III

Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver, ce fut au printemps qu'en revint mon oncle Barnabé. Car il en revint. Et, de ce retour, je puis en parler autrement que d'après les dires des bonnes gens et de ma mère : j'étais là, et dans un âge assez avancé pour que mes yeux pussent y voir clair et qu'il fût loisible à mon esprit de s'émerveiller.

Nous étions à table quand les grelots du coche tintèrent sur la route. Les fenêtres étaient ouvertes. Nous mangions en silence, sans prêter grande attention au passage de la voiture publique, dont le fracas familier ne représentait pour nous qu'une des heures de la journée, aussi bien que les carillons du clocher ou les tintements de nos cartels. Mais le bruit des roues cessa cette fois devant la grille du jardin, et nous n'entendîmes plus que les grelots secoués et les pieds ferrés cognant dur le sol des chevaux arrêtés et impatients de regagner l'écurie. Le jour était déjà bas. Une petite chauve-souris entra, et décrivit au-dessus de nos têtes des cercles cocasses à la poursuite d'un but incompréhensible et changeant.

Nous nous regardâmes. La servante courut en hâte à la fenêtre, avec sa charge d'assiettes qui s'entrechoquaient. Tournés vers elle, nous attendions ses paroles. Elle dit :

— Il y a quelque chose pour nous, mais je ne sais pas si c'est un paquet ou un chrétien.

J'allai rejoindre Ursule à la fenêtre, malgré grand'mère qui bougonnait :

— Calixte, veux-tu bien rester à table!… Calixte, il n'y a que les enfants mal élevés qui se lèvent de table avant que les parents en donnent le signal.

Mais, avec un air de se jouer de moi, la nuit noire était survenue d'une minute à l'autre, comme il arrive parfois au printemps et à l'automne dans nos pays de montagnes. Je ne vis rien que des ombres qui s'avançaient dans l'ombre tandis que j'entendais leurs pas faire crier le sable. De plus près je distinguai un homme et une femme, et des gens qui portaient des bagages derrière eux. Le bruit de la sonnette dans le corridor vaste grelotta. Des portes s'ouvrirent. Des flambeaux éclairèrent les nouveaux venus.

La stupéfaction empêcha ma mère de parler, mais ma grand'mère s'écria :

— Hé, Dieu! ce n'est ni un paquet ni un chrétien, c'est mon frère.

Ce fut en moi, comme dans la maison, un grand remue-ménage ; mes idées sautaient les unes par-dessus les autres, se houspillaient, se bousculaient, pareilles à des enfants turbulents et déchaînés. D'après ce que j'avais entendu dire de mon oncle Barnabé, je l'imaginais sous l'espèce de la Barbe-Bleue ou même de quelque démon biscornu. Or j'avais devant moi un vieux homme à barbe grise, avec de bons yeux timides et tristes. Il regardait autour de lui, s'efforçait de sourire, n'y parvenait pas, voulait parler, ouvrait la bouche, puis ayant bredouillé quelques mots se taisait brusquement. Mais je savais que le diable peut nous abuser en prenant toutes les formes, et, lorsque j'eus porté mon attention sur la créature qui l'accompagnait, j'eus grand'hâte de me réfugier dans la satisfaisante terreur de l'opinion que je m'étais, jusque-là, forgée sur son compte.

C'était une petite créature menue et souriante, dont les yeux brillants, impudents et amusés, nous examinaient tous les uns après les autres. Ma science enfantine eut suffi à me la faire reconnaître pour sauvagesse, à la couleur cuivrée de sa peau et à l'étrangeté de son costume, si je n'avais trouvé plus séduisant et convenable de penser qu'elle arrivait du plus profond de l'enfer. Ni son esprit ni son corps ne semblaient pouvoir tenir en place ; lasse bientôt de s'occuper de nous, elle promena sa curiosité sur les objets et les meubles de notre salon à manger ; parfois elle tirait mon oncle par la manche et lui parlait dans une langue gazouillante, sans doute pour lui demander des explications ; mon oncle étant trop troublé pour lui répondre, elle fit la moue, puis sourit à un pot de confitures qui se trouvait sur la table ; déjà elle avançait la main vers lui ; mais l'attitude sombre d'Ursule l'ayant arrêtée en son dessein, elle s'assit par terre et se mit à jouer avec ses pieds. Enfin, s'étant aperçue de ma présence, elle rampa vers moi, engageante et amicale. Je me reculai lentement vers le mur, blême, et prêt à pousser de grands cris. Elle s'arrêta, étonnée, et courut à la fenêtre ; l'air était vif ; elle toussa : une petite toux argentine et violente ; alors mon oncle sortit de sa stupeur, et, terrifié comme une oiselle dont l'oiselet se penche au bord du nid, courut mettre sur les épaules de la petite diablesse un manteau qu'il portait sur son bras. Elle lui sauta au cou, rit, et revint vers nous cramponnée à son bras. Tout cela n'avait duré que quelques instants, et tous, ma grand'mère furieuse, ma mère apitoyée, Ursule et moi remplis d'étonnement et d'épouvante, nous nous taisions. Ce fut encore ma grand'mère qui rompit le silence :

— Eh bien, monsieur mon frère, vous voilà joli… Et me direz-vous, s'il vous plaît, ce que signifie cette singesse?

Mon oncle, ayant considéré sa sœur avec tristesse et résignation, répondit :

— C'est la fille d'un roi… en vérité, ma sœur… la fille d'un roi au pays malais, et je vous demanderai des égards, beaucoup d'égards…

Ma grand'mère, tout en s'indignant, fit de grands éclats de rire :

— Des égards! ah! ah! ah! voilà qui est bien! Des égards pour cette créature qui n'est sans doute même pas baptisée, et qui ne pourrait m'intéresser que si je la nourrissais dans une cage à la manière d'une perruche!…

Barnabé de la Gontrie inclinait vers le sol sa tête déplorable ; il murmura :

— Vous n'êtes pas assez indulgente, ma sœur… tout le monde n'a point le bonheur d'être sans reproches. Pour ce qui est du baptême, je puis bien vous dire que je ne désire rien tant que l'instruction de Miariza, que voici, dans la foi chrétienne.

Ma grand'mère haussa les épaules et, lasse d'être en colère, s'apaisa. Mais il en fut autrement d'Ursule qui, l'œil torve, allait grondant entre ses dents :

— Sûr que les peaux que le Diable a roussies de cette manière n'ont point de place marquée dans le Paradis.

Ce fut une grave question de savoir où l'on ferait coucher Miariza. On décida tout d'abord qu'elle occuperait au-dessus des écuries une chambre fort propre où nos cochers avaient dormi lorsque nous en avions. On chargea mon oncle de l'y conduire, quand le moment en fut venu ; mais alors cette petite se mit à pousser des cris épouvantables ; elle se jeta aux pieds de mon oncle, embrassa ses genoux ; de grosses larmes roulaient sur ses joues cuivrées et l'on eût dit qu'on méditait de la conduire à la mort. Finalement on dressa le lit de Miariza dans la chambre de Barnabé, sur la demande qu'il en fit, sans doute dans le but de nous rassurer. Ma grand'mère nous recommanda de barricader nos portes ; pour elle, elle n'y manquerait point, persuadée qu'il y avait tout à craindre de la part de nos hôtes. Quand je fus dans la chambre de ma mère, qui était aussi la mienne, je vis qu'elle ne tenait aucun compte de ces conseils et je lui en fis l'observation. Elle me répondit :

— Ta grand'mère dit et fait ce qu'elle veut… Mais il ne faut pas avoir peur de ton oncle : il est malheureux.

