I
Le vent soufflait avec rage. On voyait au ciel de gros nuages déchiquetés, accourant de l'Ouest et se poursuivant comme des haillons de sorcières dans un sabbat infernal….
Fouettée par l'ouragan, la mer se tordait et bondissait à des hauteurs monstrueuses, pour se rouler ensuite avec un fracas d'avalanche jusqu'au pied des falaises…. Le flot, en se retirant, beuglait de la voix terrible d'un monstre enchaîné.
La nuit tombait. Au loin, le Havre s'allumait; mais les quais restaient déserts et mornes, et les abords de la ville présentaient ce tableau de mélancolie qui s'encadre toujours dans les convulsions de la tempête….
Au rez-de-chaussée du phare qui se dresse à l'extrémité de la jetée Nord, deux hommes étaient assis et prêtaient l'oreille aux bruits du dehors.
Le plus âgé de ces deux hommes avait la figure rude et hâlée des gens habitués à la mer. Une barbe courte, taillée en fer-à-cheval, donnait à son visage je ne sais quelle expression de hardiesse, complétée par le regard vif et perçant de deux yeux à demi cachés sous d'épais sourcils. Tout le reste de sa physionomie répondait à cette première impression; mais on devinait vite, sous cette enveloppe presque farouche, un coeur doux et sensible, une âme droite et généreuse.
Il était vêtu d'une vareuse de forte laine et d'un pantalon de toile grossière dont les jambes disparaissaient dans d'énormes bottes montant au-dessus des genoux. Un chapeau de cuir goudronné complétait cet accoutrement, sinon gracieux, du moins conforme aux circonstances.
Son compagnon était vêtu d'une façon analogue. Mais sous le vaste chapeau apparaissait une figure toute jeune, bien qu'elle respirât déjà une certaine énergie.
Le premier pouvait avoir cinquante ans, l'autre n'en avait pas vingt.
Le vieux fumait dans une de ces courtes pipes que les matelots ont baptisées du nom de «brûle-gueule.» Mais s'il s'acquittait de cette opération avec une impassabilité que les bruits du dehors ne pouvaient ébranler, son compagnon, lui, semblait inquiet et, de temps en temps, quittait son siège pour aller regarder par la petite fenêtre ouverte sur la mer.
Pendant une de ces allées et venues, le vieux pivota sur son tabouret et, interpellant le jeune homme:
—Eh! bien, Raymond, encore tes idées noires!… On croirait, ma foi, à ma place, que tu n'as jamais vu de tempête!… Pourtant, cela te connaît. Je sais, moi, que tu n'as jamais pâli, au large, quand le ciel et l'eau se donnaient le mot pour nous payer une valse à leur façon…. Oui mais, ici, sur le plancher des vaches, te voilà tout changé. Le plus petit coup de vent te tourne la face en crème….
—Patron, vous souvenez-vous du 12 mars?… interrompit le jeune homme avec l'accent d'une profonde tristesse.
Le front du vieux s'assombrit. Une grosse larme roula sur sa joue hâlée. Il se leva brusquement et alla serrer en silence la main de son compagnon.
—Le 12 mars!…—gémit-il au bout d'un instant.—Pardonne-moi, garçon, je l'avais oublié…. Tu n'as pas oublié, toi…. Ah! c'est une date terrible dans ma vie comme dans la tienne…. La mer t'a pris, ce jour-là, ton père et tes deux frères: à moi, elle m'a ravi mes deux meilleurs amis, Gosselin, ton père, et Darnétal, le père de ma Jeanne…. Ce souvenir, vois-tu, Raymond, je l'ai là, pourtant, comme si c'était d'hier…. Ils allaient arracher à la mort quelques malheureux en détresse. La mort s'est vengée d'eux en les prenant, eux aussi!… Je les revois sauter dans la barque fatale. Je voulais aller avec eux. Ils me repoussèrent en me disant: «Si nous n'en revenons pas, tu resteras, toi, pour consoler les petits….» Les petits, c'était toi, Raymond, c'était elle, ma Jeanne…. Alors, je ne songeais, moi, qu'à les exciter. Leur enthousiasme m'aveuglait aussi…. Ils montraient du doigt le bateau naufragé, ils nous disaient: «Confiance! nous reviendrons avec eux!…» Nous applaudissions; moi, plus fort que les autres. Je criais: «Allez vite!…» à ces héros qui volaient à la mort!… C'était leur devoir, hélas!… Le soir, on retrouva leurs corps à la côte. Darnétal respirait encore. Quand, après deux jours d'agonie, mon vieux camarade se sentit partir à son tour: «Talbot, me dit-il, en étreignant convulsivement ma main,—tu es mon plus vieil ami … j'ai toujours eu en toi la plus grande confiance…. C'est pourquoi je te lègue ma petite Jeanne…. Je veux qu'elle soit heureuse près de toi, comme elle le fut chez nous …, sois pour elle un père, d'abord …, puis, quand elle sera femme …, dans quatre ou cinq ans, sois pour elle un bon mari…. Jure-moi, Talbot, qu'elle sera ta femme!…» Je jurai, et il mourut en mettant ma main dans celle de Jeanne….
