LIVRE XVII.
I. Altération dans le caractère des Romains. II. Consuls. [III. Situation de l'Orient. IV. Révolutions de l'Arménie. V. Arsace fait une irruption dans la Médie. VI. Sapor attaque l'Arménie. VII. Arsace résiste seul au roi de Perse. VIII. Les Arméniens trahissent leur roi. IX. Fidélité du patriarche Nersès. X. Arsace est prisonnier de Sapor. XI. Perfidie de Sapor. XII. Arsace est emmené prisonnier en Perse. XIII. Conquête de l'Arménie parles Perses.] XIV. Maladie de Valentinien. XV. Gratien Auguste. XVI. Paroles de Valentinien à son fils. XVII. Caractère du questeur Eupraxius. XVIII. Théodose dans la Grande-Bretagne. XIX. Conspiration de Valentinus étouffée. XX. Théodose bat les Saxons et les Francs. XXI. La ville de Mayence [Mogontiacum] surprise par les Allemans. XXII. Mort du roi Vithicabius. XXIII. Actions cruelles de Valentinien. XXIV. Rigueurs de Valentinien dans l'exercice de la justice. XXV. Prétextatus préfet de Rome. XXVI. Valens se déclare pour les Ariens. XXVII. Athanase est encore chassé de son siége. XXVIII. Commencement de la guerre des Goths. XXIX. Leur origine et leurs migrations. XXX. Guerres et incursions des Goths. XXXI. Leur caractère et leurs mœurs. XXXII. Division en Visigoths et Ostrogoths. XXXIII. Causes de la guerre des Goths. XXXIV. Valens refuse de rendre les prisonniers. XXXV. Disposition pour la guerre contre les Goths. XXXVI. Première campagne. XXXVII. Seconde campagne. XXXVIII. Guerre de Valentinien en Allemagne. XXXIX. Disposition des Romains et des Allemans. XL. Bataille de Sultz [Solicinium]. XLI. Second mariage de Valentinien. XLII. Réglement pour les avocats. XLIII. Loi contre les concussions. XLIV. Établissement des médecins de charité. XLV. Probus préfet du prétoire. XLVI. Caractère de Probus. XLVII. Olybrius préfet de Rome. XLVIII. Valentinien fortifie les bords du Rhin. XLIX. Les Romains surpris et tués par les Allemans. L. Punitions sévères. LI. Suite de la guerre des Goths. LII. Paix avec les Goths. LIII. Forts bâtis sur le Danube. LIV. Valens à Constantinople. LV. Incursions des Isauriens. LVI. Ravages en Syrie. [LVII. Sapor s'empare de l'Ibérie. LVIII. Ses cruautés en Arménie, LIX. Tyrannie de Méroujan. LX. Adresse de la reine Pharandsem. LXI. Para est rétabli en Arménie. LXII. Il est chassé. LXIII. Mort de Pharandsem. LXIV. Para est rétabli de nouveau. LXV. Les Arméniens entrent en Perse. LXVI. Les Perses chassés de l'Arménie. LXVII. Mort d'Arsace.]
VALENTINIEN, VALENS, GRATIEN.
An 367.
I.
Altération dans le caractère des Romains.
L'ancienne politique romaine, toujours ambitieuse, quelquefois injuste, en avait du moins imposé à l'univers par des dehors de probité et de justice. Ici l'histoire va nous montrer des rois assassinés, des peuples massacrés contre la foi des traités; la trahison substituée au courage; la bonne foi sacrifiée à l'intérêt, ce principe destructeur de lui-même; la réputation, ce puissant ressort de la prospérité des états, perdue pour toujours; et les Romains avilis par les vices avant que d'être vaincus par les Barbares.
II.
Consuls.
Liban. vit. t. 2, p. 54.
Amm. l. 31, c. 5.
Till. Valens, art. 6.
Jovinus, consul en l'année 367, aurait trouvé place entre les grands hommes de l'ancienne république. On l'a vu dans le temps même que Jovien le dépouillait du commandement dans la Gaule, y maintenir généreusement l'autorité de l'empereur. On vient de raconter ses exploits guerriers, comparables à ceux de L. Marcius en Espagne après la mort des deux Scipions. Mais Lupicinus, son collègue, n'avait pas l'ame plus élevée que le caractère de son siècle. Ses talents militaires, sa sévérité dans le maintien de la discipline, une connaissance assez étendue de la littérature et de la philosophie, l'avaient fait estimer de Julien, quoiqu'il fût chrétien. Mais il était avare et injuste. Nous verrons dans les années suivantes les funestes effets de ces vices.
III.
[Situation de l'Orient.]
[Amm. l. 25, c. 7 et l. 27, c. 12.]
—[Pendant que Valens défendait contre un usurpateur l'empire qu'il devait à la générosité de son frère, et dans le temps que Valentinien s'efforçait de renouveler chez les Barbares de la Germanie la terreur que le nom de Julien leur avait inspirée autrefois, des événements d'une grande importance s'accomplissaient dans l'Orient, et les Romains en étaient malgré eux les tranquilles spectateurs. On subissait, après quatre ans, les désastreuses conséquences du honteux traité que Jovien avait été obligé de conclure avec les Perses. On abandonnait sans secours aux armes et à la vengeance de Sapor le plus puissant et le plus utile des alliés de l'empire[526]. Enfin, après quatre ans d'une guerre sanglante et qui avait été poursuivie sans interruption, le roi d'Arménie venait de succomber; sa personne et ses états étaient restés au pouvoir des vainqueurs[527]. Les troupes de Sapor menaçaient d'envahir l'Asie Mineure, dans le temps où la guerre contre les Goths contraignait Valens de porter toutes ses forces sur les rives du Danube. La politique de Sapor était dévoilée toute entière. On comprenait pourquoi ce prince avait si facilement consenti à traiter avec les Romains après la mort de Julien, et pourquoi il avait laissé sortir de ses états leur armée affaiblie par la faim, la fatigue et les combats, se contentant de Nisibe, de Singara et des provinces au-delà du Tigre, qui avaient été enlevées autrefois à son aïeul Narsès[528]. Pour conquérir l'Arménie, il suffisait de l'isoler: la neutralité des Romains était ainsi plus avantageuse à Sapor que la cession passagère de quelques provinces, qu'il aurait fallu bientôt défendre les armes à la main. Pour parvenir à ses fins, il devait donc stipuler que les Romains abandonneraient Arsace à ses seules forces, et qu'ils n'interviendraient en aucune façon dans leurs démêlés. Le roi de Perse savait bien qu'Arsace ne pourrait lui résister long-temps. Le mépris et la haine que le roi d'Arménie s'était attirés par ses vices, ses cruautés et son caractère inconstant; les intelligences que Sapor s'était ménagées parmi les dynastes arméniens; les secours promis par ceux qui avaient ouvertement embrassé le parti des ennemis de leur patrie, tout promettait à Sapor de faciles succès[529]. Le prince persan pouvait ainsi se flatter de l'espoir certain de joindre bientôt à son empire[530] une vaste contrée, conquise par ses aïeux, et depuis un siècle objet de la haine jalouse de ses prédécesseurs, qui avaient été forcés par les armes romaines d'en reconnaître l'indépendance. Aussitôt après la remise de Nisibe, Sapor s'occupa des moyens de recueillir les avantages qu'il s'était ménagés par la paix qu'il venait de conclure, et, sans tarder, il tourna contre l'Arménie tout l'effort de ses armes[531]. En satisfaisant son ambition, Sapor voulait encore tirer vengeance des secours qu'Arsace avait fournis à Julien, et des ravages qu'il avait commis dans la Médie[532]. Nous allons maintenant retracer le récit de cette lutte opiniâtre; mais pour en mieux saisir toutes les circonstances, il faut remonter un peu plus haut, et faire connaître les révolutions survenues à la cour d'Arménie.
[526] Quibus exitiale aliud accessit et impium, ne post hæc ita composita, Arsaci poscenti contra Persas ferretur auxilium, amico nobis semper et fido. Amm. Marc., l. 25, c. 7. Voy. ci-devant p. 162, note 3, liv. XV, § 11.—S.-M.
[527] Postea contigit, ut vivus caperetur idem Arsaces, et Armeniæ maximum latus Medis conterminans, et Artaxata inter dissensiones et turbamenta raperent Parthi. Amm. Marc. l. 25, c. 7. Voyez aussi ci-devant, p. 163, note 3 et p. 164, n. 1, liv. XV, § 11.—S.-M.
[528] Voyez ci-devant, p. 160, liv. XV, § 10.—S.-M.
[529] Et primò per artes fallendo diversas, nationem omnem renitentem dispendiis levibus afflictabat, sollicitans quosdam optimatum et satrapas, alios excursibus occupans improvisis. Amm. Marc. l. 27, c. 12. Le même auteur avait déjà dit, l. 25, c. 7: Artaxata inter dissensiones et turbamenta raperent Parthi.—S.-M.
[530] Rex vero Persidis longævus ille Sapor....injectabat Armeniæ manum, ut eam.....ditioni jungeret suæ. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
[531] Les paroles d'Ammien Marcellin sembleraient faire croire que, selon cet historien, l'Arménie avait été comprise dans le traité fait avec Jovien. Il s'exprime ainsi, l. 27, c. 12. Sapor.... post imperatoris Juliani excessum et pudendæ pacis icta fœdera, cum suis paulisper nobis visus amicus, calcata fide sub Joviano pactorum, injectabat Armeniæ manum..... velut placitorum abolita firmitate. Sapor pouvait ne pas se montrer ami des Romains, en attaquant un prince qui avait été et qui était encore leur allié; mais il ne violait pas précisément la paix conclue, puisque le traité avait expressément spécifié que les Romains n'accorderaient point à Arsace les secours qu'il pourrait demander, s'il était attaqué par Sapor, ne....Arsaci poscenti contra Persas ferretur auxilium. Comme Ammien Marcellin insiste sur cette clause, l. 25, c. 7, et qu'il en fait un vif reproche à Jovien, il est clair qu'il n'a pas songé à établir une exacte relation entre les deux endroits de son histoire, où il parle du traité fait avec les Perses, après la mort de Julien. Voy. aussi ci-devant, l. XV, § 11, p. 162, note 3. Cependant le même historien relate encore dans un autre endroit la convention faite avec Jovien, qui s'était engagé à ne pas défendre l'Arménie, attaquée par les Perses; hoc solo contenti (Persæ), quod ad imperatorem misêre legatos, petentes nationem eamdem, ut sibi et Joviano placuerat, non defendi. Amm. Marc. l. 27, c. 12. Il s'agit ici d'une ambassade envoyée par les Perses en 372, sur ce qu'au mépris des traités les Romains secouraient l'Arménie.—S.-M.
[532] Quod ratione gemina cogitatum est, ut puniretur homo, qui Chiliocomum mandatu vastaverat principis, et remuneret occasio, per quam subinde licenter invaderetur Armenia. Amm. Marc. l. 25, c. 7.—S.-M.
IV.
[Révolutions de l'Arménie.]
[Amm. l. 20, c. 11 et l. 23, c. 2.
Faust. Byz. hist. Arm. l. 4, c. 15.
Mos. Chor. hist. Arm. l. 3, c. 24.
Mesrob, hist. de Ners. c. 2 et 3.]
—[Le mariage contracté par le roi d'Arménie, avec la princesse Olympias, avait mis un terme aux longues indécisions de ce prince. Cet honneur insigne lui inspira une si vive reconnaissance, qu'il se décida enfin à rompre pour toujours avec le roi de Perse. C'était la première fois que l'orgueil romain consentait à s'allier au sang des Barbares: l'empire en murmurait[533], mais Arsace ne cessait en toute occasion de témoigner son dévouement pour Rome et pour Constance. Son zèle ne se démentit point tant que l'empereur vécut; aussi quand ce monarque se rendit dans l'Orient pour y combattre les Perses, Arsace s'empressa-t-il d'aller à sa rencontre, comme un sujet fidèle; et il revint dans ses états comblé de présents, et plus que jamais décidé à ne plus séparer sa cause de celle des Romains[534]. La mort prématurée de son bienfaiteur le mit dans une position difficile. Ses sentiments pour la mémoire de Constance, l'influence d'Olympias, l'attachement qu'il avait conservé pour la religion chrétienne, malgré tous les crimes dont il s'était souillé, devaient l'éloigner de Julien, ennemi lui-même de ceux que son prédécesseur avait protégé[535]. D'un autre côté, les intrigues de sa première épouse Pharandsem, qui cherchait à reprendre le rang qu'elle avait perdu, et l'opposition des princes dont il avait mérité la haine par ses cruautés, venaient encore jeter le trouble et la terreur dans l'ame d'Arsace, naturellement timide et irrésolue. C'est là ce qui lui avait mérité les reproches que Julien lui adressait en termes si fiers et si outrageants[536], quand, près d'entreprendre son expédition de Perse, il le sommait d'attaquer Sapor avec ses meilleures troupes du côté de la Médie[537]. En répudiant Pharandsem, Arsace n'avait pu oublier entièrement l'amour que cette princesse lui avait inspiré. Au lieu de la punir de l'aversion qu'elle lui témoignait, il avait allumé dans le cœur de cette femme orgueilleuse toutes les fureurs de l'ambition et de la jalousie. Pharandsem n'aimait pas le roi; la mort de son premier époux[538] était toujours présente à sa mémoire; mais indignée de voir une rivale préférée et honorée, tenir en Arménie le haut rang qu'elle avait occupé, elle ne songea plus qu'à recouvrer son pouvoir sur le faible Arsace et sur l'Arménie. Le crédit de son père et de sa famille, sa beauté, l'avantage d'avoir donné le jour à l'héritier du trône[539], l'amour enfin qui ramenait souvent Arsace à ses pieds, réunissaient autour d'elle un parti nombreux; et peut-être sans la crainte d'irriter les Romains, Arsace aurait-il consenti à renvoyer Olympias. Aussi embarrassé entre ses deux épouses qu'il l'avait été jadis entre les deux monarques, dont il avait tour à tour recherché l'alliance, les scènes qui troublaient sa cour faisaient le scandale et la honte de l'Arménie. Tant de faiblesse devait conduire à de nouveaux crimes. Aussi un attentat, non moins affreux que tous ceux par lesquels avait déjà été signalé le règne de ce coupable prince, vint bientôt frapper d'horreur tout le royaume. Lassée de persécuter Olympias, Pharandsem eut recours au fer et à la trahison pour se délivrer d'une rivale détestée. Ces moyens ne lui ayant pas réussi, le plus odieux sacrilége ne l'épouvanta pas. C'est jusqu'au pied des autels qu'elle poursuivit sa victime. Un prêtre au service de la cour fut le ministre de sa vengeance; et c'est au milieu du saint sacrifice, en présence de son Dieu, que l'infortunée Olympias reçut, avec le pain consacré, le poison subtil qui ne tarda pas à terminer ses jours[540]. L'histoire a conservé le nom de ce scélérat[541]. C'était un certain Merdchiounik, du canton d'Arschamouni[542], au pays de Daron; il obtint pour prix de son forfait, le bourg de Gomkoun où il était né. Après la mort d'Olympias, Pharandsem ne fut pas long-temps sans reprendre son empire sur l'esprit du roi, qui, en se laissant guider par elle, et en lui rendant le titre de reine, s'associa au crime qu'elle venait de commettre. Le patriarche Nersès, qui avait conseillé et conclu le mariage du roi avec Olympias, fut enveloppé dans le désastre de cette princesse. Trop convaincu enfin qu'il n'y avait plus rien à espérer d'Arsace, il quitta cette cour impie, où il n'était resté que pour défendre Olympias, et pour arrêter, s'il était possible, par sa présence, les cruautés du roi. Depuis lors, il ne reparut plus devant Arsace: retiré dans un asile éloigné[543], il y déplorait, en silence, les malheurs de sa patrie. Le roi alors fit déclarer patriarche un de ses serviteurs, qui se nommait Tchounak. Les évêques du royaume furent invités à le reconnaître; tous s'y refusèrent, à l'exception des prélats de l'Arzanène et de la Cordouène[544]. Tchounak passait pour un homme instruit, mais il était faible; il n'osait élever la voix contre les flatteurs d'Arsace, ni blâmer les crimes de ce prince; il ne savait qu'obéir à ses ordres.
[533] Voyez ci-devant, t. 2, p. 242, livre X, § 23, et p. 346 et 347, l. XI, § 23.—S.-M.
[534] Constantius accitum Arsacem Armeniæ regem, summaque liberalitate susceptum præmonebat et hortabatur, ut nobis amicus esse perseveraret et fidus. Audiebat enim sæpius eum tentatum a rege Persarum fallaciis, et minis, et dolis, ut Romanorum societate posthabita, suis rationibus stringeretur. Qui crebrò adjurans animam prius posse amittere quam sententiam, muneratus cum comitibus quos duxerat, rediit ad regnum, nihil ausus temerare postea promissorum, obligatus gratiarum multiplici nexu Constantio. Amm. Marc. l. 20, c. 11.—S.-M.
[535] Voyez ci-devant, p. 37, note 3, liv. XIII, § 31.—S.-M.
[536] Voy. ci-dev., p. 37-43, l. XIII, § 31 et 32, et p. 63, l. XIV, § 6.—S.-M.
[537] Arsacem monuerat Armeniæ regem, ut collectis copiis validis jubenda opperiretur, quò tendere, quid deberet urgere, properè cogniturus. Amm. Marc. l. 23, c. 2.—S.-M.
[538] Voy. t. 2, p. 228, liv. X, § 13.—S.-M.
[539] Ce prince appelé Para par Ammien Marcellin, est nommé Bab ou Pap, par les Arméniens. Voy. t. 2, p. 232, note 2, liv. X, § 14.—S.-M.
[540] C'est faute d'avoir connu ces détails que tous les auteurs modernes, tels que le savant Tillemont, et après lui Lebeau et Gibbon (t. 5, p. 103 et 106), ont prolongé jusqu'en 372, l'existence d'Olympias, lui attribuant ce qu'Ammien Marcellin raconte, l. 27, c. 12, de la reine d'Arménie, mère du jeune Para, fils du roi Arsace. Olympias n'est mentionnée que deux fois dans toute l'antiquité; d'abord dans S. Athanase (ad monach. t. 1, p. 385), et une autre fois dans Ammien Marcellin, l. 20, c. 11. Partout ailleurs cet historien ne se sert plus que des mots regina, on bien Arsacis uxor. Ce devait en être assez pour faire douter qu'il fût en effet question d'une même personne, dans les divers passages de cet auteur. Tillemont (Hist. des Emp., Valens, n. 12) a bien remarqué cette différence, mais pour en rendre raison, il aurait fallu qu'il eût connu les détails de l'histoire d'Arménie. Une considération fort juste fut la cause de son erreur, qui d'ailleurs était presque inévitable. Voyant que le fils d'Arsace, quoique fort jeune en 372, était cependant déja en état de gouverner par lui-même, et sachant qu'Olympias, mariée en 358 avec Arsace, vivait encore en l'an 360, il en a conclu qu'il ne pouvait être né d'une femme épousée après la mort d'Olympias. D'un autre côté, la reine qui avait survécu à la captivité d'Arsace étant mère de Para, elle ne pouvait être une autre qu'Olympias, à moins qu'on ne la supposât une première épouse d'Arsace, dont rien n'indiquait l'existence. Il aurait fallu admettre qu'Arsace avait eu deux femmes à la fois. Tillemont repousse cette idée, «Arsace qui était chrétien, dit-il, n'avait pas deux femmes en même temps.» Il se trouve justement que cette considération, aussi raisonnable que vraisemblable, est fausse; mais je le répète, il était impossible de le deviner, sans la connaissance des monuments historiques de l'Arménie. Tillemont est tout-à-fait exempt de blâme sous ce rapport; mais il n'en est pas de même de Lebeau et de Gibbon, car à l'époque où ils écrivaient, Moïse de Khoren avait été publié avec une version latine. Cet auteur distingue bien les deux femmes d'Arsace, Pharandsem et Olympias, et il fait voir clairement que le roi Bab ou Para était fils de la première.—S-M.
[541] Moïse de Khoren qui a raconté, l. 3, c. 24, l'histoire de l'empoisonnement d'Olympias, n'a pas rapporté le nom de son assassin; on le trouve dans Faustus de Byzance, l. 4, c. 15, et dans l'histoire de saint Nersès par Mesrob (c. 2, p. 71, édit. de Madras). Celle-ci l'appelle un peu différemment, Merdchemnig.—S.-M.
[542] Ce canton s'appelait aussi Aschmouni; ce qui n'est qu'une altération de l'autre nom. Cette dénomination venait de la ville d'Arschamaschad, appelée aussi Aschmouschad par une corruption du même genre. C'est l'Arsamosata des anciens, c'est-à-dire la ville d'Arsame, du nom d'un prince qui avait régné dans cette région au 3e siècle avant notre ère. L'étendue du pays d'Arschamouni a beaucoup varié. Il était situé près du bras méridional de l'Euphrate, au nord des montagnes qui séparent la Mésopotamie de l'Arménie. Voyez à ce sujet mes Mém. hist. et géogr. sur l'Arménie, t. 1, p. 100 et 105.—S.-M.
[543] Selon Mesrob, historien du dixième siècle, qui a écrit en arménien une vie de S. Nersès, remplie de fables et de faits controuvés, le patriarche se retira à Édesse (c. 4, p. 82, édit. de Madras). Cette indication peut être admise malgré le peu de confiance que doit, en général, inspirer cet auteur. Ce Mesrob qui était prêtre dans le bourg de Hoghots-gegh, dans le canton de Vaïots-dsor, dépendant de la province de Siounie, écrivit son ouvrage en l'an 962.—S.-M.
[544] Selon le même Mesrob (ch. 4, p. 83), ce Tchounak fut sacré par George, évêque de Karhni, ville du pays d'Ararad au nord de l'Araxes, qui fut assisté par Dadjad, évêque des Andsevatsiens dans la Moxoène, et par Siméon, évêque de l'Arzanène, (en arménien Aghdsnikh).—S.-M.
V.
[Arsace fait une irruption dans la Médie.]
[Amm. l. 23, c. 3, et l. 25, c. 7.
Faust. Byz. l. 4, c. 25.]
—[Ayant ainsi rompu tous les liens qui, en l'attachant à la mémoire de Constance, l'éloignaient de son successeur, et se trouvant dirigé par une femme qui avait de si puissants motifs de redouter l'alliance du roi de Perse, dont elle l'avait déja détaché une fois[545], Arsace n'eut plus aucune raison qui l'empêchât de seconder de toutes ses forces l'entreprise de Julien. Ses tergiversations, ses irrésolutions[546], qui devaient lui venir d'Olympias et du patriarche Nersès, firent place à des sentiments tous contraires qui lui étaient sans doute communiqués par Pharandsem. L'empereur n'eut plus besoin d'ordres pour presser un allié incertain: Arsace devançait ses vœux, et dans le temps où lui-même descendait l'Euphrate pour aller assiéger Ctésiphon, le roi d'Arménie se jetait de son côté sur les provinces de Sapor[547]. L'influence seule de Pharandsem suffit pour expliquer tous ces changements. La déposition du patriarche fut peut-être encore un dernier sacrifice destiné à apaiser les soupçons de Julien[548]. Tandis que le comte Sébastien et Procope, à la tête de l'armée de Mésopotamie, se préparaient à franchir le Tigre, pour appuyer les opérations de Julien, le roi d'Arménie rassemblait ses soldats pour faire une irruption dans la Médie, et effectuer sa jonction avec les généraux romains[549]. Aussitôt que les troupes auxiliaires qu'il avait demandées aux rois des Huns[550] et des Alains[551] furent arrivées, il se mit avec le connétable Vasag à la tête de son armée, et il pénétra dans l'Atropatène[552], où il mit tout à feu et à sang. Ammien Marcellin, qui raconte les ravages commis par Arsace dans le canton de la Médie, qu'il appelle Chiliocome[553], est le garant de la véracité de l'historien arménien Faustus de Byzance. Les succès du roi d'Arménie rendirent plus périlleuse la situation du monarque persan et les inquiétudes de Sapor furent telles, qu'au moment même où il voyait ses états sur le point d'être envahis par un ennemi bien plus formidable en apparence, qui menaçait déja la capitale de l'empire, il se crut obligé de se porter d'abord contre les Arméniens. Durant tout le temps que Julien fut sur le territoire persan, Sapor resta dans la Persarménie[554], sans pouvoir y obtenir aucun avantage sur les Arméniens, qui le battirent même dans les environs de Tauriz[555]. Sa position devenait tous les jours plus critique. La marche rapide de Julien l'alarmait. Ce monarque, en faisant sa jonction avec les troupes qu'il avait laissées en Mésopotamie, allait se trouver en communication avec Arsace[556]; et Sapor qui n'était pas en mesure de résister aux trois armées réunies, n'aurait pu empêcher l'empereur de s'avancer en vainqueur dans l'intérieur de la Perse[557]. Le prince sassanide fit alors partir de son camp dans la Persarménie, le général Suréna, pour entrer s'il était possible en négociation avec les Romains, et bientôt après traversant les montagnes des Curdes, il se dirigea, avec la meilleure partie de ses forces, vers l'Assyrie, pour faire en personne tête à l'orage. Il s'approchait à grandes journées du Tigre, quand Julien fut tué[558].
[545] Voy. t. 2, p. 233 et 235, liv. X, § 16 et 17.—S.-M.
[546] Voy. ci-devant, p. 37-43, l. XIII, § 31 et 32.—S.-M.
[547] Chiliocomum mandatu vastaverat principis. Amm. Marc. l. 25, c. 7. Voyez ci-devant, p. 163, l. XV, § 11.—S.-M.
[548] Voy. ci-devant, page 39, note 4, liv. XIII, § 31.—S.-M.
[549] Mandabatque (Julianus) eis, ut si fieri potius posset, Regi sociarentur Arsaci: cumque eo per Corduenam et Moxoenam, Chiliocomo uberi Mediæ tractu, partibusque aliis præstricto cursu vastatis, apud Assyrios adhuc agenti sibi concurrerent, necessitatum articulis adfuturi. Amm. Marc. l. 23, c. 3.—S.-M.
[550] Cette indication est de Faustus de Byzance, l. 4, c. 25. Les Huns qui ne semblent paraître pour la première fois dans l'histoire du Bas-Empire qu'en l'an 376, d'une manière un peu importante, sont connus depuis une époque plus ancienne par les auteurs arméniens; ce qui n'est pas étonnant, puisque les Arméniens étaient plus voisins des pays qu'ils habitaient. Leurs historiens font mention des guerres que leur roi Tiridate qui régna depuis l'an 259 jusqu'en 312, soutint contre ces peuples qui avaient fait une irruption en Arménie. J'ai déja remarqué, t. 2, p. 177, n. 1, l. IX, § 30, qu'il était bien probable que la nation alliée des Perses qui est appelée Chionitæ par Ammien Marcellin, (l. 16, c. 9, l. 17, c. 5, et l. 19, c. 1 et 2) était la même que celle des Huns qui s'était mise alors à la solde du roi de Perse comme nous la voyons maintenant au service du roi d'Arménie. Il est bien probable que les Huns n'étaient pas plus inconnus aux Persans qu'aux Arméniens. Les Huns étaient des peuples semblables aux Alains, aux Massagètes et aux autres nations établies entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, qui, soit isolément, soit ensemble, passaient souvent le mont Caucase, pour combattre ou pour servir les rois et les peuples qui se trouvaient au-delà de cette montagne. Nous aurons d'autres fois occasion de faire la même remarque.—S.-M.
[551] Les auteurs anciens et les Arméniens nous apprennent que les Alains erraient autrefois dans les vastes plaines désertes qui s'étendent au nord du mont Caucase. Ils faisaient de là de si fréquentes incursions au midi de cette montagne, que le grand défilé qui la traverse vers le milieu, en reçut chez les Arméniens le nom de porte des Alains. Il est certain qu'ils étaient établis, dès le premier siècle de notre ère, dans ces régions. Vers cette époque, ils firent dans l'Arménie une grande invasion qui est relatée dans l'histoire de Moïse de Khoren (l. 2, c. 47). La guerre se termina par une alliance entre les deux nations et le roi d'Arménie épousa Sathinik, fille du roi des Alains. Dans la suite, les enfants du roi d'Arménie passèrent le Caucase pour aller soutenir les droits du frère de Sathinik contre un usurpateur qui lui disputait son héritage (Mos. Chor., l. 2, c. 49). Une des familles nobles de l'Arménie, qui portait le nom d'Aravélienne, était Alaine d'origine (Mos. Chor., l. 2, c. 55).—S.-M.
[552] Ce pays portait, en arménien et en persan, le nom d'Aderbadegan, on l'appelle à présent Aderbaïdjan. (Voyez t. 1, p. 408, note 3, liv. VI, § 14). Cette région fut long-temps gouvernée par des rois particuliers, dont les derniers furent de la race des Arsacides; ensuite, selon les diverses fortunes de la guerre, elle appartint en tout ou en partie aux Persans ou aux Arméniens. Quand ces derniers en étaient les maîtres, ils y entretenaient pour la garde de cette frontière, un officier qui résidait dans la ville de Tauriz, dont il sera question ci-après dans la note 4. (Faust. Byz., l. 4, c. 21, et l. 5, c. 4 et 5. Mos. Chor., l. 2, c. 84).—S.-M.
[553] Voyez ci-devant, p. 163, l. XV, § 11.—S.-M.
[554] Voyez ci-devant, p. 158, note 2, liv. XV, § 9.—S.-M.
[555] Cette ville, qui a été décrite par un grand nombre de voyageurs, est capitale de l'Aderbaïdjan, l'Atropatène des anciens, et actuellement la résidence du prince héritier du royaume de Perse. Elle porte encore le même nom. Cependant on l'appelle plus ordinairement Tébriz; c'est ainsi qu'elle est désignée dans les livres persans; l'autre dénomination est plus en usage dans le peuple et parmi les Arméniens, chez lesquels la prononciation de ce nom a varié plusieurs fois; car on le trouve dans leurs écrits sous les formes Thavresch et Tavrej. Les Arméniens expliquent d'une manière fabuleuse l'origine de ce nom; le vrai est qu'on l'ignore. Peut-être est-il venu de la Perse; car le véritable nom de cette ville, chez les Arméniens, était Kandsak ou Gandsak, qui paraît dans les auteurs anciens et dans les byzantins, sous les formes Γάζα, Γάζακα, Γαζακὸν, et Καντζάκιον. Ιl serait possible que cette dénomination lui vînt de ce que les trésors des rois du pays y étaient déposés; car le mot Gaza, qui se trouve avec ce sens dans le grec et le latin, existe aussi dans les langues orientales. Kenz, en persan et en arabe, et Gandz, en arménien, ont la même signification. On pourrait trouver dans les temps modernes des exemples de dénominations analogues. Pour distinguer cette ville d'une autre cité du même nom, située dans l'Arménie septentrionale, non loin du Cyrus, et voisine de l'Albanie, ils l'appellent Gandsak Schahasdan ou Gandsak Aderbadakani, c'est-à-dire Gandsak royale ou Gandsak de l'Aderbadagan. Elle devait encore à sa magnificence et à sa force les surnoms de Seconde Ecbatane et de ville aux sept enceintes. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 129.—S.-M.
[556] Voyez ci-devant, p. 126, l. XIV, § 39.—S.-M.
[557] Voyez ci-devant, p. 120, l. XIV, § 35; p. 157, et p. 158, note 2, l. XV, § 9.—S.-M.
[558] J'ai déjà fait voir, p. 158, note 2, que le roi de Perse n'était pas encore arrivé en présence des Romains quand Julien fut tué. Aux autorités que j'y ai déja alléguées, on peut joindre encore ce passage dans lequel Ammien Marcellin rapporte, l. 25, c. 7, que le roi avait été informé, pendant qu'il s'approchait, des pertes éprouvées par son armée avant son arrivée. Rex Sapor et PROCUL ABSENS, ET CUM PROPÈ VENISSET, exploratorum perfugarumque veris vocibus docebatur fortia facta nostrorum, fœdas suorum strages, et elephantos, quot numquam rex antè meminerat, interfectos.—S.-M.
VI.
[Sapor attaque l'Arménie.]
[Amm. l. 25, c. 7 et l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 4, c. 21.
Mos. Chor. l. 3, c. 36.]
—[Cet événement tira le roi de Perse d'embarras: de suppliant il devint le maître d'imposer aux Romains de dures conditions; mais il préféra une modération apparente, qui livrait un royaume entier à son ambition et à sa vengeance. Peu de temps après que le traité eut été conclu et mis à exécution, ses troupes filèrent vers le nord pour tomber sur l'Arménie, laissée à ses seules ressources. Cependant ce ne fut pas uniquement à la force que Sapor fut redevable de ses succès. Il connaissait assez bien l'Arménie pour savoir qu'il n'était pas facile de pénétrer dans un pays hérissé de montagnes escarpées, coupé de vallées[559] profondes et de torrents rapides, et rempli de tant de difficultés naturelles, qu'il présentait presque partout aux habitants d'excellents moyens de défense. C'était en pratiquant des intelligences dans ce royaume, en le minant par de secrètes intrigues, en le fatiguant par de soudaines irruptions, renouvelées souvent sur une multitude de points à la fois, que Sapor pouvait espérer d'en achever la conquête[560]. Il voulait que la nation accablée, épuisée s'en prît à son roi de tous les maux qu'elle éprouvait. Pour désunir les dynastes du pays, et les armer contre leur souverain, ou les uns contre les autres, il flattait ceux-ci, attaquait ceux-là, portant partout la terreur et le désordre[561]. Les deux apostats, Méroujan l'Ardzrounien[562], et Vahan le Mamigonien[563], le secondèrent puissamment dans l'exécution de ses desseins. Les vastes possessions du premier lui ouvraient un passage jusque dans le centre du pays. L'ambition, la soif de la vengeance et la haine que Méroujan nourrissait contre le christianisme, furent les meilleurs auxiliaires de Sapor. Les liens de parenté qui unissaient les deux rebelles avec les grandes familles, pour la plupart ennemies du roi, favorisaient les succès de Méroujan. Pour l'encourager davantage, Sapor le flattait de l'espoir de monter sur le trône d'Arménie après la soumission complète du royaume, et sa sœur Hormizdokht, qu'il lui avait donnée en mariage[564], était garante de ses promesses. Fier d'une aussi belle alliance[565], Méroujan, soit seul, soit uni aux Persans, ne cessait de porter le fer et le feu dans le cœur de l'Arménie. Les princes de la noble famille de Camsar[566] n'y étaient plus pour la défendre: égorgés, dépouillés, exilés par Arsace, réfugiés chez les Romains, ils étaient forcés d'être les spectateurs de la ruine de leur patrie; il ne leur était pas même permis de s'associer à ses malheurs.