O ma chère maman, lorsque je vous revois aujourd'hui, vous partie à jamais pour ce néant que peuplent seules les songeries de ceux qui sont demeurés, c'est peut-être en cet instant de nos vies que vous m'apparaissez sous les traits les plus précieux et les plus émouvants. Vous êtes bien belle encore, maman, et si jeune sous vos grands cheveux blonds dépeignés pour la nuit! Je me suis jeté dans vos bras et j'y pleure de toutes mes forces. Comme j'ai honte d'avoir eu peur de mon oncle et de la petite étrangère pour le vain plaisir de jouer avec cette peur! Pourtant, lorsqu'il était entré, n'avais-je pas entrevu tout ce qu'une destinée blâmable peut cacher d'infortune et d'innocence? Vous m'avez presque fait comprendre dès ce jour-là que ni les bonnes actions ni les mauvaises ne dépendent de nous, et qu'il n'existe en réalité qu'une vertu, celle de savoir plaindre. Et c'est pourquoi, aujourd'hui, où que vous soyez, que vous puissiez ou non m'entendre, il fallait que je vous remercie d'avoir, par ces quelques mots, ouvert toute grande pour ma petite âme la fenêtre qui donne sur les pays merveilleux de la pitié et du pardon.

Mon pauvre oncle Barnabé! Le lendemain, si tôt que je le vis, un irrésistible élan me fit sauter dans ses bras. Il en fut fort attendri. Mais déjà les signes de Miariza, à défaut de son langage, que je n'entendais point, me conviaient à jouer. Ma factice terreur de la veille était loin et ce fut avec joie que je me mis en devoir de courir après elle ou de m'en faire poursuivre ; j'essayai de grimper avec elle dans les arbres, mais elle était plus agile que moi et son rire clair tintait toujours bien au-dessus de ma tête, en des régions où, jusque-là, j'avais cru que les oiseaux seuls étaient capables de s'aventurer. D'autres fois, sur la prairie, après des courses folles, je parvenais à l'atteindre et nous roulions ensemble sur l'herbe en poussant des cris joyeux ; câline comme un jeune chien, Miariza s'amusait à me mordre tout doucement ; mais moi, alors, je ne bougeais plus ; un étrange plaisir faisait courir plus rapidement le sang dans mes veines, et je regardais ses yeux brillants et les traits délicats de son visage cuivré, et je respirais, pressé contre elle, un léger parfum de vanille et de thé.

De ce jour, ma grand'mère vécut dans la tristesse irritée de son cœur. Un grand malheur venait de la frapper. Une nuit, son chien Némorin avait été par mégarde enfermé dans la cuisine. Un cochon, orgueil de nos étables, y gisait éventré ; l'ingénieuse Ursule se proposait de l'accommoder en jambons et en saucisses. Mais la gloutonnerie de Némorin surpassait encore sa laideur ; pour charmer les ennuis de sa captivité, il dévora tant et tant de cette inépuisable pitance qu'on le retrouva, au matin, couché sur le carreau, le ventre tendu comme un tambour, la langue haletante, les yeux suppliants ; il mourut sur le coup de midi, malgré les soins qui lui furent prodigués, après une agonie fort douloureuse. J'étais dès lors le seul qui pût écouter les histoires de ma grand'mère et subir les conséquences diverses de sa tendresse. Mais la compagnie de Miariza me procurait des plaisirs plus séduisants et plus nouveaux, et, d'ailleurs, les récits de ma grand'mère pâlissaient singulièrement près de ceux au fil desquels, parfois, le soir mon oncle Barnabé, m'ayant pris sur ses genoux, se laissait entraîner. Que m'importaient Versailles, le roi, la reine et les coliques de la Polignac, alors que d'immenses et merveilleux horizons m'étaient tout soudain dévoilés?

Ciels contre l'azur de qui dansaient perpétuellement de chaudes poussières d'or!… Sous les flots transparents, auprès des îles, apparaissaient aux yeux des navigateurs, maritimes parterres de roses rosées, les floraisons des récifs corallins ; l'air du soir était animé par l'ardent bourdonnement des abeilles affairées autour du butin que leur fournissaient les arbres fleuris en toutes saisons ; et les parfums des fleurs sentaient déjà le miel des abeilles. Les indigènes à la peau cuivrée, à l'ombre des cases, se plaisaient à des jeux puérils et compliqués ; les bruits de leurs rires et de leurs disputes se mêlaient aux pépiements des perruches roses. Le long des humides prairies où la vie fermentait, où les raflésias monstrueuses épanouissaient à même l'écorce des arbres leurs fleurs purulentes et gorgées, les sœurs de Miariza passaient sur leurs chariots traînés par des poneys minuscules ; elles vivaient, oisives et heureuses, jouant avec leurs colliers de corail ou jonglant avec des balles de cornaline. Parfois les grands anthropoïdes, cachés sous les forêts des montagnes, avaient reniflé dans le vent leur odeur de vanille et de thé et venaient, égipans formidables, les ravir jusque sur les prairies du littoral. Au soir, les gongs résonnaient aux mains des prêtres ; d'île en île les voix monotones et sacrées saluaient l'apparition d'éclatantes étoiles, et le vent qui se levait faisait longuement frissonner aux frontons des pagodes le peuple aérien des clochettes de métal.

Et puis, un matin, la goélette repartait sur l'Océan, mollement poussée par les brises vers une autre île aussi belle et fleurie, vers un autre rêve…

C'était en ces pays que, pour l'instant, voyageait mon imagination. Ma grand'mère comprit bien que je lui échappais ; or ses souvenirs seuls l'intéressaient, mais elle ne les reconnaissait bien qu'en les racontant ; Némorin étant mort, nul auditeur ne lui restait plus ; alors les ressentiments qu'elle nourrissait contre mon oncle gonflèrent davantage son cœur et débordèrent bientôt en paroles amères et injurieuses.

