III

Ce sont là nos grands rustiques[ [117]; mais je ne voudrais pas clore la revue sans signaler au moins, de romanciers plus jeunes, quelques œuvres où s'affirme un talent d'observation et de description très appréciable: Le gars Périer, par M. Robert de La Villehervé[ [118], étude souvent puissante, vive et vraie toujours, la Ferme des Gohel et les Hautemanière, deux bons tableaux d'intérieurs normands, par M. Canivet, l'Ennemi, par M. Guiches, un livre où le pastiche du style de M. Zola n'enlève que peu au mérite très réel de l'observation, le Roman d'un maître d'école, par M. Antony Blondel (celui-là même que M. Richepin n'a pas craint d'appeler un Saint-Simon paysan), La Moussière et le Tourbier, par M. Léon Duvauchel (avec telles pages du Tourbier que pourrait signer un Theuriet ou un Fabre), Les Barthozouls, par M. Joseph Caraguel, le Moulin Blant, par M. Emile Dodillon, Le Village, par M. Léon Deschamps, Le Paysan, par M. Jean Sigaux, Fleur de pommier, par M. Gaston d'Hailly, la Grève de Penhoat, par M. Jouannin, la Muguette, par M. de la Biotière, les Compagnons du Légué, par M. Pierre Arnous, les Croquis champêtres, par M. Georges Renard, Pilleur d'épaves, par M. Pierre Maël, toutes œuvres diversement estimables et qui font bien augurer de la jeune école.

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CHAPITRE VI
LES MONDAINS

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CHAPITRE VI
LES MONDAINS

Gyp.—Octave Feuillet.—Henri Rabusson.—Ludovic Halévy.—Edouard Droz.—Georges Duruy.

... Je l'allai voir et lui dis d'abordée:

—Monsieur l'homme du monde, que pensez-vous de nos romanciers mondains?

Il se recueillit.

—Monsieur, me répondit-il, je pense qu'on les a nommés ainsi, parce que le monde, qui lit peu, ne les lit pas du tout. Ils sont quatre ou cinq, sans plus. Car je ne tiens pas pour mondains M. de Goncourt ni M. Bourget, quoiqu'ils aient écrit sur le monde[ [119]. Mais leur littérature est trop savante. Ils réfléchissent sur tout, déduisent et induisent, et il est visible qu'ils songent à satisfaire leur propre curiosité plus qu'à exciter la nôtre. Ce sont des philosophes. Tout autre est le romancier mondain. Celui-là n'a cure d'être profond. Il lui faut plaire, d'abord, et pour ce s'accommoder aux exigences d'un public qui, à mesure qu'il est moins dégrossi, raffole davantage d'élégance et de bel air. On ne lui demande aucune sincérité. Ses drames et ses comédies se donneraient dans l'azur, qu'ils n'auraient ni plus ni moins de consistance. Voyez Sibylle de M. Feuillet, et voyez L'Abbé Constantin de M. Halévy. Le grand monde y est aussi scrupuleusement dépeint, à peu près, que le monde bourgeois, ouvrier et paysan, dans les œuvres complètes de M. Emile Zola.


Eh bien, s'ils n'ont, comme vous dites en votre langue, MM. les journalistes, d'autres moyens d'information que les romans de M. Feuillet ou de M. Zola, j'imagine que nos petits-neveux seront fort gênés un jour pour se faire une idée de la vie contemporaine. On s'y reconnaît à peine aujourd'hui. Que sera-ce dans deux cents ans? Puisque vous faites tant que de me consulter, sachez que vos idéalistes et vos naturalistes sont aussi loin de la vérité les uns que les autres. Il n'y a peut-être eu en ce siècle que deux écrivains exacts, informés, fidèles décalques de la vie qu'ils ont représentée; et, par un contre-sens inexplicable, on n'a voulu voir en eux,—au lieu des très sincères historiographes qu'ils sont,—que des à-peu-près de vaudevillistes. Je vous parle de Henri Monnier et de Gyp. Et ne cherchez pas là un paradoxe. Les scènes de Monnier et de Gyp sont minutieusement vraies. Pour retrouver Jean Hiroux[ [120], il n'y a qu'à ouvrir les gazettes judiciaires. Et, de même, croyez bien que Paulette, Bob et Loulou[ [121] agissent et parlent dans la vie comme les fait agir et parler Gyp. Tenez, j'ai là une sorte de memorandum, où je me suis amusé, jadis, au jour le jour, à noter les menues aventures de mes débuts dans le monde. Gyp n'avait pas encore publié Autour du Mariage. Méditez-moi ces deux traits, Monsieur:—«Une demoiselle de seize ans (grâce pour le nom), fardée et maquillée comme une femme de quarante, profitant de l'absence de ses parents pour courir les petits théâtres au bras de son frère à peine plus âgé qu'elle, et, sur le devant de la loge où ils se sont assis, bien en vue, cette requête de la mignonne:

