, il a là le couvert et le gîte…
Je passe rapidement sur les métamorphoses, dont tant de livres scolaires ou de vulgarisation scientifique ont popularisé l’aspect et le progrès : c’est en général au bout d’un mois et demi que le têtard se débarrasse de sa dernière enveloppe pour prendre sa forme définitive. La peau extérieure se fend sur le dos, près de la véritable tête, laquelle surgit de la fente qui vient ainsi de s’ouvrir. La membrane qui servait de bouche au têtard se retire en arrière et fait partie de la dépouille, comme les branchies qui lui servaient de poumons, et chose plus prodigieuse encore, comme les instruments qui lui servaient d’yeux et qui étaient apparus une semaine environ après l’animation de la frêle chose ! Alors, les pattes de devant commencent à sortir et à se déployer ; et la dépouille, toujours repoussée en arrière, laisse enfin à découvert le corps, les pattes postérieures et la queue qui, diminuant de jour en jour de volume, finit par disparaître complètement, d’une façon vraiment mystérieuse : car elle ne tombe pas d’un coup, mais tout se passe, en vérité, comme si elle se fondait dans l’élément qui l’entoure, fait absolument déconcertant pour l’observateur, fait probablement unique dans la nature et qui est cause qu’on excuse le bon vieux Pline d’avoir raconté sans sourciller que la queue des jeunes batraciens se fendait en deux pour former les pattes de derrière…
Le têtard n’est donc en somme qu’un œuf animé, pourvu de moyens sensoriels et locomoteurs provisoires ; l’on comprend dans une certaine mesure l’abbé Spallanzani qui voulait rattacher pour ce motif les batraciens aux vivipares ; et il est de fait que, dès la fécondation, l’œuf est en effet animé, est déjà têtard. Mais, puisque le têtard n’est qu’un œuf animé…
Nous parlions de printemps et je citais Lacépède : qu’on m’excuse ; avant de conter le roman amoureux de Zompette, il m’a paru logique de la montrer dans son mouvant berceau. Ceci fait, je laisse de nouveau, bien volontiers, la parole au comte : [Zompette], de même qu’elle demeure longtemps dans son véritable œuf, ne devient qu’après un temps assez long en état de perpétuer son espèce : ce n’est qu’au bout de trois ou quatre ans qu’elle s’accouple. Jusqu’à cette époque, elle est presque muette ; les mâles mêmes… ne se font point entendre, comme si leurs cris n’étaient propres qu’à exprimer des désirs qu’ils ne ressentent pas encore et à appeler des compagnes vers lesquelles ils ne sont point encore entraînés…
… Je me rappelle ; c’était l’été de 1914, un bel été précoce, vite devenu trop chaud, orageux, tourmenté. Du pot en vieux rouen, j’avais depuis quelques jours retiré Zompette un peu éblouie, un peu ahurie, un peu « pâlotte », pour tout dire, et je l’avais réinstallée dans son bocal et j’avais conclu un traité avec un négociant en articles de pêche qui me fournissait tous les huit jours de petits vers rouges bien gaillards, et il y avait des limaces dans les salades et ni Giraudoux ni Carco n’oubliaient leur amie ; bref, pour Zompette comme pour nous tous, ce fut un temps où l’on éprouva véritablement cette douceur de vivre, que d’aucuns disent qu’on ne connaîtra jamais plus. Une nuit où, cherchant uniquement à me renseigner sur les mœurs et coutumes de ma pensionnaire, j’en étais peut-être tout juste au passage de Lacépède que je viens de citer, je m’aperçus d’un certain remue-ménage dans le bocal. Zompette, à l’ordinaire si réfléchie et méditative une fois gavée, ne tenait plus en place, gambadait, sautait, heurtant parfois de son museau camus le tulle de sa clôture. Sachant que la lumière artificielle a le don d’énerver ou d’abrutir ses congénères, je la portai dans un coin obscur, et…
… Et ce fut alors tandis que je continuais ma lecture, que retentit pour la première fois, imprévu, lamentable et formidable, une sorte de cri désespéré :
— Kô-ô-ô-ax !! !