Le vieux matelot se tut. Ses yeux, qu'il avait tenus baissés en parlant, se relevèrent sur Raymond, assis en face de lui. Une pâleur subite avait envahi les traits du jeune homme. Un tremblement de fièvre agitait tous ses membres.
Quand Talbot eut fini de parler, un gémissement sourd souleva sa poitrine, ses yeux se fermèrent. Il serait tombé si son compagnon ne s'était précipité pour le soutenir.
—Raymond, mon enfant!—cria ce dernier, en regardant avec effroi le visage blême du jeune matelot.—Sainte Vierge! il se trouve mal!… Raymond, Raymond!…
Une idée soudaine lui traversa l'esprit. Sans se lamenter davantage, il saisit le jeune homme dans ses bras robustes, ouvrit la porte et, en dépit des vagues qui venaient se briser à ses pieds et des raffales qui menaçaient de le renverser à chaque pas, il courut du côté d'une maisonnette élevée à quelque distance du phare.
Il frappa rapidement au carreau d'une fenêtre.
—Jeanne, Jeanne! ouvre vite,—cria-t-il.
La porte s'ouvrit. Une jeune fille apparut dans l'entrebaillement. Elle poussa un cri en apercevant le matelot, qui pliait sous le poids de son fardeau.
Talbot alla droit à un vaste lit dressé dans un des angles de la pièce.
La jeune fille accourut avec une lumière:
—Raymond!…—cria-t-elle avec effroi, en reconnaissant celui que le vieux matelot venait d'allonger sur le lit.—Est-il blessé?
—Il est évanoui,—répondit Talbot, qui ne remarqua pas l'émotion de la jeune fille.—J'espère que ce ne sera rien…. J'ai eu la bêtise de lui rappeler de vieilles histoires qui l'ont ébranlé. Ce pauvre garçon est si sensible!… Mais, vite, Jeanne, de l'eau, du vinaigre!
Le jeune homme reprit bientôt connaissance. Son regard s'arrêta d'abord sur Jeanne qui, penchée sur lui, était occupée à lui faire respirer un chiffon trempé de vinaigre.
Le visage de la jeune fille s'empourpra. Elle recula brusquement, pendant que Talbot se penchait à son tour:
—Comment te trouves-tu, Raymond?—interrogea-t-il.
—Je suis bien faible, patron,—murmura le jeune homme.
—Eh! bien, mon garçon, repose-toi. Je retourne aux signaux. Dans une heure je reviendrai prendre de tes nouvelles.
—Ne partez pas sans moi, patron, je vais avec vous,—s'écria Raymond. Il voulut sauter du lit; mais ses forces le trahirent et il retomba en gémissant.
—Sois donc raisonnable. Je reviens dans une heure…. Tu vois bien que tu as besoin de repos, il faut se faire une raison,… Si tu vas mieux tout à l'heure, alors, nous retournerons ensemble. Mais, repose-toi, je le veux … Jeanne,—continua le vieux matelot en baissant la voix,—veille bien sur ce garçon, et s'il se trouve encore mal, accours me chercher, mon enfant.
Il sortit. Jeanne, obéissante, s'assit auprès du lit, son ouvrage sur ses genoux.
Le jeune homme s'était assoupi. Les bruits confus de la tempête troublèrent seuls le silence de la maisonnette.