[559] C'est à cette disposition physique que la plupart des provinces ou cantons de l'Arménie doivent les terminaisons de dsor, phor et hovid, qui entrent dans la composition de leurs noms. Ces mots signifient tous vallée, creux, enfoncement. Les auteurs anciens avaient déja fait cette remarque; car Strabon en racontant, l. 17, p. 532, que Tigrane, retenu dans sa jeunesse en otage chez les Parthes, n'avait recouvré sa liberté qu'au prix d'une portion de ses états, dit qu'il fut obligé de leur abandonner soixante-dix vallées, ἑβδομήκοντα αὐλῶνας, c'est-à-dire soixante-dix cantons.—S.-M.
[560] Voyez les passages d'Ammien Marcellin, rapportés ci-devant, p. 270, note 2, liv. XVII, § 3.—S.-M.
[561] Sollicitans quosdam optimatum et satrapas, alios excursibus occupans improvisis. Amm. Marc., l. 27, c. 12.—S.-M.
[562] Voyez t. 2, p. 236, l. X, § 19.—S.-M.
[563] Voyez t. 2, p. 239, l. X, § 20.—S.-M.
[564] Selon Faustus de Byzance (l. 5, c. 59), cette princesse avait épousé le prince Mamigonien Vahan, qui s'était associé à l'apostasie de Méroujan et à sa haine contre l'Arménie. Selon Moïse de Khoren, au contraire, l. 3, c. 29 et 48, Vahan s'était marié à une princesse de la famille des Ardzrouniens, nommée Dadjadouhi, qui était sœur de Méroujan. C'est même cette grande parenté qui aurait donné naissance à leur intime union. Voy. t. 2, p. 239, l. X, § 20. Selon les deux historiens arméniens (Faust. Byz., l. 5, c. 59, et Mos. Chor., l. 3, c. 48), cet apostat périt par les mains de son fils Samuel, qui après ce meurtre chercha d'abord un asile dans la Chaldée Pontique, et puis ensuite chez les Romains. Il est à remarquer que Moïse de Khoren, par inadvertance sans doute, a placé dans ce dernier récit le nom de Vartan pour celui de Vahan. On peut voir, t. 2, p. 234, l. X, § 17, comment Vartan, frère de Vahan et du connétable Vasag, était mort victime de la perfidie du roi Arsace. Je crois, au sujet de ce mariage, devoir préférer le témoignage de Moïse de Khoren à celui de Faustus de Byzance; car si Vahan avait épousé Hormizdokht, il n'aurait pu être appelé le beau-frère de Méroujan; d'ailleurs Sapor n'avait pu donner sa sœur qu'au principal chef de ses partisans en Arménie, et il est évident par le récit des deux historiens arméniens que Méroujan fut toujours considéré comme occupant le premier rang.—S.-M.
[565] Moïse de Khoren rapporte (l. 3, c. 36), que Sapor donna en même temps à Méroujan plusieurs bourgs et diverses possessions en Perse.—S.-M.
[566] Voyez t. 2, p. 240, l. X, § 22. Voyez aussi, sur l'origine de cette famille, tome 1, page 408, note 1, l. VI, § 14. Le nom de Camsar venait d'un surnom que portait le premier de cette race, qui était venu s'établir en Arménie. Ce prince, fils de Pérozamad, et illustre par son courage, avait été blessé dans une bataille livrée par les Perses au grand Khakan de l'Orient. Comme il avait eu une portion du crâne emporté dans cette occasion, on lui donna le surnom de Camsar, dérivé des mots persans Kam (moins) et sar (tête), c'est-à-dire tête diminuée (Mos. Chor., l. 2, c. 84).—S.-M.
VII.
[Arsace résiste seul au roi de Perse.]
[Faust. Byz. l. 4, c. 22, 26-43 et 45-49.]
—[Cependant Arsace réduit à ses seules forces se prépara à soutenir dignement la lutte périlleuse dans laquelle il était engagé. Pharandsem, non moins illustre par son courage que par sa beauté, lui inspirait sans doute une partie de la noble énergie de son ame. Sans espoir d'être secouru par les Romains, sans moyen de désarmer la colère de Sapor, il prit le parti de ne devoir son salut qu'à lui-même. Aussitôt que les chefs des corps d'observation, placés dans l'Atropatène et à Gandsak-Schahastan, à présent Tauriz, eurent annoncé l'approche des ennemis, le connétable Vasag, dont la valeur et l'activité étaient infatigables, disposa tout pour une vigoureuse résistance. Cependant les soldats de Sapor s'avançaient vers l'Arménie, sur trois points à la fois. Hazaravoukhd commandait la première armée; la seconde marchait sous les ordres d'Andékan; le roi lui-même s'était réservé la troisième. A son exemple, Arsace divisa ses troupes en trois corps, destinés à faire face à chacune des armées persannes. Le premier fut confié au connétable; le second à Bagas, frère du roi, guerrier plus brave que prudent; Arsace garda le commandement du troisième. Les Persans étaient déja dans l'intérieur du royaume, et la division commandée par Hazaravoukhd avait passé l'Araxe, quand le connétable se présenta pour la combattre dans les plaines d'Érével, au pays de Vanand[567]. Le choc fut terrible; et les Persans vaincus furent obligés de recourir à la fuite, abandonnant aux Arméniens un immense butin et tous leurs éléphants. Le même jour, dit-on, le frère du roi triomphait sur un autre point: il avait rencontré les ennemis sur les bords septentrionaux du lac de Van à Arhesd[568], où quarante ans avant, Vatché, père du connétable Vasag, avait défait les Persans, unis aux rebelles de l'Arménie méridionale[569]. Le général de Sapor fut tué, laissant une victoire complète aux Arméniens, qui perdirent de leur côté celui qui les commandait. Bagas, emporté par sa valeur, s'était précipité au milieu des éléphants: un d'entre eux, qui était d'une taille extraordinaire, magnifiquement orné, et qui portait les marques royales, frappa ses regards; il crut que Sapor le montait; il met pied à terre, s'avance l'épée à la main et le frappe; dans l'instant même l'éléphant tombe accablé par une grêle de traits, et il écrase sous lui l'imprudent guerrier. Arsace n'était pas moins heureux de son côté contre Sapor lui-même. Ce prince s'était posté à Oskha dans la province de Pasen[570]. Arsace surprit son camp à la faveur de la nuit, passa au fil de l'épée un grand nombre de ses soldats, et le contraignit de prendre honteusement la fuite. Sapor résolut, après ce triple revers, de ne plus envoyer des corps de troupes considérables en Arménie, mais de harceler ce pays par de continuelles attaques, ou par de subites invasions, pour détruire en détail les forces de son adversaire: cette tactique lui réussit mieux. Malgré cela, Vasag, toujours à la tête des armées royales, ne cessait de faire partout face aux Persans, volant sans cesse d'une extrémité à l'autre du royaume: on le voyait sur toutes les frontières, chassant, repoussant, détruisant les ennemis de son roi; réprimant, punissant les rebelles, et déjouant ainsi tous les projets de Sapor, dont il rendait la réussite plus que douteuse. Plus d'une fois même il pénétra sur le territoire persan, et il y vengea par de sanglantes représailles les maux de l'Arménie. L'historien contemporain, Faustus de Byzance, a conservé les noms de tous les chefs[571] persans qui ravagèrent alors l'Arménie par les ordres de leur roi. Je ne donnerai pas ici le fastidieux récit d'expéditions toutes semblables, il me suffira de dire que ces généraux vaincus ou maltraités par les Arméniens furent toujours repoussés avec perte[572]. Enfin, après quatre ans d'une résistance glorieuse, signalée par une multitude de combats, l'Arménie intacte semblait encore défier tous les efforts de ses ennemis. Le traître Méroujan et ses adhérents, trompés dans leurs espérances criminelles, étaient obligés de cacher leur honte au milieu des ennemis de leur patrie. Si Arsace avait eu affaire à un adversaire moins opiniâtre, ou animé d'une haine moins vive, il aurait pu se tirer avec honneur d'une lutte aussi inégale. L'Arménie, épuisée, fatiguée de victoires, n'avait plus les moyens de renouveler ou de continuer une guerre si sanglante: des armées persannes remplaçaient sans cesse celles qui avaient été défaites. Arsace faisait encore bonne contenance, mais il ne pouvait dissimuler sa faiblesse, et le moment fatal où son sort devait se décider était arrivé.
[567] Ce pays, qui avait été occupé au deuxième siècle avant notre ère par une colonie de Bulgares, et qui avait pris le nom de leur chef Vound (Mos. Chor., l. 2, c. 6), faisait partie de la province d'Ararad et il était voisin du pays de Pasen. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 107 et 108.—S.-M.
[568] Ce bourg, où il se trouvait une pêcherie royale, était dans le pays des Peznouniens. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 26 et 252.—S.-M.
[569] Il s'agit ici d'une guerre faite à l'Arménie sous le règne de Chosroës II fils de Tiridate, par le dynaste des Peznouniens, nommé Tadapen ou Databès révolté contre son souverain (Faust. Byz., l. 3, c. 8).—S.-M.
[570] Voyez t. 1, p. 411, note 2, liv. VI, § 14.— S.-M.
[571] Une grande partie du quatrième livre de Faustus de Byzance, depuis le chapitre vingt-sixième jusqu'au cinquantième, est consacrée au récit de ces expéditions. Cet auteur fait connaître vingt-deux généraux persans différents, sur lesquels nous allons donner quelques notions sommaires. 1º Vin; il revint en Arménie après la prise du roi Arsace, pour achever la conquête du pays. 2º Andékan; différent, à ce qu'il paraît, de celui qui a été mentionné un peu plus haut; il périt dans son expédition. 3º Hazaravoukhd; il portait le même nom qu'un autre général défait par le connétable Vasag; il ravagea l'Arzanène, où il fut aussi vaincu par Vasag. Il périt dans le combat. L'histoire d'Arménie fait mention de plusieurs généraux persans qui vivaient à des époques plus modernes et qui s'appelaient de même Hazaravoukhd. 4º Vahridj; il fut vaincu et tué dans un lieu nommé Makhazian, dont la position est inconnue. 5º Goumand-Schahpour; celui-ci était accompagné du traître Méroujan. 6º Dehkan-Nahabied; il était Arménien et parent des Mamigoniens. 7º Souren; issu du sang des Arsacides; c'est celui dont il a déja été question ci-devant, p. 79, note 2, liv. XIV, § 15. 8º Abakan-Vsémakan. 9º Zik; il portait le nom de chef des messagers (Noviragabied) du roi. 10º Souren; il était Persan; c'est celui dont j'ai parlé ci-devant, page 79, note 2, liv. XIV, § 15. Il fut fait prisonnier. 11º Hrevscholom; il était parent du roi d'Arménie et de la même race, sans doute de la famille des Arsacides. 12º Alana-Ozan; il était aussi de la race des Arsacides. Il en sera encore question ci-après, p. 290, 393, § 10 et 11. 13º Boïekan; il est qualifié de grand prince persan. Il fut vaincu et tué auprès de Tauriz, dans l'Atropatène. 14º Vatchagan; ce nom fut porté par plusieurs des rois de l'Albanie Caucasienne. Il est dit que celui-ci était un des dynastes persans. Il fut vaincu dans le centre de l'Arménie, auprès du fort de Darioun, situé dans le canton de Gog, non loin des sources de l'Euphrate méridional. 15º Meschkan; dynaste persan. 16º Maridjan; autre dynaste. 17º Zindakapied; je soupçonne ce nom de n'être qu'un titre, attribué en Perse au surintendant des éléphants. Celui-ci n'est désigné que comme un simple général. 18º Le grand-maître de la garde-robe du Sakastan (Anterdsabied Sakesdan), pays appelé actuellement Sedjestan ou Sistan. Hanterdsabied signifie littéralement en arménien chef des vêtements. 19º Schabesdan Dagarhabied, c'est-à-dire le grand-échanson du Schabestan; j'ignore quel est ce pays. 20º Mogats Anterdsabied (le grand-maître de la garde-robe des mages); la nature et les fonctions de cette charge me sont également inconnues. 21º Hamparakabied (le grand-panetier du roi de Perse); il fut vaincu dans la Cordouène, auprès de la ville de Salmas, qui existe encore avec le même nom au nord-ouest du lac d'Ourmi; et enfin 22º Merhikan, qualifié du simple titre de général.—S.-M.
[572] Faustus de Byzance, ou plutôt les copistes qui nous ont transmis son histoire, pour relever d'autant les exploits des Arméniens, exalte outre mesure les forces des Persans; il ne les compte que par trois ou quatre cents myriades. Le même esprit d'exagération se remarque dans tout son ouvrage.—S.-M.
VIII.
[Les Arméniens trahissent leur roi.]
[Faust. Byz. l. 4, c. 50.]
—[Ce que la force n'avait pu, la trahison l'acheva; les secrètes menées de Sapor obtinrent enfin un plein succès auprès des seigneurs arméniens. Arsace était dans son camp sur le territoire persan, dans l'Atropatène, non loin du pays des Caspiens[573], quand il apprit la défection générale des grands du royaume et de toutes les familles puissantes. L'exemple fut donné par les dynastes du midi. Tous les satrapes de l'Arzanène[574], alliés par une origine commune avec la famille de Méroujan[575], se soulevèrent en même temps, fortifièrent leurs châteaux, garnirent de murs et de retranchements les issues de leurs vallées tournées vers l'Arménie, et se réunirent aux troupes du roi de Perse. On apprit presque aussitôt la révolte de la Gogarène[576] et des régions voisines situées sur la frontière septentrionale du royaume, du côté de l'Ibérie[577], vers les rives du Cyrus. Les princes de Gardman[578] et d'Artsakh[579] en firent autant. La contagion ne tarda pas à s'approcher du camp d'Arsace; les chefs de la Cordouène et des cantons voisins passèrent aussi du côté des Perses. Arsace n'eut bientôt plus les moyens de rentrer dans ses états; il se trouva cerné sur un territoire étranger. Tant de révolutions répandirent le désordre et la terreur dans son camp, et les murmures de ses soldats lui apprirent qu'il ne devait plus compter sur eux au moment du danger. Les princes mêmes qui ne le trahirent pas, l'abandonnèrent. Salmouth, seigneur de l'Anzitène[580], et le prince de la Sophène, regardant sa cause comme perdue et prévoyant tous les maux qui allaient fondre sur leur patrie, quittèrent le camp et se retirèrent chez les Romains.
[573] Les anciens plaçaient la Caspiène, c'est-à-dire le pays des Caspiens, dans le voisinage de l'Albanie, sur la rive droite du Cyrus, non loin de son embouchure dans la mer Caspienne, sur les frontières de l'Atropatène, à l'occident des Cadusiens, qui occupaient la plus grande partie du Ghilan moderne. Ce territoire semble répondre au pays qui porte actuellement le nom de Moughan, du côté de la ville d'Ardebil, dans l'Aderbaïdjan.—S.-M.
[574] Outre le pétéaschkh de l'Arzanène, Faustus de Byzance, § 4, c. 50, fait encore mention du pétéaschkh de Norschirag et des familles de Mahker et de Nihoragan. Le pays de Norschirag était sur les bords du Tigre, au nord de Ninive.—S.-M.
[575] La famille des princes de l'Arzanène, dont le chef portait par héritage le titre de pétéaschkh (voyez sur cette dignité, t. 2, p. 210, l. X, § 3, et ci-devant, p. 41, note 2, liv. XIII, § 32), descendait de Sennachérib, roi d'Assyrie, de même que la race des Ardzouniens, ainsi que nous l'apprend Moïse de Khoren, l. 1, c. 22. Schareschar, un des descendants de Sanasar, fils de Sennachérib, avait obtenu de Vagharschak, premier roi arsacide en Arménie, an milieu du deuxième siècle avant notre ère, le titre de grand-pétéaschkh du sud-ouest de l'Arménie ou du pays d'Aghdsen qui est l'Arzanène (Mos. Khor., l. 2, c. 7). Sa postérité était encore en possession de ce pays dix siècles après; un certain Abelmakhra, qui en était seigneur en l'an 896, en fut dépouillé par un prince arabe nommé Ahmed, qui régnait à Amid. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 164.—S.-M.
[576] Cette province, nommée par les Arméniens Koukar, et située sur les frontières de l'Ibérie, était aussi gouvernée par un grand pétéaschkh. Voyez sur ce pays mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 79-86.—S.-M.
[577] Comme les habitants de la Gogarène étaient pour la plupart de la même race que les Ibériens ou Georgiens, et que les gouverneurs militaires ou pétéaschkh de la frontière septentrionale de l'Arménie, étaient préposés pour défendre le royaume des attaques des Ibériens, ils étaient souvent appelés commandants militaires ou pétéaschkh de l'Ibérie, et leur pays recevait de là le nom d'Ibérie. Leur charge était héréditaire. Les Arméniens appellent les Ibériens Virk et leur pays Véria; c'est sans doute de là que vient le nom d'Iberia, que nous avons reçu des Grecs. Les Ibériens se désignent eux-mêmes par la dénomination de Kharthli.—S.-M.
[578] Ce pays, situé sur les bords du Cyrus, faisait partie de la province d'Arménie nommée Otène. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 87.—S.-M.
[579] Ce pays était aussi sur les bords du Cyrus, et limitrophe de l'Albanie. Ce nom d'abord propre à un petit canton, s'étendit ensuite à une grande partie de l'Arménie orientale. Voyez le même ouvrage, t. 1, p. 148-152.—S.-M.
[580] Voyez ci-devant, p. 43, note 1 l. XIII, § 32.—S.-M.
IX.
[Fidélité du patriarche Nersès.]
[Faust. Byz. l. 4, c. 51.]
—[La nouvelle de ces désastres jeta le trouble dans toute l'Arménie: les seigneurs, les chefs des villes et des campagnes, les gouverneurs et tous les officiers civils et militaires, se réunirent pour aviser aux moyens de préserver l'état des grands malheurs qui le menaçaient. Ils désiraient prévenir l'arrivée des Persans et désarmer Sapor, en lui envoyant une ambassade solennelle chargée de lui demander un autre roi, ou de lui livrer l'Arménie sans condition. Cependant ils n'osaient prendre, de leur chef, une aussi grande résolution; ils voulaient le consentement du clergé, très-prononcé contre les Perses; ils souhaitaient surtout que le patriarche Nersès approuvât et légitimât pour ainsi dire leur démarche. Ils vinrent donc le trouver dans sa solitude, et lui exposèrent la triste situation du royaume. «Voilà trente ans[581], lui dirent-ils, qu'Arsace est roi; il ne nous a jamais laissé une année de repos, jamais nous n'avons pu quitter nos épées, nos lances et nos cuirasses; épuisés de fatigues, il nous est impossible de supporter plus long-temps une telle lutte, il vaut mieux nous soumettre au roi de Perse et imiter ceux de nos compatriotes qui ont abandonné Arsace, pour se joindre à Sapor. Si le roi veut continuer la guerre, qu'il aille au combat avec son connétable Vasag et avec Antiochus, son beau-père; mais, pour sûr, aucun des nôtres ne marchera plus avec lui.» Les torts et les crimes d'Arsace eussent été plus grands encore qu'ils ne l'étaient, que Nersès n'aurait pu méconnaître quels étaient ses devoirs envers son roi, sa religion et son pays: aussi son langage fut-il bien opposé à ce qu'en attendaient les chefs arméniens. Le patriarche leur rappela les commandements de Dieu qui les obligeaient d'obéir à leur maître, sans juger sa conduite: il leur remontra que le Seigneur avait voulu les éprouver en leur donnant un prince injuste, mais qu'il n'en était pas moins leur souverain légitime, que l'Arménie était l'héritage des Arsacides, qu'on leur devait fidélité jusqu'au bout, et qu'enfin il ne fallait pas, en haine d'Arsace, livrer le pays à des infidèles; que ce serait trahir la loi de Dieu, dans laquelle on devait mettre sa dernière espérance. Les exhortations du saint patriarche furent si efficaces, que les seigneurs et les chefs arméniens consentirent à se séparer, sans envoyer vers le roi de Perse, et en abandonnant à Dieu le salut de l'Arménie.
[581] La guerre avait précédé l'avènement d'Arsace, qui, comme nous l'avons vu, t. 1, p. 406-412, l. VI, § 14, remonte à l'année 338, et on était alors en l'an 367. Il y avait donc effectivement trente ans que ce prince occupait le trône d'Arménie.—S.-M.
X.
[Arsace est prisonnier de Sapor.]
[Faust. Byz. l. 4, c. 52 et 53.
Mos. Chor. l. 3, c. 34.
Procop. de bell. Pers. l. 1. c. 5.]
—[Cependant Arsace était toujours au milieu de l'Atropatène, dans une situation désespérée; tous les jours, il voyait diminuer le nombre de ses soldats, et il ne comptait pas assez sur la fidélité de ceux qui lui restaient, pour aller avec eux tenter un dernier effort. L'armée qui le pressait, était commandée par un certain Alana-Ozan, issu d'une des nombreuses branches de la famille des Arsacides, qui subsistaient encore en Perse[582]. Le roi d'Arménie tenta de le gagner, en invoquant leur commune origine. «Tu es de mon sang et de ma race, lui disait-il; pourquoi me poursuis-tu avec tant d'acharnement? Je sais que c'est à regret que tu es venu me combattre, et que tu n'as pu éluder les ordres de Sapor. Laisse-moi quelques instants de repos, pour que je puisse me réfugier chez les Romains; je te donnerai des états, je te comblerai de bienfaits, je te traiterai enfin en bon et fidèle parent.» Ses offres et sa prière furent rejetés avec mépris. «Comment! lui répondit Alana-Ozan; tu n'as pas épargné les princes de Camsar[583], nos parents, qui te touchaient de bien plus près que moi, qui habitaient ton pays, qui suivaient ta religion; et tu penses que je t'épargnerai, moi qui suis éloigné de toi par ma patrie et par ma foi! tu t'imagines que, dans l'espoir de tes incertaines récompenses, j'irai perdre celles que je tiens de mon roi?» Il ne restait plus à Arsace d'autre ressource que de vendre chèrement sa vie; lui et son connétable étaient décidés d'aller chercher la mort au milieu des Perses. Le reste de l'armée refusait de s'associer à leur désespoir. Les messages continuels que Sapor ne cessait d'envoyer au camp, pour engager Arsace à venir traiter avec lui en s'abandonnant à sa foi, abusaient les soldats, et en leur faisant espérer la paix, les empêchaient de seconder la résolution de leur souverain. «Qu'il vienne conférer avec moi, disait le roi de Perse, je le recevrai comme un père; si nous ne nous accordons pas, je le renverrai en lui indiquant un lieu convenable pour combattre, et terminer nos différends par les armes.» Arsace était dans une position telle, qu'il ne pouvait accepter ni refuser les offres de Sapor. Devait-il, en effet, sans sûreté et sans garantie, aller trouver un roi, son mortel ennemi, également impatient de satisfaire son ambition et sa vengeance? Les siens, presque révoltés, joignaient leurs menaces aux invitations du monarque persan, qui, pour le rassurer complètement, lui adressa une lettre fermée d'un cachet, qui portait l'empreinte d'un sanglier. Tel était l'usage suivi par les rois de Perse, quand ils voulaient rendre leurs promesses inviolables[584]. Il fallut enfin se décider[585], Arsace et son connétable Vasag[586], s'acheminèrent donc, bon gré, mal gré, vers le camp des Perses, où aussitôt les gardes nobles de Sapor, les environnèrent comme pour leur faire honneur, et s'assurèrent de leurs personnes.
[582] Moïse de Khoren, l. 3, c. 34, donne à ce général le surnom de Balhavig ou Palhavik, commun à presque tous les princes issus de la famille des Arsacides de Perse. Ce surnom, selon le même auteur, l. 2, c. 27 et 65, leur venait de la ville de Balkh ou Balh, dans la Bactriane. C'est de cette ville, la Bactra des anciens, que les Arsacides tiraient leur origine, ou plutôt c'est là qu'ils s'étaient déclarés indépendants des Séleucides, plus de deux siècles avant notre ère.—S.-M.
[583] Voyez t. 2, p. 240, l. X, § 32.—S.-M.
[584] On ne trouve rien dans toute l'antiquité, sur cet usage, attesté de la manière la plus formelle par Faustus de Byzance, liv. 4, c. 53.—S.-M.
[585] L'histoire de la captivité du roi Arsace se trouve racontée dans Procope (de Bell. Pers. l. 1, c. 5), d'une manière toute conforme à ce que rapporte Faustus de Byzance. L'auteur grec atteste qu'il a puisé son récit dans les historiens arméniens (ἡ τῶν Ἀρμενίων ἱϛορία φησὶν, ou bien ἡ τῶν Ἀρμενίων συγγραφὴ λέγει); rien n'empêcherait donc de croire qu'il eût tiré sa narration de Faustus de Byzance lui-même. Il faut remarquer seulement que Procope au lieu de donner au roi de Perse son véritable nom, l'appelle, j'ignore par quelle raison, Pacurius. Ce n'est sans doute qu'une faute de copiste, Πακούριος pour Σαβούριος. Procope fait précéder son récit d'un petit abrégé, tiré aussi des livres arméniens, et dans lequel il raconte ce qui s'était passé avant la captivité du roi d'Arménie. Cet abrégé ressemble beaucoup à ce que j'ai extrait de Faustus de Byzance. On pourrait donc penser que Procope avait effectivement cet auteur sous les yeux; mais il faut supposer aussi qu'il ne l'entendait pas bien, ou qu'il a mis de la négligence dans son travail, car on pourra remarquer qu'il diffère en plusieurs points de Faustus. Il dit donc que les Arméniens et les Perses s'étaient fait une guerre implacable pendant trente-deux ans, δύο καὶ τριάκοντα ἔτη, sous le règne de Pacurius (Sapor) et d'Arsace du sang des Arsacides, ἐπὶ Πακουρίου μὲν Περσῶν βασιλεύοντος, Ἀρμενίων δὲ Ἀρσάκου Ἀρσακίδου ἀνδρὸς. On voit qu'il s'agit de l'état de guerre presque continuel, dans lequel l'Arménie s'était trouvée avec la Perse pendant le règne d'Arsace, depuis l'enlèvement et la mutilation de son père Diran (voy. t. 1, p. 408, liv. VI, § 14), et qui se prolongea après lui. C'est ce que les Arméniens rappelaient au patriarche Nersès dans leurs doléances et à peu près de la même façon, comme on le peut voir ci-devant, p. 288, § 9. Faustus de Byzance commence aussi dans les mêmes termes le récit de la dernière catastrophe d'Arsace, l. 4, c. 50, seulement il y dit que la guerre avait duré trente-quatre ans. Dans cet intervalle, ajoute Procope, les Persans eurent à soutenir la guerre contre d'autres Barbares, voisins des Arméniens, πρὸς ἄλλους βαρβάρους τινὰς, οὐ πόῤῥω Ἀρμενίων διῳκημένους. Ceux-ci, pour leur montrer le désir de rétablir la paix entre les deux états, attaquèrent et battirent ces Barbares. Le roi de Perse fut si touché de ce service qu'il appela Arsace auprès de lui et le traita comme un frère, τῆς τε ἄλλης αὐτὸν φιλοφροσύνης ἠξίωσε, καὶ, ἄτε ἀδελφὸν, ἐπὶ τῇ ἴσῃ καὶ ὁμοίᾳ ἔσχε. Faustus de Byzance emploie les mêmes expressions lorsqu'il parle de la reconnaissance que Sapor témoigna au roi d'Arménie après la prise de Nisibe; voyez t. 2, p. 220, liv. X, § 8. Les deux rois se lièrent par de mutuels serments. Mais peu de temps après, χρόνῳ δὲ οὐ πολλῷ ὕστερον, le roi de Perse ayant appris que le prince arménien se préparait à les violer, il le manda pour qu'il vînt conférer avec lui, τὸ κοινολογεῖσθαι ὑπὲρ τῶν ὅλων. La suite diffère peu de ce que raconte Faustus. Il est facile de voir en comparant les deux récits, comment Procope a altéré cette histoire en l'abrégeant.—S.-M.
[586] Procope donne le nom de Basicius, Βασίκιος, au connétable Vasag; c'était, dit-il, un homme distingué par sa valeur et par son extrême habileté et qui était, pour cette raison, général et conseiller du roi; στρατηγὸς καὶ ξύμβουλος ἦν, ἀνδρίας τε γὰρ καὶ ξυνέσεως ἐπὶ πλεῖστον ἀφῖκτο.—S.-M.
XI.
[Perfidie de Sapor.]
[Faust. Byz. l. 4, c. 54.
Mos. Chor. l. 3, c. 34 et 35.]
—[Sapor n'avait pas encore tout ce qu'il désirait, il savait bien que pour être sûr de la possession de l'Arménie, il fallait être maître de la reine, des principaux satrapes et de l'héritier légitime, qui pouvaient se réfugier chez les Romains, et y trouver des forces suffisantes pour lui ravir sa conquête. Arsace fut donc traité pendant quelque temps avec les égards dus à son rang, et laissé libre en apparence[587]; convié à la table de Sapor, il y prenait place sur un même coussin. Le roi de Perse parvint enfin à obtenir de ce prince infortuné des lettres par lesquelles il mandait auprès de lui la reine son épouse, son fils, et les plus puissants seigneurs du royaume avec leurs femmes, pour que leur présence rendît plus auguste la nouvelle alliance que la Perse allait contracter avec l'Arménie. Dans le dessein d'inspirer moins de défiance, Alana-Ozan fut envoyé dans ce pays, avec un faible détachement pour y faire connaître la volonté d'Arsace. Quand les dynastes, ceux même qui avaient trahi leur roi, furent informés de l'approche et de la mission du général persan, ils soupçonnèrent quel était le but de Sapor, ils se réunirent, battirent les troupes ennemies, et s'enfuirent chez les Romains avec leurs femmes et leurs enfants. Pharandsem n'obéit pas davantage aux ordres qui avaient été arrachés à son mari, elle prévint le danger en se jetant avec ses trésors et son fils Para, dans le fort d'Artogérassa[588], que sa position faisait regarder comme inexpugnable, et où elle se mit à l'abri des attaques des Persans.
[587] Procope remarque aussi (de bell. Pers. l. 1, c. 5), qu'Arsace et son connétable furent d'abord, quoique captifs, traités d'une manière honorable, τὰ μὲν οὖν πρῶτα ὁ Πακούριος (leg. Σαβούριος) αὐτοὺς ἐν ἀτίμιᾳ ἐφύλασσεν.—S.-M.
[588] Voy. t. 2, p. 241, note 2, liv. X, § 22.—S.-M.
[Arsace est emmené prisonnier en Perse.]
[Amm. l. 25, c. 8, et l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 4, c. 54.
Mos. Chor. l. 3, c. 34 et 35.
Procop. de bell. Pers. l. 1, c. 5.]
—[Sapor était ainsi trompé dans ses espérances. Il ne savait comment violer la foi, si solennellement donnée au roi d'Arménie; il n'osait pas non plus se défaire de ce prince, les Persans n'auraient consenti qu'avec beaucoup de répugnance, à verser le sang d'un roi[589]. Pour se dégager de ses serments et mettre son honneur à couvert, il eut recours à un stratagème qui lui fut suggéré par les astrologues mages et chaldéens qu'il entretenait à sa cour[590]. Tous les grands de l'état furent appelés à un festin splendide où il invita le roi d'Arménie, qu'il combla d'attentions et d'amitiés. Tout le monde s'y livra à la joie; Arsace y prit part autant et plus qu'un autre. Quand il fut bien échauffé par le vin, Sapor amena la conversation sur les anciens griefs qui les divisaient depuis si long-temps, lui reprochant d'avoir trompé tant de fois, un ami qui lui avait donné la couronne d'Arménie, l'avait traité comme son égal et lui avait même offert sa fille en mariage. C'est en vain qu'Arsace lui témoignait et son repentir, et son inviolable dévouement pour l'avenir; Sapor revint si souvent sur le même sujet, qu'à la fin les deux princes s'échauffèrent, et Arsace, hors de lui, reprocha au roi de Perse les maux que lui et ses ancêtres avaient causés à l'Arménie, depuis qu'ils avaient usurpé sur sa famille le trône de Perse, qui leur appartenait. Sapor était arrivé où il voulait: interpellant les princes et les seigneurs qui assistaient au festin, il les prit à témoin de la haine irréconciliable que le roi d'Arménie nourrissait contre lui, et qu'il ne pouvait pas même contenir à sa table, assis à ses cotés[591]. Il fait aussitôt entrer sa garde, et charger de chaînes l'infortuné roi et son connétable. Ces fers étaient d'argent, vaine distinction dont les Perses honoraient leurs prisonniers illustres[592]. Par égard pour la dignité royale, on lui fit grace de la vie, on se contenta de le priver de la vue[593], et on le fit partir aussitôt pour le redoutable château de l'oubli[594], situé dans la Susiane[595]: c'était là, qu'en vertu d'un antique usage on gardait les prisonniers d'état; il était défendu, sous les peines les plus sévères, de prononcer le nom de ceux qui y étaient détenus; ils étaient retranchés du nombre des vivants. Cependant Arsace n'était pas encore arrivé au terme de ses infortunes, un sort plus tragique lui était réservé; il languit long-temps dans ce sinistre séjour, sans amis, sans domestiques, loin d'une patrie où il ne devait plus revenir, attendant dans les angoisses du désespoir une longue et cruelle mort, et enviant le sort plus heureux de son connétable, qui avait été livré à un supplice affreux; écorché vif, sa peau avait été remplie de paille[596], et transportée dans la forteresse de l'oubli, où on la gardait auprès du roi, qu'il avait si bien et si long-temps servi.
[589] C'est Procope qui nous apprend (de Bell. Pers. l. 1, c. 5), que les Persans avaient horreur de faire périr un homme issu du sang royal; οἱ δὲ, dit-il, κτεῖναι ἄνδρα βασιλείου αἵματος οὐδ' ὅλως ἔγνωσαν, ou bien ἀποκτεῖναι ἄνδρα τοῦ βασιλείου αἵματος ὄντα οὐδαμῆ εἶχεν.—S.-M.
[590] Faustus de Byzance (l. 4, c. 54) et Procope (de bell. Pers. l. 1, c. 5) racontent tous les deux, que les Mages pour fournir à leur roi un moyen d'enfreindre sa parole, sans compromettre son honneur, s'étaient avisés d'une ressource de leur métier, difficile à croire. Le sol de la tente où se réunissaient les deux rois, avait été couvert par portions égales de terre d'Arménie et de terre de Perse, et par la vertu de leurs enchantements, tant que le roi Arsace touchait le sol persan, il ne répondait aux interpellations de Sapor sur sa foi violée, sur les maux qu'il avait faits à la Perse, que par des protestations de dévouement; mais aussitôt qu'il arrivait sur la terre d'Arménie, son langage devenait malgré lui arrogant, il reprochait au roi de Perse, les maux que ses ancêtres avaient faits à l'Arménie, depuis qu'ils avaient usurpé le trône de Perse sur les Arsacides. Ces aveux involontaires furent regardés comme des preuves suffisantes de la trahison que méditait Arsace, par les Mages qui étaient présents; alors en sûreté de conscience, ils condamnèrent le roi d'Arménie. Cette fable absurde était de nature à obtenir confiance dans le siècle dont il s'agit. Sapor n'avait pas sans doute besoin d'une telle épreuve pour savoir qu'Arsace, fidèle sujet tant qu'il serait en Perse, reprendrait toute sa haine aussitôt qu'il reverrait l'Arménie. La chose était trop claire, il suffisait de donner au tout une forme propre à être adoptée par le vulgaire, pour sauver l'honneur du roi. Rien n'empêche donc de croire qu'une telle fable n'ait été réellement répandue dans le public, par les ordres du roi du Perse.—S.-M.
