II

«Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, dit M. Jules Lemaître, il entre beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet[ [32].» Je pense que l'on retrouverait ces qualités-là dans le plus long roman de M. Daudet. Peut-être qu'elles y sont associées et combinées d'une manière différente: la fantaisie n'y est point, comme dans les contes, à proportion de la vérité; celle-ci a la belle part. L'esprit aussi s'y dérobe davantage à mesure que l'écrivain tâche à l'impersonnalité. La tendresse n'y est point si ardente; j'y trouve plus de tristesse que de mélancolie, et, sur la fin même, de la haine. Après tout, Chamfort a raison: celui-là n'a point aimé les hommes qui n'est point misanthrope à quarante ans. Et si envahissante qu'elle soit dans le dernier roman de M. Daudet, dans l'Immortel, cette misanthropie y laisse encore une petite place à l'émotion; il y a le coin des larmes jusque dans cette œuvre de colère. C'est par là qu'il nous prendra toujours, et il ne faut point chercher ailleurs que dans l'émotion le secret de ce charme extraordinaire qui lui attache toutes les âmes sentimentales ou passionnées de ce temps. On a beau dire qu'il procède de Dickens, que Jack et le Petit Chose sont un peu bien parents du pauvre Olivier Twist, il serait plus vrai de dire qu'il y a entre ces deux natures d'étroites affinités et qu'elles sont sensibles l'une et l'autre aux souffrances des humbles. Encore ne sont-elles point tout à fait pareilles de ce côté-là; leur pitié elle-même diffère: celle de Dickens est plus active, d'abord, plus confiante dans la générosité de nos bons instincts, et, si elle nous montre le mal, elle ne nous dit point qu'il soit inguérissable. Avez-vous remarqué que tous ses romans «finissent bien»? Le petit Twist et Rose Fleming se marient; mais Jack meurt de la poitrine dans un hôpital. Notez encore que Dickens a trouvé çà et là d'inoubliables accents de détresse, des cris d'appel vers la justice de Dieu, que la pitié légère et un peu méprisante de Daudet ne pouvait connaître. Quand Olivier, traité de bâtard, rossé à coups de trique par l'horrible M. Bumble, s'est vu enfin seul, abandonné à lui-même dans la boutique morne et silencieuse du croque-mort, «il tomba à genoux sur le plancher, écrit Dickens, et, cachant son visage dans ses mains, il versa de telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de la nature que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à des enfants de cet âge!» Ces lignes-là, si simples, sont uniques. Le côté d'art, chez Dickens, est souvent inférieur; il n'a pas la maîtrise soutenue de M. Daudet. Il l'emporte en vive et profonde humanité. La pitié de M. Daudet reste toujours un peu aristocrate; elle se gantera pour faire l'aumône, et les misères dont elle nous entretient auront quand même une poésie latente. C'est par là qu'elle plaît si fort aux féminins.