IV

Lilette, Lilette, je ne voulais pourtant pas davantage parler de vous…

Étant petit, je m'en souviens, quand je m'étais coupé ou égratigné, je ne pouvais pas me décider à laisser mon bobo tranquille avant de l'avoir envenimé… Mais alors une bonne fée veillait sur moi et arrivait toujours à point avec des trésors de tendresse et une provision d'arnica, tandis qu'à présent, hélas! je ne me donne plus impunément l'amer plaisir d'être le bourreau de moi-même.

Lilette, Lilette, je ne regrette pas les jours passés au collège, puisque je ne vous ai sans doute jamais mieux possédée que là. Oh! certes, vous n'étiez pas restée à Balem, là-haut, là-haut, sur la montagne, et je vous avais emmenée avec moi. Et n'êtes-vous pas avec moi aujourd'hui encore?… Mais en ce temps-là vous viviez dans mon espérance et, maintenant, vous êtes morte dans mon souvenir…

Il y a de longs soirs d'hiver où, dans l'étude tiède, grincent les plumes, où l'huile des lampes brûle en sifflant doucement ; on entend, au dehors, le long des murs, dans les rues désertes, gronder l'âpre vent du Languedoc… La tête entre les mains, je pensé à vous. Sur des feuilles éparses je trace les plans de la maison où nous vivrons l'un près de l'autre ; ma sollicitude n'a rien négligé ; je jouis déjà de votre surprise charmante ; vous parlez, vous me dites : « C'est vraiment dans le paradis que tu m'amènes… » Je dessine aussi un jardin, j'écris le nom des arbres dont il faudra peupler le verger… Je me souviens soudain de l'éclat de vos yeux quand vous suciez le miel des figues à même leur chair craquelée ; c'étaient presque des baisers que vous donniez à ces fruits et votre gourmandise avait pour eux un air d'amour ; et j'imagine la volupté de vous voir un jour, de la fenêtre où, tout heureux, je me dissimule, vous diriger, petite et blanche, vers les figuiers plantés là-bas à profusion…

Il y a des jours éclatants de lumière où, par les fenêtres ouvertes, m'arrivent les voix des gabariers qui chantent le long du canal ; des jurons, des coups de fouets, des piétinements de chevaux retentissent sur le chemin de halage… Tout au bout du canal je sais qu'il y a la mer… Je vois des vaisseaux déployer leurs voiles et fuir en frémissant sur les flots rosés, dans l'aurore… Je marque sur mon atlas les pays que nous visiterons plus tard : où serez-vous plus belle et douce qu'ailleurs, quels cieux iront le mieux à vos yeux, à vous toute?… N'est-ce pas que ce ne sera pas assez de toute la terre pour y promener triomphalement notre bonheur?…

Quand je revins à Sérimonnes pour les vacances, j'appris que M. Laubamont était allé s'installer provisoirement à Paris. La solution du problème qui le passionnait lui échappait toujours au moment même où il était assuré de la tenir ; pourtant il ne conservait aucun doute sur l'excellence et l'exactitude de ses formules ; donc l'insuccès était dû à l'insuffisance de son matériel scientifique ; mais il pensait trouver dans la capitale des machines et des laboratoires assez perfectionnés pour lui permettre de mener ses expériences à bonne fin.

Et, dès lors, ce fut tout à fait solitaire que je me promenai sous les vieux arbres du jardin natal. Je n'en éprouvai aucune tristesse ; c'était si bon de cultiver mes rêves à l'endroit même où ils devaient un jour s'épanouir en réalités! Il me semblait même que j'aurais été gêné par la présence de ma petite amie… Peu à peu, toute sa personne, telle que je l'avais connue, s'effaçait en ma mémoire et, à mesure que le temps détruisait telle ou telle partie de l'image tracée en moi, je la restaurais à mon gré. Ainsi Lilette se parait tous les jours de grâces et de vertus nouvelles.

Je possédais donc l'amante idéale, celle qui était à chaque instant selon mon désir et dont les sentiments et les pensées n'avaient rien de secret pour moi, puisque je me chargeais constamment de les lui fournir en leur donnant la teinte de mon âme et la couleur du temps… J'étais parfaitement heureux : au seuil de l'existence, l'imagination est industrieuse et fraîche, les illusions accoururent spontanément vers nous, nous n'avons pas encore de passé, nos fronts sont tournés uniquement vers l'avenir, l'espoir règne en maître et, comme il suffit au bonheur, il n'est alors jamais nécessaire que le bonheur soit réel pour avoir son prix.

Quelques mois plus tard, je vis arriver Guilhem Cabrit au parloir du collège ; le pauvre homme n'était jamais sorti de son village et, après avoir traversé Toulouse à ma recherche, il avait les yeux brillants et hagards des hommes que des mirages ont éblouis. Tout de même il avait pensé à m'acheter des gâteaux. Il me dit qu'il venait me chercher parce que Mme de Castel-Baigts, dont la santé n'allait pas très fort, voulait me voir ; je n'eus pas besoin d'en entendre plus long pour être tout à fait renseigné : ma grand'mère allait mourir et, pour la première fois, l'idée de la mort m'apparut dans toute sa force ; certes, j'avais moins aimé ma grand'mère que ma tante de la Gontrie, mais j'avais entrevu celle-ci comme dans un songe, elle avait été quelque peu pareille aux héros d'un conte, qui, le conte fini, s'évanouissent, tandis que celle-là, que j'avais connue dès ma naissance, me paraissait vaguement avoir existé depuis toujours ; je ne m'attendais pas plus à la voir disparaître que notre maison ou notre village… Et je pleurai beaucoup ; puis les gâteaux de Guilhem Cabrit me consolèrent.

A mon arrivée je trouvai ma grand'mère fort proprement couchée dans son lit, bien peignée et coiffée de sa plus galante cornette ; elle venait d'entrer en fureur parce qu'Ursule avait tardé à la poudrer. Ensuite sa méchante humeur parut ne plus avoir aucun motif précis ; comme de juste, en son état, la colère la fatiguait horriblement et c'était d'une voix cassée, lamentable, qu'elle maugréait. Ma mère s'approcha d'elle toute en larmes :

— Dites-moi, ma bonne maman, ce qui vous irrite si fort?

— Pensez-vous donc, répondit ma grand'mère, que ce qui va m'arriver soit chose bien amusante?

Le curé fit son entrée à quelques minutes de là. Contre toute prévision, il fut assez bien reçu ; nous le laissâmes seul avec l'agonisante ; quand nous rentrâmes dans la chambre, le prêtre avait administré les sacrements et ma grand'mère s'entretenait avec lui.

— Ainsi donc, lui demandait-elle, il est plus que probable que j'irai au paradis?

Le pauvre homme, un peu ahuri, ne trouva rien de mieux que de lui en donner la certitude.

— Tant pis pour moi, conclut ma grand'mère, car j'ai bien peur d'y mourir d'ennui.

Elle s'éteignit sur le matin, fort dépitée.

Ma mère, qui ne s'était séparée de moi qu'à regret, trouva dans son immense solitude une excuse pour ne plus me renvoyer au collège. Et je vécus près d'elle dans la plus douce nonchalance qu'ait jamais pu souhaiter enfant gâté. Je n'agissais qu'à mon plaisir, mais il faut dire que je trouvais mon plaisir un peu partout ; chaque saison, chaque jour, avait son charme pour le petit homme tranquille et méditatif que j'étais ; j'aimais les bêtes, les plantes, et le perpétuel mystère de la création et de la vie suffisait à me distraire en me remplissant d'une admirative curiosité. Je peuplais des volières d'oiseaux, des herbiers de fleurs, j'apprivoisais des couleuvres et des corneilles, j'observais dans des boîtes vitrées le travail des fourmis et j'élevais dans des cages savamment construites par moi de bruns grillons des champs qui, vers la fin de mai, se revêtaient d'ailes moirées et chantaient jusqu'à l'heure de leur mort.

