LIVRE XVIII.

I. Valens établit Démophile sur le siége de Constantinople. II. Persécution des catholiques. III. Valens fait brûler vifs quatre-vingts ecclésiastiques. IV. Famine. V. Modestus préfet du prétoire. VI. Élévation de Maximin. VII. Il est chargé de rechercher les crimes de magie. VIII. Ses cruautés. IX. Condamnations. X. Funestes artifices de Maximin pour multiplier les accusations. XI. Histoire d'Aginatius. XII. Méchanceté de Simplicius, successeur de Maximin. XIII. Calomnie contre Aginatius. XIV. Sa mort. XV. Ampélius préfet de Rome. XVI. Réglement de Valentinien pour les études de Rome. XVII. Il défend les mariages avec les Barbares. XVIII. Perfidie des Romains à l'égard des Saxons. XIX. Valentinien appelle les Bourguignons pour faire la guerre aux Allemans. XX. Origine et mœurs des Bourguignons. XXI. Ils viennent sur le Rhin et se retirent mécontents. XXII. Valentinien veut surprendre Macrianus roi des Allemans. XXIII. Macrianus lui échappe. XXIV. Cruautés de Valentinien dans la Gaule. XXV. Lois de Valentinien. XXVI. Valens traverse l'Asie. XXVII. S. Basile lui résiste. XXVIII. Valens tremble devant S. Basile. XXIX. Mort de Valentinien Galate. XXX. S. Basile arrête une sédition dans Césarée. XXXI. Valens à Antioche. [XXXII. Nouvelles intrigues de Sapor en Arménie]. XXXIII. Valens envoie des troupes dans l'Ibérie. XXXIV. Valens à Édesse. XXXV. Il traverse la Mésopotamie. [XXXVI. Le roi d'Arménie soumet tous les rebelles de ses états]. XXXVII. Décennales des deux empereurs. XXXVIII. Seconde campagne de Valens contre les Perses. [XXXIX. Nouveaux troubles en Arménie. XL. Mort du patriarche Nersès.] XLI. Courses des Blemmyes. XLII. Guerre de Mavia reine des Sarrasins. XLIII. Persécution en Égypte. XLIV. Troubles d'Afrique. XLV. Plaintes de ceux de Leptis éludées par les intrigues du comte Romanus. XLVI. Nouvelles incursions des Austuriens. XLVII. Succès des artifices de Romanus. XLVIII. Innocents mis à mort. XLIX. Découverte et punition de l'imposture. L. Suites de cette affaire sous Gratien. LI. Révolte de Firmus. LII. Théodose envoyé contre Firmus. LIII. Conduite prudente de Théodose. LIV. Ses premiers succès. LV. Firmus se soumet en apparence. LVI. Punition des déserteurs. LVII. La guerre recommence. LVIII. Belle retraite de Théodose. LIX. Il se remet en campagne. LX. Rencontre des Nègres. LXI. Guerre contre les Isafliens. LXII. Victoire remportée sur les Barbares. LXIII. Mort de Firmus.

VALENTINIEN, VALENS, GRATIEN.

An 370.

I.

Valens établit Démophile sur le siége de C. P.

Idat. chron.

Hier. chron.

Chron. Alex, vel Pasch. p. 302.

Socr. l. 4, c. 14 et 15.

Soz. l. 6, c. 13.

Philost. l. 9, c. 8 et 10.

Vita Ath. apud Phot. cod. 258.

Les entreprises de Sapor avaient déterminé Valens, dès la seconde année de son règne, à s'approcher de la Perse[806]; mais la révolte de Procope et la guerre contre les Goths l'avaient arrêté pendant cinq ans. Au commencement de l'an 370, étant consul avec son frère pour la troisième fois, il reprit son premier dessein[807]. Après avoir assisté le 9 avril à la dédicace de l'église des Saints-Apôtres, nouvellement rebâtie[808], il partit de Constantinople et prit le chemin d'Antioche. Ce voyage fut encore interrompu par un autre sorte de guerre: c'était celle que Valens avait déjà déclarée à l'église catholique, et qu'il recommença pour-lors avec plus de fureur. A peine était-il arrivé à Nicomédie qu'il apprit la mort d'Eudoxe, son théologien, entre les mains duquel il avait juré un attachement inviolable à la doctrine d'Arius. Les Ariens remplirent aussitôt le siége de Constantinople par l'élection de Démophile, cet évêque de Bérhée qui avait fait preuve de son zèle pour l'Arianisme en travaillant à séduire le pape Libérius. D'autre part, les catholiques, profitant de l'absence de l'empereur, choisirent Évagrius[809]. Le parti hérétique, plus hardi et plus nombreux, se préparait à exercer les dernières violences, lorsque l'empereur, craignant les suites d'une sédition, envoya des troupes avec ordre de chasser Évagrius. Dans ces circonstances il n'osa s'éloigner, et demeura pendant plusieurs mois dans la Bithynie et sur les bords de la Propontide, d'où il revint à Constantinople[810].

[806] Il s'était avancé jusqu'à Césarée de Cappadoce et il se préparait à entrer dans la Cilicie pour aller ensuite à Antioche, quand il apprit la révolte de Procope. Voyez ci-devant p. 226, liv. XVI, § 27.—S.-M.

[807] Πάλιν ἐπὶ τὴν Ἀντιόχειαν σπέυδων. Socr. l. 4, c. 14.—S.-M.

[808] Cette église, fondée et dédiée trente-trois ans avant par Constantin, en l'an 337, avait déja été rebâtie une fois dans ce court intervalle de temps. Ceci pourrait paraître surprenant, si on ne savait par le témoignage de Thémistius (or. 3, p. 47), que tous les édifices élevés à Constantinople lors de sa fondation, étaient peu solides.—S.-M.

[809] Cet Évagrius avait été évêque d'Antioche. Voyez t. 1, p. 293, note 1, l. IV, § 65.—S.-M.

[810] Une loi de Valens nous apprend que ce prince était à Cyzique le 10 juin de cette année; il se trouvait à Constantinople, le 8 et le 12 décembre suivants. Les lois du commencement de l'an 371, montrent qu'il était dans la capitale à cette époque. Voyez à ce sujet Tillemont, tom. V, Valens, notes 8 et 9.—S.-M.

II.

Persécution contre les catholiques.

Socr. l. 4, c. 15.

Soz. t. 6, c. 14 et 21.

Il fit bien voir qu'en prévenant les troubles il n'avait pas eu dessein de ménager les orthodoxes. Il favorisait par lui-même et par ses officiers toutes les poursuites de leurs ennemis. Les outrages, les confiscations de biens, les chaînes, les supplices étaient leur partage. Valens avait rapporté de la Mésie une haine plus envenimée contre eux. Il prétendait avoir reçu un affront de Brétannion[811], évêque de Tomes, capitale de la petite Scythie. En voici l'occasion: l'empereur s'étant rendu dans cette ville, entra dans l'église, et voulut engager le prélat à communiquer avec les Ariens dont il était accompagné. Mais Brétannion, après lui avoir répondu avec fermeté qu'il ne connaissait pour orthodoxes que ceux qui étaient attachés à la foi de Nicée, se retira dans une autre église; il y fut suivi de tout le peuple, et Valens demeura seul avec sa suite. Dans le premier mouvement de sa colère, il fit saisir le prélat et l'envoya en exil. Peu de jours après, intimidé par les murmures des habitants, tous guerriers et qui pouvaient donner la main aux Barbares, dont ils n'étaient séparés que par le Danube, il leur rendit leur évêque; il conserva dans son cœur un vif ressentiment, qui éclata dans la suite, surtout contre le clergé[812].

[811] Il est probable que le nom de cet évêque a été altéré par les historiens grecs et qu'il s'appelait réellement Vétranio.—S.-M.

[812] Tillemont (t. V, Valens, art. 8) place cet événement en l'an 368, pendant la deuxième campagne contre les Goths.—S.-M.

III.

Valens fait brûler vifs quatre-vingts ecclésiastiques.

Socr. l. 4, c. 16.

Soz. l. 6, c. 14.

Theod. l.4, c. 24.

[Theoph. p. 50.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 30.

Cedr. t. 1, p. 311.

Suid. in Οὐάλης.

Les catholiques de Constantinople ne pouvaient se persuader que le prince fût l'auteur des traitements inhumains qu'ils éprouvaient. Ils se flattèrent de l'espérance d'en obtenir quelque justice, et députèrent à Nicomédie quatre-vingts ecclésiastiques des plus respectables par leur vertu[813]. Valens écouta leurs plaintes et dissimula sa colère, mais il ordonna secrètement au préfet Modestus de les faire périr. Le préfet craignant que toute la ville ne se soulevât, si on les mettait publiquement à mort, prononça contre eux une sentence d'exil, à laquelle ils se soumirent avec joie, et il les fit embarquer tous dans le même navire. Les matelots avaient ordre d'y mettre le feu, lorsqu'ils seraient hors de la vue du rivage. Dès qu'ils furent arrivés au milieu du golfe d'Astacus[814], l'équipage sauta dans la chaloupe, laissant le vaisseau embrasé. Il fut poussé par un vent impétueux dans une anse nommée Dacidiza[815], où il acheva d'être consumé. De ces quatre-vingts prêtres il ne s'en sauva pas un seul; tous périrent dans les flammes ou dans les eaux[816].

[813] Leurs chefs étaient Urbain, Théodore et Ménédème.—S.-M.

[814] Le golfe de Nicomédie, dans la Propontide, devait ce nom à la ville d'Astacus, qui était située dans la Bithynie, sur le bord de la mer, entre Nicomédie et Constantinople.—S.-M.

[815] Le nom de ce lieu est écrit diversement dans les auteurs. Dacidizus dans Socrate et dans Théophanes, Dacibiza dans Sozomène et Dacibyza dans Cédrénus. C'était une ville de la Bithynie.—S.-M.

[816] L'église honore la mémoire de ces martyrs le 5 septembre.—S.-M.

IV.

Famine.

Idat. chron.

Chron. Hier.

Greg. Naz. or. 20, t. 1, p. 340 et 341.

Greg. Nyss. or. in laud.

Basil, t. 3, p. 491.

On regarda comme une punition de cette horrible cruauté la famine qui affligea cette année tout l'empire, et principalement la Phrygie et la Cappadoce. Elle fut extrême, et la plupart des habitants de ces deux provinces furent obligés d'abandonner le pays. La charité de saint Basile se fit alors connaître de toute l'Asie. Il n'était encore que prêtre de Césarée, et Dieu le préparait à succéder dans l'église à la gloire du grand Athanase, qui approchait du terme de sa pénible et brillante carrière. Basile était fort riche, mais il vivait dans toute la rigueur de la pauvreté évangélique. Il saisit avec empressement cette occasion de se défaire avantageusement de ses biens: il vendit ses terres, acheta des vivres, et nourrit pendant cette famine un nombre infini de pauvres, sans distinction de juif, de païen et de chrétien.

V.

Modestus préfet du prétoire.

Amm. l. 29, c. 1, et l. 30, c. 4 et ibi Vales.

Zos. l. 4, c. 11.

Greg. Naz. or. 20, t. 1, p. 348 et 349.

Philost. l. 9, c. 11.

Ce fut un malheur pour Valens de trouver dans le préfet du prétoire, non pas une ame généreuse qui sût opposer de sages remontrances à des ordres injustes et cruels, mais un cœur impitoyable, prêt à sacrifier la vie des innocents et l'honneur même de son maître. Tel était Modestus, comte d'Orient sous Constance[817]; il s'était prêté à l'humeur sanguinaire de ce prince dans la recherche d'une conjuration chimérique. On voulut le rendre suspect à Julien; mais ce politique sans religion, qui n'adorait que la fortune, gagna bientôt les bonnes graces du nouvel empereur en sacrifiant aux idoles; il obtint pour récompense la préfecture de Constantinople[818]. Arien zélé sous Valens, il fut une seconde fois revêtu de la même charge; et Auxonius étant mort, il lui succéda dans celle de préfet du prétoire. Il sut se conserver dans cette dignité jusqu'à la mort de l'empereur par ses basses complaisances. Il admirait sans cesse les vertus que ce prince n'avait pas, et flattait les vices qu'il avait. Valens était paresseux et ennemi des affaires; mais le sentiment de ses devoirs se réveillant quelquefois dans son cœur, il se proposait de les remplir, et de rendre la justice à ses sujets. Alors tout le palais prenait l'alarme; les eunuques se croyaient en grand péril: sous les yeux de l'empereur l'innocence allait respirer, et leur licence allait être enchaînée; tous se réunissaient pour détourner Valens d'un dessein si dangereux. Modestus, qui rampait devant les eunuques, s'empressait de lui faire entendre que la majesté impériale ne pouvait, sans s'avilir, descendre jusqu'à des objets de si peu d'importance[819]. Il débitait ces belles maximes avec une apparence de zèle et d'intérêt pour la gloire de son maître. Comme il avait affaire à un esprit grossier, sans principes et sans étude, aidé de la paresse naturelle à Valens, il lui persuada tout ce qu'il voulut[820]; et l'administration de la justice, abandonnée à des ames vénales qui ne craignaient plus que les regards du souverain, devint un brigandage.

[817] En 359. Il se nommait Domitius Modestus. Il existe beaucoup de lettres qui lui furent adressées par S. Basile et par Libanius.—S.-M.

[818] Il occupa même deux fois cette place.—S.-M.

[819] Ob hæc et similia concordi consensu dehortantibus multis, maximeque Modesto præfecto prætorio regiorum arbitrio spadonum exposito,.......... adserente quòd infra imperiale columen causarum essent minutiæ privatarum. Amm. Marc. l. 30, c. 4.—S.-M.

[820] Obumbratis blanditiarum concinnitatibus cavillando Valentem sub-rusticum hominem sibi variè commulcebat, horridula ejus verba et rudia flosculos Tullianos appellans, et ad extollendam ejus vanitiem sidera quoque, si jussisset, exhiberi posse promittens. Amm. Marc. l. 29, c. 1.—S.-M.

VI.

Elévation de Maximin.

Amm. l. 28, c. 1 et ibi Vales.

Hier. chron.

Symm. l. 10, ep. 2.

L'église jouissait en Occident d'une entière liberté: sous un empereur actif et vigilant, les lois étaient en vigueur. Mais dans Valentinien la haine du crime dégénérait en cruauté[821]. Maximin, vicaire des préfets, plus méchant et plus inhumain que Modestus, remplissait Rome et l'Italie de sang et de larmes. Il était né à Sopianas en Pannonie[822], d'une famille très-obscure[823]: il descendait de ces Barbares que Dioclétien avait transférés en-deçà du Danube[824]; et son caractère ne démentait pas son origine. Après avoir pris une légère teinture des lettres, il embrassa le parti du barreau; mais bientôt rebuté d'une profession où le mérite seul peut conduire à la fortune, il se jeta dans les intrigues de cour, et parvint au gouvernement de la Corse et de la Sardaigne, et ensuite à celui de la Toscane[825]. Il fut appelé à Rome pour être chargé de l'intendance des vivres. Il se conduisit d'abord avec modération: c'était un serpent qui rampait sous terre[826], jusqu'à ce qu'il eût acquis assez de force pour pénétrer au grand jour, et porter des coups mortels. De plus il s'était mêlé de nécromancie, crime irrémissible auprès de Valentinien; et comme il avait un complice, il vécut long-temps dans de perpétuelles inquiétudes. Enfin s'étant défait de ce témoin[827], il se livra désormais sans crainte à son inclination malfaisante et cruelle, et il en saisit la première occasion.

[821] Erat vitiorum inimicus acer magis quam severus. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[822] Cette ville était située à 54 milles au nord de Mursa, dans la portion de la Pannonie qu'on appelait Valérie.—S.-M.

[823] Son père était greffier du présidial de la ville: obscurissimè natus est, patre tabulario præsidialis officii. Amm. Marc. l. 28, c. 1. Valentinus qui avait voulu se faire déclarer empereur en Angleterre, était son beau-frère. Voyez ci-dev. p. 311, liv. XVII, § 19.—S.-M.

[824] Ammien Marcellin dit, l. 28, c. 1, qu'il appartenait à la nation des Carpes. Orto a posteritate Carporum quos antiquis excitos sedibus Diocletianus transtulit in Pannoniam.—S.-M.

[825] Il occupait cette dernière charge en l'an 366, comme on le voit par une loi de Valentinien, qu'il reçut le 17 novembre de cette année.—S.-M.

[826] Tamquam subterraneus serpens per humiliora reptando, nondum majores funerum excitare poterat causas. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[827] Ce n'était qu'un vain bruit. Ut circumtulit rumor, dit Ammien Marcellin, l. 28, c. 1.—S.-M.

VII.

Il est chargé de rechercher les crimes de magie.

Chilon, qui avait été vicaire des préfets[828], et sa femme Maxima, accusèrent trois personnes[829] d'avoir attenté à leur vie par des maléfices. Olybrius préfet de Rome, à qui la connaissance de cette affaire appartenait, étant tombé malade, ils demandèrent pour juge l'intendant des vivres; et l'empereur, pour procurer une plus prompte exécution, souscrivit à leur requête. Armé de ce pouvoir, Maximin donna libre carrière à sa cruauté naturelle[830]. Il fit appliquer à la question les accusés, et sur leurs dépositions, vraies ou fausses, il mit à la torture un grand nombre de personnes. Chaque interrogatoire produisait de nouvelles charges, et le nombre des prétendus coupables se multipliait à l'infini. Des trois premiers accusés, Maximin en fit expirer deux sous les coups de lanières chargées de balles de plomb, parce que pour les engager à révéler leurs complices, il leur avait juré qu'il ne les ferait périr ni par le fer ni par le feu: comme il n'avait rien juré au troisième, il le condamna à être brûlé vif. Ce barbare commissaire[831], jaloux d'étendre sa juridiction sur les têtes les plus distinguées, fit entendre à l'empereur qu'il fallait redoubler de rigueur pour découvrir tant de forfaits, et pour en tarir la source: et Valentinien, toujours prêt à s'enflammer, déclara que les crimes de cette espèce seraient traités comme ceux de lèse-majesté; et qu'en conséquence nulle dignité, nul[832] privilége n'exempterait de la torture. Afin d'augmenter le pouvoir de Maximin, il le nomma vicaire des préfets; et comme si ce n'était pas assez de cette ame farouche, il lui donna pour adjoint le secrétaire Léon, monstre aussi altéré de sang, auparavant gladiateur en Pannonie, depuis maître des offices[833]. Le nouveau titre de Maximin, et l'union d'un collègue si bien assorti, le rendirent plus redoutable. Il s'attribua la connaissance de toutes les sortes de crimes, et s'érigea en inquisiteur général.

[828] Chilo ex vicario et conjux ejus Maxima nomine. Amm. Marcel. l. 28, c. 1. On voit par une loi de Valentinien, que c'était en Afrique qu'il avait exercé sa charge.—S.-M.

[829] C'étaient le musicien Séricus, le palestrite Asbolius et l'aruspice Campensis. Organarius Sericus, et Asbolius palæstrita, et haruspex Campensis. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[830] Acceptâ igitur nocendi materiâ Maximinus effudit genuinam ferociam, pectori crudo adfixam. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[831] Tartareus cognitor. Amm. Marc. l. 28, c. 1. Il le nomme un peu plus loin, ferreus cognitor.—S.-M.

[832] Divorum arbitria; c'est ainsi que l'on désignait les rescrits ou ordonnances des empereurs.—S.-M.

[833] Sociavit ad hæc cognoscenda quæ in multorum pericula struebantur, Leonem notarium, postea officiorum magistrum, bustuarium quemdam latronem Pannonium. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

VIII.

Ses cruautés.

Tout l'Occident était consterné: l'innocence ne voyait nulle ressource contre des procédures précipitées, où la peine n'attendait pas la conviction. Entre tant de malheureux, l'histoire ne distingue qu'un petit nombre des plus remarquables. Hymétius, qui avait été vicaire de Rome sous le règne de Julien, était estimé pour sa vertu: on croit qu'il était oncle de sainte Eustochia[834], si connue par les éloges que lui donne saint Jérôme. Lorsqu'il gouvernait l'Afrique en qualité de proconsul, il distribua aux habitants de Carthage, dans un temps de stérilité, le blé qu'on destinait à la subsistance de Rome. Il vendit ce blé au prix d'un sou d'or pour dix boisseaux. La récolte qui suivit ayant été fort abondante, il racheta la même quantité de blé sur le pied d'un sou d'or pour trente boisseaux, remplit les greniers, et renvoya au trésor du prince le profit qui résultait de cette opération. L'empereur devait des récompenses à un si exact désintéressement; il aima mieux soupçonner Hymétius de malversation, et confisqua une partie de ses biens. L'injustice n'en demeura pas là. Un délateur inconnu accusa secrètement Amantius, devin alors fort renommé, d'avoir prêté son ministère à Hymétius pour opérer des maléfices. Le devin, appliqué à la torture, persistait dans la négative, lorsqu'on trouva dans ses papiers un billet de la main d'Hymétius; celui-ci le priait d'employer les secrets de son art pour adoucir la colère de l'empereur, et il laissait échapper quelques traits satiriques sur l'avarice et la dureté du prince[835]. On n'examina pas la vérité de ce billet. Frontinus, assesseur du proconsul[836], accusé d'avoir trempé dans cette intrigue obscure, s'avoua coupable dans les tourments de la question, et fut relégué dans la Grande-Bretagne. Amantius fut mis à mort. On conduisit Hymétius à Ocriculum pour y être jugé par Ampélius, préfet de Rome, et par le vicaire Maximin; comme il se voyait sur le point d'être condamné, il en appela à l'empereur. Le prince renvoya au sénat la connaissance de cette affaire. Après une exacte révision du procès, on se contenta d'exiler Hymétius dans l'île de Bua [Boas] en Dalmatie; et Valentinien se montra fort offensé qu'on l'eût condamné à une peine si légère.

[834] Il était frère de Toxotius, père de cette sainte, comme on le voit par les lettres de saint Jérôme.—S.-M.

[835] Cujus extima parte quædam invectiva legebantur in principem, ut et avarum et truculentum. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[836] Frontinus consiliarius antedicti. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

IX.

Condamnations.

Pour apaiser sa colère, le sénat lui députa Prétextatus, Vénustus et Minervius[837]. Ces trois sénateurs distingués par leur mérite et par leurs anciens services, le supplièrent de vouloir bien proportionner les punitions à la nature des crimes[838], et ne pas dépouiller le sénat de ses anciens priviléges, en assujettissant les sénateurs à la torture lorsqu'il ne s'agissait pas du crime de lèse-majesté. Valentinien les rebuta d'abord, disant qu'il n'avait jamais donné de pareils ordres, et que c'était une calomnie. Mais le questeur Eupraxius, toujours ferme dans les intérêts de la justice et de la vérité, lui représenta avec respect que les remontrances du sénat étaient bien fondées. Cette liberté ramena le prince à de sages réflexions; il rétablit le sénat dans ses droits, mais il n'ôta pas à Maximin le pouvoir de continuer ses procédures cruelles. Lollianus, fils de Lampadius, ce préfet de Rome dont nous avons parlé ailleurs[839], était encore dans la première jeunesse[840]; il fut convaincu d'avoir copié un livre de magie[841]: comme on allait prononcer contre lui la sentence d'exil, son père lui conseilla d'en appeler à l'empereur. On le conduisit à la cour, où loin de trouver l'indulgence que son âge devait espérer, il fut mis entre les mains de Phalangius, gouverneur de la Bétique, qui, plus barbare encore que Maximin, le fit mourir par la main du bourreau[842]. Les femmes même ne furent pas épargnées. On en fit mourir plusieurs de la plus haute naissance pour cause d'adultère ou de prostitution[843]. Il y en eut une des plus qualifiées qui fut traînée toute nue au supplice; mais le bourreau fut brûlé vif en punition de cette insolence qui ne lui était pas commandée[844].

[837] Prætextatus ex urbi præfecto, et ex vicario Venustus, et ex consulari Minervius. Amm. Marc. l. 28, c. 1. Prétextatus avait été préfet de Rome en 367, et Venustus vicaire en Espagne sous Julien.—S.-M.

[838] Oraturi ne delictis supplicia sint grandiora; neve senator quisquam, inusitato et illicito more tormentis exponeretur. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[839] Voyez ci-devant, p. 262, l. XVI, § 59.—S.-M.

[840] Primæ lanuginis adulescens. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[841] Convictus codicem noxiarum artium descripsisse. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[842] Tarracius Bassus, qui fut préfet de Rome, et son frère Caménius, Marcianus et Eusaphius, tous du nombre des sénateurs qui portaient le titre de clarissimus, furent impliqués sans preuves dans une affaire d'empoisonnement avec le cocher Auchénius.—S.-M.

[843] Ammien Marcellin, l. 28, c. 1, en fait connaître deux, qui s'appelaient Claritas et Flaviana.—S.-M.

[844] Maximin fit encore périr les sénateurs Paphius et Cornélius; celui-ci était l'administrateur de la monnaie, procurator monetæ.—S.-M.

X.

Funestes artifices de Maximin pour multiplier les accusations.

Jamais les calomniateurs ne manquèrent quand la calomnie fut écoutée. Cependant Maximin, comme s'il eût appréhendé que les passions humaines ne pussent pas fournir par elles-mêmes assez de matière à sa cruauté, employait la ruse pour faciliter et multiplier les accusations. On dit qu'il tenait une corde pendue à une des fenêtres de sa maison pour la commodité des délateurs[845], qui, sans se faire connaître venaient de nuit y attacher leurs billets. Le simple énoncé tenait lieu de preuve: il avait des émissaires secrets, qui, dispersés dans la ville, affectaient de gémir de l'oppression générale, exagéraient la barbarie du vicaire, et répétaient sans cesse que l'unique ressource des accusés était de nommer au nombre de leurs complices des hommes puissants, qu'on n'oserait condamner; que les faibles et les petits s'attachant à eux comme dans un naufrage, pourraient se sauver avec eux. Ces funestes artifices épouvantaient tous les nobles; c'était en quelque sorte mettre leurs têtes à prix: ils s'humiliaient devant cet homme superbe; ils ne le saluaient qu'en tremblant; ils reconnaissaient la vérité de ses paroles, lorsque, faisant vanité de sa propre malice, il disait insolemment: Personne ne doit se flatter d'être innocent, quand je veux qu'il soit coupable[846].

[845] Resticulam de fenestra prætorii quadam remota dicitur semper habuisse suspensam. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[846] Nullum se invito reperiri posse insontem. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

XI.

Histoire d'Aginatius.