«P'tit frère, dis-moi donc zut, tout haut, qu'on croie qu'tu parles à ta maîtresse».—Et ceci:—«Déclaration d'une demoiselle de dix-huit ans à son cavalier: «Oh! vous, je ne vous épouserai pas. Vous n'êtes pas suffisamment bête pour faire un mari. Mais votre tête me va. Tout de bon! Je veux des amants chics; vous viendrez le troisième, hein? Il y en a deux d'inscrits avant vous.»—Et elle les nommait. Reconnaissez-vous les petites amies de Paulette, monsieur le journaliste, ces idéales jeunes filles, dont M. Feuillet a dit, dans un accès de franchise, qu'elles tenaient entre elles des conversations à faire rougir un singe? Revenez à la Sibylle du même M. Feuillet, et voyez, je vous prie, où est la vérité.

Non, non, ce n'est pas le «monde» qui fait le succès de ce qu'on nomme la littérature mondaine. Peut-être y touche-t-il, du bout des doigts, pour comparer la copie à l'original, mais il sait d'avance que cette fois encore l'original n'aura pas été rendu dans ses extrêmes délicatesses et ses infinies nuances, et il a plaisir à se sentir si impénétrable toujours. Croyez que M. Feuillet et M. Rabusson et M. Droz et les autres n'obtiennent pas plus grâce à ses yeux que n'en obtint Balzac, et que seule, entendez-vous, seule, Gyp a pu jusqu'ici étonner ces grandes dames par l'impressionnisme hardi et l'instantanéité de ses reproductions[ [122]. Et comment le monde ne ferait-il pas bon marché de vos romanciers mondains? Ce sont pour lui comme pour le baron Desforges, de Mensonges, des «phonographes bêtes ou qui mentent». Leur clientèle est ailleurs: rue Saint-Denis, au Temple, au Marais, un peu partout dans le gros public des commissaires-priseurs, des notairesses et des quincaillières. Ces gens-là sont jaloux, n'importe par quel interstice, par un écho du Gil-Blas comme par le livre du jour, de pénétrer en idée dans des salons où ils n'iront jamais autrement. L'inconnu jusque dans cette forme les attire, et ils éprouvent le même charme à la mondanité d'un Feuillet que nous en trouvons, nous autres, à l'exotisme d'un Loti.


Et M. Feuillet ne l'ignore pas. Quand éclata, il y a quelques années, la tourmente naturaliste, on put craindre un instant pour la fragile clientèle de ce romancier. Ce fut un nuage, et qui passa. M. Feuillet, qui avait eu le bon esprit de survivre à cette réaction, y gagna un regain de succès[ [123]. D'autres se mirent à sa suite que vous connaissez, MM. Rabusson, Halévy, Duruy, Droz. Le monde, ou ce qu'on appelle ainsi, s'était fort accru dans l'intervalle. Au monde du faubourg Saint-Germain, étaient venus s'ajouter, comme par stratification, le monde du faubourg Saint-Honoré et celui de l'Arc-de-Triomphe. Déjà, en 1868, un des vôtres et des plus spirituels, M. Scholl, pouvait écrire en toute raison: «Le faubourg Saint-Germain est moins fermé. Il se forme une société composée de gens intelligents de tous les mondes. On est moins absolu, moins exclusif qu'autrefois et l'on s'en trouve bien»[ [124]. Intelligents est peut-être de trop, et je ne sache pas que l'on s'en trouve si bien. Mais il est très exact qu'aujourd'hui toutes les barrières tombent ou vont tomber. Le monde, c'est le luxe, voilà la vérité, et c'est M. Rabusson qui a eu le mérite de la découvrir. Ah! il ne lui est pas tendre, à ce luxe! On a fort joliment remarqué (qui donc, déjà?) que M. Rabusson n'était qu'un Feuillet retourné. Mais Sainte-Beuve avait dit de M. Feuillet lui-même qu'il n'était qu'un Musset converti[ [125]. Et ce que Sainte-Beuve disait de cette conversion, on pourrait le reprendre et l'appliquer à l'auteur de Marcelle[ [126]. Comme M. Feuillet procède de Musset, M. Rabusson procède de M. Feuillet; mais lui aussi, en homme d'esprit, il ne cherche à imiter son maître qu'en le contredisant. Et de cette sorte, rien qu'à prendre le contre-pied des théories de M. Feuillet, en substituant, par exemple, le pessimisme et le dandysme du jour à l'optimisme béat d'il y a trente ans, il fait lui aussi du «neuf»; il fait, sinon mieux, du moins autrement que son maître, et c'est pourquoi il a réussi. Dans tout succès un peu vif, conclurai-je avec Sainte-Beuve, il y a de ces contrastes et de ces à-propos.