Je passais des heures, dans le jardin, auprès d'un grand vivier sur lequel s'ébattaient les libellules bleuâtres ou mordorées en un vol mécanique, précis et prétentieux ; puis, posées sur un bout de bois sec, elles y puisaient durant quelques instants leur nourriture subtile d'insectes aériens. Sur l'eau savonneuse aux reflets de pierre de lune, les girins tournoyaient pareils à des gouttelettes de bronze vert ; parfois aussi apparaissait la grosse tache brune d'un dytique, coléoptère féroce, carnassier aux crocs aigus, qui plongeait soudain à la poursuite d'une proie de toute la force de ses pattes, rames velues…

Lorsque les vols de cigognes et des oies sauvages avaient traversé les nues et qu'on avait pleuré les morts pour la Toussaint, l'hiver arrivait, apportant la promesse des soirs pleins de grands feux, de tiédeurs câlines et de belles histoires. Assis aux pieds de maman, je me plongeais dans mes livres favoris ; j'accompagnais le Petit Poucet dans le repaire de l'Ogre, Gracieuse dans le char de Percinet, Robinson dans son île et Ulysse dans ses voyages ; d'ailleurs j'avais fini par en savoir davantage sur eux tous que Perrault, Mme d'Aulnoy, de Foë ou le vieil Homère ; il leur arrivait dans mon esprit mille aventures nouvelles que je me promettais bien de consigner tout au long par écrit ; c'est dire que je méprisais quelque peu mes auteurs les plus chers, qui avaient fini par passer à mes yeux pour des historiens ignares ou négligents. Bien souvent aussi je me substituais à mes héros, j'entrais véritablement dans leurs destinées, et je vivais en moi-même leurs vies embellies encore par des prouesses de mon invention.

Et, perpétuellement, pour fortifier mon courage et pour m'inspirer des ruses, j'avais près de moi, au cours de ces aventures, une petite fille dont je tenais la main et dont le regard brun me servait de bonne étoile.

M. de Parpelonne, que le départ de M. Laubamont avait laissé tout inquiet et désorienté, devint soudain un familier de notre maison. Son instinct de vieil homme mélancolique lui avait laissé pressentir en ma mère une amie qui prêterait indulgemment l'oreille aux récits de ses souvenirs. Nous le vîmes bientôt arriver à toute heure du jour ; nous le reconnaissions avant même qu'il parût, au bruit de ses bottes qu'il cognait durement sur les dalles du perron pour en faire tomber la boue des chemins.

Un jour, il nous annonça que son jeune ami Sulpice d'Escorral allait arriver de Vaugarrec pour passer avec lui un jour ou deux à Sérimonnes ; il demanda de nous l'amener, et, comme il paraissait surtout craindre que la présence de cet hôte ne lui enlevât le plaisir de ses visites quotidiennes, ma mère lui en accorda bien volontiers la permission. D'ailleurs, Sulpice d'Escorral n'était pas un inconnu pour elle ; jadis elle avait joué avec sa sœur Blanche dans le jardin de Sérimonnes ou dans leur domaine de Vaugarrec ; elle avait longtemps pleuré cette amie morte à vingt ans.

Sulpice d'Escorral entra chez nous par un clair après-midi de Noël. A la mode des gentilshommes de la montagne, il était sanglé dans un justaucorps de velours, guêtre de cuir fauve et coiffé d'un large feutre ; la rudesse un peu sauvage de ses gestes et de sa voix ne m'empêcha pas un instant d'être certain de sa bonté ; il était de haute taille et fort bien de sa personne ; je remarquai surtout ses yeux : bien que très bruns, ils semblaient parfois vagues et comme noyés d'invisibles larmes ; on comprenait que pour toujours sur leurs regards était tombé le voile des tristesses soigneusement ourdies dans la solitude.

Les souvenirs communs firent les frais de la conversation et, naturellement, on évoqua surtout le doux fantôme de la petite sœur disparue. Sulpice d'Escorral l'avait adorée. Ils avaient vécu l'un près de l'autre dans le désert de Vaugarrec, n'ayant pour toute compagnie qu'un chapelain, une vingtaine de grands chiens et quelques vieux domestiques ; leurs amis les allaient rarement visiter ; n'ayant eu à dépenser leurs cœurs que pour une mutuelle tendresse, ils avaient été l'un pour l'autre tout le bonheur et toute la vie.

Et M. d'Escorral racontait les lointaines années, les soirs d'hiver passés près de Blanche devant les hautes cheminées où flambaient les feux de chêne : le vent se ruait contre les murailles du château ou galopait en hennissant dans les prochaines ravines ; il y avait des nuits où les grands chiens, au chenil, hurlaient en grattant furieusement aux portes, comme s'ils avaient senti passer dans l'ombre des animaux fabuleux ; la campagne était pleine de froid et de terreur… Oh! quelle immense joie gonflait alors le cœur de Sulpice, à la voir, elle, dans la grande salle tiède et bien éclairée, coudre, rêver ou lire, le front rosé par le reflet du feu… Puis venait le printemps et, dès les premiers beaux jours, elle allait cueillir à brassées les jacinthes sauvages, elle en remplissait la chapelle et toute la maison ; et l'air qu'on respirait n'était qu'un parfum, grâce à cet ange… Elle était si belle, si bonne, si divinement pure, elle était la petite fée des sommets, la petite fleur des neiges…

— Oui, je me la rappelle bien, disait maman : elle ne semblait pas faite pour la terre… Quelle douce créature! On l'eût dite pétrie, âme et corps, avec la neige vierge de vos glaciers… Et comme son nom lui allait bien! Aurait-on pu l'imaginer s'appelant autrement que Blanche?

— N'est-ce pas?… n'est-ce pas, sanglotait le pauvre garçon en baisant la main de ma mère pour la remercier.

Non, Blanche d'Escorral n'était pas faite pour la terre ; comme ses sœurs, les jacinthes sauvages, elle n'avait même pas attendu le milieu du printemps pour mourir. Et Sulpice racontait encore l'agonie imprévue et brève de sa sœur, ses paroles déchirantes : « Ne me laisse pas partir, je t'aime tant!… » sa mort par un matin de la belle saison, les jardins de la contrée dévastés sur trois lieues, les jeunes filles jonchant de fleurs les sentiers de la montagne, quatre mules blanches portant le cercueil au sommet du pic d'Astaran et la fosse creusée dans un glacier pour que les éternelles neiges recouvrissent la petite morte d'un linceul digne d'elle ; et puis la tristesse tombant comme une chape de plomb sur les épaules du solitaire, le bruit étrange de ses pas dans le château en deuil, les heures affreuses où il croyait la voir, où il lui parlait, et, pour oublier, parfois, les courses folles dans la montagne, les chasses féroces et, parmi les hurlements des grands chiens déchaînés, les combats corps à corps avec les ours et les loups.

M. d'Escorral revint souvent frapper à notre porte. Je remarquai bientôt que, quand il était là, M. de Parpelonne se résignait à interrompre ses récits de voyages et ne tardait pas à s'endormir. Dans les premiers temps, c'était pour moi un malin plaisir de le réveiller par des taquineries, mais cela paraissait agacer maman bien plus que mes enfantillages ne l'avaient jamais fait et je me gardai bien de recommencer.