En effet, ni le crédit, ni la noblesse, ni la plus haute fortune ne pouvaient se défendre de ses attaques meurtrières. Aginatius sortait d'une famille ancienne et illustre[847]. Il avait été gouverneur de la Byzacène, et sous la préfecture d'Olybrius, il était vicaire de Rome[848]. Offensé de la préférence que l'empereur avait donnée dans l'affaire de Chilon à Maximin, magistrat subalterne, il résolut de renverser la fortune naissante du nouveau favori. Maximin portait déjà l'arrogance jusqu'à mépriser Probus, préfet du prétoire, et le plus grand seigneur de l'empire[849]. Aginatius tâcha d'exciter la jalousie de Probus; il lui offrit ses services pour écarter un aventurier superbe, qui osait se mesurer avec un homme de son mérite et de son rang. Probus, en cette occasion, donna lieu à des soupçons qui le déshonorèrent: on prétendit qu'il avait sacrifié Aginatius à sa faible politique, et qu'il avait eu la lâcheté de mettre entre les mains de Maximin les lettres d'Aginatius. Maximin résolu de prévenir celui-ci, ne s'occupa plus que des moyens de le perdre; et son ennemi, plus vif et plus ardent que prudent et circonspect, ne lui en fournissait que trop d'occasions. Victorinus, confident de Maximin, venait de mourir, laissant par testament à son ami des sommes considérables. Aginatius publiait qu'il n'en laissait pas encore assez; que ce n'était qu'une petite portion des profits que Victorinus avait faits, en vendant par un infâme trafic les sentences de Maximin: il inquiétait Anepsia, veuve de Victorinus, la menaçant de la dépouiller d'une fortune si mal acquise. Anepsia, pour s'appuyer d'une protection puissante, fit encore présent à Maximin de trois mille livres pesant d'argent, feignant que son mari l'avait ainsi ordonné par un codicile. Mais ce magistrat, aussi avare que sanguinaire, n'eut pas honte de lui demander la moitié de toute la succession, et, pour envahir le reste, il lui proposa le mariage de son fils avec la fille de Victorinus, ce qu'Anepsia n'osa refuser[850].

[847] Ammien Marcellin doute cependant, l. 28, c. 1, de la noblesse et de l'antiquité de sa race. Aginatium, dit-il, jam indè a priscis majoribus nobilem, ut locuta est pertinacior fama: nec enim super hoc ulla documentorum rata est fides.—S.-M.

[848] C'est sous Julien, en l'an 363, qu'il avait été consulaire de la Byzacène; il fut vicaire de Rome en 369.—S.-M.

[849] Vir summatum omnium maximus. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[850] Il paraît, au contraire, que cette femme n'était pas fille de Victorinus, mais fille de sa femme; car Ammien Marcellin dit, l. 28, c. 1, Victorini privignam Anepsiæ filiam petit filio conjugem.—S.-M.

XII.

Méchanceté de Simplicius successeur de Maximin.

Les choses étaient dans cet état, lorsque Valentinien rappela Maximin à la cour, et le nomma préfet du prétoire de la Gaule. Il lui donna Ursicin pour successeur dans la charge de vicaire du préfet d'Italie. Ursicin était d'un caractère modéré. Dès la première affaire qui fut portée devant lui, il s'attira par sa douceur le mépris de la cour et la disgrace du prince[851]. L'empereur l'ayant aussitôt révoqué comme un magistrat faible et inutile, mit à sa place Simplicius. Celui-ci né dans la ville d'Émona[852], méritait de succéder à Maximin, dont il était le conseil[853]. C'était un esprit sombre et rempli de la plus noire méchanceté. Il débuta par des supplices, et confondant ensemble les innocents et les coupables, il s'efforça de surpasser[854] son prédécesseur par son acharnement contre la noblesse.

[851] Ammien Marcellin donne, l. 28, c. 1, le détail de cette affaire. Les accusés absous par Ursicinus, furent condamnés et exécutés sous son successeur.—S.-M.

[852] La ville d'Æmona paraît être Laybach, capitale de la Carniole. Voy. d'Anville, Géogr. abrég. t. 1, p. 187.—S.-M.

[853] Huic successit Emonensis Simplicius, Maximini consiliarius ex grammatico. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

[854] In cruento enim certamine cum Maximino velut antepilano suo contendens, superare eum in succidendis familiarum nobilium nervis studebat. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

XIII.

Calomnie contre Aginatius.

Simplicius s'était chargé de toute la haine de Maximin contre Aginatius; il trouva bientôt l'occasion d'immoler cette victime à son protecteur. Un esclave d'Anepsia, maltraité par sa maîtresse, alla de nuit avertir Simplicius qu'Aginatius avait employé pour la corrompre les secrets de la magie[855]. Simplicius en donna sur-le-champ avis à la cour, et Maximin obtint de l'empereur un ordre de faire mourir ce magicien suborneur. Cependant craignant d'attirer sur lui-même l'indignation publique, s'il faisait périr un sénateur des plus illustres par les mains de Simplicius sa créature, il tint l'ordre secret jusqu'à ce qu'il eût trouvé un ministre propre à l'exécuter.

[855] Ammien Marcellin donne un long et minutieux détail de toutes les intrigues qui précédèrent ce procès.—S.-M.

XIV.

Sa mort.

Amm. l. 28, c. 1.

Cod. Th. l. 9, tit. 29, leg. 1.

Il ne le chercha pas long-temps. Un Gaulois, nommé Doryphorianus, homme grossier et brutal, mais capable de tout faire pour sa fortune[856], s'offrit à le servir avec ardeur. Maximin le fit nommer à la charge de vicaire, et lui mit entre les mains l'ordre de l'empereur: il l'avertit d'user de diligence, s'il voulait prévenir tous les obstacles. Doryphorianus ne perdit pas un moment. Il apprit en arrivant qu'Aginatius était déjà arrêté et gardé dans une de ses terres. Il le fit transporter à Rome avec Anepsia. La mort d'Aginatius était résolue, il ne s'agissait que de revêtir cette injustice de quelque forme judiciaire. On s'étudia à donner à l'interrogatoire l'appareil le plus effrayant. On introduisit Aginatius pendant la nuit dans une salle éclairée de la lugubre lumière de quelques flambeaux, et remplie de roues et de chevalets préparés pour tourmenter ses esclaves, et pour leur arracher, contre les lois romaines, la condamnation de leur maître. Ces malheureux, déjà affaiblis par les rigueurs de la prison, furent livrés en proie à la cruauté des bourreaux. Au milieu d'un affreux silence, on n'entendait que la voix menaçante du juge, et les gémissements de ceux qu'on déchirait par les tortures. Enfin, une servante cédant aux douleurs, laissa échapper quelque parole équivoque à la charge de son maître. Aussitôt, sans attendre d'autre éclaircissement, on prononça la sentence d'Aginatius, et quoiqu'il en appelât au jugement de l'empereur, il fut traîné au supplice et exécuté. Anepsia fut enveloppée dans la même condamnation; et ni la qualité de belle-mère du fils de Maximin, ni le sacrifice qu'elle avait fait de ses biens et de sa propre fille, ne purent la sauver de la mort. Maximin, quoique éloigné de Rome, continuait d'y régner dans la personne de ses successeurs animés de son esprit. Nous verrons dans la suite quelle fut la digne récompense de tant de forfaits.

[856] Doryphorianus quidam repertus est Gallus, audax adusque insaniam. Amm. Marc. l. 28, c. 1.—S.-M.

XV.

Ampélius préfet de Rome.

Amm. l. 28, c. 4 et ibi Vales.

Symm. l. 5, ep. 54 et 56.

[Tillem. Valentinien I. art. 23, note 39.]

Les préfets de Rome, dont l'autorité était supérieure à celle des vicaires, auraient pu arrêter ce torrent d'iniquités, si leur vie molle et voluptueuse, ne les eut pas rendus trop insensibles aux malheurs publics, et trop timides, pour s'opposer aux entreprises des favoris. Olybrius se contenta de gémir en secret. Principius qui lui succéda, n'est connu que de nom, et ne fut en charge que très-peu de temps. Ampélius, quoiqu'il eût de bonnes intentions, se laissa lui-même entraîner, et se prêta quelquefois à l'injustice. Il était d'Antioche; il fut maître des offices, proconsul d'Achaïe et d'Afrique; homme de plaisir, il ne laissait pas d'aimer la règle. Le peuple, quoique dans l'oppression, était livré au luxe et à tous les vices qui en sont la suite; Ampélius entreprit de le réformer: il publia à cet effet, plusieurs réglements, qu'il n'eut pas la fermeté de faire exécuter.

XVI.

Réglements de Valentinien pour les études de Rome.

Cod. Th. l. 14, tit. 9, leg. 1.

Giann. hist. Nap. l. 1, c. 10.

S. Aug. conf. l. 5, c. 8, t. 1, p. 113.

Les mœurs se corrompaient jusque dans leur source. L'instruction publique, le premier germe de vertu et de bonne discipline dans les états, s'altérait de plus en plus. Plongés dans la débauche, les jeunes gens ne venaient plus aux académies de Rome, que pour satisfaire aux formes de l'usage; ils ne fréquentaient que les jeux, les spectacles, les femmes de mauvaise vie. Le cours des études était devenu un cours de libertinage et de désordre; la matricule des professeurs était encore remplie, mais leurs leçons étaient abandonnées[857]. Les plus habiles maîtres, au milieu de leurs écoles froides et solitaires, craignant d'éloigner leurs disciples, par une régularité que l'autorité publique n'aurait pas soutenue, et de peupler à leurs dépens les académies de province, se croyaient forcés de tolérer les déréglements, de pardonner l'ignorance, et de passer tout hors la soustraction de leurs honoraires. Valentinien sentit la nécessité de la réforme sur un objet si important, et donna dans cette vue une constitution célèbre. Il ordonne que les jeunes gens, qui viendront étudier à Rome, apporteront des lettres de congé expédiées par les magistrats de leur province, où seront énoncés leur nom, leur patrie, leur naissance, les titres de leurs pères et de leur famille; qu'en arrivant à Rome, ils présenteront ces lettres au magistrat chargé de la police de la ville, et qu'ils déclareront à quel genre d'étude, ils ont dessein de s'appliquer: que ce magistrat sera instruit de leur demeure, et attentif à examiner s'ils s'occupent réellement des études auxquelles ils ont déclaré qu'ils se destinaient: qu'on éclairera leurs démarches: qu'on observera s'ils ne fréquentent pas des compagnies criminelles ou dangereuses; s'ils n'assistent pas trop souvent aux spectacles; s'ils ne passent pas le temps en festins et en parties de plaisir. Pour ceux qui, par leur mauvaise conduite déshonorent les études, il ordonne au magistrat de les châtier publiquement, et de les renvoyer aussitôt dans les lieux d'où ils sont venus. Il ne permet aux étudiants des provinces de demeurer à Rome que jusqu'à l'âge de vingt ans: ce terme expiré, il enjoint au préfet de la ville de les obliger par force, s'il en est besoin, de retourner dans leur patrie. Et afin que rien n'échappe à la vigilance publique, il veut qu'ils s'inscrivent tous les mois sur un registre où seront marqués leur nom, leur qualité, leur patrie, leur âge; et que tous les ans cette matricule soit envoyée au secrétariat de l'empereur, qui s'instruisant de leurs progrès et de leur mérite tiendra une note de ceux dont l'état pourra tirer quelque service dans les différents emplois. Cette constitution était vraiment digne d'un grand prince, si l'on eût tenu la main à l'exécution. Mais dans les maladies politiques, la vue des maux fait multiplier les remèdes; et le défaut de vigueur et de constance dans l'usage de ces remèdes rend à la fin les maux incurables. Cependant une loi si sage ne fut pas entièrement sans effet, et quelques années après, saint Augustin quitta l'Afrique pour aller enseigner à Rome, où les écoles, quoiqu'il y régnât plusieurs abus, étaient, dit-il, mieux disciplinées qu'à Carthage.

[857] Il y avait alors à Constantinople trente-un professeurs salariés par l'autorité publique: un pour la philosophie, deux pour la jurisprudence, cinq sophistes, et dix grammairiens pour la langue grecque; trois orateurs, et dix grammairiens pour la langue latine, sans compter sept scribes ou antiquaires, destinés à copier des manuscrits.—S.-M.

ΧVΙΙ.

Il défend les mariages avec les Barbares.

Cod. Th. l. 3, tit. 14, leg. unic. et ibi God.

Valentinien crut que le mêlange des Barbares contribuait encore à la corruption des mœurs. Les bords du Rhin et du Danube, dans toute l'étendue de leur cours, étaient couverts de nations féroces, qui, habitant des pays incultes et sauvages, regardaient comme une fortune de s'établir au-delà de ces fleuves sur les terres de l'empire. Il s'en introduisait un grand nombre dans les armées romaines, et surtout dans les troupes qui gardaient les frontières. La garde même des empereurs en contenait des corps entiers: ils s'unissaient aux Romains par des mariages, et tâchaient de faire ainsi disparaître la trace de leur origine. Il eût été dès lors difficile de décider lequel des deux partis gagnait davantage à ces alliances; et si la simplicité grossière de ces peuples du Nord ne valait pas bien la politesse abâtardie des Romains de ce temps-là. L'empereur en jugea selon les anciennes prétentions de la fierté romaine; il pensa que le sang de ses sujets s'altérait par ces mariages, et il les défendit par une loi.

XVIII.

Perfidie des Romains à l'égard des Saxons.

Amm. l. 28, c. 5.

Oros. l. 7, c. 32.

Chron. Hier.

Vales. rerum Franc. l. 1, p. 47.

Till. Valent. art. 23, n. 40.

C'était bien moins ces mésalliances, que la bassesse de cœur et la mauvaise foi qui dégradaient les Romains, et qui les faisaient dégénérer de leur ancienne noblesse. Plus de scrupule à violer les traités, plus de précautions pour voiler du moins la perfidie. Une multitude de Saxons, portée sur des barques légères, vint se jeter dans la Gaule sur la côte de l'Océan, et s'avançant le long du Rhin, désolait toute la contrée. Le comte Nannéius, chargé de défendre cette frontière, accourut avec ce qu'il avait de troupes. C'était un guerrier expérimenté; mais comme il avait affaire à des ennemis déterminés et opiniâtres[858], ayant perdu dans les fréquentes rencontres une partie de ses soldats, et se voyant blessé lui-même, il envoya demander du secours à l'empereur qui était à Trèves. Le général Sévère[859] vint à la tête d'un corps considérable, et se rangea en bataille. La vue d'un si grand nombre de troupes, leur belle ordonnance, l'éclat de leurs armes et de leurs enseignes, jetèrent l'effroi parmi les Barbares; ils demandèrent la paix[860]. Après une longue délibération, on consentit à leur accorder une trève: selon la convention qu'on fit avec eux, on incorpora aux troupes romaines l'élite de leur jeunesse[861], et on permit aux autres de retourner dans leur pays. Pendant qu'ils se disposaient à partir, on détacha à leur insu un corps d'infanterie pour leur dresser une embuscade, et les tailler en pièces dans un vallon, qui se trouvait sur leur passage au-delà du Rhin, près de Duitz [Deusone][862], vis-à-vis de Cologne. Cette perfidie réussit: mais elle coûta plus de sang qu'on ne s'y était attendu. Les Saxons marchaient sans crainte et sans défiance sur la foi du traité; et ayant passé le Rhin ils étaient déja sur les terres des Francs leurs alliés. A leur approche quelques soldats sortis trop tôt de l'embuscade, leur donnèrent le temps de se reconnaître; les Romains poussés vivement par les Barbares, qui fondirent sur eux avec de grands cris, prirent la fuite. Mais bientôt soutenus par leurs camarades, qui vinrent se joindre à eux, ils retournèrent sur l'ennemi, et combattirent avec courage. Malgré leurs efforts, ils allaient être accablés par le nombre, si un gros escadron de cavaliers, qu'on avait postés sur l'autre bord du vallon, ne fût promptement accouru aux cris des combattants. Ce renfort rassura l'infanterie. On se battit avec fureur. Les Saxons, enveloppés et pris comme dans un piége, se défendirent jusqu'au dernier soupir. Tous, sans exception, furent victimes de la mauvaise foi de leurs ennemis; et ce qui montre jusqu'à quel point la morale romaine était alors corrompue, c'est que cette victoire plus honteuse qu'une défaite, a trouvé un apologiste dans Ammien Marcellin, l'historien d'ailleurs le plus sage et le plus judicieux de ce temps-là[863].

[858] Valentinianus Saxones, gentem in Oceani littoribus et paludibus inviis sitam, virtute atque agilitate terribilem, periculosam Romanis finibus, eruptionem magna mole meditantes, in ipsis Francorum finibus oppressit. Oros. l. 7, c. 32.—S.-M.

[859] C'était un maître ou lieutenant-général d'infanterie, magister peditum.—S.-M.

[860] Signorum aquilarumque fulgore præstricti venialem poscerent pacem. Amm. Marc. l. 28, c. 5.—S.-M.

[861] Datis ex conditione proposita juvenibus multis habilibus ad militiam. Amm. Marc. lib. 28, c. 5.—S.-M.

[862] Le récit d'Ammien Marcellin ne nous apprend rien sur le lieu où les Saxons furent défaits par les Romains. C'est saint Jérôme qui, dans sa chronique, le nomme Deusone, et il indique assez vaguement sa position, en rapportant qu'il était dans le pays des Francs: Saxones, dit-il, cœsi Deusone in regione Francorum. Orose se contente de dire que les Barbares furent vaincus sur les frontières du pays des Francs; in ipsis Francorum finibus oppressit. Il est assez difficile d'indiquer la position moderne qui répond à Deusone; c'est une conjecture de Valois (Rer. franc. l. 1, p. 47), adoptée par Tillemont (Valentinien I, art. 23), qui le place à Duitz, vis-à-vis de Cologne, au-delà du Rhin. Des médailles de Postumus, qui porta pendant plusieurs années le titre d'empereur dans la Gaule sous le règne de Gallien, offrent la légende HERC. DEVSONIENSI. Il est probable qu'Hercule devait le surnom de Deusoniensis à ce qu'il était révéré dans un lieu appelé Deuso ou Deuson; mais rien ne prouve que ce lieu soit Duitz, auprès de Cologne. On pourrait, avec autant et plus de raison, penser qu'on doit le chercher à Duisbourg, sur la Ruhr, dans l'ancien duché de Clèves. Cette position, moins avancée dans l'intérieur des terres, pourrait mieux convenir. Voy. à ce sujet Eckhel, doctr. num. vet., t. 7, p. 443 et 444.—S.-M.

[863] At licet justus quidam arbiter rerum factum incusabit perfidum et deforme: pensato tamen negotio non feret indignè, manum latronum exitialem tandem copiâ datâ factam. Amm. Marc. l. 28, c. 5.—S.-M.

XIX.

Valentinien appelle les Bourguignons pour faire la guerre aux Allemans.

Les autres Barbares voisins des frontières en jugèrent plus sainement. Une action si noire réveilla toute leur haine contre un peuple qui rompait les liens les plus sacrés de la société humaine. Macrianus, roi des Allemans, qui avait onze ans auparavant obtenu la paix de Julien, semblait disposé à venger la cause commune des nations[864]. Valentinien, occupé alors à fortifier les bords du Rhin et du Danube, aurait bien voulu n'être pas forcé d'interrompre ces travaux. Il forma le projet d'opposer aux Allemans[865] d'autres Barbares, et de se procurer la paix tandis qu'ils s'égorgeraient les uns les autres. Il crut pouvoir employer à ce dessein les Bourguignons, qui habitaient dans le voisinage des Allemans en remontant vers la source du Mein.

[864] Il paraît, d'après Ammien Marcellin, l. 28, c. 5, que ce roi faisait de fréquentes irruptions sur le territoire de l'empire. Reputans multa et circumspiciens (Valentinianus), quibus commentis Alamannorum et Macriani regis frangeret fastus, sine fine vel modo rem Romanam irrequietis motibus confundentes.—S.-M.

[865] Ammien Marcellin représente les Allemans comme un peuple très-redoutable à cette époque. Immanis enim natio, dit-il, p. 28, c. 5, jam indè ab incunabulis primis varietate casuum imminuta, ita sæpius adolescit, ut fuisse longis sæculi sæstimetur intacta.—S.-M.

XX.

Origine et mœurs des Bourguignons.

Amm. l. 28, c. 5.

Oros. l. 7, c. 32.

Hier. Chron.

Plin. l. 4, c. 14.

Sidon. carm. 12.

Cluv. ant. Germ. l. 3, c. 36.

Vorburg. t. 2, p. 612.

Vales. rerum Franc. l. 1, p. 48, et seq. et l. 3, p. 158.

Alsat. illust. p. 419.

Cette nation guerrière, nombreuse et devenue redoutable à ses voisins[866], était Vandale d'origine[867]. Elle avait été autrefois resserrée dans des bornes assez étroites entre la Warta et la Vistule, aux environs du lieu où est aujourd'hui la ville de Gnesne. Chassée par les Gépides, elle s'approcha du Rhin, et s'étant jetée dans la Gaule avec les autres Vandales, après la mort d'Aurélien, elle fut défaite au retour par Probus[868]. Quelques années après, les Bourguignons s'étant unis aux Allemans pour rentrer en Gaule[869], ils y furent encore taillés en pièces par Maximien Hercule, et se fixèrent enfin en Germanie aux dépens des Allemans, auxquels ils enlevèrent une partie de leur territoire[870]. Cette invasion alluma une haine mortelle entre les deux peuples; et pour perpétuer leurs querelles, ils se disputaient la propriété du fleuve Sala, dont les eaux propres à faire du sel avaient de tout temps causé la guerre entre les habitants de ses bords[871]. Les Bourguignons étaient de haute taille, d'un caractère et d'un extérieur farouche, portant une longue chevelure qu'ils frottaient de beurre pour la rendre rousse[872]; grands mangeurs; aimant une musique rude et grossière, pour laquelle ils se servaient d'une sorte de guitare à trois cordes. Ils donnaient à leur roi le nom de Hendinos: on le déposait lorsqu'il avait eu quelque mauvais succès dans la guerre, ou que l'année avait été stérile; car ils le croyaient maître des événements et des saisons[873]. Leur grand-prêtre portait le nom de Sinistus: il était perpétuel, et ne pouvait être déposé comme les rois[874]. Quelques auteurs anciens donnent aux Bourguignons une origine, que les meilleurs critiques rejettent comme fabuleuse[875]: ils disent que Drusus et Tibère, beaux-fils d'Auguste, ayant conquis une grande étendue de pays dans la Germanie, y laissèrent des garnisons, qui, abandonnées ensuite par les Romains, formèrent un corps de nation; et qu'elle prit son nom des Bourgs[876], c'est-à-dire, en langue germanique, des châteaux bâtis sur la frontière. Cette fable s'était deja accréditée chez les Bourguignons eux-mêmes, qui se faisaient honneur de descendre des Romains; et ce fut un des motifs que Valentinien employa pour les engager à faire la guerre aux Allemans[877].

[866] Seditque consilia alia post alia imperatori probanti, Burgundios in eorum excitari perniciem, bellicosos et pubis immensæ viribus affluentes, ideoque metuendos finitimis universis. Amm. Marc. l. 28, c. 5.—S.-M.

[867] C'est au moins ce qui résulte assez clairement du témoignage de Pline, qui dit, l. 4, c. 14, Vindili, quorum pars Burgundiones. Ce système est savamment développé et bien établi dans la Germania antiqua de Cluvier, l. 3, c. 36.—S.-M.

[868] Αὐτὸς (Πρόβος) Βουργόυνδοις καὶ Βανδίλοις ἐμάχετο. Zos. lib. 1, c. 68. On voit que Zosime unit aussi les Bourguignons et les Vandales.—S.-M.

[869] Omnes barbaræ nationes excidium universæ Galliæ minarentur, neque solùm Burgundiones et Alamanni, sed etiam, etc. Cl. Mamert., pan. Max. § 5.—S.-M.

[870] Ces révolutions sont indiquées dans le panégyriste Mamertinus, § 17, Gothi Burgundios penitus excindunt; et ailleurs, Burgundiones Alamannorum agros occupavere, sed sua quoque clade quæsitos. Alamanni terras amisêre, sed repetunt. Ammien Marcellin parle aussi, liv. 18, c. 2, des deux peuples comme étant voisins. Ventum fuisset, dit-il, ad regionem cui Capellatii vel Palas nomen est, ubi terminales lapides Alamannorum et Burgundiorum confinia distinguebant. Voy. t. 2, p. 313, note 2, liv. X, § 73.—S.-M.

[871] Salinarum finiumque causâ Alamannis sæpè jurgabant (Burgundii). Amm. Marc. l. 28, c. 5. C'est la circonstance physique mentionnée par l'historien latin, qui a fait penser qu'il fallait placer la première demeure des Bourguignons sur les bords de la Saal, fleuve qui vient de la Franconie et traverse l'ancienne Thuringe, pour aller se jeter dans l'Elbe. Ce fleuve est mentionné dans Strabon, l. 7, p. 291, qui l'appelle Σάλας. Tacite fait mention (Ann. l. 13, c. 57) d'une guerre qui eut lieu, long-temps avant l'époque dont il s'agit, pour la même cause et dans les mêmes localités sans doute, entre les Chattes et les Hermundures, qui occupaient alors les bords de ce même fleuve.—S.-M.

[872]

.......Burgundio cantat esculentus

Infundens acido comam butyro.

Sidon. Carm. 12, v. 6.—S.-M.

[873] Apud hos generali nomine rex appellatur Hendinos, et ritu veteri potestate deposita removetur, si sub eo fortuna titubaverit belli, vel segetum copiam negaverit terra. Amm. Marc. l. 28, c. 5.—S.-M.

[874] Sacerdos apud Burgundios omnium maximus vocatur Sinistus: et est perpetuus, obnoxius discriminibus nullis ut reges. Amm. Marc., l. 28, c. 5.—S.-M.

[875] C'est Orose, l. 7, c. 32, qui leur attribue cette origine. Hos quondam subactâ interiore Germaniâ a Druso et Tiberio, adoptivis filiis Cæsaris, per castra dispositos, aiunt in magnam coaluisse gentem. Ce qui est remarquable, c'est que cette opinion qui paraît assez invraisemblable s'était répandue chez les Bourguignons eux-mêmes. Ces peuples, selon Ammien Marcellin, l. 28, c. 5, se regardaient depuis long-temps comme issus des Romains. Jam indè, dit-il, temporibus priscis, subolem se esse Romanam Burgundii sciunt. Il est certain, par le témoignage de Strabon, l. 7, p. 290, et de Dion Cassius, l. 55, § 1, t. 2, p. 770, ed. Reimar., que Drusus César avait porté ses armes jusque dans les régions qui étaient occupées au quatrième siècle par les Bourguignons. Pourquoi, lorsque ces peuples vinrent s'y établir, ne se seraient-ils pas mêlés avec les descendants des garnisons romaines, restés dans ce pays, comme nous voyons que les descendants des colons et des soldats romains établis dans la Dacie par Trajan, ont donné naissance aux Valaques, dont la langue démontre l'origine? Une circonstance de cette nature, qui n'a rien d'invraisemblable, suffirait pour rendre convenablement raison de la tradition rapportée par Orose et attestée par Ammien Marcellin.—S.-M.

[876] Per castra dispositos, aiunt in magnam coaluisse gentem: atque ita etiam nomen ex opere præsumpsisse, quia crebra per limitem habitacula constituta, Burgos vulgò vocant. Oros. l. 7, c. 32.—S.-M.

[877] Il est extraordinaire qu'Orose, après avoir donné une origine romaine aux Bourguignons, dise, en parlant de leur expédition, que leur nom était inconnu aux Romains et que c'était pour l'empire un ennemi nouveau. Burgundionum, dit-il, l. 7, c. 32, novorum hostium, novum nomen.—S.-M.

XXI.

Ils viennent sur le Rhin, et se retirent mécontents.