[591] Ammien Marcellin rapporte aussi, l. 27, c. 12, que le roi Arsace séduit par les belles promesses et les parjures de Sapor, se laissa attirer par lui à un festin, où il fut retenu prisonnier. Dein per exquisitas perjuriisque mistas illecebras captum regem ipsum Arsacem, adhibitumque in convivium jussit ad latentem trahi posticam.—S.-M.
[592] Vinctum catenis argenteis, quod apud eos honoratis vanum suppliciorum æstimatur esse solatium. Amm. Marcell. l. 27, c. 12. On voit que les deux traîtres Bessus et Nabarzanes, chargèrent de chaînes d'or Darius leur souverain légitime, qu'ils avaient détrôné, comme le rapportent Quinte Curce (l. 5, c. 12), et Justin (l. 11, c. 15). L'histoire ancienne offre d'autres exemples de ces honneurs dérisoires.—S.-M.
[593] C'est Ammien Marcellin qui nous apprend cette circonstance, eumque (Arsacem) effossis oculis... dit-il, l. 27, c. 12, exterminavit ad castellum Agabana nomine. Les auteurs arméniens n'en disent rien, non plus que Procope.—S.-M.
[594] Τὸν μέντοι Ἀρσάκην ἐν τῷ τῆς λήθης φρουρίῳ καθεῖρξε. Procop. de Bell. Pers. l. 1, c. 5.—S.-M.
[595] Τὸ τῆς λήθης φρούριον. Procope, (de Bell. Pers. l. 1, c. 5.) Agathias (l. 4, p. 138) et Cédrénus (t. 1, p. 356 et 396) font aussi mention de cette forteresse, sous la même désignation. Pour Ammien Marcellin, il donne, l. 27, c. 12, le nom d'Agabana au château dans lequel le roi d'Arménie fut retenu prisonnier. Ce nom qui ne se retrouve nulle part ailleurs, pouvait bien être le véritable nom d'un lieu plus connu dans le pays, sous une dénomination qui en indiquait mieux la terrible destination. Aucun des auteurs que je viens de citer ne nous apprend dans quelle portion de la Perse était située cette prison d'état. Les auteurs arméniens nous en informent, ils la placent dans le pays de Khoujasdan, qui est le Khouzistan des modernes et la Susiane des anciens (Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 54, et l. 4, c. 7. Μοs. Chor. l. 3, c. 35, 50 et 55). On le nommait en Arménien Aniouschpiert, ce qui signifiait aussi château de l'oubli. Il avait chez les Perses, selon Faustus de Byzance, le nom d'Andémesch, qui avait suivant lui la même signification. Les mots destinés à composer ce nom appartiennent sans doute à quelque dialecte de l'ancien persan; car ils ne se retrouvent pas dans le persan actuel.—S.-M.
[596] Ce supplice affreux est décrit dans Agathias (l. 4, p. 133). Selon Procope on fit une outre de la peau de Vasag, on la ficha sur un pieu, et on suspendit le tout à un arbre.—S.-M.
XIII.
[Conquête de l'Arménie par les Persans.]
[Amm. l. 25, c. 7.
Faust. Byz. l. 4, c. 55.
Mos. Chor. l. 3, c. 35.]
—[Aussitôt après Sapor fit partir pour achever la conquête de l'Arménie deux armées commandées par les généraux Zik et Caren. Ces officiers étaient sous les ordres des deux apostats, Méroujan et Vahan le Mamigonien, qui, pour satisfaire leur haine contre leur patrie et le christianisme, détruisirent tout sur leur passage. Pharandsem, enfermée dans la forteresse d'Artogérassa avec onze mille guerriers d'élite, y bravait tous les efforts des ennemis. Ce fort, situé sur un roc escarpé, était d'un trop difficile accès pour qu'il fût possible d'en entreprendre régulièrement le siége. On y laissa un corps pour le bloquer, et les armées persannes se répandirent dans l'intérieur du royaume; on passa l'Araxes et on vint attaquer la grande ville d'Artaxate[597]; elle fut prise, ses murailles renversées; on y fit un butin immense et une grande quantité de prisonniers. Neuf mille maisons juives y furent brûlées. Leurs habitants descendaient des captifs juifs emmenés autrefois de Palestine par Tigrane le Grand: leur postérité s'était fort multipliée en Arménie[598]; beaucoup d'entre eux avaient été convertis au christianisme par saint Grégoire, l'apôtre de l'Arménie. En outre, quarante mille autres maisons, les unes en pierre, les autres en bois, qui étaient occupées par des Arméniens[599], furent brûlées, tous les édifices publics furent renversés de fond en comble, on n'y laissa pas pierre sur pierre. Enfin, vide d'habitants, il ne resta plus que les décombres de cette antique métropole de l'Arménie, fondée par le Carthaginois Hannibal[600]. Les Persans marchèrent de là vers la ville royale de Vagharschabad[601], qui se trouvait aussi au nord de l'Araxes, non loin des lieux où fut bâtie depuis Edchmiadzin, qui est actuellement la résidence des patriarches de la grande Arménie[602]; elle ne fut pas mieux traitée: on y détruisit dix-neuf mille maisons; tout ce que l'épée épargna, hommes, femmes et enfants, fut mis en captivité. On enleva tous les châteaux fortifiés qui se trouvaient dans les environs; et on passa l'Araxes pour se diriger vers la grande ville d'Erovantaschad[603], cette belle résidence des princes de la race de Camsar, qui avait été depuis peu usurpée par Arsace[604]. On y détruisit vingt mille maisons arméniennes et trente mille maisons juives. Les ennemis se portèrent ensuite vers le centre de l'Arménie; ils entrèrent dans le canton de Pagrévant[605], où ils attaquèrent Zaréhavan[606], cité royale, qui contenait cinq mille maisons arméniennes et huit mille maisons juives[607]; ils y commirent les mêmes horreurs. Zaréschad, dans le canton d'Alihovid[608], qui était dans le voisinage et renfermait quatorze mille maisons juives et dix mille maisons arméniennes, subit le même sort. L'armée poursuivant sa marche, dévasta les rivages du lac de Van et pénétra jusqu'à la ville, célèbre chez les Arméniens par le nom et les monuments de Sémiramis[609]; elle ne fut pas traitée avec moins de rigueur: on y brûla cinq mille maisons arméniennes et dix mille maisons juives. Les Persans terminèrent le cours de leurs dévastations par la ville de Nakhdjavan[610], qui existe encore avec le même nom; elle avait alors deux mille maisons arméniennes et seize mille maisons juives. C'est là qu'ils déposèrent tout leur butin et leurs captifs, en attendant qu'ils fussent conduits en Perse[611]. En lisant dans les auteurs originaux le récit des ravages que les Persans commirent en Arménie, on est étonné de la population nombreuse que renfermait alors ce royaume, et de la grande quantité de Juifs qu'il contenait. Cette dernière indication est d'accord au reste, avec d'autres renseignements qui nous apprennent que dans les premiers siècles de notre ère, il se trouvait une multitude d'Israélites dans les régions arrosées par l'Euphrate et le Tigre, limitrophes de l'Arménie et de la Perse. Ils y étaient si puissants, que dans plusieurs lieux ils avaient des princes de leur nation et de leur religion. Ils attirèrent même sur eux les armes des Romains, contre lesquels ils soutinrent des guerres non moins opiniâtres, que celles qui avaient amené la destruction de leur nation par Titus[612]. Cependant personne ne se présentait pour résister au vainqueur. L'Arménie, privée de son roi et de son connétable, n'avait plus de défenseurs. Tous les dynastes, frappés de terreur, abandonnaient leurs femmes, leurs enfants et leurs richesses à la discrétion des Persans, et s'empressaient de chercher un asile dans l'empire romain, tandis que les plus braves se retiraient dans leurs meilleures forteresses ou dans les lieux les plus sauvages et les plus inaccessibles. Parmi ces derniers, on remarquait le brave Mouschegh, fils du connétable, impatient de venger la mort de son père et les malheurs de sa patrie. Malgré tant de succès, la conquête de l'Arménie n'était pas achevée[613]; la dernière espérance du royaume était renfermée dans les remparts d'Artogérassa, et l'intrépide Pharandsem n'était pas disposée à ouvrir la place aux Persans. Non contente de s'y défendre, elle ne cessait, soit par ses envoyés, soit au moyen des seigneurs fugitifs, de presser les secours des Romains[614]; mais les deux empereurs étaient trop occupés, en Orient, et en Occident, pour avoir le temps de songer à la triste Arménie[615].—S.-M.
[597] Ammien Marcellin fait aussi mention, l. 25, c. 7, de la conquête d'Artaxate par les Persans... et Artaxata inter dissensiones et turbamenta raperent Parthi. Cette ville, nommée Artaxata ou Artaxiasata par les auteurs anciens, était appelée par les Arméniens Ardaschad ou Artaschat. Elle est ruinée depuis long-temps. On trouve encore sur son emplacement le village d'Ardaschir ou Ardaschar. Les restes de cette antique métropole de l'Arménie ont été visités par Chardin et tout récemment par le voyageur Sir Robert Ker Porter, qui en a donné une description assez étendue (Travels in Georgia, Persia and Babylonia, etc., t. 1, p. 203-206, et t. 2, p. 619); il a dressé même un plan de ses ruines qui paraissent encore fort considérables. On peut consulter au sujet de cette ville mes Mémoires histor. et géogr. sur l'Arménie, t. 1, p. 117. Ce que j'avais dit dans cet ouvrage sur la position de cette ville s'est trouvé confirmé par les observations d'un voyageur anglais.—S.-M.
[598] Moïse de Khoren raconte, l. 2, c. 18, comment ces Juifs avaient été emmenés captifs par Bazaphran, on Barzaphranes, prince des Rheschdouniens et général des armées combinées des Parthes et des Arméniens, sous le règne de Tigrane.—S.-M.
[599] Ces indications, si elles ne sont pas suspectes d'un peu d'exagération, sembleraient donner à la ville d'Artaxate une population de trois cent mille habitants. On verra aussi d'après les autres renseignements fournis par Faustus de Byzance que proportionnellement les autres villes de l'Arménie ne devaient pas être moins peuplées.—S.-M.
[600] C'est Strabon qui nous apprend, l. XI, p. 528, ce fait, qu'Hannibal fonda cette ville pour Artaxias, prince contemporain d'Antiochus le Grand, roi de Syrie, et qui occupa le trône d'Arménie avant les Arsacides. Ἀρτάξατὰ, ἥν (πόλιν) καὶ Ἀρταξιάσατα καλοῦσιν Ἀννίβα κτίσαντος Ἀρταξίᾳ τῷ βασιλεῖ, ἐπὶ τῷ Ἀράξῃ. Artaxata, n'était pas précisément sur l'Araxes, mais non loin de ce fleuve. Son nom d'Artaxiasata, dont celui d'Artaxata n'est qu'une contraction, signifie, en Arménien, la ville d'Artaxias. Plutarque (in vit. Lucull. p. 513), donne quelques détails de plus sur la fondation d'Artaxate par les conseils d'Hannibal.—S.-M.
[601] Cette ville s'était nommée successivement Artimed-khaghakh, c'est-à-dire, la ville de Diane; Vardgisi-avan, ou le bourg de Vardgès, du nom d'un parent d'Evovant Ier, ancien roi d'Arménie, puis Nora-khaghakh, c'est-à-dire la nouvelle ville: ce nom se retrouve dans Dion Cassius (l. 71, t. 2, p. 1201, ed. Reimar), qui l'a traduit en grec par les mots, ἡ καίνη πόλις. Pour celui de Vagharschabad, elle le devait à un roi d'Arménie appelé Vagharsch, qui vivait au 2e siècle de notre ère. Voyez au sujet de cette ville mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 115.—S.-M.
[602] Voyez au sujet de ce lieu, mes Mém. histor. et géogr. sur l'Arménie, t. 1, p. 115.—S.-M.
[603] J'ai donné de grands détails sur cette ville, dans le même ouvrage, t. 1, p. 120 et 121. Voyez aussi ci-devant, t. 2, p. 241, note 1.—S.-M.
[604] Voyez t. 2, p. 240 et 241, l. X, § 22.—S.-M.
[605] Voyez t. 2, p. 224, note 1, l. X. § 11.—S.-M.
[606] Cette ville est nommée par Ptolémée (l. 5, c. 13) Zaruana. J'en ai parlé en détail dans mes Mémoires histor. et géogr. sur l'Arménie, t. 1, p. 125.—S.-M.
[607] Voyez ci-devant, t. 2, p. 230, note 1, l. X, § 13. Voyez aussi mes Mém. histor. et géogr. sur l'Arménie, t. 1, p. 106.—S.-M.
[608] Ce canton, dont le nom signifie vallée de sel ou vallée salée, et dont il était redevable sans doute à quelques circonstances naturelles, était compris dans la grande province arménienne du Douroupéran; il n'était pas très-éloigné du lac de Van du côté du nord-ouest.—S.-M.
[609] Il s'agit ici de la ville de Van, située au sud-est du lac qui porte son nom. Elle est encore puissante et peuplée, et le chef-lieu d'un pachalik qui comprend la plus grande partie de l'Arménie turque. A l'époque dont il s'agit cette ville portait déja le nom de Van, et elle appartenait aux princes de la race des Rheschdouniens. Elle avait été appelée dans l'origine la ville de Sémiramis; en arménien, Schamiramakerd. Elle avait été fondée par la reine d'Assyrie, femme de Ninus, quand elle fit la conquête de l'Arménie, environ vingt siècles avant notre ère. Cette princesse y fit construire de magnifiques monuments qui s'y voyaient encore long-temps après, au rapport de Moïse de Khoren, l. 1, c. 15. Les auteurs arméniens parlent de ruines considérables qui se trouvent dans le voisinage de cette ville, et sur lesquelles on remarque des inscriptions en caractères inconnus. Le nom de Sémiramis ne s'est pas encore perdu tout-à-fait dans ces régions, car on y fait mention d'un torrent qui se jette dans le lac de Van, et qui s'appelle Schamirama-arhou, c'est-à-dire le torrent de Sémiramis. Pour de plus amples détails, voyez mes Mémoires histor. et géogr. sur l'Arménie, t. 1, p. 137-140.—S.-M.
[610] Cette ville mentionnée dans Ptolémée, l. 5, c. 13, sous le nom de Naxuana, est appelée par les Arméniens Nakhdjavan, Nakhdchovan, Nakhtchovan, et par les Arabes Naschouy et Nakdjewan; on la nomme actuellement Nakhtchéwan. On la trouve au nord de l'Araxes; elle est encore grande et peuplée. J'ai parlé fort au long de ce qui concerne son histoire et ses antiquités, et en particulier de sa population juive, dans mes Mém. histor. et géogr. sur l'Arménie, t. 2, p. 126, 131, 132, 267 et 268.—S.-M.
[611] On sait par un grand nombre de passages des auteurs anciens que l'usage des rois de Perse était d'emmener avec eux et de transporter dans leur royaume les habitants des villes dont leurs armées se rendaient maîtresses de vive force. Tout le monde connaît l'exemple des habitants d'Erétrie en Eubée, transportés dans la Susiane, par les généraux de Darius, fils d'Hystaspe, qui furent vaincus à Marathon par les Athéniens. On pourrait y ajouter beaucoup d'autres translations exécutées de même par les ordres des rois de Perse. Nous avons vu ci-devant, t. 2, p. 342-344, l. XI, § 20, l'enlèvement des habitants de Bézabde en Mésopotamie. Nous verrons de même les habitants d'Antioche, de Jérusalem et de beaucoup d'autres villes conquises par les Perses, transplantés dans l'intérieur du royaume par les ordres des deux Chosroès.—S.-M.
[612] Dans un ouvrage sur l'époque de la naissance et de la mort de J. C. que je compte bientôt livrer à l'impression, je donnerai des détails circonstanciés sur l'histoire des Juifs établis dans les régions situées au-delà de l'Euphrate.—S.-M.
[613] Il paraîtrait d'après ce que dit Ammien Marcellin, l. 25, c. 7, que les Persans conquirent alors la plus grande partie, maximum latus, de l'Arménie, toute cette portion qui était voisine de la Médie, Medis conterminans, mais non pas la totalité du royaume. Ce qu'il dit à ce sujet est fort clair. Postea contigit, ut vivus caperetur Arsaces et Armeniæ maximum latus Medis conterminans, et Artaxata inter dissensiones et turbamenta raperent Parthi. En effet, Faustus de Byzance, qui nomme, l. 4, c. 55, un grand nombre de villes prises à cette époque par les Persans, ne fait mention que de villes situées dans l'Arménie centrale, ou limitrophes de la Médie. Il ne parle ni des places, ni des cantons de l'Arménie voisins de l'Euphrate et de l'empire. Ce fut sans doute là que les princes arméniens rassemblèrent les forces qui se joignirent ensuite aux Romains pour chasser les Persans. Zosime dit aussi, l. 3, c. 31, que les Persans firent la conquête de la plus grande partie de l'Arménie, n'en laissant aux Romains qu'une très-petite portion. Προσαφείλοντο δὲ καὶ Ἀρμενίας τὸ πολὺ μέρος οἱ Πέρσαι, βραχύ τι ταύτης Ῥωμαίοις ἔχειν ἐνδόντες. L'historien grec veut sans doute désigner par là tous les cantons de l'Arménie occidentale, qui ne furent pas envahis par les Persans.—S.-M.
[614] Indépendamment des instances de la reine, les Romains étaient encore pressés par le prince Mouschegh fils de Vasag et par le patriarche Nersès, qui se rendirent eux-mêmes sur le territoire de l'empire, pour obtenir plus promptement les secours qu'ils sollicitaient.—S.-M.
[615] Tous les faits que j'ai racontés depuis le § 3, n'occupent qu'une vingtaine de lignes dans le texte de Lebeau, elles font partie du § 32, de son livre XVIII. Elles ne suffisent pas pour instruire de toutes les révolutions arrivées à cette époque en Orient. Mais Lebeau ne pouvait faire mieux, ne connaissant toute cette partie de l'histoire que par ce qu'en raconte Ammien Marcellin; c'est pourquoi il n'offre pas plus de détails que l'auteur latin. Tout ce que celui-ci rapporte est exact; mais, comme il ne parle qu'en passant de l'histoire d'Arménie, sa concision le rend nécessairement obscur, et il n'est pas étonnant qu'il ait induit en erreur ceux qui ont voulu se servir de son récit. A l'exemple de Tillemont (Hist. des Emp., t. 4, Valens, art. 12, not. 11 et 12), Lebeau a placé tous ces événements en l'an 372, tandis qu'ils se rapportent aux années 367 et 368. Ils se sont, en ce point, écartés bien à tort d'Ammien Marcellin, qui les met en l'an 368, sous le second consulat de Valentinien et de Valens, ce qui est tout-à-fait conforme aux indications que fournit la chronologie arménienne. Ces erreurs viennent de ce qu'ils ont cru que le roi Para était fils d'Arsace et de la princesse Olympias, parce qu'ils ignoraient l'existence de Pharandsem. Ils ont été en conséquence obligés de retarder l'avènement de Para pour lui donner à peu près l'âge indiqué par le récit d'Ammien Marcellin.—S.-M.
XIV.
Maladie de Valentinien.
Amm. l. 27, c. 6.
Zos. l. 4, c. 12.
Symm. l. 3, ep. 1-9.
Pancirol. in not. imp. or. c. 93.
Valentinien fut attaqué à Rheims d'une longue maladie, qui le réduisit à l'extrémité. Il se formait déjà à la cour des cabales secrètes pour lui donner un successeur[616]. Les uns proposaient Rusticus Julianus, chargé d'expédier les brevets et de dicter les réponses que le prince faisait aux requêtes[617]. Il était éloquent et habile dans les lettres, mais cruel et sanguinaire[618]. D'autre penchaient pour Sévère, comte des domestiques[619], qui méritait en toute manière la préférence sur Rusticus. Personne ne parlait en faveur de Gratien, qui n'avait encore que huit ans.
[616] Ammien Marcellin attribue ce projet aux Gaulois qui étaient auprès de Valentinien, convivio occultiore Gallorum, dit-il, qui aderant in commilitio principis, ad imperium Rusticus Julianus poscebatur, l. 27, c. 6.—S.-M.
[617] Magister memoriæ.—S.-M.
[618] Quasi afflatu quodam furoris bestiarum more humani sanguinis avidus. Amm. Marc. l. 27, c. 6.—S.-M.
[619] Il était général de l'infanterie, selon Ammien Marcellin, l. 27, c. 6, magister peditum; il était aussi dur et redouté, mais cependant plus tolérable que Rusticus Julianus, asper esset et formidatus, tolerabilior tamen fuit. En le faisant comte des domestiques, Lebeau adopte une conjecture de Tillemont, Hist. des Emp. Valentinien, art. 15.—S.-M.
XV.
Gratien Auguste.
Amm. l. 27, c. 7.
Zos. l. 4, c. 12.
Idat. chron.
Vict. epit. p. 229.
Oros. l. 7. c. 32.
Socr. l. 4, c. 10.
Hier. Chron.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 301.
Le rétablissement de l'empereur fit avorter tous ces projets. Ayant enfin recouvré la santé vers le mois d'août, il se rendit dans la ville d'Amiens [Samarobriva][620]. Le danger qu'il venait de courir, et les sollicitations de sa belle-mère et de sa femme le déterminèrent à nommer Auguste son fils Gratien[621]. Après avoir disposé les esprits à seconder ses intentions, il assembla ses soldats le 24 août dans une plaine aux portes de la ville; et étant monté sur un tribunal, environné des grands de sa cour, il prit par la main le jeune prince, et le présentant aux troupes: «C'est vous, dit-il, braves soldats, qui m'avez choisi par préférence à tant d'illustres capitaines: vous avez droit de prendre part à mes délibérations, et la tendresse paternelle attend aujourd'hui vos suffrages. Le souverain maître des empereurs et des empires, le protecteur de la puissance romaine qu'il rendra immortelle, m'inspire les plus belles espérances; et un projet que je n'ai conçu que pour votre sûreté, ne peut manquer de vous plaire. C'est sur cette double confiance que j'ai formé le dessein d'associer mon fils à l'empire. Vous le voyez depuis long-temps entre vos enfants, et vous l'aimez comme un gage précieux de la tranquillité publique. Il est temps qu'il en devienne l'appui; il est vrai qu'il n'est pas né comme nous dans les travaux, qu'il n'est pas endurci dans les fatigues de la guerre. Son âge ne l'en rend pas encore capable; mais son heureux naturel ne dément pas la gloire de son aïeul, et si je ne suis pas abusé par mon amour pour lui et par le désir ardent de votre félicité, voici ce que ses inclinations naissantes me promettent pour la prospérité de l'empire: cultivé par l'étude des lettres, il saura bientôt peser dans une juste balance les bonnes et les mauvaises actions; il fera sentir au mérite qu'il en connaît le prix; il entendra la voix de la gloire; il y courra avec ardeur: vos aigles et vos enseignes composeront son cortège ordinaire. Il saura supporter les incommodités des saisons, la faim, la soif, les longues veilles; il combattra, il exposera sa vie pour le salut des siens; et, rempli des sentiments de son père, il chérira l'état comme sa famille». L'ardeur des soldats interrompit l'empereur: chacun semblait partager avec Valentinien la tendresse paternelle; chacun voulait prévenir ses camarades par les témoignages de son amour. Ils proclamèrent tout d'une voix Gratien Auguste.
[620] Valentinien passa la plus grande partie de cette année à Rheims, on le voit par ses lois, qui jusqu'au 5 de juin sont datées de cette ville. Le 6 août il était à Nemasiæ, qu'on croit être un lieu appelé à présent Nemay, et qui n'est pas éloigné de Rheims. Une loi du 18 du même mois nous fait voir qu'il était alors à Amiens. C'est sans doute la maladie grave qu'il éprouva en cette année qui le retint si long-temps à Rheims ou dans ses environs.—S.-M.
[621] Gratianum filium, nec dum plene puberem, hortatu socrus et uxoris Augustum creavit. Aur. Vict. epit. p. 229.—S.-M.
XVI.
Paroles de Valentinien à son fils.
Alors l'empereur, transporté de joie, embrassant tendrement son fils, après lui avoir posé le diadème sur la tête et l'avoir revêtu des autres ornements impériaux, lui adressa ces paroles que le jeune prince écouta avec attention: «Vous voilà, mon fils, élevé à la dignité souveraine par la volonté de votre père et par le suffrage de nos guerriers. Vous ne pouviez y monter sous des auspices plus heureux. Collègue de votre oncle et de votre père, préparez-vous à soutenir le poids de l'empire; à franchir sans crainte à la vue d'une armée ennemie, les glaces du Rhin et du Danube; à marcher à la tête de vos troupes; à verser votre sang, et à exposer votre vie avec prudence, pour défendre vos sujets; à ressentir tous les biens et tous les maux de l'état, comme vous étant personnels. Je ne vous en dirai pas davantage en ce moment; ce qui me reste de vie, sera employé à vous instruire. Pour vous, soldats, dont la valeur fait la sûreté de l'empire, conservez, je vous en conjure, une affection constante pour ce jeune prince, que je confie à votre fidélité, et qui va croître à l'ombre de vos lauriers». Les acclamations se renouvelèrent: on comblait de louanges les deux empereurs. Les graces du jeune prince, la vivacité qui brillait dans ses yeux, attiraient tous les regards. Il méritait les éloges que lui avait donnés son père; et il aurait égalé les empereurs les plus accomplis, s'il eût vécu plus long-temps, et si sa vertu eût pu acquérir assez de maturité et de force, pour n'être pas obscurcie par les vices de ses courtisans. Valentinien lui conféra le titre d'Auguste, sans l'avoir fait passer, selon la coutume, par le degré de César: il en avait usé de même à l'égard de son frère Valens. L. Vérus était le seul jusqu'alors qui sans avoir été César eût été élevé au rang d'Auguste.
XVII.
Caractère du questeur Eupraxius.
Dans cette brillante proclamation, Eupraxius de Césarée, en Mauritanie[622], employé pour-lors dans le secrétariat de la cour[623], eut l'avantage de signaler son zèle. Il fut le premier à s'écrier: Gratien mérite cet honneur; il promet de ressembler à son aïeul et à son père[624]. Ces paroles lui procurèrent la questure, dignité beaucoup plus éminente alors qu'elle n'avait été du temps de la république, et qui renfermait une partie des fonctions attribuées parmi nous au chancelier de France. Eupraxius n'était cependant rien moins que flatteur. Il laissa au contraire de grands exemples d'une franchise inaltérable. Plein de droiture, attaché inviolablement aux devoirs de sa dignité, il fut aussi incorruptible que les lois, qui parlent toujours le même langage malgré la diversité des personnes[625], et ni l'autorité, ni les menaces d'un prince absolu, et qu'il était dangereux d'irriter, ne lui firent jamais trahir les intérêts de la vérité et de la justice.
[622] Cette ville est celle qui porte actuellement le nom d'Alger.—S.-M.
[623] Magister ea tempestate memoriæ. Amm. Marc. l. 27, c. 6.—S.-M.
[624] Ammien Marcellin est plus concis; il dit seulement, l. 27, c. 6: Familia Gratiani hoc meretur.—S.-M.
[625] Constans semper, legumque similis, quas omnibus una eademque voce loqui in multiplicibus advertimus causis: qui tunc magis in suscepta parte justitiæ permanebat, cum eum recta monentem exagitaret minax imperator et nimius. Amm. Marcell. l. 27, c. 6.—S.-M.
XVIII.
Théodose dans la Grande-Bretagne.
Amm. l. 27, c. 8, et l. 28, c. 3.
Pacat. paneg. c. 6.
Symm. l. 10, ep. 1.
Claud. in consulatu Honorii.
L'empereur était en chemin pour se rendre à Trèves[626], lorsqu'il apprit que les Barbares qui habitaient la partie septentrionale de la Grande-Bretagne, étaient sortis de leurs limites, qu'ils portaient partout le fer et le feu, qu'ils avaient tué le comte Nectaride qui commandait sur la côte maritime[627], et surpris dans une embuscade le général Fullofaude: il fit sur-le-champ partir Sévère comte des domestiques; mais l'ayant presque aussitôt rappelé, il y envoya Jovinus, qui manda[628] à l'empereur que le péril était plus grand qu'il ne pensait, et que la province était perdue, si l'on n'y faisait passer au plus tôt une nombreuse armée. Toutes les nouvelles qui venaient de cette île, confirmaient ce rapport. Pour remédier à ces désordres, Valentinien jeta les yeux sur un officier déjà connu par ses services[629]. Il s'appelait Théodose, Espagnol de naissance[630], et d'une famille illustre. Sa valeur, jointe à une longue expérience, était encore relevée par sa bonne mine, par une éloquence vive et militaire, et par une noble modestie. Dès qu'il eut la commission de l'empereur, il se vit à la tête d'une brave jeunesse, qui s'empressait à servir sous ses ordres[631]. L'activité était une des qualités de Théodose: il arrive à Boulogne [Bononia], et passe sans danger à Rutupias, le port le plus proche de la Grande-Bretagne. Quatre cohortes des plus renommées y abordent à sa suite: c'étaient les Bataves, les Hérules, les Joviens, et ceux qu'on appelait les Vainqueurs[632]. Il marche aussitôt vers Londres [Lundinium], ville ancienne[633] et dès lors capitale du pays. Comme il avait divisé son armée en plusieurs corps séparés, il rencontra en chemin diverses troupes d'ennemis qui ravageaient la campagne, et emmenaient avec eux grand nombre d'hommes et de bestiaux. Il tombe sur eux, les met en fuite, enlève leur butin, et le rend aux habitants, qui lui en abandonnèrent volontiers une partie pour récompenser la bravoure de ses soldats. Il entre ensuite comme en triomphe dans Londres. Cette ville auparavant remplie d'alarmes, et qui ne s'attendait pas à un secours si prompt et si efficace, reçut avec joie son libérateur. Théodose s'y instruisit de l'état de la province: il apprit que les Pictes, qui se divisaient en deux peuples, les Calédoniens et les Vecturions, s'étaient joints aux Scots venus d'Hibernie[634], et aux Attacottes, autre nation très-belliqueuse[635]; et que tous ces Barbares, dispersés par pelotons, embrassaient dans leurs ravages une grande étendue de pays[636]. Théodose sentait tout l'avantage que des troupes réglées avaient sur des brigands indisciplinés; mais il n'était pas question de bataille rangée: pour venir à bout de joindre et de battre ces ennemis, il lui fallait partager son armée en un grand nombre de petits corps, qui se répandissent au loin; et il avait besoin de beaucoup de troupes. Il fit publier une amnistie en faveur des déserteurs qui reviendraient à leur drapeau, et rappela les vieux soldats, qui ayant eu leur congé, s'étaient dispersés dans le pays. En même temps pour l'aider dans cette expédition, il demanda à l'empereur, Dulcitius, officier d'une capacité reconnue[637]; et pour assurer ensuite le repos de la province par un sage gouvernement, il pria qu'on lui envoyât Civilis, en qualité de vicaire des préfets[638]: c'était un homme d'un caractère vif et ardent; mais plein de droiture et de justice. Après avoir pris ces prudentes précautions, il partit de Londres avec une armée considérablement augmentée, et vint à bout de délivrer le pays, prévenant partout les ennemis, leur dressant des embuscades à tous les passages, les enveloppant et taillant en pièces leurs partis les uns après les autres. Ce qui assurait le plus ses succès, c'est qu'étant infatigable, il se trouvait partout, payant lui-même de sa personne, et que dans toutes les opérations militaires, il ne commandait rien dont il ne donnât l'exemple. Ayant donc rechassé les Barbares dans leurs forêts et leurs montagnes[639], il rétablit les villes et les forteresses; il garnit de troupes les frontières, et rendit à ce pays désolé par tant de ravages une tranquillité durable. La Grande-Bretagne était divisée en quatre provinces[640]: des pays reconquis sur les Barbares il en forma une cinquième; et pour honorer la famille de l'empereur, il lui donna le nom de Valentia. C'est l'Écosse méridionale: elle fut ensuite gouvernée par un consulaire[641].
[626] Après l'élévation de Gratien, Valentinien était retourné à Rheims, où il se trouvait le 8 octobre; mais il en était bientôt après parti pour Trèves, d'où il rendit une loi le 13 octobre. Il paraît par ses autres lois qu'il séjourna dans cette ville le reste de l'année et le commencement de l'année suivante.—S.-M.
[627] On apprend par la Notice de l'Empire que le gouverneur de cette côte portait le titre de Comes Littoris Saxonici per Britannias. Toute la côte orientale de l'Angleterre devait aux ravages des Saxons, le nom de rivage Saxonique.—S.-M.
[628] Il lui dépêcha pour cet objet un officier qu'Ammien Marcellin, l. 27, c. 8, appelle Provertuide.—S.-M.
[629] Officiis Martiis felicissimè cognitus. Amm. Marc. l. 27, c. 8. On ignore quand et comment Théodose s'était distingué par ses exploits militaires.—S.-M.
[630] Tibi mater Hispania est, dit Pacatus, dans le panégyrique de l'empereur Théodose, fils de ce général, § 4.—S.-M.
[631] Adscita animosa legionum et cohortium pube. Amm. Marc. l. 27, c. 8.—S.-M.
[632] Unde cum consecuti Batavi venissent, et Heruli, Joviique et Victores, fidentes viribus numeri. Amm. Marcell. l. 27, c. 8.—S.-M.
[633] Vetus oppidum, elle portait aussi à cette époque le nom d'Augusta; quod Augustam posteritas appellavit, ajoute Ammien Marcellin, l. 27, c. 8. Ailleurs, l. 28, c. 3, il dit Augusta, quam veteres appellavere Lundinium.—S.-M.
[634] Ces Scots, qui ont fini par donner leur nom à toute l'Écosse (Scotland), étaient les ancêtres des peuples qui habitent encore les montagnes de la partie occidentale de ce pays, où ils ont conservé une grande partie de leurs anciens usages et leur antique idiome, qui n'est qu'un dialecte de la langue irlandaise. On voit par le témoignage de Bède dans son histoire ecclésiastique, qu'ils portaient alors le nom de Dalreudini. Ce qui est la même chose que le nom national de Dalriad, qui distinguait la plus illustre de leurs tribus. Selon Pinkerton, dans ses recherches sur l'histoire de l'Écosse (An Inquiry into the history of Scotland, 2e édit. Londres, 1814, 2 vol. in-8º), ce nom doit s'appliquer particulièrement aux peuples, qui furent appelés par les Romains Attacotti, et dont il sera question dans la note suivante.—S.-M.