Notre nouvel ami nous parlait de ses montagnes, en vantait éloquemment la beauté, faisait entrevoir à mon imagination un fantastique paysage de pics grandioses, de cirques où dormaient des lacs, de ravins où bondissaient des gaves ; plus loin c'était le déroulement d'un plateau où des entassements chaotiques de rochers bleus déchiquetés figuraient à la tombée de la nuit des villes apocalyptiques ; enfin, au seuil d'une forêt de pin, sur la frontière même de l'Espagne, le château de Vaugarrec érigeait ses quatre tourelles, vestiges des temps où il avait à se défendre contre les hordes pillardes des Vascons et des Sarrazins.

Ma mère, me semblait-il, n'avait pas grande envie d'interrompre M. d'Escorral ; mais il fallait bien qu'elle parlât :

— Quel charme ce doit être pour vous, lui disait-elle, de vivre dans ces vieux murs, au milieu du passé et de ses mystères!

— Madame, répliquait Sulpice d'Escorral, il n'est pas besoin de se tourner vers les jours enfuis pour éprouver le vertigineux émoi que nous cause le voisinage des mystères. Nous sommes sans nul doute environnés par tout un monde d'êtres et de choses que la plupart des hommes, emportés par la vie, ne soupçonnent même pas. Mais la solitude affine les yeux et les oreilles ; bien que la nature de nos sens nous contraigne à ne pas tout voir, à ne pas tout entendre, celui qui vit dans le désert se sent bien souvent transporté sur les limites de l'inconnaissable. Alors il se rappelle les chansons et les contes des bergers ; il pense aux esprits des neiges, aux loups-garous, aux fées ; il donne à tous les vagues murmures dont les nuits sont pleines une signification profonde, et lorsque, parfois, les troupeaux pris de panique galopent éperdument sans se soucier de l'appel des gardiens ou que les chiens, tous poils hérissés, hurlent au clair de lune sans cause apparente, il frémit, car il comprend que ces humbles bêtes voient plus loin et plus clairement que lui…

Quand il parlait de la sorte, je l'aurais volontiers écouté jusqu'au jour, les yeux tout ronds et la bouche bée. Mais bientôt ma mère appelait Ursule et lui disait :

— Emmenez le petit, il tombe de sommeil…

Et cela faisait travailler ma cervelle, car ma mère, j'en étais sûr, savait parfaitement que je n'avais pas envie de dormir.

Enfin, au bout de trois mois, elle me demanda :

— Si tu avais un papa, comme qui voudrais-tu qu'il fût?

Et je répondis sans hésiter :

— Comme M. d'Escorral.

Ah! quels bons baisers ma pauvre maman me donna ce jour-là!

Le lendemain, M. d'Escorral arriva de bonne heure, seul.

Il avait quitté son costume de velours pour une redingote et un pantalon à sous-pieds. Il aurait eu fort grand air s'il n'avait porté sur son visage et sur toute sa personne les signes d'une intense émotion. En s'asseyant il manqua de choir.

— Rassurez-vous, mon ami, lui dit ma mère, le petit veut bien.

Alors il se leva, les yeux pleins de larmes et, en bégayant « mon petit… mon bon petit… », il vint s'agenouiller devant moi. J'ai toujours été plus à l'aise devant les gens à qui allait ma reconnaissance que devant ceux qui me manifestaient la leur, et l'attitude de M. d'Escorral était plus gênante encore pour un enfant qui ne s'attendait guère à avoir des obligés de si tôt ; sans prendre le temps de réfléchir j'éclatai donc de rire à cet événement imprévu, mais ce rire me parut si vite déplacé qu'avant même d'avoir pu l'arrêter je fondis en larmes. Après qu'on se fut empressé à me consoler, mes sentiments penchèrent dans un autre sens et ne retrouvèrent pas de suite leur équilibre : je sentis la fierté gonfler mon cœur à l'idée que j'avais dispensé le bonheur avec un geste d'arbitre suprême ; en quoi d'ailleurs je ne me trompais pas, car ma mère eût immédiatement renoncé à tout si je m'étais montré tant soit peu inquiet en voyant qu'elle pouvait tenir à quelque autre que moi dans le monde.

Grisé par l'orgueil et les caresses, que l'on ne me ménageait pas, je me laissai aller à un bavardage sans frein ; ma timidité familière était loin ; j'avais oublié que je n'étais qu'un gamin et je finis par dévoiler le secret de mon cœur comme si l'heure en était véritablement venue :

— Moi aussi, je me marierai, quand Lilette sera revenue de Paris…

Je n'eus pas plutôt laissé échapper ces paroles que je rougis et les regrettai affreusement, craignant toutes sortes de moqueries. Mais non : maman, comme j'étais tout près d'elle, me prit dans ses bras et me considéra longuement avec une sorte de surprise peureuse. Aujourd'hui que je puis à loisir évoquer l'immense sollicitude dont elle entoura mon existence, je comprends qu'elle s'était doutée de ce qui se passait dans mon cœur fermé d'enfant, et que mon aveu la terrifiait en lui démontrant la naïve imprudence avec laquelle j'avais rempli ce cœur d'un unique rêve.

Nous demeurâmes à Vaugarrec l'été, l'hiver à Sérimonnes, et les jours continuèrent à couler pour moi tels que par le passé, à cela près que j'eus désormais un double horizon pour encadrer ma vie et une double tendresse pour veiller sur elle. M. d'Escorral alla me dénicher à Tarbes un brave homme de précepteur dont la science était tenue pour universelle ; même aujourd'hui, je m'en voudrais de croire que cette réputation était usurpée, car une connaissance approfondie de toutes choses prouve surtout à celui qui la possède la vanité de toute connaissance et ce fut là, sans doute, la raison pour laquelle mon précepteur négligea de m'apprendre rien. Je lui en ai gardé beaucoup de gratitude ; il fut prévoyant sans trop s'en douter : les enfants ont l'horreur de toute discipline intellectuelle, et le souvenir des mauvais instants que la plupart des hommes ont dû à la science durant leurs jeunes années les en détourne souvent dans l'âge où ils sauraient goûter le plaisir qu'elle dispense ; en vérité les hommes devraient tenir ce plaisir en réserve et se ménager prudemment le désir de s'instruire pour les jours où ils n'auraient plus rien à faire de mieux ; si je ne pouvais pas éprouver ce désir à présent, avec quoi remplirais-je les heures de ma vie?

Mais alors j'aimais bien mieux vagabonder dans la montagne. Devant ces libres espaces, mon imagination osait déployer ses ailes plus follement que jamais ; et puis, là, je ne craignais pas que l'arrivée soudaine de quelqu'un vînt me déranger quand ma pensée s'occupait au délicat travail qu'exige la construction des rêves ; pour mieux leur donner l'apparence de la réalité, je pouvais même, sans crainte de passer pour fou, faire les gestes, prononcer les mots appropriés à la circonstance : ainsi, lorsque je m'essoufflais à grimper le long d'une pente, je me retournais parfois, la main tendue, et je disais : — Prends ma main, Lilette ; sois un peu courageuse, nous allons arriver… Fais attention à cette pierre, à cette ronce… Attends…

Et je me baissais, et, comme si la pierre et la ronce eussent pu vraiment blesser ou entraver les doux pieds de ma petite amie, je les écartais du chemin…

Dans les premiers temps de leur mariage, ma mère et M. d'Escorral allèrent souvent au pic d'Astaran remercier la morte qui, reconnaissante de tant de piété et d'amour, avait, par une occulte et tendre influence, uni deux êtres créés pour puiser l'un dans l'autre un parfait bonheur. Ils m'y emmenèrent un jour. De là-haut, j'aperçus un merveilleux horizon ; les monts, sur plus de dix lieues, s'abaissaient peu à peu vers la plaine que l'on voyait au loin confuse, indéfinie et pareille à la mer telle que je pouvais l'imaginer. Je me serais cru volontiers sur la plus haute marche d'un immense escalier qui reliait le ciel à la terre. M. d'Escorral désignait du doigt certains clochers et disait des noms de villages ; mais je l'écoutais distraitement ; devant moi, dans une échancrure du paysage, un château en ruines apparaissait au flanc d'un mont ; je venais de reconnaître Balem, et mon cœur battait très fort. Certes, depuis le départ de Lilette, j'étais allé rôder autour de la maison où elle était née ; mais en cet endroit où je venais d'éprouver violemment les émotions que procurent à certaines âmes la contemplation de la nature et le voisinage de la mort, l'apparition inattendue de ces vieux murs prit pour moi une importance extraordinaire.