X
LE RAPPEL DE L’ONDE
Cette nuit-là, je ne lus pas plus avant l’œuvre de M. de Lacépède et conçus pour la première fois de ma vie quelques doutes vis-à-vis de l’infaillibilité des savants officiels… Car, enfin, à croire ce que je venais d’apprendre en lisant, Zompette, née à la vie durant le précédent automne, n’aurait dû encore être qu’un bébé. Je l’examinai : deux petites plaques brunes tachaient à présent, de chaque côté, la blanche soie granitée de sa gorge, ce qui est l’insigne de la puberté chez les mâles de sa race… J’ajoute sans plus tarder que M. de Lacépède n’avait pourtant pas aussi tort qu’il peut y paraître : j’ai depuis lors, en effet, acquis la certitude qu’une rainette captive, bien soignée, régalée de mouches par des hommes de lettres d’un grand talent et de vers rouges acquis à prix d’or par son maître, atteint plus vite à son complet développement que celles de ses sœurs soumises aux incertitudes alimentaires de la complète liberté. Accommodation aux circonstances qui n’a rien qui puisse surprendre outre mesure, et que nous retrouverons tout à l’heure dans un cas autrement intéressant et troublant au point de vue scientifique.
Le dimanche suivant, je le passai à Chelles, comme il m’arrivait fréquemment en ces temps heureux. Juin. Les sœurs de Zompette, ou plutôt les mâles de sa race, poursuivirent ce soir-là, dans les arbres du jardin de l’auberge, un concert rauque et discord. Car, il faut bien le reconnaître, à côté de la flûte mélodieuse du crapaud et du brékex discrètement grinçant de la grenouille comestible, le kô-ô-ô-ax de Zompette est quelque chose de purement exaspérant, affreux, déchirant. Déjà, on m’avait averti, en mon domicile parisien, que les locataires voisins se plaignaient de la chanson de ma pensionnaire. Il me fallut donc penser à lui chercher une compagne digne d’elle, ou à partir pour les champs ; ce fut cette dernière solution que j’adoptai pour des motifs dictés au reste infiniment plus par mon égoïsme et mon envie personnelle que par sollicitude pour les oreilles de mes voisins…
C’est à la fin d’un mois d’avril normal que le roman amoureux de Zompette commence ; mais ce n’est pas dans les arbres qu’elle et ses sœurs en goûtent les plaisirs ; est-ce de la pudeur ? Peu probable… Est-ce, comme pourrait parfaitement l’affirmer un Bernardin de Saint-Pierre, parce qu’elles veulent se soustraire à tous les regards et se mettre à l’abri de tous les dangers, pour s’occuper plus pleinement, sans distraction et sans trouble, de l’objet avec lequel elles vont s’unir ?…
Non, l’onde les appelle parce qu’elles y sont nées, qu’elles savent que cet élément sera indispensable à la première vie de leur progéniture et il n’y a là qu’un des plus simples des mille miracles de l’instinct… C’est la récréation, au sens multiple et fort du mot, dans l’élément originel… Noces assez brèves, du reste : les femelles sont délivrées en moins de quarante-huit heures des œufs qu’elles portent et, très souvent, le mâle, lassé ou impatient de reprendre sa vie aérienne, abandonne sa femelle qui ne pond plus alors que des œufs voués à la stérilité.
XI
ÉCLAIRCISSEMENT D’UN MYSTÈRE
Je ne vous conseille pas de faire prendre un bain de mer à une grenouille ou à une rainette ; certes, elles n’en meurent pas, comme feraient des poissons d’eau douce, mais cela les dégoûte d’étrange sorte, elles n’ont qu’une envie, celle de regagner le sol, et je vous assure qu’elles s’y emploient promptement. Ce n’était donc pas dans la mer salée ou dans l’étang non moins salé d’Hossegor que les pères et mères des innombrables bébés-rainettes qui pullulaient en octobre 1913 dans ce coin de la forêt landaise avaient consommé leurs noces, ce n’était pas dans cette onde hostile que leurs têtards avaient pu se développer.