Tous les matins mon oncle, tenant Miariza par la main, prenait la route de la Gontrie. Il allait à tous petits pas, revenait, repartait, allant chaque jour un peu plus avant. Mais l'angélus de midi sonnait toujours au clocher de Sérimonnes avant qu'il eût vu les briques du toit rougeoyer au milieu des branches vertes. Alors, se donnant à lui-même le prétexte de l'heure, il reprenait d'un pas presque allègre le chemin de notre maison. Il y avait environ huit jours qu'il était de retour et ce manège semblait devoir ne pas prendre fin, quand ma grand'mère accueillit mon oncle en ces termes :

— Ainsi donc, Monsieur mon frère, vous ne pouvez pas vous décider à rentrer chez vous? Avez-vous peur que votre noble épouse, soudainement transformée en furie, ne vous saute au visage… Ah! ah! ah! ah!… vous ne comptez pas pourtant passer ici le reste de vos jours? Nous n'avons que faire chez nous d'un vaurien de votre sorte, ni des guenons et autres bestioles dont il fait sa compagnie. Retournez chez vous… Si votre dame vous bat, rendez-le-lui bien, et fasse le ciel que l'un des deux reste sur le carreau et que l'autre crève à la suite de la bataille. Parbleu, ce ne sera point une grande perte!…

Nous venions de nous mettre à table. Mon pauvre oncle baissa le nez sur son assiette ; la cuiller tremblait au bout de ses doigts et bientôt des larmes tombèrent dans son potage. Je n'y pus tenir, et à mon tour je me mis à sangloter. Miariza, ayant vaguement compris, s'était levée et, regardant ma grand'mère avec des yeux brillants de colère, poussait des cris aigus ; tout son corps grêle et gracieux frémissait. Très triste, ma mère était sortie.

A présent que j'y pense, comme il y avait loin de ce pauvre homme si faible et si vieux qui pleura tout le jour en serrant Miariza dans ses bras à cet extraordinaire Barnabé de la Gontrie, qui avait ébloui Paris au temps de son orageuse jeunesse! Mais du moins les invectives de ma grand'mère eurent cela de bon qu'elles affermirent son courage. Le lendemain il s'arrêta devant la grille de son domaine, et enfin, le jour qui suivit ce jour, pour la première fois depuis près de quinze ans, il entra chez lui, et entendit les moineaux pépier, les dogues aboyer, le jet d'eau bruire, tandis que le vent vagabond du matin faisait grincer les girouettes et crépiter les unes contre les autres les aiguilles métalliques des sapins et les feuilles vernies des magnolias.

De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé ; ma grand'mère triomphante chantait des chansons gaillardes de sa jeunesse et allait répétant dans la maison :

— Ils se sont entredévorés, je vous dis, et la sauvagesse a mangé les restes. Ainsi soit-il, et que les flammes de l'Enfer les tiennent au chaud.

Elle avait un tel air d'assurance que je me sentais tout triste, malgré l'invraisemblance de ce qu'elle avançait. Pourtant il m'était déjà facile alors d'imaginer ce que j'imagine si bien à présent. Non, Barnabé de la Gontrie, ma chère tante Léocadie ne vous sauta pas au visage… Comme je vois bien votre retour dans la maison de l'amour et de la tristesse! Anne, qui fut votre nourrice, est allée avertir tout doucement ma tante après avoir baisé de ses vieilles lèvres votre joue ridée, hélas! presque autant que la sienne. Et ma tante est arrivée, les yeux troubles, ne pouvant croire… Tant de fois elle avait rêvé ce retour!… Elle a ouvert les bras, et peut-être a-t-elle eu la force de sourire alors que vous n'aviez pas même celle de pleurer. Et vous êtes resté trois jours accablé par une silencieuse douleur. Vous compreniez alors ce que nous sommes, et comme il est facile de manquer sa vie ; vous saviez, trop tard comme tout le monde, qu'il aurait été bien simple de rester auprès du bonheur, quand vous l'aviez à portée de la main, au lieu d'obéir à la force malfaisante qui vous l'avait fait chercher follement par toute la terre. Trop tard, trop tard!… Les injures de votre sœur vous avaient attristé sans vous abattre ; cette divine rosée de la bonté et de l'amour allait vous achever : ainsi la rosée du ciel donne plus d'éclat et de santé aux fleurs nouvelles, et fait tomber en pourriture celles qui déjà sont à moitié fanées.

Je revis mon oncle le dimanche. De tout temps il avait été pieux, mais l'âge l'avait incliné vers une exacte dévotion. Quelques instants avant le premier appel des cloches à la grand'messe, les grelots fêlés carillonnèrent sur la route au cou des rosses qui traînaient l'antique berline de la Gontrie. J'attendais ma mère à la grille du jardin, raide en mes beaux habits. Mon oncle me fit bonjour de la main, et Miariza, m'ayant aperçu, poussa des cris de joie. Ils imitaient ceux des oiseaux qu'affolait la lumière de cette matinée de printemps.

A la sortie de l'église, mon oncle, accompagné de Miariza, s'avança vers ma mère. Ils s'embrassèrent. Ma grand'mère, élevée dans les doctrines des philosophes de l'autre siècle, se moquait de Dieu comme du Diable et depuis longtemps n'allait plus à la messe, sous prétexte que sa goutte la tourmentait. Nous étions donc à l'aise pour nous parler. Mais mon oncle voulait avant tout exposer à ma mère son plus cher souci : il désirait que Miariza fût baptisée et communiât ; elle allait, supposait-il, avoir bientôt quinze ans, et il était grand temps que la vraie foi éclairât cette âme. Autour de nous, ahuris par Miariza et la présence de mon oncle dont le nom se murmurait de groupe en groupe, les habitants de Sérimonnes faisaient cercle. Ma mère dit :

— Voulez-vous que nous allions trouver M. le curé?

Il était dans la sacristie et quittait le surplis et la chape. C'était un bon gros homme de mine réjouie. Il chassait les loups des forêts et buvait le vin des vignes avec le même plaisir bruyant que traduisaient de grands éclats de rire. Au presbytère il était servi par une fort belle fille avec qui la rumeur publique le rendait coupable de fornication ; c'était bien possible ; en tout cas, je puis affirmer qu'il le faisait sans penser à mal. Mais, simple et d'une intelligence égale à celle des pasteurs de la montagne, il observait en ce qui touchait son ministère et les canons de l'église la plus scrupuleuse rigueur.

Quand il sut que mon oncle et ma mère venaient le prier de baptiser Miariza, il tourna les yeux vers le ciel et le trouble de son âme se peignit clairement sur son visage. Cette créature bizarre et jolie à la façon d'un démon femelle, qui lui souriait sans respect et jouait déjà avec le tissu doré de son étole, méritait-elle plus le baptême que les loups qu'il chassait ou que le chien qui gardait sa maison? N'était-ce point un sacrilège d'octroyer à une créature semblable le plus saint des sacrements? Et d'autre part ne risquait-il pas, en s'y refusant, de compromettre le salut d'une âme qui, à n'en juger que par les apparences, pouvait, après tout, être humaine. Ma mère, à moitié souriante, à moitié sérieuse, cita au bon curé l'exemple de saint Théodore le Nubien lequel, malgré sa peau noire comme la nuit et plus différente encore de la nôtre que celle de Miariza, n'en avait pas moins une grande gloire dans le Paradis, à la droite de Dieu. Mon oncle Barnabé et M. le curé hochaient la tête, l'un en signe d'approbation, l'autre sous l'effet d'une réflexion angoissante. Un enfant de chœur tapi dans un coin nous regardait bouche bée ; une guêpe bourdonnait ; le soleil qui traversait les vitraux de la sacristie était jaune, bleu et rouge sur le plâtre du mur.