Tenez, L'Abbé Constantin? M. Ganderax[ [127] a pu dire que le roman de M. Halévy, en littérature, il y a juste sept ans, fit l'effet d'un 9 thermidor,—sans guillotine. Relisez-le. Que cette peinture vertueuse et morale de la société soit plus exacte que les autres, c'est dont je doute et dont se soucie fort peu, au reste, M. Halévy. Il lui suffit que ce soit une idylle possible ou simplement vraisemblable. Et il a bien raison! Malgré tout, j'éprouve quelque gêne à apprécier cette seconde manière de M. Halévy. On le savait curieux, léger, sceptique. Il était pour une grande part dans la création de cette petite et si vivante toquée de Frou-Frou[ [128]. Après quoi j'ai peine à saisir le fil pour passer à L'Abbé Constantin. Cela vous a un air de gageure, l'accomplissement d'une promesse faite avant son mariage académique à quelqu'une de nos pieuses douairières qui le chaperonnait. Mais, pour être toute de tête, je n'en vois pas moins ce que cette littérature a de rare et de délicat. J'y trouve ce goût, auquel on ne croit plus guère, et qui n'est que le sentiment de la mesure. La plaisanterie y naît d'elle-même, sans qu'on la pousse, et comme une jolie fleur au milieu d'un parterre naturel. Voici un éloge de blasé: mais je ne sais pas de roman qui fatigue moins. On quitte M. Zola avec des maux de tête et des hallucinations, de gros cauchemars de viandes ou de légumes. M. Bourget lui-même veut être feuilleté doucement, aux heures grises et crépusculaires, plus que lu tout d'une traite. Mais l'exquise après-dînée qu'on passe avec M. Halévy! On n'a besoin d'aucun effort, parce qu'il n'y en a point non plus chez le romancier. On n'y est point arrêté, surpris, chatouillé et à la longue énervé, comme chez les Goncourt, par des rencontres de verbes et d'épithètes rares. C'est encore, en fait de style, ce que je sais de plus parisien. Rien de banal ni d'outré, certes, quelque chose qui glisse et froufroute et n'étale ni paillettes ni verroterie, la grâce d'une jolie femme décolletée dans un salon bien tenu.