Alors, où et comment ? Car, c’est le moment de le répéter, nulle source ni nulle mare douce à deux bonnes lieues à la ronde… Fallait-il imaginer, comme on l’a cru jadis dans les campagnes, que les grenouilles vertes ou brunes, et les raines et les crapauds tombaient du ciel avec les orages, lesquels se contentent de les mettre en bonne humeur et de les exciter au vagabondage ? Evidemment non… Mais, si fort que ces petites et un peu puériles recherches agacent ma curiosité, il est fort probable que je ne serais jamais arrivé à allumer à ce propos ma lanterne, si le hasard n’avait soulevé la question au cours d’une conversation que j’eus, voici deux ans, avec M. Georges Bohn, éminent biologiste et distingué chroniqueur scientifique au Mercure de France.
Justement, à cette époque, son laboratoire de la rue Cuvier était peuplé de têtards. Et ce fut de batraciens que nous causâmes… Or, quand j’eus parlé de Zompette et du mystère de sa naissance au plus aimable et au plus accueillant des hôtes :
— Il existe, me dit-il, des raines autres que la rainette verte ou commune : la bossue, de Lemnos ; la brune et la couleur-de-lait, américaines ; la flûteuse, qui doit être très rare et peut-être inexistante ; et l’orangée de Surinam… En les étudiant, peut-être trouveriez-vous une solution à votre problème… Mais je vous signale surtout une grenouille, la rana rufa de Java, qui s’accouple volontiers, quand il n’y a pas d’eau douce dans les environs, au creux des souches ou des vieux arbres : il y aurait peut-être pour vous quelques indices utiles à tirer de là.
Je ne saurais trop remercier M. Georges Bohn ; ses prévisions n’étaient point trompeuses ; ma Zompette, contrairement à la plupart de ses sœurs ou frères des contrées riches en sources et en viviers, n’était pas née dans l’onde, mais au creux de quelque vieux pin. Là, les pluies s’amassant, entretenant des mares précaires, de l’humidité en tout cas, et cela suffit aux noces de ses parents qui — nous l’avons noté — n’aiment pas, mâles ou femelles, à s’éloigner des arbres et ont toujours hâte d’y aller reprendre leur vie pensive et gourmande, si fortes que soient les sollicitations de l’amour.
Avec un peu de patience, j’ai pu découvrir trois ou quatre de ces nids, car il n’y a pas de mot convenant mieux à ces réceptacles d’œufs d’une race aussi arboricole que celle des oiseaux ; dans la pluie ou l’humidité demeurées au creux de l’arbre, la substance glutineuse et hyaline se comporte comme elle ferait au fond d’une mare, et, en elle, les têtards n’évoluent pas autrement qu’ils ne le faisaient dans les cuvettes de verre blanc du laboratoire de la rue Cuvier.