[635] Illud tamen sufficiet dici, quὸd eo tempore Picti in duas gentes divisi, Dicalidonas et Vecturiones, itidemque Attacotti bellicosa hominum natio, et Scotti, per diversa vagantes multa populabantur. Amm. Marc. l. 27, c. 8. La Notice de l'empire nous apprend que la belliqueuse nation des Attacottes, fournissait des troupes auxiliaires aux Romains; elle fait connaître trois corps de troupes qui appartenaient à ce peuple, les Attacotti seniores, les Attacotti juniores, et les Honoriani Attacotti juniores. S. Jérôme qui avait vu des Attacotti dans la Gaule, rapporte qu'ils étaient anthropophages. Cùm ipse adolescentulus, dit-il, in Gallia viderim Attacottos, gentem britannicam, humanis vesci carnibus; et cum per silvas porcorum greges et armentorum pecudumque reperiant, pastorum nates et fæminarum papillas solere abscindere, et has solas ciborum delicias arbitrari! Hieron. adv. Jovin. l. 2, § 5, t. 2, p. 335.—S.-M.
[636] On voit par ce que dit Ammien Marcellin, qu'outre la mission de chasser les Barbares venus du nord qui ravageaient l'intérieur de l'Angleterre, ce général était encore chargé de repousser ceux qui infestaient les rivages de ce pays. C'étaient les Saxons et les Francs, qui ravageaient aussi les côtes de la Gaule. Gallicanos vero tractus Franci et Saxones iisdem confines, quo quisque erumpere potuit terrâ vel mari, prædis acerbis incendiisque, et captivorum funeribus hominum violabant. Amm. Marc., l. 27, c. 8. La répression de ces peuples est racontée ci-après dans le paragraphe 20. On apprend d'un passage d'Eutrope relatif à Carausius qui se rendit indépendant dans l'Angleterre du temps de Dioclétien, que déja à cette époque les Saxons et les Francs ravageaient les côtes de la Belgique et de l'Armorique. Tractum, dit-il, l. 9, Belgicæ et Armoricæ.... quod Franci et Saxones infestabant.—S.-M.
[637] Dulcitium ducem scientiâ rei militaris insignem. Amm. Marc. l. 27, c. 8.—S.-M.
[638] Civilem nomine recturum Britannias pro præfectis ad se poposcerat mitti, virum acrioris ingenii, sed justi tenacem et recti. Amm. Marc. l. 27, c. 8.—S.-M.
[639] Ou plutôt jusque dans leurs marais, comme le dit Pacatus, le panégyriste de son fils, c. 5: redactum ad paludes suas Scotum loquar. Euménius, dans son panégyrique de Constantin, c. 7, parle aussi des marais et des forêts des Calédoniens et des autres Pictes, Dicalidonum aliorumque Pictorum silvas et paludes.—S.-M.
[640] Cet quatre provinces s'appelaient Maxima Cæsariensis, Flavia Cæsariensis, Britannia prima et secunda.—S.-M.
[641] C'est ce que nous apprend la Notice de l'empire, rédigée sous le règne de Théodose le jeune. Ces cinq provinces obéissaient à un officier supérieur, vicaire du préfet du prétoire, qui résidait dans les Gaules.—S.-M.
XIX.
Conspiration de Valentinus étouffée.
Amm. l. 28, c. 3.
[Hieron. chron.]
Zos. l. 4, c. 12.
Le cours de cette expédition fut traversé par une conspiration, qui aurait déconcerté tous les projets d'un capitaine moins actif et moins prudent. Un Pannonien[642] nommé Valentinus, beau-frère de Maximin que nous verrons bientôt vicaire de Rome et préfet du prétoire, avait été condamné pour crime, et relégué dans la Grande-Bretagne. Cet homme, superbe et turbulent, résolut de s'emparer de la province et d'y prendre le titre d'empereur[643]. Il était surtout animé contre Théodose, qu'il croyait le seul capable de faire échouer ses pernicieux desseins. Il avait déja gagné les autres exilés et un assez grand nombre de soldats, lorsque Théodose en fut averti. Ce général prompt et intrépide, s'étant aussitôt saisi de Valentinus et de ses plus zélés partisans, les livra entre les mains de Dulcitius pour les faire mourir; mais par un trait de prudence il défendit de les appliquer à la question, de crainte de donner l'alarme aux autres conjurés, et de faire éclater le complot, que le supplice des chefs ne manquerait pas d'étouffer. On avait établi depuis longtemps, dans la Grande-Bretagne, ainsi que dans le reste de l'empire, des stationnaires[644], chargés de veiller sur les mouvements des Barbares, et d'en avertir les généraux romains. Ils furent convaincus d'avoir, par une trahison criminelle, servi d'espions aux ennemis, qui leur faisaient part de leur butin. Théodose chassa tous ces surveillants perfides, et laissa aux habitants le soin d'informer eux-mêmes les commandants des sujets de leurs alarmes.
[642] Il était né dans la Valérie, division de la Pannonie. S. Jérôme et Zosime l'appellent par erreur Valentinien.—S.-M.
[643] Tillemont place la révolte de Valentinus en l'an 369. Cette date paraît fort vraisemblable.—S.-M.
[644] Ces stationnaires ou gardiens sont appelés Areani par Ammien Marcellin, l. 28, c. 3, si cependant son texte n'est pas corrompu en cet endroit, qui suit une lacune remarquée par les éditeurs. Areanos, dit-il, genus hominum a veteribus institutum.... a stationibus suis removit. Il n'est, à ce que je crois, question nulle part ailleurs, de ces Areani dont Ammien Marcellin avait parlé plus en détail, à ce qu'il dit, dans la partie perdue de son histoire où il racontait les actions de l'empereur Constant: super quibus aliqua in actibus Constantis retulimus.—S.-M.
XX.
Théodose bat les Saxons et les Francs.
Amm. l. 27, c. 8, et l. 28, c. 3.
Claud. in IV consulatu Honorii, et ibi Barth. Pacat. paneg. c. 5.
Oros. l. 7, c. 32.
Sidon. l. 8, ep. 6.
Cluv. Germ. ant. l. 1, c. 18 et l. 3, c. 21.
Till. Valent. art. 17 et 22.
Après avoir réprimé les incursions des Barbares qui ravageaient l'intérieur de la Grande-Bretagne, il voulut en mettre les côtes en sûreté contre les courses des Saxons. Cette nation avait originairement habité le pays qu'on nomme aujourd'hui le Holstein, et une partie du duché de Sleswig[645]. Chassés par les Chattes et les Chérusques, ils avaient passé l'Elbe, et s'étaient établis entre des marais alors inaccessibles, dans la contrée occupée par les Francs, qu'ils avaient forcés de reculer jusqu'aux embouchures du Rhin[646]. De là ces deux peuples, s'étant joints ensemble dès le temps de Dioclétien, infestaient la Gaule et la Grande-Bretagne[647]. Les Saxons étaient de grande taille, fort dispos, et d'une hardiesse extrême. Une longue chevelure flottait sur leurs épaules; ils étaient vêtus de courtes casaques, et armés de lances, de petits boucliers et de longues épées. Accoutumés dès leur bas âge à braver les périls sur mer ainsi que sur terre, ils montaient de petites barques légères, où sans aucune distinction de rang tous ramaient, combattaient, commandaient et obéissaient tour à tour[648]. Après une descente, avant que de se rembarquer, ils décimaient leurs prisonniers, pour offrir à leurs divinités d'horribles sacrifices[649]; et plus cruels qu'ils n'étaient avares, ils traitaient avec barbarie les malheureux qu'ils avaient transportés dans leur pays, aimant mieux les garder pour leur faire souffrir de longs tourments, que de recevoir leur rançon[650]. Ce furent ces incursions fréquentes des Saxons, qui firent nommer rivages Saxoniques les deux côtes opposées de la Gaule et de la Grande-Bretagne[651]. Théodose poursuivit ces pirates jusqu'aux îles Orcades, et il en détruisit un grand nombre[652]. Il passa ensuite sur leurs terres, et sur celles des Francs qui habitaient alors vers le bas Rhin et le Vahal; il y fit le dégât, et retourna à la cour, où l'empereur le combla d'éloges, et lui conféra la dignité de général de la cavalerie[653]. Ces exploits de Théodose, que nous avons racontés de suite, doivent avoir rempli plus de deux années[654].
[645] C'est dans Ptolémée, l. 2, c. 11, qu'il faut chercher la première mention des Saxons.—S.-M.
[646] On peut consulter, au sujet des Saxons, le chap. 16 du 1er livre du savant ouvrage de l'abbé Dubos, intitulé Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans les Gaules.—S.-M.
[647] Voyez ci-devant, p. 309, n. 2.—S.-M.
[648] Les barques avec lesquelles les pirates saxons affrontaient les tempêtes de l'Océan, étaient faites de bois léger, recouvertes de peaux; ainsi que le prouvent ces vers de Sidonius Apollinaris, dans son panégyrique de l'empereur Avitus, v. 369:
Quin et Aremoricus piratam Saxona tractus
Sperabat, cui pelle salum sulcare Britannum
Ludus, et assuto glaucum mare findere lembo.
Le même auteur donne à leurs embarcations le nom de myoparones. Ces barques sont appelées par les anciens auteurs latins de l'Angleterre Cyul et Céol. Le tableau que le savant évêque de Clermont donne de ce peuple redoutable, et dont Lebeau n'a emprunté que quelques traits, mérite de se trouver ici. Il s'exprime ainsi en parlant à son ami Nammatius qui habitait dans le pays des Santones vers les bouches de la Charente, et qui avait eu plus d'une fois occasion d'y voir des Saxons. Inter officia nunc nautæ, modo militis, littoribus Oceani curvis inerrare contra Saxonum pandos myoparones, quorum quot remiges videris, totidem te cernere putes archipiratas; ita simul omnes imperant, parent, docent, discunt latrocinari...... Hostis est omni hoste truculentior. Improvisus aggreditur, prævisus elabitur; spernit objectos, sternit incautos: si sequatur, intercipit; si fugiat, evadit. Ad hoc exercent illos naufragia, non terrent. Est eis quædam cum discriminibus pelagi non notitia solùm, sed familiaritas. Nam quoniam ipsa, si qua tempestas est, hinc securos efficit occupandos, hinc prospici vetat occupaturos, in medio fluctuum scopulorumque confragosorum, spe superventus læti periclitantur. Sidon. l. 8, ep. 6, ed. Sirmond.—S.-M.
[649] Priusquam de continenti in patriam vela laxantes, hostico mordaces ancoras vado vellant, mos est remeaturis, decimum quemque captorum per æquales et cruciarias pænas, plus ob hoc tristi, quod superstitioso ritu, necare; superque collectam turbam periturorum mortis iniquitatem sortis æquitate dispergere. Sidon. Apoll. l. 8, ep. 6.—S.-M.
[650] De capite captivo magis exigere tormenta, quam pretia. Sidon. Apoll. l. 8, ep. 6.—S.-M.
[651] Voyez ci-devant, page 307, note 2, livre XVIII, § 18.—S.-M.
[652] Claudien exprime ainsi en rappelant à Honorius (in III cons. Honor. v. 53) les exploits de son aïeul:
Horrescit..... ratibus.... impervia Thule.
Ille.......... nec falso nomine Pictos
Edomuit, Scotumque vago mucrone secutus,
Fregit Hyperboreas remis audacibus undas.
Ailleurs (in IV cons. Honor. v. 26 et seq.), le même poète le représente vainqueur des Calédoniens, et bravant les rigueurs et les dangers des mers septentrionales, pour suivre les Saxons et les Pictes sur les plages lointaines des Orcades et de Thulé, et pour porter ses ravages jusque chez les Scots dans l'Irlande glacée.
Ille, Caledoniis posuit qui castra pruinis.
............... debellatorque Britanni
Littoris, ac pariter Boreæ vastator et Austri.
Quid rigor æternus cœli, quid sidera prosunt,
Ignotumque fretum? Maduerunt Saxone fuso
Orcades; incaluit Pictorum sanguine Thule;
Scotorum cumolos flevit glacialis lerne.
—S.-M
[653] Il paraît que Théodose ne revint d'Angleterre que trois ans après, en l'an 370, car Ammien Marcellin rapporte, l. 28, c. 3, qu'à son retour il remplaça Valens Jovinus dans la charge de général de la cavalerie, in locum Valentis Jovini successit, qui equorum copias tuebatur. Ce Valens Jovinus est le consul de cette année, ce fameux général, qui avait rendu tant de services à Valentinien, et ce n'est qu'en l'an 370 qu'il cessa d'exercer les fonctions de commandant de la cavalerie, comme on peut le voir par la note d'Henri Valois, ad Amm. l. 28, c. 3. On raconte que cet officier fit plusieurs fondations pieuses à Rheims. Il y fut enterré selon Flodoard, qui donne l'épitaphe de ce général, dans son histoire de cette ville, l. 1, c. 6.—S.-M.
[654] Les exploits de Théodose dans les mers du Nord et vers les bouches du Rhin, contre les pirates Saxons et Francs, sont à peine indiqués par Ammien Marcellin; c'est dans le panégyrique adressé par Pacatus à son fils Théodose, § 5, qu'il faut en chercher des indications souvent bien vagues. Ces paroles, Quæ Rhenus, aut Vahalis vidit, aggrediar, et celles-ci, attritam pedestribus præliis Bataviam referam, nous montrent qu'il combattit sur les rives du Rhin et du Vahal, et qu'il y vainquit les Barbares en bataille rangée. Cet autre passage, Saxo consumptus bellis navalibus offeretur, rappelle ses victoires navales sur les Saxons. On ignore le détail de toutes ces glorieuses expéditions qui lui auraient mérité à si juste titre le surnom de Saxonicus, comme le dit le panégyriste de son fils. Il est facile de voir qu'elles durent l'occuper pendant plusieurs années.—S.-M.
XXI.
La ville de Mayence. [Mogontiacum] surprise par les Allemans.
Amm. l. 27, c. 10.
Alsat. illust. p. 416 et 417.
Valentinien était parti de Trèves pour une expédition dont l'histoire ne nous donne aucune connaissance. Randon, roi d'un canton d'Allemagne[655], profita de son éloignement pour exécuter un dessein qu'il méditait depuis long-temps. L'empereur avait retiré la garnison de Mayence [Mogontiacum], il l'employait apparemment dans ses troupes. Un jour de fête, auquel les chrétiens[656], dont la ville était peuplée, étaient assemblés dans l'église, le prince alleman, s'étant secrètement approché avec une troupe légère, entra sans obstacle, fit prisonniers les hommes et les femmes, pilla les maisons, et enleva et les habitants et leurs richesses.
[655] Alamannus Regalis Rando nomine. Amm. Marc. l. 27, c. 10.—S.-M.
[656] Casu Christiani ritus invenit celebrari solemnitatem. Amm. Marc. l. 27, c. 10.—S.-M.
XXII.
Mort du roi Vithicabius.
Les Romains s'en vengèrent, mais avec lâcheté et perfidie, sur un autre roi de la même nation. Vithicabius, fils de Vadomaire, régnait dans le pays que nous nommons aujourd'hui le Brisgau[657], et dans les contrées voisines. Ce prince était faible de corps et sujet à de fréquentes maladies, mais hardi et courageux[658]. Il ne pouvait pardonner aux Romains l'enlèvement de son père; il pardonnait encore moins à son père de s'être racheté de l'exil en se mettant au service des Romains; et les dignités dont Vadomaire était revêtu à la cour de Valens[659], ne paraissaient au grand cœur de son fils que les tristes ornements d'un ignominieux esclavage. C'étaient pour lui autant d'affronts, dont il cherchait à se venger. Les Romains le prévinrent, et après avoir inutilement tenté de le prendre par force ou par ruse, ils eurent recours à un crime odieux, dont leurs ancêtres avaient abhorré et puni la simple proposition, dans la personne du médecin de Pyrrhus, le plus redoutable ennemi de Rome. Ils corrompirent un domestique de Vithicabius, et ce scélérat fit périr son maître[660]. Ammien Marcellin n'explique pas si ce fut par le fer ou par le poison; il ajoute seulement que le coupable, craignant la punition qu'il n'avait que trop méritée, se réfugia aussitôt sur les terres de l'empire. L'historien ne nomme pas Valentinien dans le récit de ce forfait atroce; mais il ne dit pas qu'il ait puni le traître; et ce prince demeurera dans tous les siècles flétri du soupçon d'y avoir consenti, et du crime de n'en avoir pas fait une éclatante justice.
[657] On a déja indiqué ailleurs, t. 2, p. 359, note 2, l. XI, § 33, quelle était la situation des états de Vadomaire.—S.-M.
[658] Specie quidem molliculus et morbosus, sed audax et fortis. Ammien Marc. l. 27, c. 10.—S.-M.
[659] Il avait servi Valens contre Procope au siége de Nicée. Voyez ci-devant liv. XVI, § 38. On apprend d'Ammien Marcellin que ce même Vadomaire devint duc de la Phénicie.—S.-M.
[660] Studio sollicitante nostrorum occubuit. Amm. Marcell. l. 27, c. 10.—S.-M.
XXIII.
Actions cruelles de Valentinien.
Amm. l. 27, c. 7, et l. 30, c. 8.
Zos. l. 4, c. 14.
Hieron. ep. 1, t. 1, p. 3.
Sulp. Sever. dial. 2, c. 6.
Zon. l. 13, t. 2, p. 29.
Cod. Th. l. 7, tit. 13, leg. 4, 5; l. 9, t. 40, leg. 10; l. 13, tit. 10, leg. 5.
Inexorable sur des objets qui méritaient plus d'indulgence, il fit brûler vif pour des fautes légères Dioclès, ancien trésorier-général de l'Illyrie[661]. Il condamna au même supplice ceux qui, par une lâcheté devenue pour-lors assez ordinaire, se coupaient les doigts pour se soustraire à la milice. Étant en Gaule, il fit défendre l'entrée de son palais à saint Martin, que le seul motif de charité y conduisait, pour intercéder en faveur des malheureux. L'innocence même fut plus d'une fois la victime de ses emportements. Un certain Diodore, qui avait été agent du prince, étant en procès avec un comte, le fit assigner à comparaître devant le vicaire d'Italie. Le comte partit pour la cour, et se plaignit au prince de cette audace. Sur cette plainte l'empereur, sans autre examen, condamna à la mort et Diodore, et trois sergents qui s'étaient chargés de la signification. L'arrêt fut exécuté à Milan. Les chrétiens honorèrent leur mémoire; et le lieu où ils furent enterrés, fut appelé la sépulture des innocents[662]. Quelque temps après, un Pannonien, nommé Maxentius, qui était apparemment en faveur auprès du prince, fut condamné dans une affaire, dans laquelle trois villes étaient intéressées. Le juge chargea les décurions de ces villes, d'exécuter promptement la sentence. Valentinien l'ayant appris, entra dans une violente colère; il ordonna qu'on fît mourir ces décurions; et rien ne les aurait sauvés, sans la noble hardiesse du questeur Eupraxius: Arrêtez, prince, lui dit-il, écoutez un moment votre bonté naturelle; songez que les chrétiens honorent en qualité de martyrs ceux que vous condamnez à la mort comme criminels. Florentius, préfet du prétoire de la Gaule, imita dans une autre rencontre cette généreuse liberté, aussi salutaire aux princes qu'à leurs sujets. L'empereur, irrité contre plusieurs villes pour une faute digne de pardon, commanda qu'on fît mourir dans chacune trois décurions: Et que fera-t-on, lui dit Florentius, s'il ne s'en trouve pas trois dans chacune de ces villes? Faudra-t-il attendre que ce nombre soit rempli, pour les mettre à mort? Ces paroles calmèrent la colère du prince. Ce fut pour Valentinien une faveur du ciel, d'avoir sous son règne plusieurs officiers vraiment zélés pour sa gloire, qui, d'un génie tout opposé à celui des courtisans, s'efforçaient d'adoucir la dureté de son caractère. Ce Florentius, fort différent de celui du même nom, qui s'était rendu si odieux du temps de Constance, ne s'occupait que du soulagement de sa province. Valentinien exigeait le paiement des impôts avec une rigueur impitoyable, et ne menaçait de rien moins que de la mort ceux que leur indigence mettait hors d'état de satisfaire. Florentius obtint cependant une loi pour modérer dans la Gaule la dureté des impositions; elle donnait à ceux qui se trouvaient trop chargés le temps de porter leurs plaintes aux juges des lieux, et de leur demander une taxation plus conforme à l'état de leur fortune.
[661] Ex comite largitionum Illyrici. Amm. Marc. l. 27, c. 7.—S.-M.
[662] Quorum memoriam apud Mediolanum colentes nunc usque Christiani, locum ubi sepulti sunt, ad innocentes appellant. Amm. Marc. l. 27, c. 7.—S.-M.
XXIV.
Rigueur de Valentinien dans l'exercice de la justice.
Il était inutile aux accusés de s'adresser à l'empereur pour obtenir des juges équitables: malgré les plus justes motifs de récusation, il ne manquait pas de les renvoyer devant leur juge ordinaire, quoique celui-ci fût leur ennemi personnel. Jamais il ne sut adoucir les punitions, jamais il n'accorda de grace à ceux qui étaient condamnés. C'était devant lui presque une même chose d'être accusé et d'être coupable. Les tortures qu'il employait pour avérer les crimes, égalaient la rigueur des supplices. Il répétait sans cesse, que la sévérité est l'ame de la justice, et que la justice doit être l'ame de la puissance souveraine. Il ne choisissait pas de dessein prémédité des hommes cruels et inhumains pour gouverner les provinces; mais lorsqu'il avait mis en place des officiers de ce caractère, loin de les contenir, il les animait par des louanges, il les exhortait par ses lettres à punir rigoureusement les moindres fautes. Ces funestes encouragements durent coûter la vie à plusieurs innocents. Saint Jérôme raconte fort au long l'histoire d'une femme de Verceil, faussement accusée d'adultère, qui ayant été condamnée à mort et frappée plusieurs fois du coup mortel, ne fut sauvée que par un miracle. Il paraît cependant qu'il eut quelques égards pour les sénateurs de Rome: ils étaient soumis à la juridiction du préfet de la ville; Valentinien se réserva par une loi la connaissance de leurs causes en matière criminelle.
XXV.
Prétextatus préfet de Rome.
Amm. l. 27, c. 9, et ibi Vales.
Cod. Th. l. 12, tit. 6, l. 13.
Hier. chron.
Oros. l. 7, c. 32.
Cette loi est adressée à Prétextatus, préfet de Rome, qui était bien capable de l'avoir inspirée au prince, quoiqu'elle tendît à la diminution des droits de sa charge. Ce magistrat, auquel on ne peut reprocher que son zèle pour le paganisme, ne donnait à Valentinien que des conseils de clémence: il sut lui-même, dans l'exercice de sa préfecture, trouver ce juste tempérament de douceur et de fermeté, qui concilie l'amour et la crainte dans le cœur des inférieurs. Son autorité rétablit dans la ville le calme que le schisme d'Ursinus avait troublé: son attention vigilante pour la sûreté publique se manifesta par plusieurs réglements utiles. Il fit abattre tous les balcons en saillie, qui s'étaient multipliés à Rome au mépris de l'ancienne police; il ordonna de laisser un espace libre entre les maisons des particuliers et les murs des temples et des églises, pour empêcher la communication des incendies: suivant une loi ancienne tous les édifices publics devaient être isolés; mais cette loi était oubliée. Il fit établir dans tous les quartiers de Rome de nouveaux étalons, pour fixer les poids et les mesures, et contenir la mauvaise foi des marchands. Dans les jugements, il ne fit jamais rien en vue de plaire, et il plut à tous les citoyens[663]. On rapporte que cette année on vit dans l'Artois des flocons de laine tomber avec l'eau de la pluie[664]. Je ne sais quelle foi l'on doit ajouter à ce phénomène.
[663] Nihil ad gratiam faceret, omnia tamen grata viderentur esse quæ factitabat. Amm. Marc. l. 27, c. 9.—S.-M.
[664] Apud Atrebatas vera lana de nubibus pluviæ mixta defluxit. Oros. l. 7, c. 32.—S.-M.
XXVI.
Valens se déclare pour les Ariens.
Greg. Naz. or. 20, t. 1, p. 348, et or. 23, p. 416.
Hier. chron.
Oros. l. 7, c. 32.
Socr. l. 4, c. 2, 4, 6, 9, et 11.
Theod. l. 4, c. 11 et 12.
Soz. l. 6, c. 6, 7, 8, 9, 10, 11 et 12.
Zon. l. 13, t. 2, p. 30.
Tandis que Valentinien défendait avec succès l'Occident contre les Barbares, son frère Valens, devenu par la mort de Procope paisible possesseur de l'Orient, y allumait deux guerres funestes, l'une contre les Goths, l'autre contre les catholiques. C'était le caractère de l'Arianisme dès son origine, de s'introduire à la cour par la séduction des femmes. Albia Dominica préoccupée de cette erreur, n'eut pas de peine à la communiquer à son mari: et lorsque se préparant à marcher contre les Goths, il voulut, par une sage précaution, recevoir le baptême, elle l'engagea à se faire baptiser par Eudoxe, évêque de Constantinople et chef du parti hérétique. Dans cette sainte cérémonie, ce prélat imposteur abusa de l'autorité du moment, pour joindre aux vœux sacrés du christianisme un serment impie: il engagea Valens à jurer qu'il demeurerait irrévocablement attaché à la doctrine d'Arius, et qu'il emploierait toute sa puissance contre ceux qui y seraient opposés. Valens ne fut que trop fidèle à ce funeste engagement. L'arianisme était alors dans un état de crise. Les demi-Ariens, rebutés de l'insolence des Anoméens qui les persécutaient, avaient fait des démarches éclatantes auprès du pape Libérius, lorsqu'il vivait encore: ils avaient accédé à la doctrine de Nicée. L'église d'Occident leur avait ouvert les bras avec joie; et en Orient même, dans un concile tenu à Tyanes, ils en avaient indiqué un second à Tarse, où ils devaient dans deux mois se rendre de toutes parts, pour consommer l'ouvrage de la réunion par un acte authentique. Eudoxe, alarmé de ce dessein, communiqua ses craintes à Valens. L'empereur défendit aux évêques de s'assembler à Tarse; il confondit d'abord, dans une proscription générale, les catholiques, les demi-Ariens, et les Novatiens aussi opposés aux dogmes d'Arius que les catholiques. Mais les Novatiens se mirent bientôt à couvert par le crédit d'un de leurs prêtres, nommé Marcien, que Valens avait placé auprès de ses filles Anastasie et Carosa, pour leur enseigner les belles-lettres.
XXVII.
Athanase est encore chassé de son siége.
Socr. l. 4, c. 13.
Soz. l. 6, c. 12.
Theoph. p. 49.
Vita Ath. apud Phot. cod. 258.
Vita Ath. in edit. Bened. p. 85.
Pagi apud Baron. an. 370.
L'empereur avait envoyé dans les provinces des ordres précis de chasser tous les évêques, qui, ayant été bannis sous le règne de Constance, étaient rentrés en possession de leurs églises sous celui de Julien. Ces ordres contenaient de terribles menaces contre les officiers, les soldats, les habitants des lieux où ils ne seraient pas exécutés. Depuis quarante ans qu'Athanase remplissait le siége d'Alexandrie, il avait eu l'honneur d'être toujours la première victime que les ennemis de l'église sacrifiaient à leur fureur; et les coups portés à cet illustre prélat, étaient devenus le signal de la persécution générale. Tatianus, préfet d'Égypte, entra dans Alexandrie, et y fit publier un édit contre les orthodoxes. Les fidèles, déterminés à tout souffrir eux-mêmes, prirent l'alarme pour leur évêque; ils représentèrent qu'Athanase n'était pas dans le cas exprimé par les ordres de l'empereur, puisque Julien, loin de le rétablir, l'avait chassé de nouveau. Tatianus ne se rendant pas à ces raisons, le peuple se disposait à la défense; on était à la veille d'une sanglante sédition. Le préfet suspendit cet orage, en demandant le temps d'instruire l'empereur et de recevoir de nouveaux ordres. Les esprits étant un peu apaisés, Athanase, trop éclairé pour ne pas pénétrer les intentions du préfet, et ne voulant pas être une occasion de désordre, sortit secrètement de la ville, et se déroba également à ses ennemis et à ses amis. Tatianus, qui n'avait cherché qu'à amuser les Alexandrins, voulut aussi profiter de ce calme pour exécuter sa commission. Il se transporta pendant une nuit avec une nombreuse escorte à la maison de l'évêque, mais il ne l'y trouva plus. Athanase s'était renfermé hors de la ville, dans le tombeau de son père, où il se tint caché pendant quatre mois. Les tombeaux, surtout en Égypte, étaient alors des bâtiments assez étendus pour y loger. Cette évasion causait autant d'alarme aux ennemis d'Athanase qu'à son troupeau. Valens craignait que son frère, comme avait fait autrefois Constant, ne prît en main la défense de ce prélat respecté de tout l'empire. Eudoxe et sa cabale n'appréhendaient pas moins qu'un génie si fécond en ressources ne vînt à bout de se ménager à la cour de Valens la même faveur, qu'il avait quelquefois trouvée auprès de Constance. Cette crainte prévalut sur leur haine; ils furent les premiers à solliciter son retour. Valens envoya ordre de le rétablir dans son église, où ce généreux athlète, signalé par tant de combats, cinq fois banni et cinq fois rappelé, toujours persécuté avec l'église et triomphant avec elle, demeura paisible pendant les six dernières années de sa vie.
XXVIII.
Commencement de la guerre des Goths.
La persécution de Valens déchirait le sein de l'église, sans mettre l'empire en danger. Mais la guerre qu'il commença cette année contre les Goths, attira, par un enchaînement de causes dépendantes les unes des autres, la ruine de la puissance romaine en Occident. Les Goths, quelquefois vainqueurs, souvent vaincus, mais fournissant toujours à de nouvelles guerres par leur innombrable multitude, avaient pendant cent vingt ans exercé les armes romaines. Domptés depuis trente-cinq ans par Constantin, tranquilles sous le règne de Constance, ils entretenaient avec les Romains un libre commerce par le Danube. Plusieurs d'entre eux s'étaient dévoués au service des empereurs, et étaient parvenus aux principales dignités de la cour et de l'armée. Comme c'est ici que commencent les grands événements qui changèrent enfin la face de l'empire, il est à propos de donner une idée plus claire de leur origine et de leurs progrès, autant qu'il est possible de percer les ténèbres dont leur première histoire est enveloppée.
XXIX.
Leur origine et leurs migrations.
Jornand. de reb. Get. c. 3, 4 et 17.
Isid. chron. Goth.
Proc. de bell. Goth. l. 4, c. 5.
Cluv. ant. Germ. l. 3, c. 34 et 46.
Grot. in proleg. ad hist. Goth.
L'origine des Goths se perd, comme celle de toutes les nations célèbres, dans la nuit de l'antiquité[665]. Leurs migrations et leurs conquêtes sont cause que les anciens auteurs les ont confondus avec les Scythes, les Sarmates, les Gètes et les Daces. Entre les modernes, les plus habiles critiques se partagent à leur sujet en deux sentiments. Suivant les uns, ils sont nés dans la Germanie, et ce sont ceux que Tacite appelle Gothons, qui habitaient le territoire de Dantzick, aux embouchures de la Vistule. Selon une autre opinion, plus généralement reçue et qui me paraît mieux fondée, cet établissement ne fut que leur seconde habitation. Plus de trois cents ans avant l'ère chrétienne, ils étaient sortis de la Scandinavie, cette grande péninsule qu'on a cru être une île jusque dans le sixième siècle, et que les anciens ont appelée la source et la pépinière des nations. On voit encore la trace de leur origine dans la Suède, dont une grande province a conservé le nom de Gothie. Ils s'emparèrent d'abord de l'île de Rugen, et de la côte méridionale et orientale de la mer Baltique, jusque dans l'Esthonie. Les Rugiens, les Vandales, les Lombards, les Hérules n'étaient que diverses peuplades des Goths, qui se séparèrent du gros de la nation, et se firent en Germanie des établissements particuliers. Ceux qui conservèrent le nom de Goths, quittèrent au commencement du second siècle les bords de la Vistule; et ayant traversé les vastes plaines de la Sarmatie, ils se fixèrent sur les bords des Palus Méotides. Une partie d'entre eux, refusant de suivre leurs compatriotes, demeurèrent à l'occident de la Vistule: on les nomma Gépides, mot qui dans leur langue signifiait paresseux[666]. Ces Gépides, quelque temps après, vers le temps de Claude le Gothique, après avoir vaincu les Bourguignons, s'avancèrent sur les bords du Danube, où ils commencèrent à inquiéter les Romains.