Mais si ce décolletage sait bien où s'arrêter, avec M. Halévy, il n'a plus de mesure, avec M. Droz. Je voudrais m'en défendre: mais toutes ces manières, ces précautions de style et ces enguirlandements autour d'une situation franchement libertine, me rappellent les jeux de cartes que des industriels malpropres débitent à l'oreille des gens, sur le boulevard. Au juger, et pour qui ne connaît point le mystère, cela demeure inoffensif et anodin, avec des airs candides de sujets de genre. A la lumière, l'obscénité transparaît. Monsieur, Madame et Bébé est un peu dans ce cas. Mais M. Droz a fait pénitence, depuis, et cela serait bien, sans doute, si l'excès de son repentir ne l'avait condamné à la littérature terriblement honnête de Tristesses et sourires[ [129]. Le succès l'a récompensé. J'en suis ravi. Mais il faut croire qu'il y a un dieu pour les pédants, puisque de tels livres s'impriment et se débitent, et font des réputations. Oui, monsieur, ne secouez pas la tête, des réputations. Et vous en avez une autre preuve bien distinguée dans la personne de M. Duruy. Ce jeune homme fut cacochyme à vingt ans. Les muses lui avaient été avares de sourires, et il dut à cette austérité de régime le succès de sa littérature[ [130]. On m'affirme que M. Duruy, pour avoir traversé l'école normale, se fait figure d'un psychologue, et on me dit encore que, de n'avoir point fréquenté la Boule-Noire, il tient que l'idéalisme n'eut pas de servant plus scrupuleux. Si l'on appelle idéalisme la négation de la vie, la substitution d'un rêve sans consistance à la réalité logique, va pour idéalisme. Il en est un moins éthéré, plus voisin de nous, qui ne traite pas la vie avec ce sans-gêne, qui choisit, élimine, néglige volontiers de nous renseigner sur les fonctions du gros intestin, s'occupe médiocrement du corps, mais retient toute l'âme. C'est l'idéalisme d'un Racine et, par endroits, d'un Anatole France. M. Duruy en est loin, avec de belles prétentions à y toucher. Peut-être aussi se figure-t-il qu'il suffit de peindre le «grand monde» pour être un idéaliste. Si vous voulez bien, nous le renverrons là-dessus à notre amie Gyp, qui n'est point une idéaliste, Dieu sait! mais qui connut le monde et le rendit comme elle le connaissait...[ [131].


—Sur quoi, je pris congé...

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CHAPITRE VII
LES NOUVELLISTES

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CHAPITRE VII
LES NOUVELLISTES

Charles Monselet.—Aurélien Scholl.—Théodore de Banville.—Paul Arène.—Guy de Maupassant.—Armand Sylvestre.—François Coppée.—Catulle Mendès.—Quatrelles.—René Maizeroy.—Arsène Houssaye.—Pierre Véron.—Augustin Filon.—Edmond Lepelletier.—Paul Ginisty.—Hugues Le Roux.—Maurice Talmeyr.—Joseph Montet.—Charles Leroy.—Armand Dayot.—Jean Destrem.—Henri Carnoy.—Eugène Chavette.—Théo-Critt.—Dubut de Laforest.—Paul Alexis.—Jules Moinaux.—Edmond Deschaumes.—Horace Bertin.—Eugène Mouton.—Harry Allis.—Félicien Champsaur.—Eugène Guyon.—Edouard Siébecker.—Coquelin cadet.—Etincelle.—Auguste Germain.—Alexandre Pothey.—Albert Cim.—Mme Jeanne Mairet.—Louis Tiercelin.—Charles Buet.—Oscar Méténier.—Rachilde.—Léon Barracand.—Jean Rameau.—Adrien Marx.—Alphonse Allais.—Divers.—La Vie parisienne.

Les nouvellistes ou «novellistes» sont aujourd'hui légion, et je ne puis songer à les énumérer tous, car tous nos écrivains, ou presque, se sont établis nouvellistes. On y mettait plus de discrétion jadis. La nouvelle n'était cultivée que du petit nombre, et ce petit nombre ne comptait que des délicats. Souvenez-vous de Nodier et de Mérimée. Et rappelez-vous aussi Charles de Bernard. Il faut regretter ces temps lointains, où la nouvelle, en son raccourci savant, avait encore quelques droits à passer pour le fin mot de l'art. Nos pères, qui étaient des classificateurs émérites, la plaçaient au-dessus du roman. Peut-être n'avaient-ils pas tort. La nouvelle, en ces âges naïfs, faisait pendant au sonnet. Une nouvelle sans défaut illustrait d'un coup son auteur, et Becquet, ignoré la veille, n'avait qu'à écrire Le mouchoir bleu pour devenir «quelqu'un».

Nous sommes faits autrement. Sans doute aussi que l'excès nous a un peu gâtés. Mais s'il est vrai qu'en ces dernières années les nouvelles se soient multipliées au point de fatiguer le public et par contre-coup les éditeurs, n'est-ce pas uniment la faute des gazettes qui se sont avisées d'en demander aux écrivains jusqu'à deux, trois et quatre par jour? Leur talent s'est dépensé à cet effort quotidien. Pour une nouvelle bien venue, que d'autres où la lassitude se marque! De celles-là, je voudrais n'avoir point à vous parler. Mais vous savez comme les recueils se font, et s'il n'y a dans le monde que quelques-uns d'entièrement accomplis, n'est-ce point, cette fois, la faute des écrivains eux-mêmes qui y entassent pêle-mêle leurs productions mauvaises et bonnes, jusqu'à concurrence des trois cents pages réclamées par l'éditeur?