Il sollicita leurs rois par des messages secrets[878], à venir joindre les Romains pour accabler de concert leurs communs ennemis. Il leur promit de passer le fleuve, et convint du temps auquel les deux armées se réuniraient. La proposition fut acceptée avec joie; les Bourguignons firent plus que l'on n'attendait: ils se rendirent au bord du Rhin au nombre de quatre-vingt mille[879]. Une armée si redoutable fit trembler leurs alliés autant que leurs ennemis[880]. Les Romains n'en tirèrent aucun secours, et elle ne fit aucun mal aux Allemans. Après avoir quelque temps attendu Valentinien, sans voir aucun effet de ses promesses, les Bourguignons lui envoyèrent demander des troupes d'observation, pour couvrir leur retraite[881]. Ils n'en avaient pas besoin sans doute, et cette démarche ne tendait qu'à s'éclaircir des mauvaises dispositions de l'empereur. Ils en furent pleinement convaincus par le refus qu'ils essuyèrent. Irrités de se voir joués si indignement, ils égorgèrent tout ce qu'ils purent saisir de sujets de l'empire, et reprirent le chemin de leur pays, trompés par Valentinien, mais trompant aussi les espérances de sa politique artificieuse. La terreur de leur marche mit en fuite les Allemans qui habitaient sur leur passage. Ceux-ci s'étant répandus dans la Rhétie, furent tués ou pris par le général Théodose[882]. Les prisonniers furent par ordre du prince transportés en Italie: on leur donna des terres à cultiver aux environs du Pô, à condition qu'ils payeraient un tribut annuel.

[878] Scribebat frequenter ad eorum reges per taciturnos quosdam et fidos. Amm. Marc. l. 28, c. 5.—S.-M.

[879] Ammien Marcellin se contente de dire vaguement, l. 28, c. 5, catervas misêre lectissimas. C'est S. Jérôme, Orose et Cassiodore qui déterminent le nombre des Bourguignons qui vinrent alors secourir les Romains.—S.-M.

[880] Antequam milites congregarentur in unum, adusque ripas Rheni progressæ, imperatore ad struenda munimenta districto, terrori nostris fuere vel maximo. Amm. Marc. l. 28, c. 5.—S.-M.

[881] Poscentes adminicula sibi dari redituris ad sua, ne nuda hostibus exponerent terga. Amm. Marc. l. 28, c. 5.—S.-M.

[882] Il était alors général de la cavalerie, magister equitum. Amm. Marc. l. 28, c. 5.—S.-M.

An 371.

XXII.

Valentinien veut surprendre Macrianus.

Idat. chron.

Amm. l. 29, c. 4.

Cluv. ant. Germ. l. 3, c. 7.

Dès que les Bourguignons se furent retirés, Macrianus recommença ses ravages. Valentinien forma le dessein de l'enlever, comme Julien avait fait enlever Vadomaire. L'année suivante Gratien étant consul pour la seconde fois avec Probus[883], l'empereur pour tromper le prince alleman, passa une grande partie de l'année à Trèves et aux environs, feignant de n'être occupé que de la réparation des forteresses[884]. Pendant ce temps-là il donnait des ordres, et disposait tout pour une expédition secrète. Ayant été instruit par des transfuges du lieu où était Macrianus, il se rendit à Mayence [Mogontiacum] au commencement de septembre[885] avec peu de troupes, pour ne donner à l'ennemi aucune défiance. Le général Sévère passa sans bruit quelques lieues au-dessous de Mayence sur un pont de bateaux avec un corps d'infanterie, et s'avança dans le pays. Il avait ordre de cacher sa marche et de ne point permettre à ses soldats de s'écarter. Sévère ayant rencontré une troupe de marchands, les fit massacrer, dans la crainte qu'ils n'allassent donner avis de son approche. Mais appréhendant d'être découvert, et de ne pas se trouver assez fort pour résister, il fit halte près de Wisbaden[886], qu'on appelait alors Aquæ Mattiacæ[887], et attendit Valentinien qui vint le joindre au commencement de la nuit. On s'arrêta quelques heures en ce lieu, mais sans y camper, parce qu'on n'avait point apporté de bagage. L'empereur fit seulement dresser sur des pieux quelques tapis, qui lui tinrent lieu de tente. On se remit en marche avant le jour; l'armée était conduite par de bons guides. Théodose la devançait à la tête d'un corps de cavalerie; on avait pris les plus justes mesures pour surprendre Macrianus endormi.

[883] Il se nommait Sextus Pétronius Probus, et il était en même temps préfet du prétoire.—S.-M.

[884] Ses lois jusqu'au 28 juin de cette année sont datées de Trèves. On possède ensuite d'autres lois du 29 juin, du 21 et du 29 juillet, du 15 août, datées d'un lieu nommé Contionacum, endroit inconnu, mais qui paraît avoir été un palais dans les environs de Trèves.—S.-M.

[885] On voit par une loi que Valentinien se trouvait à Mayence le 6 septembre 371.—S.-M.

[886] Ce lieu est au-delà du Rhin, à une petite distance au nord de Mayence dans la principauté de Nassau.—S.-M.

[887] Pline est le premier qui ait fait mention de ces eaux thermales, sunt et Mattiaci, dit-il, l. 31, c. 2, in Germania fontes callidi trans Rhenum, quorum haustus triduo fervet. Elles devaient leur nom à une ville appelée Mattium, qui fut détruite en l'an 15 par Germanicus César, comme le rapporte Tacite, Ann. l. 1, c. 56: Cæsar, incenso Mattio, aperta populatus, vertit ad Rhenum. Ptolémée l'appelle Mattiacum, Ματτιακὸν, Geogr. lib. 2, cap. 11. Les eaux de Wisbaden n'ont pas moins de célébrité chez les modernes.—S.-M.

XXIII.

Macrianus lui échappe.

L'imprudence des soldats fit échouer l'entreprise. Les défenses de l'empereur ne purent contenir leur avidité pour le pillage. L'incendie des métairies et les cris des paysans donnèrent l'alarme à la garde du prince; on l'enleva à demi éveillé dans un chariot, et on le sauva sur des hauteurs par des défilés impraticables à une armée. Valentinien, se voyant dérober sa proie[888], s'en vengea sur le territoire ennemi, qu'il ravagea dans une étendue de cinquante milles, et revint à Trèves[889] fort mécontent d'avoir manqué une occasion ménagée avec tant de précautions. Les Allemans qui habitaient au-delà du Rhin vis-à-vis de Mayence, s'appelaient Bucinobantes[890]: pour ôter à Macrianus l'espérance de rentrer dans ce pays, l'empereur y établit pour roi Fraomarius. Le canton était tellement ruiné, que celui-ci aima mieux aller dans la Grande-Bretagne commander en qualité de tribun une cohorte d'Allemans qui s'était mise au service de l'empire, et qui se distinguait par sa valeur[891]. Valentinien donna aussi quelque commandement dans ses troupes à Bithéridus et à Hortarius, seigneurs allemans[892]; mais peu de temps après, Hortarius, accusé[893] d'entretenir de secrètes intelligences avec Macrianus, fut appliqué à la torture, et sur l'aveu qu'il fit de sa trahison, il fut brûlé vif[894].

[888] Ammien Marcellin appelle cela de la gloire: Hâc Valentinianus gloriâ defraudatus, l. 29, c. 4.—S.-M.

[889] Valentinien y était le 6 décembre.—S.-M.

[890] In Macriani locum Bucinobantibus, quæ contra Mogontiacum gens est Alamanna, regem Fraomarium ordinavit. Amm. Marc. l. 29, c. 4.—S.-M.

[891] Quem paulo postea, quoniam recens excursus eumdem penitùs vastaverat pagum, in Britannos translatum potestate tribuni Alamannorum præfecerat numero, multitudine viribusque ea tempestate florenti. Amm. Marcel. l. 29, c. 4.—S.-M.

[892] Bitheridum vero et Hortarium nationis ejusdem primates item regere milites jussit. Amm. Marc. l. 29, c. 4.—S.-M.

[893] Il fut accusé par Florentius, duc de Germanie. Amm. Marc. l. 29, c. 4.—S.-M.

[894] Conflagravit flamma pœnali. Amm. Marcel. l. 29, c. 4.—S.-M.

XXIV.

Cruautés de Valentinien dans la Gaule.

Amm. l. 29, c. 3.

Hier. chron.

La rigueur de Valentinien croissait tous les jours. Maximin, préfet des Gaules, aigrissait de plus en plus son naturel dur et impitoyable. Les accès de sa colère devenaient plus fréquents, et se marquaient dans le ton de sa voix, dans l'altération de son visage, dans le désordre de sa démarche[895]. Ceux qui jusqu'alors avaient par leurs sages remontrances travaillé à modérer ses emportements, n'osaient plus ouvrir la bouche: il n'écoutait que Maximin. Il fit assommer un de ses pages pour avoir dans une chasse découplé un chien plutôt qu'il ne fallait. Un chef de fabrique lui ayant présenté une cuirasse de fer très-bien travaillée, s'attendait à en être récompensé: il fut mis à mort parce que la cuirasse pesait un peu moins que Valentinien n'avait ordonné. Octavianus qui avait été proconsul d'Afrique[896], encourut la disgrace du prince. Un prêtre chrétien, chez qui il se tenait caché, n'ayant pas voulu le découvrir, eut la tête tranchée à Sirmium. Constantianus, écuyer de l'empereur, fut lapidé pour avoir changé, sans sa permission, quelques chevaux de son écurie. Athanase était un cocher du Cirque fort renommé: ses partisans formaient des cabales en sa faveur. Valentinien le menaça du feu s'il donnait occasion à quelque émeute; et peu de jours après il lui fit souffrir ce supplice sur un simple soupçon de magie. Africanus, célèbre avocat, ayant obtenu un gouvernement, en demandait un autre plus considérable: cette ambition pardonnable et très-ordinaire lui coûta la vie. Comme Théodose sollicitait pour lui: Eh! bien, dit l'empereur, puisqu'il n'est pas content de sa place, je vais lui en donner une autre; qu'on lui abatte la tête[897]. Cet ordre cruel fut exécuté. Claude et Salluste, tribuns de la garde, furent accusés d'avoir parlé en faveur de Procope lorsqu'il s'était révolté. Le conseil de guerre fut chargé de leur faire le procès. Comme on ne trouvait pas de preuves contre eux, l'empereur ordonna aux juges de condamner Claude à l'exil et Salluste à la mort, promettant de leur accorder leur grace. Les juges obéirent; mais Valentinien ne tint pas sa parole. Salluste fut décapité, et Claude ne revint d'exil qu'après la mort de l'empereur. Il fit périr dans les tourments de la question plusieurs personnes dont on reconnut trop tard l'innocence. Il employait, contre la coutume, des officiers de ses gardes pour arrêter les accusés; et ils répondaient sur leur vie du succès de leur commission. Mais ce qui met le comble à la barbarie, et ce qui rend ce prince presque comparable à Maximien Galérius, c'est qu'il avait deux ourses très-carnassières[898], qu'il nourrissait de cadavres. L'une portait le nom de Mica[899], l'autre d'Innocentia. Il prenait grand soin de ces cruels animaux; il avait fait placer leurs loges à côté de son appartement; des esclaves étaient chargés de les servir et d'entretenir leur férocité. Après quelques années, il donna la liberté à Innocentia, et la fit lâcher dans les forêts, étant, disait-il, content de ses services[900].

[895] Adeò ut irascentis sæpè vox et vultus et incessus mutaretur et color. Amm. Marc. l. 29, c. 3.—S.-M.

[896] Julien lui avait donné cette charge en l'an 363.—S.-M.

[897] Abi, inquit, comes: et muta ei caput, qui sibi mutari provinciam cupit. Αmm. Marc. l. 29, c. 3.—S.-M.

[898] Duas haberet ursas sævas hominum ambestrices. Amm. Marc. l. 29, c. 3.—S.-M.

[899] Mica aurea, c'est-à-dire la miette d'or.—S.-M.

[900] Innocentiam denique, post multas quas ejus laniatu cadaverum viderat sepulturas, ut benemeritam in silvas abire dimisit innoxiam. Amm. Marc. l. 29, c. 3.—S.-M.

XXV.

Lois de Valentinien.

Cod. Th. l. 3, tit. 7, leg. 1; l. 4, tit. 6, leg. 1; l. 6, tit. 7, leg. 1, tit. 9, leg. 1, tit. 11, leg. unic. tit. 14, leg. 1; l. 12, tit. 1, leg. 38;

Lib. vit. t. 2, p. 48 et 49.

Ces traits d'inhumanité qui font horreur, étaient les effets, d'un caractère fougueux et violent, et non pas d'une stupidité brutale. Ce prince avait des lumières; il fit cette année et la suivante plusieurs lois, tant pour conserver l'honneur des familles, que pour régler l'ordre politique: pour défendre les jeunes veuves de race sénatorienne, contre leur propre faiblesse, il ordonna, que celles qui seraient au-dessous de vingt-cinq ans, ne pourraient contracter un second mariage, sans le consentement de leur père, ou de leurs parents, si leur père était mort; que si leurs parents s'opposaient à leur désir, et qu'ils proposassent un autre parti, les juges civils en décideraient, et qu'en cas d'égalité entre les deux partis, on préférerait celui qui serait du choix de la femme; que, supposé que la veuve eût lieu de soupçonner que ses proches parents, devant être ses héritiers si elle mourait sans enfants, voulussent par un motif d'intérêt, empêcher ce second mariage, elle s'en rapporterait au jugement des parents plus éloignés, qui n'auraient rien à prétendre sur sa succession. Il écartait par cette loi le manège de séduction, qui altérait le sang des plus nobles familles, par des alliances mal assorties, et souvent déshonorantes. Une autre loi, par laquelle il modérait la rigueur de celle de Constantin, contre les bâtards et les concubines, ne fut pas si généralement approuvée: il déclara, que si un homme laissait des héritiers en ligne directe, il pourrait léguer à ses enfants naturels et à leur mère, le douzième de ses biens, et le quart, s'il ne laissait que des héritiers collatéraux. Valens rejeta d'abord cette loi, mais il l'adopta dans la suite. Valentinien régla les rangs entre les grandes dignités: les préfets de Rome, les préfets du prétoire, les deux généraux de la cavalerie et de l'infanterie, étaient au même degré; après eux, les questeurs, le maître des offices, les deux comtes des largesses, c'est-à-dire, l'intendant des finances et l'intendant du domaine, les proconsuls, les quatre chefs du secrétariat du prince, les comtes, qui commandaient les troupes dans les provinces d'au-delà de la mer, les vicaires des préfets. Tel était l'ordre des grandes charges de l'état; les empereurs suivants y firent quelques changements, et ajoutèrent plusieurs autres dignités. Dans ce dénombrement, je ne vois pas le comte des domestiques, quoique ce fût une dignité déja ancienne, et que Constance le nomme dans une loi avant le maître des offices; la raison en est peut-être, que c'était une charge du palais, et non pas une dignité de l'empire.

XXVI.

Valens traverse l'Asie.

Zos. l. 4, c. 13.

Them. or. 11, p. 150.

[Joan. Mal. part. 2, p. 35.]

Till. Valens, art. 11, n. 10.

Au milieu des rigueurs que Valentinien exerçait sur les peuples, l'église était tranquille; Valens au contraire, avait jusqu'alors épargné ses sujets, dans ce qui regardait le gouvernement civil, mais il affligeait l'église. Ce prince prit pour la troisième fois, la résolution d'aller à Antioche, et partit de Constantinople vers le mois de mai[901]: en traversant l'Asie, il y trouva les traces funestes des maux qu'avaient causés la famine et le tremblement de terre; les provinces, désolées et languissantes, ne se repeuplaient qu'à peine. L'empereur donnait audience aux députés qu'on lui envoyait de toutes parts, et leur accordait les graces qu'ils venaient lui demander; il se proposait deux objets, de rétablir le pays, et d'y faire dominer l'Arianisme. Il relevait les villes abattues; il ajoutait aux autres de nouveaux embellissements, ou étendait leur enceinte: on nettoyait les ports bouchés par les sables, ou comblés de vase; on travaillait à rendre les grands chemins plus praticables; tout semblait ranimé par la présence du prince. Il partagea plusieurs provinces: Tyanes devint métropole de la seconde Cappadoce; et Iconium, de la seconde Pisidie: quelques auteurs lui attribuent la nouvelle division de la Palestine, de la Cilicie, de la Syrie, de la Phénicie et de l'Arabie; mais d'autres, prétendent avec plus de vraisemblance, que ces provinces ne furent partagées, les unes en deux, les autres en trois, que sous le règne de Théodose ou d'Arcadius. Nous avons déja observé, que cette multiplication de départements aggravait le fardeau des peuples, en multipliant les officiers.

[901] La dernière des lois qu'il rendit pendant son séjour à Constantinople est datée du 7 avril de l'an 371.—S.-M.

XXVII.

S. Basile lui résiste.

Greg. Naz. or. 20, t. 1, p. 345-355.

Greg. Nyss. l. 1, contra Eunom. t. 2, p. 312-315.

Theod. l. 4, c. 19.

Socr. l. 4, c. 26.

Soz. l. 6, c. 16.

Ruf. l. 12, c. 9.

Basil. ep. 104, 110, 111, 279, 280 et 281.

Valens, après avoir fait quelque séjour à Ancyre[902], passa en Cappadoce; devant lui, marchait le préfet Modestus, en apparence pour disposer ce qui était nécessaire à la réception de l'empereur, mais en effet pour préparer un triomphe à l'Arianisme, qui s'établissait dans tous les lieux où passait Valens. On chassait les évêques orthodoxes; on les exilait, on confisquait leurs biens; on installait en leur place des hérétiques, dont l'empereur avait à sa suite, une nombreuse recrue; c'était un orage sorti de la Propontide, qui traversait la Bithynie, la Galatie, et venait fondre sur la Cappadoce. Basile était assis depuis peu sur le siége de Césarée, capitale de cette province; l'empereur avait en vain employé les plus puissants du pays pour traverser son élection: ce prélat fut un rempart inébranlable, contre lequel vinrent se briser toutes les forces de l'hérésie. Valens, en approchant de Césarée, envoya Modestus pour l'intimider, et l'obliger à recevoir les Ariens dans sa communion: le préfet manda Basile, et d'un ton fier et menaçant, il lui reprocha d'abord son opiniâtreté à rejeter la doctrine, que l'empereur avait embrassée; comme il le voyait inflexible: Ne savez-vous donc pas, lui dit-il, que je suis le maître de vous dépouiller de vos biens, de vous exiler, de vous ôter même la vie? Celui qui ne possède rien, répondit le prélat, ne peut rien perdre, à moins que vous ne vouliez peut-être m'arracher ces misérables vêtements, et un petit nombre de livres qui font toute ma richesse: quant à l'exil, je ne le connais pas: toute la terre est à Dieu; elle sera partout ma patrie, ou plutôt le lieu de mon passage: la mort me sera une grace; elle me fera passer dans la véritable vie; il y a même long-temps que je suis mort à celle-ci. Ce discours, animé de la seule et vraie philosophie, mais tout nouveau pour les oreilles d'un homme de cour, étonna le préfet: Personne, dit-il, ne m'a encore parlé avec une pareille hardiesse. C'est apparemment, lui repartit froidement Basile, que vous n'avez encore rencontré aucun évêque. Modestus ne put s'empêcher d'admirer la fermeté de cette ame intrépide: il alla rendre compte à l'empereur, du peu de succès de sa commission: Prince, lui dit-il, nous sommes vaincus par un seul homme: n'espérez ni l'effrayer par des menaces, ni le gagner par des caresses; il ne vous reste que la violence. Valens ne jugea pas à propos d'employer d'abord cette voie; il craignait le peuple de Césarée, et sentait, malgré lui, du respect pour le saint prélat.

[902] Valens se trouvait dans cette ville le 13 juillet.—S.-M.

XXVIII.

Valens tremble devant S. Basile.

Il passa l'hiver en cette ville; le jour de l'Epiphanie, il se rendit à l'église avec sa garde, et se mêla parmi les fidèles, pour avoir l'honneur de communiquer avec eux, du moins en apparence; mais quand il entendit le chant des psaumes, qu'il vit la modestie de ce grand peuple, le bel ordre et la majesté toute céleste qui régnaient dans le sanctuaire, le prélat, debout à la tête de son clergé, aussi recueilli, aussi immobile, que s'il ne se fût passé autour de lui rien d'extraordinaire, ceux qui l'environnaient, pénétrés d'un profond respect, plus semblables à des anges qu'à des hommes; ce prince demeura comme ébloui et glacé de crainte. Lorsque ensuite il se fut avancé pour présenter son offrande, comme aucun des ministres sacrés, ne venait la recevoir selon l'usage, parce qu'on ignorait si Basile voudrait l'accepter; alors saisi d'un tremblement soudain, il eut besoin d'être soutenu par un des prêtres, qui s'aperçut de sa faiblesse: Basile crut devoir user de condescendance, il reçut l'offrande de Valens. En vain, pour ébranler le saint évêque, l'empereur le fit tenter, tantôt par des magistrats, tantôt par des officiers d'armée, tantôt par ses eunuques, et surtout par le grand-chambellan nommé Mardonius: il voulut avoir lui-même, un entretien avec Basile. Le prélat, par son éloquence toute divine, confondit Valens, sans sortir des bornes du respect[903]; et il imposa silence avec une liberté apostolique, à un officier du palais[904], qui osait le menacer en présence du prince. Cette conversation adoucit le cœur de Valens: il donna à l'église de Césarée plusieurs terres de son domaine, pour subvenir à la subsistance des pauvres, et au soulagement des malades.

[903] Un passage de la chronique de S. Jérôme, qui ne se trouve pas dans tous les manuscrits de cet ouvrage, semblerait imputer à S. Basile un peu trop de hauteur dans la conduite qu'il tint à cette époque. Basilius, dit-il, Cæsariensis episcopus Cappadociæ clavus habetur ... qui multa continentiæ et ingenii bona uno superbiæ malo perdidit.—S.-M.

[904] Ce personnage s'appelait Démosthénès. Il avait été intendant de la cuisine de l'empereur. Comme dans ses argumentations théologiques, il se servait de termes qui rappelaient son ancien métier, il s'attira, de la part de l'évêque de Césarée, d'assez mordants sarcasmes.—S.-M.

XXIX.

Mort de Valentinien Galate.

Mais les évêques Ariens étouffèrent bientôt ces dispositions favorables. L'exil de Basile fut arrêté; tout était prêt pour son départ: les fidèles étaient dans les larmes, et les Ariens dans la joie; il ne s'agissait plus que de signer l'ordre. La main de l'empereur se refusa constamment à sa volonté: elle trembla, sans pouvoir tracer aucune lettre, toutes les fois qu'il voulut la contraindre à cet injuste ministère. Un autre accident, porta dans le même temps à Valens un coup bien plus sensible; son fils unique, Valentinien Galate, tomba dangereusement malade; après avoir épuisé tous les remèdes humains, l'empereur eut recours à Basile. Le saint vint au palais: sa seule présence, calma d'abord la violence de la maladie, et sur la promesse que lui fit Valens, qu'il lui permettrait d'instruire le jeune prince dans les principes de la doctrine catholique, ses prières achevèrent la guérison; mais l'empereur, plus fidèle aux engagements pris avec Eudoxe qu'à la parole donnée à Basile, ayant peu après fait baptiser son fils par les Ariens, ce prince retomba malade et mourut[905]. Valens et Dominica, affligés de ce malheur, envoyèrent prier Basile, d'employer son crédit auprès de Dieu, pour détourner la mort dont ils se croyaient eux-mêmes menacés. Le préfet Modestus s'adressa aussi à saint Basile, dans une grande maladie; et reconnaissant, dans la suite, qu'il lui était redevable de la vie, il devint son protecteur; on voit par plusieurs lettres du saint, que Modestus n'osait rien refuser à sa recommandation.

[905] On voit, par le récit détaillé, mais un peu confus, de l'historien arménien Faustus de Byzance (l. 4, c. 5, 6 et 7), que le patriarche d'Arménie, Nersès, se trouvait à Césarée à l'époque de la mort du fils de Valens. On y peut reconnaître que le pontife arménien y fut, comme tous les autres prélats catholiques, en butte aux persécutions de l'empereur. Seulement la narration de l'auteur est tellement embrouillée, qu'il est difficile d'y distinguer ce qui appartient à la persécution que Nersès éprouva sous Constance et dont j'ai déjà parlé ci-devant, t. 2, p. 222, l. X, § 9, et ce qui concerne la persécution de Valens, qui toutes deux furent suscitées par les Ariens. On peut remarquer aussi que Nersès était venu à Césarée, lorsque Eusèbe en était encore archevêque et qu'il assista à l'exaltation de S. Basile, qui lui succéda en l'an 370 (Faust. Byz. l. 4, c. 8). Le patriarche d'Arménie était sans doute venu dans cette ville, pour être plus à portée de solliciter les secours des Romains, qu'il ne cessait de réclamer pour son pays, et pour se mettre à l'abri des troubles qui agitaient sa patrie. La présence de Nersès, dans la ville de Césarée, à cette époque, suffit pour faire voir, que c'est à lui qu'il faut appliquer le nom de Nersès, qui se trouve parmi les signatures des trente-deux évêques, qui souscrivirent la lettre adressée, en l'an 372, aux évêques d'Italie et de l'Occident par S. Basile et la plupart des évêques d'Orient (S. Basil. ep. 92, t. 3, p. 183). Ce n'était donc pas Barsès, évêque d'Édesse, qui vivait à la même époque comme Henri Valois (ad Theod. l. 5, c. 4), et Tillemont (Hist. eccles. t. 9, S. Basile, not. 52), l'ont cru sans raison suffisante.—S.-M.

XXX.

S. Basile arrête une sédition dans Césarée.

Quelque temps après que Valens fut parti de Césarée, le saint évêque y apaisa une sédition que l'attachement de son peuple à sa personne avait excitée. Eusèbe, gouverneur du Pont et de la Cappadoce, oncle de l'impératrice, et dévoué aux Ariens, saisissait toutes les occasions de chagriner Basile. Un de ses assesseurs, devenu éperdûment amoureux d'une veuve de famille illustre, voulait la contraindre à l'épouser; pour éviter ses poursuites soutenues de l'autorité du gouverneur, elle se réfugia dans l'église, auprès de la table sacrée. Le magistrat voulant forcer cet asile, Basile prit la défense de cette femme; il s'opposa aux gardes envoyés pour la saisir, et lui procura les moyens de s'échapper: le gouverneur, irrité, cita Basile devant son tribunal; et le traitant comme un criminel, il ordonna de le dépouiller et de lui déchirer les flancs, avec des ongles de fer; le prélat se contenta de lui dire: Vous me ferez un grand bien si vous m'arrachez le foie, qui me cause de perpétuelles douleurs. Mais les habitants, apprenant aussitôt le péril de leur évêque, entrent en fureur: hommes, femmes, enfants, armés de tout ce qu'ils rencontrent, accourent avec des cris terribles à la maison d'Eusèbe; chacun brûle d'envie de lui porter le premier coup; ce magistrat un moment auparavant si fier et si intraitable, tremblant pour-lors, se jette aux pieds de sa victime; il n'eut pas besoin de prières: Basile, délivré des mains des bourreaux, alla au-devant du peuple; sa seule vue calma la sédition, et sauva la vie à celui qui lui préparait une mort cruelle.

An 372.

XXXI.

Valens à Antioche.

Idat. chron.

Liban. vit. t. 2, p. 48 et 49.