[665] Je n'entreprendrai pas d'expliquer les difficultés nombreuses que présente un point d'histoire aussi compliqué, ni de redresser tout ce qu'il y a d'inexact dans le texte de Lebeau; ce serait m'écarter du plan que je me suis prescrit. Mon opinion sur cette grande question sera donc exprimée avec toute la brièveté possible. Lebeau s'est borné, comme il le devait, à exposer les systèmes admis de son temps; depuis, des opinions nouvelles, des systèmes ingénieux, ont été proposés, admis et rejetés, sans avancer beaucoup nos connaissances sur le fond de la question. Deux systèmes principaux partagent les savants: les uns adoptent le récit de Jornandès, historien Goth et évêque de Ravenne au 6e siècle, et regardent les Goths comme un peuple sorti de la Scandinavie. Les autres traitant Jornandès de romancier et d'imposteur, vont rechercher en Asie l'origine des Goths, et ils l'y placent à une époque plus ou moins ancienne. La vérité n'est, selon moi, ni dans l'une ni dans l'autre de ces opinions, ou peut-être est-elle dans toutes les deux; il suffit, pour les concilier, de leur ôter ce qu'elles ont d'absolu: elles se prêtent alors un mutuel appui; une multitude de renseignements précieux, et regardés comme fort douteux, acquièrent alors un haut degré d'importance et de certitude. Je m'explique. Il est constant pour moi que les Goths, fixés, au quatrième siècle, sur les rives du Danube et du Borysthène, sont les Gètes que les anciens plaçaient dans les mêmes régions. Les auteurs contemporains des premières irruptions des Goths ne laissent aucun doute sur ce point; ils emploient indifféremment les deux noms, et, de plus, ils remarquent que les peuples nommés Gètes par les Grecs et les Romains s'appelaient eux-mêmes Goths. Cela étant, il est impossible de méconnaître l'identité de ces deux noms, avec celui des Scythes; il n'en diffère que par une prosthèse familière aux Grecs. Ces trois noms indiquent trois grandes périodes de l'existence des Goths, qui nous reportent jusqu'à la plus haute antiquité, et font voir cette nation maîtresse dès lors de l'Europe orientale et d'une grande partie de l'Asie, lançant au loin de nombreuses colonies. Ces colonies, renouvelées en divers temps couvrirent toutes les parties de l'Europe à une époque fort reculée, la Scandinavie comme les autres. Voilà ce qu'il y a de vrai, selon moi, dans le système qui trouve, dans l'Europe orientale, l'origine des Goths, comme nation. Quoique ce fait me paraisse incontestable, ce n'est pas, je pense, une raison suffisante pour rejeter les renseignements qui nous ont été conservés par Jornandès. Une multitude d'indications nous prouvent la véracité de cet auteur. En racontant l'origine des Goths, qu'il place dans la Scandinavie, il décrit ce pays de manière à faire voir qu'il le connaissait bien. C'est une considération remarquable et tout à l'avantage de Jornandès. Où Jornandès aurait-il puisé des renseignements si exacts sur une contrée si éloignée et aussi mal connue des Grecs et des Romains, si ce n'est chez les Goths, toujours en relation avec la Scandinavie. On a dit et on a répété, que c'était sur la seule autorité de Jornandès qu'on avait placé dans la Scandinavie l'origine des Goths; c'est une erreur ou une supposition gratuite. Procope, qui écrivait à la même époque, ou peut-être même avant Jornandès, ne montre guère moins d'exactitude dans ce qu'il dit de la Scandinavie; ses renseignements sont conformes, mais non pareils à ceux que fournit Jornandès; ce qui prouve qu'il ne l'a pas copié. Il ne pouvait acquérir des notions aussi justes que chez des peuples en rapport avec la Scandinavie, comme les Goths y étaient alors. Il est facile de se convaincre, en comparant ces auteurs, que tous deux ils ont puisé aux mêmes sources, et qu'ils nous ont transmis une opinion généralement répandue chez les Grecs et les Romains, qui la tenaient sans aucun doute des Goths eux-mêmes, que ces conquérants venaient de la Scandinavie. Les traditions que Paul Diacre a recueillies un peu plus tard sur les Lombards, sont parfaitement d'accord avec Jornandès et Procope. On pourrait encore y ajouter. Pour concilier deux systèmes aussi opposés, il suffit de remarquer que Jornandès a confondu deux faits bien distincts. L'origine première des Goths ou Gètes, qui, étant les mêmes que les Scythes, doit se rechercher dans l'Europe orientale, et l'origine particulière des rois et des princes qui gouvernaient de son temps les tribus des Visigoths et des Ostrogoths. Pour en être convaincu, il suffit de remarquer que Jornandès a placé la sortie des Goths de la Scandinavie, avant la guerre que les Scythes soutinrent contre le roi d'Égypte, Vexoris, guerre que Justin place long-temps avant Ninus. Il est facile de concevoir que, si les connaissances de Jornandès sur la Scandinavie remontaient si loin, elles ne seraient pas si exactes, et que les Goths n'eussent pas conservé des souvenirs si précis, ni des relations aussi intimes et aussi fréquentes avec un pays si éloigné. Seulement il faut admettre qu'au temps de Jornandès l'émigration des tribus qui donnèrent des rois aux Goths était déjà assez ancienne, pour qu'on ait pu confondre ces deux événements. La généalogie des Amales, rapportée par cet historien, semble indiquer que le passage de la mer Baltique était arrivé vers le premier siècle de notre ère. Il faut aussi remarquer que, selon le même auteur, le premier des rois Goths, qui franchit cette mer, la passa avec trois vaisseaux; encore y en avait-il un qui portait les Gépides, qui formèrent une nation distinguée des Goths. On conçoit qu'il aurait fallu une flotte plus considérable pour transporter une nation, quelque petite qu'on la suppose. Qui ne voit dans ce roi des Goths, et dans ses compagnons des aventuriers semblables à ces Scandinaves, qui, au neuvième siècle, fondèrent les souverainetés russes de Novogorod et de Kiow, ou pareils encore à ceux qui allaient s'enrôler, sous le nom de Varangues, dans la garde des empereurs de Constantinople. La même chose a pu se faire et s'est faite réellement quelques siècles auparavant. Pour peu qu'on lise avec attention l'histoire des Barbares qui renversèrent l'empire romain, il est facile de reconnaître un grand mouvement, qui, depuis le premier jusqu'au quatrième siècle de notre ère, portait de nombreuses émigrations de peuplades ou de guerriers de la Baltique aux rives du Danube, à travers les plaines de la Pologne. C'est ainsi que les Bourguignons, les Lombards, les Hérules et beaucoup d'autres s'avancèrent vers le midi; c'est de la même façon que les deux races royales des Amales et des Balthes, qui commandaient les Ostrogoths et les Visigoths, étaient venues avec un certain nombre de guerriers se joindre aux Goths ou Gètes du Danube, laissés sans souverains, par la retraite des armées d'Aurélien au midi de ce fleuve, quand cet empereur se décida à abandonner les conquêtes de Trajan.—S.-M.
[666] C'est Jornandès qui donne cette étymologie. Nam, dit-il, linguâ eorum pigra, Gepanta dicitur. Jorn. de reb. Get. c. 17.—S.-M.
XXX.
Guerres et incursions des Goths.
Des Palus Méotides les Goths envoyèrent divers essaims dans le pays des anciens Gètes, vers les embouchures du Danube, et ils anéantirent peu à peu cette nation[667]. Ils remportèrent de grandes victoires sur les Vandales, les Marcomans et les Quades: ils commencèrent à se rendre redoutables à l'empire sous le règne de Caracalla, et réduisirent les Romains à leur payer des pensions considérables pour acheter la paix avec eux: ils la rompirent toutes les fois qu'ils crurent trouver plus d'avantage dans la guerre. Souvent on les vit passer le Danube, et mettre à feu et à sang la Mésie et la Thrace. Ils battirent et tuèrent l'empereur Décius. Trébonianus Gallus leur paya tribut. Sous Valérien et sous Gallien, ils portèrent le ravage jusqu'en Asie, où ils entrèrent par le détroit de l'Hellespont, après avoir pillé l'Illyrie, la Macédoine et la Grèce: ils brûlèrent le temple d'Éphèse, ruinèrent Chalcédoine, pénétrèrent jusqu'en Cappadoce; et dans leur retour, cette nation barbare, née pour la destruction des monuments antiques ainsi que des empires, renversa en passant Troie et Ilion, qui se relevaient de leurs ruines. Ils furent battus à leur tour par Claude, par Aurélien, par Tacite. Probus les força à la soumission par la terreur de ses armes. Leur puissance était déjà rétablie sous Dioclétien. Ils servirent fidèlement Galérius dans la guerre contre les Perses: ils étaient devenus comme nécessaires aux armées romaines; et nulle expédition ne se fit alors sans leur secours. Constantin employa leur valeur contre Licinius: ils s'engagèrent avec lui par un traité, à fournir aux Romains quarante mille hommes toutes les fois qu'ils en seraient requis. Ce traité, souvent interrompu par les guerres qui survinrent entre eux et l'empire, était toujours renouvelé au rétablissement de la paix: il subsista jusque sous Justinien; et ces troupes auxiliaires étaient nommées les confédérés[668], pour faire connaître que ce n'était pas à titre de sujets, mais d'alliés et d'amis, qu'ils suivaient les armées romaines[669].
[667] On a pu voir dans la longue note placée ci-devant p. 324, les raisons qui m'empêchent de partager cette opinion. Les Gètes ou les Goths doivent être un seul et même peuple.—S.-M.
[668] Fæderati. Ce corps, composé de Barbares qui ne furent pas toujours Goths, est très-célèbre dans l'histoire du Bas-Empire; aussi en sera-t-il souvent question dans la suite de cet ouvrage.—S.-M.
[669] Ce paragraphe est un résumé bien rapide des faits contenus dans les chap. 15-22 de Jornandès, de rebus Geticis.—S.-M.
XXXI.
Caractère et mœurs des Goths.
Proc. de bell. Vandal. l. 1, c. 2.
Salv. de gubernat. Dei, l. 7, c. 4.
Roderic. Τοlet. l. 1, c. 9.
Grot. in proleg. ad hist. Goth.
Ce peuple né pour la guerre, n'était curieux que de belles armes: ils se servaient de piques, de javelots, de flèches, d'épées et de massues; ils combattaient à pied et à cheval, mais plutôt à cheval. Leurs divertissements consistaient à se disputer le prix de l'adresse et de la force dans le maniement des armes. Ils étaient hardis et vaillants, mais avec prudence; constants et infatigables dans leurs entreprises; d'un esprit pénétrant et subtil: leur extérieur n'avait rien de rude ni de farouche; c'étaient de grands corps, bien proportionnés, avec une chevelure blonde, un teint blanc et une physionomie agréable. Les lois de ces peuples septentrionaux n'étaient point, comme les lois romaines, chargées d'un détail pointilleux, sujettes à mille changements divers, et si nombreuses qu'elles échappent à la mémoire la plus étendue; elles étaient invariables, simples, courtes, claires, semblables aux ordres d'un père de famille. Aussi le code de Théodoric prévalut-il en Gaule sur celui de Théodose; et Charlemagne transporta dans ses capitulaires plusieurs articles des lois des Visigoths. Les lois des Goths fondèrent le droit d'Espagne: elles en furent la source. Celles des Lombards ont servi de base aux constitutions de Frédéric II pour le royaume de Naples et de Sicile. La jurisprudence des fiefs, en usage parmi tant de nations, doit son origine aux coutumes des Lombards; et l'Angleterre se gouverne encore par les lois des Normands. Tous les habitants des côtes de l'Océan ont adopté le droit maritime établi dans l'île de Gothland, et en ont composé un droit des gens. La forme même de la législation chez les Goths communiquait à leurs lois une solidité inébranlable. Elles étaient discutées par le prince et par les principaux personnages de tous les ordres; rien n'échappait à tant de regards pénétrants; on pratiquait avec zèle et avec constance ce que le consentement commun avait établi. Pour les charges publiques, ces peuples ne connaissaient point les titres purement honorifiques et sans fonction: chez eux tout était en action. Dans toutes les villes et jusque dans les bourgs, étaient des magistrats choisis par le suffrage du peuple, qui rendaient la justice, et faisaient la répartition des tributs. Chacun se mariait dans son ordre: un homme libre ne pouvait épouser une femme de condition servile, ni un noble une roturière. Les femmes n'apportaient pour dot que la chasteté et la fécondité. Toute propriété était entre les mains des mâles, qui étaient le soutien de la patrie. Il n'était pas permis à une femme d'épouser un mari plus jeune qu'elle. Les parents avaient la tutelle des mineurs; mais le premier tuteur était le prince. Les transports de propriété, les engagements, les testaments se faisaient en présence des magistrats, et à la vue du peuple: les conventions appuyées de tant de témoins en étaient plus authentiques; et le public étant instruit de ce qui appartenait de droit à chacun, il ne restait plus de lieu aux chicanes, au stellionat, aux prétentions frauduleuses. Les affaires s'expédiaient sans longueurs et sans frais. Pour arrêter la témérité des plaideurs, on les obligeait de consigner des gages. Le sang des citoyens était précieux, on ne le répandait que pour les grands crimes: les autres s'expiaient par argent ou par la perte de la liberté. Le criminel était jugé sans appel par ses pairs. Mais une coutume vraiment barbare, et qu'ils ont ensuite répandue par toute l'Europe, c'est que certaines causes ambiguës étaient décidées par le duel. L'adultère était puni de la peine la plus sévère: la femme coupable était livrée à son mari qui devenait maître de sa vie. Les enfants nés d'un crime n'étaient admis ni au service militaire, ni à la fonction de juges, ni reçus en témoignage. Une veuve avait le tiers des biens-fonds du défunt, si elle ne se remariait pas; autrement elle n'emportait que le tiers des meubles. Si elle se déclarait enceinte, on lui donnait des gardes; et l'enfant né dix mois après la mort du père, était censé illégitime. Celui qui avait débauché une fille était obligé de l'épouser, si la condition était égale; sinon il fallait qu'il la dotât, car une fille déshonorée ne pouvait se marier sans dot; s'il ne pouvait la doter, on le faisait mourir. Ils regardaient la pureté des mœurs comme le privilége de leur nation: ils en étaient si jaloux que, selon un auteur de ces temps-là, punissant la fornication dans leurs compatriotes, ils la pardonnaient aux Romains comme à des hommes faibles et incapables d'atteindre au même degré de vertu. Nous aurons occasion de parler ailleurs de leur religion[670].
[670] On conçoit sans peine qu'il y aurait beaucoup de remarques à faire sur les objets contenus dans ce paragraphe; mais s'y arrêter, ce serait entrer dans des digressions tout-à-fait étrangères au but qu'on doit se proposer dans une histoire du Bas-Empire.—S.-M.
XXXII.
Division en Visigoths et Ostrogoths.
Jornand. de reb. Get. c. 14.
Grot. in proleg. ad hist. Goth.
Trebell. Pol. in Claudio, c. 6.
Du temps de Valens, leur puissance s'étendait depuis les Palus Méotides jusque dans la Dacie, située au-delà du Danube. Ils s'étaient rendus maîtres de cette vaste province, après qu'Aurélien l'eut abandonnée. Les Peucins, les Bastarnes, les Carpes, les Victohales, et les autres Barbares de ces cantons étaient ou exterminés ou incorporés avec eux. Ils étaient divisés en deux peuples, les Ostrogoths, c'est-à-dire, les Goths orientaux, nommés aussi Gruthonges, qui habitaient sur le Pont-Euxin et aux environs des bouches du Danube; et les Visigoths ou Goths occidentaux, appelés encore Thervinges, établis le long de ce fleuve. C'est ainsi que l'histoire commence à distinguer clairement les deux branches de cette nation. Il est cependant parlé des Ostrogoths sous le règne de Claude le Gothique; et les meilleurs écrivains présument que cette distinction était établie dès l'origine. En effet, elle subsiste encore dans la Suède. Ces deux peuplades avaient des princes différents, issus de deux races célèbres dans leurs annales; celle des Amales qui régnait sur les Ostrogoths[671], et celle des Balthes sur les Visigoths[672]. Ils ne donnaient à leurs souverains que le nom de juges[673]; parce que le nom de roi n'était, selon eux, qu'un titre de puissance et d'autorité, au lieu que celui de juge était un titre de vertu et de sagesse[674].
[671] On trouve la généalogie de cette famille dans le 14e chap. de Jornandès, et on y voit que Théodoric, conquérant de l'Italie, descendait à la quatorzième génération de Gapt, le premier de cette race dont le souvenir s'était conservé chez les Goths. Ce personnage vivait ainsi vers l'époque de l'ère chrétienne.—S.-M.
[672] Vesegothæ familiæ Balthorum, Ostrogothæ præclaris Amalis serviebant. Jornand. de reb. Get. c. 5.—S.-M.
[673] Ammien Marcellin donne, l. 31, c. 3, à Athanaric, roi des Visigoths, le titre de juge des Thervinges, Thervingorum judex. Le même auteur l'avait déja nommé, l. 27, c. 5, le plus puissant des juges Goths, Athanaricum ea tempestate judicem potentissimum. Il est nommé le chef des Scythes, ὁ τῶν Σκυθῶν ἡγούμενος, par Zosime, l. 4, c. 10.—S.-M.
[674] Cette dernière phrase est la traduction de ces paroles de Themistius, or. 10, p. 134, que l'orateur applique à Athanaric: Οὕτω γοῦν τὴν μὲν τοῦ βασιλέως ἐπωνυμίαν ἀπαξιὸι, τὴν τοῦ δικαστοῦ δὲ ἀγαπᾷ·ὡς ἐκεῖνο μὲν δυνάμεως πρόσρημα, τὸ δὲ σοφίας.—S.-M.
XXXIII.
Causes de la guerre des Goths.
Themist. or. 8, p. 113 et 119, et or. 10, p. 135 et 136.
Eunap. excerpt. deleg. p. 18.
Zos. l. 4, c. 10.
Dès le commencement du règne de Julien, les Goths se voyant méprisés par ce prince[675], avaient songé aux moyens de relever leur réputation. Depuis sa mort la frontière était mal gardée; les soldats romains, presque sans armes et sans habits, étaient aussi sans force et sans courage. Leurs commandants en avaient congédié la plupart pour profiter de leur solde. Les forteresses tombaient faute de réparations. Cette négligence favorisait les entreprises des Goths. N'osant encore faire une guerre ouverte, ils envoyaient des partis au-delà du fleuve, et remportaient toujours un butin considérable. La petite Scythie était la plus exposée à leurs incursions[676]. Le Danube, s'élargissant vers son embouchure, inondait une grande étendue de terrain, qu'on ne pouvait traverser à pied à cause de la profondeur de la vase, ni dans des barques, parce que les eaux y étaient trop basses. Les Barbares se servant de petits bateaux plats, venaient faire le dégât dans les îles et sur les bords du fleuve; et ils étaient rembarqués et hors d'insulte avant qu'on eût pu accourir au secours. On fut réduit à leur payer des contributions, pour racheter la province de ces ravages. Lorsqu'ils surent que Valens s'éloignait et qu'il prenait le chemin de la Syrie, toute la nation se mit en mouvement, et l'empereur fut obligé de détacher une grande partie de ses troupes, pour aller défendre la frontière[677]. Soit que les Goths ne fussent pas encore assez préparés, soit qu'ils voulussent laisser les Romains se ruiner eux-mêmes par une guerre civile, ils se contentèrent alors d'envoyer à Procope un secours de trois mille hommes[678]. Ceux-ci ayant appris la défaite et la mort du tyran, lorsqu'ils marchaient pour le joindre, reprirent le chemin de leur pays, pillant et ravageant tout sur leur passage. Mais avant que d'avoir pu regagner les bords du Danube, ils furent enveloppés, forcés malgré leur fierté à mettre bas les armes, et distribués comme prisonniers de guerre dans plusieurs villes de la Thrace.
[675] Voyez ci-devant liv. XII, § 10, t. 2, p. 403.—S.-M.
[676] C'est le nom que l'on donnait à toute la partie de la Mœsie, située entre les bouches du Danube, le mont Hémus et le Pont-Euxin.—S.-M.
[677] Valens apprit alors, par les rapports de ses officiers, que la nation des Goths, encore intacte, se préparait toute entière à envahir la Thrace. Valens.... docetur relationibus ducum, gentem Gothorum, ea tempestate intactam ideoque sævissimam, conspirantem in unum ad pervadenda parari collimitia Thraciarum. Amm. Marc. l. 26, c. 6. L'historien se sert du mot intactam en parlant de la nation des Goths, parce qu'alors les forces de ce peuple n'avaient encore éprouvé aucun affaiblissement; il n'en était pas de même quelques années après. La guerre désavantageuse que les Goths avaient été obligés de soutenir contre les Huns avait bien diminué leur puissance.—S.-M.
[678] Voyez ci-devant p. 246, note 1, et p. 250, note 1, liv. XVI, § 43 et 47.—S.-M.
XXXIV.
Valens refuse de rendre les prisonniers.
Amm. l. 27, c. 5.
Zos. l. 4, c. 10.
Eunap. excerpt. de leg. p. 18.
C'étaient des sujets d'Athanaric, prince des Visigoths, dont Constantin avait tellement aimé et honoré le père, qu'il lui avait fait ériger une statue dans Constantinople[679]. Athanaric envoya des grands de sa cour[680], pour se plaindre du traitement fait à ses soldats, et pour les redemander. Valens, de son côté, députa le général Victor pour entrer en conférence avec le prince. Victor demandait par quelle raison les Goths, alliés de l'empire, s'étaient portés à secourir un rebelle contre son souverain[681]. Athanaric montrait des lettres par lesquelles Procope avait imploré son assistance, comme parent de la famille de Constantin et légitime héritier de la couronne impériale[682]. Il ajoutait que ce n'était pas aux Goths à discuter les prétentions des deux concurrents; que par le traité ils s'étaient obligés à secourir l'empire; qu'ils avaient cru satisfaire à cette condition en assistant Procope; que s'ils s'étaient trompés, c'était une erreur excusable. Il insistait à demander qu'on relâchât ses soldats, qu'il avait envoyés sur la foi d'un serment. Victor répliqua que le serment d'un rebelle n'était pas un engagement pour l'empereur; et que Valens était en droit de traiter en ennemis ceux qui étaient venus lui faire la guerre. On se sépara ainsi sans rien conclure.
[679] C'est ce que dit Thémistius, or. 15, p. 191.—S.-M.
[680] Ἀπῄτει τοὺς γενναίους ὁ Σκυθῶν βασιλεὺς. Eunap. de leg. p. 18.—S.-M.
[681] Victor magister equitum ad Gothos est missus, cogniturus apertè quam ob causam gens amica Romanis, fœderibusque ingenuæ pacis obstricta, armorum dederat adminicula bellum principibus legitimis inferenti. Amm. Marc. l. 27, c. 5.—S.-M.
[682] Litterus obtulere Procopii, ut generis Constantiniani propinquo imperium sibi debitum sumpsisse commemorantis. Amm. Marc. l. 27, c. 5.—S.-M.
XXXV.
Dispositions pour la guerre contre les Goths.
Amm. l. 27, c. 4 et 5.
Themist. or. 8, p. 113.
Zos. l. 4, c. 10.
[Eunap. in Maxim. t. 1, p. 61, ed. Boiss.
Philost. l. 9, c. 8.]
Valens avait déja consulté son frère[683], dont il prenait tous les avis, excepté lorsqu'il s'agissait de religion. Au retour de Victor, il assembla son armée. Sa prudente économie dans le réglement de sa maison, avait rempli ses trésors. Pour fournir aux dépenses nécessaires, il supprimait les superflues; en sorte qu'au lieu d'imposer de nouveaux tributs au commencement de cette guerre, il se vit en état de remettre un quart des impositions précédentes. Cette libéralité lui gagna tous les cœurs; une ardeur nouvelle embrasait ses soldats, et il en aurait trouvé autant qu'il avait de sujets. Ses bonnes intentions furent pleinement secondées, par Auxonius préfet du prétoire[684]. Ce magistrat ajouta un nouveau prix à la générosité du prince, par l'équité du recouvrement; ne permettant de rien exiger au-delà de ce qui était dû, et réprimant les vexations des subalternes. Cette modération ne l'empêcha pas de remplir tous les engagements de son ministère. Tant que dura la guerre, l'armée ne manqua ni de vivres, ni d'autres provisions; il les faisait transporter par le Pont-Euxin, dans les places situées sur les bords du Danube, qui servaient de magasins.
[683] Valens enim ut consulto placuerat fratri, cujus regebatur arbitrio, arma concussit in Gothos, ratione justa permotus. Amm. Marc. l. 27, c. 4.—S.-M.
[684] Il avait succédé à Salluste, mis à la retraite à cause de son âge très-avancé. Ce préfet est appelé Exonius par Eunapius (in Maxim. t. 1, p. 61, ed. Boiss.); mais je crois que c'est une faute dans les manuscrits de cet auteur.—S.-M.
XXXVI.
Première campagne.
Amm. l. 27, c. 5.
[Themist or. 10, p. 132.]
Zos. l. 4, c. 10.
Idat. chron.
Chron. Hier.
Socr. l. 4, c. 11.
Soz. l. 6, c. 10.
Chron. Alex, vel Pasch. p. 301.
Au milieu du printemps[685], Valens partit de Constantinople, et alla camper sur le Danube, près du château de Daphné bâti par Constantin[686]; il passa le fleuve sans opposition sur un pont de bateaux. Les Goths épouvantés d'un appareil si formidable, avaient abandonné le plat pays, et s'étaient retirés dans les montagnes des Serres[687], escarpées et inaccessibles à une armée. Tout le fruit de cette campagne se borna à des pillages; Arinthée à la tête de divers partis, enleva grand nombre de familles, qu'il surprit dans les plaines, avant qu'elles eussent eu le temps de gagner les montagnes et les défilés; et l'armée romaine, sans avoir fait aucune perte ni aucun exploit mémorable, revint à Marcianopolis dans la basse Mésie[688]; Valens y passa l'hiver à exercer ses soldats, et à faire les préparatifs de la campagne prochaine. Cette année il tomba le 4 de juillet à Constantinople une grêle d'une prodigieuse grosseur, qui tua plusieurs habitants.
[685] Pubescente vere. Amm. Marcel. l. 27, c. 5. Il paraît par la date de quelques lois, que Valens était à Marcianopolis, le 10 et le 30 mai de cette année, sans doute avant le passage du Danube.—S.-M.
[686] Au sujet de ce fort, voyez ci-devant liv. V, § 12, t. 1, p. 321.—S.-M.
[687] Montes petivere Serrorum arduos. Amm. Marc. l. 27, c. 5. Ces montagnes, dont il n'est question dans aucun autre auteur, me paraissent être celles qui séparent la Valachie de la Transylvanie.—S.-M.
[688] Il était déjà de retour à Dorostorum, dans la Mœsie, le 25 septembre de cette année. On voit par une loi qu'il était à Marcianopolis, le 12 janvier 368. Il y était encore le 9 mars suivant.—S.-M.
An 368.
XXXVII.
Seconde campagne.
Amm. l. 27, c. 5.
Themist. or. 8, p. 116.
Greg. Naz. or. 10, t. 1, p. 167.
Socr. l. 4, c. 11.
Soz. l. 6, c. 10.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 301.
L'année suivante, sous le second consulat de Valentinien et de Valens, le débordement du Danube retint l'empereur en Mésie; étant resté inutilement pendant tout l'été campé sur les bords du fleuve[689], il retourna vers la fin de l'automne à Marcianopolis[690], où il célébra, selon l'usage, la solennité de la cinquième année de son règne; il y fit venir son fils, qui n'avait pas encore deux ans accomplis, et le désigna consul pour l'année 369, avec le général Victor. A l'occasion des quinquennales et de ce nouveau consulat, Thémistius, déja nommé précepteur du jeune prince, prononça deux discours: l'un convenait à un courtisan, il contenait l'éloge de l'empereur; l'autre est l'ouvrage d'un politique ingénieux. Ce sont des instructions adressées au fils, élève de l'orateur, mais qui pouvaient alors être utiles au père; elles sont présentées avec tous les agréments d'une éloquence délicate et fleurie[691]: il est vrai que Valens, pour en profiter, était obligé de les faire traduire; car ce prince, quoique régnant sur des Grecs, n'entendit jamais la langue grecque[692]. Pendant que les rivières du Nord sortaient de leur lit ordinaire, un autre fléau, produit peut-être par la même cause, affligeait la Bithynie; Nicée déja ébranlée par les tremblements précédents, fut entièrement renversée le 11 d'octobre, onze ans après la destruction de Nicomédie; et la ville de Germé, dans l'Hellespont, fut presque ruinée.
[689] Près d'un lieu nommé le bourg des Carpes, propè Carporum vicum, dit Ammien Marcellin, l. 27, c. 5. Ce bourg devait son nom, à ce qu'on croit, à une colonie de Carpes, peuple de la Dacie, qui y avait été placée par Galérius, après leur défaite en l'an 295. Voyez Valois, ad Amm. Marc. l. 27, c. 7.—S.-M.
[690] Deux lois de Valens font voir que ce prince était dans cette ville, le 12 novembre 368 et le 13 décembre suivant. Il y était déjà dès le 1er août de la même année.—S.-M.
[691] Thémistius fait mention, dans le premier de ses discours (or. 8, p. 116), d'un prince de l'Orient qui, abandonnant le sceptre paternel, τις τὰ σκῆπτρα ὑπεριδὼν τὰ πατρῷα, quoique ce ne fût pas le sceptre d'un royaume obscur, καὶ ταῦτα οὐκ ἀφανοῦς βασιλείας, vint trouver l'empereur à cette époque, préférant le servir à l'honneur de régner, μετανάστης ἤκει δορυφορήσων. Les interprètes de Thémistius croient qu'il s'agit ici du roi d'Arménie Para, fils d'Arsace, qui vint effectivement vers cette époque implorer la protection de Valens, contre les Perses. Tillemont (Valens, art. 8), pense qu'il s'agit plutôt de Bacurius, roi d'Ibérie, qui, chassé de son pays par des troubles civils, se mit au service des Romains, et y resta attaché jusqu'à sa mort. La coïncidence de l'époque à laquelle ce discours fut prononcé, avec celle de la fuite de Para, me porte à croire qu'il s'agit plutôt ici de ce dernier prince.—S.-M.
[692] Voyez à ce sujet Thémistius, or. 6, p. 71; or. 9, p. 126; or. 11, p. 144.—S.-M.
XXXVIII.
Guerre de Valentinien en Allemagne.
Amm. l. 27, c. 10.
Alsat. illust. p. 417.
La guerre que Valentinien porta cette année en Allemagne fut plus sanglante que celle de Valens contre les Goths, mais elle fut aussi plus glorieuse et plus promptement terminée. Résolu de réduire, par un dernier effort, des ennemis opiniâtres qui, suppliant et menaçant tour à tour, n'avaient tant de fois demandé la paix que pour la rompre, Valentinien fit à loisir des préparatifs extraordinaires. Ses soldats ne témoignaient pas moins d'empressement à se délivrer d'une nation qui les fatiguait sans cesse. Ayant donc mis sur pied une nombreuse armée, et formé ses magasins, il manda le comte Sébastien, avec les troupes d'Illyrie et d'Italie; il voulut être accompagné dans cette expédition par son fils Gratien, pour lui faire voir l'ennemi, et l'accoutumer de bonne heure aux fatigues de la guerre; ce jeune prince n'avait encore que neuf ans, mais il donnait déjà les plus heureuses espérances. L'empereur passa le Rhin à la fin de l'été[693] sans éprouver de résistance, et fit marcher ses troupes sur trois colonnes; il se mit à la tête de celle du centre, Jovinus et Sévère commandaient celles de la droite et de la gauche, toujours en garde contre les surprises. L'armée conduite par de bons guides, précédée de batteurs d'estrade, faisait sans précipitation de longues marches, et brûlait d'impatience de rencontrer l'ennemi. Au bout de quelques jours, comme il ne paraissait point, on mit le feu aux campagnes, en réservant avec soin ce qui pouvait servir à la subsistance des troupes; on continuait d'avancer avec les mêmes précautions, lorsque les coureurs vinrent avertir qu'ils avaient aperçu les Barbares; on fit halte près de Sultz [Solicinium] sur le Necker[694].
[693] Anni tempore jam tepente. Amm. Marc. l. 27, c. 10. Valentinien avait passé l'hiver à Trèves, où il était encore le 30 mars 368. Il alla ensuite à Alteia, lieu voisin de Trèves, et bientôt après il revint dans cette ville, où il était encore, le 17 juin, comme on le voit par les dates de ses lois. Une autre loi montre qu'il était à Worms (Vangiones), le 31 juillet, et sans doute peu avant le passage du Rhin.—S.-M.
[694] Sultz est dans l'intérieur du Wirtemberg, non loin des sources du Necker. Je suis ici l'opinion des interprètes d'Ammien Marcellin, mais il est vrai de dire que rien ne démontre l'identité de Solicinium avec le lieu moderne appelé Sultz.—S.-M.
XXXIX.
Disposition des Allemans et des Romains.
Les Allemans, contraints d'abandonner le pays, ou d'en venir à une action, avaient réuni toutes leurs forces; et pour couper le passage à l'armée romaine, ils s'étaient postés sur une montagne escarpée, qui n'était accessible que du côté du septentrion. Les Romains, ayant planté en terre leurs enseignes, demandaient le signal de la bataille, ils voulaient en arrivant monter aux ennemis; et malgré la bonne discipline que l'empereur maintenait dans ses troupes, on eut peine à les contenir. Sébastien fut placé à la descente de la montagne vers le septentrion, avec ordre de faire main-basse sur les Allemans, lorsqu'ils prendraient la fuite: Gratien fut laissé sous la garde des Joviens, qui formaient la réserve. L'armée étant en ordre de bataille, Valentinien parcourut les rangs; s'étant ensuite séparé de ses officiers, sans leur communiquer ce qu'il allait faire, il prit avec lui cinq ou six soldats de confiance; et pour n'être pas reconnu des ennemis, il s'approcha, la tête nue, du pied de la montagne: son dessein était de la reconnaître, et d'en considérer lui-même toutes les approches, persuadé que le chemin découvert par ses coureurs n'était pas le seul qui conduisît au sommet. C'était le caractère de ce prince, de ne s'en rapporter qu'à ses propres yeux, et de se flatter d'être toujours plus clairvoyant que les autres. Comme il traversait un terrain qu'il ne connaissait pas, il s'engagea dans un marais, où il allait être accablé par une troupe qui sortit d'une embuscade, si sa force et celle de son cheval ne l'eût promptement tiré de ce mauvais pas: il regagna son armée à toute bride, mais il fut si près de périr, qu'il y perdit son casque garni d'or et de pierreries: son écuyer qui le portait à ses côtés, fut enveloppé et tué par les Barbares[695].
[695] Galeam ejus cubicularius ferens auro lapillosque distinctam, cum ipso tegmine penitus interiret, nec postea vivus reperiretur aut interfectus. Am. Marc. l. 27, c. 10.—S.-M.
XL.
Bataille de Sultz [Solicinium].
Après avoir donné à ses troupes, le temps de se reposer et de prendre quelque nourriture, il fit sonner la charge. Deux officiers de la garde, Salvius et Lupicinus[696], marchaient à la tête, et, affrontant le péril avec une contenance fière et assurée, ils montèrent les premiers: leur intrépidité attira après eux toute l'armée, qui, combattant à la fois et la résistance des Barbares et la difficulté du terrain, grimpa à travers les roches, les buissons, les pertuisanes ennemies; et faisant pied à pied reculer les Allemans, gagna enfin le sommet de la montagne. Ce fut un nouveau champ de bataille, où le choc devint terrible: les piques dans le ventre, se pressant les uns les autres de tout le poids de leurs bataillons, renversant et renversés tour à tour, ils abattaient, ils tombaient: ce n'était que cris, horreur et carnage. D'un côté, la bravoure et la science militaire; de l'autre, une fureur désespérée: la victoire balança long-temps. Enfin, le nombre des Romains croissant toujours à mesure qu'ils parvenaient au sommet, les Allemans sont enfoncés; tout se confond; ils reculent en désordre, et toujours pressés ils tournent le dos; on les poursuit sans relâche, on les taille en pièces, on les pousse jusque sur la pente de la montagne. Les uns tués ou mortellement blessés, tombent en roulant dans les précipices; les autres fuient à perte d'haleine par le chemin, dont Sébastien occupait l'entrée; ils y trouvent l'ennemi et la mort: quelques-uns échappent et se sauvent dans les forêts d'alentour. Cette victoire coûta beaucoup de sang aux Romains: ils perdirent Valérien le premier des domestiques, et Natuspardo un des officiers de la garde[697], si renommé par sa valeur, que son siècle le comparait à tous ces anciens guerriers qui avaient fait l'honneur des armées romaines, lorsqu'elles étaient invincibles.
[696] L'un était du corps des Scutaires, c'est-à-dire des Écuyers, Scutarius, et l'autre du bataillon des étrangers, e schola gentilium.—S.-M.