Depuis, je revins bien souvent au pic d'Astaran et là, debout sur une roche, tourné vers Balem, j'appelais « Lilette! Lilette!… » de toutes mes forces… Oui, c'était là qu'elle viendrait un jour me retrouver, là, devant ces montagnes et devant cette tombe que nous échangerions les promesses éternelles… Je contemplais au fond de moi-même toutes sortes de pensées grandioses et vagues ; et puis, il me semblait qu'une douce sympathie veillait sur moi… Ah! sous la neige, un cœur aimant de vierge endormie devait battre à l'unisson du mien!… Ainsi mon amour puisait une force nouvelle aux sources fécondes du mystère ; une étrange exaltation m'emportait pour ainsi dire aux cimes de moi-même ; je m'agenouillais sur le sol en murmurant des paroles délirantes et bientôt je croyais entendre, comme pour me pousser irrévocablement dans la voie de mon rêve, la petite morte d'Astaran murmurer à mon oreille le nom de la petite absente de Balem.

Le jour où fut baptisée ma sœur Jacqueline, au bras de M. de Parpelonne, qui était parrain, nous revint inopinément M. Laubamont. Il était arrivé la veille au soir dans le pays ; il nous parut bien vieux et bien triste. Tout de suite je lui demandai comment se portait Lilette ; alors il s'aperçut qu'il l'avait oubliée à Sérimonnes ; M. d'Escorral lui ayant proposé de faire atteler et d'envoyer une servante chercher la petite, il répondit qu'elle n'était pas indispensable et que, d'ailleurs, le voyage l'avait beaucoup fatiguée. On n'insista pas.

Mais, peu de temps après, comme nous venions de prendre nos quartiers d'hiver à Sérimonnes, j'appris que Lilette allait venir le soir même avec son père dîner chez nous. La journée se traîna dans la fièvre de l'attente. Vers six heures la clochette carillonna et ma mère dit :

— Voici nos hôtes…

J'étais assis dans un fauteuil, le dos tourné à la porte, et je pensais : « Jamais je n'oserai bouger, jamais je ne pourrai la regarder… » Puis une rafale intérieure dispersa ces pensées accablantes ; j'entendis le bruit des embrassades et les paroles de bienvenue ; je me levai brusquement : Lilette était en face de moi.

Quelle étrange surprise! Elle ne ressemblait pas du tout à l'image que j'avais peu à peu dessinée en moi-même ; elle avait grandi autrement dans la vie que dans mon rêve. Mais c'était en la voyant que je croyais rêver…

— Bonjour, Calixte, comment allez-vous? Hélas! je ne reconnaissais pas même le son de sa voix et elle ne me tutoyait plus. Déjà, aussi peu émue que si nous nous étions quittés la veille, elle s'était éloignée de moi ; dressée sur la pointe des pieds, menue et coquette, elle arrangeait sa coiffure devant la glace. Durant quelques minutes, je la détestai violemment ; puis je sentis les larmes me monter aux yeux et j'allai m'enfermer dans ma chambre pour les laisser couler à leur aise. Alors, peu à peu, l'apaisement se produisit ; en regardant en moi je constatai que la véritable image de Lilette avait soudain effacé l'autre et qu'elle était beaucoup plus belle. Je revins au salon irrité de mon injustice, et d'autant plus amoureux de le réelle Lilette que je me sentais coupable de l'avoir secrètement offensée.

M. Laubamont nous mit au courant de sa situation ; elle n'était pas gaie : les laboratoires et les appareils avaient englouti toute sa fortune et il ne s'en était aperçu que récemment, en ne trouvant plus dans sa poche de quoi payer une robe à sa fille. De plus, il se reprochait amèrement d'avoir poursuivi son but avec précipitation et impatience ; car, si le succès n'avait pas couronné des expériences accomplies dans d'excellentes conditions, c'était, à n'en point douter, qu'il avait proclamé prématurément l'infaillibilité de ses formules.

— Vous me direz, ajoutait M. Laubamont, que ce n'est pas un grand malheur de n'avoir plus un sou vaillant et que, d'autre part, les savants eux-mêmes ne doivent pas se laisser abattre par la constatation d'une erreur. Je vous accorde qu'il est également possible de réédifier une fortune et de faire une nouvelle tentative pour découvrir la vérité. Mais ce qui n'est pas possible, c'est d'obtenir un délai lorsqu'il plaît à notre maître inconnu de nous rappeler à lui… Hélas! j'ai bien peur que mon heure ne soit proche ; tous les jours je me sens plus débile, comme si mon cœur n'était plus capable de distiller du sang en quantité suffisante. J'avoue qu'il est assez vexant pour celui qui veut de ses propres mains créer la vie de se voir comme les autres soumis à la loi de la mort. Il n'importe : jusqu'au bout je poursuivrai courageusement mes recherches. Mais un savant doit procéder avec méthode ; je dois donc avant tout essayer de prolonger mon existence et, plus spécialement, m'enquérir des moyens par lesquels je puis donner à mon sang plus d'abondance et de vertu…

A huit jours de là, Yan Rescampane, le valet de M. Laubamont, vint nous apprendre la mort de son maître. En pleurant à fendre l'âme il nous conta comment tout s'était passé : le pauvre monsieur s'était injecté du sang de lapin dans les veines, et dès le lendemain il avait dû se mettre au lit, brûlé qu'il était par une fièvre à faire frémir ; puis des pustules lui avaient crevé la peau de la tête aux pieds ; mais il avait exigé qu'on n'avertît personne ; il était resté jusqu'au dernier moment sans inquiétude et avait déjà peine à faire aller la langue qu'il bégayait encore avec satisfaction : « L'effet se produit… l'effet se produit… » A présent il faisait horreur à voir et répandait une odeur épouvantable.

— Même, affirmait le domestique, quand j'ai quitté Balem, des poils pareils à ceux des lapins commençaient à lui pousser sur tout le corps.

A ce moment, M. de Parpelonne, accablé de douleur, fit son entrée et nous confirma la nouvelle. Troublés comme nous l'étions par cet effrayant trépas, ce fut pour nous un véritable soulagement d'acquérir de la bouche de notre ami la certitude que le détail des poils de lapin était dû à l'imagination affolée du pauvre Yan Rescampane.

Il me sembla très doux de me répéter que Lilette était pauvre et orpheline et de prendre dès ce jour, tout au moins vis-à-vis de moi-même, l'attitude de celui qui devait la protéger dans la vie. Mais j'eus tout d'abord, à son sujet, une grosse déception : M. de Parpelonne avait promis de s'occuper d'elle à M. Laubamont mourant qui, du reste, ne le lui avait pas demandé ; il nous fit part de cette promesse ; ma mère, de son côté, avait décidé de garder la petite chez nous et elle fit observer à notre ami que cela serait préférable pour tout le monde ; mais il ne voulut rien entendre.