Them. or. 12, p. 156 et 157.

Socr. l. 4, c. 17.

Theod. l. 4, c. 25 et 26.

Soz. l. 6, c. 17.

Valens arriva enfin à Antioche[906] au mois d'avril, sous le consulat de Modestus et d'Arinthée. Libanius, dont la faveur était passée, commença par l'ennuyer d'un long panégyrique, dont on ne lui permit de prononcer que la moitié. Des soins plus importants occupaient Valens; il se partageait, entre les préparatifs de la guerre de Perse, et le dessein qu'il avait formé, de détruire dans ses états la foi de Nicée. Pour rendre la persécution moins odieuse, il permit l'exercice de toutes les superstitions: les sacrifices se renouvelèrent; on célébrait publiquement les fêtes de Jupiter, de Cérès, de Bacchus; la liberté n'était refusée qu'aux catholiques. Mélétius fut banni pour la troisième fois; les fidèles de sa communion, exclus des églises où ils s'assemblaient, étaient contraints de célébrer les saints mystères hors de la ville; poursuivis partout et chassés par les soldats, ils changeaient tous les jours de retraite; plusieurs expirèrent dans les tourments, un grand nombre fut précipité dans l'Oronte. Ces rigueurs, loin de les abattre, animaient et fortifiaient leur zèle; les moines accouraient de leurs solitudes, pour soutenir le courage de leurs frères. Un jour, Valens se promenant dans une galerie de son palais qui donnait sur l'Oronte, vit passer au bord du fleuve un homme mal vêtu et courbé de vieillesse; on lui dit que c'était le moine Aphraatès, respecté de tous les catholiques d'Antioche: Où vas-tu? lui dit l'empereur, tu devrais te tenir renfermé dans ta cellule. Prince, lui repartit le vieillard, vous embrasez l'église de Dieu; et quand le feu est à la maison, il faut sortir, pour travailler à éteindre l'incendie. On dit, que l'église eut alors obligation à Thémistius. Cet orateur, déiste dans le cœur, quoique idolâtre dans la pratique, représenta à l'empereur qu'il en était de la religion, comme de tous les arts qui se perfectionnent par la dispute: que les diverses sectes étaient autant de différentes voies, qui toutes aboutissaient au même terme, c'est-à-dire à Dieu même: que la contrariété des opinions sur la nature divine, entrait dans les vues de l'Être suprême, qui a voulu se cacher aux hommes; et que la diversité de culte, loin de lui déplaire, lui était aussi agréable, que la différence du service l'est dans une armée à un général, dans une maison à un père de famille. Des raisons si absurdes firent, dit-on, quelque impression sur un prince faible et ignorant; sans s'adoucir tout-à-fait, il relâcha beaucoup de sa cruauté, et tourna sa principale attention sur les affaires de la Perse[907].

[906] On voit, par les lois de Valens, que ce prince était à Séleucie, près de l'embouchure de l'Oronte, le 4 avril de l'an 372, et qu'il se trouvait à Antioche, le 13 du même mois. Il paraît qu'il fit, vers le même temps, un voyage dans la Syrie; car une autre loi nous le présente à Béryte en Phénicie, le 5 juin de la même année.—S.-M.

[907] Les paragraphes 32, 33, 34 et une partie du 35e, qui, dans les premières éditions, retraçaient d'une manière très-imparfaite les révolutions survenues dans l'Arménie, avant l'arrivée de Valens à Antioche, ont été transportés avec les additions convenables, à leur véritable place chronologique. Voyez ci-devant, liv. XVII, § 3-13 et § 57-67.—S.-M.

XXXII.

[Nouvelles intrigues de Sapor en Arménie.]

[Amm. l. 27, c. 12.

Them. or. 10, p. 243.

Faust. Byz. l. 5, c. 6.

Mos. Chor. l. 3, c. 38.]

[—Valens fut à peine arrivé à Antioche, qu'il y rassembla des troupes, qu'il se hâta de faire marcher vers l'Arménie, pour y renforcer les corps qui étaient cantonnés dans ce royaume, où il y avait lieu de craindre que Sapor ne fît de nouvelles tentatives. Après les défaites du roi de Perse, et la retraite des armées persanes, le jeune roi Para s'était occupé de réparer les maux que ses états avaient soufferts. Pendant quelques temps il se laissa guider par les conseils du connétable et du patriarche Nersès; il ne prit que de sages mesures. Les princes de Camsar furent remis en possession des provinces de Schirag et d'Arscharouni[908], dont ils avaient été dépouillés par Arsace; ce fut la récompense de la valeur qu'ils avaient montrée à la bataille de Dsirav. Tous les autres dynastes, qui avaient aussi éprouvé des confiscations sous le gouvernement tyrannique de son père, en furent amplement dédommagés. Cette conduite qui semblait promettre un excellent roi, ne se soutint pas long-temps. Le fils d'Arsace était bien jeune[909], et les corrupteurs de son père se trouvaient encore à sa cour; le goût des plaisirs s'empara de lui, il négligea tout-à-fait les soins du gouvernement; sa faiblesse, son inexpérience et ses inclinations vicieuses, ramenèrent le désordre et rendirent l'espérance à Sapor. Enfin quand Valens fit repartir[910] Arinthée], les affaires d'Arménie avaient changé de face. Sapor qui savait prendre toute sorte de formes, souple et insinuant, fier et intraitable selon la diversité des circonstances et de ses intérêts, avait séduit la simplicité du jeune prince, en lui promettant son alliance et sa protection. Il l'avertissait, avec une bienveillance apparente, qu'il exposait sa dignité et même sa personne; que Cylacès et Artabannès ne lui laissaient que le nom de souverain; qu'il était en effet leur esclave: et que n'avait-il pas à craindre de deux perfides, qu'il semblait par une aveugle confiance inviter à une troisième trahison[911]? [Cylacès qui, comme nous l'avons déja vu[912], avait été laissé à Gandsak-Schahastan ou Tauriz, avec un corps de trente mille hommes d'élite, pour observer les Persans, était entré, dit-on, en correspondance avec Sapor. Il devait, à ce qu'on assurait, lui livrer son souverain, le général Térentius, et le connétable. De grands trésors auraient été sa récompense. Tels étaient les crimes dont l'accusaient Gnel, prince des Andsévatsiens[913] et plusieurs des officiers employés dans l'armée de l'Atropatène. Ils en avaient secrètement averti le roi. Ces imputations, vraies ou fausses[914], firent impression sur l'esprit de Para; il écrivit aussitôt à Cylacès pour qu'il laissât son armée sous les ordres de Gnel, et qu'il vînt sur-le-champ à la cour, afin de s'entendre avec lui, voulant, disait-il, l'envoyer vers Sapor, qu'il avait dessein de reconnaître pour son seigneur suzerain. Cylacès s'empressa de quitter son camp, pour se rendre auprès du roi, qui, pendant plusieurs jours, le combla de distinctions flatteuses, pour mieux cacher le triste sort qu'on lui préparait. Un auteur contemporain[915], qui raconte tous ces faits, ne balance pas à regarder la trahison de Cylacès comme avérée; il est cependant permis d'en douter. Le mécontentement que la mort de ce ministre causa aux Romains, qui ne cessèrent d'en faire de vifs reproches au roi d'Arménie[916], est une preuve au moins qu'ils le regardaient comme sincèrement attaché à leur parti, qui était celui des serviteurs fidèles de Para. En examinant avec attention tous les indices, on est plus disposé à croire que Cylacès et Artabannès, périrent victimes des intrigues de la faction, qui plus tard par ses imprudents conseils causa la perte du jeune roi d'Arménie. Gnel, prince des Andsévatsiens, qui en était le chef à ce qu'il paraît, ne fut peut-être qu'un aveugle instrument mis en œuvre par l'astucieuse politique de Sapor. Le roi de Perse, qui n'oubliait jamais l'accomplissement de ses projets, voulait se venger de deux hommes dont il redoutait l'habileté, et qui déja lui avaient ravi sa conquête. Quoiqu'il en soit], Para trop crédule, fit égorger ses deux ministres, et envoya leurs têtes à Sapor, comme un gage de sa soumission[917]. L'Arménie alors sans conseil et sans défense allait être [encore une fois] la proie du roi de Perse, si Arinthée ne fût arrivé à propos pour la mettre à couvert[918]. Sapor, désespéré de perdre le fruit de son crime, n'osa cependant entrer dans le pays; il envoya des députés à Valens pour le sommer d'observer le traité, et de ne prendre aucun parti dans les démêlés des Perses et des Arméniens[919]. Ces envoyés ne furent pas écoutés.

[908] Voy. t. 1, p. 408, not. 1, liv. VI, § 14.—S.-M.

[909] Etiam tum adultum, dit Ammien Marcellin, l. 30, c. 1.—S.-M.

[910] Il paraîtrait qu'après la défaite et l'expulsion des Perses, Arinthée était rentré sur le territoire de l'empire. Ce fait n'est pas énoncé positivement dans les auteurs anciens que nous possédons; mais on peut le déduire de leur récit. Les expressions dont Ammien Marcellin se sert en parlant de ce général, font voir assez clairement qu'il se rendit deux fois en Arménie. La première il vint secourir Para, après la mort de Pharandsem; quas ob causas ad eas regiones Arinthæus cum exercitu mittitur comes, suppetias laturus Armeniis. Amm. Marc. l. 27, c. 12. L'assistance d'Arinthée, comme on l'a vu, l. XVII, § 64, rétablit Para sur son trône. Ce fut après cette heureuse restauration qu'éclatèrent les intrigues qui agitèrent la cour d'Arménie et amenèrent la perte des deux ministres Cylacès et Artabannès. Arinthée n'était pas alors en Arménie; car Faustus de Byzance, en racontant, liv. 5, c. 6, la conspiration vraie ou supposée de Cylacès, ne parle que du projet de faire périr le général Térentius avec le roi, pour remettre l'Arménie au pouvoir des Persans. Si Arinthée avait été alors dans ce pays, il eût été non moins important pour les conjurés de s'assurer de sa personne. Enfin la mort de Cylacès et d'Artabannès, qui jeta le plus grand désordre dans l'Arménie, aurait livré ce pays aux Perses sans coup férir, sans l'arrivée d'Arinthée, dit Ammien Marcellin, l. 27, c. 12, hac clade latè diffusâ, Armenia omnis perisset impropugnata, ni Arinthæi adventu territi Persæ eam incursare denuò distulissent. Après cette explication, il est évident que l'historien romain fait allusion, dans sa brève narration, aux deux voyages que le général Arinthée fit en Arménie. Il est probable que cet officier, après sa première campagne d'Arménie, était venu à Antioche auprès de Valens qui, en récompense de ses services, le fit consul pour l'année 372.—S.-M.

[911] Inter quæ Sapor immensum quantùm astutus, et cum sibi conduceret humilis aut elatus, societatis futuræ specie Param ut incuriosum sui per latentes nuntios increpabat, quod majestatis regiæ velamento Cylaci serviret et Artabanni. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.

[912] Voyez p. 382, liv. XVII, § 66.—S.-M.

[913] Ce pays était situé dans la partie méridionale de l'Arménie, au milieu des montagnes des Curdes. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 131.—S.-M.

[914] Il est bien difficile de croire en effet que les deux ministres, dont les officiers romains ne cessèrent de reprocher la mort à Para, fussent des partisans de Sapor, qu'ils avaient si fortement offensé, en lui ravissant l'Arménie; il est évident que les récits arméniens, qui les chargent d'une dernière trahison, ne font que nous exposer les accusations de leurs ennemis.—S.-M.

[915] Cet auteur est Faustus de Byzance. Il raconte, avec toute la longueur et la satisfaction d'un ennemi, les ruses et les finesses qui furent employées pour attirer le ministre à la cour.—S.-M.

[916] Scribendo ad comitatum assiduè Cylacis necem replicabat et Artabannis. Amm. Marc. l. 30, c. 1.—S.-M.

[917] Quos ille præceps blanditiarum illecebris interfecit, capitaque cæsorum ad Saporem ut ei morigerus misit. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.

[918] Armenia omnis perisset impropugnata, ni Arinthæi adventu territi Persæ eam incursare denuò distulissent. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.

[919] Hoc solo contenti, quòd ad imperatorem misêre legatos, petentes nationem eamdem, ut sibi et Joviano placuerat, non defendi. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.

XXXIII.

Valens envoie des troupes dans l'Ibérie.

Amm. l. 27, c. 12.

Themist. or. 11, p. 148 et 149.

Dans le même temps Térentius [avec douze légions] remenait Sauromacès en Ibérie[920]. Comme il approchait du fleuve Cyrus[921], Aspacurès vint offrir de partager le royaume avec son cousin[922]: il protestait qu'il céderait volontiers tout le pays à Sauromacès, s'il ne craignait pour son fils[923], qui était en otage entre les mains des Perses. On envoya consulter l'empereur, qui, pour éviter une guerre, consentit au partage de l'Ibérie. Le Cyrus fit la séparation des états des deux princes[924]. Sauromacès prit pour sa part les provinces limitrophes de l'Arménie et de la Lazique[925]; il laissa à son cousin les pays qui confinaient à l'Albanie et à la Perse[926]. Sapor se plaignit hautement de l'infidélité des Romains, qui sans égard, disait-il, pour ses justes remontrances, envoyaient des troupes en Arménie contre la foi des serments, et disposaient en souverains du royaume d'Ibérie. Il déclara le traité rompu, et ne songea plus qu'à lever une armée, et à tirer des secours de ses alliés et de ses vassaux, afin de ruiner au printemps prochain toutes ces entreprises de la politique romaine[927].

[920] Quibus repudiatis, Sauromaces pulsus, ut antè diximus, Iberiæ regno, cum duodecim legionibus et Terentio remittitur. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.

[921] Ce fleuve, qu'on appelle à présent le Kour, traversait l'Ibérie dans toute sa largeur de l'ouest à l'est, et la divisait en deux parties presque égales, comme il fait actuellement pour la Géorgie. Les Géorgiens lui donnent le nom de Mtkvari. V. mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 38.—S.-M.

[922] Et eum amni Cyro jam proximum Aspacures oravit, ut sociâ potestate consobrini regnarent. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.

[923] Si les éditeurs d'Ammien Marcellin ont bien lu les manuscrits de cet auteur, ce dont j'ai beaucoup de raisons de douter, le fils d'Aspacurès s'appelait Ultra. Voici le passage où il en est question: Quod Ultra ejus filius obsidis lege tenebatur adhuc apud Persas. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.

[924] Quæ imperator doctus, ut concitandas ex hoc quoque negotio turbas consilio prudentiâque molliret, divisioni adquievit Iberiæ: ut eam medius dirimeret Cyrus. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.

[925] Voyez, au sujet de la Lazique, ce que j'ai dit ci-devant, p. 372, not. 1, liv. XVII, § 63.—S.-M.

[926] Sauromaces Armeniis finitima retineret et Lazis, Aspacures Albaniæ Persisque contigua. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.

[927] His percitus Sapor, pati se exclamans indigna, quòd contra fœderum textum juvarentur Armeniæ, et evanuit legatio quam super hoc miserat corrigendo, quodque se non assentiente nec conscio dividi placuit Iberiæ regnum; velut obseratis amicitiæ foribus vicinarum gentium auxilia conquirebat, suumque parabat exercitum, ut serenata cœli temperie subverteret omnia, quæ ex re sua struxêre Romani. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.

XXXIV.

Valens à Edesse.

Socr. l. 4, c. 18.

Theod. l. 4, c. 17.

Soz. l. 6, c. 18.

Valens n'attendit pas si long-temps. Il eut encore assez de troupes pour former une troisième armée, à la tête de laquelle il marcha lui-même vers la Mésopotamie, à dessein de braver le roi de Perse. Ayant passé l'Euphrate, il prit sa route par Édesse, d'où il avait chassé l'évêque Barsès[928] pour y établir un Arien. A son arrivée, il trouva tout le peuple catholique assemblé dans une plaine hors de la ville, parce que les églises étaient au pouvoir des hérétiques. Il s'emporta contre le préfet Modestus jusqu'à le frapper, lui reprochant de négliger l'exécution de ses ordres. Il lui commanda de dissiper ces séditieux à coups d'épée, s'ils étaient désormais assez hardis pour s'assembler. Modestus devenu, depuis sa guérison, moins vif pour les intérêts de l'Arianisme, fit secrètement avertir les catholiques; il voulait les sauver du massacre dont ils étaient menacés. Dès le lendemain tous accoururent au même lieu avec plus d'ardeur que jamais. Le préfet dans la triste alternative ou de répandre du sang, ou de s'attirer la disgrace du prince, prit le parti d'obéir et de se transporter dans la plaine. En y allant, il aperçut une femme dont les cheveux et les vêtements en désordre montraient assez son empressement: elle traînait un enfant par la main, et se faisait passage à travers les soldats dont le préfet était accompagné. Modestus l'ayant fait arrêter pour lui demander où elle courait avec tant de hâte, elle répondit qu'elle craignait d'arriver trop tard à l'assemblée des fidèles, où nous allons, dit-elle, recevoir le martyre. Et pourquoi, lui dit le préfet, menez-vous cet enfant? C'est mon fils, repartit-elle, je veux qu'il soit couronné avec nous. Modestus retourna aussitôt rendre compte à l'empereur de la résolution des catholiques; et Valens convaincu que la violence tournerait à sa honte et à leur gloire, révoqua ses ordres et sortit d'Edesse.

[928] Cet évêque, nommé Barsa par les auteurs syriens, passa du siége de Harran à celui d'Édesse en l'an 361, et il mourut en exil dans la Thébaïde, au mois de mars 378. Il eut pour successeur S. Eulogius.—S.-M.

XXXV.

Il traverse la Mésopotamie.

Them. or. 11, p. 149, et ibi not.

Il s'approcha du Tigre sans rencontrer d'ennemis[929]. Il n'eut à combattre que les incommodités du climat, dont les chaleurs excessives produisirent dans son armée beaucoup de maladies. Il se fit aimer de ses soldats par le vif intérêt qu'il prit à leur soulagement. On loua surtout ses soins infatigables pour rétablir la santé du plus distingué de ses généraux. On croit que c'était le comte Victor. Dans le cours de cette expédition, il réduisit, sans tirer l'épée, une tribu de Sarrasins[930]. Il retourna ensuite passer l'hiver à Antioche[931].

[929] Ἀυτὸς δὲ τῷ Εὐφρὰτῃ ἐφορμᾷ, καὶ τῷ Τίγρητι. Themist. or. 11, p. 149.—S.-M.

[930] Thémistius se contente de dire, or. 11, p. 149, que c'était une portion considérable des Barbares voisins (de l'empire), οὐκ ὀλίγην μοῖραν τῶν προσοικούντων Βαρβάρων. Le même orateur parle encore d'une nation plus infidèle que les anciens Thessaliens, ἀπιστοτέρου ὄντος τῶν πάλαι Θεσσαλῶν, qui, toujours déchirée par des guerres intestines, ὥστε ἀλλήλοις ἔτι καὶ νῦν διαφέρονται, restait cependant fidèle aux Romains, Ῥωμαὶοις δὲ συμφέρονται, καὶ συμπνέουσι. Dans leurs rapports entre eux, ajoute-t-il, ils se laissent guider par leur caractère naturel, τῇ μὲν φύσει χρῶνται πρὸς ἑαυτοὺς, mais, dans leur conduite avec l'empereur, ils suivent la loi de la nécessité, τῇ δὲ ἀνάγκῃ πρὸς Βασιλέα. Tous ces détails s'appliquent si bien à l'Arménie, et ils donnent une idée si juste des troubles qui agitaient ce malheureux royaume, qu'on doit en conclure que Thémistius avait ce pays en vue dans cette partie de son discours.—S.-M.

[931] On apprend de la Chronique de Malala (part. 2, p. 30), que Valens entra, avec son armée, dans Antioche, le 10 novembre, 14e indiction, c'est-à-dire en l'an 371. C'était sans doute au retour de son expédition de Perse. Il faut qu'il y ait une légère erreur dans l'indication chronologique du chroniqueur syrien; car il est constant qu'au commencement de l'année suivante 372, Valens n'était pas encore arrivé à Antioche. Au lieu de la 14e, il faut sans doute lire la 15e indiction, et placer, par conséquent, au 10 novembre 372, le retour de Valens à Antioche. Le même auteur rapporte qu'il s'y arrêta pour traiter de la paix avec les Perses, ἕνεκεν τοῦ ποιῆσαι μετὰ Περσῶν τὰ πάκτα τῆς εἰρήνης. Ceci n'a rien d'étonnant; car Valens, pendant tout le temps de son séjour dans l'Orient, y fut aussi occupé de paix que de combats. Il est plus difficile de savoir ce qu'on doit penser d'un fait que rapporte ensuite le même historien. Selon lui, Valens fit une paix de sept ans avec les Perses, ἐποίησε τὰ πάκτα, ἐπὶ ἔτη ἑπτὰ, τῶν Περσῶν αἰτησάντων εἰρήνην, qui, ajoute-t-il, lui rendirent la moitié de Nisibe, καὶ παραχωρησάντων τὸ ἥμισυ τοῦ Νιτζίβιος. Il est probable qu'il s'agit plutôt ici du territoire, que de la place de Nisibe; mais du reste on ne trouve ailleurs aucun renseignement sur ce fait; il est donc impossible de déterminer jusqu'à quel point il est exact.—S.-M.

XXXVI.

[Le roi d'Arménie soumet tous les rebelles de ses états.]

[Faust. Byz. l. 5, c. 8-19.

Themist. or. 11, p. 149.]

—[Les troupes envoyées en Arménie par Valens, sous les ordres d'Arinthée, n'avaient pas seulement assuré la délivrance complète de ce royaume; elles s'étaient encore portées dans l'Ibérie, tandis que d'autres corps s'avançaient vers l'Albanie et pénétraient jusqu'au mont Caucase[932]. L'accroissement et les progrès des armées romaines, laissèrent le connétable Mouschegh libre d'employer les forces du royaume, pour faire rentrer dans le devoir tous les dynastes et les seigneurs dont la défection criminelle avait amené et prolongé les malheurs de l'Arménie. Pendant que Valens occupait Sapor sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, le connétable soumettait les cantons de l'Atropatène[933], de la Médie[934], de la Cordouène[935], et de Norschiragan[936], ainsi que les peuplades du mont Tmoris[937], qui s'étaient soustraites à l'obéissance du roi d'Arménie; il en exigeait de forts tributs et des otages, destinés à garantir leur soumission future. Il attaqua ensuite la Caspiène[938] et les cantons arrosés par le Cyrus, et limitrophes de l'Albanie; les dynastes de l'Otène[939], d'Artsakh[940], de Gardman[941], de la Sacassène[942], furent défaits et contraints de livrer également des otages. La ville de Phaïdakaran[943], signalée par plus de haine dans sa révolte contre le roi d'Arménie, fut traitée avec plus de rigueur. Le connétable passa de là dans l'Ibérie, et ce pays éprouva tout le poids de sa colère. Le seigneur de la Gogarène[944], commandant héréditaire de la frontière septentrionale de l'Arménie, fut décapité, sa femme et ses enfants emmenés captifs; tous ceux qui avaient partagé sa trahison éprouvèrent un traitement pareil; le pays fut mis à feu et à sang. Tous les individus de la race de Pharnabaze[945], qui tombèrent entre les mains de Mouschegh, furent mis en croix, et, non moins cruel que les Perses, c'est par des dévastations sans nombre qu'il marqua partout son passage. Tel était l'usage alors. La victoire ou la défaite devenaient assez indifférentes à des peuples, qui, quelles que fussent les décisions de la fortune, avaient toujours les mêmes maux à attendre. Le connétable termina son expédition, qui embrassa presque toute la circonférence du royaume, par les provinces situées du côté du sud-ouest, sur les frontières de la Mésopotamie. Il entra successivement dans l'Arzanène, la Sophène, l'Anzitène et l'Ingilène[946], où il commit les mêmes ravages; la dernière ne put être protégée par le droit d'asyle[947] dont elle jouissait, tout y fut réduit en servitude. Ces actes d'une justice, peut-être un peu trop sévère, augmentèrent beaucoup le nombre déja très-considérable des ennemis du connétable: ils contribuèrent à accroître les jalousies et les haines qui divisaient depuis si long-temps la noblesse arménienne. Le roi était trop faible d'âge et de caractère pour faire cesser les troubles et les intrigues qui, en divisant sa cour et en l'éloignant de son connétable, menaçaient de replonger l'état dans les malheurs dont il était à peine délivré.]—S.-M.

[932] Καὶ οἱ μὲν στρατηγοὶ οὕτω χωρὶς περιστάντες · ὁ μὲν, τοῦ Καυκάσου ἀποπειρᾶται ὁ δὲ Ἀλβανῶν, καὶ Ἰβήρων · ὁ δὲ ἀνασωζεται Ἀρμενίους. Themist. or. 11, p. 149.—S.-M.

[933] Voy. t. 1, p. 408, not. 3, liv. VI, § 14, et ci-devant p. 278, not. 1, liv. XVII, § 5.—S.-M.

[934] La Médie portait en arménien le nom de Marastan, et les Mèdes celui de Mar ou Mark. Cette dénomination s'appliquait à toutes les régions montagneuses situées au sud-est de l'Arménie et même à l'Atropatène.—S.-M.

[935] Voyez t. 2, p. 284, not. 2, liv. X, § 55.—S.-M.

[936] Pays sur les bords du Tigre limitrophe de l'Assyrie, au sujet duquel il faut voir ci-dev. p. 287, not. 1; liv. XVII, § 8.—S.-M.

[937] Cette montagne était située dans la Gordyène ou Cordouène. Elle communiquait même son nom à une grande partie de cette province. On y trouvait une forteresse du même nom qui est souvent mentionnée dans les anciens auteurs arméniens et qui était réputée imprenable. Voyez à ce sujet mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 177.—S.-M.

[938] Voyez, au sujet de ce canton, ce que j'ai dit ci-dev. p. 286, not. 2, liv. XVII, § 8.—S.-M.

[939] L'Otène, appelée Oudi par les Arméniens, formait une des quinze grandes divisions de l'Arménie, du temps des Arsacides. Elle était à l'extrémité septentrionale du royaume et limitrophe de l'Ibérie. Voy. mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 86-91.—S.-M.

[940] Voyez ci-dev. p. 287, not. 6, liv. XVII, § 8.—S.-M.

[941] Voyez ci-dev. p. 287, not. 5, liv. XVII, § 8.—S.-M.

[942] Ce pays, mentionné par Strabon seul, l. 11, p. 528, était appelé Schikaschen par les anciens Arméniens; il paraît avoir répondu à une partie considérable de la grande province de Siounie, située entre le Cyrus et l'Araxes. Voyez ce que j'en ai dit dans mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 142 et 143.—S.-M.

[943] Cette ville, actuellement ruinée et autrefois capitale d'une province du même nom, était située entre le Cyrus et l'Araxes, non loin du confluent des deux fleuves. Dans le moyen âge elle fut appelée Baïlakan, comme on l'apprend des auteurs arabes. Voyez à son sujet mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 154.—S.-M.

[944] Voy. ci-dev. p. 287, not. 3 et 4, liv. XVII, § 8.—S.-M.