[697] Valerianus domesticorum omnium primus, et Natuspardo quidam scutarius. Amm. Marc. l. 27, c. 10.—S.-M.
XLI.
Second mariage de Valentinien.
Amm. l. 27, c. 10, l. 28, c. 2 et l. 30, c. 5.
Auson. in Mosel. v. 421 et seq.
Socr. l. 4, c. 30.
Jorn. de regn. suc. apud Murat. t. 1, p. 237 et 238.
Chron. Alex. vel Paschal. p. 302.
Sulp. Sever. dial. 2, c. 6.
Zos. l. 4, c. 12.
Zon. l. 13, t. 2, p. 30.
Cod. Th. l. 7, tit. 8, leg. 2.
Valentinien mit ses troupes en quartiers d'hiver, et retourna à Trèves[698]: il avait choisi cette ville, pour son séjour ordinaire dans la Gaule; il y triompha avec son fils[699]. Ce fut vers ce temps-là qu'il répudia Sévéra[700], sa première femme, et mère de Gratien, pour épouser Justine[701], veuve de Magnence et fille de Justus, qui sous le règne de Constance avait été gouverneur du Picénum. On dit que Sévéra ayant acheté une maison de campagne fort au-dessous de sa valeur, Valentinien indigné de voir sa femme abuser ainsi de l'autorité de son rang, rendit la maison à l'ancien possesseur, et chassa Sévéra de son palais. Quelques historiens ont imaginé, à ce sujet, une intrigue amoureuse, plus digne d'un roman frivole que de la gravité de l'histoire. Ce second mariage était contraire aux lois de l'église, mais non pas aux lois romaines. Justine avait deux frères, Constantianus et Céréalis, qui furent successivement revêtus de la charge de grand-écuyer: tant que Valentinien vécut, elle renferma dans son cœur l'hérésie d'Arius dont elle était infectée; elle se contentait d'éloigner de l'empereur, autant qu'elle le pouvait, les prélats catholiques. Elle était belle, adroite, impérieuse; mais elle connaissait trop la fermeté de son mari, pour entreprendre de le séduire ou de le vaincre. Ce prince, loin de prêter son bras aux persécuteurs, ne permettait de troubler aucune des religions établies dans l'empire; et respectant le culte divin, lors même qu'il était défiguré par l'illusion et le mensonge; il défendit par une loi de donner des logements aux soldats dans les synagogues des Juifs.
[698] Il ne paraît pas que Valentinien soit retourné directement à Trèves, car une loi nous fait voir qu'il était à Cologne le 30 septembre; mais il était de retour à Trèves le 1er ou le 2 décembre.—S.-M.
[699] Ce triomphe de Valentinien n'est connu que par ces vers d'Ausone, dans son poème sur la Moselle, v. 421 et seq.
..... Augustæ veniens quod mœnibus urbis
Spectavit junctos natique patrisque triumphos:
Hostibus exactis Nicrum super et Lupodunum,
Et fontes Latiis ignotum annalibus Histri,
On ignore la position de Lupodunum. Ces vers peuvent servir à prouver que Solicinium où Valentinien défit les Allemans, était vers le cours supérieur du Necker.—S.-M.
[700] Elle est nommée Marina dans la Chronique Paschale, et Mariana dans celle de Jean Malala.—S.-M.
[701] Selon Jornandès (De regn. succ. apud Murat. t. 1, p. 238), elle était Sicilienne, Sicula.—S.-M.
XLII.
Loi sur les avocats.
Cod. Just. l. 2, tit. 6, leg. 6 et 7.
Le trait de justice, auquel on attribue la disgrace de Sévéra, n'est pas constaté par un témoignage assez authentique: il ne se trouve que dans la chronique d'Alexandrie[702]; mais on ne peut refuser à Valentinien, la louange d'avoir montré une aversion extrême, pour toute apparence d'injustice et de concussion. Ce caractère d'équité éclate dans la loi qu'il publia cette année pour régler la conduite des avocats. Après avoir proscrit ces traits outrageants, qui transforment un plaidoyer en libelle diffamatoire, il interdit aux avocats toute convention avec leurs clients: il leur défend de rejeter comme insuffisant ce qui leur est offert par une libre reconnaissance, et d'allonger à dessein les procédures: il permet aux personnes titrées d'exercer cette noble profession, pourvu qu'elles la remplissent avec noblesse; et que, renonçant à un vil intérêt, elles n'en retirent d'autre récompense que l'honneur de défendre l'innocence et la justice. Deux ans après, afin que deux plaideurs n'eussent l'un sur l'autre aucun avantage que par la qualité de leur cause, il ordonna que les juges donneraient aux deux parties des avocats d'une égale capacité; et il défendit à l'avocat nommé pour soutenir le droit d'une des parties, de refuser son ministère sans une raison valable, à peine d'interdiction perpétuelle.
[702] Et dans la Chronique de Malala (part. 2, p. 34).—S.-M.
XLIII.
Loi contre les concussions.
Cod. Th. l. 11, tit. 10. leg. 1, et tit. 11, leg. unic. et ibi God.
Il fit trembler à leur tour ces officiers de province, qui abusent de l'autorité que leur donnent leurs fonctions, pour se faire craindre des habitants, et les assujettir à des servitudes onéreuses; il leur défendit, sur peine de mort et de confiscation de tous leurs biens, d'imposer aucune corvée aux habitants de la campagne pour leur service particulier, d'en exiger aucun de ces présents qui étaient devenus, par abus, des redevances annuelles, d'accepter même ce qui leur était volontairement offert; et par un excès de sévérité, il condamna à la même peine l'habitant qui, pour sauver l'officier concussionnaire, prétendrait l'avoir servi de son propre mouvement et sans en être requis. Pour ce qui regardait les travaux publics, il les épargnait aux paysans, surtout dans les temps où la terre demande leurs peines et leurs soins. Il vaut mieux, disait-il, aller chercher dans les maisons oisives des villes, des bras inutiles, pour les occuper à ces ouvrages, que d'arracher les laboureurs à des travaux qui font subsister les villes mêmes.
XLIV.
Etablissement des médecins de charité.
Cod. Th. l. 13, tit. 3, leg. 8, 9 et 10.
La ville de Rome vit alors naître dans son enceinte un établissement honorable à la religion chrétienne, et conforme à l'esprit de l'église, qui, animée d'une tendresse maternelle pour tous ceux qu'elle renferme dans son sein, embrasse avec prédilection les indigents comme la portion la plus faible de sa famille. Valentinien choisit entre les médecins de Rome des personnes habiles, qui sussent mettre plus d'honneur à prendre soin des pauvres, qu'à rendre aux riches des services intéressés; il en institua quatorze, un pour chaque quartier; il leur assigna un entretien honnête sur le trésor public; il leur permit d'accepter ce que les malades guéris leur offriraient par reconnaissance, mais non pas d'exiger ce qu'ils auraient promis par crainte avant leur guérison; il ordonna que les places vacantes seraient données au concours, sans nul égard à la faveur, ni aux plus puissantes recommandations. Les médecins déja en fonction examinaient les récipiendaires, et jugeaient de leur capacité: il fallait au moins sept suffrages pour être choisi; et sur un rescrit du prince qui confirmait l'élection, le préfet de la ville expédiait les provisions. Quelques temps après, il dispensa les médecins de Rome et les professeurs des lettres et des sciences, de fournir des miliciens, et de loger des gens de guerre: il les exempta en général, eux et leurs femmes, de toutes charges publiques.
XLV.
Probus préfet du prétoire.
Amm. l. 27, c. 11 et ibi Vales.
Grut. inscr. p. 450, nº 1, 2, 3, 4, 5.
Reines. insc. p. 68.
Prud. in Symm. l. 1, v. 553.
Auson. ep. 16.
Claud. de Olyb. et Prob. cons. v. 41, et seq.
God. ad Cod.
Th. t. 4, p. 95, et t. 6, p. 379.
Till. Valent. art. 18 et 19.
Probus était alors préfet du prétoire, et Olybrius préfet de Rome; ces deux personnages méritent d'être connus. Sextus Pétronius Probus était le sujet de l'empire le plus illustre par sa naissance, par ses richesses, par le nombre et la durée de ses magistratures; il était fils de Célius Probinus, consul en 341, et petit-fils de Pétronius Probianus, qui avait été honoré de la même dignité en 322; sa maison était intimement unie et comme incorporée par des alliances, à celles des Anicius[703] et des Olybrius. Ces trois familles, les plus nobles de ce temps, avaient été les premières à embrasser sous Constantin la religion chrétienne. Les richesses de Probus le faisaient connaître de tout l'empire[704]; il n'y avait guère de provinces où il ne possédât de grands domaines. Son nom était fameux jusque chez les nations étrangères; et l'on raconte, que deux des plus grands seigneurs de la Perse étant venus à Milan pour entretenir saint Ambroise, ils allèrent à Rome dans le dessein de s'assurer par leurs propres yeux, de ce qu'ils avaient ouï dire, de la puissance et de l'opulence de Probus. Il avait été proconsul d'Afrique en 358; cette année 368, il succéda à Vulcatius Rufinus, qui mourut préfet d'Italie et d'Illyrie. Il conserva cette dignité pendant huit ans, jusqu'à la mort de Valentinien; ses inscriptions lui donnent aussi la qualité de préfet du prétoire des Gaules; il partagea avec Gratien l'honneur du consulat, en 371. Sa femme Faltonia Proba était de la famille des Anicius, et fut recommandable par sa vertu. De ce mariage sortirent trois fils, héritiers des biens et de la réputation de leur père; ils furent tous trois honorés du consulat: la gloire de cette illustre maison se perpétua dans une longue postérité, et se soutint même après la chute de l'empire en Occident.
[703] Quoiqu'il fût seulement allié de la famille Anicia, il est appelé dans une inscription (Gruter, p. 450, nº 3): Anicianæ domus culmen.—S.-M.
[704] Claritudine generis et potentia et opum amplitudine, cognitus orbi romano. Amm. Marc. l. 27, c. 11.—S.-M.
ΧLVI.
Caractère de Probus.
Si l'on s'en rapporte aux inscriptions, aux panégyristes, aux écrivains ecclésiastiques, qui peuvent s'être laissé éblouir par la protection éclatante que Probus accordait à la vraie religion, on ne vit jamais de magistrat plus accompli. Il est représenté dans ces monuments, comme un homme admirable par sa vertu, sa piété, sa libéralité, par son éloquence et par une érudition universelle; surpassant la gloire de ses ancêtres, les plus grands personnages de son siècle, les dignités même dont il fut revêtu. Mais Ammien Marcellin emploie des couleurs bien différentes pour peindre le caractère de Probus: c'était, selon lui, un ennemi aussi dangereux, qu'un ami bienfaisant; timide, devant ceux qui osaient lui résister; fier et superbe avec ceux qui le redoutaient; languissant et sans force, hors des dignités; n'ayant d'ambition qu'autant que lui en inspiraient ses proches, qui abusaient de son pouvoir; non pas assez méchant pour rien commander de criminel, mais assez injuste, pour protéger dans les siens les crimes les plus manifestes; soupçonnant tout, ne pardonnant rien; dissimulé; caressant ceux qu'il voulait perdre; au comble de la plus haute fortune toujours agité, toujours dévoré d'inquiétudes qui altérèrent sa santé. On prétend que l'historien a noirci ce portrait, par un effet de prévention contre un chrétien si zélé; mais il faut donc nier aussi les actions qu'il attribue à Probus, et que nous raconterons dans la suite; elles s'accordent avec cette peinture; et d'ailleurs pourquoi le même historien aurait-il dans le même temps rendu justice à Olybrius, qui n'était pas moins attaché à la religion chrétienne?
XLVII.
Olybrius préfet de Rome.
Amm. l. 28, c. 4.
Grut. inscr. p. 333, nº 2.
Till. Valent. art. 20.
Olybrius, qui avait encore les noms de Q. Clodius Hermogénianus, succéda cette année à Prétextatus dans la préfecture de Rome, qu'il exerça pendant trois ans. Il avait été consulaire de la Campanie et proconsul d'Afrique; il fut dans la suite, préfet du prétoire de l'Illyrie et de l'Orient: il parvint au consulat en 379. Dans le gouvernement de Rome, il veilla au maintien de la tranquillité de l'état et de l'église, toujours troublée par les partisans d'Ursinus. L'histoire loue sa douceur, son humanité, son attention à n'offenser personne, ni dans ses actions ni dans ses paroles; ennemi déclaré des délateurs, il était fort éloigné de profiter de leur malice pour enrichir le fisc. Il avait autant de droiture que de discernement et de lumières; mais il était trop adonné à ses plaisirs; et quoiqu'il sût les accorder avec les devoirs de sa charge, et qu'ils n'eussent rien de criminel aux yeux des païens, cependant cette vie voluptueuse était opposée à la religion qu'il professait; et Ammien Marcellin même la censure comme indécente dans un grand magistrat.
XLVIII.
Valentinien fortifie les bords du Rhin.
Amm. l. 28, c. 2.
Alsat. illust. p. 418.
Après la bataille de Sultz [Solicinium], Valentinien avait fait un nouveau traité avec les Allemans; les deux nations s'étaient engagées, à ne point entrer sur les terres l'une de l'autre. La convention était réciproque; mais les Allemans vaincus, étaient les seuls qui eussent donné des otages; la suite va faire voir que la parole des Romains n'était pas une caution suffisante. Drusus avait autrefois fait bâtir sur les bords du Rhin un grand nombre de forteresses; elles étaient tombées en ruine; Julien en avait construit plusieurs: Valentinien, ne voulant pas que la sûreté de la Gaule dépendît de la bonne foi des Barbares, entreprit de border le fleuve de tours et de châteaux, élevés de distance en distance, depuis la Rhétie jusqu'à l'Océan[705]: ce fut à ces travaux qu'il employa toute l'année, pendant laquelle, Valentinien Galate, fils de Valens, et Victor, étaient consuls. Il ne se fit pas de scrupule d'empiéter en quelques endroits, sur le territoire des Allemans[706]. Il construisit sur les bords du Necker [Nicer] une forteresse, que les uns croient être Manheim, les autres Ladenbourg[707]. Mais craignant que la violence des eaux qui venaient en frapper le pied, ne la détruisît peu à peu, il résolut de détourner le cours du Necker; on passa plusieurs jours à lutter contre le fleuve. Enfin, la constance des travailleurs, plongés dans l'eau jusqu'au cou, surmonta tous les obstacles; il en coûta la vie à plusieurs soldats; mais l'ouvrage fut achevé, et la forteresse mise en sûreté.
[705] Rhenum omnem a Rhœtiarum exordio adusque fretalem Oceanum. Amm. Marc. l. 28, c. 2. Je crois que, par ces derniers mots, l'auteur latin entend désigner le Pas de Calais.—S.-M.
[706] Nonnunquam etiam ultra flumen ædificiis positis subradens barbaros fines. Amm. Marc. l. 28, c. 2.—S.-M.
[707] Munimentum celsum et tutum, quod ipse a primis fundarat auspiciis, præterlabere Nicro nomine fluvio. Rien dans ces paroles d'Ammien Marcellin, l. 28, c. 2, ne peut servir à appuyer plutôt l'une que l'autre opinion. On voit seulement par les mots a primis auspiciis, que Valentinien avait fait élever cette forteresse dès le commencement de son règne. Il ne s'agit donc ici que de réparations, et non pas d'une construction première, comme on pourrait le croire par le texte de Lebeau.—S.-M.
XLIX.
Romains surpris et tués par les Allemans.
C'était déjà une infraction du traité. Le succès fit pousser plus loin l'entreprise. La montagne de Piri[708], située quelques lieues au-dessus, vers l'endroit où est aujourd'hui Heidelberg, était un poste avantageux. L'empereur forma le dessein de la fortifier. Il envoya un gros détachement de son armée avec le secrétaire Syagrius, chargé de la direction des ouvrages. On commençait à remuer la terre, lorsqu'on vit arriver les principaux de la nation allemande: ils se prosternèrent aux pieds des Romains, les conjurant avec instance de ne pas violer la foi jurée: Cette antique fidélité, dont vous vous vantiez, leur disaient-ils, vous élevait au rang de nos Dieux; ne vous déshonorez pas vous-mêmes, et ne nous réduisez pas au désespoir par une insigne perfidie. Qu'espérez-vous de cette forteresse? Pensez-vous qu'elle puisse subsister, si nos serments ne subsistent pas? Voyant qu'ils n'étaient pas écoutés, ils se retirèrent en pleurant la perte de leurs enfants, qu'ils avaient donnés pour otages. Dès qu'ils se furent éloignés, on aperçut une troupe de Barbares, qui sortaient de derrière un coteau voisin, où ils s'étaient tenus cachés pour attendre la réponse. Sans donner aux Romains le temps de se reconnaître ni de prendre leurs armes, ils fondent sur les travailleurs, et les passent au fil de l'épée avec leurs capitaines, Arator et Hermogène. Il n'échappa que Syagrius[709], qui vint apporter à l'empereur cette triste nouvelle. Ce prince, impétueux dans sa colère, lui fit un crime de s'être sauvé seul, et le cassa comme un lâche[710]. Pendant ce même temps la Gaule était désolée par des troupes de brigands, qui infestaient tous les grands chemins. On n'entendait parler que de pillages et de meurtres. Entre ceux qui périrent par les mains de ces assassins, fut Constantianus grand-écuyer[711], frère de l'impératrice Justine.
[708] Trans Rhenum in monte Piri, qui barbaricus locus est, munimentum exstruere disposuit raptim. Am. Marc. l. 28, c. 2. Ammien Marcellin est le seul auteur qui ait jamais parlé de la montagne Piri, et les détails qu'il donne ne suffisent pas pour faire reconnaître sa véritable position.—S.-M.
[709] Il fut dans la suite préfet du prétoire, et consul en l'an 381.—S.-M.
[710] Pour exécuter tous ses grands travaux, Valentinien passa presque toute cette année sur les bords du Rhin. On voit par ses lois qu'il resta à Trèves jusqu'au 14 de mai. Il était le 17 du même mois à Complat (Complati), lieu actuellement inconnu, mais sans doute voisin de Trèves où l'empereur était encore le 1er juin. Le 4 juin, on le trouve à Martiaticum, qu'on croit sans preuve suffisante être la même que Manheim; le 19, il était à Alta-ripa, entre Manheim et Spire, et le 30 août à Brisiacus (le Vieux-Brisack, département du Haut-Rhin). Enfin, le 14 octobre il était de retour à Trèves où il passa l'hiver, comme on le voit par ses lois du 3 novembre et du 23 décembre 369.—S.-M.
[711] Tribunus stabuli.—S.-M.
L.
Punitions sévères.
Chron. Alex, p. 302.
[Joan. Malal. part. 2, p. 31 et 32.]
Zon. l. 13, t. 2, p. 30.
Cedren. t. 1, p. 310.
Suid. in Σαλόυστιος.
Ce n'était pas la faiblesse du gouvernement qui faisait naître ces désordres. Jamais prince ne fut plus prompt à punir, ni plus rigoureux dans les punitions. Il fit mourir un grand nombre de sénateurs et de magistrats, convaincus de concussions et d'injustices. L'eunuque Rhodanius, grand-chambellan, fier de sa puissance et de ses richesses, s'empara des biens d'une veuve, nommée Bérénice. Elle s'en plaignit à l'empereur, qui lui donna pour juge Salluste, honoré du titre de patrice, depuis qu'il était sorti de la préfecture. Celui-ci condamna Rhodanius, et l'empereur en conséquence ordonna la restitution des biens. Mais l'eunuque, loin d'obéir, prit à partie Salluste lui-même. Par le conseil du patrice, la veuve alla se jeter aux pieds de l'empereur, pendant qu'il assistait aux jeux du cirque, et l'instruisit avec larmes de l'opiniâtreté de son persécuteur. Rhodanius était debout auprès du prince. Valentinien, transporté de colère, le fit aussitôt précipiter dans l'arêne, et brûler vif aux yeux des spectateurs, tandis qu'un crieur publiait à haute voix son crime et sa désobéissance. Tous les biens du coupable furent abandonnés à Bérénice. Le sénat et le peuple, quoique saisis d'horreur, applaudirent à cette exécution terrible; la renommée la publia avec effroi dans tout l'empire; mais la colère de ceux qui gouvernent, n'étant qu'un mouvement passager, ne produit que des impressions de même nature; et l'injustice trembla sans se corriger.
LI.
Suites de la guerre des Goths.
Amm. l. 27, c. 5.
[Themist. or. 10, p. 132-135.
Zos. l. 4, c. 11.]
La guerre contre les Goths se termina cette année. Les eaux du Danube, qui avaient tenu les campagnes submergées pendant toute l'année précédente, s'étant enfin retirées, les Romains passèrent le fleuve à [Novidunum[712]], sur un pont de bateaux[713], et étant entrés sur les terres des Barbares, ils les traversèrent jusqu'aux frontières des Gruthonges ou Ostrogoths[714]. Athanaric, après quelques légers combats, vint à la rencontre de Valens avec une nombreuse armée; mais il fut défait, et prit la fuite. Les Goths n'osèrent plus paraître en campagne; retirés dans leurs marais, ils se contentaient de faire des courses à la dérobée, et de harceler les Romains. Valens, pour ne pas fatiguer ses troupes, les retint dans le camp, et n'envoya à la recherche de ces fuyards, que les valets de l'armée, avec promesse d'une certaine somme pour chaque tête qu'ils apporteraient. Ceux-ci, animés par l'espérance du gain, devinrent des partisans redoutables. Ils fouillaient les bois et les marais, et firent un grand carnage. Les Barbares voyant le pays inondé de leur sang, Valens obstiné à les détruire, et l'extrême misère où les réduisait l'interdiction du commerce avec les Romains, vinrent à mains jointes demander la paix.
[712] Cette ville, située dans la partie orientale de la Mœsie, nommée petite Scythie, est mentionnée dans Ptolémée, dans Procope, dans le Synecdème d'Hiéroclès et dans Constantin Porphyrogénète, qui la nomment Νουιοδούνον, Ναιοδουνὼ, Νοβιοδούντος, Νοβιοδοῦνος. L'Itinéraire d'Antonin rappelle Noviodunum, et marque que la 2e légion Herculéenne y était en garnison. Dans les lois impériales, elle est nommée Nebiodunum. On voit que ce ne sont que des orthographes diverses d'un seul et même nom, dont le sens est la ville nouvelle. On a cru, d'après Cluvier, l. 3, c. 42, que Noviodunum répondait à un lieu moderne appelé Nivors. La géographie de ce pays était trop peu connue du temps de Cluvier, pour qu'on doive attacher une grande importance à cette notion. Le fait est qu'on ignore le nom que peut porter actuellement remplacement de l'antique Noviodunum.—S.-M.
[713] Valens était resté à Marcianopolis jusqu'au 3 mai au moins. Ses lois nous apprennent qu'il était à Noviodunum, le 3 et le 5 de juillet; c'est sans doute vers cette époque qu'il passa le Danube pour attaquer les Goths.—S.-M.
[714] Per Novidunum navibus ad transmittendum amnem connexis perrupto barbarico, continuatis itineribus longiùs agentes Greuthungos bellicosam gentem adgressus est. Amm. Marc. l. 27, c. 5.—S.-M.
LII.
Paix avec les Goths.
L'empereur rebuta plusieurs fois leurs ambassadeurs. Enfin, il se rendit, non à leurs prières, mais aux instances du sénat de Constantinople, qui le suppliait par ses députés de terminer la guerre et de se reposer de tant de fatigues. Il envoya donc à son tour Victor et Arinthée, pour entrer en négociation avec Athanaric. Ces deux généraux lui ayant mandé que les Goths acceptaient les propositions, on convint d'une conférence entre les deux princes. Athanaric, soit par fierté, soit par défiance, refusait de passer le Danube, sous prétexte que son père l'avait engagé par serment à ne jamais mettre le pied sur les terres des Romains[715]. Valens ne pouvait se rendre auprès du prince des Goths, sans avilir la majesté impériale. Il fut décidé que les deux souverains s'avanceraient chacun sur une barque, et qu'ils s'arrêteraient au milieu du fleuve. Quoique la forme de cette entrevue, dans laquelle Athanaric semblait traiter d'égal à égal avec l'empereur, parût donner quelque atteinte à l'honneur de l'empire, cependant la vue des deux armées rangées sur les bords du Danube, formait pour Valens un spectacle flatteur. Il voyait d'une part briller ses enseignes, et ses troupes montrer la fierté naturelle à ceux qui imposent la loi; sur l'autre bord paraissaient les ennemis dans une contenance moins fière, plus honteux qu'abattus de leurs défaites. Les deux princes fixaient aussi sur eux tous les regards; on observait en silence leurs gestes, leurs mouvements; chacun croyait entendre leurs discours. C'était un des plus beaux jours de l'année; le soleil dardait alors ses rayons avec force. Malgré la grande chaleur, Valens et Athanaric demeurèrent debout sur le tillac, depuis le matin jusqu'au soir. Le prince des Goths n'avait rien de barbare que le langage; il était souple, adroit, intelligent[716]. Il contesta long-temps sur les articles. Enfin, il fallut céder aux vainqueurs, et Valens remporta tout l'avantage. Il fut arrêté que les Goths ne passeraient pas le Danube; qu'ils n'auraient liberté de commerce que dans deux villes sur les bords du fleuve[717]; qu'on supprimerait tous les présents, toutes les provisions de vivres qu'on avait coutume de leur envoyer. Mais Athanaric obtint que la pension, qu'on lui payait, serait continuée. Telles furent les conditions de ce traité, qui fut regardé comme très-honorable à l'empire.
[715] Asserebat Athanaricus sub timenda exsecratione jurisjurandi se esse obstrictum, mandatisque prohibitum patris, ne solum calcaret aliquando Romanorum. Amm. Marc. l. 27, c. 5.—S.-M.
[716] «Il n'avait rien de barbare que la langue, dit Thémistius, et il était plus habile par sa prudence que par les armes: Οὐδὲ ὥσπερ γλώττῃ βάρβαρον, οὕτω δὲ καὶ τῇ διανοίᾳ, ἀλλ'ἐν τῷ συνεῖναι μᾶλλον σοφώτερον, ἤ ἐν τοῖς ὅπλοις. or. 10, p. 134. Tous les auteurs du temps parlent avec les mêmes éloges de ce prince. Les Goths qui avaient eu de fréquents rapports avec les Grecs, n'étaient plus alors des Barbares.—S.-M.
[717] Δύο μόνας πόλεις τῶν ποταμῷ προσῳκισμένων ἐμπόρια κατεσκευάσατο. Themist. or. 10, p. 135.—S.-M.
LIII.
Forts bâtis sur le Danube.
Them. or. 10, l. 135-138.
Valens prit pour la sûreté de la Mésie et de la Thrace, les mêmes précautions que son frère prenait alors pour la défense de la Gaule. Etant revenu à Marcianopolis[718], il donna ordre de réparer les anciens forts qui défendaient le passage du Danube, et d'en bâtir de nouveaux. Il établit des magasins de vivres, d'armes, de machines; travailla à rendre plus commodes les ports du Pont-Euxin; distribua des garnisons dans les places. Il rencontrait dans l'exécution de ces ouvrages de plus grandes difficultés que son frère: il fallait faire venir de loin la brique, la chaux, la pierre. Mais l'obéissance et la constance de ses troupes, surmontèrent tous ces obstacles. Les travaux étaient partagés entre les soldats divisés en plusieurs bandes: chacun s'empressait à l'envi de remplir sa tâche; les officiers mêmes de la maison du prince, ne se dispensaient pas des plus rudes fatigues.
[718] On voit par une loi de Valens, que ce prince était encore en cette ville, le 2 de décembre.—S.-M.
LIV.
Valens à Constantinople.
Idat. chron.
Them. or. 10, p. 129-141.
L'empereur retourna sur la fin de l'année à Constantinople, où il fut reçu avec une grande joie[719]. Il y célébra des jeux. Thémistius prononça dans le sénat un nouveau panégyrique du prince: il y releva ses succès dans la guerre, et sa sagesse dans la conclusion de la paix. Valens, quoique peu connaisseur, avait pris goût aux éloges; il exigeait tous les ans un discours de Thémistius, qui payait volontiers ce tribut de flatterie. Domitius Modestus, préfet de Constantinople pour la seconde fois, acheva cette année une magnifique citerne, qu'il avait commencée dans sa première préfecture, sous le règne de Julien. Elle porta son nom dans la suite.
[719] Il était rentré dans cette ville le 30 décembre 369.—S.-M.
LV.
Incursions des Isauriens.
Amm. l. 27, c. 9.
Eunap. in Proheres. t. 1, p. 92, ed. Boiss.
Suid. in Μουσώνιος.
Pendant que les forces de l'empire d'Orient étaient occupées à la guerre contre les Goths, les Isauriens, descendus par troupes de leurs rochers, s'étaient répandus dans la Pamphylie et dans la Cilicie, mettant les villes à contribution et pillant les campagnes. Musonius était alors vicaire d'Asie: il avait enseigné la rhétorique dans Athènes[720]; mais jaloux de la gloire de Prohéresius qui effaçait la sienne, il quitta son école et se livra aux affaires. Il réussit d'abord, et s'acquit une si grande considération, que le proconsul d'Asie, quoique supérieur en dignité, lui cédait le pas lorsqu'ils se rencontraient ensemble. Il recueillit les tributs de son diocèse, sans donner aucun sujet de plainte. Mais ayant appris les ravages des Isauriens, et voyant que les commandants de la province, endormis dans une molle oisiveté, ne se mettaient pas en devoir de les arrêter, il se crut, par malheur, grand homme de guerre. A la tête d'une poignée de soldats mal armés[721], il marche vers une troupe de ces brigands, s'engage dans un défilé, et périt avec tous les siens dans une embuscade. Les Isauriens, enflés de ce succès et courant avec plus de hardiesse, rencontrèrent enfin des troupes réglées qui en tuèrent plusieurs, et repoussèrent les autres dans leurs montagnes. On les y tint assiégés; on leur coupa les vivres, et on les força par famine à demander une trève, pendant laquelle les habitants de Germanicopolis[722], capitale de ces barbares, obtinrent la paix pour toute la nation. Ils donnèrent des otages, et demeurèrent en repos pendant six ou sept ans.
[720] Asiæ vicarius ea tempestate Musonius advertisset, Athenis Atticis antehac magister rhetoricus. Amm. Marc. l. 27, c. 9.—S.-M.
[721] Ces troupes sont appelées Diogmites, par Ammien Marcellin, l. 27. c. 9. Adhibitis semiermibus paucis, quos Diogmitas appellant, dit-il. C'est le nom que l'on donnait à des troupes légères, qui n'étaient pas destinées à des expéditions militaires, mais qui servaient pour la police des routes. Voyez Henri Valois, ad Amm. l. 27, c. 9. Leur nom venait du verbe grec διώκω, je poursuis.—S.-M.
[722] Le Synecdème d'Hiéroclès, Constantin Porphyrogénète et les Actes du concile de Chalcédoine sont, avec Ammien Marcellin, les seules autorités qui nous font connaître cette ville, dont il est impossible de fixer la position.—S.-M
LVI.
Pillages en Syrie.
Amm. l. 28, c. 2 et ibi Vales.
La Syrie éprouvait aussi d'horribles ravages. Les habitants d'un bourg fort peuplé, nommé Maratocyprus, près d'Apamée[723], avaient formé entre eux une société de voleurs, et s'étaient rendus redoutables. Ils employaient la ruse autant que la force. Déguisés les uns en marchands, les autres en soldats, ils se répandaient sans bruit dans les campagnes; et s'introduisant séparément dans les villages et dans les villes, ils se réunissaient pour les saccager. Comme ils ne suivaient aucun ordre dans leurs courses, et qu'ils se transportaient rapidement dans des lieux fort éloignés, on ne pouvait prévoir leur arrivée. Aussi avides de sang que de butin, ils égorgeaient ceux qu'ils avaient dépouillés, arrachant la vie, lorsqu'ils ne trouvaient plus rien à enlever. Ils se faisaient un jeu du brigandage, et ils poussèrent l'insolence jusqu'à s'exposer au milieu d'Apamée. Un d'entre eux se déguisa en gouverneur de la province, un autre en receveur du domaine; le reste de la troupe prit des habits de sergents et d'archers. Le gouverneur avait droit de condamner à mort, et le receveur du domaine de saisir les biens de ceux qui avaient été condamnés. En cet équipage, ils entrent sur le soir dans Apamée, précédés d'un crieur qui publiait la sentence de condamnation d'un des plus riches habitants. Ils forcent la maison, massacrent le maître avec les domestiques qui n'eurent pas le temps de se mettre en défense, enlèvent l'argent et les meubles, et se retirent précipitamment avant le jour. Le bourg qui servait de retraite à ces brigands, fut bientôt rempli de toutes les richesses de la province. Enfin, par ordre de l'empereur on rassembla des troupes; on alla les assiéger: ils furent tous passés au fil de l'épée; et pour en détruire la race, on mit le feu à leur habitation. Les femmes qui se sauvaient avec leurs enfants à la mamelle, furent repoussées dans les flammes. Rien n'échappa à l'incendie; et les cruautés de ces scélérats furent punies par une vengeance aussi cruelle.
[723] Ville sur l'Oronte, qui fut appelée dans la suite par les Arabes Famich, et qui est maintenant détruite.—S.-M.
LVII.
[Sapor s'empare de l'Ibérie.]
[Amm. l. 27, c. 12.]
—[Pendant que la guerre des Goths retenait Valens sur les bords du Danube, les états des alliés de l'empire en Orient, continuaient d'être abandonnés aux ravages des Persans. Sapor ne s'était pas borné au grand royaume, qu'il devait plutôt à la ruse et à la trahison, qu'à son courage et à la terreur de ses armes. Non content de l'Arménie, il avait voulu étendre ses possessions jusqu'au mont Caucase et il s'était porté de sa personne dans l'Arménie, à la tête d'une armée aussi belle que nombreuse, avec le dessein de réduire les places et les cantons qui refusaient encore de se soumettre. Il prétendait passer de là dans l'Ibérie[724], qu'il comptait joindre aussi à ses conquêtes. Après avoir traversé rapidement l'Arménie, il se dirigea vers cette autre région où il pénétra sans éprouver de résistance; et pour insulter à la puissance romaine[725], il en chassa Sauromacès[726], que les Romains y avaient placé sur le trône, et il y établit un certain Aspacurès[727], qui était cousin de ce prince. Le roi revint ensuite en Arménie, avec toutes ses troupes, et durant le séjour qu'il y fit, il ne s'occupa plus que de consommer la ruine de ce déplorable pays.
[724] Au sujet de ce pays, voyez t. 1, p. 291, l. IV, § 65.—S.-M.