Il y eut un silence ; après quoi M. le curé, très ému, nous demanda la permission d'aller méditer un instant au pied du maître-autel. Nous attendîmes. La décision de Dieu lui fut marquée comme onze heures sonnaient et il se hâta de venir nous en faire part. Il croyait pouvoir affirmer que Dieu accueillerait avec plaisir le baptême de Miariza. Celle-ci, qui avait déjà trouvé le temps long, s'était affublée des ornements sacerdotaux, malgré les supplications de mon oncle, et se promenait de long en large dans la sacristie en babillant de plaisir. Nous partîmes. Mon oncle avait promis au curé qu'il s'emploierait à la première éducation religieuse de la néophyte ; je le regardai : je ne me rappelle pas avoir vu quelque autre fois sur son visage l'expression d'une tendresse plus heureuse pour Miariza.

Mes visites à la Gontrie recommencèrent. Mon oncle se promenait lentement le long des allées, appuyé d'un côté au bras de son épouse et, de l'autre, sur sa canne. Il ne racontait plus d'histoires ; il parlait peu et, quand il lui arrivait de parler, ce qu'il disait était obscur le plus souvent ou manquait de suite ; il semblait alors que sa pensée s'échappait par un brusque détour à la poursuite de visions dont les reflets éclairaient un instant ses yeux ternis.

Mais, sur la fin de l'après-midi, il ne manquait jamais d'appeler Miariza et, assis sur un banc du parc, il lui exposait les principes de la foi chrétienne. Lilette et moi nous assistions curieusement à ces entretiens. Mon oncle usait du langage malais, en sorte que nous ne comprenions que des mots comme Dieu, communion, baptême, qui revenaient fréquemment dans son discours. Miariza faisait de son mieux pour les répéter et s'y essayait en penchant gentiment la tête à droite ou à gauche, comme font certains petits enfants quand ils s'appliquent à exprimer des images ou des idées nouvelles pour eux. Mais tout la distrayait, la vue d'une fleur, le chant d'un oiseau, ou les sifflements brusques des cétoines volant de rosiers en rosiers. Avec une patience et une fermeté que je juge aujourd'hui héroïques pour une âme brisée, mon oncle attendait que Miariza voulût bien de nouveau lui accorder son attention et reprenait alors son enseignement où il l'avait laissé.

Bientôt Miariza put gazouiller quelques mots de français. En tout cas Lilette, elle, et moi nous nous comprenions fort bien. Son grand plaisir, quand les jeux nous avaient lassés, était de revenir en notre compagnie sur ce que lui avait appris mon oncle. Elle l'écoutait avec intérêt, mais aussi avec méfiance. Il y avait depuis longtemps dans sa petite tête une idée du monde très arrêtée et qu'elle jugeait indiscutable. Et Miariza disait à peu près (car il me serait également difficile de reproduire par écrit le langage de Miariza et le parfum d'une fleur) :

— Voilà : il m'a dit des choses ; il sait beaucoup, mais il ne sait pas tout ; celui qui a fait la terre, l'eau, les arbres, et les hommes qui vivent sur le sol, et les autres bêtes de l'air et de l'eau, c'est le vieillard Aboua, qui habite un pays au bout de la mer. Quand il y a beaucoup de miel dans les ruches et de fruits aux branches, c'est qu'il est content ; quand les montagnes crachent du feu pour démolir la terre, c'est qu'il est irrité. Sa barbe lui descend jusqu'aux pieds, mais il vivra encore bien longtemps, et au moins jusqu'à ce que sa barbe soit deux fois plus longue. Lorsqu'on est mort, c'est qu'il nous a sorti le souffle du cœur ; alors les bons s'en vont aux bords de la rivière Oguilé, et ils ne font plus que rire, jouer aux dés, et se baigner toute la journée ; mais les mauvais hommes sont cousus dans des sacs avec des serpents et l'on enferme les mauvaises femmes avec les singes…

Je ne sais trop comment mon oncle s'y prit pour faire triompher le seul désir qui parût encore exister pour lui ; toujours est-il que M. le curé finit par juger la catéchumène digne des sacrements. Mais il eut grand'peine à lui faire subir une confession qui parut mériter ce nom et s'y reprit à trois fois avant de consentir d'une conscience à peu près tranquille à laisser aller les événements.

Le grand jour vint. Dès l'aube j'avais couru à la Gontrie. Sur le toit j'aperçus Miariza qui chassait les lézards. Cet exercice la charmait, car elle y pouvait employer son agilité et son audace. Les narines dilatées, les yeux luisants, elle restait en embuscade derrière une cheminée ; ses reins souples frémissaient comme ceux d'une chatte à l'affût, une de ses mains était levée. Les lézards que la nuit avait engourdis sentaient au fond de leur cachette la chaleur du jour et, bientôt, entre deux briques, apparaissait une fine tête écailleuse. Mon amie, haletante, la visait, et soudain laissait sa main s'abattre, puis, folle de joie, dansait le long des gouttières, tandis qu'entre ses doigts, au soleil, la bestiole éperdue frétillait.

On eut toutes les peines du monde à la faire descendre de là-haut ; mutine, elle faisait la nique à mon oncle, à ma tante, à moi-même ; mais la vue de la belle robe blanche, que mon oncle était allé chercher, la décida. Ma tante s'occupa de l'habiller. Miariza reparut ensuite, pleine d'orgueil. On ne put en aucune façon lui enlever un affreux collier de perles bleuâtres, parure d'une poupée de Lilette, qu'elle avait mis à son poignet fin en manière de bracelet.

Miariza reçut les noms de Marie-Agathe. Ma mère était marraine, mon oncle parrain. Ma grand'mère, naturellement, n'était pas venue avec nous, mais l'on sut qu'elle s'était dissimulée dans un coin de l'église, espérant sans doute que la sauvagesse ferait quelque esclandre. Ce qui l'aurait bien réjouie. Mais son attente devait être déçue ; l'appareil et la pompe du culte intimidaient Miariza, et dans cette humble église, qui dépassait en magnificences tout ce qu'elle avait pu imaginer, une sorte de terreur sacrée l'envahissait ; en outre, les sons de l'harmonium la plongeaient dans le ravissement : tous sentiments qui se traduisaient sur son visage par des signes qu'il était facile de prendre pour ceux du recueillement et de la piété. L'attitude de Miariza, durant les diverses cérémonies, fut donc véritablement édifiante. M. le Curé sentit s'évanouir les inquiétudes dont il n'avait point cessé d'être tourmenté. A ce propos, durant les vêpres, il improvisa sur la fin de son sermon un paragraphe ; la bonté de Dieu et l'excellence de la décision qu'il avait prise y furent louées également.

Il y eut un grand dîner à la Gontrie. Mon oncle avait invité ses amis d'autrefois. Ils vinrent. La vieillesse incline au pardon et le temps conduit l'oubli par la main. Les dames voulurent bien ne point se rappeler que jadis ma tante avait été danseuse. D'ailleurs, les aventures de Barnabé de la Gontrie et la personne de Miariza excitaient une vive curiosité. A partir de six heures, les hôtes arrivèrent des châteaux voisins. Les chevaux firent sonner leurs grelots à l'entrée du parc et les attelages s'alignèrent sur la route.

