II
Mais M. Huysmans reste sur la lisière du naturalisme et du symbolisme; avec MM. Poictevin, Paul Adam, Moréas, Kahn, Dujardin, Vignier, etc., nous entrons dans le symbolisme pur. Voici comment:
Si l'on veut bien ouvrir A rebours, En rade, ou tout autre livre de M. Huysmans, on y trouvera deux sortes d'esprit. Naturaliste, M. Huysmans l'est surtout par les mauvais côtés (thèmes vulgaires, détails bas, fausse méthode scientifique). Symboliste, c'est un autre homme. Il lui faut la fine fleur de l'étrange; sa fantaisie sort du présent, vagabonde en des décors de rêve, évoque d'inconcevables magies qu'il tâche à rendre d'une langue extraordinaire comme elles, somptueuse, barbare et maniérée.
Que si l'on s'inquiète à présent comment ce symboliste et ce naturaliste, d'essence si contradictoire, peuvent cohabiter en M. Huysmans sans se prendre aux cheveux et se manger le nez deux fois par ligne, je ferai observer d'abord qu'ils ont bien réussi à vivre en bonne intelligence chez M. Zola lui-même, qu'il y a, au reste, une excellente façon pour les empêcher de s'entre-dévorer, qui est de les mettre chacun à part, et que c'est très sagement à quoi s'est résolu l'auteur d'En rade, divisant son livre en deux compartiments, l'un pour la réalité (Installation du couple Malles à la campagne, saillies, vêlages, etc.), et l'autre pour le rêve (M. et Mme Malles s'intoxiquant de haschich et leur voyage dans les nues).
Ces deux tendances, qui n'ont point cessé de gouverner M. Huysmans, ont gouverné quelque temps eux-mêmes les plus en vue de nos jeunes romanciers symbolistes. Ils n'ont point trouvé leur voie du premier coup. C'est qu'en effet les littératures sont soumises aux lois des autres productions et ne sortent guère des cerveaux tout armées. Mais rappelez-vous La faute de l'abbé Mouret, Le ventre de Paris, La curée, Nana. Le naturalisme était gros du symbolisme. Si le cordon a été coupé un peu vite, si l'enfant s'est retourné contre sa nourrice, c'est par une fatalité d'ingratitude où les écoles n'échappent pas plus que les hommes. Après cela, relèverai-je l'étonnante phrase de M. Paul Adam, affirmant que «le naturalisme s'est écroulé parce qu'il ne croyait pas à l'idéalisme[ [44]»? C'est donc qu'il n'eût plus été le naturalisme, ou qu'il faut demander aux contraires de se concilier. Pour ma part, et si tant est que le naturalisme soit mort, je ne serais point éloigné d'en donner l'explication opposée, et que son échec final vient justement de ce qu'il n'a point su se renfermer en lui-même et rester le naturalisme tout court, l'école de l'observation nette et précise. Ces raisons-ci sont-elles préférables, que donne à la suite M. Paul Adam, dont la première qu'en tant que patriote «il faut haïr l'œuvre naturaliste, qui tâche pour avilir à la face du monde la plus perfectible des races, en souillant son effigie de toutes les ordures morales comme de toutes les infirmités physiques» et l'autre qu'en tant que politique «soucieux d'apaiser les guerres intestines, il faut réprouver une littérature qui excite la rage idiote des plèbes, afin que ces pitoyables multitudes soient grugées dans la suite, au bénéfice de triomphateurs cupides»? J'ai un peu de peine à le croire. Au reste, concède M. Adam, s'il est permis «aux gens du monde de flétrir pour ces motifs une œuvre, il messied aux littérateurs de reprendre un écrivain sur de telles raisons». La réprobation de ceux-ci se justifiera par d'autres chefs, et d'abord par les ordures de M. Zola (M. Zola est évidemment ici pour naturalisme, une religion s'écroulant avec son dieu), par ses procédés romantiques de composition, par ses inconséquences, par son sans-gêne avec la vérité. Enfin, dernier reproche, et non celui qui tient le moins au cœur des symbolistes, M. Zola «manque de style».
C'est la préoccupation de l'école. La phrase plus qu'assouplie, disloquée; les règles, la syntaxe, la vieille construction logique dont parle Fénelon, abolies; mots anciens et de jargon, grecs, latins, picards, toute l'érudition en délire et monstrueusement goguenarde de Rabelais, versée dogmatiquement et pontificalement dans la langue par ces prêtres du Son; l'absence de rythme devenant le rythme suprême; et des effets de verbe, des cabrioles d'adjectifs, des dégingandements de périodes, la langue entière prise d'hystérie, les oh! les ah! les si! les pamoisons, les spasmes, les râles et les roulements d'yeux coupant la prose en bonne santé de nos pères; par là-dessus, je ne sais quelle affectation de mystère et d'hiérophantisme, voilà, en fin de compte, à quoi se réduit «l'écriture symboliste». Mais de philosophie ou d'idées, l'école n'en a pas ou n'en a que d'emprunt. Elle en est restée au nihilisme de Flaubert et de Zola. Tout le thème de l'école est, à bien prendre, dans le vers du pauvre Laforgue:
Ah! que la vie est quotidienne!
Et d'immenses lassitudes, du dédain et du dégoût, transcendantalement rendus dans le style qu'on sait[ [45]. Le seul, ou presque, qui pense de cette école, car je n'y range point M. Barrès, bien que l'école se réclame de lui plus que lui-même ne se réclame de l'école, le seul qui pense, dis-je, qui ait raisonné sur son art et qui soit peut-être un écrivain de promesse, M. Paul Adam, en est encore à se chercher, donne du front tour à tour contre le réalisme et l'idéalisme, et vague un peu à l'inconnu[ [46]. Mais la prose de M. Moréas, avec son chant, ses rythmes, sa noblesse souvent, qui a lu ce grec frotté de Rutebœuf et de Rabelais peut-il rêver une absence d'idées plus élémentaire sous une rhétorique plus ornée? M. Moréas s'en est si bien rendu compte lui-même qu'il semble avoir renoncé à toute création personnelle pour s'abriter dans des adaptations de légendes moyen âge, où s'éploient à l'aise ses richesses de langue: «Et la belle princesse portait une robe de soie, où l'on voyait brodés à fin or des pards et des dragons, des serpents volants et des escramors et bien d'autres bêtes. Et le beau valet Constant chevauchait un cheval baillet couvert d'un drap de couleur azurée, etc., etc.[ [47].» Et il n'y a pas plus de raison pour que cela finisse qu'il n'y en a eu pour que cela ait commencé.