Mais il est hors de doute que, dans ces conditions, l’évolution de l’œuf animé aquatique vers sa forme terrestre, aérienne et définitive, est infiniment plus rapide que lorsque la ponte a eu lieu dans une mare importante ou un intarissable ruisseau. On assigne aux têtards des grenouilles et des rainettes un mois et demi ou deux mois pour devenir — en plus petit — tels qu’ils demeurent le reste de leur existence, mais, dans les conditions exceptionnelles dont je parle, trois semaines suffisent, je l’ai constaté et je l’affirme, à dépouiller notre héroïne de sa défroque provisoire et à la lancer vers sa nouvelle vie, armée de ses pattes à ressort et de la teinte qui lui confère une invisibilité herbeuse ou bocagère…
XII
SUITE ET FIN DES ANNALES DE ZOMPETTE
Les gens les plus indifférents ou les plus distraits ne sauraient avoir oublié encore que divers événements de quelque gravité se déroulèrent à la fin de juillet de 1914. Nous nous trouvions dans l’île bretonne de Bréhat, et, les trains étant momentanément réservés aux mobilisés, ce fut par mer que je résolus de me rendre vers des destinées militaires encore vagues, mais qui, selon moi, ne pouvaient tarder à se préciser, dès que j’aurais rallié mon centre de recrutement, dans mon Sud-Ouest natal. Nous nous embarquâmes donc à Brest, sur un cargo en partance pour Bordeaux, avec divers familiers que je comptais bien hospitaliser dans la maison maternelle, aussi longtemps que durerait la guerre, c’est-à-dire, ainsi que le proclamaient le bon sens, le sens commun et, en outre, les gens bien informés, pour une période dont la durée ne devait excéder cinq ou six mois…
L’histoire de la rainette verte, et le rapport des quelques particularités dans l’histoire de ma Zompette, à moi, qui peuvent jeter quelques lueurs sur sa race tout entière, touchent ici à leur fin.
Tandis que les hasards de la servitude militaire me ballottaient sans trêve d’un bout à l’autre de la France, employé aux fonctions les plus ahurissantes et les plus dépourvues d’intérêt, Zompette demeura dans la maison maternelle, vivant aux beaux jours dans son bocal, dormant entre mousse et sable quand les rigueurs de la saison avaient fait passer de vie à trépas les derniers insectes, vouée à l’affection et à la grande sollicitude des miens.
Ils aiment comme moi les animaux, mais non pas tous, et il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas grand mérite à s’intéresser à cette petite créature peu encombrante, d’entretien nul, et pleine de gentillesse. Je le répète : Zompette ne s’apprivoise pas, comme peut le faire un être tout voisin de nous, la chauve-souris, par exemple, ou même un être infiniment lointain, mais rendu subtil par quelques millions de siècles de plus que nous, plus évolué, mieux organisé : par exemple, un grillon. Elle ne s’apprivoise pas dans le sens que, dans la chauve-souris, j’attribue à ce terme et qui revient à donner à apprivoisement la quasi-synonymie du beau mot d’amitié… Mais elle s’habitue à nous, à notre face et à nos regards, à nos mains et à nos gestes, et quand elle nous connaît bien, saute volontiers sur un de nos doigts, comme un moineau privé, pour s’emparer de la mouche qu’on lui tend.
En revanche, n’imaginez pas qu’elle saurait, comme le moineau privé, regagner sa cage, après avoir conquis cette menue offrande. Elle est charmante, mais elle est stupide. Je me rappelle à ce propos que, voici quelque quinze ans, un brave type en redingote, cravaté de noir, surmonté d’un chapeau haut de forme, arriva de sa province pour expliquer aux Parisiens que l’homme « descendait », non point du singe, mais de la grenouille, et avec l’intention, j’en ai bien peur, de fonder sur cette sensationnelle découverte tout un système philosophique, sociologique, et peut-être même religieux. Prévenue par quelques « pays » facétieux de ce savant obscur jusque-là, la jeunesse des écoles lui fit un accueil grandiose, l’acclama… Il y eut, en l’hôtel des Sociétés savantes, un banquet somptueux, suivi d’une profusion de discours, d’où il était à conclure que, véritablement, un nouvel ordre de choses était né.
Je m’en voudrais de contrister ce sympathique savant, s’il est encore de ce monde, et si un mauvais sort veut qu’il lise ma prose, mais je me vois obligé de le contredire en cet endroit. Stupide, mais charmante, ai-je écrit tout à l’heure. Ceux qui se sont intéressés à mes précédentes études naturelles savent que, certes, j’ai maintes fois énoncé qu’instinct et intelligence sont des mots, ne sont rien que des mots, — que je ne suis même pas loin de supposer que, « peut-être, après tout, l’intelligence n’est que l’instinct en herbe… » Pourtant, je me vois bien obligé d’écrire de mon amie Zompette qu’elle est stupide, du moins dans le sens que notre « intelligence » attribue à stupidité… Bref, c’est un de ces animaux que nous convenons d’appeler inférieurs.