La douairière d'Houeilhacq parut la première. Mon oncle l'alla chercher jusqu'au bas du perron et lui offrit son bras, qu'elle prit avec une révérence solennelle. Elle avait une robe de satin puce à ramages et une mantille blanche sur ses cheveux poudrés. En face de ma tante elle s'assit tout doucement ; elle semblait craindre que le moindre mouvement ne la brisât ; elle parlait aussi peu que possible, approuvait le plus souvent par de lentes et menues inclinaisons de tête et, s'il lui arrivait d'ouvrir la bouche, elle fermait les yeux et joignait les mains. Puis, ce furent M. le Curé, le médecin et le tabellion qui, de compagnie, étaient venus à pied de Sérimonnes ; la poussière adoucissait l'implacable noirceur de leurs effets. Le vidame d'Oos et sa femme se donnaient le bras, lui haut en couleur et en taille, superbe encore, elle toujours jolie sous ses cheveux déjà grisonnants ; après vingt ans de mariage, ils semblaient aussi amoureux qu'au premier jour. Il n'est rien qui échappe si peu aux enfants que la tristesse des personnes qui leur sont chères ; durant le repas, je remarquai que ma tante, quand elle regardait les d'Oos, avait presque les larmes aux yeux.

A présent les domestiques annonçaient presque à chaque instant de nouveaux venus. Les beaux et rudes noms pyrénéens, en sonnant sur leurs lèvres, déchiraient le silence comme d'un coup de dague. C'étaient le marquis de Hount-Cabirac, le chevalier d'Aguesherrades, les Pechcorconat, les Castelcourrilh. La nuit arrivait à pas de velours. J'étais assis avec Lilette aux genoux de maman dont la douce main caressait tour à tour mes cheveux et ceux de ma petite amie. Je revois en mon esprit tous les invités ; les hommes plaisantent entre eux, les femmes causent presque à voix basse. La lune se lève et joue, timide encore, sur les tentures du vieux salon… Comme tous ces gens me paraissaient dès lors lointains et presque imaginaires dans la pénombre, comme ils ressemblaient à ceux que je faisais passer dans mes rêves perpétuels! — Où sont-ils à présent, tous ceux qui furent à la Gontrie ce soir-là? Hélas! petit Calixte Vidal, vous aviez déjà deviné que les personnages de vos rêves étaient en fin de compte aussi réels que tous les acteurs qui ont un rôle dans la comédie nuageuse et falote de la vie.

On savait que ma grand'mère, bien qu'invitée, ne viendrait pas. On n'attendait donc plus que M. Laubamont et M. de Parpelonne. L'alchimiste et l'ancien marin étaient fort liés. Ils ne pouvaient supporter l'un et l'autre que leur compagnie réciproque. Les discours des autres hommes ne les intéressaient pas. Il est vrai que ceux de M. Laubamont n'intéressaient pas M. de Parpelonne et que ceux de M. de Parpelonne n'intéressaient pas M. Laubamont. Mais il y avait entre eux une sorte de pacte. Ils racontaient en même temps, quand ils se trouvaient seuls, l'un ses expériences, l'autre ses voyages et, comme ils avaient fini par s'y accoutumer, ils s'aimaient très tendrement. Ils entrèrent ensemble. Un valet qui portait une torche les précédait.

Le dîner fut fort bon et les convives s'animèrent. M. Laubamont, à qui les vieux vins déliaient la langue, nous confia dès les entrées qu'il avait trouvé la pierre philosophale, mais que, terrifié par son pouvoir, il n'avait pas balancé à la jeter dans le Gave après avoir détruit tous les papiers où la marche de ses recherches était consignée. Pour l'instant il voulait produire des êtres vivants par le seul moyen de ses alambics et de ses cornues ; il ne désespérait pas, si le ciel le laissait en vie quelques années encore, de voir le jour où l'on créerait les hommes de cette façon : « Ce que je souhaite ardemment, ajouta-t-il, car ainsi l'amour, qui est le pire des maux, n'aura plus de raison d'être. »

Les dames poussèrent des cris d'indignation ; sans prendre la peine de leur répondre, M. Laubamont partit dans son histoire :

— J'étais récemment penché sur mes appareils depuis une nuit et un jour. La nuit revenait. Dans le fourneau, sous la grande bassine de cuivre, le feu grondait bruyamment. Quand je jugeai le moment venu, j'ouvris la bassine et je lançai de l'eau sur les éléments de vie sublimés qui s'y trouvaient enclos et qui sont le fer, le sel et la chaux vive ; j'y avais joint de la poussière, car il est dit dans les Écritures : « Tu n'es que poussière. » La vapeur sifflante rejaillit jusqu'au plafond, et la lampe renversée s'éteignit. Mais à la clarté diffuse de la lune, je vis s'élancer au-dessus du fourneau un être fantastique, assez semblable à un homme minuscule et ailé. Il voleta quelques secondes et tomba sur le sol. Je me précipitai vers lui, et il rendit le dernier soupir entre mes mains ; une émotion intense faisait battre mon cœur ; sous l'effet de cette émotion sans doute et de ma fatigue, qui était grande, je dus perdre connaissance et m'endormir subitement. A mon réveil, il faisait grand jour ; le feu s'éteignait dans le fourneau et, à mes côtés, sur le sol, je remarquai un petit tas de fer, de sel, de chaux vive et de poussière : les éléments un instant fondus s'étaient désunis tout de suite, à cause d'une maladresse encore inconnue que j'ai dû commettre pendant l'opération. Mais dès à présent je suis assuré du succès de mes expériences.

La plupart des convives secouèrent la tête, pour bien montrer leur incrédulité. Mais la douairière d'Houeilhacq fit un grand signe de croix, et le curé indigné dit que si, avec l'aide du Diable, on pouvait arriver à ce résultat, le seul fait d'être animé par un semblable dessein était une offense à Dieu, lequel avait une fois pour toutes créé les êtres au jardin de l'Éden et n'entendait point que les hommes eussent l'orgueil de l'imiter en cette œuvre. M. Laubamont répliqua vertement et la discussion allait s'échauffer. Mais les récits que M. de Parpelonne faisait de ses voyages vinrent heureusement détourner l'attention. De nouveau mon imagination se joua délicieusement parmi les paysages étrangers, au bord des mers qui reflétaient des cieux éclatants. Mon oncle avait jusque-là gardé le silence, mais les discours de l'ancien marin trouvèrent un écho dans son âme et, à son tour, il parla sur ce sujet avec abondance et passion. Ses yeux, à présent, étincelaient ; et, tout en discourant, il regardait Miariza qui, charmante en sa robe blanche, essayait parfois de comprendre ce que l'on disait et se consolait de n'y point toujours parvenir en donnant satisfaction à sa gourmandise.

Le dîner fini, les convives se dispersèrent dans les jardins. Barnabé de la Gontrie demeura, ainsi que Miariza, qui ne pouvait se résoudre à se séparer des meringues. Je dois dire que Lilette et moi nous nous en régalions aussi fort voluptueusement. Bientôt mon oncle fit signe à la petite sauvagesse de s'approcher et il lui parla en langage malais. Je m'en souviendrai toujours ; notre amie l'écoutait en croquant de ses dents pointues les pâtes légères et sucrées des meringues ; elle paraissait toute joyeuse ; elle frappait ses mains l'une contre l'autre, trépignait et finalement sauta au cou de mon oncle et lui fit mille caresses.