[725] Deinde ne quid intemeratum perfidia præteriret, Sauromace pulso, quem auctoritas Romana præfecit Iberiæ, Aspacuræ cuidam potestatem ejusdem detulit gentis diademate addito, ut arbitrio se monstraret insultare nostrorum. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
[726] Les Chroniques géorgiennes font mention d'un prince appelé Sourmag (Klaproth, Voyage en Georgie et dans le Caucase, en allem. t. 2) p. 101). C'est évidemment le même nom que Sauromacès, mais il ne peut s'appliquer au même prince; car, selon ces chroniques, Sourmag, fut le second roi de la Georgie, et le successeur de Pharnabaze fondateur de cet état, qui vivait plus de deux siècles avant J.-C. L'histoire d'Arménie parle d'un certain Sormag, qui fut patriarche vers le commencement du cinquième siècle. Ces deux exemples font voir que ce nom était commun dans ces régions. Quant au Sauromacès d'Ammien Marcellin, il ne se retrouve pas dans les auteurs orientaux.—S.-M.
[727] Ce que j'ai dit au sujet de Sauromacès est tout-à-fait applicable à Aspacurès: son nom se retrouve aussi dans les Chroniques géorgiennes, mais il ne s'y rapporte pas à un même individu. Ces chroniques le donnent sous la forme Asphagour (Klaproth, Voy. en Georg. et dans le Cauc. ed. All. t. 2, p. 131). Cet Asphagour était fils d'un certain Mirdat (altération géorgienne de Mithridate ou Mihirdat), et il fut le dernier roi de la race de Pharnabaze. Il monta sur le trône en l'an 262 de notre ère, et il fut détrôné par le persan Mihran, qui fut le premier roi chrétien de la Georgie (voyez t. 1, p. 292, not. 2, liv. IV, § 65). L'histoire d'Arménie parle aussi d'un certain Aspourakès, qui fut le deuxième successeur de S. Nersès sur le trône patriarchal de l'Arménie.—S.-M.
LVIII.
[Ses cruautés en Arménie.]
[Faust. Byz. l. 4, c. 55-58.
Mos. Chor. l. 3, c. 35]
—[Sapor s'était fait accompagner dans cette expédition par les deux apostats Méroujan et Vahan, qui s'empressaient à l'envi de seconder ses fureurs. Il vint dresser son camp sur les ruines de la ville royale de Zaréhavan[728], dans le beau canton de Pagrévant[729], non loin des sources de l'Euphrate. Irrité au dernier point de ce que la plupart des seigneurs arméniens s'étaient dérobés à ses atteintes, en cherchant un asyle chez les Romains; sa rage se tourna sur leurs femmes et leurs enfants, qui étaient tombés entre ses mains. On rassembla toutes ces innocentes victimes, et on les amena avec la foule innombrable des captifs, en présence de ce barbare roi. Il semblait qu'il voulut exterminer la nation arménienne toute entière: par ses ordres on sépare les hommes, et aussitôt on les livre à ses éléphants, qui les écrasent sous leurs pieds; les femmes et les enfants sont empalés; des milliers de malheureux expirent ainsi dans d'horribles tourments; les femmes des nobles et des dynastes fugitifs furent seules épargnées; mais, par un raffinement de cruauté, pour éprouver des traitements et des supplices plus odieux que la mort. Traînées dans le stade[730] de Zaréhavan, elles y furent exposées nues aux regards de toute l'armée persanne, et Sapor lui-même se donna le lâche plaisir de courir à cheval sur le corps de ces malheureuses, qu'il livra ensuite aux insultes et à la brutalité de ses soldats. On leur laissa la vie après tant d'outrages, et on les confina dans divers châteaux forts de l'Arménie, pour qu'elles y fussent des otages de leurs maris. Sapor croyait en agissant ainsi, empêcher ceux-ci de se joindre aux Romains. Peut-être même espérait-il les amener à se soumettre, pour délivrer de si chers prisonniers? La famille de Siounie, à laquelle appartenait Pharandsem, éprouva d'une manière plus particulière la colère de Sapor; il la punissait de la résistance héroïque que la reine lui opposait. Hommes et femmes, ils périrent tous dans les supplices les plus longs et les plus cruels, que sa barbarie pût lui suggérer. Leurs enfants furent épargnés, mais pour être faits eunuques et emmenés en Perse[731]. Il voulait, disait-il, venger les horreurs qui avaient été commises dans ce pays par le prince de Siounie Antiochus[732] du temps de son aïeul Narsès. Les Arméniens furent les seuls en butte aux persécutions et aux fureurs de Sapor, il ordonna d'épargner les Juifs qui se trouvaient en si grande quantité dans le royaume[733]. Tous ceux qui habitaient à Van ou Schamiramakerd[734], dans le canton de Tosp[735], à Artaxate, à Vagharschabad et dans les autres places conquises, avaient été réunis, comme nous l'avons vu, à Nakhdjavan[736], où ils attendaient qu'ils fussent transportés en Perse. Sapor comptait sans doute en faire des sujets plus affectionnés. Ces Juifs ne professaient pas tous la religion de leurs pères: ceux d'Artaxate et de Vagharschabad avaient été convertis par saint Grégoire, sous le règne de Tiridate; mais ils n'en continuaient pas moins de se distinguer des Arméniens, et de former au milieu d'eux une nation particulière. Sapor espérait profiter de cette division pour les éloigner du christianisme; aussi fit-il subir le martyre à un prêtre d'Artaxate, nommé Zovith, qui, emmené avec les autres captifs, ne cessait de traverser les projets du roi, en exhortant avec ardeur les Juifs de cette ville, à persister dans la foi chrétienne. Suivi de cette nombreuse population, honteux trophée de ses victoires, Sapor se mit enfin en route pour retourner dans ses états, où il s'arrêta dans l'Atropatène. Pour les Juifs, ils furent envoyés, les uns dans l'Assyrie, les autres dans la Susiane[737]; la plupart furent placés à Aspahan[738], et ils y formèrent la partie la plus considérable des habitants, de sorte que cette ville, qui devait être dans la suite des temps la métropole de la Perse, cessa durant plusieurs siècles de porter son nom national, n'étant plus désignée que par celui de Iehoudyah, c'est-à-dire la juiverie[739].
[728] Voyez ci-devant p. 299, not. 4, liv. XVII, § 13.—S.-M.
[729] Voyez t. 2, p. 224, liv. X, § 11 et ci-devant p. 299, liv. XVII, § 13.—S.-M.
[730] En arménien, Asparez. Ce nom que les Arméniens ont emprunté à la langue persane dans laquelle il signifie course de cheval, ou hippodrôme, a chez eux un double sens, comme le nom de Stade chez les Grecs. Il s'applique de même à un lieu d'exercice et à une mesure itinéraire. La longueur de cette mesure n'est pas beaucoup plus considérable, ni beaucoup plus constante que celle du stade grec. Voyez ce que j'en ai dit dans mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 2, p. 378-381.—S.-M.
[731] Sapor s'était montré plus généreux envers les princes de la même famille, en l'an 359, lorsqu'il se rendit maître de la ville d'Amid. Tous ceux des Siouniens qui se trouvèrent alors dans cette place furent renvoyés libres, comme nous l'apprend Moïse de Khoren (l. 3, c. 26). Voyez ci-devant, t. 2, p. 290, not. 2, liv. X, § 59.—S.-M.
[732] C'est Faustus de Byzance qui rapporte cette circonstance, l. 4, c. 58, mais sans indiquer bien clairement de quel Antiochus il entend parler. Il est probable que cet Antiochus n'était pas le prince de Siounie, beau-père d'Arsace, mais sans doute un prince du même nom qui était peut-être l'aïeul de celui-ci; il le faut bien, car le roi de Perse, Narsès, aïeul de Sapor, était mort en l'an 303 ou 304, c'est-à-dire environ soixante-cinq ans avant l'époque dont il s'agit.—S.-M.
[733] Voyez à ce sujet, ci-devant, p. 293-302, liv. XVII, § 13.—S.-M.
[734] Cette ville était alors possédée par le prince des Rheschdouniens. Voyez ci-devant, p. 299, not. 7, liv. XVII, § 13.—S.-M.
[735] Le canton de Dosp ou Tosp était compris dans la grande province de Vaspourakan. On le retrouve dans Ptolémée (Géogr. l. 5, c. 13), qui l'appelle Thospites. Il était sur les bords méridionaux du grand lac de Van, auquel il donnait son nom; ce qui est attesté aussi bien par les auteurs arméniens que par Ptolémée. La ville de Van, ou Schamiramakerd, était la capitale de toute la province. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 56, 131 et 139.—S.-M.
[736] Voyez ci-devant, p. 300, not. 1, l. XVII, § 13.—S.-M.
[737] Cette province, située entre la Babylonie et la Perse proprement dite, porte actuellement le nom de Khouzistan; les Arméniens l'appelaient Khoujasdan. Voyez ci-devant, p. 296, not. 2, liv. XVII, § 12.—S.-M.
[738] Cette indication qui vient de Moïse de Khoren (l. 3, c. 35) nous garantit l'antiquité du nom d'Ispahan; comme le même auteur nous instruit (l. 2, c. 66) de l'ancienneté de celui d'Isthakhar (autrefois Persépolis), en nous disant, de même que les historiens arabes et persans, qu'Ardeschir, fondateur de la dynastie des Sassanides, était originaire de cette dernière ville qu'il appelle Sdahar.—S.-M.
[739] Plusieurs auteurs orientaux, arabes et persans, et divers voyageurs, tels qu'Otter et Chardin, ont rapporté que la ville d'Ispahan avait été originairement habitée par des Juifs et qu'en mémoire de leur colonie, elle avait même pendant long-temps porté le nom de Iehoudiah, c'est-à-dire la Juive. Aucun de ces écrivains n'a fait connaître la véritable époque et la cause réelle de cet établissement des Juifs dans une des principales villes de la Perse. Les Arméniens seuls nous l'apprennent d'une manière qui met le fait hors de doute.—S.-M.
LIX.
[Tyrannie de Méroujan.
Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 4, c. 59.
Mos. Chor. l. 3, c. 36 et 48.]
—[En quittant l'Arménie, Sapor y avait laissé les deux généraux Zik et Caren[740] avec des forces suffisantes. L'administration du pays fut remise entre les mains de deux traîtres qui avaient toute sa confiance: c'étaient] l'eunuque Cylacès[741] et Artabannès[742]; l'un gouverneur d'une province[743], l'autre un des généraux d'Arsace[744]. Ils avaient trahi leur maître pour se donner à Sapor. [En leur confiant l'Arménie, le roi de Perse leur avait ordonné de faire tous leurs efforts pour s'emparer d'Artogérassa[745], cette ville forte, où les trésors, le fils et la veuve du malheureux Arsace étaient renfermés[746]. Ces officiers étaient chargés de maintenir l'Arménie dans la dépendance des Persans, et d'en terminer la conquête. Pour la souveraineté du pays, Sapor l'avait abandonnée à Méroujan et à Vahan. Il les récompensait par là de leur apostasie et des services qu'ils lui avaient rendus en trahissant leur prince et leur patrie. Méroujan, qui était devenu son beau-frère[747], avait la promesse d'obtenir encore le titre de roi, s'il achevait de réduire les autres dynastes arméniens, et s'il parvenait à détruire le christianisme en Arménie, en faisant fleurir à sa place la religion de Zoroastre. Cette religion était appelée par les Arméniens, la loi des Mazdézants[748], c'est-à-dire, des serviteurs d'Ormouzd, ou Oromasdès[749]. C'est ainsi que les Persans nommaient le dieu ou plutôt l'intelligence suprême, source de tous les biens. Méroujan, excité ainsi par deux passions également puissantes, l'ambition et la haine contre le christianisme mit tout en œuvre pour satisfaire le roi de Perse. Il parcourut l'Arménie, brûlant et renversant les églises, les oratoires, les hospices et tous les édifices élevés et consacrés par le christianisme. Sous divers prétextes, il s'emparait des prêtres et des évêques, et aussitôt il les faisait partir pour la Perse, comptant que l'éloignement des pasteurs faciliterait d'autant ses succès. Son zèle destructeur ne se borna pas là: pour séparer à jamais les Arméniens des Romains, et pour porter des coups plus profonds à la religion chrétienne, il fit brûler tous les livres écrits en langue et en lettres grecques, et il défendit sous les peines les plus sévères, d'employer d'autre caractère d'écriture que celui qui était en usage chez les Perses[750]. C'était là en effet le moyen le plus efficace de rompre l'alliance politique et religieuse qui unissait l'Arménie avec l'empire. Des mesures aussi tyranniques ne s'exécutaient pas sans de sanglantes persécutions; aussi l'Arménie souffrit-elle alors des calamités inouïes. Les princesses qui étaient retenues prisonnières furent exposées à de nouveaux outrages. Pour Méroujan et Vahan, leur fanatisme ne fut pas arrêté par la parenté qui les unissait avec ces femmes infortunées. Ils voulurent les contraindre de renoncer à la religion chrétienne pour adorer le feu, à la manière des Perses. N'y réussissant point, ils commandèrent de les dépouiller nues, et de les suspendre ainsi, attachées par les pieds, à des gibets placés sur de hautes tours, pour que tout le pays fût frappé d'épouvante à la vue de ces terribles supplices. Ainsi périrent misérablement une foule d'honorables princesses, parmi lesquelles on distinguait Hamazasbouhi, femme de Garégin, dynaste des Rheschdouniens, qui s'était retiré dans l'empire, et sœur du féroce Vahan qui avait ordonné sa mort. Par un raffinement de barbarie, elle fut livrée aux bourreaux dans la ville même où elle résidait ordinairement: c'était la capitale de sa souveraineté, la ville de Sémiramis, située sur les bords du lac de Van[751]. Malgré tant de cruautés, Méroujan et Vahan faisaient peu de prosélytes: les Arméniens désertaient leurs villes et leurs campagnes pour se réfugier dans les montagnes les plus inaccessibles, d'où ils descendaient souvent pour exercer de sanglantes représailles, tandis que d'autres couraient en foule pour exciter les Romains à les venger de leurs oppresseurs. Les enfants, les parents ou les sujets propres des deux tyrans de l'Arménie, furent les seuls qui embrassèrent la religion des Perses. Ils ne purent élever des pyrées[752] et des autels consacrés au feu que dans leurs principautés particulières; partout ailleurs ils étaient aussitôt renversés qu'érigés. Les complices de ces rebelles n'étaient pas même tous disposés à leur obéir. Le fils de Vahan, qui se nommait Samuël, préférait sa religion aux ordres de son père. Une mutuelle haine ne tarda pas à les animer l'un contre l'autre. Le fanatisme du fils, qui était aussi violent que celui du père, lui mit bientôt les armes à la main et Vahan périt sous les coups de Samuël. Ce furieux immola encore sa mère Dadjadouhi, sœur de Méroujan[753], non moins criminelle à ses yeux, puisqu'elle partageait la croyance de son mari et des Ardzrouniens, ses parents. C'est ainsi qu'égaré par son aveugle zèle pour sa religion, il se souilla deux fois du crime le plus affreux et le plus contraire aux dogmes saints, qu'il se faisait gloire de professer. Après ce double meurtre, pour se soustraire à la vengeance des princes Ardzrouniens, Samuël se réfugia dans la Chaldée Pontique[754], où il se joignit à plusieurs des princes qui avaient refusé de se soumettre aux Perses. Tant d'horreurs devaient avoir comblé la mesure des maux de l'Arménie. Ce royaume désolé, dépeuplé, couvert de ruines, semblait hors d'état de souffrir de nouveaux ravages, cependant personne ne paraissait disposé à prendre sa défense, les empereurs restaient sourds aux prières de Pharandsem, du patriarche Nersès et des princes réfugiés, ils étaient trop occupés chez eux pour oser se commettre avec un aussi redoutable adversaire que le roi de Perse. Il était évident que, si cet état de choses se prolongeait encore, la reine et son fils ne pourraient manquer de tomber entre les mains de Sapor, et l'Arménie alors devenait une province de la Perse.
[740] J'ai parlé de ces deux généraux ci-devant, p. 297, liv. XVII, § 13.—S.-M.
[741] Ce personnage est appelé Kéghag ou Kélak dans l'historien Faustus de Byzance, liv. 5, c. 3 et 6.—S.-M.
[742] Ce général dont le nom se trouve diversement écrit dans les manuscrits d'Ammien Marcellin, n'est pas mentionné dans les auteurs arméniens. Outre la forme Artabannes, les manuscrits nous donnent encore, Arrabones, Arabanis ou Arrabanes. L'histoire d'Arménie parle d'un personnage appelé Arhavan, qui avait donné naissance à une famille de dynastes, connue sous le nom d'Arhavénians (Mos. Chor. l. 1, c. 30, et l. 2, c. 7). Il serait possible que le général dont parle Ammien Marcellin, l. 27, c. 12, fût de cette race, et qu'il portât, comme c'était assez la coutume chez les Arméniens, le nom du chef de sa famille. On conçoit alors comment le copiste aurait substitué le nom plus connu d'Artabannes à celui d'Arrabanes, qui ne diffère réellement pas d'Arhavan, en arménien.—S.-M.
[743] Gentis præfectus, dit Ammien Marcellin, l. 27, c. 12. Il n'est pas bien sûr que ces mots signifient gouverneur d'une province, comme le pense Lebeau. Ils sembleraient plutôt, selon moi, désigner une haute dignité administrative. Cette conjecture est confirmée par ce que Faustus de Byzance nous apprend de Kélak, qui est le même que Cylacès. Selon cet historien, cet eunuque avait exercé, pendant le règne d'Arsace et du temps même de Diran, la charge de Martbed, dont il sera question ci-après p. 384, n. 1, § 67; et cette charge, toujours occupée par des eunuques, était une sorte d'intendance générale du palais; ce que nous pourrions appeler le ministère de la maison du roi.—S.-M.
[744] Alter magister fuisse dicebatur armorum. Amm. Marc. l. 27, c. 12.
[745] Quibus ita studio nefando perfectis, Cylaci Spadoni et Artabanni, quos olim susceperat perfugas, commisit Armeniam, iisdemque mandarat, ut Artogerassam intentiore cura exscinderent, oppidum muris et viribus validum, quod thesauros et uxorem cum filio Arsacis tuebatur. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
[746] Tout ce qui précède forme à quelques changements près, la fin du § 32 du l. XVIII de la première édition. Je l'ai déplacé ainsi que les paragraphes suivants, pour les mettre à leur véritable époque. On en peut voir la raison p. 275, n. 1, et ci-dev., p. 302, note 2, l. XVII, § 4 et 13.—S.-M.
[747] Voyez ci-devant, p. 281, n. 4, liv. XVII, § 6.—S.-M.
[748] Ce nom est l'altération de Mazdéïesnan, qui signifie en ancien persan les adorateurs d'Ormouzd; c'est la dénomination que se donnent encore les sectateurs de Zoroastre. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 2, p. 477.—S.-M.
[749] Ce nom se prononçait en Arménien Aramazt. Voyez à ce sujet, t. 1, p. 292, not. 3, liv. IV, § 65; et ci-devant, p. 21, not. 1, liv. XIII, § 16.—S.-M.
[750] Les Arméniens n'avaient pas encore d'alphabet qui leur fût propre. Celui qui est en usage maintenant parmi eux, ne fut inventé qu'au commencement du 5e siècle par le savant Mesrob, coadjuteur du patriarche Sahag fils de Nersès. Jusqu'alors on avait employé dans l'Arménie des lettres appelées Syriennes, qui différaient peu de celles dont on se servait alors en Perse et dans la plus grande partie de l'Asie. Il paraît, par les défenses de Méroujan, que le christianisme avait contribué à répandre dans ce royaume la connaissance et l'usage des lettres et de la langue des Grecs.—S.-M.
[751] Voyez au sujet de cette ville, ci-devant, p. 299, n. 7; et p. 361, not. 1 et 2, liv. XVII, § 13 et 58.—S.-M.
[752] C'est le nom consacré par les Grecs, pour désigner ces oratoires où les Perses entretenaient un feu perpétuel; c'est de cet usage que venait le nom de ces lieux d'adoration; il dérivait du mot πῦρ, qui signifie feu en grec. On les appelait en persan adergah ou ateschgah, c'est-à-dire lieu du feu. Les Arméniens les nommaient adrouschan et krakadoun, ce qui revenait au même. Les Persans n'avaient pas à proprement parler d'autres temples, et c'est pour cela qu'ils désignaient, par le nom d'Ader ou feu, tous les édifices consacrés à la célébration de leurs cérémonies religieuses, comme, par exemple, l'Ader Bahram, l'Ader Goschasp, l'Ader Bourzin, etc.—S.-M.
[753] Voyez ce que j'ai dit au sujet de cette princesse, ci-devant, p. 281, not. 4, liv. XVII, § 6.—S.-M.
[754] Les anciens et les auteurs du moyen âge donnent le nom de Chaldée à tout le territoire qui sépare Trébizonde de la Colchide, s'étendant au midi jusqu'aux montagnes qui donnent naissance à la partie supérieure de l'Euphrate, à l'Araxe, au Cyrus et à l'Acampsis qu'on appelle actuellement Tchorokh et qui se jette dans le Pont-Euxin. Ce nom n'est pas encore tout-à-fait perdu dans le pays. La dénomination de Keldir ou Tcheldir y est encore en usage. Les bornes de cette note ne me permettent pas d'entrer dans les détails, qui seraient nécessaires pour expliquer l'origine de cette appellation singulière, donnée à une région si éloignée de Babylone et de l'autre Chaldée. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 327.—S.-M.
LX.
[Adresse de la reine Pharandsem.]
[Amm. l. 27, c. 12.]
—[Les deux traîtres, à qui Sapor avait enjoint de faire tous leurs efforts pour réduire le château d'Artogérassa et se rendre maîtres de Pharandsem, n'avaient point oublié de mettre ses ordres à exécution. Ils étaient venus] mettre le siége devant la place[755]. Comme elle était bâtie sur une montagne escarpée, et que les neiges et la rigueur de l'hiver en rendaient les approches encore plus difficiles[756], Cylacès prit la voie de la négociation. Accoutumé à gouverner des femmes[757], il se flattait de tourner à son gré l'esprit de la reine. Il en obtint sûreté pour lui et pour Artabannès; ils se rendirent tous deux dans la place. Ils prirent d'abord le ton menaçant, ils conseillaient à la reine d'apaiser par une prompte soumission la colère d'un prince impitoyable. Mais la princesse plus habile que ces deux traîtres, leur fit une peinture si touchante de ses malheurs et des cruautés exercées sur son mari; elle leur fit valoir avec tant de force ses ressources et les avantages qu'ils trouveraient eux-mêmes dans son parti, qu'attendris à la fois et éblouis de nouvelles espérances, ils se déterminèrent à trahir Sapor à son tour. Ils convinrent que les assiégés viendraient à une certaine heure de la nuit attaquer le camp, et promirent de leur livrer les troupes du roi. Ayant confirmé leur promesse par un serment, ils retournèrent au camp, et publièrent qu'ils avaient accordé deux jours aux assiégés pour délibérer sur le parti qu'ils avaient à prendre. Cette suspension d'armes produisit du côté des Perses la négligence et la sécurité. Pendant que les assiégeants étaient plongés dans le sommeil, une troupe de brave jeunesse sort de la ville, s'approche sans bruit, pénètre dans le camp, égorge les Perses, la plupart ensevelis dans le sommeil, et n'en laisse échapper qu'un petit nombre. [Pharandsem] ne fut pas plutôt délivrée, qu'elle fit sortir de la place son fils Para, et l'envoya sur les terres de l'empire[758]. Valens lui assigna pour asyle la ville de Néocésarée dans le Pont[759], où il fut traité[760] avec tous les égards dus à son rang et aux anciennes alliances de sa famille avec l'empire[761].
[755] Iniere ut statutum est obsidium duces. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
[756] Et quoniam munimentum positum in asperitate montana, rigente tunc cælo nivibus et pruinis, adiri non poterat. Amm. Marc. l. 27, c. 12. C'est sans doute à sa situation sur une montagne très-élevée que le fort d'Artogérassa devait le nom de Kapoïd, c'est-à-dire bleu, que lui donnaient les Arméniens. Voyez t. 2, p. 241, not. 2, liv. X, § 22.—S.-M.
[757] Eunuchus Cylaces aptus ad muliebria palpamenta. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
[758] Avec une suite peu nombreuse, suadente matre cum paucis è munimento digressum. Amm. Marc. l. 27, c. 12. Les auteurs arméniens ne font pas mention de la sortie du jeune roi d'Arménie de la forteresse d'Artogérassa. Moïse de Khoren (l. 3, c. 37 et 38), et Faustus de Byzance (l. 4, c. 55, et l. 5, c. 1) ne parlent que de sa retraite sur le territoire de l'empire et des secours qu'il demanda à Valens.—S.-M.
[759] Susceptumque imperator Valens apud Neocæsaream morari præcepit, urbem Polemoniaci Ponti notissimam, liberali victu curandum et cultu. Amm. Marc. l. 27, c. 12. On appelait Pont Polémoniaque toute la partie orientale de l'ancien royaume de Pont, qui avait été possédé par Mithridate le Grand. Quand on réduisit la partie occidentale en province romaine, celle-ci fut érigée en royaume et cédée, par le triumvir Marc-Antoine, à Polémon, fils du rhéteur Zénon de Laodicée, qui était grand-prêtre d'Olba et dynaste des Lalasses et des Cennates en Cilicie. C'était la récompense des services qu'il avait rendus aux Romains contre les Parthes et contre Labiénus, partisan de Pompée. Le pays cédé dut à ce prince le nom de Polémoniaque. Voyez l'article Polémon I, que j'ai inséré dans la Biographie moderne de Michaud, t. 35, p. 168.—S.-M.
[760] Voyez ci-devant, p. 337, not. 2, liv. XVII, § 37, ce que l'orateur Thémistius rapporte (or. 8, p. 116) du prince asiatique qui se réfugia sur le territoire de l'empire, pendant que Valens était occupé à faire la guerre avec les Goths.—S.-M.
[761] A l'exception des changements indiqués, ce paragraphe formait le § 33 du liv. XVIII des anciennes éditions. Voyez ci-dev., p. 274, n. 1, et p. 302, n. 2, l. XVII, § 4 et 13.—S.-M.
LXI.
Para est rétabli.
[Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 5, c. 1.
Mos. Chor. l. 3, c. 36.]
Cylacès et Artabannès espérant tout de la générosité de l'empereur, le prièrent par leurs députés de leur renvoyer Para leur roi légitime, avec un secours capable de le maintenir[762].—[Le prince des Mamigoniens, Mouschegh, fils de Vasag, à qui on avait conféré la dignité de connétable, exercée par son père avec tant de gloire, se rendit lui-même à Constantinople, pour exprimer plus vivement à l'empereur, les vœux de ses compatriotes et le besoin pressant, qu'ils avaient du secours des Romains pour se délivrer et s'affranchir de la domination des Perses. Les envoyés du patriarche Nersès joignirent leurs supplications aux instances du connétable. Cependant malgré la justice de leurs plaintes, on n'osait se commettre avec les Perses: les revers qu'on avait toujours éprouvés dans les guerres d'Orient, rendaient timides et portaient les conseillers de l'empereur à suivre les inspirations d'une politique trop circonspecte.] Valens [qui était alors tout occupé de la guerre contre les Goths, et] qui ne voulait pas donner à Sapor occasion de lui reprocher d'avoir le premier rompu le traité, se contenta de faire reconduire le prince en Arménie par le général Térentius[763], mais sans aucunes troupes. Il exigea même de Para qu'il ne prît ni le diadème[764] ni le titre de roi[765].—[Le prince Arsacide n'eut donc pour retourner dans son royaume que la faible escorte de Térentius; elle fut aussitôt grossie par le connétable et par tous les seigneurs qui s'étaient réfugiés sur le territoire romain. Spantarad et les princes de la famille de Camsar[766], impatients de signaler leur courage pour le service de leur patrie, profitèrent de cette occasion pour y rentrer. Ils oublièrent les maux qu'Arsace leur avait fait éprouver, et ils se dévouèrent sans réserve à la cause de son fils. C'était bien peu de chose que de tels secours, cependant ils suffirent pour relever le courage des Arméniens; l'assurance de n'être pas tout-à-fait abandonnés par l'empereur, doubla leurs forces et leur fournit les moyens de se maintenir et de se défendre, dans tous les cantons limitrophes de l'empire, qui n'avaient pas subi le joug des Perses. Bientôt avec leurs seules ressources, ils se trouvèrent en mesure de reprendre l'offensive. Plusieurs des dynastes qui avaient trahi Arsace, abandonnèrent le parti des Perses pour venir se ranger sous les drapeaux de leur souverain légitime. Quand ils furent tous réunis, ils marchèrent contre Méroujan. Celui-ci ne fut pas assez fort pour leur résister; il fut vaincu, et tandis qu'il réclamait les secours de Sapor, qui était alors dans le Khorasan[767], les seigneurs arméniens se répandaient dans le pays pour en chasser les Perses.]—S.-M.
[762] Qua humanitate Cylaces et Artabannes inlecti, missis oratoribus ad Valentem, auxilium eumdemque Param sibi regem tribui poposcerunt. Amm. Marc. l. 27, c. 12. Les auteurs arméniens ne parlent que des démarches faites par le patriarche Nersès et par Mouschegh, pour obtenir les secours de l'empire.—S.-M.
[763] Il est souvent question de ce général et avec de grands éloges dans les lettres de S. Basile. Cet illustre évêque lui écrivit plusieurs fois durant son séjour en Arménie. On voit par cette correspondance que Térentius était un zélé catholique. Moïse de Khoren le nomme Derendianos ou Terentianus (l. 3, c. 36, 37 et 39). Il est appelé Dérend par Faustus de Byzance. Ces auteurs lui donnent le titre de Stradélad, qui est la transcription arménienne du mot grec στρατηλάτης, qui signifie général.—S.-M.
[764] Sed pro tempore adjumentis negatis, per Terentium ducem Para reducitur in Armeniam, recturus interim sine ullis insignibus gentem: quod ratione justa est observatum, ne fracti fæderis nos argueremur et pacis. Amm. Marc. l. 27, c. 12. Malgré la prudence et la réserve de Valens, cette démarche et la retraite du jeune prince sur le territoire de l'empire furent, selon le même auteur, les causes de la cruelle guerre que Valens fut obligé de soutenir contre Sapor. Hæc inopina defectio, dit-il, l. 27, c. 12, necesque insperatæ Persarum, inter nos et Saporem discordiarum excitavere causas immanes.—S.-M.
[765] Ceci, à l'exception des passages placés entre parenthèses, forme le commencement du 34e paragraphe du livre XVIII, dans les anciennes éditions.—S.-M.
[766] Voy. t. 1, p. 408, not. 1, liv. VI, § 14, et t. 2, p. 240, liv. X, § 22, et ci-dev. p. 282, note 2, liv. XVII, § 6.—S.-M.
[767] Ce nom, qui se trouve dans Moïse de Khoren, l. 3, c. 37, sert encore à désigner la plus orientale et en même temps la plus grande et la plus belle des provinces de la Perse. Ce nom signifie en persan le lieu du soleil ou l'orient, c'est ce qui fait qu'on l'applique quelquefois à tous les pays qui forment la partie orientale de la Perse, ou qui sont à l'orient de ce royaume.—S.-M.
LXII.
[Il est chassé de nouveau.]
[Amm. l. 27, c. 12.]
Les ménagements de Valens n'en avaient point imposé à Sapor. Outré de colère, il entra en Arménie à la tête d'une puissante armée, et mit à feu et à sang tout le pays[768]. Le prince et ses ministres Cylacès et Artabannès, hors d'état de résister à ce torrent, se retirèrent entre les hautes montagnes qui séparaient les terres de l'empire d'avec la Lazique[769]; on appelait alors ainsi l'ancienne Colchide. Cachés pendant cinq mois dans les cavernes et dans l'épaisseur des forêts, ils échappèrent à toutes les recherches de Sapor[770]. Enfin, las de les poursuivre, et déjà incommodé des rigueurs de l'hiver, il brûla tous les arbres fruitiers, mit garnison dans les châteaux dont il s'était emparé par force ou par intelligence, et vint attaquer Artogérassa[771], où la reine [Pharandsem] était encore enfermée.
[768] Hoc comperto textu gestorum Sapor ultra hominem efferatus, concitis majoribus copiis Armenias aperta prædatione vastabat. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
[769] Cujus adventu territus Para, itidemque Cylaces et Artabannes, nulla circumspectantes auxilia, celsorum montium petivere recessus, limites nostros disterminantes et Lazicam. Amm. Marc. l. 27, c. 12. Il s'agit ici de la région montagneuse qui s'étend au midi de Trébizonde et qui s'appelait autrefois la Chaldée, ou le pays des Tzannes. Quant aux Lazes qui donnaient alors leur nom à la Colchide et qui le lui donnèrent encore pendant plusieurs siècles, on voit par le témoignage des auteurs anciens et de Pline, en particulier, l. 6, c. 4, que c'était originairement une des peuplades barbares qui occupaient le rivage qui s'étend de Trébizonde jusqu'aux rives du Phasis. Comme plus tard il sera souvent question de ce peuple dans cette histoire, je donnerai alors à son sujet quelques détails plus particuliers. Cette nation subsiste encore dans les mêmes régions et avec le même nom.—S.-M.
[770] Ubi per silvarum profunda et flexuosos colles mensibus quinque delitescentes, regis multiformes lusere conatus. Amm. l. 27, c. 12.—S.-M.
[771] Qui operam teri frustra contemplans sidere flagrante brumali, pomiferis exustis arboribus, castellisque munitis et castris quæ ceperat superata vel prodita, cum omni pondere multitudinis Artogerassam circumseptam, et post varios certaminum casus lassatis defensoribus patefactam incendit. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
LXIII.
[Mort de Pharandsem.]
[Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 4, c. 55.
Mos. Chor. l. 3, c. 35.]