J'imagine une sorte de défilé des nouvellistes, où nous verrions Monselet[ [132], qui a gardé dans la vieillesse ses grâces aimables; Aurélien Scholl, l'esprit fait homme; Théodore de Banville, magnifique et abondant; Paul Arène, baigné de soleil; Maupassant, qui tient la vie dans une anecdote; Armand Sylvestre, dont les larges gauloiseries éclatent tout d'un coup en couplets lyriques; François Coppée, le poète des Contes en prose; Catulle Mendès, le raffiné des Iles d'amour et du Nouveau Décaméron; Quatrelles, l'humour, la verve, le diable-au-corps; Maiseroy, confesseur né des Parisiennes, le moins discret et le plus coquet des confesseurs; Arsène Houssaye, d'un charme alangui et doux; Pierre Véron, un gamin de Paris promenant au hasard des jours sa belle humeur gouailleuse; Augustin Filon, le pur lettré des Nouveaux contes; Edmond Lepelletier, dont les Morts heureuses enferment de petites merveilles; Ginisty, qui, avant de devenir le scrupuleux annotateur qu'on connaît, a écrit ce joli livre: Quand l'amour va, tout va; Hugues le Roux, passé maître-chroniqueur et maître-romancier, maître-nouvelliste par surcroît; Talmeyr, d'une pénétration si aiguë; Montet, qui émeut; Leroy, qui fait rire aux larmes; Armand Dayot[ [133], en qui le bon conteur s'allie au bon critique; Destrem[ [134], un Parisien de Paris, et c'est dire beaucoup; Henry Carnoy, l'exquis élégiaque des Contes Bleus; Chavette, le Monnier des concierges; Théo-Critt, le Chavette des casernes; Dubut de Laforest, agrégé des hôpitaux, docteur en tératologie; Paul Alexis, de Médan; Jules Moinaux, du Palais; Deschaumes, qui préluda par les Monstres roses à cette belle et sérieuse étude: Le grand patriote; Horace Bertin, trop oublié et dont les Croquis de province méritaient mieux; Eugène Mouton, dont il n'y a qu'à citer L'Invalide à la tête de bois; Harry Allis, observateur amer et souvent profond des misères de l'âme; Champsaur[ [135], qui est pour l'entrain et le vice de la lignée de Rivarol; Eugène Guyon, l'élégant auteur des Soirées de la baronne; Siébecker, plein de souffle; Coquelin cadet, que les hypocondres élurent pour médecin; Etincelle, qui prêche délicieusement le beau monde, dans sa chaire de la rue Drouot; Auguste Germain, d'un «modernisme» à faire peur; Pothey, qui est le roi de la charge; Albert Cim, malicieux et fin; Mme Mairet, d'une tenue de style toute parfaite dans les nouvelles de son Jean Méronde et de Paysanne; Tiercelin, dont la muse s'ébat sans voiles au courant d'Amourettes; Charles Buet, le très distingué polygraphe[ [136]; Méténier, qui pourrait bien avoir découvert nos bas-fonds sociaux; Rachilde, une petite demoiselle alerte et polissonne, toute en nerfs et détraquée à ravir; Barracand, que couva la Revue-bleue; Rameau, le Robert-Houdin des Fantasmagories; Adrien Marx, «fusil et plume»; Alphonse Allais, l'ironiste en chef du Chat noir; qui encore et quel biais prendre pour énumérer tous les dignes figurants de cette Courtille littéraire[ [137]?