Bientôt il prit l'habitude de nous arriver agité ou inquiet ; nous le questionnâmes ; il nous avoua que Lilette le faisait endêver :

— D'ailleurs, ajouta-t-il, cette enfant n'est pas tout à fait coupable ; le métier de père ne peut pas s'apprendre du jour au lendemain : j'y suis nouveau et c'est d'autant plus grave que je me fais vieux et que cette fille imprévue m'est tombée du ciel déjà toute grande.

« Ma chère amie, dit-il encore en se tournant vers ma mère, vous devriez bien me donner quelques leçons.

— Hélas! répondit celle-ci, vous avez passé l'âge d'aller à l'école et d'ailleurs on n'apprend pas la paternité comme une science. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de nous confier cette enfant.

Alors il objecta sa promesse qui, pour avoir été imprudente, n'en devait pas moins être tenue, puisque celui à qui il l'avait faite n'était plus là pour l'en délier.

— Attendez, dit ma mère après quelques minutes de réflexion, je crois qu'il y aura, si vous le voulez bien, un moyen de tout arranger… M. d'Escorral et moi nous vous aimons comme un père ; pourquoi ne viendriez-vous pas habiter avec nous?

M. de Parpelonne demanda deux jours pour prendre son parti et, sur le soir du deuxième jour, il vint frapper à notre porte avec ses hardes et Lilette. Nous l'installâmes dans les appartements de feu ma grand'mère et nous l'appelâmes désormais grand-papa. Ainsi, à quelques années de distance, les hasards de la vie me procurèrent un père et un grand-père, à moi qui ne m'en étais jamais connu ; je dois avouer qu'en cette circonstance tout fut pour le mieux et qu'il eût été difficile d'en imaginer de plus aimables et de meilleurs…

Dès qu'elle fut entrée chez nous, Lilette se confina aux côtés de ma mère ; c'était là que je me tenais ordinairement, mais je n'en fus pas jaloux, parce qu'il y avait place pour deux et que d'ailleurs on n'est pas jaloux de ceux que l'on aime. Ce qui m'attristait, c'était que ma présence semblait visiblement agacer Lilette. Après m'avoir subi quelque temps en silence, elle ne se gêna pas pour me dire que j'étais une femme manquée, qu'on me trouvait toujours dans les jupons et que je ferais bien mieux de suivre M. d'Escorral à la chasse. Je dus m'avouer qu'elle avait raison, mais tout de même j'aurais préféré que cette observation ne me vînt pas de sa part.

D'ailleurs, Lilette s'aperçut bientôt que les travaux féminins ne l'intéressaient pas ; près de ma mère elle demeura perpétuellement les bras ballants, les mains inertes, le front barré par la ride profonde de l'ennui. Cependant, ne trouvant aucun charme à la chasse, je m'occupais, solitaire et navré, à édifier des volières au fond du jardin. Un jour Lilette vint examiner ces travaux, me donna son avis, essaya même de se rendre utile ; elle avait un joli petit air humble et triste de chien battu ; pour la première fois la solitude et le désœuvrement la poussaient vers moi comme vers un refuge… A cette époque, je le compris assez bien pour lui lancer ironiquement que sa place n'était pas en la compagnie d'un garçon et que je n'étais pas allé la chercher. Mais Lilette n'était pas fière ; elle pleura, implora ma pitié, ouvrit son âme : il ne fallait pas lui en vouloir, elle n'était pas heureuse, elle était d'autant plus malheureuse qu'elle n'avait jamais su ce qu'elle désirait… Je m'attendris ; je lui dis qu'elle pouvait tout au moins être sûre de trouver en moi un ami qui saurait la plaindre et la consoler…

— Je ne tiens même pas à ce qu'on me plaigne, répondit Lilette…

Pourtant, désormais, elle ne me quitta plus. Nous errions ensemble dans les allées du jardin ou le long des routes, cherchant des sujets de conversation et nous résignant le plus souvent à nous taire. Lilette coupait brusquement au passage les fleurs qui se trouvaient à portée de sa main et, quand c'étaient des roses, elle les mordait. Parfois elle s'asseyait soudain : « Comme je suis lasse! » soupirait-elle. Et les larmes lui montaient aux yeux, et elle parlait d'elle, toujours d'elle ; la pitié qu'elle éprouvait pour sa personne la rendait éloquente ; tout la fatiguait et l'ennuyait, et, quand elle se tournait vers l'avenir, elle n'y voyait que du noir ; elle aurait voulu avoir déjà fini sa vie, n'avoir plus rien à espérer, à attendre… Les premières fois j'essayai de lui donner du courage.

— Voyons, Lilette, c'est stupide, à votre âge, de vous laisser abattre ainsi.

Je finis par m'attirer cette réponse :

— Mon ami, vous n'êtes pas sans doute un imbécile, mais vous ne me comprenez pas du tout.

Dès lors, quand elle se lamenta, je me gardai bien de l'interrompre ; mes inquiétudes personnelles suffisaient, du reste, à occuper mon esprit, Qu'étais-je pour elle? M'avait-elle pris pour confident, parce qu'elle voyait en moi celui sur qui s'appuieraient un jour sa faiblesse et son incertitude? En tout cas, cette faiblesse même et cette incertitude me la faisaient chérir davantage encore. Quel bonheur ce serait, plus tard, de veiller sur elle, de la protéger, comme aux jours où j'écartais en rêve devant elle les pierres et les ronces sur les sentiers de la montagne! Mais consentirait-elle à m'en confier le soin? Ses grands yeux sombres gardaient obstinément leur secret et, quand j'essayais de lire en eux, elle les détournait tout de suite. Parfois, aux heures où nous restions silencieux l'un près de l'autre, je pensais en frémissant : « Je n'aurais qu'à parler pour que le doute s'évanouît. » Mais est-ce je ne serais pas mort de tristesse ou de rage si mon aveu l'avait laissée indifférente ou si elle en avait ri? Et je me taisais, attendant avec résignation qu'un mot, un geste d'elle me renseignât, et les jours succédaient aux jours avec des alternatives de désespoir et d'espérance, et jamais aucune lueur certaine n'éclairait le douloureux et doux mystère…

Je parlais du passé, de notre enfance ; mais cela était mort et Lilette s'en souciait peu ; du présent, et elle pleurait d'ennui ; de l'avenir, et elle avait peur. Un soir nous nous assîmes par hasard sur le banc où ma grand'mère nous avait jadis surpris pour ma honte à échanger un puéril baiser d'amour. L'intention me vint de rappeler cette aventure à ma compagne ; mais quand il fallut ouvrir la bouche, je fus véritablement terrifié et je me contentai de lui vanter en termes vagues le charme de l'endroit, le parfum des rosiers sauvages qui formaient une tonnelle au-dessus de nos têtes, la grâce de ces vieilles pierres rongées de mousse…

— Oui, fit Lilette, tout ce que vous me racontez est très joli ; seulement on est bien mal assis sur ce banc et vous devriez le faire remplacer.

A Vaugarrec, dans le désert de la montagne, elle se rapprocha de moi plus encore. Mais déjà j'étais trop lâche devant elle pour consentir à m'avouer que l'ennui était la vraie raison de cette sympathie ; lorsque nous revenions vers le château après une longue promenade, Lilette s'appuyait avec plus d'abandon à mon bras et c'en était assez pour mon bonheur… Vers la fin de l'été, par un après-midi déjà froid et triste, je la trouvai sur la terrasse en train de pleurer en embrassant la petite Jacqueline ; comme mes paroles de consolation n'avaient le plus souvent d'autre effet que de l'agacer et de lui inspirer des réponses désagréables, je m'empressai de tourner les talons ; mais elle courut à ma poursuite.

