III

Au chevet du lit où le jeune homme s'était assoupi, Jeanne restait silencieuse. Ses mains tremblantes avaient du abandonner l'aiguille qu'elles dirigeaient maladroitement. Immobile et songeuse, elle écoutait la respiration entrecoupée du matelot; elle n'osait à peine remuer, comme si le plus léger bruit eût pu troubler le sommeil de Raymond. Mais son coeur battait bien fort et sa gorge se soulevait à coups précipités sous son corsage.

Bientôt le jeune homme s'agita sur sa couche: quelques paroles confuses sortirent de ses lèvres. Jeanne, inquiète, se pencha sur lui. Une vive rougeur couvrit son front et ses joues: c'était son nom, qu'en rêvant, Raymond redisait avec amour.

—Jeanne, Jeanne,…—murmurait-il, et son visage semblait s'immobiliser dans une profonde extase.

Elle, restait penchée, palpitante, et belle à ravir sous le pourpre de ses traits. Raymond ouvrit les yeux:

—Jeanne, c'est vous, je n'ai donc pas rêvé!…

Puis, revenant à la réalité:—Oh! que je souffre!…

La jeune fille sentit son coeur se serrer tant ces mots contenaient de douleur cachée:

—Vous souffrez, Raymond?—interrogea-t-elle en s'efforçant de vaincre son trouble.

—Oh! oui, beaucoup, là, au coeur!…—Je souffre, Jeanne, parce que je vous aime!…

La jeune fille ne put retenir un sanglot; elle cacha son visage dans ses mains.

—Jeanne, vous pleurez!…—balbutia le matelot,—vous ai-je donc offensée?…

Elle laissa retomber ses deux mains: Raymond vit un sourire de bonheur éclairer ses larmes.

—Vous aussi, vous m'aimez!—s'écria-t-il en se levant, et tombant aux genoux de Jeanne.—Vous m'aimez et je vous aime!… Le ciel a donc permis cette fatalité!… Je vous aime, Jeanne,… oh! de toute mon âme,… et c'est pourquoi je souffre, parce que je sais que je suis coupable en vous aimant… Tout à l'heure, j'ai cru que j'allais mourir. J'ai vu repasser devant mes yeux tout mon bonheur d'autrefois, mon père, mes frères,… ma mère, si douce et si bonne… et j'ai senti combien j'étais seul sur cette terre maintenant que tous ces êtres aimés sont partis, à présent qu'il ne m'est plus permis de me consoler en vivant auprès de vous, non pas comme un camarade, mais, comme le voudrait mon coeur,… comme époux!… Tenez, même ce que je vous dis là, Jeanne, est sacrilège. Si vous m'aimez, je ne dois pas, moi, exciter votre coeur à la révolte contre l'époux qui vous est destiné … je suis coupable,… oh! bien coupable,… de prendre sa place à vos genoux!…

Il se releva brusquement. Ni lui, ni la jeune fille n'avaient entendu la porte s'ouvrir ni un pas s'annoncer derrière eux.

Le pilote était entré sans bruit. Il s'était arrêté court en les voyant, et il écoutait avec une émotion croissante.

Raymond continua:

—Jurez-moi, Jeanne, que cet amour restera enseveli au fond de votre coeur, qu'il n'en sortira jamais pour troubler le bonheur de notre ami…. Talbot vous rendra heureuse. C'est un brave, un honnête marin qui vous aime et que vous devez aimer…. Moi, je partirai, j'irai loin, bien loin…, et je tâcherai d'oublier…. Jamais Talbot ne saura mon amour…. Aimez l'époux qui vous est destiné, aimez-le comme il en est digne … comme le ciel veut que vous l'aimiez!

Un léger bruit l'interrompit; c'était le pilote qui pleurait. Les deux jeunes gens levèrent les yeux et virent Talbot qui leur tendait les bras:

—Jeanne!… Raymond!… mes enfants!…—sanglota-t-il en les pressant longuement contre sa poitrine. Puis, parlant avec volubilité pour chasser son émotion:

—Qui est-ce qui vous défend de vous aimer?… Eh! j'ai juré, j'ai juré… Mais je me suis toujours dit que Darnétal avait eu une drôle d'idée. Je suis sûr que, de là-haut, il voudrait pouvoir me crier:—Talbot, mon vieux, il n'y a plus de serment qui tienne…. T'imagines-tu, par exemple, que je voudrais faire de la peine à ma petite Jeanne?… Non, non; bien au contraire, puisque je te demandais son bonheur. Je t'ai dit de la rendre heureuse…, je me suis figuré un instant que tu étais le seul homme capable de le faire…. Tu vois bien que je me suis trompé, puisqu'en voilà un autre, plus capable que toi, mon brave…. Marie-les donc, Talbot, j'efface ta promesse.—Pour sûr qu'il dirait cela. Et n'est-ce pas moi le seul coupable, mes enfants? Moi, qui aurais dû voir plus tôt que vous vous aimiez?… Me pardonnerez-vous?…

Pleurant et riant à la fois, Raymond et Jeanne l'interrompirent sous leurs baisers:

—Allons, mes enfants, qu'on s'embrasse devant moi, et qu'on se pardonne les vilaines paroles que j'ai entendues tout à l'heure….

Ce fut le baiser des fiançailles.

—Dans quinze jours la noce,—conclut le pilote en se frottant allègrement les mains,—tout juste le temps de publier les bans!…