—[Les succès du jeune roi d'Arménie, n'avaient été ni assez grands, ni assez durables, pour amener la délivrance de la reine sa mère; cette princesse était toujours dans la forteresse d'Artogérassa, bloquée par un corps d'armée persan. Des messagers intelligents, avaient plusieurs fois trompé la vigilance des troupes qui observaient la place, et étaient venus lui annoncer un prochain secours, et ranimer le courage de la garnison; mais cependant le siége se continuait, et la position de Pharandsem devenait de plus en plus critique. La nouvelle irruption de Sapor lui ôta toute espérance de salut. Les attaques des assiégeants ne furent pas plus vives: le château, fort par sa situation seule, avait peu à redouter de leurs tentatives[772]; mais depuis long-temps le manque de vivres s'y faisait sentir. Il produisit des maladies contagieuses, qui firent bientôt d'effrayants progrès. La reine eut la douleur de voir périr, l'un après l'autre, presque tous ses vaillants défenseurs; le reste, épouvanté d'un siége aussi long et aussi opiniâtre, croyait sentir, dans les maux dont il était accablé, un effet de la vengeance divine, qui poursuivait les crimes de cette princesse. Le découragement était à son comble, quand Sapor lassé de poursuivre le roi d'Arménie, vint en personne pour presser la reddition de la forteresse. On soutint encore vigoureusement les premiers assauts; mais bientôt on ne put y suffire, et il fallut songer à se rendre; les combattants manquaient; la plupart avaient succombé; bien peu des onze mille guerriers qui s'étaient enfermés dans la place, étaient échappés; les femmes au nombre de six mille qui s'y étaient aussi réfugiées, périrent toutes victimes de la contagion; la reine n'avait plus auprès d'elle que deux de ses dames; les intrigues du grand-eunuque[773], ennemi de Pharandsem, décidèrent les restes de la garnison à capituler. La reine ne démentit pas son courage dans ces circonstances extrêmes; elle ouvrit elle-même les portes de la forteresse, remettant ainsi sa personne, et tous les trésors du royaume, entre les mains d'un vainqueur impitoyable. Il y avait quatorze mois que le siége durait; les richesses et les objets précieux renfermés dans le château étaient en telle quantité, qu'on fut neuf jours à les en tirer pour les transporter en Perse. Après avoir obtenu un aussi grand avantage, Sapor mit le feu à la place et reprit la route de ses états, suivi d'une immense quantité de captifs[774], mais, comme à l'ordinaire, il déshonora sa victoire, par sa cruauté. La reine, qui s'était abandonnée à sa générosité, ne fut pas traitée avec moins d'indignité que tous ceux de sa famille qui étaient tombés entre les mains du roi de Perse; elle eut à souffrir un sort pareil à celui que les princesses arméniennes avaient éprouvé. Quand elle fut arrivée dans l'Assyrie, Sapor, pour insulter à l'Arménie et à ses rois, fit dresser un échafaud élevé, sur lequel la reine fut exposée; et là, en présence de son armée et de son peuple, elle assouvit la brutalité, de tous ceux qui furent assez lâches, pour s'associer à l'infamie de leur souverain. Tant d'outrages furent suivis d'un supplice atroce: Sapor ordonna que la malheureuse reine fût empalée. Ainsi périt cette princesse, non moins fameuse, par les événements tragiques qui la portèrent au rang suprême, que par le courage qu'elle sut montrer dans les adversités qui terminèrent sa vie, expiant bien cruellement les désastres dont elle avait été cause, en attirant sur Arsace et sur l'Arménie la colère implacable du roi de Perse[775].
[772] Cette forteresse avait déjà, sous le règne d'Auguste, résisté long-temps à tous les efforts des Romains, qui finirent cependant par s'en rendre maîtres. Caïus César, fils d'Agrippa et de Julie fille d'Auguste, dont il était l'héritier présomptif, y avait été blessé mortellement par le gouverneur Ador ou Addon, pendant l'expédition qu'il fit en Orient, en l'an 2 de notre ère. Strabon (l. 11, p. 529), Velleïus Paterculus (l. 2, c. 102) et Zonare (l. 10, tom. 1, p. 539), qui parlent de cet événement, appellent ce fort Artageras, Ἀρταγῆρας, ce qui est assez exactement le nom d'Artagérits, que les Arméniens lui donnaient.—S.-M.
[773] Au sujet de cette dignité, voyez ci-après, p. 384, n. 1, l. XVII, § 67. Lorsque Para fut rétabli sur son trône, l'eunuque qui avait trahi la reine craignit la vengeance de son souverain. Il se sauva dans le pays de Daron, et il s'y cacha dans une forteresse nommée Olénakan, située au milieu des montagnes qui sont près des sources de l'Euphrate méridional. Ce fort me paraît être le château d'Olane, dont il est question dans Strabon (l. 11, p. 529), qui le place au milieu des montagnes, situées au centre de l'Arménie, vers les bords de l'Euphrate, φρούρια ὀρεινὰ, Βαβυρσά τε καὶ Ὀλανὴ · ἦν δὲ καὶ ἄλλα ἐπὶ τῷ Εὐφράτῃ. Le connétable Mouschegh fut envoyé vers cette forteresse, pour y mettre à mort, par l'ordre du roi, ce perfide ministre. Mouschegh le fit saisir et jeter dans l'Euphrate qui était alors gelé; on fut obligé de casser la glace pour le faire périr. Sa place fut donnée à Cylacès. Voyez Faustus de Byzance, l. 5, c. 3.—S.-M.
[774] Cum omni pondere multitudinis Artogerassam circumseptam, et post varios certaminum casus lassatis defensoribus patefactam incendit: Arsacis uxorem erutam inde cum thesauris abduxit. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
[775] Ammien Marcellin ne dit rien de la fin tragique de la reine d'Arménie.—S.-M.
LXIV.
[Para est rétabli de nouveau.]
[Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 5, c. 1.
Mos. Chor. l. 3, c. 37.]
—[Sapor ne laissa pas en Arménie des forces assez considérables, pour contenir des peuples exaspérés par les cruautés que lui ou ses lieutenants avaient commises; aussi à peine fut-il parti, que Para descendit avec les siens, des monts de la Lazique, où il était échappé aux poursuites de son ennemi. Il se remit bientôt en possession de la plus grande partie de l'Arménie; Méroujan et les officiers persans ne purent s'opposer à ses succès, il fallut qu'ils appelassent encore Sapor à leur aide. Cependant, la guerre des Goths était terminée, et Valens était enfin le maître de prendre une part plus active aux affaires de l'Orient. Sentant combien il importait à l'état, d'empêcher les Perses de consommer la ruine de l'Arménie, en la réunissant à leur empire, il renonça aux ménagements qu'il avait été obligé de garder jusqu'alors, et il prit hautement la défense de ce pays[776]. Térentius eut ordre de reconnaître le fils d'Arsace, et de le traiter en roi, allié de l'empire; mais comme il ne suffisait pas de sa déclaration, et de la présence d'un lieutenant impérial auprès de Para, pour assurer l'indépendance de l'Arménie, Valens fit partir le meilleur de ses généraux, le comte Arinthée[777], avec un corps de troupes assez puissant, pour montrer aux Perses, que l'intervention des Romains n'était pas illusoire, et pour arrêter une double attaque que les ennemis préparaient contre l'Arménie[778]. Aussitôt que Méroujan fut informé de l'approche d'Arinthée, il se hâta de concentrer toutes les forces persannes qui étaient à sa disposition, et de les joindre à ses soldats propres, et aux Arméniens de son parti; puis il s'avança contre les Romains. Il était venu camper dans le canton de Taranaghi[779] sur les bords de l'Euphrate, qui le séparait du territoire de l'empire, et il y présenta la bataille à Arinthée. Le connétable Mouschegh, se réunit aux Romains avec un corps de dix mille hommes; c'était tout ce qu'il avait pu rassembler, mais ces guerriers étaient animés par la présence du patriarche Nersès, qui ne cessait de les exhorter à combattre vaillamment, pour venger les désastres de leur patrie. Quand leur jonction fut opérée, les Arméniens et les Romains marchèrent aux ennemis; on s'attaqua avec fureur, les Arméniens surtout, et Mouschegh à leur tête, combattirent avec une sorte de rage, tant ils étaient enflammés par le souvenir des maux que leur avaient faits les Persans. Leurs adversaires ne déployèrent pas moins de courage, mais à la fin, ils furent contraints de laisser la victoire aux Arméniens et à leurs alliés; les généraux persans Zik et Caren restèrent sur le champ de bataille, et Méroujan, réduit à s'enfuir au plus vite, regagna la Perse presque seul. Cette victoire délivra l'Arménie, tous les forts occupés par les ennemis se rendirent, ceux qui avaient résisté jusqu'alors furent débloqués, et les gouverneurs reçurent la récompense due à leur courage et à leur fidélité. Parmi ces places, était le château de Darioun, au milieu des montagnes de la province de Gok[780]; il contenait une partie considérable des trésors d'Arsace, échappés à la rapacité de Sapor. Mouschegh, qui s'était mis promptement en mesure de profiter de la grande victoire qu'on venait de remporter, avait vu accroître rapidement le nombre de ses guerriers; il parcourait le pays, renversant les pyrés construits par les Persans, et relevant les églises et tous les édifices religieux qui avaient été détruits. Des cruautés se mêlèrent à tant de succès, Mouschegh fit écorcher vifs tous les Persans de distinction qui tombèrent entre ses mains; il voulait venger la mort de son père, qui avait subi un pareil supplice.
[776] Moïse de Khoren attribue à l'empereur Théodose la délivrance de l'Arménie; il est évident que c'est une erreur de cet historien; le témoignage détaillé d'Ammien Marcellin ne peut pas laisser la moindre incertitude sur ce point. Faustus de Byzance ne donne pas le nom de l'empereur; il se contente de le désigner par sa dignité.—S.-M.
[777] Le nom de ce général est très-altéré dans les auteurs Arméniens. Moïse de Khoren (l. 3, c. 37) l'appelle Atté ou Addé. Dans Faustus de Byzance (l. 5, c. 1 et passim), il est nommé Até ou Adé.—S.-M.
[778] Quas ob causas ad eas regiones Arinthæus cum exercitu mittitur comes, suppetias laturus Armeniis, si eos exagitare procinctu gemino tentaverint Persæ. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
[779] Ce canton était dans la haute Arménie, sur la rive droite de l'Euphrate. Plusieurs forts situés à la gauche de ce fleuve, entre autres celui d'Ani, qui porte à présent le nom de Kamakh, en dépendaient aussi. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 72 et 73.—S.-M.
[780] Ce fort s'appelait aussi Taronkh. Son nom s'altérait encore de plusieurs autres façons, peu différentes les unes des autres. Voyez au sujet de ce canton et de cette forteresse mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1. p. 108 et 333, et t. 2, p. 461.—S.-M.
LXV.
[Les Arméniens entrent en Perse.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 1 et 2.]
—[L'Arménie était à peine délivrée, que déja le connétable se disposait à fondre sur le territoire persan, pour y demander vengeance des longs malheurs de sa patrie, et de ses injures personnelles. Tout était prévu pour que cette entreprise réussît; les troupes arméniennes réorganisées, les places en état de défense, laissaient Mouschegh libre de se porter à la tête d'un corps d'élite de quarante mille hommes, sur les frontières de l'Atropatène, pour y observer les mouvements du roi de Perse. Ce prince était alors à Tauriz[781], et il y concertait avec Méroujan les moyens de rentrer en Arménie. Le connétable, instruit à temps de son dessein, résolut de le prévenir; il se précipite aussitôt sur l'Atropatène, où il attaque les Persans à l'improviste: ceux-ci ne purent se défendre avec avantage; surpris de la brusque irruption des Arméniens, ils leur cédèrent sans résistance le champ de bataille, et laissèrent entre les mains du vainqueur, la reine, femme de Sapor[782], un grand nombre d'autres princesses, et beaucoup d'officiers et de généraux[783]. Mouschegh fit encore écorcher vifs ces derniers, et il envoya à son souverain, leurs peaux garnies de paille: quant à la reine et aux autres captives, il les traita avec les plus grands égards, défendit qu'on se permît envers elles la moindre insulte; puis il leur donna la liberté, et les renvoya avec honneur auprès de Sapor. Le roi de Perse fut aussi touché de la noblesse de ce procédé, qu'il était étonné et effrayé de la valeur du prince mamigonien. Les seigneurs arméniens ne furent pas aussi charmés de cet acte de générosité; ils ne croyaient pas, qu'on dût avoir tant de ménagements pour un prince si barbare envers les Arméniens, et qui les avait tous si cruellement outragé. Ils en firent long-temps de vifs reproches à Mouschegh, ils inspirèrent même au roi des soupçons contre lui à ce sujet; et ce fut plus tard un des motifs, que ses ennemis employèrent pour le perdre. Le butin que le connétable fit en cette occasion fut immense, il suffit pour enrichir tous les siens; il put même en abandonner une grande partie, qui fut distribué entre les soldats romains, et les guerriers qui étaient restés dans l'intérieur du pays auprès de leur roi.
[781] Voyez ci-devant p. 278, not. 4, liv. XVII, § 5.—S.-M.
[782] Faustus de Byzance donne, l. 5, c. 2, à cette princesse le titre de reine des reines, qui était sans doute attribué aux épouses des rois de Perse, parce que ces monarques portaient eux-mêmes le titre de roi des rois.—S.-M.
[783] Ils étaient au nombre de six cents, si l'on en croit Faustus de Byzance, l. 5, c. 2.—S-M.
LXVI.
[Les Perses sont tout-à-fait chassés de l'Arménie.]
[Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 5, c. 2, 4, 5 et 6.
Mos. Chor. l. 3, c. 37.]
—[Cependant, Sapor était impatient de venger les défaites qu'il avait éprouvées, et de recouvrer l'Arménie; il fit donc un immense armement: toutes ses troupes furent mises sur pied[784], et elles se dirigèrent des diverses parties de son empire, vers l'Atropatène; le roi de l'Albanie[785], Ournaïr, lui amena un renfort considérable avec lequel il pénétra sur le territoire arménien, précédé, comme à l'ordinaire, par Méroujan qui le conduisit jusqu'au centre du royaume. Par les ordres de Térentius et d'Arinthée, les Romains s'étaient concentrés vers les sources de l'Euphrate, et ils occupaient un camp retranché formidable, près du bourg de Dsirav, dans le canton de Pagaran, au pied du mont Niphates[786]. Le roi d'Arménie, le patriarche Nersès et le connétable, y arrivèrent bientôt après avec une armée nombreuse, et dont on portait la force à quatre-vingt-dix mille hommes. On résolut d'attaquer sur-le-champ les Perses et on fit des dispositions en conséquence: le roi et le patriarche, se placèrent sur une colline à quelque distance du champ de bataille; et pendant toute la durée du combat, le patriarche ne cessa d'implorer le seigneur pour les guerriers arméniens, comme autrefois Moïse, quand Israël était aux prises avec les Amalécites. Les étendards et les armes furent bénis solennellement par le patriarche; Mouschegh jura ensuite entre les mains de ce vénérable personnage, de combattre et de mourir pour son roi, comme ses aïeux avaient combattu pour les ancêtres de ce prince, ou de revenir victorieux; puis monté sur un cheval du roi, armé d'une lance que ce prince lui avait donnée, il descendit pour engager la bataille. On n'était guère moins animé des deux côtés: on s'attaqua, avec toute la fureur que peuvent produire les haines nationales et religieuses; le carnage fut affreux, chefs et soldats rivalisèrent de courage, et surtout les princes arméniens, qui avaient plus d'injures à venger que les généraux romains. Mouschegh, le prince des Pagratides[787], Sempad fils de Pagarad, et Spantarad prince de Camsar[788] firent des prodiges de valeur. Au plus fort de la mêlée, Spantarad se précipite au milieu des bataillons ennemis, attaque et renverse de sa main Schergir, roi des Léges[789], peuple encore célèbre en Asie, sous le nom de Lesghis, et qui était venu combattre sous les drapeaux de Sapor. Après une mêlée aussi longue qu'opiniâtre, la victoire se déclara enfin pour les Arméniens et leurs alliés, et les Persans prirent la fuite dans toutes les directions. Mouschegh rencontra alors le roi d'Albanie, qu'il avait blessé de sa main, et qui s'éloignait avec peine, monté sur un mauvais chariot; le connétable eut honte de verser le sang d'un roi sans défense, il lui permit de se retirer dans ses états, avec huit cavaliers qui le suivaient. Le connétable ne montra pas moins de grandeur d'ame envers les débris de l'armée vaincue; il épargna tout ce qu'il put des fugitifs: cette humanité le fit encore taxer de trahison par les autres princes arméniens; il fallut, pour les faire taire, que Mouschegh se signalât par de nouveaux exploits. Ce général fut bientôt récompensé de la conduite généreuse qu'il avait tenue. Sapor et Méroujan étaient à peine parvenus à regagner les frontières de l'Atropatène, qu'ils s'étaient empressés d'y rallier les débris de leurs forces. Ils les joignent aux soldats qui étaient déja dans la province, et se préparent à attaquer les Arméniens, qu'ils croient surprendre sans défense, au milieu du désordre et de l'imprévoyance, suites trop ordinaires de la victoire; Sapor comptait ainsi regagner l'avantage qu'il avait perdu. Il en aurait peut-être été ainsi, sans les avis que le roi d'Albanie transmit aussitôt au connétable, pour lui faire connaître les nouvelles opérations de Sapor; Mouschegh n'eut que le temps de réunir six mille cavaliers armés de toutes pièces, les autres troupes s'étaient dispersées: il se joint à l'infanterie romaine, et de concert ils marchent à la rencontre des Perses. Le combat ne fut pas moins acharné que la première fois, et peut-être cette journée fut-elle plus glorieuse pour les Arméniens et les Romains, qui en cette rencontre étaient bien inférieurs en nombre à leurs adversaires. La perte des deux parts fut considérable; mais enfin l'avantage resta aux Arméniens, et Sapor fut encore obligé de s'enfuir, en abandonnant une partie de l'Atropatène aux vainqueurs. Le royaume d'Arménie fut ainsi entièrement délivré des Perses, et le jeune prince Arsacide, grace à l'assistance des Romains, et à la valeur des seigneurs du pays, se retrouvait en possession de tout son héritage paternel; Mouschegh et Térentius, après avoir assuré la frontière contre de nouvelles attaques, en laissant à Tauriz un corps de trente mille hommes choisis, sous les ordres de Cylacès, revinrent auprès du roi, désormais libre d'inquiétude.
[784] Moïse de Khoren dit, l. 3, c. 37, que Sapor fit partir pour l'Arménie toutes ses troupes; il n'excepta que ceux de ses soldats que leurs infirmités empêchaient d'entrer en campagne.—S.-M.
[785] Les anciens appelaient Albanie et les Arméniens Aghouan ou Alouan, tout le pays situé à l'occident de la mer Caspienne et qui s'étend depuis l'embouchure du Cyrus dans cette mer, jusqu'au défilé connu à présent sous le nom de Derbend, mais qui se nommait autrefois les Portes Albaniennes ou Caspiennes. Ce pays qui est actuellement soumis à la Russie, est connu sous les noms de Schirwan et de Daghistan. J'ai donné de grande détails sur les Albaniens dans mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 212-226.—S.-M.
[786] Cette montagne était nommée par les Arméniens Nébad ou Népat. On peut, au sujet de cette montagne et du bourg de Dsirav, consulter l'ouvrage que j'ai déja cité, t. 1. p. 49 et 313, et t. 2, page 427.—S.-M.
[787] Cette famille, dont il sera souvent question dans la suite de cette histoire, a donné jusqu'à la fin du dix-huitième siècle des souverains à la Georgie. Il existe encore beaucoup de princes de la même race dans la Russie, où ils portent le nom de Bagration.—S.-M.
[788] Voy. t. 1, p. 408, not. 1, liv. VI, § 14 et t. 2, p. 240, liv. X, § 22.—S.-M.
[789] Ces peuples sont mentionnés dans Strabon, l. 11, p. 503, et dans la vie de Pompée par Plutarque. Ils en parlent tous deux d'après les Mémoires de Théophanes, qui avait suivi Pompée dans ses expéditions à travers le Caucase et dans la Scythie. Ils les nomment Λήγας, Legæ, ce qui est la même chose que Gheg ou Leg, nom que les Arméniens et les Georgiens ont toujours donné aux Lesghis. Les auteurs grecs, que j'ai déja cités, les placent entre l'Albanie et la Scythie, dont ils étaient séparés par le fleuve Mermodalis. Les chroniques georgiennes les mettent entre le passage de Derbend, borne septentrionale de l'Albanie, et le fleuve Loméki, qui est le Térek. C'est encore la situation du territoire occupé par les Lesghis, qui sont répandus dans tout le pays montagneux appelé pour cette raison Daghistan (en turc pays de montagnes) compris entre Derbend et le Térek. Voy. mes Mémoires hist. et géographiques sur l'Arménie, t. 2, p. 184, 188 et 189.—S.-M.
LXVII.
[Mort d'Arsace.]
[Amm. l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 5, c. 7.
Mos. Chor. l. 3, c. 35.
Procop. de Bell. Pers. l. 1, c. 5.]
—[Pendant que l'Arménie supportait tous les maux qui accompagnent trop souvent une invasion étrangère, et qui étaient aggravés par la résistance opiniâtre des habitants, le roi Arsace vivait toujours dans le triste château de l'Oubli, où il avait été enfermé. Son nom faisait couler des torrents de sang en Arménie, où il était devenu le cri de guerre[790] de ses vengeurs, tandis que retranché pour ainsi dire du nombre des vivants, il attendait dans les angoisses du désespoir qu'une lente et triste mort vînt terminer son supplice. Cependant dans le temps même où les armées persanes étaient contraintes de quitter l'Arménie, le bruit se répandit qu'Arsace venait de mourir, et que, par un trépas volontaire, il s'était affranchi de la tyrannie du roi de Perse[791]. Voici comment était arrivé ce tragique événement. Parmi les captifs arméniens que Sapor avait emmenés en Perse, se trouvait un eunuque, long-temps honoré de la confiance du roi Diran et de son fils, et d'une fidélité à toute épreuve. Il se nommait Drastamad[792]. Arsace lui avait donné le titre de Haïr, c'est-à-dire Père, que portait en Arménie le chef des eunuques[793]. C'était, à proprement parler, son grand-intendant, le ministre de sa maison. Le roi lui avait confié en cette qualité la garde des trésors déposés dans les châteaux forts de la Sophène[794] et de l'Ingilène[795]; et il s'en était acquitté avec loyauté; mais, trahi par le seigneur de l'Ingilène, il avait été livré par lui à Sapor, à peu près dans le temps où son souverain était condamné à une prison perpétuelle. Tandis que Sapor s'efforçait de profiter de la captivité du roi d'Arménie pour envahir ses états, il soutenait à l'autre extrémité de son empire une guerre non moins importante contre les Bactriens[796]. Je vais, en peu de mots, faire connaître ce peuple si redoutable aux Persans. Toutes les régions situées à l'orient de la Perse, sur les deux rives de l'Oxus, s'avançant au loin vers l'Inde et la Scythie, et répondant à la Bactriane des anciens, étaient alors possédées par une branche de la famille des Arsacides, ennemie des rois sassanides. Ces pays, démembrés autrefois du vaste empire des Séleucides, avaient formé un puissant état gouverné par des chefs grecs. Leur domination s'était étendue jusque sur des contrées restées inconnues à Alexandre. Les rois grecs de la Bactriane, placés au milieu des nations sauvages et guerrières qui avaient si long-temps occupé la valeur du héros Macédonien, n'eurent jamais un instant de repos; la durée de leur puissance ne fut pour ainsi dire qu'un long combat. Toujours occupés à reconquérir les provinces soumises par leurs prédécesseurs, on les voit constamment promener, des rives de l'Indus aux déserts de la Scythie, des armées qu'ils ne purent plus recruter, quand le nouvel empire fondé en Perse par les Arsacides, les sépara à jamais de la Grèce et des parties de l'Asie où les Grecs s'étaient établis. Leurs forces furent bientôt épuisées, et ils furent contraints de reconnaître la suprématie des monarques arsacides[797]. Ils voulurent secouer le joug, lorsqu'en l'an 130 avant J. C., le roi de Syrie Antiochus Sidétès, déjà trois fois vainqueur des Parthes, et maître de Babylone et de Séleucie, s'avançait vers la Médie pour ressaisir le sceptre de l'Orient[798]. La défaite et la mort du prince Séleucide laissèrent les Grecs de la Bactriane sans appui; ils ne purent résister aux efforts réunis des Parthes et des nations scythiques que le roi Phrahates II avait appelées à son secours. Ils succombèrent. Leurs états devinrent alors entre leurs vainqueurs, le sujet de guerres longues et sanglantes. Deux rois des Parthes, Phrahates II et Artaban II périrent en combattant les Scythes; la victoire resta à la fin aux Parthes sous Mithridate II, qui établit dans ces régions une branche de la famille arsacide[799]. Ce royaume, connu des Arméniens et des Chinois sous le nom de Kouschan[800], eut pour capitale la ville de Balkh[801], et il prolongea son existence jusqu'au temps de Sapor. Depuis la chute des Arsacides en Perse, les rois de ce pays, toujours en relation avec leurs parents d'Arménie[802], et avec les Romains, ne cessaient de les exciter à combattre les Sassanides, possesseurs de la Perse, et leurs communs ennemis[803]. La guerre, que Sapor fut obligé de soutenir à l'époque dont il s'agit, contre le prince qui régnait alors à Balkh, fut sérieuse[804]. Les succès et les revers se balançaient de manière à prolonger indéfiniment cette lutte; ce qui était fort préjudiciable à Sapor, pressé de revenir dans l'occident. Les troupes du roi de Perse étaient affaiblies par les guerres qu'il soutenait depuis si long-temps, de sorte que, pour réparer ses pertes, il avait enrôlé tous ceux des captifs amenés d'Arménie qui étaient en état de porter les armes. Malgré la défiance que devaient lui inspirer de tels soldats, Sapor eut cependant à se louer de leur courage et de leur fidélité. Drastamad, ce serviteur dévoué du roi Arsace, était parmi eux; et c'est à lui qu'il fut redevable d'une victoire qui termina les hostilités et assura un avantage décisif aux Persans. Les guerriers du Kouschan avaient déjà mis en déroute la cavalerie persane, et ils faisaient un horrible carnage des fuyards: Sapor lui-même était menacé de tomber entre les mains des vainqueurs, quand Drastamad parvint à rallier les débris de l'armée, qu'il ramène à la charge. Il dégage le roi, repousse les ennemis et leur arrache une victoire qu'ils regardaient déjà comme assurée. Lorsque Sapor fut de retour dans ses états, il s'empressa de témoigner sa reconnaissance à Drastamad: Que désires-tu? lui dit-il; je jure de te l'accorder. Drastamad lui demanda, sans hésiter, la faveur de pouvoir pénétrer dans le fort de l'Oubli, pour y voir et y servir durant un jour entier son souverain légitime, dégagé de ses fers. Sapor fut aussi surpris qu'embarrassé par la hardiesse et le dévouement de Drastamad. Que ne m'as-tu demandé, lui répliqua-t-il, des trésors, des villes, des provinces, je te les aurais accordés bien plus volontiers, que de violer une loi aussi ancienne que la monarchie. Cependant comme il était lié par son serment, il n'osa refuser de le satisfaire. Suivi d'un détachement de la garde royale et muni d'une lettre de Sapor, Drastamad se pressa de se rendre à la forteresse où son maître languissait depuis si long-temps. Les portes lui furent ouvertes, et on lui présenta Arsace: saisi de douleur à sa vue, il se précipite à ses pieds, se hâte de le débarrasser des fers dont il était chargé; et serrés l'un contre l'autre, l'infortuné roi et son généreux serviteur confondent dans leurs embrassements et leurs pleurs et la joie qu'ils ont de se retrouver ensemble. Le fidèle Arménien s'empresse ensuite de faire sortir Arsace du cachot affreux où il était abandonné depuis cinq ans, il lui fait prendre un bain, le couvre de vêtements magnifiques, et il cherche par ses discours à dissiper le chagrin profond auquel le roi d'Arménie était en proie. On prépara ensuite un banquet splendide, où tout fut disposé selon l'usage des rois. Tous ceux qui avaient amené Drastamad y furent conviés: on n'y épargna rien pour traiter Arsace avec tous les honneurs dont il avait joui, lorsqu'il portait la couronne. Lui-même semblait prendre part à la joie des convives et au contentement de son fidèle eunuque. Mais vers le soir quand il fallut se séparer, témoignant à haute voix l'excès de son malheur, il saisit un couteau qui était sur la table et s'en perce le cœur. A cette vue, Drastamad se précipite vers Arsace, s'arme du même fer et le plonge dans son sein. Il tombe et meurt sur le corps de son souverain expirant[805].]—S.-M.
[790] Faustus de Byzance rapporte, l. 5, c. 5, que toutes les fois que les Arméniens attaquaient les Persans, ils proféraient à grands cris le nom d'Arsace, et que lorsqu'ils immolaient un ennemi, ils disaient qu'ils faisaient un sacrifice à Arsace.—S.-M.
[791] Moïse de Khoren se contente de dire, l. 3, c. 35, qu'Arsace se tua lui-même comme Saül. Ammien Marcellin n'en dit pas beaucoup plus, l. 27, c. 12; seulement ses expressions donneraient lieu de croire qu'il pensait que Sapor avait fait périr Arsace dans les tourments. Son récit est trop bref pour qu'on puisse se flatter d'avoir bien saisi sa pensée, exterminavit, dit-il, ad castellum Agabana nomine, ubi discruciatus cecidit ferro pœnali. C'est à Faustus de Byzance et à Procope qu'il faut recourir pour de plus grands détails.—S.-M.
[792] Faustus de Byzance est le seul qui nous fasse connaître le nom de ce serviteur fidèle. Procope se contente de dire qu'il était un des amis les plus dévoués d'Arsace, τῶν τις Ἀρμενίων τῷ Ἀρσάκῃ ἐν τοῖς μάλιστα ἐπιτηδείοις, du nombre de ceux qui l'avaient accompagné en Perse, καὶ οἱ ἐπισπόμενοι ἐς τὰ Περσῶν ᾔθη ἰόντι.—S.-M.
[793] Ou Haïr-ischkhan, c'est-à-dire Seigneur père. Ce nom correspond, pour le sens et sans doute dans son application, à celui d'Atabek, qui, du temps des Seldjoukides et des dynasties qui leur succédèrent depuis le onzième siècle, désignait chez les princes turks et kurdes une haute dignité qui conférait à celui qui en était revêtu la tutèle des princes mineurs et la principale part dans l'administration de l'état. L'exemple de ce qui se pratiquait à la cour des anciens rois d'Arménie, me donne lieu de croire que les Turks n'introduisirent pas une nouvelle dignité, mais qu'ils ne firent que traduire en leur langue le nom d'une charge qui existait sans doute depuis long-temps dans toutes les cours de l'Asie. Ceux qui l'occupaient en Arménie, devaient appartenir à des familles réputées royales. A la différence de presque toutes les autres dignités, celle-ci était révocable. Nous apprenons de Moïse de Khoren, l. 2, c. 7, qu'un territoire considérable était attaché à cette charge. Il était dans l'Atropatène (Aderbadakan), sur les bords de l'Araxes s'étendant jusqu'aux villes de Djovasch et de Nakhdjavan et jusqu'au pays qui était possédé par la famille de Samedzar. Ce fonctionnaire était encore désigné par le nom de Mardbed ou Martbed, c'est-à-dire homme-chef, sans doute à cause de la surveillance des femmes qui lui était confiée.—S.-M.
[794] Voyez t. 1, p. 379, n. 1, liv. V, § 60, et t. 2, p. 215, not. 3, liv. X, § 5.—S.-M.
[795] En Arménien Ankegh-doun ou Ankel-doun, le pays ou la maison d'Ankel. Voyez t. 1, p. 379, not. 1, liv. V, § 60.—S.-M.
[796] Ce récit de Faustus de Byzance, l. 5, c. 7, est d'accord avec ce que dit Moïse de Khoren, l. 3, c. 37, qui nous apprend, comme je l'ai fait remarquer ci-devant, p. 371, § 61, que Sapor était alors dans le Khorasan, c'est-à-dire à l'extrémité orientale de son empire, lorsque Méroujan sortait de l'Arménie, chassé par le roi Para, que les Romains soutenaient.—S.-M.
[797] Bactriani per varia bella jactati, non regnum tantum, verum etiam libertatem amiserunt: siquidem Sogdianorum et Drangianorum Indorumque bellis fatigati, ad postremum ab invalidioribus Parthis, velut exsangues, oppressi sunt. Justin. l. 41, c. 6.—S.-M.
[798] Antiochus, tribus præliis victor, quum Babyloniam occupasset, magnus haberi cæpit. Justin. l. 38, c. 10.—S.-M.
[799] J'ai donné quelques détails sur ces révolutions dans mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 2, p. 30-32.—S.-M.
[800] Il est très-souvent question de ce royaume dans Moïse de Khoren (l. 2, c. 2, 64, 65, 69, 70 et 71), qui le nomme Kouschan. Il en est aussi fait mention dans les auteurs arabes et persans, qui lui donnent le même nom et en parlent comme d'un état très-faible de leur temps. Ils remarquent aussi qu'il était le seul entre tous les royaumes de l'Orient dans lequel on professât encore au dixième siècle la religion de Manès. Pour les Chinois qui l'appellent Koueï-chouang, ils nous apprennent que, vers le 2e siècle de notre ère, il s'étendait encore jusqu'aux bouches de l'Indus. C'est le pays que les anciens nomment le royaume des Indo-Scythes, et dont la capitale était Minnigara, sur l'Indus.—S.-M.
[801] On a déjà vu ci-devant, p. 290, not. 1, l. XVII, § 10, que c'est du nom de cette ville que dérive le surnom de Balhavouni que les Arméniens ont toujours donné aux Arsacides. Moïse de Khoren dit, l. 2, c. 2, que la ville de Balkh est à l'orient, dans le pays de Kouschan, et l. 2, c. 64, qu'elle est la terre natale des Arsacides.—S.-M.
[802] Quand Ardeschir, fils de Babek, eut détruit la monarchie des Arsacides en Perse en l'an 226, Chosroès Ier, roi des Arsacides d'Arménie, envoya des ambassadeurs à tous ses parents du Kouschan, pour obtenir leur assistance dans la guerre qu'il entreprit alors contre l'usurpateur. Vehsadjan régnait à cette époque dans ce pays (Mos. Chor. l. 2, c. 69).—S.-M.
[803] Trébellius Pollio nous fait connaître (in vit. Val. et Aurel.) les ambassades, que les Bactriens envoyèrent aux Romains, du temps de Valérien et d'Aurélien, mais il n'en rapporte pas le motif. Ces peuples étaient alors ennemis des Perses. C'était là la raison qui leur faisait désirer que les Romains opérassent en leur faveur une diversion du côté de l'occident, comme eux-mêmes pressaient les Perses vers l'orient, toutes les fois que ceux-ci attaquaient l'Arménie.—S.-M.
[804] Procope ne désigne pas d'une manière précise les peuples avec lesquels Sapor était en guerre; il se contente de dire (de Bell. Pers. l. 1, c. 5), que c'était une nation barbare, ἐπί τι ἔθνος βαρβαρικὸν ξυνεστράτευσεν.—S.-M.
[805] Si on prend la peine de comparer ce que j'ai raconté dans les paragraphes 3-13, et 57-67 de ce livre, avec ce que Gibbon a écrit sur les mêmes événements, t. 5, p. 106-110, on trouvera une fort grande différence entre nous. L'historien anglais, comme je l'ai déja remarqué, s'est trompé complètement en voulant mettre l'histoire arménienne de Moïse de Khoren en rapport avec Ammien Marcellin et avec les autres auteurs de cette époque. Ce qu'il a écrit à ce sujet n'est qu'un tissu d'erreurs, qu'il lui était presqu'impossible de ne pas commettre, mais qu'il pouvait ne pas introduire dans son ouvrage, s'il avait eu le bon esprit de ne pas faire usage de matériaux qui lui étaient trop mal connus.—S.-M.