Puis M. Laubamont et M. de Parpelonne vinrent saluer celui-ci, qui les embrassa fervemment, et comme s'il eût dû ne plus les revoir jamais. Ils partirent et Lilette suivit son père. Nos hôtes, que mon oncle était allé retrouver, conversaient sur le perron. Alors, Miariza me prit par la main et m'entraîna dans une allée obscure du parc ; au pied d'un arbre, elle s'agenouilla, gratta le sol ; bientôt une petite boîte apparut. Miariza me fit comprendre que des merveilles y étaient enfermées. Je ne bougeais pas et ne soufflais mot : cela ressemblait à un conte de fées ; mais ma stupéfaction devait être toute négative : il n'y avait dans la boîte que les objets les plus futiles et les plus vulgaires : des clous, des débris de glaces, des morceaux de fer blanc, une cuiller à café et quelques sous neufs. Miariza semblait pourtant attribuer à tous ces riens une grande valeur. Un à un, elle les fit disparaître dans sa poche et gazouilla :

— Miariza emporte jolies choses… Miariza part bien loin, sur l'eau, avec Barnabé.

Je compris. Je sentis ma tête très lourde sur mes épaules et volontiers j'aurais cru que tout mon cœur se déchirait. Miariza vit luire des larmes dans mes yeux. Elle m'entoura de ses bras et me couvrit de baisers. Elle me fit entendre qu'il fallait me taire. Elle n'aurait pas eu besoin de me le dire ; même alors, je comprenais qu'il ne pouvait pas en être autrement… Il le fallait, il le fallait… Et je répétais sans fin ces mots en moi-même, tandis que les baisers de Miariza glissaient sur mon visage et que je respirais pour la dernière fois son léger parfum de vanille et de thé.

Quand le moment fut venu de rentrer à Sérimonnes, j'embrassai mon oncle tout simplement, mais sans l'oser regarder en face, de peur d'éclater en sanglots. La voiture fila au grand trot dans la nuit. Il me semblait qu'un rêve finissait, que deux ombres, l'une accablée et triste, l'autre souple et joyeuse, s'évanouissaient au milieu d'immenses brouillards… Bientôt, brisé par l'émotion, je m'endormis dans la voiture si profondément que maman m'emporta, me déshabilla et me mit au lit sans me réveiller.

Le lendemain, à la Gontrie, ce fut en vain qu'on chercha mon oncle et Miariza. Leurs lits n'étaient pas défaits, et tout le monde savait à quoi s'en tenir avant même d'oser renoncer aux recherches. Barnabé de la Gontrie, ayant trouvé qu'il était trop tard pour jouir du bonheur réel qu'il avait refusé jadis, préférait terminer sa vie à la poursuite désenchantée d'un bonheur imaginaire.

… C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la Gontrie qui se perpétue, la nuit noire où passent des ombres. Mais ces ombres sont devenues très nombreuses et très bizarres. Parfois aussi des flammes entourent ma tête, et comment se fait-il qu'elle ne fonde pas au milieu d'elles comme un rayon de cire? En s'éloignant, ces flammes éclairent davantage les êtres qui peuplent le monde autour de moi. Je les reconnais : voici, au premier plan, mon oncle et Miariza qui semblent à chaque instant s'enfuir pour toujours ; çà et là volètent les bergers et les bergères de mes rideaux, et il y a encore Mme de Lamballe, dont la tête roule à mes pieds ; elle danse sans tête au son d'une chanson de ma grand'mère :

Quand je perdis la tête

Par amour de Tircis…

et cette chanson, à présent, je la comprends bien, et c'est vrai que la princesse a perdu la tête. Ma mère et ma grand'mère semblent bien passer dans ces parages, mais loin, bien loin de moi, et derrière un mur d'ombre si épais!… Je les appelle à mon secours… Hélas! jamais leurs mains ne pourront arriver jusqu'à moi, et l'horrible cauchemar, en s'éternisant, est devenu la réalité elle-même… — Puis c'est la nuit absolue, douce, reposante, où je me sens rouler comme une plume sur un fleuve de lait, et enfin un beau matin je me retrouve comme après un long sommeil dans mon petit lit. J'ai peine à bouger, tant je suis faible. Mais cette faiblesse ressemble à l'amollissement d'un immense bien-être, je me trouve très heureux, et je souris au soleil qui entre par les fenêtres ouvertes ; la vie a une saveur charmante et toute neuve… Ma mère est à mon chevet. Je l'appelle : « Maman… maman… » Comme le son de ma voix est drôle! Il me semble que je l'entends pour la première fois… Je reconnais des amis de ma famille, et M. le curé et M. Cabardos, le médecin… Parfois maman se penche vers moi et m'embrasse follement, en pleurant de joie. Ursule me raconte des histoires ; Lilette vient avec des livres d'images et, quand elle me regarde, ses yeux sont pleins d'une tendre curiosité. Jamais je ne l'ai trouvée si jolie ; je veux très souvent qu'elle m'embrasse, car ses baisers ont une véhémente douceur… Enfin, un jour, Ursule m'annonce que j'ai failli mourir, que j'ai eu très longtemps tout le feu d'une fièvre maligne dans la cervelle et qu'à présent je suis guéri.

Quand on me permit de descendre au jardin, l'automne y était déjà. L'herbe roussie et les arbres aux feuilles pourprées respiraient leur acre et douce odeur d'arrière-saison. Les porte-nouvelles bourdonnaient au-dessus des dernières roses dont ils suçaient la liqueur de leur trompe déployée sans interrompre leur vol précipité, immobile et sonore. Les chasselas et les malagas gorgés de jus pendaient en longues grappes aux treilles qu'animaient les abeilles gourmandes. Au crépuscule, on entendait sur les montagnes voisines les appels des cors pastoraux, et les moutons, qui sentaient déjà l'hiver dans l'automne, bêlaient vers la vallée et les chaudes litières des étables délaissées.

C'était à présent dans notre jardin de Sérimonnes que le domestique de M. Laubamont amenait Lilette tous les jours. Nous nous y promenions, paisibles et sages, sans plus avoir de goût pour les jeux bruyants dont nous avions jadis fait si souvent nos délices. Nous allions l'un et l'autre sur nos douze ans. Qu'elle était jolie! D'épais cheveux noirs encadraient son fin visage un peu pâle, et j'aimais bien, quand elle riait, à voir ses petites dents briller derrière ses lèvres. Mais Lilette ne riait guère ni ne parlait : Lilette, vous étiez déjà un puits profond de silence et de mystère. Quand nous étions assis dans le jardin, elle laissait souvent reposer sur moi ses yeux sombres ; que se passait-il derrière leurs voiles, dans cette petite âme? Je disais : « A quoi penses-tu, Lilette? » Et les yeux noirs devenaient encore plus noirs : « Je ne pense à rien… je ne pense à rien, » répondait-elle.