— Calixte, ne m'abandonnez pas… écoutez-moi… il faut que je vous parle.

Puis elle se mit à pleurer de plus belle et murmura :

— Non, pas maintenant, pas ici… Ne me demandez rien et venez demain matin au pic d'Astaran.

Elle y était déjà quand j'arrivai, assise sur la tombe de Blanche, et les rêves n'avaient pas menti. Faute de trouver rien de mieux, je m'agenouillai devant elle ; mais elle me releva doucement en disant :

— Ce n'est pas à vous de vous agenouiller, c'est à moi de vous demander pardon, pardon de vous avoir fait souffrir, de vous avoir fait attendre cette heure… Mais il ne faut pas m'en tenir rancune : je craignais de n'aller vers vous que parce que je n'avais jamais vu que vous dans la vie, je ne voulais pas affirmer mon amour alors qu'il n'était pas sûr de lui-même ; qu'en aurait-il été de notre bonheur si, à la première occasion, j'avais reconnu que je m'étais trompée? Vous savez comme je suis lâche, comme l'avenir me fait peur ; j'ignore tout autant qu'hier ce qu'il sera, mais je vous y vois, et cela suffit…

Je me reproche à présent de ne pas m'être abandonné alors à toute l'ivresse de ma joie ; c'est une coupe qu'il faut épuiser violemment quand elle nous est tendue, car nous ne savons pas si nous l'aurons un instant plus tard près de nos lèvres… J'étais assis près de Lilette, je tenais ses mains dans les miennes sans la regarder, et je modérais mon délire intérieur en me répétant sans cesse : « Il faut être calme, il faut être sage ; ce bonheur n'est-il pas tout naturel, ne l'ai-je pas prévu depuis toujours?… » Je me disais même : « Qui sait? ce n'est peut-être qu'un rêve cette fois encore… Si je me tourne vers elle, mes yeux la retrouveront-ils?… »

Et je murmurai, regardant toujours en face de moi :

— Dis-moi que c'est bien vrai, Lilette!…

Et alors je ne vis plus rien du tout : un baiser s'était posé sur mes lèvres, et parce que ce baiser avait soudain effacé le monde et Lilette elle-même, le bonheur semblait couler en moi comme d'une source surnaturelle, comme du sein entr'ouvert de l'infini.

Je connus quelques beaux jours. La joie nous rend égoïstes comme la douleur ; ébloui par elle, j'en oubliais de regarder Lilette ; j'énonçais mille espoirs, je faisais mille projets, et je ne pensais pas que mon amie pût désirer autre chose que ce que j'avais désiré pour elle ; je me rappelle aujourd'hui qu'elle souriait étrangement en m'entendant parler de la sorte, et qu'elle me répondait avec mélancolie, comme lassée à l'avance de tout ce que je lui promettais :

— Oui… oui… nous ferons tout ce que vous voudrez…

Peu après, nous redescendîmes à Sérimonnes. Quel bon hiver je prévoyais pour nous deux… Hélas! n'ai-je pas dès lors été coupable, par trop d'amour, de croire que mon bonheur et celui de Lilette étaient destinés à toujours se confondre, et n'est-ce pas cette idée insensée qui fut la cause de tant de désillusions?… Lilette, elle, voyait venir l'hiver avec une sorte d'angoisse. Elle disait : « Cela m'ennuie de revenir à Sérimonnes, il me semble qu'un rêve va finir, que je vais redescendre du ciel sur la terre… » En vain je lui parlais de longs soirs attiédis par notre tendresse, devant les flammes dansantes des grands feux, auprès de ceux que nous aimions. Tout cela n'avait pas l'air d'enchanter Lilette…

— Vous comprenez bien, me dit-elle un jour, qu'à Sérimonnes nous serons moins libres qu'ici. Je ne veux pas que vous avertissiez encore votre mère… A quoi bon? nous sommes trop jeunes pour nous marier tout de suite… Promettez-moi, Calixte, que personne, pour le moment, ne saura rien de nos projets?

Certes, je ne pouvais croire que Lilette eût aucune arrière-pensée ; je ne doutais pas d'elle après lui avoir entendu dire librement des mots que la crainte ou l'orgueil avaient si longtemps retenus sur mes lèvres. Mais cette cachotterie inutile m'ayant attristé, je me sentis environné de noirs présages. Ils tinrent leurs promesses : durant tout l'hiver, l'attitude de Lilette fut énigmatique, pénible, irritante. Elle semblait éviter de se trouver seule avec moi ; un instant plus tard elle m'écrivait de longues lettres. Elles sont brûlées depuis longtemps, mais ma mémoire a gardé copie de phrases entières : « Promettez-moi que nous serons heureux, j'ai besoin que vous me le répétiez… Je vous aime, je ne devrais pas être triste, dites-moi pourquoi je le suis… Jadis je n'étais pas sûre de moi-même ; il me semble que c'est de vous que je ne suis pas sûre à présent ; j'ai peur que vous ne me connaissiez pas, que vous ne vous fassiez des illusions sur mon compte… » Alors je m'empressais d'aller la rassurer, mais j'étais souvent mal reçu : « C'est tout ce que vous avez à me dire?… Ce n'était pas la peine de vous déranger! » Parfois je tentais de remplacer par un baiser ou une caresse les paroles impuissantes ; mais Lilette s'écartait de moi ou me repoussait : « Vous êtes fou… on peut nous surprendre. » Parfois encore c'était elle qui se jetait furieusement à mon cou, et puis, durant quelques instants, elle demeurait dans mes bras, les yeux clos, inerte et froide comme une morte… Bientôt elle devint fort dévote ; il fallut que ma mère l'accompagnât à la messe tous les jours ; je remarquai aussi qu'elles avaient ensemble de longs et secrets entretiens.

Au début du printemps, M. d'Escorral dut aller à Toulouse pour recueillir l'héritage d'une parente ; ma mère m'ayant engagé vivement à le suivre, j'y consentis, bien qu'à regret. Quand nous fûmes dans la grande ville, M. d'Escorral ne négligea rien pour me distraire ; tous les soirs il me conduisit à la comédie ou dans divers lieux de divertissement. Il était en relation avec plusieurs familles toulousaines, auxquelles je fus présenté, et je retrouvai là des jeunes gens qui avaient été mes camarades au collège. Ils m'accueillirent si aimablement que je ne pus refuser de prendre part à leurs plaisirs quand ils m'en prièrent. Je me rappelle quelques promenades en bateau, sur le beau fleuve aux rives empanachées de hauts peupliers, les gais repas dans les auberges riveraines, les longues parties de cartes dans les tripots, l'or luisant à la lueur des bougies ; je me rappelle surtout la nuit où, les seins nus, jolie et provocante, une grisette, chargée par mes compagnons de me déniaiser, vint m'offrir une bouche qui n'était pas celle à qui j'entendais réserver mes baisers… Je cédai par peur du ridicule ; mais quand je revis M. d'Escorral, j'étais tellement accablé de dégoût et de tristesse que je me confiai à lui, dans l'espoir de soulager ma conscience. Alors il fit de grands éclats de rire : je n'étais qu'un sot, j'étais resté trop longtemps pendu aux jupons de ma mère, et il fallait au plus tôt jeter ma gourme sous peine de voir les gens se gausser de moi… Il parlait très haut, d'une voix que je ne lui connaissais pas et détournait ses yeux des miens… Dès ce moment il me sembla qu'il se forçait pour rire et que ses conseils n'étaient pas sincères. Cependant, pour lui faire plaisir, je lui promis de rester à Toulouse après son départ, comme il m'y conviait. Au moment de me quitter, devant la diligence, il me remit une bourse pleine de louis d'or en me disant :

— Amuse-toi bien ; c'est de ton âge…

Et la lourde voiture s'ébranla… Je me revois encore, bien après qu'elle eut disparu, abaissant d'une main les bords de mon chapeau pour dissimuler mes yeux gonflés de pleurs, et faisant machinalement sauter dans l'autre la bourse pleine de louis d'or.