Animal inférieur. Oh ! sur ce point aussi, entendons-nous… De la prétendue Echelle des êtres, laquelle est sans commencement ni fin, nous ne connaissons qu’une minime étendue ; nous n’en demeurons pas moins persuadés qu’il doit exister, vers l’infiniment petit, des microbes pour les microbes et qu’au delà du bipède-roi, dans l’avenir de la planète Terre ou dans d’autres mondes de l’espace, peuvent ou pourront dominer des créatures aux yeux desquelles nous sommes ou serons, comme dit Wells à propos de ses Marsiens, ce que sont, à nos propres yeux, « les bêtes qui périssent »…
Animal inférieur, déjà très simplifié organiquement, sur la parcelle par nous à peu près connue de l’échelle infinie, et bien plus proche déjà, pour les actions et réactions sensorielles, du mollusque gastéropode, de ce nigaud d’escargot, par exemple, que du reptile infiniment plus élevé au point de vue de la personnalité et de la compréhension. Le cœur de Zompette est conformé de manière à pouvoir battre sans être mis en activité par les poumons ; il fonctionne assez durablement quand la bestiole est placée sous la cloche de la machine pneumatique ; si vous avez le courage de lui arracher ce cœur en pleine vie, vous verrez ce viscère conserver son battement une dizaine de minutes ; et la rainette, privée de son cœur, continuera de vivre près d’une demi-heure, ou même plus longtemps, si vous entretenez par des injections de sérum une circulation artificielle. Toutes choses sur lesquelles il serait pédantesque d’insister ici, mais qu’il convient de signaler, puisqu’elles prouvent que, chez les batraciens, les centres nerveux n’obéissent qu’à moitié encore à un ganglion cardinal, et qu’un régionalisme excessif de la sensibilité et de la vie leur permet de vivre ou de donner des apparences de vie en dépit des mutilations les plus atroces. Un ver de terre est sectionné en son milieu, et, en voici deux au lieu d’un ; un mammifère est décapité, et il n’en reste plus que deux lambeaux inégaux de chair et d’os aussitôt voués à la pourriture.
Or, à tort ou à raison, force nous est bien, momentanément tout au moins, de considérer comme lointains pour nous, sinon inférieurs à nous, des êtres chez qui la sensibilité et la faculté de vie se comportent de façon si autre qu’en nous-mêmes.
Amputée soigneusement de son cerveau, dûment pansée et bien guérie de cette opération, Zompette, après avoir manifesté quelques troubles passagers, n’en continuera pas moins à sauter après les mouches à peu près aussi habilement que ses sœurs intactes, ce qui prouve que ses nerfs optiques et auditifs ont des ramifications qui n’aboutissent pas nécessairement toutes au ganglion cardinal. S’il en est autrement, c’est que l’opérateur aura maladroitement endommagé les nerfs optiques ou auditifs au lieu de se borner à enlever ou à détruire la matière cérébrale…
Charmante, mais stupide…
Mais que lui demandons-nous d’autre que d’être charmante, d’être vêtue de la plus belle tunique verte que nous puissions concevoir et dont sa coquetterie ira jusqu’à modifier la nuance selon la teinte des feuilles de la branche que nous lui offrirons comme perchoir ? Car Zompette est une admirable — encore qu’inconsciente — artiste en fait de mimétisme. Selon la couleur du feuillage dont vous meublerez son bocal, celle aussi de sa vêture se modifiera ; les feuillages sensibles du mimosa l’inviteront à la pâleur, ceux de l’arbousier à une verdure d’or ou de bronze ; cette dernière robe est, selon moi, celle qui convient le mieux à sa personnalité pensive et vorace.
