II
C'est, chez M. Theuriet, excès d'abondance, et, pour cette qualité qu'il pousse jusqu'au défaut, on l'aimera toujours plus qu'on ne l'admirera. M. de Glouvet a lui aussi de l'abondance, mais d'une autre sorte. Si M. Theuriet voit la nature en poète, M. de Glouvet la voit en agronome, comme il voit la société en magistrat. Des romans qu'il a écrits[ [107], on peut extraire des documents curieux, des rapports probes et substantiels sur la vie des bois et des eaux. Mais, et sauf dans Le Père, où il est vraiment supérieur à lui-même, on n'y sent point autre chose que l'acuité d'un œil qui détaille et inventorie, et qui proprement regarde sans être affecté. La vie, comme il la montre, ne laisse rien dans l'esprit. Si le détail a son importance, tous les détails ne l'ont point. Quand M. Daudet nous décrit de petites maisons d'ouvriers «qui se serrent les unes contre les autres, comme pour s'aider à supporter leur misère[ [108]», je n'ai que faire d'autres renseignements. Et de même, quand MM. Erckmann-Chatrian nous peignent un lever de jour en Alsace, «le soleil pâle montant dans la brume, les maisonnettes aux larges toitures de chaume regardant de leurs petites fenêtres noires[ [109]», ces traits ramassés et sobres me paraissent bien valoir les minutieux inventaires de M. de Glouvet. Ils nous ont fait aimer l'Alsace et ajouté aux regrets des provinces chères et perdues. Que de bonnes heures passées en compagnie de maître Rok[ [110], du docteur Mathéus[ [111], de Koffel le Taupier[ [112], braves gens, et qu'on aime aussi! Et comme on prend part à leurs petites misères, à leurs joies de rien, à cette vie végétative et douce, et que confine l'orée d'un champ! La nature ici est plus délaissée que chez les autres romanciers. Mais elles sont si près de la nature, ces âmes simples des paysans d'Alsace, qu'elle finissent par se confondre un peu avec elle. Au reste, une bonne partie des romans de ces messieurs est du pur roman d'aventure. Dirai-je que je préfère leurs idylles à leurs épopées, que pour cela je les ai classés parmi les rustiques, et qu'une raison analogue m'y a fait ranger M. Fabre, quoiqu'il se soit voué d'abord à la peinture des mœurs cléricales? Je ne conteste point la grandeur farouche de son abbé Tigrane[ [113], la merveilleuse psychologie dont il a éclairé Lucifer[ [114] et Barnabé[ [115]. Mais j'avoue mon faible pour Monsieur Jean, une de ses dernières œuvres, et la plus parfaite: ce coin d'idylle du Quercy, avec ses châtaigneraies, ses sonneries de cloche, le petit Jean sur l'âne du maire, et la figure sauvage de Merlette à chaque tournant de route; et je trouve aussi que le style de M. Fabre y est plus égal, plus nourri d'expressions de terroir et comme en fleur[ [116]. De telle sorte que si les études cléricales de M. Fabre avaient déjà fait de lui un maître, en un genre que d'autres n'avaient point abordé, ce roman le classe au premier rang des rustiques et sur le même pied que M. Pouvillon et M. Theuriet.