Durant quelques jours, j'essayai d'obéir à M. d'Escorral et de me rendre aux invites de mes compagnons ; mais c'était au-dessus de mes forces ; dès que je me retrouvais seul, je versais des torrents de larmes ; des rêves affreux troublaient mes nuits ; une fois, dans mon sommeil, je crus tenir Lilette morte entre mes bras ; je m'éveillai en sursaut et j'écrivis immédiatement aux miens que j'avais l'intention de revenir et que d'ailleurs mes ressources étaient épuisées ; M. d'Escorral m'envoya d'autre argent et quatre pages de moqueries. Alors je pris la résolution de ruser : dans les lettres que j'écrivis par la suite, je m'arrangeai pour lui faire croire que je devenais un parfait débauché ; mes appels de fonds se multiplièrent ; je criais misère sans répit et laissais pressentir de considérables dettes de jeu… La tactique était bonne ; on ne tarda pas à me rappeler.

Ma mère m'attendait à Tarbes en berline et nous partîmes sur-le-champ. Elle me dit, sur un ton d'affectueux reproche :

— Tu vas bien t'ennuyer avec nous à présent, mauvais sujet!

Elle semblait toute triste ; je ne pouvais pas faire durer la plaisanterie plus longtemps ; en riant, je tirai donc de mes poches tout l'or qu'elles contenaient :

— Regarde, m'écriai-je triomphalement, j'ai été sage, et si je t'ai fait croire le contraire, c'est que je ne demandais qu'a revenir.

Je m'attendais bien à ce que maman m'embrassât — ce qu'elle fit — mais non pas à voir ses yeux se remplir de larmes ; immédiatement je compris qu'un malheur était arrivé ; j'étais même sûr qu'il s'agissait de Lilette ; son nom était sur mes lèvres, où je le retenais éperdument ; et pourtant je voulais tout savoir…

— Maman, je t'en supplie, dis-moi tout!

— Mon chéri, calme-toi, ne me fais pas davantage de peine ; si vraiment tu l'aimais, comme je le crois, il faut que tu sois bien courageux : tu ne la reverras jamais…

J'écoutais accablé comme par ces chaînes que nous sentons parfois peser sur nous dans les cauchemars… Pourquoi ne devais-je pas la revoir? Des hypothèses se présentaient avec une rapidité vertigineuse : elle était morte, partie, mariée… J'envisageais en un instant toute l'horreur de ces événements possibles, et, chaque fois, l'étau qui broyait mon cœur semblait resserrer sa morsure…

— Tu ne la reverras jamais… Elle ne voulait pas d'autre époux que Dieu… C'est à Vaugarrec, l'été dernier, qu'elle m'a confié pour la première fois son dessein de prendre le voile. J'ai lutté, mon enfant : je croyais que ce n'était là qu'une lubie de jeune fille ; mais je me suis heurtée à une ferme volonté. Il ne faut pas la détester ; elle n'avait pas voulu qu'on te mît au courant, parce qu'elle se doutait, comme nous, que tu l'aimais, et nous t'avons éloigné au moment de son départ pour essayer de nous épargner à tous une douleur inutile…

Devant l'inexplicable duplicité de Lilette, mon accablement fit place pour un instant à la rage :

— Maman, tu as été sans le savoir complice d'une folle, d'une malheureuse!…

— Elle était malheureuse, mais non pas folle, répondit ma mère ; elle t'aimait comme un frère, elle me l'a dit bien des fois, mais elle n'aurait jamais consenti à être ton épouse, pas plus que celle d'un autre. Peut-être sous ses sentiments religieux cache-t-elle quelque lâcheté, quelque égoïsme ; mais il n'est pas généreux de l'en soupçonner et c'est, d'ailleurs, tellement inutile!… Apprends encore qu'elle est entrée au couvent comme d'autres dans la tombe, de son plein gré, sans doute, mais désespérément… Si tu avais vu sa tristesse, le jour qu'elle partit!… Il faut, mon enfant, lui témoigner par devers toi-même un peu de cette pitié que l'on doit aux morts…

— Maman, elle est affreusement égoïste, lâche et peut-être méchante… En tout cas, elle nous a menti, à toi, à moi, à tous… Tiens, regarde!

Et je lui mis dans la main les lettres de Lilette. Aux dernières clartés du jour elle en lut quelques passages avec une douloureuse stupéfaction ; et puis, après avoir réfléchi quelque peu :

— Mon petit, me dit-elle, j'aime presque mieux qu'il en ait été ainsi ; au moins, à présent, tu vois ce qu'elle vaut et tu finiras même par avouer qu'elle ne méritait pas tant d'amour…

— Maman, je l'aimais!…

— … Que tu n'aurais pas été heureux avec elle, qu'elle t'aurait fait souffrir de la pire des manières, c'est-à-dire sans le vouloir…

— Je l'aimais! Je l'aimais!…

— … Que c'était une malade, une détraquée, peut-être pis encore!

— Maman, dis-toi bien que je l'aime à présent davantage, parce que je la plains.

Nous gardâmes quelques instants le silence ; puis ma mère me dit en me serrant de toutes ses forces contre son cœur :

— Mon chéri, promets-moi que tu vas être sage, que tu te laisseras soigner et guérir? Pense à nous tous, à moi qui t'aime et que tu aimes, à M. d'Escorral, qui a tant souffert autrefois, à notre petite Jacqueline… Pense que nous pouvons être si heureux tous ensemble et que nous méritons si bien de l'être… Sois sage, et puis, tu verras, dans quelques années, que dis-je? dans quelques mois, comme tout ce gros chagrin sera loin…

Elle cessa brusquement de parler, comprenant, avec la merveilleuse lucidité de l'amour, la douloureuse inutilité des meilleures paroles. Et je restai, durant tout le voyage, appuyé contre elle, dans une épouvantable crispation de tout mon être, sans pouvoir rien dire, sans pouvoir même pleurer…

— Calixte, me demanda simplement ma mère comme nous arrivions à Sérimonnes, tu nous pardonneras bien d'avoir eu recours pour te guérir à un remède indigne de toi?…


Même à distance, même en considérant mon passé comme un étranger insensible pourrait le faire, j'essaierais vainement d'évoquer sans frémir la semaine qui suivit ce retour ; je sens encore vivante en moi l'horreur de ces jours accablés par la tristesse ou tourmentés par la colère, de ces nuits sans sommeil… Savez-vous ce que c'est que de ne plus dormir, d'entendre sans trêve une voix dans le silence, de voir un visage dans les ténèbres, de se souvenir avec cette minutie cruelle que l'esprit tourmenté par la fièvre apporte à ses travaux, de se répéter mille fois : « Il y a trop longtemps que la nuit dure, l'aurore ne reviendra plus. » Ah! je ne pense pas qu'on ait souvent, par amour, souffert de la sorte, et ceux qui auront lu ces pages trop vite ne m'accorderont sans doute que cette espèce de pitié qu'on a pour les malades, les exaltés, et les fous ; peut-être même mépriseront-ils tant de faiblesse ; mais le mépris m'est indifférent et je ne demande pas la pitié ; je voudrais seulement qu'on me comprît, je m'adresse à la raison et non pas au cœur. Ce que je pleurais alors, ce n'était pas un petit être vain et misérable, je pleurais un mort précieux : le cher espoir de toute ma vie ; où il n'y avait jamais eu que cet espoir, je ne voyais plus rien ; je ne me retrouvais plus quand je me cherchais moi-même, c'était la détresse absolue, la fin de tout, cet anéantissement de l'âme qui ne peut pas se concilier avec la vie persistante du corps et qui nous fait bientôt considérer celle-ci comme inutile et odieuse… C'est à ceux qui, pour quelque raison que ce soit, ont souffert ainsi, que je fais appel, tandis que je me revois, derrière Balem, assis au bord d'un gouffre où gronde le gave, les yeux fixés vers le fond. Qu'ils s'imaginent à ma place… Est-ce qu'ils n'auraient pas alors pensé qu'ils étaient lassés, qu'ils avaient bien sommeil? Est-ce qu'une main plus forte que leur volonté ne les aurait pas poussés vers cet abîme, est-ce qu'ils n'y seraient pas tombés, comme j'y suis tombé?