[945] Cette famille descendait d'un certain Pharnabaze, qui fut le premier roi de l'Ibérie. Il se déclara indépendant des Séleucides à la fin du troisième siècle avant notre ère, du temps d'Antiochus le Grand, roi de Syrie. J'ai donné de grands détails sur ce personnage, resté jusqu'à présent inconnu à l'histoire, dans mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 2, p. 195-200. Ces renseignements sont tirés des Chroniques géorgiennes.—S.-M.

[946] Au sujet de ces provinces dont il a déja été souvent question dans cet ouvrage, voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 91, 92, 93, 97 et 156.—S.-M.

[947] Ces lieux d'asyles étaient nombreux en Arménie, où ils étaient désignés, par le nom d'Osdan.—S.-M.

An 373.

XXXVII.

Décennales des deux empereurs.

Idat. chron.

Them. or. 11, p. 141 et 144.

Symm. l. 10, ep. 26.

Zos. l. 4, c. 13.

Les deux empereurs prirent l'année suivante le consulat pour la quatrième fois. Valens entrait le 28 de mars dans la dixième année de son règne; Valentinien y était entré un mois auparavant. Pour honorer leurs décennales le sénat de Rome leur envoya un présent considérable. Les princes reçurent encore des provinces, selon l'usage, de l'or, de l'argent, des étoffes précieuses. De leur part, ils remirent pour cette année une partie de la taxe imposée sur les terres. Valens exigea de Thémistius une harangue, qui fut prononcée en sa présence, apparemment à Hiérapolis, où il avait coutume de passer la saison du printemps, pendant qu'il fit son séjour en Syrie[948].

[948] Τὸν μὲν χειμῶνα διατρίβων ὲν τοῖς αὐτόθι Βασιλείοις, ἧρος δὲ ἐπὶ τὴν Ἱερὰν πολιν ἀπιὼν, κᾴκεῖθεν τὰ στρατόπεδα τοῖς Πέρσαις ἐπάγων, καὶ αὖθις ἐνισταμένου τοῦ χειμῶνος ἐπανιὼν εἰς τὴν Ἀντιόχειαν. Zos. l. 4, c. 13.—S.-M.

XXXVIII.

Seconde campagne de Valens contre les Perses.

Amm. l. 29, c. 1.

Dès que les armées purent tenir la campagne, Sapor envoya des troupes en Mésopotamie; il méprisait les Romains depuis la retraite de Jovien, et se promettait une victoire assurée[949]. Valens fit partir le comte Trajan et Vadomaire[950], à la tête d'une belle armée, avec ordre de se tenir sur la défensive, afin qu'on ne pût les accuser d'avoir fait le premier acte d'hostilité[951]; arrivés dans la plaine de Vagabante[952], ils furent attaqués par toute la cavalerie des Perses; ils se contentaient d'en soutenir le choc, et se battaient en retraite; mais enfin se voyant poussés avec vigueur, ils chargèrent à leur tour; et après avoir fait un grand carnage, ils demeurèrent maîtres du champ de bataille[953]. Les deux monarques vinrent joindre leurs troupes; il se livra plusieurs petits combats, dont les succès furent balancés; enfin ils convinrent d'une trève, pour terminer leurs différends. L'été s'étant passé en négociations infructueuses, Sapor se retira à Ctésiphon, et Valens à Antioche[954].

[949] Exactâ hieme rex Persarum gentis Sapor pugnarum fiduciâ pristinarum immaniter arrogans, suppleto numero suorum abundèque firmato, erupturos in nostra cataphractos et sagittarios et conductam misit plebem. Amm. Marc. l. 29, c. 1.—S.-M.

[950] Qui avait été autrefois un des rois des Allemans. Voy. t. 2, p. 359, liv. XI, § 34, et ci-devant, p. 240, liv. XVI, § 38; et p. 316, note 3, liv. XVII, § 22.—S.-M.

[951] Contra has copias Trajanus comes et Vadomarius ex rege Alamannorum cum agminibus perrexere pervalidis, hoc observare principis jussu appositi, ut arcerent potiùs quàm lacesserent Persas. Amm. Marc. l. 29, c. 1.—S.-M.

[952] J'ignore la position de ce lieu, qui n'est mentionné que par Ammien Marcellin, l. 29, c. 1; il est cependant probable qu'il était situé dans la Mésopotamie. C'était, suivant cet historien, une excellente position, habilem locum.—S.-M.

[953] Confossis multis discessêre victores. Amm. Marc. l. 29, c. 1.—S.-M.

[954] Pactis induciis ex consensu æstateque consumptâ, partium discessêre ductores etiamtum discordes. Et rex quidem Parthus hiemem Ctesiphonte acturus, rediit ad sedes: et Antiochiam imperator Romanus ingressus. Amm. Marc. l. 29, c. 1.—S.-M.

XXXIX.

[Nouveaux troubles en Arménie.]

Amm., l. 30, c. 1.

Faust. Byz. l. 5, c. 21 et 22.

—[La lutte, qui se prolongeait entre les deux empires, permettait à l'Arménie de respirer, après tant de malheurs. Elle avait besoin d'un long repos, pour cicatriser les plaies profondes, que lui avaient fait les ravages des Perses; mais les troubles qui continuaient d'agiter la cour de Para répandaient l'inquiétude et le désordre dans le royaume, et faisaient appréhender que la paix fût de courte durée. Para, bien jeune encore, était à peine en âge de pouvoir tenir les rênes du gouvernement[955]; il se trouvait ainsi le jouet des ministres ou des serviteurs, qui se disputaient tour à tour sa confiance; sa conduite inconsidérée menaçait de compromettre encore le salut de l'état. Il était fier et présomptueux, ne manquait pas de courage, comme il le montra dans la suite; il passait même pour trop enclin aux entreprises hardies, et c'était un des sujets de crainte des officiers romains, laissés par Valens en Arménie. Ceux-ci ne cessaient de rappeler le meurtre de Cylacès et d'Artabannès[956]. On reprochait encore au roi d'être trop cruel envers ses sujets[957]. On voit, que malgré ces défauts, il possédait au moins les germes de quelques belles qualités, qui se seraient peut-être développées, si le destin le lui avait permis. Il aimait encore la magnificence, était généreux et libéral, mais il était aussi porté que son père pour les plaisirs; ses courtisans trouvèrent dans cette disposition le moyen de le maîtriser, et d'en faire le docile instrument de leur ambition particulière. Ils n'eurent garde de s'opposer à un penchant qui avait été si funeste à Arsace; ils s'empressèrent au contraire de le favoriser, pour conserver la faveur du jeune prince et leur pouvoir sur son esprit. Ils réussirent à éloigner de la cour et à rendre suspects le patriarche Nersès, le connétable, et tous les seigneurs qui par leur fermeté et leur vertu auraient pu préserver le roi des écarts d'une jeunesse fougueuse.

[955] Etiamtum adultum, dit Ammien Marcellin, l. 30, c. 1. On peut voir d'après ce que j'ai dit, t. 2, p. 232, note 2, liv. X, § 14, et ci-devant, p. 274, note 1, et p. 302, note 2, liv. XVII, § 4 et 13, que le roi Para devait être âgé d'une vingtaine d'années environ.—S.-M.

[956] Scribendo ad comitatum assiduè Cylacis necem replicabat (Terentius) et Artabannis; addens eumdem juvenem ad superbos actus elatum. Am. Marc. l. 30, c. 1.—S.-M.

[957] Nimis esse in subjectos immanem. Amm. Marc. l. 30, c. 1.—S.-M.

XL.

[Mort du patriarche Nersès.]

[Faust. Byz. l. 5, c. 21-24 et 29-31.

Μοs. Chor. l. 3, c. 38.]

[Para, ne trouvant auprès de lui ni obstacles ni conseils, s'abandonna sans réserve, à toute la violence de ses passions, et ne tarda pas à se déshonorer par les plus honteux excès[958]. Le patriarche Nersès, que son âge vénérable et la sainteté de son ministère devaient rendre respectable à ce jeune insensé, osa élever sa voix contre tant de désordres; il en fit de sévères réprimandes à Para, et le menaça d'un sort aussi malheureux que celui de son père, s'il ne savait pas mieux réprimer ses criminels désirs. Le roi, livré tout entier à des ministres corrompus, instruments empressés de ses débauches, accueillit fort mal les reproches du patriarche; cependant le respect que tout le royaume portait à ce saint personnage le contraignit de dissimuler son mécontentement; mais il se lassa des discours de ce censeur sévère, et pour s'en délivrer, sans exciter contre lui l'indignation du peuple, attaché à son pasteur, il résolut de le faire empoisonner: son criminel dessein fut exécuté; le patriarche invité par le roi, à venir le trouver dans son château de Khakhavan, dans la province d'Acilisène[959], y prit place à la table royale, et il y reçut la coupe fatale, de la main de son souverain, déja bien pervers. La mort de Nersès, fut un deuil général pour l'Arménie, dont il était, depuis trente-quatre ans, le guide spirituel[960]. On lui fit des funérailles magnifiques; le grand-intendant du royaume, le connétable, et tous les personnages les plus distingués suivirent son convoi, et on le déposa, dans le bourg de Thiln[961], où se trouvaient les tombeaux de la plupart de ses ancêtres, qui avaient possédé comme lui, la dignité patriarchale[962]. Le roi lui donna aussitôt pour successeur Hésychius[963], qui, comme les deux prédécesseurs de saint Nersès, appartenait à la famille d'Albianus, évêque de Manavazakerd[964]. Il semble que cette famille fût rivale des descendants de saint Grégoire; car, dès que la suprême dignité sacerdotale était enlevée à ceux-ci, c'est dans cette autre race qu'on leur cherchait des successeurs. L'archevêque de Césarée avait été jusqu'alors dans l'usage de sacrer les patriarches de la grande Arménie[965]; saint Basile, comme on l'a déja vu, était en ce temps-là, assis sur le siége métropolitain de la Cappadoce: on doit bien penser, qu'un prélat d'une sainteté aussi éminente, et d'un aussi grand courage, n'était pas homme à sanctionner lâchement une nomination telle que celle d'Hésychius; il refusa donc de le reconnaître, et depuis ce temps-là les patriarches arméniens cessèrent d'aller demander à Césarée la confirmation de leur dignité. Un pontife redevable de son rang et de ses droits, au crime de son souverain, n'était pas propre à inspirer beaucoup de confiance aux peuples indignés; il n'obtint pas plus de considération auprès de Para, qui le méprisait, comme un servile instrument de ses caprices. Aucun obstacle ne s'opposant plus à la tyrannie de ce prince, il n'y eut rien de sacré pour lui en Arménie; il s'empara de tous les édifices affectés par la religion au service des pauvres, des orphelins, des malades, et des vierges dévouées au seigneur; il se rendit aussi maître de la meilleure partie des terres qui avaient été autrefois accordées au clergé par le saint roi Tiridate, et les réunit au domaine de l'état[966]. Tant d'usurpations répandirent le désordre dans tout le royaume: nobles, prêtres, soldats et paysans, riches et pauvres, tous étaient contre ce roi, qu'ils avaient rétabli sur le trône de ses pères, au prix de tant de maux et de tant de sacrifices; enfin, l'Arménie était encore une fois menacée d'une prochaine révolution.]—S.-M.

[958] L'historien Faustus de Byzance, l. 5, c. 31, fait un tableau si affreux des débordements du roi d'Arménie, qu'on pourrait soupçonner cet auteur d'avoir répété légèrement toutes les accusations des ennemis de ce prince, si lui même il n'était pas au nombre de ses plus ardents adversaires; ce qu'on serait assez porté à croire en le lisant.—S.-M.

[959] Cette province, qui faisait partie de la haute Arménie et qui s'appelait en arménien Egéghiats, était située sur les bords de l'Euphrate, qui la traversait dans toute sa longueur. Elle était frontière de l'empire romain. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 45.—S.-M.

[960] Moïse de Khoren (l. 3, c. 38) et tous les auteurs arméniens donnent cette durée au patriarchat de S. Nersès, qui avait commencé en l'an 339, la troisième année du règne d'Arsace (Mos. Chor. l. 3, c. 20). On lit trente-trois dans la version latine de l'historien arménien, mais c'est une erreur du traducteur; car le texte présente bien trente-quatre. Le même nombre se retrouve dans une liste abrégée des patriarches d'Arménie, composée en grec dans le 7e siècle par un certain Grégoire. Cet ouvrage, qui a été inséré dans l'Auctarium Bibliothecæ Patrum, donné par le père Combéfis (t. 2, p. 271-292), s'exprime ainsi au sujet de ce patriarche, qu'il appelle Norsésès: ὁ ἅγιος Νορσέσης ἔτη λδ', ὄν ἀπέκτεινε Φάρμη υἱὸς Ἀρσάκου Βασιλέως, c'est-à-dire S. Norsésès, qui fut tué par Pharmé, fils du roi Arsace, 34 ans. Il est évident que le nom corrompu de Pharmé est celui du prince, qui est appelé Para par Ammien Marcellin, et Bab ou Pap par les Arméniens.—S.-M.

[961] Ce bourg, que Ptolémée, l. 5, c. 13, appelle Thalina, était dans l'Acilisène; voyez ce que j'en ai dit dans mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 72.—S.-M.

[962] Voyez t. 2, p. 216 et 217, liv. X, § 6, ce qui concerne l'origine de S. Nersès.—S.-M.

[963] Faustus de Byzance est le seul historien arménien, qui ait jamais parlé, l. 5, c. 29, de ce patriarche Hésychius, en arménien Housig. Il n'en est pas question dans Moïse de Khoren, et, à son imitation, il a été passé sous silence par tous les autres auteurs arméniens, qui en ont peut-être agi ainsi à cause de son élévation illégitime. Il faut nécessairement le rétablir dans la suite des patriarches, pour faire disparaître une discordance chronologique que présente la série de ces pontifes comparée à celle des rois de l'Arménie, et qui n'a pas d'autre cause que cette omission. Hésychius n'a pas été oublié dans la liste grecque de Grégoire, qui l'appelle Iousec, et lui donne trois ans de patriarchat, εἶθ' οὕτως Ἱουσὴκ ἕτη γ', ce qui est nécessaire pour remplir la lacune. Cet auteur remarque que ce pontife et ses successeurs n'étaient patriarches que de nom, parce que l'archevêque de Césarée, c'est-à-dire S. Basile, avait interdit, à cause de la mort de S. Norsésès, l'ordination des évêques de la grande Arménie, ἐκωλύθησαν παρὰ τοῦ ἀρχιεπισκόπου Καισαρείας αἱ χειροτονίαι τῶν ἐπισκόπων τῆς μέγαλης Ἀρμενίας. Ce récit est conforme à celui de Faustus de Byzance, et nécessaire pour rétablir cette partie de la chronologie arménienne. Cet évêque me paraît être le même qu'un certain Isacocis, qualifié d'évêque de la grande Arménie, ou dans la grande Arménie, Ἰσακοκὶς Ἀρμενίας μεγάλης, et dans une lettre adressée au synode d'Antioche, qui se tint contre les Ariens en l'an 364. Cette lettre se trouve dans l'Histoire ecclésiastique de Socrate, l. 3, c. 25. Je crois encore qu'il est le Iosacis, Ἰωσακὶς, mentionné dans la lettre que S. Basile et les évêques d'Orient écrivirent, en l'an 372, aux prélats de l'Occident et qui a déja été citée ci-devant, p. 426, note 1, liv. XVIII, § 29, à l'occasion de S. Nersès qui la signa. Les Grecs, ordinairement assez embarrassés pour exprimer les noms orientaux dans leur langue, le furent autant pour celui d'Hésychius, qui s'introduisit alors parmi eux, que pour tout autre. Ils rendirent par Iosec, Iousec, Iosacis, Isocasis et même Isocasès, un nom dont la forme originale était Housig ou Housag.—S.-M.

[964] Voy. t. 2, p. 217, note 1, liv. X § 6.—S.-M.

[965] Voy. t. 2, p. 218 et 219, liv. X, § 7.—S.-M.

[966] Faustus de Byzance, qui rapporte cette circonstance, l. 5, c. 31, dit qu'il ôta aux prêtres cinq septièmes des terres qui leur avaient été données par Tiridate. On voit par d'autres auteurs que ces terres étaient celles mêmes qui avaient été possédées, au même titre, par les prêtres des idoles, avant l'établissement du christianisme.—S.-M.

XLI.

Courses des Blemmyes.

Till. Valens, art. 13.

Cellar. geog. antiq. l. 4, c. 1, art. 15, et c. 8, art. 16 et 31.

Pendant que Valens était occupé de la guerre de Perse, les Sarrasins se défendaient contre des Barbares, venus du fond de l'Éthiopie, et attaquaient eux-mêmes les frontières de l'empire[967]. Sur les côtes de la mer d'Éthiopie, le long du golfe Avalitès, habitait une peuplade de Blemmyes[968], nation cruelle, dont l'extérieur même était affreux[969]. Ils étaient différents de ceux que nous avons déja vus[970] à l'occident du Nil, vers les extrémités méridionales de l'Égypte. Un vaisseau d'Aïla[971], en Arabie, échoua sur leurs côtes; ils s'en saisirent, s'y embarquèrent en grand nombre[972], et devenus pirates, sans connaître la mer, ils résolurent d'aller à Clysma[973], port d'Égypte très-riche et très-fréquenté, vers la pointe occidentale du golfe Arabique. Ayant pris leur route trop à l'Orient, ils abordèrent à Raïthe[974], qui appartenait aux Sarrasins[975] de Pharan[976]: c'était le 28 décembre 372[977]. Les habitants, au nombre de deux cents[978], voulurent s'opposer à la descente, mais ils furent taillés en pièces; leurs femmes et leurs enfants furent enlevés; les Blemmyes[979], massacrèrent quarante solitaires[980], qui s'étaient réfugiés dans l'église de ce lieu[981]. Ils se rembarquèrent ensuite pour gagner Clysma; mais leur vaisseau n'étant pas en état de faire route, ils égorgèrent leurs prisonniers, descendirent de nouveau sur le rivage, et mirent le feu aux palmiers, dont le lieu était couvert. Cependant Obédianus, prince de Pharan[982], ayant rassemblé six cents archers Sarrasins, vint fondre sur les Blemmyes; et quoique ceux-ci se battissent en désespérés, ils furent tous passés au fil de l'épée[983].

[967] «En ce temps-là, dit Socrate, l. 4, c. 36, tout l'Orient était ravagé par les Sarrasins.» Πάντα οὖν τὰ ὑπὸ τὴν ἀνατολὴν, ὑπὸ τῶν Σαρακηνῶν κατὰ τὸν αὐτὸν ἐπορθεῖτο χρόνον.—S.-M.

[968] Le nom de Blemmyes désignait, chez les anciens, les peuples barbares et presque sauvages qui habitaient au midi de l'Égypte, dans les déserts compris entre le Nil et la mer Rouge, s'étendant fort au loin dans l'intérieur de l'Éthiopie. Les Coptes, ou les descendants des anciens Égyptiens, les désignent, dans leurs écrits, par le nom de Balnemmôoui, qui a évidemment donné naissance à la dénomination qui est employée par les anciens. M. Étienne Quatremère, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a donné sur ce peuple un mémoire fort intéressant, inséré dans ses Mémoires géographiques et historiques sur l'Égypte, t. 2, p. 127-161. Il y fait voir que les Balnemmôoui des Coptes, les Blemmyes des anciens et les Bedjah des auteurs arabes sont la même nation. Voyez ce que j'ai dit sur ces derniers, t. 2, p. 151, not. 3, l. IX, § 9.—S.-M.

[969] Pline rapporte sérieusement, l. 5, c. 8, qu'ils n'avaient point de têtes, et qu'ils avaient la bouche et les oreilles placées dans la poitrine: Blemmyis traduntur capita abesse, ore et oculis pectori adfixis. Lorsque l'empereur Probus alla en Égypte, il y fit la guerre à ces barbares, et leur fit des prisonniers qui furent un objet d'étonnement à Rome, où il les envoya. Blemyos subegit, quorum captivos Romam transmisit, qui mirabilem sui visum, stupente populo romano, præbuerunt. Vopis. in Prob. c. 17.—S.-M.

[970] Voyez t. 1, p. 291, liv. IV, § 65. et p. 438, note 6, liv. VI, § 37. Les barbares, dont il s'agit ici, ne différaient pas de ceux qui habitaient à l'occident du Nil; il est évident qu'ils venaient d'un autre lieu, mais ils n'en étaient pas moins d'une même nation; ils appartenaient à une autre tribu. Selon Strabon, l. 17, p. 819, les Blemmyes étaient voisins de l'Egypte, Αἰγυπτίοις ὁμόρους, et habitaient auprès de Syène. Le même géographe les avait déja placés dans le voisinage de Méroé, assez loin dans l'Éthiopie. Ammien Marcellin les met aussi, l. 14, c. 4, dans les environs de Syène; Zosime, l. 1, c. 71, les place auprès de Ptolémaïs, dans la Thébaïde; Olympiodore (apud Phot. cod. 80) dit qu'ils habitaient auprès de Talmis, hors des limites méridionales de l'Égypte; il est ainsi d'accord avec Procope (de Bell. Pers. l. 1, c. 19), qui les place auprès d'Éléphantine. D'un autre côté, Ptolémée (l. 4, c. 8) les met bien loin au midi, entre le fleuve Astaboras et le golfe d'Adulis, appelé Avalitès; il en est de même d'Agathémère (l. 2, c. 5, ap. Geogr. græc. min. t. 2, p. 41), qui remarque qu'ils étaient mangeurs d'autruches. Tout ce qu'on peut conclure de ces passages en apparence contradictoires, c'est que ce peuple nomade habitait tous les pays où on vient de le signaler, portant au loin ses ravages, et qu'il serait possible encore de les rencontrer en d'autres lieux.—S.-M.

[971] Cette ville d'Aïla, Αἰλὰ, mentionnée encore par S. Jérôme (de Loc. Hebr.), est ordinairement appelée Ἐλάνα et Ἀίλανα dans les anciens (Ptol. l. 5, c. 17 et Steph. Byz. in Lex.). Procope (de Bell. Pers. l. 1, c. 19) la nomme Ἀϊλὰς. C'est la fameuse Ailath ou Elath de l'Écriture. La même dénomination se retrouve dans les auteurs arabes du moyen âge. Cette ville, actuellement ruinée, était située à l'extrémité septentrionale de l'un des deux golfes qui terminent la mer Rouge vers le nord, et au milieu desquels est la presqu'île du mont Sinaï. Le golfe oriental était celui qui menait à Aïlath ou Aïla, et il recevait de cette ville le nom d'Elanites ou d'Aïlanites.—S.-M.

[972] Ils étaient trois cents, selon Ammonius, qui a écrit les Actes des Martyrs de Raïthe.—S.-M.

[973] Clysma, Κλύσμα, était un fort, φρουρίον ou κάστρον, situé à la dernière extrémité du golfe occidental, qui termine la mer Rouge vers le nord. Il avait aussi un port à l'endroit où débouche le canal, ouvert par les rois Ptolémées, pour la facilité du commerce de l'Inde, et qui communiquait avec le Nil. Ce château, où les Romains entretenaient une garnison pour protéger le pays voisin contre les incursions des Arabes, subsista fort long-temps; il fut appelé Kolzoum par les Arabes, qui donnèrent son nom à la mer Rouge. Il est ruiné maintenant, et ses restes se voient dans les environs de la ville moderne de Suez. La position de ce fort a donné lieu à de grandes discussions entre les géographes. Voyez à ce sujet les Mémoires géographiques et historiques sur l'Égypte, par M. Ét. Quatremère, t. 1, p. 151-189.—S.-M.

[974] Ce lieu est appelé Raïthou, Ῥαῒθοῦ, dans les Actes des martyrs écrits par Ammonius. Il était dans une plaine, sur le bord oriental de la mer Rouge, s'étendant au loin vers le midi, sur une largeur de douze milles, μεχρὶ μιλίων ιβ', jusqu'aux montagnes qui forment le Sinaï, et qui s'élèvent comme une muraille, ὥσπερτεῖχος, qui semble inaccessible à ceux qui ne connaissent pas le pays, τοῖς ἀγνοῦσι τὸν τόπον εἶναι ἀδιάβατον. Cet endroit est appelé Elim dans l'Écriture; on y voyait encore les douze fontaines et les palmiers que l'Exode y marque.—S.-M.

[975] Ammonius, auteur des Actes des martyrs de Raïthe, les appelle Ismaélites de Pharan, τῶν Ἰσμαηλιτῶν τῶν οἰκούντων τὰ μέρη τῆς Φαρὰν, ou bien ἀνδρῶν Ἰσμαηλιτῶν ἀπὸ τῆς Φαρὰν. Illustr. Chr. Μart. triumphi ed. Combef. p. 99 et 124.—S.-M.

[976] La ville de Pharan était située non loin de l'extrémité méridionale de la presqu'île que forment les deux golfes qui terminent la mer Rouge, du côté du nord, auprès d'un cap à qui elle donnait son nom. Elle était donc entre l'Égypte et l'Arabie proprement dite, comme le rapporte Étienne de Byzance; Φαρὰν πόλις μεταξὺ Αἰγύπτον καὶ Ἀραβίας. Elle est ruinée maintenant.—S.-M.

[977] C'était le 2 tybi, selon Ammonius qui se sert du calendrier égyptien. Ce jour répondait effectivement au 28 décembre romain.—S.-M.

[978] Ammonius dit, p. 109, que c'étaient tous les laïcs de Pharan, οἱ λαϊκοὶ ὅσοι εὑρέθησαν ἐν τῷ τόπῳ τῶν Φαρανιτῶν.—S.-M.

[979] Ces Barbares sont plusieurs fois appelés Maures, Μαῦροὶ, dans la relation d'Ammonius; c'est sans doute à cause de la couleur de leur peau.—S.-M.

[980] Ils étaient au nombre de quarante-trois et habitaient séparément dans des cavernes creusées dans le roc. Il n'en échappa que trois; tous les autres furent égorgés par les Blemmyes. On compte, parmi eux, S. Paul, S. Psoès, Salathiel, Sergius et Jérémie. L'église célèbre leur mémoire le 14 janvier. L'histoire de leur martyre fut écrite par un certain Ammonius, solitaire, qui habitait ordinairement à Canope, non loin d'Alexandrie, et qui était leur contemporain. Cet ouvrage, écrit en langue égyptienne, fut traduit en grec par un prêtre nommé Jean, qui l'avait trouvé à Naucratis. On ignore l'époque à laquelle vivait ce traducteur, mais il est fort probable que ce n'était pas long-temps après Ammonius. Cette traduction a été publiée, à Paris, en 1660, par le père Combéfis dans son recueil in 8º, intitulé: Illustrium Christi martyrum lecti triumphi, vetustis Græcorum monumentis consignati.—S.-M.

[981] Dans le temps même où les Blemmyes ravageaient le territoire de Pharan, les Sarrasins, alors en guerre avec l'empire, attaquaient les monastères des solitaires du mont Sinaï. Tous les religieux, au nombre de quarante, qui se trouvèrent à Geth-rabbi, à Chobar et à Coder, furent tués. Il n'échappa que le supérieur Daulas et Ammonius, qui a écrit l'histoire de ce massacre.—S.-M.

[982] Ἀπὸ τῆς Φαρὰν Ὀβεδιανός τις ὀνόματι, πρῶτος τοῦ ἔθνους αὐτοῦ. Ammon. p. 101.—S.-M.