Dans une autre étude, où j’essayerai de situer l’échelon où commence la personnalité chez les bêtes, il ne me sera pas très difficile de démontrer qu’elle n’existe et ne peut se développer que lorsqu’il s’agit d’animaux dont les « visages » peuvent se modifier selon la différence quantitative ou qualitative des émotions subies. Les insectes d’une même race sont totalement dépourvus de personnalité et, qu’on les torture ou qu’on les flatte, présentent une identique face qui, chez le grillon ou la fourmi, est aussi peu expressive, aussi dépourvue de physionomie qu’un seau à charbon, par exemple. Il en va autrement déjà chez les reptiles, et je vous assure, ayant eu pour amies diverses couleuvres, qu’elles n’ont pas du tout la même tête selon qu’on les caresse ou les irrite… Zompette est déjà à l’étage, à l’échelon au-dessous. Son visage ne traduit ni la douleur, ni la joie, ni la tension du désir, ni l’apaisement de la satisfaction ; seule la forme de ses mains à quatre doigts, presque préhensiles, ai-je dit, et la façon dont elle s’en sert parfois, notamment pour bien enfoncer dans sa bouche une proie considérable et mal happée, a pu faire illusion au bon savant provincial dont j’ai parlé tout à l’heure, sur sa parenté avec nous et sa relative « humanité ».
Pas plus de physionomie qu’un grillon ou une fourmi, à cela près que la face de ceux-ci fait penser, si l’on veut, à un seau à charbon, tandis que la sienne évoque plutôt l’idée d’un bijou bien ciselé ou d’un fragment de jade : « On aura presque autant de plaisir à les observer qu’à considérer le plumage, les manœuvres et le vol de plusieurs espèces d’oiseaux… » Et Lacépède, cité pour la dernière fois, a parfaitement raison quand il s’exprime de la sorte. Car, si Buffon et ses disciples immédiats accueillent l’erreur avec une immense indulgence lorsqu’il s’agit des faits particuliers, on ne saurait leur contester la faculté d’ouvrir larges leurs tabliers quand il pleut des vérités premières et des considérations générales.
Le printemps de 1917 me retrouva en congé de convalescence dans ma ville natale. Printemps seigneurial, épanoui, généreux, qui succédait au plus rigoureux des hivers. Ma sœur et moi, penchés vers le vase de vieux rouen, guettions le réveil de Zompette. Elle allait entrer dans la cinquième année de sa vie.
Je ne savais pas alors qu’elle ni ses pareilles ne vivent guère plus de quatre ans.
XIII
SALTAVIT ET PLACUIT
Charmante, mais stupide… Stupide, mais charmante… Une figure dépourvue de toute expression, mais ravissante. Je pense à ces sisters de music-hall, aux visages aussi impersonnels que celui de Zompette, mais à qui nous sommes reconnaissants, maquillés qu’ils sont par les lumières de la rampe comme Zompette par le reflet du feuillage, de flatter un instant nos yeux.
Je pense encore aux dernières phrases de la préface que Pierre Louÿs consacra à la biographie de sa fictive Bilitis, laquelle avait chanté et dansé sa vie, et plu aussi longtemps que sa frêle personnalité compta aux registres de ce bas monde.
Le printemps ! Les mouches abondaient, tous les insectes s’étaient réveillés, les grillons allaient prendre leur costume nuptial, le dieu archer crépitait lumineusement de toutes ses flèches contre le vase de vieux rouen. Et Zompette, sourde aux appels de la lumière et de l’amour, persistait à ne point surgir de son abri entre sable et mousse…
Comme mon congé allait finir, je me décidai à enlever la mousse avec précaution… Il n’y avait plus, sur le sable clair, qu’un petit squelette aplati, minutieusement intact, mais curieusement réductible en poudre menue, dès que mes doigts voulurent le toucher.
Je vidai le contenu du vase de vieux rouen sur le balcon.
Le vent y laissa le sable et emporta dans sa danse les restes de Zompette.
FIN