Mais j'accorderai une place à part aux nouvellistes de la Vie parisienne. On ne sait point qui ils sont; ils signent de petits pseudonymes en oup et en ip; et l'on est bien étonné, cinq ou six ans après, quand on apprend que ces monosyllabes voulaient dire Halévy, Taine, Henry Maret, Jacques Saint-Cère, Comtesse de Martel. Ce qu'a écrit de l'un d'eux un très délicat critique, M. A. Cartault, peut s'appliquer à presque tous:

«C'est la verve parisienne. Oui, malgré la cohue cosmopolite qui emplit nos rues, le parisien de race existe encore; il a sa manière à lui de voir, de conter, de tenir une plume. Il est avant tout un regardeur et un badaud. Il adore le spectacle, et tout est spectacle pour lui. A la fois très sceptique et très naïf, il a assisté à tant de choses que rien ne l'étonne plus, et pourtant il ne peut s'empêcher de courir à toutes les curiosités. Il est d'haleine un peu courte et ne s'embarque guère dans les grands enthousiasmes. Moqueur et bon enfant, avec un fond de conception aimable et l'habitude de laisser faire, il n'a point l'indignation facile et tonnante. Il y a en lui de la gaminerie. Toujours leste, jamais embarrassé, il se tire d'affaire par une réflexion amusante; l'être auquel il a le plus peur de ressembler, c'est M. Prudhomme. Il écrit pour se divertir, sans prétention, sans banalité, sans emphase. Moderne entre les modernes, il emprunterait volontiers au télégraphe sa rapidité; avec une concision toute boulevardière, il supprime les inutilités: c'est une politesse que d'être bref; en s'exprimant à demi-mot, l'écrivain semble compter sur l'intelligence de l'auditeur. Jadis, on aimait à voir un auteur développer sa pensée en long et en large et se servir des mots avec une virtuosité savante. Aujourd'hui on est pressé; on n'admet, en fait de mots, que le strict nécessaire; le temps est de l'argent; on se hâte, on se bouscule, on supprime au besoin même le verbe...[ [138]

Le portrait est joli et fin, non sans une pointe d'ironie. MM. de la Vie parisienne s'y reconnaîtront aisément. Et qu'importe leur mépris des règles? C'est une belle chose aussi que l'orthographe; mais Mme de Sévigné ne la savait point.

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CHAPITRE VIII
LES ROMANTIQUES

CHAPITRE VIII
LES ROMANTIQUES

Léon Cladel.—Catulle Mendès.—Clovis Hugues.—René Maizeroy.—Jacques Madeleine.—Henry d'Argis.—M. de Souillac.—Jean Richepin.—Joséphin Péladan.—Villiers de l'Isle-Adam—Emile Bergerat.—Mme Judith Gautier.—Bertrand Robidou.—Jean Rameau.—Elémir Bourges.—Barbey d'Aurevilly.

Et le maître étant mort, ceux-ci sont les héritiers du maître, les derniers romantiques, les grands «faiseurs de monstres» dont la race semblait à jamais éteinte, Léon Cladel, Barbey d'Aurevilly, Catulle Mendès, Joséphin Péladan, Jean Richepin, Villiers de l'Isle-Adam, d'autres. Leur romantisme, pour avoir traversé Beaudelaire, diffère assez peu du romantisme de 1830. Ils ont gardé le souci du rare, de l'exception, des cas isolés et extraordinaires. Et la théorie romantique est là toute. Han d'Islande, Hernani, Quasimodo, Marguerite de Bourgogne, Tragaldabas, Albertus, vingt types, l'incarnent au théâtre et dans le roman, en prose et en vers. Les «monstres» prennent pied dans la littérature. Pétrus Borel fait dévorer un père par son fils, après quoi cet anthropophage s'adresse au bourreau, et, sur un ton d'exquise politesse: «Monsieur le bourreau, je désirerais que vous me guillotinassiez.» O psychologie! Jules Vabre écrit son Essai sur l'incommodité des commodes; Célestin Nanteuil propose qu'on scalpe les quarante; Gautier les compare à des genoux; Jehan du Seigneur se bat en duel parce qu'on l'a traité de «bourgeois»[ [139]; Philothée O'Neddy s'écrie dans Feu et Flamme: Les préjugés ont une telle puissance que si j'assassine par hasard l'homme qui a insulté ma maîtresse,

Les sots, les vertueux, les niais m'appelleront
Chacal...

Et la bonne et douce George Sand elle-même se résigne à «faire des monstres», puisque la mode du temps est aux monstres[ [140]. D'autres modes, ni meilleures ni pires, ont succédé à celle-là. Mais à lui être demeurés fidèles, par tempérament ou par éducation, il se sera trouvé les sept ou huit mousquetaires qu'on sait, et ce n'est pas là, après tout, une des moindres curiosités de cette fin de siècle, où, faute d'un concept nouveau, les plus antiques formes d'art ont été tour à tour reprises et rajeunies.