[983] Selon Ammonius, p. 124, les Pharanites perdirent dans cette affaire quatre-vingt-quatre hommes, sans compter un grand nombre de blessés.—S.-M.

XLII.

Guerre de Mavia reine des Sarrasins.

Socr. l. 4, c. 29.

Theod. l. 4, c. 23. Soz. l. 6, c. 38.

Theoph. p. 55.

Hermant, vie de S. Basile, l. 5, c. 21.

Till. Arian. art. 122 et Valens, art. 13.

Obédianus était chrétien[984]; les saints solitaires, retirés dans les déserts d'Arabie, avaient converti, plusieurs tribus de Sarrasins[985]; un autre de leurs chefs nommé Zocomès, avait aussi embrassé la foi catholique[986]. Obédianus étant mort, peu de temps après sa victoire sur les Blemmyes, sa veuve[987] Mavia, d'un courage au-dessus de son sexe, prit sa place, et se fit obéir de cette nation indocile[988]. Elle était née chrétienne, ayant été enlevée sur les terres de l'empire, par une troupe de Sarrasins[989]; de captive d'Obédianus, elle était devenue sa femme à cause de sa beauté. Dès qu'elle se vit seule maîtresse du royaume, elle rompit la paix avec les Romains, se mit elle-même à la tête de ses troupes, fit des courses en Palestine, et jusqu'en Phénicie, ravagea les frontières de l'Égypte[990], et livra plusieurs batailles, dont elle remporta tout l'honneur. Le commandant de Phénicie, demanda du secours, au général des armées d'Orient[991]; celui-ci, vint avec un corps d'armée considérable, et taxant de lâcheté le commandant qui ne pouvait résister à une femme, il lui ordonna de se tenir à l'écart avec ses soldats, et de demeurer simple spectateur du combat. La bataille étant engagée, les Romains pliaient déja et allaient être taillés en pièces, lorsque le commandant de Phénicie, oubliant l'insulte qu'il venait de recevoir, accourut au secours, se jeta entre les deux armées, couvrit la retraite du général d'Orient, et se retira lui-même en combattant l'ennemi, et le repoussant à coups de traits[992]. Comme la princesse guerrière continuait d'avoir partout l'avantage, il fallut rabattre de la fierté romaine, et lui demander la paix[993]; elle y consentit, à condition qu'on lui donnerait Moïse, pour évêque de sa nation. C'était un pieux solitaire, renommé pour ses miracles; on l'alla tirer de son désert[994], par ordre de l'empereur, et on le conduisit à Alexandrie, pour y recevoir l'ordination épiscopale. Athanase était mort le 2 mai de cette année[995]; et Lucius, que les Ariens s'efforçaient depuis long-temps de placer sur le siége d'Alexandrie, venait enfin d'en prendre possession par ordre de Valens. Moïse, qui n'acceptait l'épiscopat qu'à regret, refusa constamment, l'imposition des mains d'un usurpateur hérétique: il fallut l'envoyer aux prélats orthodoxes, relégués dans les montagnes. Le nouvel évêque acheva de détruire l'idolâtrie dans le pays de Pharan[996]; il maintint l'alliance de Mavia avec les Romains; et cette reine, pour gage de son attachement à l'empire, donna sa fille en mariage, au comte Victor[997].

[984] Ammonius lui donne, p. 128, le nom d'ami du Christ, φιλόχριστος Ὀβεδιανός. Il avait été converti par Moïse, un des religieux du monastère de Raïthe.—S.-M.

[985] Sozomène remarque, l. 6, c. 38, que, par suite des rapports que les Arabes du désert avaient eus avec les Juifs, beaucoup d'entr'eux avaient adopté les usages judaïques, νῦν Ἰουδαϊκῶς ζῶσιν. Les auteurs orientaux font la même remarque et nomment plusieurs des tribus arabes qui avaient embrassé la religion juive. Il s'en trouvait beaucoup dans les environs de la Mecque. Elles furent les premiers adversaires de Mahomet.—S.-M.

[986] Ce chef, selon Sozomène, l. 6, c. 38, se convertit avec toute sa tribu, λέγεται δὲ τότε καὶ φυλὴν ὅλην εἰς χριστιανισμὸν μεταβαλεῖν. Ζοκόμου τοῦ ταύτης φυλάρχου. Le même auteur rapporte qu'après cette conversion, la tribu de Zocomès, heureuse et forte en hommes, devint redoutable aux Perses et aux autres Sarrasins, ταύτην τὴν φυλὴν γενέσθαι φασὶν εὐδαίμονα καὶ πολυάνθρωπον, Πέρσαις τε καὶ τοῖς ἄλλοις Σαῤῥακηνοῖς φοβεραν.—S.-M.

[987] Ceci est une erreur. Aucun auteur ne rapporte que la reine Mavia ait été veuve d'Obédianus, prince des Ismaélites de Pharan; mais Sozomène, l. 6, c. 38, Socrate, l. 4, c. 36, et Théodoret, l. 4, c. 23, disent tous qu'elle était femme du roi des Sarrasins, dont la mort amena la guerre des Arabes contre les Romains. Aucun ne donne le nom de ce prince. «Dans le même temps, dit Sozomène, le roi des Sarrasins étant mort, les traités avec les Romains furent rompus.» Ὑπὸ δὲ τὸν αὐτὸν τοῦτον χρόνον, τελευτήσαντος τοῦ Σαρακηνῶν βασιλέως, αἱ πρὸς τοὺς Ρωμαίους σπονδαὶ ἐλύθησαν. Socrate s'exprime ainsi: «Les Sarrasins, autrefois liés par des traités, se révoltèrent contre les Romains, sous la conduite de Mavia, qui les commandait depuis la mort de son mari.» Σαρακηνοὶ οἱ πρώην ὑπόσπονδοι, τότε Ῥωμαίων ἀπέϛησαν, ϛρατηγούμενοι ὑπὸ Μαυΐας γυναικὸς, τοῦ ἀνδρὸς ἀυτῆς τελευτήσαντος. Théodoret se contente de dire que Mavia, oubliant les vertus de son sexe pour se revêtir d'un courage viril, était leur chef. Μαβία τούτων ἡγεῖτο, ὀυχ ὁρῶσα μὲν ἥν ἔλαχε φύσιν, ἀνδρείῳ δὲ φρονήματι κεχρημένη. Aucun de ces auteurs ne donne le nom du mari de cette princesse. Ammonius, celui qui a rédigé les Actes des martyrs de Raïthe, est le seul qui ait fait connaître Obédianus; et en ne le donnant que pour un petit chef des Sarrasins de Pharan, qui vivait après le commencement des hostilités contre les Romains, il montre qu'il ne put être le mari de Mavia. «Le chef de la phylarchie des Sarrasins étant mort, dit-il, une multitude de ces Barbares se jeta inopinément sur nous.» Ἄφνω ἐπιῤῥίπτει ἡμῖν πλῆθος Σαρακηνῶν ἀποθανόντος τοῦ κρατοῦντος τὴν φυλαρχίαν. Ammon. ap. Combef. p. 91. Il est évident qu'il s'agit dans ce passage du phylarque, du chef principal des Sarrasins, dont la mort amena une rupture avec l'empire. Aussitôt après, Ammonius fait mention d'Obédianus, chef des Pharanites, qui vint combattre les Blemmyes débarqués sur son territoire particulier. Il est évident, ce me semble, que Mavia, veuve du grand phylarque des Sarrasins, ne peut avoir été la femme du petit chef de Pharan, et que Lebeau s'est trompé en faisant entre eux un rapprochement auquel personne n'avait encore songé.—S.-M.

[988] Le nom de Moawiah qui semble être le même que celui de cette reine, est assez commun parmi les anciens Arabes, mais, à ce qu'il paraît, comme nom masculin seulement.—S.-M.

[989] Théophanes, dans sa Chronographie, p. 55, est le seul écrivain qui lui attribue cette origine.—S.-M.

[990] Après avoir ravagé, dit Sozomène, l. 6, c. 38, les villes de la Phénicie et de la Palestine, elle pénétra dans cette partie de l'Égypte, qui reçoit de ses habitants le nom d'Arabie, τὸ Ἀράβιον καλούμενον κλίμα οἰκούντων.—S.-M.

[991] Στρατήγος πάσης τῆς ἀνὰ τὴν ἕω ἱππικῆς τε καὶ πεζῆς στρατιᾶς. Sozom. l. 6, c. 38.—S.-M.

[992] Sozomène remarque, l. 6, c. 38, que les exploits de la reine Mavia, étaient célébrés dans les poésies des Sarrasins. Ταῦτα δὲ πολλοὶ τῶν τῇδε προσοικούντων, εἰσέτι νῦν ἀπομνημονεύουσι· παρὰ δὲ Σαρακηνοῖς, ἐν ᾠδαῖς ἐστίν.—S.-M.

[993] Cette paix fut conclue à ce qu'il paraît en l'an 377, peu de temps avant que Valens partît d'Antioche, pour retourner dans l'Occident combattre les Goths. Voyez Tillemont, Hist. des empereurs, t. 5, Valens, art. 13.—S.-M.

[994] Théodoret remarque, l. 4, c. 23, que ce religieux faisait son séjour habituel entre la Palestine et l'Égypte, ἐν μεθορίῳ τῆς Αἰγύπτου καὶ Παλαιστίνης. Ces paroles semblent indiquer le désert du mont Sinaï et de Pharan; il se pourrait donc, comme le pensait Tillemont, Histoire de l'Église, t. 7, p. 574 et 594, que cet évêque fût le supérieur du mont Sinaï, appelé Daulas, dont j'ai parlé ci-devant, p. 449, n. 1, et qui, comme nous l'apprend Ammonius, p. 91, était appelé Moïse par beaucoup de gens, ὅθεν οἱ πολλοὶ Μωϋσῆν αὐτὸν ἐκάλουν.—S.-M.

[995] Il y a cependant quelques doutes sur ce point. Voyez à ce sujet Tillemont, Hist. de l'Église, t. 8, S. Athanase, art. 116.—S.-M.

[996] Ce n'est pas seulement dans le pays de Pharan, mais c'est encore dans tous les pays soumis à la reine Mavia, qu'il dut répandre l'évangile.—S.-M.

[997] Θυγατέρα αὐτῆς τῷ στρατηλάτῃ κατεγγυῆσαι Βίκτορι. Ce fait ne se trouve que dans l'historien Socrate, l. 4, c. 36.—S.-M.

XLIII.

Persécution en Egypte.

Greg. Naz. or. 23, t. 1, p. 418 et 419.

Basil. ep. 139 t. 3, p. 230.

Epiph. hær. 68, § 10, t. 1, p. 726.

Ruf. l. 12, c. 3 et 4.

Oros. l. 7, c. 33.

Socr. l. 4, c. 20, 21, 22, 24 et 37.

Theod. l. 4, c. 20, 21 et 22.

Soz. l. 6, c. 19 et 20.

Paul. diac. hist. misc. in Valen. ap. Murat. t. 1, part. 1, p. 82.

Suid. n Ὀυάλης.

La mort d'Athanase fit renaître toutes les horreurs dont Alexandrie avait été deux fois le théâtre, pendant la vie de ce saint prélat. Pierre, le fidèle compagnon de ses travaux, qu'il avait en mourant, désigné pour son successeur, ne fut pas plus tôt établi par le suffrage du clergé, du peuple, et des évêques des contrées voisines, que Palladius préfet d'Égypte, qui était païen, saisit cette occasion de venger ses dieux, en servant la haine de l'empereur contre les catholiques. Il rassemble une troupe d'idolâtres et de juifs, entre par force dans l'église, profane le sanctuaire et l'autel par les abominations les plus exécrables; il anime lui-même l'insolence et la fureur de sa cohorte effrénée. On massacre les hommes, on foule aux pieds les femmes enceintes; on traîne toutes nues dans les rues de la ville les filles chrétiennes; on les abandonne à la brutalité des païens; on les assomme, avec ceux que la compassion excitait à leur défense; on refuse à leurs parents la triste consolation de leur donner la sépulture. Bientôt arrivent, Euzoïus évêque arien d'Antioche, et le comte Magnus, intendant des finances, celui qui s'était signalé en faveur du paganisme, sous le règne de Julien[998]; ils ramenaient comme en triomphe Lucius, le dernier persécuteur d'Athanase. Les sollicitations des Ariens, et les sommes d'argent répandues à la cour, avaient enfin couronné son ambition: les païens le reçurent avec joie; et au lieu des psaumes et des hymnes, dont les villes retentissaient d'ordinaire, à la première entrée des évêques, on entendait crier de toutes parts: Tu es l'ami de Sérapis, c'est le grand Sérapis qui t'amène à Alexandrie. La conduite du nouveau prélat répondit à ces acclamations impies; armé de l'autorité impériale, il mit en œuvre la cruauté de Magnus. Ce comte fit venir en sa présence les prêtres, les diacres, et les moines les plus distingués par leurs vertus, dont plusieurs avaient passé quatre-vingts ans; après avoir beaucoup vanté la clémence de l'empereur, qui n'exigeait d'eux, disait-il, que de souscrire à la doctrine d'Arius, il entreprit de leur persuader, que cette signature n'intéressait point leur conscience; qu'ils pouvaient conserver leur opinion dans le cœur, pourvu que leur main se prêtât à l'obéissance, et que la nécessité, serait devant Dieu une excuse légitime. Le comte, ne les trouvant pas disposés à profiter de ces leçons, les fit jeter en prison, et les y laissa plusieurs jours, espérant affaiblir leur courage; mais voyant que les mauvais traitements et les menaces ne servaient qu'à les affermir de plus en plus, il les fit cruellement tourmenter, dans la place publique d'Alexandrie, et les envoya, les uns aux mines de Phéno[999], les autres aux carrières de Proconnèse, d'autres à Héliopolis en Phénicie, ville peuplée de païens, qui les accablèrent d'outrages. Leur départ, causa une douleur extrême dans Alexandrie; le peuple les accompagna jusqu'à la mer, en versant des larmes, et suivit des yeux leur vaisseau, avec des cris lamentables. La persécution s'étendit par toute l'Égypte; les supplices, que la rage de l'idolâtrie avait inventés contre les chrétiens, se renouvelèrent avec plus de fureur contre les catholiques, par un effet de cet acharnement naturel aux divers partis d'une même religion. On vit des hommes dévorés par les bêtes, dans les spectacles du Cirque. Onze évêques d'Égypte[1000], qui s'étaient rendu redoutables aux Ariens par leur sainteté et par leur doctrine, furent envoyés en exil. Les déserts n'étaient plus un asile; trois mille soldats, commandés et conduits par Lucius, allèrent porter le trouble et la terreur dans les tranquilles solitudes de Nitrie et de Scétis[1001]. On y chassait les moines de leurs cellules, on les égorgeait, on les lapidait: ceux qu'on traitait avec le moins d'inhumanité, étaient dépouillés, enchaînés, battus de verges, traînés à Alexandrie, où par ordre de l'empereur, on les forçait de s'enrôler dans la milice[1002]. Pierre avait échappé aux meurtriers, avant l'arrivée de l'usurpateur; et, s'étant secrètement embarqué, il se réfugia à Rome, auprès du pape Damase, où il demeura jusqu'à la mort de Valens. Pour mettre sous les yeux des Romains une image des cruautés exercées dans Alexandrie, il porta avec lui une robe teinte du sang des martyrs, et il instruisit toute la terre, de ces horribles violences, par une lettre pathétique, adressée à l'église universelle[1003]. Lucius, méprisé tant qu'Athanase avait vécu, devint le tyran d'Égypte, et conserva cette injuste puissance pendant les cinq années suivantes.

[998] Voyez ci-dev. p. 183, liv. XV, § 24.—S.-M.

[999] Le lieu, nommé Phéno, Phénon on Phinon, où il se trouvait des mines de cuivre dans lesquelles on forçait les criminels de travailler, était situé dans le désert qui s'étend au midi de la Palestine, dans l'ancien pays d'Edom, ou l'Idumée, entre la ville de Pétra, capitale du canton habité par les Arabes Nabathéens, et la ville de Zoora, en arabe Zoghar, la Ségor de l'Écriture, qui se trouvait à l'extrémité méridionale du lac Asphaltide, ou mer Morte. C'est ce que dit Eusèbe dans son traité De locis hebraicis: Φινῶν ἔν κατῴκησεν Ἰσραὴλ ἐπὶ τῆς ἐρήμου · ἦν δὲ καὶ πόλις Ἐδώμ. Αὕτη ἐστὶ Φαινῶν, ἔνθα τὰ μέταλλα τοῦ χαλκοῦ, μεταξὺ κειμένη Πέτρας πόλεως καὶ Ζοορῶν. Il serait possible cependant que les confesseurs de la foi, persécutés par les Ariens, n'eussent pas été envoyés en cet endroit par le préfet d'Égypte. Théodoret, le seul auteur qui parle de ce fait, l. 4, c. 22, d'après la lettre de Pierre, patriarche d'Alexandrie, adressée au pape Damase, appelle Phennès le lieu de leur déportation. Ces exilés, dit-il, furent conduits aux mines de Phennès, τοῖς κατὰ Φεννης παρεδόθη μετάλλοις. C'étaient des mines de cuivre comme celles de Phéno: ἔστι δὲ ταῦτα χαλκοῦ. Un peu avant, le même auteur s'était servi du nom dérivatif de ce lieu; on les avait envoyés, disait-il, aux mines Phennésiennes, τοῖς Φεννησίοις παρεδίδοντο μετάλλοις. Cette différence d'orthographe semblerait indiquer qu'il s'agit dans Théodoret d'un autre lieu, différent de Phéno dans l'Idumée, et où il pouvait aussi se trouver des mines de cuivre. Ceci est d'autant plus vraisemblable, qu'il est certain qu'il se trouvait dans ces contrées plusieurs autres lieux dont le nom était à peu près pareil. Le voyageur Burckhardt a découvert tout récemment à Misséma, dans le Hauran, pays au nord de la Palestine, entre cette province et Damas, plusieurs inscriptions grecques lesquelles font voir que ce lieu, situé dans l'ancienne Trachonite, fut autrefois habitée par des Phénésiens, dont il tirait son nom. La principale de ces inscriptions contient une lettre du gouverneur de la province, Julius Saturninus, aux habitants de ce lieu, qualifié de bourgade-mère dans la Trachonite, Ἰούλιος Σατουρνῖνος Φαινησίοις μητροκωμίᾳ τοῦ Τράχωνος χαίρειν. Cette indication fait voir que ce bourg est l'endroit appelé Φαινὰ, dans le Synecdème d'Hiéroclès (apud Wessel. Itiner. veter. page 723), qui était aussi dans la Trachonite, et qui a été confondu mal à propos avec Phéno de l'Idumée. Voyez à ce sujet Burckhardt, Travels in Syria and holyland, p. 116 et suiv. et le Journal des Savants, 1822, p. 616.—S.-M.

[1000] Leurs noms se trouvent dans S. Épiphanes, hæres. 72, tome 1, page 842; c'étaient Eulogius, Adelphius, Alexandre, Ammonius, Harpocration, Isaac, Isidore, Aunubion, Pétrinus, Euphratius et Aaron.—S.-M.

[1001] Toute la partie de l'Égypte, située au midi du lieu où le Nil se divise en plusieurs bras pour former le Delta, est une vallée longue et étroite, traversée dans toute sa longueur par le fleuve. Cette vallée, mal défendue à droite et à gauche contre les envahissements du désert, par des montagnes arides et sablonneuses, n'est composée que des terres cultivables que le Nil inonde tous les ans de ses eaux. Un peu au-dessus du lieu où fut l'antique Memphis, sur le côté occidental du fleuve, entre cette ville et la province de Fayoum (le nome Arsinoïte des anciens), que les sables environnent de tous les côtés, on trouve une vallée sablonneuse qui se prolonge jusqu'à une fort grande distance dans le désert. Elle conduit à une espèce d'oasis, d'une étendue très-circonscrite, située à-peu-près à une égale distance d'Alexandrie et de Memphis. C'est dans ce canton séparé, par la nature, de tous les pays habités, que les pieux cénobites, qui étaient en si grand nombre dans le quatrième et le cinquième siècle de notre ère, avaient choisi leur retraite; aussi y trouvait-on une multitude de monastères. Les auteurs anciens l'appellent Scytis, Scétès, Scithis, Scytiaca et Scythium; ce ne sont que des altérations du nom égyptien Schihet, que portaient ces solitudes. Il signifie balance du cœur; mais c'est en vain qu'on a voulu établir un rapport entre ce sens et la destination religieuse de ce lieu, on doit le regarder comme fortuit, puisque le nom dont il s'agit se trouve déja dans la géographie de Ptolémée. Au milieu de ce canton, il y avait une colline sur laquelle était élevé le principal de ces monastères, désigné plus particulièrement sous le nom de Scétis ou Scété. On y trouvait encore le Lycus, ruisseau assez considérable, et un lac ou un marais célèbre par la grande quantité de natron qu'il produit. C'est à cette production naturelle que cette région dut le nom de Nitriotis, que lui donnèrent aussi les anciens, et qui fit appeler Nitrie un des monastères qu'elle contenait. M. Étienne Quatremère, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a donné de longs et curieux détails sur cette contrée dans ses Mémoires géographiques et historiques sur l'Égypte, t. 1, p. 451-490.—S.-M.

[1002] Indépendamment du fanatisme religieux qui fut le principal et véritable moteur de cette persécution, il paraît que l'on voulut la faire passer pour l'application d'une loi qui se trouve encore dans le Code théodosien, l. 12, tit. 1, leg. 63, et dont l'objet était de mettre des bornes au goût de la vie monastique, qui faisait alors des progrès alarmants pour l'état.—S.-M.

[1003] Cette lettre très-longue et très-détaillée a été insérée presque toute entière dans l'Histoire ecclésiastique de Théodoret, l. 4, c. 22.—S.-M.

XLIV.

Troubles d'Afrique.

Amm. l. 27, c. 9, et l. 28, c. 6, et l. 30, c. 2.

Les autres contrées de l'Afrique éprouvaient, dans le même temps, d'autres malheurs: la Tripolitaine[1004], déja ravagée par les Barbares, ne souffrait pas moins, de la part des officiers chargés de la défendre; et la révolte de Firmus, qui éclata cette année, désolait la Mauritanie. L'avarice, et les impostures du comte Romanus, furent la cause de ces désastres: cette sanglante tragédie, chargée d'intrigues et de funestes incidents, commença avant le règne de Valentinien, et ne fut terminée que sous celui de Gratien; pour n'en pas interrompre le fil, nous en avons jusqu'ici différé le récit, et nous en allons donner toute la suite.

[1004] Cette province devait son nom à ce qu'elle contenait trois villes principales, unies par une sorte d'alliance. Ces villes étaient Leptis, Sabrata et Œa; c'est à celle-ci que le nom de Tripoli est resté.—S.-M.

XLV.

Plaintes de ceux de Leptis éludées par les intrigues du comte Romanus.

Jovien vivait encore, lorsque les habitants de Leptis attaqués par les Austuriens, ainsi que nous l'avons raconté[1005], implorèrent le secours de Romanus, commandant des troupes en Afrique[1006]: ce général avare ayant exigé, pour les défendre, des conditions auxquelles il était impossible de satisfaire[1007], ils résolurent de porter leurs plaintes à l'empereur[1008]; ils nommèrent pour députés Sévère et Flaccianus; et sur la nouvelle que Valentinien venait de succéder à Jovien, on les chargea en même temps de lui offrir, selon la coutume, les présents de la province Tripolitaine[1009]. Romanus n'était pas moins artificieux, que cruel et avare; il avait à la cour un puissant appui, dans la personne de Rémigius, qui fut depuis maître des offices[1010], avec lequel il partageait le fruit de ses rapines, pour en acheter l'impunité. Il savait que l'empereur, prévenu en faveur de ses officiers, ne voulait jamais les croire coupables, et qu'il ne punissait que les subalternes; dès qu'il fut instruit de la résolution des Leptitains, il dépêcha en toute diligence un courrier à Rémigius, pour le prier de faire en sorte que l'empereur voulût bien s'en rapporter sur toute cette affaire à lui-même et au vicaire d'Afrique, dont il était sûr: c'était demander avec impudence, que le coupable fût déclaré juge. Les députés vinrent à la cour: ils exposèrent leurs malheurs, et présentèrent le décret de la province, qui en détaillait toutes les circonstances; Ruricius, gouverneur de la Tripolitaine, y avait joint son rapport, conforme aux plaintes des habitants. L'empereur en fut frappé: Rémigius fit l'apologie de Romanus; mais ses mensonges ne purent cette fois que balancer la vérité. Valentinien promit de faire justice, après une exacte information; il accorda même à la prière des députés, qu'en attendant sa décision, Ruricius serait chargé du commandement des armées, aussi-bien que du gouvernement civil. Les amis du coupable éludèrent ces dispositions équitables de l'empereur; ils obtinrent, que le commandement demeurât au comte Romanus, et vinrent à bout d'éloigner l'information, et de la faire enfin tout-à-fait oublier, en mettant toujours en avant d'autres affaires, qu'ils disaient plus importantes et plus pressées.

[1005] Voyez ci-devant, p. 186, l. XV, § 27.—S.-M.

[1006] Il y était depuis peu de temps; præsidium imploravere Romani comitis per Africam recens provecti. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

[1007] C'était de faire un amas considérable de vivres et de réunir quatre mille chameaux. Abundanti commeatu aggesto, et camelorum quatuor millibus apparatis. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

[1008] Cette résolution fut prise, selon Ammien Marcellin, l. 28, c. 6, dans l'assemblée générale de la province qui se tenait une fois par an, adlapso legitimo die concilii quod apud eos est annuum.—S.-M.

[1009] C'étaient des statues d'or qui représentaient des Victoires. Severum et Flaccianum creavere legatos, Victoriarum aurea simulacra Valentiniano ob imperii primitias oblaturos. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

[1010] Le texte d'Ammien Marcellin fait voir qu'il occupait alors cette charge. Cet auteur remarque de plus que Rémigius était parent de Romanus; misso, dit-il, equite velocissimo magistrum officiorum petit Remigium, affinem suum rapinarum participem. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

XLVI.

Nouvelles incursions des Austuriens.

La province de Tripoli attendait, avec impatience, quelque soulagement de la part de l'empereur; lorsque les Barbares, animés par leurs premiers succès, revinrent en plus grand nombre, ravagèrent le territoire de Leptis et celui d'Œa[1011], ville considérable de la même contrée, massacrèrent les principaux du pays[1012], qu'ils surprirent sur leurs terres, et se retirèrent avec un riche butin. Valentinien était alors dans la Gaule; la nouvelle de cette seconde incursion réveilla dans son esprit le souvenir de la première: il envoya le secrétaire Palladius[1013], pour payer les troupes d'Afrique, et pour prendre connaissance de l'état de la Tripolitaine. Avant que celui-ci fût arrivé, les Austuriens, semblables à ces animaux féroces qui reviennent affamés à l'endroit où ils se sont déja repus de carnage[1014], accoururent une troisième fois; ils égorgèrent ceux qui tombèrent entre leurs mains, coupèrent les arbres et les vignes, enlevèrent tout ce qu'ils n'avaient pu emporter, dans les irruptions précédentes. Teints de sang et chargés de butin, ils s'approchèrent de Leptis, conduisant devant eux un des premiers de la ville, nommé Mychon, qu'ils avaient surpris dans une de ses métairies; il était blessé, et ils menaçaient de l'égorger, si l'on ne payait sa rançon. Sa femme traita avec eux du haut des murailles; et leur ayant jeté l'argent qu'ils demandaient, elle le fit enlever par-dessus le mur avec des cordes; il mourut deux jours après. Les habitants et surtout les femmes, qui n'avaient jamais vu leur ville assiégée, se croyaient perdus sans ressource; tout retentissait de gémissements et de cris. Cependant, après huit jours de siége, les Barbares qui n'entendaient rien à l'attaque des places, voyant plusieurs des leurs tués et blessés, se retirèrent, en détruisant tout sur leur passage.