Ainsi, pour la première fois, j'étais soucieux de voir en Lilette Lilette elle-même, et non plus seulement la compagne préférée de mes plaisirs enfantins ; et l'inquiétude de cette énigme se confondit dès lors avec celle d'un naissant amour… J'aurais voulu être très grand déjà, très fort, et emporter mon amie dans un pays lointain où j'aurais été roi, où elle aurait été reine ; nous aurions habité des palais fastueux que mon rêve construisait avec minutie (comme vous y auriez été belle en petite reine, Lilette!). Et j'imaginais tous les soirs, avant de m'endormir, notre départ pour le beau pays, au galop d'un cheval fougueux, sur une route qui escaladait l'horizon des montagnes.

J'avais eu bien souvent le désir d'interroger les miens sur ce qui se passait à la Gontrie. Parfois, sans prendre garde que j'étais là, on avait tenu des propos qui m'avaient laissé pressentir un grand malheur. Presque tous les soirs je voyais partir ma mère sur la route que j'avais jadis suivie tant de fois. Ursule l'accompagnait ; elles allaient très vite. Je ne sais quelle appréhension et quelle timidité m'avaient toujours empêché de demander à ma mère la permission de venir avec elle. J'ouvris mon âme à Lilette. Elle me dit simplement :

— Il ne faut pas parler de la Gontrie, nous n'y reviendrons jamais plus : ta tante est folle.

Je fus plein de tristesse et de terreur.

— Lilette, demandai-je, est-ce qu'elle est comme ce chien fou qu'on tua un dimanche devant l'église à coups de fusil?

— Je ne sais pas. Mon papa m'a dit : « Tu n'iras plus à la Gontrie, et Calixte et toi vous n'en parlerez jamais. » Tu vois bien qu'il ne faut pas que nous en parlions…

Pourtant, le lendemain, lorsque, après une nuit troublée de mauvais rêves, je proposai à Lilette de nous échapper à travers les champs et d'entrer dans le parc de la Gontrie une minute, rien qu'une minute, pour voir, les yeux brillants de ma petite amie me firent bien comprendre que j'allais au devant d'un désir secret. Nous partîmes. La journée était lourde ; de gros nuages s'amoncelaient sur les montagnes ; j'étais très las ; vers la fin, c'était Lilette qui m'entraînait : « Allons, viens!… » Une sorte de fièvre avivait le rouge de ses lèvres et le rose de ses joues.

Nous nous étions glissés dans le parc à travers un trou de la haie. Nous nous avancions à tout petits pas et, cependant, je reconnaissais les lieux où j'avais si souvent joué sans penser à rien qu'à la douceur des minutes fugitives. Mais à présent, à l'attrait de notre escapade audacieuse, à l'attente de prodiges effrayants, se mêlait en moi une mélancolie que je n'avais point éprouvée jusque-là ; déjà je pensais à des choses qui avaient été et qui n'étaient plus, déjà les eaux du fleuve où la vie nous entraîne tous roulaient à mes côtés des feuilles mortes…

Miariza! c'était au pied de cet arbre que vous aviez caché vos trésors naïfs… O Miariza, lointaine petite amie, rêve d'une saison d'été, où étiez-vous alors et où êtes-vous à présent? Distinguez-vous seulement aujourd'hui, si vous vivez encore, le voyage que vous fîtes dans nos pays des visions que les douces nuits de là-bas conduisirent en votre enfance autour de vos sommeils? Avez-vous mis le feu au bûcher funéraire d'un vieillard qui vous adorait et que vous chérissiez? Avez-vous pensé quelquefois au petit Calixte, et, par delà les mers, lorsque le soir tombe, le son des clochettes aux frontons des pagodes éveille-t-il en vous le souvenir des Angélus, Miariza qui fûtes un jour Marie-Agathe et qui, redevenue Miariza, attendez sous les arbres en fleurs, parmi les pépiements des perruches roses, l'heure où le Vieillard Aboua vous conduira aux bords de la rivière Oguilé, plus désirable que notre Paradis?

Et voilà ce que déjà je me disais, sous les feuillages du parc resté le même et où Miariza ne reviendrait plus… Tout à coup, Lilette me poussa derrière un buisson en me faisant signe de me taire. A travers l'entrelacs des arbustes, nous vîmes venir ma tante de la Gontrie. Elle allait à petits pas et regardait çà et là dans le vague ; parfois ses lèvres remuaient et elle faisait des gestes comme si elle avait conversé silencieusement avec une personne invisible et présente. Soudain là-bas, sur la route, la grêle chanson d'une vielle s'envola. Il n'y avait rien là d'extraordinaire, car, souvent, de petits Savoyards passaient par chez nous en faisant sauter des marmottes aux sons de leur instrument. Mais ma tante, s'étant arrêtée, parut écouter avec attention. Puis elle pinça du bout des doigts ses cotillons, et se mit à évoluer en sautillant sur un rythme que ses seuls souvenirs devaient dessiner en son esprit. Léocadie Logardin dansait.

Elle dansait, la tête renversée. Ce fut d'abord une promenade avec des arrêts brusques durant lesquels elle ouvrait les bras et souriait. La promenade devint plus lente : il semblait décidément que quelqu'un fût là que la danseuse conduisait à sa suite et vers qui elle se retournait comme pour l'appeler. Le mystérieux invité dut s'enfuir, car la danse s'accéléra en poursuite circulaire ; et cela dura longtemps. Après quoi ma tante mima la douleur et le désespoir ; ses gestes étaient brusques et incohérents comme des sanglots. Autour des cercles que suivait la danse, elle était emportée ainsi que dans un tourbillon ; les cercles se rétrécirent de plus en plus ; elle finit par tourner sur elle-même, puis, brusquement, s'arrêta. Alors elle se tint sur la pointe des pieds, les bras levés, comme pour prendre l'élan et se précipiter dans un gouffre. Enfin, ce fut une fuite éperdue sous les futaies et la danseuse disparut à nos yeux. Nous entendîmes quelques instants encore, sous ses pieds rapides, le craquement des feuilles mortes.

Nous nous disposions à la suivre et nous sortions déjà de notre cachette quand l'apparition d'Anne nous cloua sur place. Notre vue parut l'épouvanter ; elle accourut et s'écria :

— Allez-vous-en, allez-vous-en vite, petits malheureux!…

Nous n'en voulûmes pas savoir plus long et nous partîmes, dans notre émotion, plus vite encore que nous n'étions venus. Malgré la chaleur accablante, Lilette bondissait dans les prairies, légère, sans paraître lasse ; combien cela dura-t-il? J'avais soif, le sang bourdonnait à mes tempes ; parfois elle se retournait vers moi en riant, moqueuse… Que de fois dans ma vie je devais me rappeler cette course!

Nous arrivâmes enfin. Quand nous atteignîmes la petite porte de notre jardin, les grondements du tonnerre retentissaient avec un bruit de rochers déracinés roulant aux flancs des montagnes.

Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma pauvre tante. Peu de temps après, elle retrouva la raison. M. Cabardos, le médecin, en revenant de sa visite quotidienne, l'apprit à ma mère : Mme de la Gontrie gardait le lit ; elle était extrêmement faible, mais aussi sensée que possible ; elle lui avait plusieurs fois demandé que ma mère, en venant la voir, m'amenât. Et M. Cabardos ajouta :

— Vous pouvez lui faire ce plaisir : la pauvre dame n'en a plus pour longtemps.

Et Lilette vint avec nous. Nous trouvâmes ma tante dans sa chambre, assise sur un fauteuil ; elle était fort pâle. Elle fit signe à Lilette et moi de nous approcher d'elle, puis nous embrassa en pleurant. Nous ne parlions guère. Par la fenêtre ouverte nous regardions les sommets bleutés qui découpaient le ciel. Nous écoutions tinter des milliers de clarines ; car, sur les penchants, les troupeaux dévalaient en se rapprochant des villages ; leurs toisons floconneuses les faisaient ressembler à des nuages blanchâtres errant le long des montagnes. Puis, au loin, un berger entonna la vieille chanson de notre pays :

Ces montagnes qui sont si hautes

M'empêchent de voir où sont mes amours…

La voix traînait longuement, comme désespérée, sur les derniers mots : « Mas amous ount soun… Mas amous ount soun… » L'écho les répétait dans les vallées prochaines. Les autres bergers, ayant reconnu le chant fraternel, de montagne en montagne, reprenaient en chœur le lent, mélancolique et bizarre refrain : Diretoun, toun tène diretoun… Et la sonorité de l'espace amplifiait jusqu'à l'infinité son des voix.

Baissez-vous, montagnes, plaines, haussez-vous

Pour que je puisse voir où sont mes amours!

C'était la fin du jour. Déjà les feux s'allumaient sur les monts ; les fumées s'élevaient toutes droites en gerbes grises qui s'épanouissaient dans les nuages. Les clarines tintaient encore, mais plus doucement : on eût dit que le brouillard montant voilait leur son comme les lignes du paysage. L'angélus se traîna le long du ciel. Ma tante écoutait le chant, frémissante et accablée.

Si je pensais les voir ou les rencontrer,

Je passerais l'eau sans peur de me noyer.

Ma tante se leva brusquement, poussa un grand cri… « Diretoun toun tène diretoun », psalmodiait une dernière fois le chœur pastoral… Elle essaya de s'avancer vers la fenêtre ; elle chancelait… Ma mère ouvrit une porte et appela la servante : « Anne! Anne!… » Des pas dans le corridor… Cependant maman courait vers ma tante qui venait de tomber lourdement sur le plancher. Anne entra. Je m'étais réfugié contre le mur et Lilette m'avait suivi. Comme il avait fait froid soudain! il me semblait qu'il n'y avait plus que de la neige dans mes veines ; et quel silence! On n'entendait plus rien que les douloureuses exclamations de ma mère et d'Anne, parfois…

Ma tante était morte. Les bergers avaient fini leur chanson.

Il y eut à l'enterrement la plupart des personnes qui avaient assisté au dîner donné par Barnabé de la Gontrie. Je les revis de près au banquet funéraire, qui était alors d'usage chez nous. Cette fois ma grand'mère avait bien voulu être des nôtres ; elle essayait de dissimuler sa joie, car elle savait vivre, mais elle n'y pouvait pas tout à fait parvenir. Sa vieille amie d'Houeilhacq, pour la flatter, lui disait à mi-voix :

— Dieu est comme les bons jardiniers, il coupe les branches pourries sur les arbres de son verger.

D'autres déploraient le sort de cette pauvre femme, et Barnabé de la Gontrie était, à les entendre, coupable de sa mort. Quelques-uns enfin plaignaient Barnabé aussi bien que son épouse, et je pense qu'ils avaient raison. M. Laubamont racontait :

— Il avait des ailes, il avait des ailes, et rampait pourtant à la façon d'un serpent. S'il est mort, c'est que je ne savais vraiment comment nourrir une bête aussi singulière.

Mais M. de Parpelonne lui répondait :

— Tout cela n'est rien, mon cher ami, à côté de ce qui m'advint un jour à Singapore…

Et peut-être bien que ces deux hommes étaient encore les plus sensés, qui poursuivaient leurs pensées familières sans se préoccuper d'événements dont nous ne sommes pas les maîtres et du vain bourdonnement de la vie.

L'après-midi, je m'égarai avec Lilette au fond du jardin. L'automne agonisait ; l'odeur déchirante des chrysanthèmes se mêlait à l'arome amer des feuilles moisies. Nous regardions, au ciel gris, très haut, passer des vols triangulaires de grues. Je pensais : « Le jour de Toussaint, je partirai pour Toulouse et l'on m'y enfermera dans un collège. » Quelle tristesse! Je serrais parfois très fort la main de Lilette pour me sentir enveloppé par le cher regard obscur de ses yeux. Je me répétais : « Elle est tout mon bonheur… elle est tout mon bonheur… Je veux le lui dire, il faut que je le lui dise. Et nous nous en irons tous deux, bien loin, je ne sais pas où… »

Mais je ne disais rien de tout cela ; je ne savais que dire : « Ma petite Lilette!… » Elle avait passé son bras autour de mon cou. Nous nous étions assis sur un banc, un vieux banc de pierre rongé de mousse. J'inclinai ma tête sur son épaule et je sentis ses fins cheveux caresser ma joue. Je n'y tins plus ; je me mis à pleurer à l'ombre de ce voile odorant et tiède. C'était si bon, c'était si doux, c'était… c'était… Est-ce que je savais? Et je murmurai éperdument :

— Lilette, Lilette, il faut nous marier nous deux ; promets-le-moi, jure-le-moi…

Elle ne répondit pas, mais ses petites mains serrèrent mon front et attirèrent ma face contre la sienne. Elle était grave, et dans ses yeux noirs, si près pourtant de mêler intimement leurs regards aux miens, l'énigme demeurait encore. Que m'importait? N'étaient-ils pas dès ce moment deux lacs profonds où j'étais heureux de laisser mon âme s'engloutir?… Et, nos bouches étant toutes voisines, il se trouva que le Prince Amour apprit alors à deux enfants le baiser qui est le plus précieux de ses trésors.

Ce fut en cet instant précis que ma grand'mère, qui nous cherchait, nous aperçut. Sa voix résonna, terrifiante, à côté de nous. Mais je restai seul ; Lilette, souple et rapide comme une biche, avait disparu.

— Holà! holà! voici un garçon qui commence jeune à s'en prendre à la vertu des dames. Attends un peu, mauvais sujet!

Je crois avoir dit que, malgré son âge, ma grand'mère était fort vigoureuse… Elle me souleva de terre et me tint pressé contre elle, les bras et les jambes battant le vide : je sentais la rougeur de la honte et de l'indignation me monter ou plutôt me descendre au visage, et les sarcasmes impétueux, qui allaient leur train au-dessus de moi, me pénétraient comme d'atroces piqûres d'épingles, tandis que je sentais sur mon derrière la brûlure de la fessée qu'elle m'administrait méthodiquement, d'une main allègre et impitoyable.