I

MM. Edmond et Jules de Goncourt sont entrés dans les lettres par un roman intitulé: En 18..., dont le survivant des Goncourt a porté cette appréciation, qu'il serait messéant de discuter:

«C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! Mais les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche d'indépendance littéraire et artistique, le hautain révolutionnarisme prêché en ces pages; puis, quelle recherche de l'érudition, quelle curiosité de la science, et dans quelle littérature légère de débutant trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de Charles Demailly et de Manette Salomon, et encore ce remuement des problèmes qui agitent les bouquins les plus sérieux, et, tout le long du volume, cet effort et cette aspiration vers les sommets de la pensée?...»[ [26]

Qu'entendent MM. de Goncourt par les «sommets de la pensée»? Voici qui nous renseignera. Dans un de leurs premiers livres, Madame Gervaisais, ils ont écrit:

«Ses initiateurs, ses guides, au milieu de cette poursuite des plus écrasants problèmes psychologiques, avaient été ces deux maîtres de la sagesse moderne: Reid et Dugald-Stewart, les illustres fondateurs de l'Ecole écossaise, les ennemis de la méthode analytique et hypothétique des écoles anciennes. Après avoir traversé tout le scepticisme de Loke, le matérialisme de Condillac, elle éprouvait pour ces deux philosophes la reconnaissance d'avoir eu, par eux, respiré sur ces purs sommets, pareils aux hauteurs du «Bon-Sens», où Reid rend à l'homme le sentiment de sa dignité et base la morale et la métaphysique sur la puissance et l'excellence de la vie humaine[ [27]

J'espère qu'on est satisfait. Peut-être désirerait-on seulement que MM. de Goncourt nous éclairassent par quelques traits sur le compte de ces deux maîtres de la sagesse moderne, Reid et Dugald-Stewart, en qui une ignorance commune à bon nombre d'esprits n'avait voulu voir jusqu'à eux que d'honnêtes façons d'empiriques. Mais ces messieurs ont eu soin de nous avertir qu'au culte de Reid Mme Gervaisais associait celui de Kant. Kant, disent-ils, a fait «découler la liberté, l'Homme-Dieu, du beau principe désintéressé qui est pour lui comme l'honneur de l'humanité et la clef de voûte de sa philosophie: le devoir.» Evidemment, il n'y a plus rien à dire. A peine oserai-je formuler une timide objection de style sur cet Homme-Dieu qui découle d'une clef de voûte.

Par les idées et par le style, il faut donc reconnaître que les livres de MM. de Goncourt[ [28] sont au nombre des plus curieux de ce temps. Il n'en est point, comme ils disent, qui aient remué plus de questions, ou, ce qui revient au même, qui aient transformé en questions ce qui, pour nous, n'en était pas. Les exemples se pressent. Entre tous, sachons-leur gré d'avoir ravivé sur Homère un débat qu'on croyait éteint depuis Zénodote d'Ephèse. Et à qui donc, mieux qu'aux auteurs de la Fille Elisa et de Germinie Lacerteux, appartenait-il de nous révéler que l'auteur de l'Iliade n'a jamais peint au monde que des souffrances physiques? Ils l'affirment. Il n'y a plus à y revenir. Mais je regrette qu'ici encore MM. de Goncourt aient cru devoir garder pour eux les motifs de leur arrêt.

Ces larges esprits n'ont point été retenus, comme on pense, par de vaines considérations de temps et de lieu. Leur dernier livre (Journal des Goncourt) met en scène, dans le déshabillé d'une causerie familière, les principaux écrivains du siècle. Ils nous débarrassent ainsi d'un certain nombre de préjugés des plus fâcheux, dont ceux qui tendaient à nous faire voir dans Taine, dans Renan, dans Berthelot, quelques-unes des grandes intelligences contemporaines. Sainte-Beuve, qui nous apparaissait dans l'éloignement comme le modèle des honnêtes hommes de lettres, n'échappe pas à cette justice amère et rétrospective. Dorénavant, si l'on veut connaître le fin mot sur cet écrivain de dernier ordre, ce n'est point dans ses articles qu'on l'ira chercher, mais dans les conversations des dîners Magny, si fidèlement croquées par MM. de Goncourt. On se trouvera en présence d'une manière de pion, sans idées et sans style, qui fut trop heureux de rencontrer çà et là de complaisants amis, comme MM. de Goncourt, pour lui souffler ses articles. L'avouerai-je? Tout reconnaissant que je sois à ces messieurs de leurs révélations, j'ai comme un scrupule et un regret. Peut-être qu'avant de publier leur Journal, ils n'ont pas suffisamment médité cette phrase du même Sainte-Beuve: «Les anciens, honnêtes gens, avaient un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose (sub rosâ, par allusion à cette coutume antique de se couronner de roses dans les festins) ne devait point être divulgué ni profané»[ [29]. Après cela, vous me répondrez que MM. de Goncourt n'aiment point les anciens. Et c'est, à être franc, la seule excuse de tous ces papotages. Il n'y a donc qu'eux dans le siècle? Ils résument tout, philosophie, histoire, critique, et le roman, qui est la synthèse des synthèses? Quelle plaisanterie!

Prenons-les plutôt pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils ont toujours été, des artistes[ [30]. La qualité n'est déjà point si dédaignable, et elle eût pu leur suffire. Mettons qu'ils ont été Brauwers et Watteau, une combinaison extrêmement savoureuse de maniéré et de sincère. Leurs paradoxes (j'allais dire leurs charges), cette intransigeance dans les jugements qui est la marque d'esprits cantonnés, et jusqu'à ce modernisme farouche des deux frères, qui, à tout propos, part en campagne contre la tradition, un peu comme don Quichotte contre les moulins, sourions-en, si ce sont les inévitables petits côtés de leur nature d'artistes. Sainte-Beuve (bien imprévoyant dans l'épithète) les a appelés d' «aimables hérétiques». Aimables, je ne sais point. Mais c'est, sans doute, qu'avec un peu plus d'orthodoxie et un peu moins d'intransigeance, ils n'eussent pas, les premiers, apporté cette fièvre, cette fougue heureuse, tant de passion et de vie à la peinture de la société contemporaine. On n'eût point eu d'eux ni Charles Demailly, ni Manette Salomon, ni même Germinie Lacerteux, et pour ces livres-là il faut leur pardonner de trouver Raphaël «bourgeois» et de dire de l'antiquité qu'elle n'a été «faite que pour être le pain des professeurs». Eh! oui, leur maîtrise est réelle et nul ne songe à la contester. Mais je ne pense point qu'elle soit là où ils la placent, et que, pour avoir écrit Madame Gervaisais ni la Femme au XVIIIe siècle, la postérité voie en eux les philosophes et les historiens qu'ils prétendent. Est-il donc nécessaire de le rappeler? La philosophie, comme l'histoire, demande un esprit de généralisation qui est justement l'opposé du leur. S'ils ont une maîtrise, c'est au contraire dans le détail qu'elle éclate, c'est dans cette acuité d'une vision qui dès l'abord décompose le concret et pousse son analyse jusqu'à l'infinitésimal. Daudet raconte qu'un an durant le monde des peintres ne jura que par Manette Salomon[ [31]. Je le crois sans peine. Ils vivront par là, et par là seulement, par cette fidélité dans le rendu, par cette minutie littérale qu'ils ont les premiers introduite dans la composition, et qui est devenue, après eux, un procédé de l'école, et aussi et surtout par le relief d'une langue merveilleusement riche en contrastes et en nuances, et si mêlée qu'elle soit.