[1011] C'est celle qu'on appelle actuellement Tripoli de Barbarie.—S.-M.

[1012] C'étaient des décurions, parmi lesquels étaient le pontife Rusticianus et l'édile Nicasius. Occisis decurionibus multis: inter quos Rusticianus sacerdotalis et Nicasius enitebat ædilis. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

[1013] Tribunus et notarius Palladius mittitur. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

[1014] Ut rapaces alites advolarunt, irritamento sanguinis atrociùs efferatæ. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

XLVII.

Succès des artifices de Romanus.

Les envoyés de Leptis, n'étant pas encore de retour, les habitants, dont les malheurs croissaient sans cesse, députèrent de nouveau Jovinus et Pancratius; ceux-ci rencontrèrent à Carthage Sévère et Flaccianus, qui leur apprirent que Palladius était en chemin; ils ne laissèrent pas de continuer leur voyage. Sévère mourut de maladie à Carthage, et Palladius arriva dans la Tripolitaine; Romanus, bien averti de l'objet de sa commission, s'avisa d'un stratagème que lui suggéra une ingénieuse scélératesse. Pour lui fermer la bouche, il résolut de le rendre lui-même coupable; il fit entendre aux officiers des troupes, que Palladius était un homme puissant, qui avait l'oreille de l'empereur, et que s'ils voulaient s'avancer, il fallait acheter sa recommandation, en lui faisant accepter une partie de l'argent qu'il apportait pour le paiement des soldats. Ce conseil fut suivi, et Palladius ne refusa point le présent; il alla ensuite à Leptis, et, pour s'instruire de la vérité, il s'adressa à deux habitants distingués, nommés Érechthius et Aristoménès, qui lui firent une peinture fidèle de leurs calamités, et le conduisirent sur les lieux ravagés par les Barbares; Palladius, témoin lui-même du déplorable état de ce pays, vint trouver Romanus, lui reprocha sa négligence, et le menaça d'informer le prince, de ce qu'il avait vu: A la bonne heure, lui répondit le comte, mais je l'informerai, moi, de votre péculat: il saura que vous avez appliqué à votre profit une partie de la solde de ses troupes[1015]. Ce peu de paroles adoucit Palladius; il devint ami de Romanus; et de retour à Trèves, il persuada à l'empereur, que les plaintes des Tripolitains, n'étaient qu'un tissu de calomnies.

[1015] Ille ira percitus et dolore, se quoque mox referre firmavit, quòd missus ut notarius incorruptus, donativum militis omne in quæstus averterit proprios. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

XLVIII.

Innocents mis à mort.

Il fut renvoyé en Afrique avec Jovinus, l'un des deux derniers députés; l'autre était mort à Trèves; Palladius était chargé, conjointement avec le vicaire d'Afrique, de vérifier les faits allégués par la seconde députation: il avait ordre encore, de faire couper la langue à Érechthius et à Aristoménès qu'il avait, contre sa propre conscience, dépeints comme des imposteurs[1016]. Romanus, dont la fourberie était inépuisable en ressources, ne fut pas plus tôt instruit des ordres donnés pour cette seconde information, qu'il résolut d'en profiter, pour se défaire de tous ses adversaires. Il envoya à Leptis deux scélérats adroits, et propres aux plus noires intrigues; l'un, nommé Cécilius, était conseiller[1017] au tribunal de la province: par leur moyen, il corrompit un grand nombre d'habitants, qui désavouèrent Jovinus; et Jovinus lui-même, intimidé par des menaces secrètes, démentit le rapport qu'il avait fait à l'empereur. Palladius instruisit Valentinien de ces rétractations; et ce prince, se croyant joué par les accusateurs de Romanus, condamna à la mort Jovinus, et trois autres habitants[1018], comme complices de ses calomnies. Il prononça le même arrêt contre Ruricius; et ce gouverneur intègre, qui n'avait d'autre crime, que d'avoir, selon le devoir de sa charge, travaillé à soulager les maux de sa province[1019], fut exécuté à Sitifis[1020] en Mauritanie. Le vicaire[1021] fit mourir les autres à Utique; Flaccianus fut assez heureux pour s'évader de la prison: il se retira à Rome, où il demeura caché jusqu'à sa mort, qui arriva peu de temps après. Érechthius et Aristoménès se sauvèrent dans des déserts éloignés, dont ils ne sortirent, que sous le règne de Gratien.

[1016] Præter hæc linguas Erechthii et Aristomenis præcidi jusserat imperator, quos invidiosa quædam locutos idem Palladius intimarat. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

[1017] Consiliarium.—S.-M.

[1018] Ils se nommaient Célestinus, Concordius et Lucius.—S.-M.

[1019] On l'accusait encore de s'être servi dans ses rapports d'expressions peu mesurées, hoc quoque accedente, dit Ammien Marcellin, l. 28, c. 6, quὸd in relatione ejus verba quædam (ut visum est) immodica legebantur.—S.-M.

[1020] Cette ville qui donnait le nom de Sitifensis à toute la partie occidentale de la Mauritanie, dont elle était capitale, jouissait du titre et des droits de colonie romaine. D'Anville (Geograph. abrég. t. 3, p. 101) indique dans le pays de la régence d'Alger un lieu nommé Sétif qui doit y répondre selon lui. Au vrai, on ignore encore quelle fut la situation de cette ville, aussi-bien que celle de presque toutes les autres places de cette partie de l'Afrique qui s'éloigne des côtes.—S.-M.

[1021] Cet officier se nommait Crescens; on voit par une loi rendue sous le deuxième consulat de Gratien et de Probus, qu'il exerçait ses fonctions en l'an 371.—S.-M.

XLIX.

Découverte et punition de l'imposture.

La Tripolitaine fut réduite à souffrir sans se plaindre; mais l'œil de la justice éternelle[1022], qui ne dort jamais, suivit partout les coupables, et tira enfin la vérité de ce labyrinthe ténébreux. Palladius, disgracié pour un sujet qu'on ignore, se retira de la cour; quelques temps après, Théodose étant venu en Afrique, pour réprimer la rébellion de Firmus, dont nous allons bientôt parler, fit arrêter le comte Romanus, et se saisit de ses papiers; il y trouva une lettre[1023], qui prouvait manifestement, que Palladius en avait imposé à l'empereur[1024], et il l'envoya au prince. Palladius fut arrêté; et pressé par les remords de ses crimes, il s'étrangla dans la prison. Rémigius ne lui survécut pas long-temps; Léon lui ayant succédé, dans la charge de maître des offices, il s'était retiré dans ses terres près de Mayence [Mogontiacum], où il était né. Maximin, préfet des Gaules, avide de condamnations et de supplices, jaloux d'ailleurs du crédit dont Rémigius avait joui long-temps, cherchait l'occasion de le perdre; il fit mettre à la question un nommé Césarius, qui avait eu part à la confiance de Rémigius, et qui révéla toutes ses impostures. Dès que Rémigius en fut averti, il prévint la punition qu'il méritait, en s'étranglant lui-même.

[1022] Vigilavit justitiæ oculus sempiternus, ultimæque legatorum et præsidis diræ. Amm. Marc. l. 28, c. 6. Il dit ailleurs, l. 30, c. 6, en se servant de la même métaphore, sempiternus vindicavit justitiæ vigor.—S.-M.

[1023] C'était une lettre d'un certain Métérius, adressée à Romanus son patron. Domino patrono Romano Meterius. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

[1024] «De ce que, y est-il dit, dans l'affaire des Tripolitains, il avait menti aux oreilles sacrées.» Quὸd in causa Tripolitanorum apud aures sacras mentitus est. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.

L.

Suite de cette affaire sous Gratien.

Après la mort de Valentinien, Érechthius et Aristoménès se présentèrent à Gratien, et l'instruisirent de la vérité, qui n'avait jamais été entièrement connue de son père. Ce prince les adressa au proconsul Hespérius[1025], et au vicaire Flavianus[1026], magistrats éclairés, et dont la justice était incorruptible. Ils firent arrêter Cécilius; il avoua dans la question que c'était lui qui avait engagé les habitants à désavouer leurs propres députés; sa déposition fut envoyée à Gratien. Romanus, toujours prisonnier depuis que Théodose l'avait fait arrêter, ne se tint pas encore pour convaincu; aussi hardi à nier ses crimes qu'à les commettre, il obtint d'être transporté à Milan, où la cour était alors. Il y fit venir Cécilius, à dessein d'accuser le proconsul et le vicaire, d'avoir trompé l'empereur, pour favoriser la province; il trouva même un protecteur dans le comte Mellobaudès, qui pouvait beaucoup auprès de Gratien; et il eut le crédit de faire appeler à Milan plusieurs Tripolitains, dont la présence était, disait-il, nécessaire à sa justification; ils vinrent en effet; mais Romanus, ne put ni les intimider, ni les corrompre: ils persistèrent à déposer la vérité. L'histoire ne parle plus de Romanus; et le principal acteur de tant d'impostures et de scènes sanglantes disparaît tout à coup, sans qu'on soit instruit de son sort. Il serait bien étrange, que ce monstre de cruauté, d'avarice et de fourberie, après avoir si long-temps trompé son souverain, et fait périr tant d'innocents, convaincu enfin des plus noirs forfaits, eût échappé au supplice, et qu'il n'eût été puni que par les malédictions de ses contemporains, et l'horreur de la postérité.

[1025] On voit par une loi insérée dans le Code Théodosien, qu'Hespérius qui était proconsul d'Afrique en l'an 376, fut dans la suite préfet du prétoire des Gaules.—S.-M.

[1026] Une autre loi du Code Théodosien nous fait voir que Flavianus exerçait les fonctions de vicaire d'Afrique, en l'an 377. En l'an 382, il était préfet du prétoire d'Illyrie et d'Italie, charge qu'il occupa de nouveau en 391. On apprend d'une inscription antique qu'il s'appelait Virius Nicomachus Flavianus.—S.-M.

LI.

Révolte de Firmus.

Amm. l. 29, c. 5.

[Aurel. Vict. epit. p. 230.]

Zos. l. 4, c. 16.

Oros. l. 7, c. 33.

Symm. l. 1, ep. 64.

S. Aug. ep. 87, t. 2, p. 213, et in Parmen. l. 1, c. 10 et 11, t. 9, p. 22 et 23.

Ce furent encore ses pernicieuses intrigues, qui jetèrent Firmus dans le désespoir: la haine que le comte s'était attirée, donna des partisans au rebelle, et pensa faire perdre à l'empire les vastes contrées de la Mauritanie, ainsi que nous l'allons raconter. Nubel, qui tenait le premier rang entre les Maures[1027], laissa en mourant sept fils, Firmus, Zamma, Gildon, Mascizel, Dius, Salmacès, Mazuca, et une fille nommée Cyria. Zamma, lié d'amitié avec le comte Romanus, fut assassiné par Firmus, son frère; le comte résolut de faire punir le meurtrier, et ce dessein, n'avait rien que de louable; mais Romanus ne savait poursuivre la justice même, que par des voies obliques et injustes. Les amis qu'il avait à la cour, et surtout Rémigius, appuyèrent auprès du prince le rapport de Romanus, et ôtèrent à Firmus tous les moyens de défense qu'on accorde aux plus grands criminels: l'empereur ne voulut ni écouter ses envoyés, ni recevoir ses apologies. Firmus, voyant qu'il allait être la victime de cette cabale, prévint sa perte par la révolte[1028]; il y trouva les esprits disposés; les concussions du comte soulevaient tout le pays; un grand nombre de soldats romains, et même des cohortes entières, vinrent se ranger sous les drapeaux du rebelle. Suivi d'un grand corps de troupes, il entra dans Césarée, capitale de la province[1029]: c'est aujourd'hui la ville d'Alger; il la saccagea[1030] et la réduisit en cendres. Fier de ce succès, il prit le titre de roi[1031], et ce fut un tribun romain, qui lui posa son collier sur la tête, pour lui tenir lieu de diadème. Les Donatistes, furent les plus ardents à se déclarer en sa faveur[1032]; comme ils étaient divisés en deux sectes, l'une s'appuya de ses armes pour écraser l'autre[1033]. Un de leurs évêques, lui livra la ville de Rucate[1034], où il ne maltraita que les catholiques.

[1027] Il paraît que ce chef barbare portait parmi les siens le titre de roi. Nubel velut regulus per nationes Mauricas potentissimus, dit Ammien Marcellin, l. 29, c. 5. Saint Augustin n'hésite pas à appeler Firmus, fils de Nubel, un roi barbare. Regem barbarum Firmum, dit-il (in Parmen. l. 1, c. 10, t. 9, p. 22). J'aurai dans la suite plusieurs fois occasion de faire remarquer que, pendant la domination des Romains sur l'Afrique, il existait un grand nombre de chefs indigènes, maures, numides, gétules ou libyens, qui prenaient le titre de rois, et étaient restés à peu près indépendants au milieu du mont Atlas.—S.-M.

[1028] Ab imperii ditione descivit; une lacune qui se trouve après ces mots dans le texte d'Ammien Marcellin, l. 29, c. 5, nous empêche de connaître quelles furent d'après cet historien les premières entreprises de Firmus. Cette révolte dut arriver en l'an 372; car on voit, par une loi de cette année, que, le 29 juin, Romanus était encore comte de l'Afrique; et Rémigius, maître des offices, qui, par sa connivence, fut cause de cette guerre, mourut en l'an 373. Voyez Tillemont, Hist. des emper. Valentinien, note 47.—S.-M.

[1029] Cæsaream, urbem nobilissimam Mauritaniæ, barbaris in prædam dedit. Oros. l. 7, c. 33.—S.-M.

[1030] On peut au sujet de la belle conduite que l'évêque Clément tint en cette circonstance, consulter une lettre de Symmaque, l. 1, ep. 64. Voyez ci-après, § 55, p. 472.—S.-M.

[1031] Hujus tempore Firmus apud Mauritaniam regnum invadens. Vict. epit. p. 230. Orose dit la même chose plus clairement, l. 7, c. 33: Interea in Africæ partibus Firmus sese, excitatis Maurorum gentibus, regem constituens, Africam Mauritaniamque vastavit. St. Augustin, comme je l'ai déja remarqué, p. 465, note 1, ne balance pas à lui donner le titre de roi. Bien plus, selon Zosime, l. 4, c. 16, il se serait revêtu de la pourpre et aurait pris le titre d'empereur. Son témoignage est formel. Λίβυες... Φίρμῳ τὴν ἁλουργίδα δόντες, ἀνέδειξαν βασιλέα.—S.-M.

[1032] Quoiqu'il eût été le plus cruel ennemi des Romains, ces sectaires regardaient cependant Firmus comme un prince légitime; c'est ce que dit Saint Augustin, in Parmen. l. 1, c. 10, t. 9, p. 22. Etsi illum licet hostem immanissimum Romanorum in legitimis numerent. Cette observation de l'évêque d'Hippone est encore une preuve indirecte que Firmus avait pris effectivement le titre d'empereur.—S.-M.

[1033] Les Donatistes dissidents portaient le nom de Rogatistes. Ils embrassèrent le parti de Firmus, d'où ils reçurent le nom de Firmianiens, comme l'atteste S. Augustin, ep. 87, t. 2, p. 213, de Rogatensibus non dixerim, qui vos Firmianos appellare dicuntur.—S.-M.

[1034] Cette ville, nommée aussi Rusicade, était dans la Numidie ou Mauritanie Césarienne. Elle était sur le bord de la mer.—S.-M.

LII.

Théodose envoyé contre Firmus.

Valentinien qui était encore à Trêves, mais qui bientôt après, se transporta à Milan[1035], crut qu'il devait opposer à ce rebelle entreprenant et hardi un général aussi prudent que brave et intrépide. Il donna à Théodose quelques-unes des troupes de la Gaule; mais pour ne pas trop dégarnir cette province, où l'on craignait toujours les incursions des Allemans, il tira des cohortes, de la Pannonie et de la Mésie supérieure. Théodose partit d'Arles, et aborda à [Igilgili][1036], dans la Mauritanie [Sitifense][1037], avant qu'on eût en Afrique, aucune nouvelle de son départ; il y trouva le comte Romanus, qui commençait à être suspect à l'empereur: il avait un ordre secret de l'arrêter; mais comme ses troupes n'étaient pas encore arrivées, craignant que ce méchant homme ne se portât à quelque extrémité dangereuse, il se contenta de lui reprocher avec douceur sa conduite passée, et l'envoya à Césarée, avec ordre de veiller à la sûreté de ces quartiers; il fit aussi de fortes réprimandes à Vincentius, lieutenant de Romanus[1038], et complice de ses rapines et de ses cruautés[1039]. Lorsqu'il eut réuni, tout ce qu'il attendait de troupes, il donna des gardes à Romanus, et se rendit à Sitifis.

[1035] On voit par les lois insérées dans le Code Théodosien que Valentinien se trouvait à Milan depuis le 28 juin jusqu'au 18 novembre de l'an 372. Il y était encore le 5 février 373, mais il retourna bientôt dans les Gaules, et il était à Trèves le 21 mai.—S.-M.

[1036] Cette ville est Gigéri, place maritime du royaume d'Alger.—S.-M.

[1037] Ad Sitifensis Mauritaniæ litus, quod appellant accolæ Igilgitanum. Amm. Marc. l. 39, c. 5.—S.-M.

[1038] L'ordre d'arrêter cet officier fut exécuté par Gildon, frère de Firmus, et par un certain Maxime. Ce Gildon fut dans la suite comte d'Afrique, et oubliant le sort de son frère, comme le dit Claudien (de bello Gildon., v. 333 et seq.), il se révolta contre Honorius.

.............. Firmum jacentem

Obliti, Libyam nostro sudore receptam

Rursus habent? ausus Latio contendere Gildon?

Germani nec fata timet?

[1039] Qui curans Romani vicem, incivilitatis ejus erat particeps et furtorum. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

LIII.

Conduite prudente de Théodose.

Ce général s'occupa d'abord à dresser le plan de la guerre; il fallait conduire, dans un pays brûlé par les excessives chaleurs, des soldats accoutumés aux climats froids de la Gaule et de la Pannonie; on avait affaire à des ennemis exercés à voltiger sans cesse, plus propres à des surprises qu'à des batailles[1040]. Firmus de son côté, alarmé de la réputation de Théodose, parut disposé à rentrer dans le devoir; il s'excusa du passé par députés et par lettres; il protesta que la seule nécessité l'avait jeté dans la révolte, offrant pour l'avenir toutes les assurances qu'on exigerait de lui. Théodose lui promit la paix, quand il aurait donné des otages; mais il ne s'endormit pas sur ces belles apparences de soumission: il manda à tous les corps de troupes répandus dans l'Afrique, de le venir joindre[1041]. Les ayant réunis avec ceux qu'il avait amenés[1042], il les anima à bien faire, par cette éloquence militaire qui lui était naturelle; il fit toutes les dispositions nécessaires pour entrer en campagne; il se concilia l'amour des peuples, en déclarant que ses troupes ne seraient point à charge à la province, et qu'elles ne subsisteraient qu'aux dépens des ennemis[1043].

[1040] Agensque in oppido sollicitudine diducebatur ancipiti, multa cum animo versans, quâ viâ quibusve commentis per exustas caloribus terras pruinis adsuetum duceret militem: vel hostem caperet discursatorem et repentinum, insidiisque potius clandestinis, quam præliorum stabilitate confisum. Am. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1041] Dans une position militaire appelée Panchariana, dont la situation est inconnue. Dux ad recensendas legiones quæ Africam tuebantur, ire pergebat ad Pancharianam stationem, quo convenire præceptæ sunt. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1042] Il y joignit encore des troupes du pays; concitato indigena milite cum eo quem ipse perduxerat, dit Amm. Marcellin, l. 29, c. 5.—S.-M.

[1043] Il disait que les moissons et les magasins des ennemis, étaient les seuls qui pussent convenir à la valeur de ses soldats. Messes et condita hostium virtutis nostrorum horrea esse, fiduciâ memorans speciosâ. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

LIV.

Ses premiers succès.

Après avoir inspiré la confiance, il se mit en marche; et comme il approchait de la ville de Tubusuptus[1044], située au pied d'une chaîne de montagnes, qui portaient le nom de montagnes de fer[1045], il reçut de nouveaux députés de Firmus. Il les congédia sans réponse, parce qu'ils n'amenaient point d'otages, ainsi qu'il en avait demandé. De tous les frères de Firmus, Gildon seul était demeuré fidèle; il servait dans l'armée de Théodose: les autres, suivaient le parti du rebelle, qui les employait comme ses lieutenants. Le général romain, s'avançant avec précaution dans ce pays inconnu, rencontra un grand corps de troupes légères[1046], commandées par Mascizel[1047] et par Dius. Après quelques décharges de flèches, on se mêla; le combat fut sanglant, et la victoire demeura aux Romains: ce qui les étonna le plus en cette rencontre, ce furent les cris affreux de ces Barbares, lorsqu'ils étaient pris ou blessés[1048]. On fit le dégât dans les campagnes; on détruisit un château d'une vaste étendue, qui appartenait à Salmacès[1049]; on s'empara de la ville de Lamfocté[1050]; Théodose y établit des magasins, pour en tirer des subsistances, s'il n'en trouvait pas dans l'intérieur du pays. Cependant Mascizel, ayant rallié les fuyards et rassemblé de nouvelles troupes[1051], vint attaquer de nouveau les Romains; et après avoir perdu un grand nombre des siens, il n'échappa lui-même, que par la vitesse de son cheval.

[1044] Cette ville, dont la position est inconnue, était à 65 milles au nord-ouest de Sitifis, sur la route de Saldas, ville de la côte.—S.-M.

[1045] Tubusuptum progressus oppidum Ferrato contiguum monti. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1046] Ces troupes appartenaient à deux tribus barbares qu'Ammien Marcellin nomme, l. 29, c. 5, Tyndensis et Massissensis, et qui nous sont tout à fait inconnues d'ailleurs. Concito gradu, dit-il, Tyndensium gentem et Massissensium petit, levibus armis instructas.—S.-M.

[1047] Ce Mascizel fut, sous Honorius, chargé de réduire son frère Gildon. Il le vainquit et le fit périr, comme on le verra liv. XXVI, § 48.—S.-M.

[1048] Interque gemitus mortis et vulnerum audiebantur barbarorum ululabiles fletus captorum et cæsorum. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1049] C'était un domaine nommé Pétra, dont Salmacès avait fait une sorte de ville. Inter quos clades eminuere fundi Petrensis, excisi radicitus: quem Salmaces dominus, Firmi frater in modum urbis exstruxit. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1050] Cette place, dont la position est inconnue, était au milieu même du pays occupé par les ennemis. Lamfoctense oppidum occupavit, inter gentes positum antedictas. Amm. Marc. l. 99, c. 5. Cet auteur veut sans doute désigner les nations mentionnées ci-dessus, p. 469, note 4.—S.-M.

[1051] Parmi les nations voisines. Mascizel reparatis viribus nationum confinium adminicula ductans, dit Ammien Marcellin, l. 29, c. 5.—S.-M.

LV.

Firmus se soumet.

Le rebelle, découragé par ces mauvais succès, députa des évêques pour offrir des otages et demander la paix[1052]. C'étaient apparemment des évêques Donatistes. Théodose exigea des vivres pour son armée. Firmus accepta la condition, et ayant envoyé des présents, il alla lui-même avec confiance trouver Théodose. A la vue de l'armée romaine et de la contenance fière du général, il affecta de paraître effrayé; il descendit de cheval et se prosterna aux pieds de Théodose, avouant avec larmes sa témérité et demandant grace. Le vainqueur le releva et le rassura en l'embrassant[1053]. Firmus remit les vivres qu'il avait promis, laissa plusieurs de ses parents pour otages, donna parole de rendre les prisonniers, et se retira. Deux jours après il renvoya à Icosium[1054] plusieurs enseignes militaires, et une partie du butin[1055] qu'il avait fait dans ses courses. Théodose reprit la route de Césarée. Après de longues marches, comme il entrait dans la ville de Tipasa[1056], colonie maritime entre Icosium et Césarée, il rencontra les députés des Maziques[1057], qui venaient implorer sa clémence. Cette nation belliqueuse s'était liguée avec le rebelle. Le général romain leur répondit avec fierté, qu'il irait incessamment les chercher lui-même pour tirer raison de leur perfidie. Ils se retirèrent en tremblant, et Théodose arriva à Césarée[1058]. Cette ville lui offrit un déplorable spectacle: il n'y restait plus que des masures et des monceaux de pierres calcinées par les flammes. La première et la seconde légion eurent ordre d'enlever les cendres et les décombres, de rebâtir cette belle ville, et d'y demeurer en garnison. Firmus avait enlevé les deniers du fisc. Quelques années après, les officiers de l'empereur prétendirent en rendre les magistrats responsables. Mais l'évêque Clément arrêta par ses représentations cette injuste poursuite; et le zèle de ce charitable prélat fut appuyé du crédit de Symmaque, et loué des païens même.

[1052] Christiani ritus antistites oraturos pacem cum obsidibus misit. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1053] Parce que l'intérêt de la république l'exigeait, dit Ammien Marcellin, l. 29, c. 5. Quoniam id reipublicæ conducebat.—S.-M.

[1054] Il paraît que cette ville où Vespasien avait établi une colonie romaine, est le lieu appelé par les modernes Sarsal. On y trouve des ruines très-considérables, et souvent mentionnées dans les auteurs arabes, à cause de leur extrême magnificence. Elles ont été visitées et décrites, mais avec trop peu de détails, par le voyageur Shaw, t. 1, p. 49-55.—S.-M.

[1055] Parmi ces objets était une couronne sacerdotale, coronam sacerdotalem, c'est-à-dire une de ces couronnes d'or que les pontifes païens de chaque province, avaient coutume de porter. Voy. à ce sujet la note de Valois ad Am. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1056] Tipasa était une colonie romaine, voisine de Césarée ou Alger. Il faut bien la distinguer d'une autre ville du même nom, qui était dans la Numidie, et dont l'emplacement conserve encore le nom de Taïfas.—S.-M.

[1057] Le nom des Maziques se trouve répandu depuis la Mauritanie jusqu'aux frontières de l'Égypte, où ils n'étaient pas moins connus que dans l'Afrique proconsulaire, par leurs fréquentes incursions. J'ai lieu de croire que ce nom qui se trouve très-souvent et avec quelques légères différences dans les auteurs anciens, s'appliquait à la principale et à la plus puissante des nations indigènes de l'Afrique, aux peuples qui portent actuellement le nom de Berbères. Je pense même que c'était là le nom national de cette puissante race d'hommes; et je regarde comme constant qu'il s'est perpétué parmi eux jusqu'à nos jours.—S.-M.

[1058] Urbem opulentam quondam et nobilem. Am. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

LVΙ.

