I

Cette naïveté, qui est le premier trait des natures paysannes, M. Pouvillon l'a rendue merveilleusement. Voyez, je vous prie, L'Innocent, Jean-de-Jeanne et cette même Cézette. Comme on les aime et comme ils feraient envie, si l'on ne devinait derrière eux la silhouette brutale d'une Rouzils, orgueilleuse et sotte, ou d'un Guiral[ [102], rapace et matois! L'auteur a beau s'en cacher: cette vie des champs, où il semble qu'il nous appelle par horreur des dépravations urbaines, le mal y prime encore le bien; les joies y sont rares, la lutte tout aussi âpre et tragique qu'à la ville. Avec leur gai parler fleuri, ces paysans ont l'âme de juifs plus que de chrétiens. L'optimisme de l'auteur (puisqu'il se tient optimiste) est surtout dans l'opposition qu'il fait de ces caractères misérables et petits avec la nature qu'il aime pour sa bonté et sa beauté, l'or de ses chaumes et la fondante douceur de ses couchants. Elle est le personnage de premier plan, la maternelle et la consolatrice à qui son livre est offert, comme un bel hymne. Il semble qu'à lui aussi elle soit apparue, une nuit d'été, dans son voile plein d'astres, et qu'il se soit écrié comme le voyant de Madore: «Sainte déesse, éternelle providence des hommes, toujours prodigue de tes bienfaits, tu as pour les malheureux la double affection d'une mère. Nature, tout ce que peut un fidèle comme moi, je le ferai; je garderai tes traits gravés dans le secret de mon cœur, et de ce cœur je veux faire un temple où soit adorée jusqu'à la mort l'image de ta divinité!»[ [103]

C'est la prière de tous les grands amants de Cybèle, et j'aurais aussi bien pu la prêter à M. André Theuriet qu'à M. Pouvillon. On a dit de M. Theuriet[ [104] qu'il se consolait des hommes avec des paysages, et que c'était à peine si la réconfortante fraîcheur de ceux-ci réussissait à compenser la laideur morale de ceux-là. Et l'on a dit encore qu'à le lire il semblait qu'il eût plusieurs âmes; et le malheur, c'est qu'elles ne sont point faites toujours pour s'harmoniser. Son âme de poète dégage les choses avec une délicatesse dont rien n'approche. Mais le botaniste et l'entomologiste qui sont aussi en lui se complaisent à des minuties de catalogue, à des puérilités savantes où toute flamme s'éteint. Il y a même chez lui (qui le croirait?) une sorte de Prudhomme latent, qui écrit gros, pense communément, et dit des jeunes filles qu'«elles sont avancées pour leur âge[ [105].» Ce M. Prudhomme-là n'intervient que par exception dans les livres de M. Theuriet. Des phrases comme celle que j'ai citée sont rares et trouvent presque leur excuse dans le hâtif de la composition. Il a, par ailleurs, d'admirables élans, une tristesse infinie, et dans ses peintures une touche molle et douce qui est sa marque. Peut-être se laisse-t-il trop aller à lui-même. En tels endroits, sa peinture n'est qu'une juxtaposition de couleurs qu'il n'a pris ni le temps, ni le soin de fondre. Je note un passage, dans le Journal de Tristan, où en dix lignes il décrit une mer bleue, des falaises d'un jaune d'ocre, une montagne auréolée de lilas, un cap gris, des roches d'un noir humide, des châtaigneraies vert foncé, des maisons blanches, et trois vaches rousses. Bleu, jaune, lilas, gris, noir, vert, blanc, roux, je doute que l'imagination reproduise un tel paysage. Il en est pour elle des couleurs comme des lignes: elle ne se représentera pas plus l'intérieur d'un kaléidoscope que les mille côtés d'un chiliogone[ [106].