Oh! surtout, qu'on ne m'accable pas en me reprochant cette lâcheté suprême : ceux qui se sont jetés dans les bras de la mort et que la mort a repoussés emportent d'elle un souvenir qui est leur punition éternelle ; toutes les douleurs terrestres, même celles de l'amour, peuvent s'oublier ; mais ce qu'on n'oublie pas, lorsqu'on a sincèrement voulu mourir, c'est la minute où l'on se détache de la vie, le remords inouï qui suit l'acte que l'on a cru définitif… Désormais, celui qui est passé par là, quand le malheur reviendra vers lui, ne pourra même plus se consoler avec la pensée du grand repos ; il saura, lui, que les tempêtes qui l'assaillent ne sont rien à côté de l'affreuse nuit qui l'attend, et, à ces moments-là, il reverra dans toute son horreur la face implacable sur laquelle il souleva le voile.

Des bergers me ramassèrent inanimé au bord du gave ; par miracle je ne m'étais pas blessé gravement ; mais à la suite de cette émotion physique et morale je restai deux jours évanoui… Quel étrange sommeil! j'entendais vaguement les voix de mes parents, et je me disais : « Je suis mort, et mon âme est revenue vers ceux que j'aimais… » Quand je repris connaissance, Lilette sanglotait auprès de mon lit, je crois même que ce furent ses sanglots qui me réveillèrent tout à fait.

A quoi bon me torturer longuement avec le souvenir des jours qui suivirent, les seuls où j'ai connu le bonheur autrement qu'en rêve? Je revois, sans trop oser regarder ces images, une Lilette ayant enfin l'air d'être heureuse et confiante près de moi, pendant ma rapide guérison et nos courtes fiançailles ; je me rappelle nos promenades à la Gontrie, les ouvriers qui chantaient en réparant la maison où nous allions vivre, le cortège nuptial sur la route jonchée de roses, et puis, à la nuit, la vieille Anne ouvrant les portes devant nous deux avec des mots de bienvenue…

Nous avons, dans la vie, une heure triomphale, celle où précisément le rêve et la réalité se donnent la main. Alors nous sommes parvenus au sommet de notre existence ; nous pensons même un instant y pouvoir demeurer ; nous oublions que la vie est une étape et que nous n'avons pas le droit de nous arrêter en chemin ; bientôt nous nous sentons poussés en avant ; étonnés, nous essayons d'abord de résister, mais toute résistance est vaine et la descente commence sur l'autre penchant de la montagne, d'autant plus précipitée que le sommet atteint était plus haut…

J'ai été bref sur mon bonheur par pitié pour moi, je serai bref sur mes désillusions pour ne pas lasser la patience des autres. Mon infortune, je m'en rends bien compte, fut d'une vulgarité et d'une banalité lamentables : en deux mots, je fus ce qu'on appelle indulgemment un mari malheureux ; j'aurais même pu remplacer ces derniers mots par un seul… Mais pourquoi me couvrir davantage de ridicule, puisque je ne saurais pas même avoir la consolation de m'irriter contre les rieurs? J'irai même jusqu'à leur accorder qu'il eût été plus élégant et plus sage d'oublier bien vite cette mésaventure. D'autres n'y eussent point manqué. C'est dire que les événements n'ont d'importance que celle que nous leur attribuons, que par suite les douleurs ne gardent tout leur sens qu'en nous-mêmes, et qu'il est peut-être exagéré de taxer les autres hommes d'égoïsme toutes les fois que nos petites misères ne réussissent pas à les intéresser.

Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie. Que ces pauvres feuillets, qui contiennent tout le passé, aillent le retrouver, aillent dormir à la place qui leur est due : sous la poussière… Pourtant, mon Dieu, avant d'en finir avec tout cela, permettez-moi de me tourner vers vous et de vous dire :

« Seigneur, il n'y a pas de raisons pour que vous n'existiez pas et mon malheur ne m'a pas fait douter de vous, car je sais que j'en suis seul responsable ; je m'étais, tout jeune, accoutumé à ne vivre que dans mes rêves, et comme j'avais toujours dirigé au gré de mon désir cette vie imaginaire, l'idée ne m'était pas venue qu'il pouvait, dans la vie réelle, en être autrement. Seigneur, nous sommes vos enfants, mais des enfants terribles ; si votre puissance est infinie, nos aspirations sont sans limites, et malgré toute votre bonne volonté vous n'arriveriez jamais à nous satisfaire.

« Il me semble tout de même, Seigneur, que vous avez été quelque peu injuste envers moi. Il exista, évidemment grâce à vous, une enfant vers qui semblait me pousser votre grande main mystérieuse. Nous autres, Seigneur, nous n'avons pas votre clairvoyance, et vous devez nous excuser de mal comprendre vos desseins, puisque vous les avez voulus impénétrables ; je pouvais bien me tromper de cela ; dès lors, pourquoi ne pas m'avoir éclairé tout de suite, pourquoi n'avoir pas retiré le fer de la plaie quand elle n'était pas encore trop profonde et que j'en aurais pu guérir?

« D'ailleurs je ne vous demandais en somme rien d'impossible, je n'étais pas bien exigeant ; il était si simple, si logique, si naturel que ce rêve se réalisât! Nous avions grandi, elle et moi, l'un près de l'autre et ne l'aimais-je pas comme il doit vous plaire que l'on aime, depuis toujours et pour toujours? Je comprends que vous ne puissiez pas contenter la plupart des hommes dont les désirs sont multiples et variables, mais pour moi, qui n'avais qu'un désir, vous n'aviez vraiment qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et je vous assure que par la suite je ne vous aurais plus importuné jamais… Pardonnez-moi, Seigneur, je crois bien vous avoir accusé d'injustice, mais les mots dépassent ma pensée ; vous seul savez ce que vous faites ; peut-être que des douleurs comme la mienne ont leur place marquée dans l'enchaînement des lois éternelles, qu'elles vous sont nécessaires pour pousser le monde vers la grande fin de vous seul connue… Il n'y a pas moyen de discuter avec vous ; nous ne pouvons que vous implorer. Voici donc ma prière suprême :

« Vous me voyez, depuis des ans, chercher l'oubli et le sommeil dans la solitude ; mais l'oubli fuit qui le cherche et, quand je veux dormir, je n'ai pas plus tôt éteint la lampe que des fantômes accourent et peuplent les ténèbres autour de moi… Que signifie cela? Vous savez bien pourtant que si elle venait frapper à cette porte je ne pourrais ni la maudire ni lui pardonner, que je n'attends plus rien, que je n'espère plus rien, que je ne suis plus rien… Pourquoi retenir près de moi le souvenir et la souffrance?

« Laissez au moins, Seigneur, dormir les morts. »