Punition des déserteurs.

La nouvelle de la paix s'étant répandue, les magistrats de la province et le tribun Vincentius, qui, jusqu'alors s'étaient tenus cachés, de crainte de tomber entre les mains de Firmus, vinrent joindre Théodose. Il était encore à Césarée, quand il apprit que Firmus n'avait demandé la paix qu'à dessein d'endormir sa vigilance, et de tomber sur l'armée romaine lorsqu'elle s'y attendrait le moins. Il marcha aussitôt vers la ville de Zuchabbari[1059], où il surprit un détachement de déserteurs romains[1060], commandés par plusieurs tribuns, entre lesquels était celui qui avait posé son collier sur la tête de Firmus. Pour leur faire croire qu'il se contentait à leur égard d'un châtiment léger, il les réduisit au dernier grade de la milice, et se rendit avec eux à Tigava[1061]. Gildon et Maxime, qu'il avait envoyés dans le pays des Maziques, revinrent le joindre dans cette ville; ils lui amenaient deux chefs de ces Barbares, nommés Bellénès et Féricius[1062], qui s'étaient mis à la tête de la faction de Firmus. Ayant réuni tous ces coupables, afin de rendre le spectacle de la punition plus terrible, et de n'être pas obligé d'y revenir à plusieurs fois, il ordonna le soir même à des officiers et à des soldats de confiance, de se saisir pendant la nuit de tous ces traîtres, de les conduire enchaînés dans une plaine hors de la ville, et de faire ensuite assembler autour d'eux toute l'armée. L'ordre fut exécuté. Théodose se rendit en ce lieu au point du jour, et trouvant ces criminels environnés de ses troupes: Fidèles camarades, dit-il à ses soldats, que pensez-vous qu'on doive faire de ces perfides? Tous s'écrièrent qu'ils méritaient la mort. Cette sentence ayant été prononcée par toute l'armée, le général abandonna les fantassins aux soldats pour les assommer à coups de bâtons[1063]: c'était l'ancienne punition des déserteurs. Il fit couper la main droite aux officiers de cavalerie, et trancher la tête aux simples cavaliers, aussi-bien qu'à Bellénès, à Féricius,et à un tribun[1064] nommé Curandius, qui dans un combat avait refusé de charger l'ennemi. Cette sévérité ne manqua pas de trouver des censeurs parmi les courtisans jaloux de la gloire de Théodose; mais elle rétablit la discipline en Afrique; et la suite fit connaître que la vigueur dans l'exercice du commandement est plus salutaire aux soldats qu'une fausse indulgence[1065].

[1059] Cette ville avait le titre de municipe, ad municipium Sugabarritanum; elle était voisine d'une montagne appelée Transcellensis; Transcellensi monti adcline. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Ptolémée la nomme Zouchabbari. Elle était épiscopale.—S.-M.

[1060] Les uns appartenaient à la 4e cohorte des archers, equites quartæ sagittariorum cohortis; les autres étaient d'un corps d'infanterie qui portait le nom de Constantiens, Constantianorum peditum partent. Am. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1061] Cette ville, qui était épiscopale, est mentionnée dans l'itinéraire d'Antonin, qui la place sur la route de Calama à Rusucurrum.—S.-M.

[1062] Reverterunt Gildo et Maximus, Bellenen e principibus Mazicum et Fericium gentis præfectum ducentes, qui factionem juverant quietis publicæ turbatoris. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Un passage de la lettre de saint Augustin à Hésychius, ep. 199, t. 2, p. 758, sert à indiquer la différence qu'il y avait entre le rang de ces deux personnages. Bellénès devait à la naissance la qualité de prince des Maziques, tandis que Féricius était un chef nommé par les Romains. Les Barbares de l'Afrique, dit ce père de l'Église, sont innombrables, sunt apud nos barbaræ innumerabiles gentes; ils n'ont point de rois, non habeant reges suos, mais des commandants qui leur sont donnés par les Romains, sed super eos præfecti a Romano constituantur imperio. Il ajoute que ces peuplades et leurs chefs étaient chrétiens, illi et ipsi eorum præfecti christiani esse cœperunt. On aura par la suite occasion de remarquer que plusieurs des tribus maures et numides avaient cependant conservé leur ancienne croyance long-temps après cette époque.—S.-M.

[1063] Prisco more militibus dedit occidendos. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1064] C'était le tribun des archers, tribunus sagittariorum.—S.-M.

[1065] Salutaris vigor vincit inanem speciem clementiæ. C'est un passage de la 2e lettre de Cicéron à Brutus, qui est cité par Ammien Marcellin, l. 29, c. 5.—S.-M.

LVII.

La guerre recommence.

On alla ensuite attaquer le château de Gallonas, place très-forte qui servait de retraite aux Maures[1066]. L'armée y entra par la brèche, passa tous les habitants au fil de l'épée, et rasa les murailles. De là Théodose, après avoir traversé le mont Ancorarius[1067], comme il approchait de la forteresse de Tingita[1068], rencontra une armée de Maziques[1069], qui annoncèrent leur arrivée par une grêle de traits. Les Romains les chargèrent avec vigueur, et ces Barbares, malgré leur bravoure naturelle, ne purent tenir contre des troupes bien exercées et bien commandées. Ils furent taillés en pièces, à l'exception d'un petit nombre qui ayant échappé à l'épée des vainqueurs, vinrent ensuite se rendre, et obtinrent leur pardon. Théodose qui pénétrait de plus en plus dans l'intérieur de l'Afrique, envoya le successeur de Romanus dans la Mauritanie [Sitifense], pour mettre la province à couvert, et marcha contre d'autres Barbares nommés les Musons[1070]. Ceux-ci persuadés qu'on ne leur pardonnerait pas les massacres et les ravages qu'ils avaient faits dans la province romaine, s'étaient joints à Firmus, qu'ils espéraient voir bientôt maître de tout ce vaste continent.

[1066] Fundum nomine Gallonatis, muro circumdatum valido, receptaculum Maurorum tutissimum arietibus admotis evertit. Amm. Marc. l. 29, c. 5. La position de ce lieu est tout-à-fait inconnue.—S.-M.

[1067] Per Ancorarium montem, Mazicas in unum collectos invasit. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Aucun autre auteur ne fait mention de cette montagne que d'Anville croit être nommée actuellement Waneseris (Géog. abr. t. 3, p. 102), sans en donner aucune autorité précise.—S.-M.

[1068] Ad Tingitanum castellum progressus. Amm. Marcell. l. 39, c. 5. Rien ne fait connaître la position de ce lieu.—S.-M.

[1069] Un nommé Suggès était leur chef. Suggen eorum ductorem; une lacune de quatre lignes qui se trouve dans le texte d'Ammien Marcellin, l. 29, c. 5, après ces mots, nous empêche de connaître ce qu'il avait dit de ce personnage.—S.-M.

[1070] Gentem petit Musonem. Amm. Marc. l. 29, c. 5. C'est la seule mention qui existe de ces peuples: ils sont peut-être les Mucones, Μουκῶνοι, de Ptolémée, l. 4, c. 1.—S.-M.

LVIII.

Retraite de Théodose.

L'armée de Théodose, après les divers détachements qu'il avait été obligé de faire, était réduite à trois mille cinq cents hommes. Étant arrivé près de la ville d'Adda[1071], il apprit qu'il allait avoir sur les bras une multitude innombrable. Cyria, sœur de Firmus, puissante par ses richesses, soutenait avec une ardeur opiniâtre la révolte de son frère; elle mettait en mouvement toute l'Afrique jusqu'au mont Atlas. Tant de Barbares différents de mœurs, de figure, d'armes, de langage[1072], aguerris par l'habitude de combattre les lions de leurs montagnes, et presque aussi féroces que ces animaux, traversaient ces plaines arides et marchaient à Théodose. Bientôt ils parurent à la vue de l'armée romaine. On ne pouvait les attendre sans s'exposer à une perte certaine. On prit donc le parti de se retirer. Les Barbares précipitent leur marche; ils atteignent l'ennemi, l'enveloppent, l'attaquent avec furie. Les Romains, sûrs de périr, ne songeaient qu'à vendre bien cher leur vie, lorsqu'on aperçut un grand corps de troupes qui approchait. C'étaient des Maziques qui venaient se joindre aux autres Barbares. Mais ceux-ci voyant des déserteurs romains à la tête, et s'imaginant que c'était un secours pour Théodose, prirent la fuite et le laissèrent continuer librement sa retraite. Il arriva à un château qui appartenait à Mazuca[1073], où il fit brûler vifs quelques déserteurs, et couper les mains à plusieurs autres. Après avoir tenu la campagne une année entière, parce que l'hiver est inconnu dans ces climats, il revint à Tipasa[1074] au mois de février, lorsque Gratien était consul pour la troisième fois avec Équitius.

[1071] Juxta Addense municipium. Amm. Marc. l. 29, c. 5. La position de ce lieu n'est pas plus connue que celle des autres villes déjà mentionnées.—S.-M.

[1072] Dissonas cultu et sermonum varietate nationes plurimas unum spirantibus animis. Amm. Marcell. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1073] C'était plutôt un lieu appelé Mazucanum, du nom sans doute de Mazuca, frère de Firmus. Exinde Theodosius ad fundum venisset nomine Mazucanum. Amm. Marcell. l. 29, c. 5. Il est impossible d'en indiquer la position.—S.-M.

[1074] Le texte d'Ammien Marcellin, l. 29, c. 5, porte ici Tipata. Tipatam mense februario venit.—S.-M.

An 374.

LIX.

Il se remet en campagne.

Pendant qu'il donnait à ses soldats le temps de se reposer, il s'occupait lui-même des moyens de terminer la guerre. Une expédition si longue et si pénible lui avait appris, qu'il était impossible de réduire à force ouverte un ennemi accoutumé à la faim, à la soif, aux ardeurs de ces sables brûlants, courant sans cesse et échappant à toutes les poursuites. Il ne trouvait d'autre expédient que de lui enlever toutes ses ressources, en détachant de son parti les peuples de ces contrées[1075]. Dans ce dessein, avant que de se remettre en marche, il envoya de toutes parts des hommes adroits et intelligents, qui, par argent, par menaces, par promesses, vinrent à bout de gagner la plupart des Barbares. Firmus était toujours en course: mais les négociations secrètes de Théodose, et la défiance que lui inspirait l'infidélité naturelle de ses alliés, lui causaient de mortelles inquiétudes. Aussitôt qu'il apprit que le général romain approchait, il se crut trahi par les siens; et s'étant évadé pendant la nuit, il prit la fuite vers des montagnes éloignées et inaccessibles[1076]. La plupart de ses troupes, abandonnées de leur chef, se débandèrent. Les Romains, trouvant le camp presque désert, le pillèrent, tuèrent ceux qui y étaient restés, et marchèrent à la poursuite de Firmus, recevant à composition les Barbares dont ils traversaient le pays. Théodose y laissait des commandants[1077], dont la fidélité lui était connue. Le rebelle, qui n'était accompagné que d'un petit nombre d'esclaves, se voyant poursuivi avec tant d'opiniâtreté, jeta ses bagages et ses provisions pour fuir avec plus de vitesse[1078]. Ce fut un soulagement pour l'armée de Théodose qui manquait de subsistances. Il fit rafraîchir ses soldats, auxquels il distribua l'argent et les vivres, et défit sans peine un corps de montagnards[1079],qui s'étaient avancés à sa rencontre jusque dans la plaine[1080].

[1075] Ammien Marcellin donne les noms, l. 29, c. 5, de plusieurs de ces tribus barbares. Ils ne se rencontrent point ailleurs. Mittebat ad gentes circumsitas; Bajuras, Cantaurianos, Avastomates, Cafaves, Davaresque et finitimos alios. Les Baiuræ sont probablement les Baniuri, Βανίουροι, de Ptolémée, l. 4, c. 1, et de Pline, liv. 5, c. 2. On les retrouve aussi dans Silius Italicus, l. 3, v. 303. Pour les Cantauriani, ce sont les Banturari, Βαντουράροι de Ptolémée.—S.-M.

[1076] Ces montagnes sont appelées Caprarienses par Ammien Marcellin, l. 29, c. 5. Caprarienses montes longe remotos penetravit.—S.-M.

[1077] Ce n'étaient pas des commandants militaires choisis dans ses troupes, mais des chefs (præfecti) tirés de ces nations et tels que ceux dont parle St. Augustin. Voy. ci-devant, p. 473, note 1. Gentibus per quas transibat dux consultissimus adposuit fidei compertæ præfectos. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1078] Il paraît même, d'après ce que dit Ammien Marcellin, qu'il abandonna sa femme.—S.-M.

[1079] Ces Barbares étaient les Caprariens et les Abanniens leurs voisins. Caprariensibus Abannisque eorum vicinis prælio levi sublatis. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Il est question des Abanniens dans quelques autres auteurs, qui les nomment Abennæ, mais sans indiquer la situation de leur pays.—S.-M.

[1080] Ammien Marcellin rapportait, l. 29, c. 5, que Théodose s'était avancé jusqu'à une ville municipale de ces régions; mais il se trouve dans son texte une lacune qui a fait disparaître le nom de cette ville. Ad municipium properavit.....—S.-M.

LX.

Rencontre des Nègres.

Il approchait de l'Atlas, dont la cime semble toucher les nues. Ayant appris que les Barbares en avaient fermé tous les passages, d'ailleurs impraticables à tout autre qu'aux habitants du pays, il retourna sur ses pas; et s'étant campé à quelque distance, il laissa au rebelle le temps d'assembler les Nègres[1081], qui habitaient au-delà de ces montagnes, et que les anciens nommaient Éthiopiens, ainsi que les nations situées au midi de l'Égypte. Ces peuples traversèrent l'Atlas à la suite de Firmus, accourant en confusion avec des cris menaçants. Leur figure affreuse et leur innombrable multitude jetèrent d'abord l'épouvante dans le cœur des Romains, qui prirent la fuite. Théodose les rallia, les rassura, pilla quelques magasins où il trouva des vivres en abondance, et revint à l'ennemi. Ses soldats marchaient les rangs serrés, agitant leurs boucliers comme pour défier ces noirs[1082] sauvages qu'ils ne redoutaient plus. Ceux-ci annonçaient leur fureur par le cliquetis de leurs armes, et par le bruit de leur targes dont ils se frappaient les genoux[1083]. Toutes ces menaces ne furent suivies d'aucun effet. Théodose, content d'avoir rendu l'honneur et le cœur à ses troupes, ne voulut point hasarder la bataille contre un nombre si inégal: après s'être tenu quelque temps en présence, il fit sa retraite en bon ordre; et les ennemis effrayés de sa contenance, le laissèrent s'éloigner, et se dispersèrent dans leurs montagnes plus promptement qu'ils n'étaient venus. Le Romain alla s'emparer de la ville de Conté[1084], où Firmus avait renfermé les prisonniers, les croyant en sûreté dans une place, que son éloignement et sa situation sur une hauteur mettaient hors d'insulte. On y trouva aussi des déserteurs, que Théodose punit avec sa sévérité ordinaire.

[1081] Il est possible que Théodose ait eu à combattre les peuplades noires qui habitaient au-delà du mont Atlas, mais la chose ne résulte pas nécessairement du récit d'Ammien Marcellin. Cet auteur dit bien que les Éthiopiens aidèrent Firmus par de puissants secours, adminiculis maximis, mais il ne dit rien qui puisse faire supposer que ces Éthiopiens fussent noirs; le nom d'Éthiopien ne s'appliquant pas exclusivement aux hommes de cette couleur.—S.-M.

[1082] Cette indication ne se trouve pas dans Ammien Marcellin.—S.-M.

[1083] Quanquam igitur immite quiddam barbaricis concrepantibus armis manipuli furentium imminebant, ipsi quoque parmas genibus illidentes. Amm. Marcell. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1084] Ad civitatem nomine Contensem flexit iter. Amm. Marc. l. 29, c. 5. C'est encore une ville dont la position est inconnue.—S.-M.

LXI.

Guerre contre les Isafliens.

Firmus, abandonné des Nègres, se réfugia avec Mazuca son frère, et le reste de sa famille, dans le pays des Isafliens[1085]. C'était le peuple le plus puissant de ces contrées[1086]. Le roi Igmazen était guerrier, et célèbre par ses victoires[1087]. Le commerce qu'il entretenait avec la province romaine lui avait procuré de grandes richesses[1088]. Théodose lui envoya demander le rebelle, et, sur son refus, il lui déclara la guerre. Il y eut une sanglante bataille, où les Romains, enveloppés, furent obligés de faire face de toutes parts, et malgré ce désavantage taillèrent les ennemis en pièces. Firmus chargea lui-même à la tête des troupes: il s'exposa sans ménagement; et ce ne fut qu'après les derniers efforts, qu'il se sauva par la force et la vitesse de son cheval, accoutumé à courir sur les rochers et au bord des précipices. Mazuca son frère, blessé à mort, fut fait prisonnier. Comme on le conduisait à Césarée, où il avait laissé des marques de sa fureur[1089], il s'arracha lui-même la vie en déchirant sa plaie. Sa tête fut portée dans la ville; elle y fut reçue avec cette joie cruelle que produit la vengeance. Théodose ravagea les terres des Isafliens. Plusieurs habitants de la province romaine[1090], qui s'étaient liés avec ces Barbares et retirés dans leur pays, tombèrent entre ses mains. Convaincus d'avoir, par de sourdes pratiques, favorisé la rébellion, ils furent condamnés au feu. De là Théodose s'avança jusque dans une contrée nommée la Jubalène[1091]: c'était la patrie de Nubel, père de Firmus[1092]; mais il fut arrêté dans sa marche par de hautes montagnes, et quoiqu'il s'en fût ouvert le passage malgré les naturels du pays qu'il tailla en pièces, cependant, craignant de s'engager dans ces défilés dangereux, il tourna vers la forteresse d'Audia[1093], où les Jésaliens[1094], nation féroce, vinrent lui offrir des secours de troupes et de vivres.

[1085] Verus indicat explorator, confugisse ad Isaflensium populum Firmum. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Ammien Marcellin est le seul qui parle de ces Isaflenses.—S.-M.

[1086] Ammien Marcellin ne dit rien qui puisse faire croire que les Isafliens fussent effectivement plus puissants qu'aucun des peuples de ces régions.—S.-M.

[1087] Rex eorum Igmazen vincere antehac assuetus. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1088] Rex Igmazen nomine, spectatus per eos tractus opibusque insignis. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1089] Ubi sæva inusserat monumenta facinorum pessimorum. Ammien Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1090] C'étaient un magistrat appelé Évasius, Evasium potentem municipem, son fils Florus et quelques autres.—S.-M.

[1091] Exindeque pergens interius, nationem Iubalenam spiritu adgressus ingenti. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Il serait possible que cette contrée intérieure dût son nom à sa disposition physique, ou à sa situation au milieu des montagnes. Djebal, en arabe et Gabal en hébreu, signifient montagne. Ce serait, s'il en était ainsi un sûr indice que la langue des Phéniciens ou des Carthaginois avait pénétré assez avant dans le pays. Ce qui semble venir à l'appui de cette conjecture, c'est que presqu'aussitôt Ammien Marcellin fait mention des montagnes difficiles qui se trouvaient dans ce canton et qui retardèrent la marche de Théodose: Repulsus altitudine montium et flexuosis angustiis stetit. Au reste, il n'est question de ce pays nulle part ailleurs que dans Ammien Marcellin.—S.-M.

[1092] Ubi natum Nubelem patrem didicerat Firmi. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1093] Revertit ad Audiense castellum. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Cette place est mentionnée dans la Notice de l'empire.—S.-M.

[1094] Iesalensium gens fera. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Le pays occupé par cette nation n'est pas plus connu que les autres.—S.-M.

LXII.

Victoire remportée sur ces Barbares.

Toutes ces marches diverses avaient pour objet la poursuite de Firmus. Il fuyait de contrée en contrée sur cette frontière sauvage. Enfin, Théodose, voulant délasser ses troupes, campa près du château de Médianum[1095]: il y demeura quelques jours sans cesser d'agir auprès des Barbares, pour les engager à lui livrer le fugitif. Il apprit qu'il était retourné chez les Isafliens: il marcha aussitôt de ce côté-là. Comme il entrait dans le pays, le roi Igmazen vint hardiment à sa rencontre: Qui es-tu, dit-il à Théodose, et quel dessein t'amène ici? Le général romain le regardant avec fierté: Je suis, lui dit-il, un des officiers de Valentinien, maître de toute la terre: il m'envoie pour arrêter un brigand: si tu ne le remets entre mes mains sans différer, tu périras avec toute ta nation[1096]. Un discours si menaçant irrita le prince barbare: il ne répondit que par des injures, et se retira plein de colère. Le lendemain, dès que le jour parut, les Barbares vinrent avec une contenance assurée présenter la bataille. Le front de leur armée était composé de près de vingt mille hommes; la seconde ligne, encore plus nombreuse, devait peu à peu s'étendre pendant le combat, et enfermer les Romains qui n'étaient guère plus de trois mille[1097]. Les Jésaliens, malgré les promesses faites à Théodose, s'étaient joints à eux. Les Romains animés par le souvenir de leurs victoires, resserrant leurs bataillons, et se couvrant de toutes parts de leurs boucliers, soutinrent, sans s'ébranler, les efforts des ennemis. Le combat dura tout le jour. Vers le soir on vit paraître Firmus, qui monté à l'avantage, déployant son manteau de couleur de pourpre[1098], criait aux soldats romains que s'ils voulaient éviter une mort certaine, ils n'avaient point d'autre ressource que de livrer Théodose, ce tyran inhumain, cet inventeur de supplices cruels. Ces paroles n'inspirèrent que de l'indignation à la plupart des soldats, et redoublèrent leur courage. Mais il y en eut qui en furent effrayés, et qui cessèrent de combattre. Enfin la nuit sépara les deux armées; et Théodose, profitant des ténèbres retourna à la forteresse d'Audia[1099]. Il y passa ses troupes en revue, et punit ceux qui s'étaient déshonorés par leur lâcheté; il leur fit couper la main droite: quelques-uns furent brûlés vifs. Il s'arrêta quelques jours en ce lieu, veillant sans cesse pour éviter les surprises. Cette précaution n'était pas inutile. Quelques Barbares étant venus attaquer son camp pendant une nuit fort obscure, il les repoussa, et en fit prisonniers plusieurs qui avaient déjà forcé le retranchement. Il marcha ensuite en diligence vers les Jésaliens, et ayant pris pour pénétrer dans leur pays des routes détournées, par lesquelles on ne l'attendait pas, il se vengea de leur infidélité par le massacre et le ravage. Après avoir ainsi terminé l'expédition de cette année, il traversa la Mauritanie Césarienne et revint à Sitifis, où il fit mourir dans la torture, et brûler après leur mort, Castor et Martinianus, les principaux ministres des rapines et des forfaits du comte Romanus. Il attendait des ordres de l'empereur pour instruire le procès du comte même; mais Valentinien mourut avant la fin de cette affaire.

[1095] Propè munimentum nomine Medianum. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1096] Comes, ait, Valentiniani sum, orbis terrarum domini, ad opprimendum latronem funereum missus: quem nisi statim reddideris, ut invictus statuit imperator, peribis funditùs cum gente quam regis. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1097] Admodum pauci. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Cet auteur ne détermine pas quel était le nombre des Romains.—S.-M.

[1098] Firmus equo celsiori insidens, sago puniceo porrectius panso, etc. Amm. Marc. l. 29, c. 5. Cette indication pourrait donner lieu de croire que Firmus avait pris effectivement la pourpre et qu'il s'était fait déclarer empereur, comme le pensent quelques auteurs, et comme je l'ai déja remarqué. Voyez ce qui est dit ci-devant § 51, p. 466, n. 4.—S.-M.

[1099] Le texte d'Ammien Marcellin, l. 29, c. 5, porte ad Duodiense castellum, mais il est évident qu'il y a une erreur et qu'il faut lire ad castellum Audiense; car c'est effectivement de ce fort que Théodose était parti pour marcher contre Igmazen.—S.-M.

LXIII.

Mort de Firmus.

L'année suivante[1100] Théodose retourna dans le pays des Isafliens, et les défit dans une bataille. Igmazen, accoutumé à vaincre, fut effrayé de ce changement de fortune, et voyant que, si la guerre continuait, l'interruption du commerce le priverait lui et ses sujets des choses les plus nécessaires à la vie[1101], il se détermina à satisfaire Théodose. Il eut assez de confiance en sa bonne foi et sa générosité, pour aller seul secrètement s'aboucher avec lui. Il le pria de lui envoyer Masilla, un des chefs des Maziques[1102], qui était fidèle aux Romains. Ce fut par l'entremise de ce Masilla, qu'Igmazen fit savoir à Théodose: Qu'il désirait sincèrement la paix, mais qu'il ne pouvait actuellement la conclure sans révolter ses sujets: que pour y parvenir, il fallait y forcer les Isafliens par la terreur des armes romaines et par des attaques continuelles; qu'ils étaient attachés au parti du rebelle, et qu'ils ne se lasseraient de l'assister, que quand il sentiraient que l'honneur de le défendre leur coûterait trop cher; qu'alors ils laisseraient à leur prince la liberté de traiter avec Théodose. Le Romain suivit ce conseil; il fatigua les Isafliens par tant de défaites et de ravages, que Firmus ne trouvant plus sa sûreté dans leur pays, songeait à la chercher ailleurs, lorsque le roi s'assura de sa personne. Firmus avait déja reçu quelques avis[1103], de la secrète intelligence établie entre Igmazen et les Romains. Quand il se vit arrêté, ne doutant plus que sa perte ne fût résolue, il voulut au moins disposer de sa vie. S'étant donc rempli de vin pour s'étourdir sur les craintes de la mort, il prit le moment de la nuit où ses gardes étaient endormis, et s'étrangla lui-même. Igmazen en fut affligé: il se faisait un mérite de conduire le rebelle au camp des Romains. Il voulut du moins le livrer mort. Après avoir reçu un sauf-conduit pour lui-même, il fit charger le corps de Firmus sur un chameau, et le conduisit à Théodose, qui s'était déjà rapproché de la mer, et qui campait près d'un château voisin de Rusibicari[1104]. Théodose s'étant assuré par le témoignage de ceux qui connaissaient le rebelle, que c'était véritablement le corps de Firmus, reprit la route de Sitifis. Il arriva comme en triomphe, au milieu des louanges et des acclamations de tout le peuple de la province, dont il était le libérateur.

[1100] C'est-à-dire en l'an 375, sous le règne de Gratien.—S.-M.

[1101] Terrore fluctuans mali præsentis, nihilque commerciis vetitis ad vitam spei sibi restare si obstinatius egerit arbitratus. Amm. Marc. l. 29, c. 5.—S.-M.

[1102] Masillam Mazicum optimatem.—S.-M.

[1103] C'est de Masilla lui-même qu'il tenait cet avis, selon Ammien Marcellin, l. 29. c. 5, obscuriùs gesta didicerat per Masillam.—S.-M.

[1104] Ad Subicarense castellum. Il faut lire dans cet endroit d'Ammien Marcellin, ad Rusibicarense castellum. Rusibicari était une ville maritime de la Mauritanie Césarienne à 61 milles à l'orient d'Icosium.—S.-M.

FIN DU LIVRE DIX-HUITIÈME ET DU TOME TROISIÈME.